6 septembre 2020

Je suis en train de lire Yoga d’Emmanuel Carrère, un écrivain dont j’apprécie la compagnie. Il m’invite dans ses pensées avec hospitalité, au gré d’un parcours erratique le long d’un chemin dont on pressent, malgré tout, qu’il mène quelque part, sans savoir où vraiment.

A la page 81 de son dernier livre, il confie qu’il lui arrive, avant de s’endormir, de se « rappeler aussi précisément que possible la journée écoulée ». Il recommande alors un « juste milieu » entre à un extrême une synthèse expéditive de celle-ci qui serait inutile, à l’autre une recension exhaustive qui pourrait exiger « une vie entière ».

J’ai alors envie de me rappeler le plus précisément possible ma journée du dimanche 6 septembre 2020, en trouvant ce juste milieu. Pourquoi cette journée en particulier ? Parce que c’est celle au cours de laquelle je suis tombé sur la page 81 de Yoga, et qu’elle revêt de l’importance pour moi, marquée par une grande tristesse que je ne décrirai pas. J’espère qu’en racontant tout ce qui s’est passé autour de cette tristesse, ce dimanche-là, je pourrais des années plus tard la revivre, la ressusciter et, ainsi, par cet exercice de la mémoire, la maintenir en vie.

Il y a des journées sans friction, sans grain de sable dans le déroulement de leur programme, indépendamment de leur arrière-plan de joie ou de tristesse générale, des journées qui coulent comme un fluide clair entre les galets, sur le lit du temps. Le 6 septembre était de celles-ci.

J’avais mis le réveil à 5 heures 45 heure locale de Beyrouth. Le réveil me réveille donc à 5 heures 45, au milieu d’un rêve qu’hélas j’ai, à l’heure où j’écris (18 heures 03, heure de Paris, dans le vol Air France 565 Beyrouth-Paris), oublié. Je me rappelle juste que j’ai entendu des chiens errants aboyer dans la rue au milieu de la nuit, et me suis dit pourvu qu’il ne continuent pas de rôder au moment de mon départ pour mon jogging dominical.

Pendant quelques instants, j’ai envie de dormir, la flemme de me lever, d’affronter la journée et la course à pied qui l’inaugure. Mais les minutes me sont comptées… on annonce une autre journée de chaleur exceptionnelle et passées 7 heures 30, sous un ressenti de 40 degrés, impossible de faire le moindre mouvement.

Je me lève donc.

Je regarde par la fenêtre et constate la relative obscurité de l’aube.

Je bois un verre d’eau. Je tiens à ce rituel, persuadé que l’eau a des vertus nettoyantes. Je l’imagine couler dans mon corps pour accomplir son travail de purification.

J’ai choisi un short noir de la marque Nike, heureux de le retrouver ici (je n’habite pas à Beyrouth, c’est un pied à terre équipé de l’essentiel, dont les tenues de jogging). Jeté mon dévolu sur un tee-shirt de la même marque, sans grande exigence, sachant que comme la veille, je courrai torse nu. J’enfile mes Nike Pegasus gris, rapportés de Paris après une carrière de plusieurs centaines de kilomètres. Je m’assure d’avoir tout pris (permis de conduire, carte de crédit, de l’argent pour les bouteilles d’eau et le parking, une serviette, mes écouteurs Powerbeats, des kleenex).

Je monte dans la voiture de location qui m’attend dans la rue ; je ne pourrais en dire grand-chose sinon qu’elle répond à la marque « Seat ».

La ville est déserte. Je pense – je ne suis pas sûr – avoir songé à « paisible », ou « reposé », pour la définir. Le silence de l’aube, de plus en plus claire, recouvre les autoroutes successives, les unes après les autres, de chez moi jusqu’à la Corniche, en front de mer. Comme une vague de silence qui suit mon trajet, se déroule avec lui, se répand.

Au carrefour du musée national, d’une démarche mal assurée, comme ivres, une meute de chiens errants trimbalent leur famélique silhouette.

