Il y a toute une collection de petites phrases comme ça qui servent de philosophies de vie, de guides dans les décisions prises au quotidien. Une des plus courantes est : Life is too short.
J’entends ici, enfin, la déconstruire.
Cette expression est utilisée par exemple pour s’éviter des emmerdes inutiles. Life is too short, je ne vais me faire chier avec ce type, life is too short je ne vais pas m’emmerder à voir ce film, etc. L’idée est simple, la vie est soi-disant tellement courte que chaque minute doit être mise à profit pour une activité réjouissante, ludique, qui procure un bonheur infini, etc.
Or le problème, c’est que le life is NOT too short. Franchement, il n’y a pas plus long que la vie ! Et en plus elle n’arrête pas de s’allonger, elle se dilate, elle est élastique dirait-on, il y a des scientifiques qui veulent absolument nous coller des années en plus dans la figure.
Résumons, jusqu’à six ou sept ans, t’as une mémoire volatile, tout ce qui t’arrive, tu l’oublieras, disons que ça ne sert à rien, c’est superfétatoire. Tu naîtrais à sept ans, ça ne changerait absolument rien. Mieux, ça t’éviterait de vrais soucis ultérieurs. Car c’est durant ces années, nous apprend Freud, que les traumatismes futurs sont fabriqués, que la matière première de tes névroses est usinée ; sympa : t’es un môme innocent à la mémoire volatile, qui sait à peine et péniblement former les mots maaa…man, paaa…pa, t’as pas ton mot à dire, zéro libre arbitre, et on te concocte de jolis traumas futurs dans ton dos, dans ton subconscient pour être plus précis. Donc, de ce bout-là, tu peux facilement retirer six ou sept ans.
Ensuite, t’as quelques jolies années insouciantes jusqu’à douze ans, tu collectionnes deux ou trois souvenirs, tu adores tes parents, tu rêves de jouets que la plupart du temps tu obtiens – je décris des vies bourgeoises ici, une vie à Gaza est encore plus longue et insupportable, mais ce n’est pas notre sujet.
A douze ans, tu entres en adolescence jusqu’à dix-huit, ton corps se transforme, tu détestes tes parents, ta vie, tes boutons, ton nez, t’es comme on dit « mal dans ta peau ».
Or c’est dans ce contexte et avec des bagues aux dents qu’il faut penser à ton avenir, chaque note, chaque appréciation de chaque professeur définit ton futur, et tu les choisis pas tes professeurs, ça peut être des malades mentaux, des bègues introvertis, des sadiques, des incompétents, ce sont tes profs, ils ont une influence sur ta vie. A vingt ans c’est plié, tu sais les études que tu vas suivre et, à part quelques chanceux qui vont devenir riches, en gros la tête qu’aura ta vie.
C’est là où ça s’allonge gravement. A vingt-trois ans, tu te retrouves soudain et sans crier gare devant une plage de quarante ans de vie uniforme, quarante ans d’emmerdes au boulot, de problèmes quotidiens, éclairés par de frêles joies passagères très vite contrebalancées par des emmerdes à l’amplitude croissante. Quarante ans, too short ? Sérieux ? ça fait plus de deux mille dimanches après-midi, autant de lundis matin ! Dix mille jours de travail de huit heures par jour minimum. Vous avez peut-être remarqué comme moi que les critiques de cinéma se plaignent souvent des films trop longs, ah mais c’est pas possible, le film dure deux heures trente… Une journée de travail c’est quatre films… Imagine que tu voies tous les jours quatre films chiants, pendant dix mille jours et pas des films de Christopher Nolann hein. Si les deux heures trente concoctés pour toi aux p’tits oignons par ce dernier t’emmerdent, parce qu’ils sont trente minutes trop longs au goût de Monsieur, que dire de ces quatre films quotidiens concoctés par personne, pas scénarisés, bancals que tu dois te farcir.
