Ennui

J’éprouve depuis quelque temps un sentiment d’ennui. Profond et qui commence à m’alarmer.

J’avais de la route à faire et j’ai téléchargé un livre à écouter, chaudement recommandé par un ami qui y avait trouvé un charme fou : Mr Wilder and me, de Jonathan Coe. Contrairement à beaucoup, j’avais vu Fedora (l’action du livre se déroule pendant le tournage de ce film de Wilder), j’en garde un bon souvenir, peut-être parce que je trouvais l’actrice Marthe Keller d’une beauté assez renversante. La route était longue et l’ennui du roman me faisait somnoler, dangereusement. Le style totalement plat, pas une phrase qui dépasse, pas une virgule au mauvais endroit et l’inanité de ce qui est raconté, l’inanité et l’aspect convenu. Chacun est à sa place, le juif de la Mittle Europa, la petite grecque, Al Pacino. Et surtout cette foule d’anecdotes sans intérêt qui sont « délicieuses » parce qu’elles concernent des stars, du genre Al Pacino ne mange que des burgers, ou Garbo avait des grands pieds ou que sais-je, des trucs dont on n’a vraiment rien à foutre. La grosse blague hilarante du livre est que Mr Wilder n’aime pas Jaws de Spielberg et propose, ironique Mittle Europa en diable, de réaliser un Jaws à Venise avec des requins dans les canaux. Sauf que désolé mec mais Spielberg est un plus grand réal que Billy Wilder et ses comédies à la con, et Jaws un quasi-film d’art et d’essai dont la moitié est un huis-clos radical en pleine mer. Le livre dépeint le crépuscule d’un certain cinéma classique hollywoodien, dans la lignée mythologique de Lubitsch, prise dans le tournant du nouveau Hollywood et des « barbus » Scorcese, Spielberg, Lucas, Coppola. Or perso, je préfère les barbus à un cinéma de décors de studio, où l’action se déroule toujours dans des Vienne, Paris et Venise en carton-pâte et les personnages sont, en toute circonstance, en smoking et robe longue à aligner les traits d’esprit une coupe de champagne à la main. Lubitsch est assez over-rated et son cinéma bien inférieur à La règle du jeu de Renoir dans le registre des mondanités.

J’ai ensuite acheté un livre de Chantal Thomas, De sable et de neige, dont j’ai lu des critiques élogieuses. J’ai eu un mal fou à passer d’un mot au suivant. Je suis fatigué, ce fut une longue année. Le manque total d’intérêt de ce qu’elle raconte, du genre enfant elle faisait un château de sable et ses parents lui ont dit de rentrer à la maison et elle était triste rapport que le château de sable, il n’était pas parachevé. Et son grand-père qui dit des gros mots. La recension de toutes les baraques familiales, dans le Cap-Ferret, brochure de Daniel Féau. L’océan, les aiguilles de pin. Pitié ! Pourtant, j’ai essayé de fournir un effort, allez lis ! je me disais ! mais lis-le son truc de sable et de neige, merde ! Sois ému par ces histoires d’un vide abyssal, c’est charmant je te dis ! Tiens regarde, elle fait du vélo ! Non ? Pas palpitant ? Mais là, c’est life changing, son premier jour d’école après les vacances. Arrête, mais c’est bouleversant ! Pour être franc, à partir du moment où elle parle de son père, ça s’améliore, et l’alternance du texte et des illustrations finit par me séduire. J’aime le passage abrupt d’Arcachon à Kyoto, et les photos de Kyoto, mais le texte sur la ville japonaise n’a pas grand intérêt et perd de la poésie accidentelle dont la partie française était par instants empreinte.