Je gare ma voiture dans mon parking habituel, vide à cette heure-ci, dans une rue perpendiculaire d’une rue parallèle à la Corniche. Cette rue est spécialisée en cabarets, des sortes de bars à putes où des filles de l’Est présentent un show avant de s’asseoir à la table des clients. Je n’y fais plus attention depuis le temps où je gare ma voiture ici, pour aller courir. Je ne sais même plus si ce business perdure par les temps de profonde crise économique que connaît le pays dont l’état est failli et corrompu. Que viendraient faire ici des putes russes ? Je note que j’aime ce parking, son emplacement, sa facilité d’accès, son association au plaisir de courir le long de la mer, à Beyrouth.

J’ai mis mes écouteurs et lancé sur Audible la biographie d’Einstein par Walter Issacson. Je sais, ça n’a rien à voir avec Beyrouth, la Corniche, etc., mais cette totale déconnexion entre mon environnement physique et ce que j’écoute ne m’a jamais dérangé. Au contraire, j’éprouve un certain plaisir à être ainsi à différents endroits en même temps.

Je me lance.

Au niveau de l’agence BMW, qui marque le début de la Corniche, côté baie de Saint-Georges, j’enlève mon tee-shirt pour courir torse nu et supporter la chaleur déjà grande à 6 heures 20.

La Corniche noire de monde me procure immédiatement le plaisir de me fondre à nouveau dans une humanité. A son début, j’aime, à chaque fois, retrouver les joueurs de palette. Ils sont toujours là, lançant le volant avec la même fougue, la cognant contre leur raquette en bois en poussant des cris. Je songe à un dérèglement de l’espace-temps (je lis Einstein, remember ?), une répétition sans fin de leurs gestes amples et énergiques, accompagnés des mêmes cris de joie.

Quelques événements notables sur l’heure et cinq minutes de course : Einstein se lance dans le sionisme et, déjà superstar mondiale depuis sa théorie de la relativité générale et la preuve qui en a été faite lors de l’éclipse totale de 1919, il effectue une tournée triomphale aux Etats-Unis avec Chaim Weizmann, pour lever des fonds visant à l’établissement de colonies juives en Palestine et la création de l’université hébraïque de Jérusalem ; à son retour en Allemagne après un passage chez les autres alliés, le Royaume-Uni et la France, il est la cible d’attaques antisémites qui renforcent son identité juive, « tribale » et non « religieuse » comme il le précise, identité qu’il n’a aucune peine à concilier avec son internationalisme et tout refus d’assimilationnisme ; il voyage ensuite en Asie, au Japon qu’il adore, et en Palestine ; en 1922, il reçoit enfin, pour l’année 1921 où il n’a pas été remis, le prix Nobel de physique, après de longs débats teintés d’antisémitisme et, nuance de taille, couronnant non pas ses théories de la relativité, ni restreinte, ni générale, perçues toutes deux comme spéculatives, purement équationnelles et théoriques, sous-entendu juives, mais sa loi des émissions photoélectriques (article de 1905) ayant contribué à la naissance de la mécanique quantique, dont il se démarquera ensuite ; le sommet de la carrière d’Einstein, c’est 1919 ; il a quarante ans, la preuve (ambiguë il faut le dire, mais je ne m’y attarde pas) a été apportée par Eddington de la courbure de l’espace-temps que modélise la relativité générale, une refondation de la physique newtonienne ; après, nous dit son biographe, il contribuera à la science mais plus marginalement, et se retrouvera englué dans une longue lutte contre la mécanique quantique et les jeunes loups qui en deviennent les héros comme Nils Bohr ou le personnage de Breaking bad, Werner Heisenberg ; bref, le jeune Einstein rebelle, qui osa soutenir, affront suprême, que l’éther cher au bourgeois conservateur Poincaré était superflu, laisse place, triste fatalité, à un bourgeois conservateur, cependant que la ténébreuse et passionnée Mileva Maric, sa première femme bohème, est remplacée par la cousine Elsa qui le dorlote dans des intérieurs cossus ; le différend entre Einstein et la mécanique quantique (cette dernière prévaudra) tient en cette citation devenue célèbre : Dieu ne joue pas aux dés avec l’univers ; Einstein est un fervent déterministe, il croit profondément aux lois de la causalité spinozienne, or la mécanique quantique réfute ce déterminisme puisque selon elle la nature est régie par des lois statistiques, probabilistes, et elle n’a d’existence que dans ce que l’on en perçoit et qu’on mesure, d’où la fameuse citation sur les dés et la moins fameuse mais tout aussi savoureuse réponse de Nils Bohr, « mais Einstein, arrête de dire à Dieu quoi faire » ; jusqu’à preuve du contraire, Einstein aura tort sur les dernières décennies de sa vie mais restera une star internationale pour le grand public qui de toute façon ne comprendra jamais rien à ces querelles subatomiques. Entre quarante et soixante-seize ans, pendant trente-six ans, il n’apportera aucune contribution notable à la science. C’est triste. La paternité de la bombe atomique est un mythe, Einstein n’est pas un physicien nucléaire, même s’il a poussé politiquement à son développement d’une part et si, d’autre part, l’énergie est en effet modélisée par sa formule E = mc2. Plus qu’un déterministe, Einstein était un réaliste, c’est-à-dire que contrairement aux tenants de la mécanique quantique, il croyait en l’existence d’une réalité indépendante de notre observation et cherchait en vain des lois belles et simples la régissant dans une union des champs électromagnétiques, de la gravitation et de la physique des particules.

