A quoi ressemblaient nos week-ends de Covid ?

Week-end du 27 févier 2021.

Un an presque depuis le début de la pandémie.

A Paris, les restos, musées, théâtres, cinémas restent fermés. Couvre-feu à 18 heures.

Le samedi, je m’arrache au sommeil. Il fera beau tout le week-end. Le ciel est d’un bleu de soie.

Je vais courir au bois de Boulogne, deux tours du grand lac, paradisiaque, en écoutant un podcast des Chemins de la Philosophie sur la « banalité du mal » de Hannah Arendt.

En récompense de ma sortie, je déguste un capuccino d’une onctuosité céleste au soleil, pile face à la Tour Eiffel.

Mis en appétit par Naruto, le manga japonais dont il aligne voracement les épisodes, mon fils de 9 ans veut manger un ramen. Nous allons à vélo au Cojean de Beaugrenelle pour en acheter.

L’après-midi, nous marchons vers la confidentielle rue Cassette, épicentre du 6ème, à égale distance de la rue de Rennes, du Luxembourg, de Saint-Germain, de Saint-Supplice. Nous choisissons des meubles dans le « design lab » 10 sur Dix où l’exquise Marion nous guide à travers les étoffes, les couleurs et leur harmonie.

C’est l’émeute chez AMPM, rue Bonaparte. La vie casanière a suscité un appétit maladif de canapés, une soif de rideaux, une obsession de babioles en tout genre.

Image désespérante du couple moderne : deux personnes qui dissertent d’une commode en la dévisageant d’un air maussade.

Nous rentrons à pied et le soleil décline dans des tonalités orange. Les passants prennent des photos sans masque sous le regard chafouin de policiers qui semblent dire, bon vous avez fini là ?

Je reçois un Whatsup d’un ami qui me demande de lui expliquer – il me dit que je suis le seul capable d’une telle élucidation – le succès de l’Anomalie, deuxième prix Goncourt le plus vendu de l’Histoire de l’humanité après L’amant de Marguerite Duras. Je dicte la réponse à l’iPhone :

« Ecoute je l’ai lu et ma fille aussi (elle est plus positive que moi). Pour moi, c’est de la littérature Netflix avec une galerie de personnages globaux conçus sur le même archétype algorithmique (traumas, métiers stylés comme architecte, tueur en série, monteuse de cinéma, mathématicien…), qui convergent vers des situations insolites avec leur dose de surnaturel et tout le catalogue des maux modernes (cancer, pédophilie, homophobie et crimes contre l’humanité). J’ai trouvé cela plutôt indigeste et ça fait du surplace à partir du moment où on a compris. Mais c’est divertissant, les pages se laissent tourner, c’est facile à lire sans être manifestement nul, ce qui explique une partie du succès, l’autre partie c’est tout simplement le confinement, la fermeture des cinémas, théâtres, musées, qui font que les livres se vendent, que les seules affiches en ville sont celles de bouquins flanqués d’une tronche d’écrivain… »

A part Leila Slimani, qu’est-ce qu’ils sont moches les écrivains quand même. Et vieux. Qu’est-ce qu’ils tirent la tronche. Les affiches de film me manquent.

Après l’appétitif, gin tonic, nous préparons le dîner sur une musique de la playlist chill de Apple Music, en déballant le sac de provisions Hello Fresh. Nous dînons en famille, abordons les sujets du moment.

Plus tard, nous regardons un film sur Amazon, Happiest Season, conte de noël avec Kristen Stewart, qui emprunte les codes de la comédie romantique mais avec deux filles gay. C’est plein de charme.

Je poursuis seul avec deux épisodes de En thérapie. Je ralentis le rythme, je suis à 31 sur 35, faut faire durer le plaisir. Les épisodes avec Camille mis en scène par Pierre Salvadori sont bouleversants. Reda Kateb est incroyable. J’aime bien Dayan. L’étonnement dans son regard. Son empathie en totale contradiction avec le psy classique de film français qui n’en a rien à foutre de ses patients. Son paradoxe de Salomon, car pour quelqu’un qui doit aider les autres, il est vraiment mal.