Pour l’homme normal, sur toute une carrière, il y a quoi, quelques expériences satisfaisantes. Ça dépend des métiers, certes, un architecte pourra toujours s’enorgueillir d’un bel édifice, un médecin (et encore pas tous les médecins, pense à un dermato) d’avoir sauvé des vies, de les avoir allongées, des business man d’avoir bâti des empires, mais pour le commun des mortels…
Quand je pense à ces pauvres parents qui sont fiers que leur enfant ait sauté une classe ou deux, en gros il va bosser deux ans de plus, subir cent dimanches après-midi de plus que la moyenne, le pauvre, c’est ça que ça veut dire… Je recommande au contraire de redoubler autant que possible et surtout d’allonger au maximum ses études. Si tu réussis à prolonger tes études jusqu’à trente ans disons, t’as plus que trente-cinq ans à tirer, dans un bureau éclairé au néon blanc, devant un ordinateur, cerné de toutes part par des comme toi dans des open spaces censés favoriser la fluidité de la communication.
Pour des raisons ô combien valides pour notre économie et afin de ne pas léguer aux générations futures une dette insurmontable et injuste, bla, bla, bla, bla, bla, vous connaissez l’antienne, il y a des mecs qui bossent dure, passent des nuits blanches, affrontent la rue, mettent des vies humaines en danger sur des barricades, pourquoi ? Pour allonger encore plus la durée du travail ! C’est-à-dire qu’ils jugent que tirer quarante ans de boulot, c’est pas suffisant, c’est light qu’ils disent, ça n’équilibre pas les comptes qu’ils se font de la bile. T’imagines le mec qui s’est tapé deux ans de plus d’un boulot pourri éclairé au néon, harcelé par un petit chef tyrannique et qui, le jour de la délivrance, quand il se demande pourquoi il a subi ça, se dit que c’était pour « équilibrer les comptes ».
Tiens, je lis un livre de Carrère là, Yoga, que ça s’appelle, sauf que ça n’a rien à voir avec le yoga, c’est l’histoire d’un mec (l’auteur en l’occurrence) qui a tout, mais tout, la gloire, l’argent, le talent, les femmes, les appartements, des articles à sa gloire de huit pages dans le New York Times magazine, pas Télé 7 jours, le Times, une maison à fucking Patmos, son boulot ça consiste à pondre un bouquin sur lui-même allez une fois tous les dix ans, ce qui fait 0.14 page à pondre par jour sans rien imaginer puisqu’il raconte ce qui lui arrive, son bureau c’est le café du coin, il a tout le mec et résultat ? il veut en finir avec la vie ! Ilenpeupu ! Trop dur, qu’il dit, la vie. Je veux me pendre à un arbre dans un jardin imaginaire à la gloire de Ravel, qu’il dit, enfin oui, c’est un intello, il a des manières un peu spéciales et assez cultivées de vouloir se pendre mais vous voyez le truc, il est suicidaire ! Vous avez pensé au contrôleur de gestion dans une société qui fabrique des boulons dans un trou perdu de France et dont le bureau est éclairé au néon blanc pendant quarante ans ? Vous allez me dire que sa vie est too short, lui ? Sans même aller jusqu’au natif de Kaboul, de Caracas ou Sanaa. Si la vie de l’auteur d’Autres vies que la mienne est insupportable, vous pensez qu’elle est too short leur vie à eux ?
Mais revenons aux ciels cléments d’Europe. Arrive la retraite et t’as encore au moins vingt autres années à tirer, progrès de la médecine obligent. Qu’est-ce qu’ils font chier tous ces scientifiques hyper doués à trouver des moyens tout le temps de déjouer la mort. Cela dit, sur le papier t’es enfin libre ! Tu peux enfin faire ce que tu veux, le tour du monde, aller au théâtre tous les jours, jouer aux boules, whatever, fonction des goûts… Or c’est pernicieux, parce que selon les lois de la relativité, le temps n’est pas absolu et les journées sans travail ont l’avantage d’être sans travail mais l’inconvénient d’être beaucoup, mais beaucoup plus longues, et pas du tout, du tout, faciles à remplir. Il faut avoir de solides passions, de solides vocations pour les faire passer ces milliers d’heures, composées de milliers de minutes qui se déroulent au ralenti.