Pendant ce temps, j’ai la Méditerranée à ma droite, j’observe les immeubles avec des vitres cassées, plutôt rares, cette partie de la ville ayant été préservée par l’explosion dévastatrice du 4 août 2020. Des jeunes pasoliniens nagent dans la mer, pas loin des ordures qui y flottent ; des groupes font leur marche en discutant ; je cours jusqu’à la fin de la plage dite de « sable blanc ». Blanc, c’est clairement un overstatement. Si j’étais en charge, je ferais passer des bulldozers pour enlever toutes les saloperies accumulées sur cette plage, la rendre belle et pourquoi pas blanche après tout, comme son nom en rêve.

Sur la voie du retour, je prends une photo de la grotte aux pigeons, je pourrais l’utiliser pour la parution Instagram concluant mon voyage. J’achète deux bouteilles d’eau et me les verse sur la tête en soupirant « ah ! c’est bon ».

En revenant vers le Saint-Georges, dans une sorte de coude dans le parcours, la mer me fait face, et, sur la mer, un énorme cargo affichant le sigle CSA et chargé de conteneurs. Comment se fait-il que ce bateau circule alors que le 4 août le port a été complètement détruit? Après le coude, je vois plus loin trois autres bateaux flottant sur une sorte de brume, plus loin encore les grues du port, mystérieusement préservées.

J’arrive enfin au parking, heureux de l’avoir fait ce jogging.

En rentrant chez moi, je fais un détour par le quartier Sursock pour constater les dégâts. Des immeubles hauts de gamme récents sont endommagés, ce n’est pas l’endommagement typique de la guerre du Liban (exemple : murs criblés de balles) mais les traces d’une sorte d’ouragan, de vent ultra-violent, ayant déformé les balcons et soufflé les vitres. Je vérifie soigneusement les anciennes maisons, j’éprouvais à Paris une affreuse douleur à la perspective de leur perte. Toutes sont debout, elles me semblent réparables, des volets, des vitres… Le musée Sursock est troué de rectangles noirs, ses fenêtres, comme des dents creuses, qui ont remplacé les beaux vitraux multicolores.

Le vieux centre Sofil de mon enfance qui abritait un cinéma que j’adorais et accueillait un ciné-club dont les séances restent un des highlights de ma vie, est très endommagé. Comme dans le film Vice-versa, j’ai l’impression que ce sont mes souvenirs qui sont troués, qui tombent peu à peu en ruine, et que tout s’en va.

J’arrive chez moi, flottant dans un bien-être doux. L’appartement est vide, paisible, je me dis « je l’aime vraiment bien cet appartement ». Avec son parquet clair, son balcon conquis par les bougainvilliers.

Je range mes valises, j’optimise le rangement, je goûte à ces plaisirs du voyage. Il y a d’anciens albums d’enfance de Lucky Luke que ma mère avait gardés et qu’elle a donnés à mon fils, des sacs entiers de chez Rifaï, mes affaires, mon linge, etc.

