Femme de ménage

Le monde a publié cet été une série d’articles sur Catherine Deneuve dont un était consacré à son histoire d’amour avec François Truffaut à l’époque de la Sirène du Mississipi. Cet article se référait à une « magnifique biographie » de Truffaut écrite par Antoine de Baecque et Serge Toubiana. Intrigué, je l’ai achetée et lue avec un plaisir teinté de nostalgie car, à mesure que la vie du cinéaste défilait, les films les uns après les autres s’égrenaient et les souvenirs personnels entourant leur visionnage remontaient à la surface de la mémoire, comme des bouts épars de vie tirés de l’oubli. A l’instar de Woody Allen, Truffaut, par sa régularité, sa maîtrise, longuement décrite dans le livre, des temps courts et longs des films, puisqu’il les prévoyait plusieurs années à l’avance, a accompagné mon adolescence. Il est mort avec sa fin.

La biographie s’attarde également sur les engagements politiques de Truffaut, des combats assez particuliers car il était hors normes pour l’époque, pas gauchiste, révolutionnaire, l’anti-Godard en somme. Il avait une certaine idée de la cité selon laquelle, se méfiant des « sauveurs providentiels », des « grands hommes », l’homme politique idéal se comporterait comme une femme de ménage.

« Ponctualité, modestie, vivacité, équilibre, la lutte contre la poussière, en faveur de la propreté, est quotidienne, sans prestige, indispensable, continue » dit Truffaut. Quelle meilleure définition de l’homme politique idéal. Une relation de confiance profonde s’établit avec la femme de ménage puisqu’on lui confie notre lieu de vie et elle le prend en charge avec un complet désintérêt et un salaire modique. Prenez une ville par exemple, c’est cela le rôle d’un maire, s’assurer du bien-être de ses habitants, en rangeant, nettoyant, assurant un environnement sain, en toute discrétion, en s’effaçant derrière sa tâche, avec un sens profond du service, a contrario d’une ville polluée, encombrée, bordélique, où les citoyens sont soumis aux projets du maire, où celui-ci se met en avant dans le genre culte de la personnalité. Non seulement la femme de ménage ne jouit d’aucun prestige mais son métier est méprisé. Dans un autre article du Monde sur Madame Claude, un commentateur la comparait à une prostituée.

Nous avons eu par le passé une femme de ménage exceptionnelle. Chaque fois que nous découvrions la maison après une absence pendant laquelle elle était intervenue, nous nous retrouvions dans un quasi état d’extase. J’exagère à peine. Nous ouvrions la porte et étions accueillis par une odeur inimitable de frais, comme si elle avait réussi à emprisonner l’air frais dans l’appartement et maintenir sa fraîcheur intacte pour notre retour. Elle aérait énormément, elle avait le sens des courants d’air. Tout à coup aussi, notre parcours dans l’appartement était jalonné de surprises, de l’argenterie soudain neuve, des placards rangés, des tapisseries ayant retrouvé leur éclat.

Femme de ménage c’est un métier dur, peu apprécié, mais beau. De ces métiers comme médecin dont l’impact est immédiat : ils changent la vie des gens. J’en ai fait l’expérience passagère pendant le confinement.

Nous sommes allés nous installer dans une maison à la campagne et il fallait la nettoyer. Nous avons choisi les dimanches matin pour le faire tous ensemble en famille.

C’est un métier physique, épuisant et complet, bras, jambes, gainage, etc. Pour ma part, j’y ai pris plaisir mais d’autres membres de la famille en ont souffert, notamment de maux de dos. Il faut pour éviter les douleurs une grande attention à l’exécution des mouvements.

