J’ai eu l’idée de ce texte en courant le long de la Corniche de Beyrouth, le 6 septembre 2020. C’était une belle course, à six heures trente du matin, malgré la chaleur qui installait lentement sa pesante chappe sur la ville. Je courais sur une terre touchée par toutes les calamités : une classe politique des plus corrompues au monde, une économie aux abois, un état failli et, dernière calamité en date, une énorme explosion, la troisième en intensité de l’histoire de l’humanité qui a détruit son principal port et une partie de sa capitale. De ce trou noir absolu, le pays n’avait, ce 6 septembre, aucun espoir de sortir.
Ma pensée a ensuite dérivé pour, en même temps que mon corps longeait la côte, faire un tour du monde déprimé. Les Etats-Unis était sous le régime d’un clown fasciste incapable de proférer la moindre suite de mots sensés, je ne m’étends pas, on connaît tous l’histoire, ses chances d’être réélu, malgré les sondages, restaient élevées face à un papi au verbe hésitant et à l’existence précaire ; l’Amérique du Sud oscillait entre faillite totale (Venezuela, Argentine…), régimes pourris (Brésil) et Covid hyper meurtrier (Pérou) ; l’Afrique était plein d’espoirs au très long terme mais la crise mondiale dans laquelle nous entrions allait en retarder encore plus la réalisation ; le Moyen-Orient continuait d’être ce paquet de pays plus pourris les uns que les autres, plus tyranniques les uns que les autres, et au cœur de cette pourriture pourrissait un conflit insoluble ; plus à l’est, nous avions les dictatures de la Russie de Poutine et de la Chine de Xi, et des pays périphériques soit non situables sur la carte, soit englués dans des guerres sans fin. Çà et là, quelques territoires isolés, lointains, presque autarciques, comme le Japon, l’Australie ou la Nouvelle Zélande semblaient protégés de la déroute uniforme du monde mais l’on s’en foutait un peu, de ces pays.
Au milieu de tout ça, il y a l’Europe. L’Europe affiche cette combinaison unique et paradoxale d’une situation des plus enviables et d’une détresse unanime. Sans conteste l’une des plus belles constructions de l’esprit législatif humain, habitée par trois cents millions de citoyens au niveau de vie stratosphérique par rapport à la grande majorité des habitants de la planète et jouissant d’une protection sociale unique au monde, des régimes démocratiques, des états de droits, et tout ça dans un cadre concentrant sur un territoire ramassé une variété de mers, de montagnes, de plaines, de villes évoluant dans un climat tempéré, sans ouragans, sans cyclones, sans incendies ravageurs. Au sein de ce paradis, tout le monde est malheureux. Plus malheureux encore qu’à Beyrouth, la ville sans espoir.
Mais cette Europe est menacée. Les mêmes maux qui touchent les autres pays, les régimes pourris, corrompus, réveillant les pires instincts réussissent tant bien que mal à s’installer. L’Europe est un îlot de civilisation, de paix, de droit, de protection dans un monde en pleine déroute mais son passé est le plus guerrier, le plus meurtrier, le plus violent de la terre. Ça, il faut se le rappeler. Hélas, l’héritage des Goethe et Hugo que très peu lisent est largement noirci par les pires guerres et turpitudes de l’humanité. La menace est toujours là et j’aurais quelques mises en garde.
Méfiez-vous de toutes les personnes qui parlent au nom du « peuple ». Dès qu’un type parle de « peuple », fuyez, parce que ces gens-là prennent en otage cette entité abstraite, théorique, pour imposer leurs idéologies englobantes. Il n’y a pas de peuples, c’est une fiction. Il n’y a que des individus, libres, différents, indépendants et interdépendants, interagissant entre eux dans des rapports amoureux, amicaux, commerciaux, haineux… Le « peuple » ne sert qu’à collectionner ces individus dans des groupes fictionnels et factionnels et les monter les uns contre les autres à des fins de pouvoir. C’est ça la menace.
Je ne crois absolument pas à cette autre fiction des « identités », perçus comme meurtrières, des « civilisations », qui s’entrechoquent, il n’y a que des « idéologies » et elles peuvent être meurtrières, c’est-à-dire des fictions élaborées et sophistiquées, puisant leur force dans la sève émotionnelle, écartant autant que faire se peut la raison, pour constituer les masses qui, ainsi idéologisées, sont prêtes à se battre contre d’autres masses aux fictions antagonistes.
S’il est une chose à garder en tête pour préserver l’Europe, c’est la raison. Toujours revenir à elle. Pas une mince tâche. La raison fait face à un ennemi redoutable, pernicieux, immarcescible : l’émotion. L’émotion donne des frissons, la boule au ventre, des accès de colère, elle fait monter les larmes aux yeux, elle peut aider à former des masses, des obédiences, elle est le ferment des idéologies. La raison, elle, est ingrate, sèche, elle ne donne aucun frisson, elle ennuie, et pourtant, partant de cette infériorité structurelle, elle doit prévaloir.
Si l’Europe a réussi à créer ce fragile mais admirable édifice collectif, où coexistent en paix toutes les idéologies, c’est parce que par tâtonnements, cahotements le long d’une longue et douloureuse route, à force de poussées et de régressions hégéliennes, la raison a prévalu, péniblement, et pas pour toujours, elle a atténué la force mobilisatrice des idéologies, en identifiant dans chacune ses failles. L’émotion est là qui toujours menace, aux aguets pour détruire l’édifice, et elle est capable de le faire en un rien de temps, c’est ça qui est terrible. Ce que des siècles de ballotement dialectique ont permis de bâtir, une collection de fous furieux sortis de nulle part sont capables de le réduire en cendres. Et la raison abdique. Aujourd’hui, si Trump ou Erdogan ou Bolsonaro, etc. affirment que la Terre est plate, leurs supporters les croiront, sans hésiter une seule seconde. La raison est vulnérable.