Je ne sais pas si vous connaissez ça, l’eau à peine tiède qui coule le long du corps chaud, brûlant, et par plaques, par expansions, le rafraîchit, l’entremêlement des eaux de la transpiration et de la douche. Un plaisir qui justifie pleinement le passage sur terre.

Je me prépare un Nespresso que je savoure, en rangeant deux trois bricoles dans la cuisine qui ont chacune une histoire et, pendant que je les range, elles ont le temps de me la raconter, leur histoire, comme si elle était emprisonnée en eux et sautait sur la moindre occasion pour s’en libérer. Je retrouve le livre de Carrère par terre, près de mon lit, je ne l’ai pas ouvert, j’étais tellement épuisé à la fin des journées ici que je m’endormais tout de suite, assommé. J’embarque Carrère.

Sur une feuille de papier, j’ai noté tout ce qu’il fallait faire avant de quitter l’appartement et je biffe un à un les items de ma liste de départ. Je laisse le bout de papier sur la table comme une trace de cet instant. J’aime ainsi envoyer dans le futur des indices d’instants présents qui, sans ces indices, disparaîtraient et se dilueraient dans le flux indifférencié de la mémoire. Je compte sur la propriété que possède ce bout de papier de convoquer plus tard cette journée, comme si s’aggloméraient sur lui, par une sorte d’attraction magnétique, des événements qui ont besoin d’un objet spécifique, sortant de l’ordinaire, pour adhérer, pour survivre, d’un objet encore vierge, les objets habituels étant déjà saturés de souvenirs.

Je mets tout ça dans la Seat et vais chez mes parents. De dix heures à 13 heures 45 – je me rappelle précisément cette heure pour une raison que je ne raconte pas mais, en racontant le reste, espère quand même sauver, je glisse ici un mot de code : « questionnements » – je suis assis dans le salon de mes parents. On discute de Beyrouth, l’explosion, ce que j’ai vu ce matin ; l’inflation, une comparaison des prix avant et maintenant ; des sujets personnels, des souvenirs… Une personne passe pour accomplir une tâche… Nous mangeons un plat de pâtes avec des tomates fraîches et du fromage.

Vers la fin, avant de se quitter, nous faisons le récit de mon séjour. Nous nous demandons quel en était le meilleur moment et décidons que c’est quand nous avons trinqué en famille, la veille, armés de bières Almaza, fraîches et délicieuses, accompagnées de chips salés nature de la marque Masters. On se dit : « c’était bon ça, quand même ». « Ah oui, ça, par contre c’était bon ». Tout compte fait, c’est peut-être ce qu’il y a de mieux dans une vie, trinquer avec des bières accompagnées de chips délicatement salés.

Je les quitte (13 heures 45, donc). Je les aperçois au balcon, s’éloigner.

Je me perds un peu en route comme à chaque fois dans l’entrelacs des brettelles du « ring » (on l’appelle toujours comme ça, de ce nom viennois, cette autoroute qui survole le centre-ville). Finalement, je me retrouve : il faut continuer comme si j’allais à mon jogging du matin vers la mer, mais avant le tunnel de Manara et de Hamra, tourner à droite, sur une bretelle, pour emprunter l’autoroute de l’aéroport.

Il fait beau. Pour la première fois sur les quatre jours torrides de mon séjour, le ciel est bleu, pas chauffé à blanc, pas brumeux, pas louche, juste bleu.

Je rends la voiture, les formalités sont fluides. J’aime bien ça : les formalités fluides. J’y accorde une importance disproportionnée, comme si j’y voyais le signe visible d’une fluidité plus générale dans ma vie. L’aéroport est désert, calme, propre, intact. C’est un bel endroit, après tout. Longue file d’attente devant le guichet Air France, je sors Yoga et lis quelques pages pour tuer le temps. J’ai la place 19E.

Dans le salon de l’aéroport, je ressens le souffle doux d’une climatisation parfaitement réglée. J’apprécie le puits de lumière central qui éclaire un vaste espace inutilisé de ce salon immense, disproportionné et assez unique dans son genre. Je m’assois en face des baies vitrées qui donnent sur le tarmac et son trafic paresseux, me connecte au Wi-Fi, appelle mes parents pour les rassurer, oui j’ai bravé tous les dangers d’une traversée de l’est au sud de la ville.

