Compassion

Sentiment qui incline à partager les maux et les souffrances d’autrui.

C’est avant tout une question de proximité. Nous éprouvons plus de compassion pour des êtres chers, aimés, que pour des inconnus, ou des personnes proches mais que l’on n’apprécie pas, malgré une commune appartenance à l’espèce humaine. La compassion ne se limite pas à l’espèce d’ailleurs, on peut en avoir pour son chien plus que pour un humain auquel rien ne nous lie.

La proximité géographique compte, elle aussi, même si elle est plus arbitraire, accidentelle. Dans Yoga, Emmanuel Carrère relate l’histoire des clients suisses-alllemands d’un hôtel au Sri-Lanka qui ont poursuivi leurs séances de yoga comme si de rien n’était alors que le pays venait d’être touché par le tsunami de 2003, et que l’hôtel était devenu le refuge des survivants et des blessés. Leur « manque de compassion » était choquant. En revanche, si exactement au même moment, un groupe d’ayurvédiques du Minnesota avait poursuivi sa retraite, cela n’eût évidemment choqué personne. Pourtant, il y a autant de proximité humaine entre les Suisses-Allemands et les victimes du tsunami qu’entre ceux-ci et les méditatifs du Minnesota. Il semblerait donc que la proximité géographique joue un rôle. J’éprouve la souffrance des êtres qui sont proches de moi, physiquement, la souffrance de mes parages, sans qu’il n’y ait à cela de fondement, sinon que j’ai partagé avec ces individus, pendant quelque temps, une même voisinage.

Même à des endroits éloignés du globe, nous aurons plus de compassion pour les souffrances d’êtres culturellement proches de nous. Il y a des guerres qui font des milliers de morts depuis des années, nous ne nous en soucions guère, nous n’avons à l’égard de leurs victimes absolument aucune compassion (par exemple les victimes palestiniennes, ou du Yemen, ou d’Irak).

Non seulement ces victimes sont culturellement loin de nous (Européens), mais elles n’ont aucune histoire. Leur vie est une sorte de trou noir que notre imagination est incapable de combler. Il nous est impossible d’associer des joies, des amours, des plaisirs à ces êtres. Ils sont réduits à leur statut d’êtres pour la mort, si bien que quand celle-ci survient elle ne nous étonne pas, elle nous indiffère, elle est dans la normalité des choses. C’est étrange car cette vie aurait pu être la mienne. A peu de choses près, dans la loterie des naissances, d’un point de vue strictement probabiliste, nous avons autant de chances de naître à Gaza qu’à Paris. Naître à Paris est un pur hasard mais ce pur hasard nous fait l’effet d’une prédestination, d’une racine soudain profonde qui nous projette loin du natif de Gaza. Ni l’un ni l’autre n’avons pourtant la moindre racine, nous sommes nés là par la plus pure des chances ou malchances selon le cas. Un arbre a des racines car l’arbre, lui-même, et pas un autre de la même famille, demeure exactement au même endroit pendant des dizaines ou des centaines d’années. Il est indélogeable. Tout ce qu’il voit, c’est le même paysage, jour après jour après jour, à travers les saisons, pendant des siècles parfois. Et il meurt quand on le déracine. Ce n’est pas du tout notre cas, la métaphore de l’arbre ne s’applique pas aux humains. Nous passons peu de temps au même endroit et, transportés ailleurs, non seulement nous ne mourons pas, nous nous épanouissons.

La compassion prend naissance au creux des histoires. Nous aurons plus de compassion pour le jeune enfant palestinien tué dont l’histoire a été racontée que pour tous les autres morts dans l’oubli. J’ai récemment vu une série sur Netflix intitulé Stateless, qui suit le parcours de plusieurs personnages dans un effroyable centre de rétention en Australie. J’ai éprouvé envers l’un des protagonistes, un migrant afghan, une déchirante compassion et me suis demandé pourquoi lui, parmi tant d’autres auxquels je ne songe jamais, dont je lis en passant les nouvelles abominables pour aussitôt les oublier. Pourquoi lui qui est une pure fiction alors que les autres, eux, dont les corps gisent au fond de la mer, étaient réels. Justement, c’est parce qu’il est une fiction. Non seulement il a un nom – Ameer –, alors qu’aucun des milliers qui meurent chaque année à l’approche de nos côtes n’en a, mais aussi une histoire, une suite d’espoirs déçus et de souffrances subies. J’étais ému par ces souffrances parce que lui et moi avions des histoires en commun, différentes certes, mais écrites dans la même matière émotionnelle et sentimentale. Il a une fille dont on le sépare cruellement et je me vois moi, séparé de ma fille, et j’éprouve la souffrance de cette séparation, pas la sienne, mais la mienne que la sienne fait naître comme une possibilité.

Dans mon exploration de ce sentiment de compassion, je suis dérouté par le Covid. Avec l’épidémie, les grilles d’analyses sont inopérantes. Toutes les conditions étaient réunies pour la compassion, proximité géographique et culturelle avec des victimes innocentes, et pourtant rien. Des dizaines de milliers de personnes « comme nous » meurent, pire, les plus faibles d’entre nous meurent, et tout le monde s’en fout, non seulement tout le monde s’en fout, pas du Covid, mais des victimes du Covid, de leurs familles, des êtres sans identité, sans nom, de pures statistiques, mais tout le monde se plaint de devoir mettre un masque pour éventuellement sauver des vies.

A l’heure où j’écris, ce matin même de septembre 2020, j’ai reçu un mail du New York Times annonçant le franchissement du seuil d’un million de morts du Covid dans le monde. Pourtant, le cérémonial était bien plus solennel pour les victimes du 11 septembre 2001. Dans un autre texte, j’ai essayé de comprendre pourquoi mais en en vain ; cette indifférence continue de me troubler. Elle explique largement la difficulté qu’ont les gouvernements à imposer des mesures restrictives. J’ai l’impression que la mort à cette échelle a quelque chose d’irréel. Contrairement aux guerres, aux actes terroristes, elle n’est pas représentée, elle est hors champ, absente, non spectaculaire. Elle a des allures de mort naturelle, or comment compatir avec des morts naturelles, on ne peut pas lui en vouloir à la mort naturelle, la détester comme on déteste un Pakistanais qui attaque des passants à l’arme blanche. Comme si l’épidémie ne faisait que donner un coup de boost à la mort naturelle. Une mauvaise année tout au plus, qui sera compensée par une meilleure dans le futur. Et puis vu le nombre des victimes, c’est impossible de raconter leurs histoires individuelles. Sans histoire, pas de compassion.

Je me rappelle cette histoire tragique qui m’avait marqué dans un documentaire sur les attentats du Bataclan. Un témoin racontait que le sol de la salle de concert était jonché de cadavres. C’était horrible mais je n’éprouvais pas de la compassion, j’éprouvais de l’horreur. Et puis ce témoin a ajouté que les portables de ces cadavres vibraient, sonnaient, s’allumaient dans les ténèbres enfumées. C’est à ce moment que les larmes me sont montées aux yeux. Cette sonnerie convoquait une histoire, une ébauche d’histoire, des parents, une femme, des enfants qui appellent, leur inquiétude, leur future douleur qu’ils redoutent mais ne réalisent pas encore entièrement, les secondes qu’ils passent suspendus aux sonneries du téléphone dont le témoin, dans la salle, sait qu’elles resonnent dans le vide.

C’est comme si la compassion naissait des histoires, des histoires interrompues, des joies et des amours, que suffisamment d’indices nous permettent d’esquisser, arrêtées net sur la route du temps.

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