Peut-être me fallait-il de la fiction pour me distraire ? Je suis donc passé au niveau supérieur. Le roman d’un écrivain encensé, couvert d’éloges unanimes, des critiques et des lecteurs : Le roman de Jim ça s’appelle, chez POL. Ça peut pas être mauvais ça, merde ! Dix lignes, j’ai pu lire, dix lignes. Objectivement affreuses, le mec les avaient écrites avec son pied tu vois, c’était une expérience en soi, tiens et si j’écrivais avec mon pied, ça donnerait quoi au juste, mais efficace, les personnages étaient bien campés, passionnants, avec lesquels t’as envie de passer trois cents pages de ta vie. Et ça parlait de rock, ça paye toujours le rock dans les romans, avec la drogue, c’est des valeurs sûres ça. Merde, arrête ! me suis-je dit, lis-la cette putain de merde quoi, tout le monde a aimé, arrête de faire le difficile. Alors j’ai fourni un effort, ok, je lis, mais je passe direct à la page 15, je prends une avance quoi, et après promis, je lis, je lis, ok ? « C’est à cette époque que je l’ai rencontré, au boulot, à Casino ». Passionnant ! Tu vois ? Tes efforts paient ! Toi qui est transporté par Aurélien d’Aragon, une des plus belles rencontres amoureuses soi-disant, t’as de la concurrence là, la première rencontre au Casino. Tiens, on va sauter une trentaine de pages pour voir un peu où tout ça va les mener. « Elle aussi passait son été à bosser ». Oula, ça se corse ! « avec sa mère, au magasin d’usine Smoby à Lavans-lès-Saint-Claude ». Incroyable ! Ils voyaient aussi beaucoup « Titi et Odile », c’est bien ça, Titi et Odile. Après, elle a un môme, mais c’est magnifique ! Un putain de môme. Rien ne nous est épargné, les échographies, l’accouchement. Je lis de plus en plus vite, en fast-forward, quatre ou cinq mots par page, ça te donne une idée, façon critique littéraire ou éditeur. Je le finis en quinze minutes, le roman, bouleversé.

Dialogue intérieur. Mais c’est pas normal : t’as entre les mains un roman que POL t’a sélectionné parmi des centaines, des milliers, des centaines de milliers voire, c’est le top du top du top, et tu rechignes, tu fais ton difficile, comme quoi ouais, paraît-il que les phrases sont éclopées, normal mec, on te dit que c’est écrit avec les pieds, tu te rends compte de la prouesse anatomique ? T’es pas digne de tout ça. Mon autre moi, le moi pas appréciatif, répond. C’est à cause de cela, c’est parce que ces romans sont choisis par des mecs de plus de cinquante balais qu’on appelle communément des vieux cons qu’on en est là, des centaines de page de mocheté.

J’ai lu avec un peu plus d’intérêt An ugly truth, une enquête approfondie sur le fonctionnement de Facebook et la manière dont le réseau social impacte les démocraties, les dictatures et le fonctionnement du monde. En termes d’enjeux, je ne vois pas plus important. 3,4 milliards d’humains inscrits à ce réseau qui passent tous les jours des heures dessus à se bêtifier et amener des autocrates au pouvoir et raconter les pires conneries. Les enquêtrices suivent au pas le tandem Zukerberg et Sandberg. C’est saisissant comme leur vie et leur job sont chiants. Lui s’occupe du produit, il passe son temps à développer des trucs pour rendre les gens plus bêtes et plus dépendants, plus cons et plus mal informés, mais des trucs insoupçonnés tu vois, vraiment pervers le loustic, pas son pareil pour démultiplier l’addiction et trouver des moyens pour rendre virale la stupidité humaine. Elle, Sandberg, s’occupe du business genre, de le scaler comme on dit, elle est bonne à ça, et de gérer Washington DC aussi. Le tout sans une once de conscience, d’honnêteté ou de morale, juste pour la recherche du pouvoir et du fric. Le principe d’action de tous ces mecs est ultrasimple. En termes kantiens, il s’agit de définir l’approche morale et de faire tout à l’opposé de celle-ci. Or ce n’est pas le côté monstrueux qui m’a interpelé bizarrement, mais le côté viscéralement chiant. Passer sa journée à concevoir des trucs mauvais et inutiles et à les monétiser. J’imagine Mark rentrant chez lui le soir et Priscilla sa meuf qui lui demande, alors mon chéri, comment qu’elle était, ta journée. Super, honey, aujourd’hui j’ai créé plusieurs nouveaux features qui vont, en tout cas je l’espère, rendre les gens plus addicts et nettement plus cons. Mais c’est merveilleux mon amour ! I’m so proud of you. Et la thune honey ? Bah, grâce à ça babe on est plus riches de quelques 5 milliards de dollars, ce n’est pas grand-chose, mais c’est un début. Et puis, tiens-toi bien, grâce à blue (nom interne de l’application Facebook), paraît-il que les bouddhistes ont pu perpétrer des massacres sur les Rohingyas en Birmanie ! Frais, non ? You bet, c’est quelque chose quand même de connecter toute l’humanité !