J’ai rarement connu un embarquement aussi bien réglé, presque chorégraphique. Les passagers sont disposés à des intervalles équidistants d’un mètre, ils se comportent parfaitement, comme s’il s’agissait d’un congrès de gentlemen et gentlewomen, du sommet mondial de la courtoisie. L’hôtesse à bord m’expliquera ensuite qu’il s’agit d’un « embarquement séquencé ».

Le vol se passe à merveille. Je lis une trentaine de pages de Yoga, puis à la page 81, décide d’écrire ce texte. Mais avant, je peaufine mon précédent texte et lui trouve un beau titre : « Voyages en période de confinement », que je changerai ensuite en « Voyages en temps de confinement ».

L’avion débute sa descente à 19 heures 13, heure locale parisienne, l’heure est précise car l’annonce est faite au moment même où j’écris ces mots, l’hôtesse parle en ce moment même, sa voix se superpose aux mots : « en ce moment même, sa voix se superpose aux mots ». Je m’arrête d’écrire, éteins l’ordinateur en me promettant de poursuivre l’écriture avant de m’endormir ce soir, de retour chez moi.

Finalement, je poursuis l’écriture lundi soir.

Je redoutais la sortie de l’aéroport, allaient-il accepter mon test COVID fait à Beyrouth ? Les files d’attentes allaient-elles être longues ? Oui et non. La sortie est on ne peut plus facile. Compte-tenu du trafic aérien limité, le terminal E a été réduit au hall K, plus besoin de marcher quinze minutes et de prendre un train.

En me dirigeant d’un pas leste vers la porte 16 où m’attend un taxi que j’ai commandé cinq minutes avant, je me surprends à éprouver un plaisir indéfini auquel je donne quelques instants plus tard un nom : le plaisir de voyager. Mon dernier vol remonte au 22 février, un retour à Paris en provenance de Zurich après des vacances de ski à Davos. Plus de six mois sans avion, sans Roissy Charles de Gaulle. Plus de six mois de sédentarité, d’enracinement dans la terre de France.

Le taxi emprunte une rampe pour quitter le terminal et je suis accueilli par un ciel glorieux, le genre de ciel avec des bandes roses de nuances différentes négligemment déposées là par un pinceau divin. Je viens de lire cette citation de Pythagore dans Yoga : « Pourquoi l’homme est-il sur terre ? ». Réponse : « Pour contempler le ciel. »

Durant les quarante-six minutes que dure mon trajet en taxi (j’ai vérifié sur Google maps), je ne fais rien. D’habitude, je fais toujours quelque chose, je tripote mon téléphone, sors mon ordinateur pour écrire, ou consulter mes mails, j’appelle des gens. Là, rien. Carrère prétend que ça, ne rien faire pendant 46 minutes dans un taxi, c’est de la méditation. Mais vraiment rien : je n’observe pas ma respiration, ni les pensées parasites qui rident le plan de ma conscience (les vritti, il appelle ça), je ne prends pas une posture : je m’abandonne complètement au rien. Je suis épuisé, notamment moralement. Ce rien, je pense, me soulage. Je me rappelle qu’Ozu avait écrit sur sa pierre tombale : Rien. Ça a bien fait rire ma famille, ils m’en parlent encore, en effet, on peut le dire (je leur ai fait voir Le goût du saké).

Sur le pont de l’Alma, il est neuf heures et la Tour Eiffel clignote. A chaque fois que je vois ça, je me dis que tout n’est pas perdu.

Je rentre chez moi, je dîne (une salade de pâtes au pesto) et raconte mon séjour. Beaucoup de questions sur l’étendue des dégâts à Beyrouth, sur la crise économique, mes parents. De la tristesse dans les regards tous tournés vers moi, messager de retour d’un pays en guerre.

Je range soigneusement ma valise, puis me lave les dents. Se laver les dents après une longue journée qui a commencé à 4 heures 45 heure de Paris est un tel plaisir, cette fraîcheur qui se répand dans votre bouche, sur votre langue, et agit comme une sorte de nettoiement général de votre conscience, pour la préparer à un nouveau départ.

Je me couche et reprends le livre de Carrère. Au bout de quelques pages, je m’endors.

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