Dans l’immeuble mitoyen, une fête réunit 40 personnes (c’est un voisin qui m’en parlera le lendemain). Tout le monde dormira sur place, couvre-feu oblige. Il y a un an, l’idée qu’un jour les fêtes deviendraient clandestines aurait passé pour de la dystopie délirante.

Dimanche matin, je vais courir au Luxembourg, le kif n’a d’égal que la chaleur du soleil qui réchauffe.

L’après-midi, nous entreprenons une longue marche dans Paris. Berges de la Seine, noires de monde, pique-niques, bouteilles de vin, musiciens et chansons douces, quelques pas de danse, battements d’une vie qu’on a du mal à étouffer.

Nous traversons le pont piéton en face du musée d’Orsay, les Tuileries, et partons à la conquête de la place Vendôme dans sa splendeur ensoleillée. A notre droite, une longue file de corps noirs ponctuent les quais de la rive droite et implorent l’astre solaire. Une chaîne de recueillement immobile et silencieux.

Si un jour vous envisagez d’avoir un dialogue avec un ado, un vrai dialogue fait de phrases intelligibles formées de mots articulés, le tout véhiculant des « idées », marchez. La marche les libère. Les affranchit de leur condition. Comme si quelque chose se passait en eux qui faisait ressurgir l’enfant qu’ils étaient il y a quoi, rien, et préfigurer l’adulte qu’ils vont devenir, dans quoi, rien. Alors, on parle. On regrette le premier confinement. De ne pas en avoir pris toute la mesure sur le moment. C’était probablement l’événement le plus exceptionnel d’une vie humaine. Le dérèglement le plus notoire. On ne s’en rend pas compte comme ça, la tête dans le guidon, mais avec le recul, l’humanité qui s’arrête net sur la route du temps, ça a de la gueule. En a-t-on pleinement joui ? Cette suspension radicale, le relâchement du jour au lendemain de toutes les pressions professionnelles et académiques. Ma fille n’aime pas les demi-mesures, les confinements bâtards conçus pour faire de nous, en éradiquant le reste, de stricts travailleurs. C’est le rêve de tout régime totalitaire : produire des travailleurs purs, des trimeurs exclusifs.

Retour sur nos pas par la Madeleine dont les marches sont elles aussi noires de monde, les jardins des Champs-Elysées et le pont Alexandre III. Les Invas sont envahis de corps étalés. Ce sont les grands gagnants du Covid, le point de ralliement de la jeunesse enfermée et étendue, le lieu de leur sortie réglementaire.

De retour à la maison, je dois tuer une heure avant le couvre-feu, j’enfourche mon vélo et pédale à la poursuite des rayons finissants du soleil sur la ville qui se replie sur elle-même.

Avant, nous allions souvent au cinéma pour s’évader de la tristesse des dimanches soir. Ça me manque. La salle obscure, l’odeur du pop-corn, les visages sur lesquels s’impriment, dans la pénombre, les lumières changeantes. Je compense en matant des films. Charade de Stanley Donen ce dimanche soir. Une merveille. C’est rare de voir Paris ainsi, les grands appartements vides et délabrés, le clair-obscur des arcades du Palais-Royal dans la fixité desquels la course emporte Cary Grant et Audrey Hepburn. Elle ! La grâce. Les robes Givenchy comme autant de happenings à chaque scène et la sophistication de la mise en scène.

Quand je lirai ces lignes dans trente ans, je trouverai cela surréaliste. A l’heure où j’écris, ça paraît presque normal : je tape ces mots sous le régime du couvre-feu. Concept étrange, que le couvre-feu, de roman fantastique ou de poème décadent, Venise en temps de choléra, Vienne fin de siècle. Le couvre-feu est la revanche du silence, sur le bruit, l’agitation stérile. Comme si la ville respirait, reprenait son souffle et sombrait dans la quiétude du soir.

Demain, une nouvelle semaine commence, identique aux précédentes. Quelques semaines encore de cette vie indolente, d’une douceur obsédante. Au bout, on aperçoit l’agitation d’avant, nos corps pris à nouveau dans leur course, oublieux de ce qui s’est passé. Au bout, on devine l’amnésie. Et on hésite. Entre la joie de retrouver cette agitation dont nous sommes persuadés qu’elle nous définit, et la crainte d’avoir laissé passer une occasion. De ne pas avoir exploré les richesses auquel ce dérèglement nous invitait.

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