C’est ensuite un métier d’une grande technicité. Chaque accessoire, chaque produit, doit être choisi avec soin car non seulement il peut nettoyer plus ou moins bien, mais mal utilisé, peut salir voire endommager. Prenons l’exemple des carreaux : il nous a fallu des semaines de confinement pour réussir, à peu près, à les nettoyer correctement. Au début ils étaient propres selon un angle donné et dégueulasses selon un autre, en fonction de l’incidence des rayons du soleil. J’ai investi dans des accessoires hauts de gamme pour obtenir un résultat juste correct. Il faut aussi connaître des rudiments de chimie car pour enlever le calcaire par exemple, aucun produit à part le vinaigre blanc n’est efficace.

C’est également une activité stratégique. On ne peut se lancer comme ça, les mains dans la poche, dans le nettoyage d’une maison, sans plan, séquence ou méthode. Par quelles pièces commencer ? De haut en bas, ou de bas en haut ? Quoi paralléliser ? Que nettoyer aujourd’hui et laisser pour plus tard ? C’est en faisant le ménage que l’on détecte aussi des problèmes, des fissures, des nids de fourmis, etc. qu’il faudra ensuite régler avec des interventions ciblées.

C’est moins connu, mais faire le ménage c’est aussi méditer. Dans Yoga, Emmanuel Carrère donne une vingtaine de définitions de la méditation, éparpillées tout au long du livre et résumées à la fin. Beaucoup de ces notions tournent autour de l’idée de se vider la tête, d’aspirer à un plan de conscience lisse et sans ridules. Le ménage est redoutable pour cela, bien plus que des postures tordues totalement improductives, des postures, en gros, de légume contorsionné. Le ménage est une activité productive de méditation. L’on est tellement concentré sur sa tâche, absorbée par elle, qu’aucune pensée parasite ne peut percer ce mur de concentration. Cette totale disponibilité rend l’écoute de podcasts ou de livres audios ou de la musique extrêmement plaisante, parce que les sons résonnent dans une sorte de calme intérieur parfait. J’ai écouté une bonne partie du Temps retrouvé en faisant le ménage. Et puis l’on peut s’égarer en route, dès lors par exemple que l’on enlève la poussière de livres et se surprend à les feuilleter, à s’asseoir dans un coin et s’y plonger. L’on peut aussi méditer sur des vêtements, surtout ceux qu’on ne porte plus et auxquels se sont accrochés de vieux souvenirs qui s’en évadent, comme des oiseaux qui, quand on l’ouvre, quittent affolés une grange longtemps fermée.

La vraie femme de ménage professionnelle ne se perd pas, elle, il est vrai, dans ces divagations. Elle doit avoir une maîtrise chronométrée du temps, autre compétence rare. Après le confinement, notre femme de ménage est passée et nous l’avons vue à l’œuvre, pour la première fois. Elle était d’une efficacité redoutable, celle de Wolf dans Pulp fiction. C’est ce personnage mythique campé par Harvey Keitel qui intervient pour faire littéralement le ménage après que Travolta a par mégarde explosé la cervelle d’un jeune type dans sa voiture, éclaboussant son intérieur de sang et de cervelle déchiquetée. Ce qui nous prenait quatre heures les dimanches, notre femme de ménage l’a plié en deux, avec un résultat d’une plus grande qualité. Nous la suivions de pièce en pièce pour apprendre.

La notion même de « faire le ménage » a quelque chose de satisfaisant, comme dans les expressions courantes « faire le ménage dans ma vie », « faire le ménage dans mes relations ». Notre vie est un vaste champ où tout un faisceau de choses crée un désordre dont on se rend compte un matin qu’il est devenu étouffant.

Rien de tel, enfin, après avoir fait le ménage, que le sentiment du travail bien fait. A la fin de ces matinées de dimanche de confinement, nous nous retrouvions autour d’un déjeuner amplement mérité. De ces déjeuners qui récompensent l’effort. Silencieux, comme respectueux de la propreté que nous venions de produire, nous jetions des regards autour de nous pour nous en délecter, et savourer cette jeunesse nouvelle et aérée, un sourire de contentement flottant aux lèvres.

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