Le hic, c’est que t’es pas libre entre trente et cinquante ans, t’es libre entre soixante-dix et quatre-vingt-dix ans. Au moment même où tu trouves à peu près de quoi les remplir, tes journées, ton corps lâche. A la mitan de ta retraite, les cellules commencent à périr, certes on allonge la vie, mais pas la santé, faut pas non plus exagérer, tu dois vivre plus longtemps, mais malade. T’as d’un côté toutes ces heures de plus en plus lentes à remplir, de l’autre les cellules qui meurent et t’empêchent de les farcir les heures, t’es pris pour ainsi dire en tenaille, jusqu’au point où tu ne peux plus bouger, tu restes sur place, dans ton lit, et tu dois remplir maintenant ces milliers d’heures immobile. Cela réduit considérablement tes degrés de liberté. Par exemple, avec un corps qui bouge, tu peux aller au musée, entre les files d’attentes, l’achat des billets, les longues explications super chiantes de l’audio-guide, les chefs-d’œuvre auxquels tu ne comprends rien, qui t’inspirent au mieux un commentaire du genre ah j’aime bien le jaune, c’est doux hein ces couleurs, le musée, c’est assez efficace pour tuer les heures. Mais immobile, pas de musée.
Enfin tu meurs.
En termes de règles de narration, c’est franchement pas terrible. Prenons un James Bond comme exemple de narration réussie. Il répond à la règle narrative suivante : grand WOW, générique, petit wow, moyen wow, énorme wow, et un ahhhhh de soulagement. En gros, la course-poursuite pré-générique, le générique, on rentre doucement dans l’action, deux trois coups d’éclats, un dîner de gala en smoking et des œillades avec une vamp, un gros morceau au milieu et le final de dingue, mais de dingue, avec course-poursuite, plus compte à rebours, plus explosions, plus femmes dingues, plus etc., James Bond l’emporte, et à la fin, c’est le ahhhh de soulagement, on le retrouve sur une plage paradisiaque qu’il a sauvée en sauvant le monde, en train de siroter un cocktail du genre avec une cerise confite plantée dedans en compagnie d’une créature de rêve, Carole Bouquet ou Léa Seydoux, au choix. Ça, c’est de la putain de narration ! Et encore, tu te plains que vers la fin c’était un peu longuet. Compare ça à la vie soi-disant « too short », tu parles, tu nais dans un tas de merde, pas vraiment wow, tu crèves immobile, avec le trois quarts de tes cellules mortes, et certainement pas un cocktail avec la cerise confite à la main avec Carole Bouquet qui se balance dans un hamac pas loin, et entre les deux, t’as vaguement quelques wow chétifs, mais sans course-poursuite, si t’as mis un smoking deux fois dans ta vie, c’est déjà bien, t’es un privilégié, et le scénariste de ta vie se venge de chaque wow en te collant tout un paquet d’emmerdes pour compenser, et il en a des emmerdes dans son attirail narratif ton scénariste, des emmerdes à l’infini, en vrac, sans ordre particulier, des maladies, des fuites d’eau, des accidents de voiture, des décès d’êtres chers, des guerres, des incendies, des pandémies, des ouragans, des bouchons, des entorses à la cheville, des piqûres de guêpes, des attentats terroristes, des faillites, des dettes, des voisins méchants, des divorces, des mauvaises notes, des cantines tenues par Sodexho, des Trump président, etc. etc. etc., de tous les niveaux, pour tous les goûts.
Tout ça, hélas, on ne peut pas le changer. Alors il faudrait au moins changer l’expression en life is too long. Par honnêteté. Par honnêteté pour la majorité silencieuse qui n’a pas une vie de wow successifs. Peut-être que, conscients de cette longueur, l’on appréciera les fugitifs moments de bonheur et les gardera précieusement en mémoire, dans un endroit sûr, pour qu’elles nous aident à traverser les jours, comme une gourde salutaire dans le désert, qu’il faudra, à chaque oasis, remplir à nouveau avant de poursuivre le long, le très long voyage.