Blague à part, il faut dire deux mots de ce livre. Excellement écrit par deux journalistes du New York Times, d’un style neutre centré sur les faits, recoupant une multitude de sources avec un accès impressionnant à celles-ci, la non-fiction prend progressivement des allures de tragédie, dans un crescendo horrifique menant aux événement du Capitol. Le livre montre comment, en partant d’une plaisanterie racontée dans le film de Fincher, The social network, Zuckerberg a créé un monstre et soulevé le couvercle de la marmite planétaire du ça, avec une seule personne aux commandes : lui. Ses motivations sont business, idéologiques et politiques. Sur le plan business, le mot clé qui préside à tout est celui d’« engagement », autrement dit le temps passé sur le réseau, dont les études internes à FB montrent qu’il est d’autant plus élevé que le contenu est « bad for the world ». Toutes les innovations produits, notamment les groupes privés qui ont créé les bulles informationnelles et répandu les théories conspirationnistes, tendent à augmenter l’« engagement » et donc permettre au contenu mauvais de se propager comme des incendies, en recourant à la stratégie de l’excuse après les faits. Sur le plan idéologique, Zuckerberg est le défenseur d’une liberté d’expression totale, condition de l’engagement. Ses algorithmes d’IA ne détectent que 90% du contenu banni du site mais les 10% restants équivalent à des millions de messages et les filtres IA sont un jeu d’enfant à déjouer. Mais le plus grave réside dans le plan politique. En ayant établi un monopole, Zuckerberg s’est assuré une domination sur le monde des idées. Son pouvoir est incommensurable, équivalent à celui du président des Etats-Unis à qui il parle d’égal à égal, voire en supérieur hiérarchique.

A l’aéroport, pour m’arracher à cet ennui, j’ai acheté un numéro du magazine Society au titre alléchant : la rupture des Daft Punks. Au moins, cela, j’étais sûr que c’était captivant. T’imagines le truc ? Le groupe le plus mythique du siècle qui se sépare quoi, et les secrets de la séparation révélés. Je déchante vite. Déjà, c’est un article estampillé « enquête », et très fouillée l’enquête, des pages et des pages de détails insignifiants, très mal écrites bien sûr, un supplice. Plus encore, je m’aperçois combien la vie du tandem est mortelle d’ennui. Ils mènent une petite vie bourgeoise pépère à Paris, à pas foutre grand-chose vu le fric engrangé avec Get lucky et de temps en temps se rendent à LA pour produire des morceaux, mais hyper techniques les comptines, des micro-réglages à ce qu’il paraît, avec une équipe improbable de mecs plus chiants les uns que les autres, des vieux qu’aiment la musique, tu vois le genre, c’est terrible, qui te soûlent avec leurs considérations techniques de synthés. Il y a bien des trucs sensationnels, Pharel Williams qui débarque sans s’annoncer dans la villa qu’ils ont louée, et son portable serti de diamants… Un mec qui saute du toit dans la piscine, putain c’est haut. Je ne sais pas qui de Titi et Odile dans Le roman de Jim ou des ces énergumènes est plus chiant, difficile de trancher.

Le problème, c’est moi, de toute évidence. Mais trois choses me tirent quand même de cette torpeur.

Le film de Leos Carax, Annette, voir mon texte dessus, qui me fait définitivement décréter la supériorité du cinéma sur les autres arts, et je sais pourquoi, c’est tout con, il les synthétise tous, les autres arts sont des cinémas au rabais, des versions wish.com du cinéma. D’un côté, t’as Titi et Odile et le supermarché Casino de Sablon-lès-paumés-sur-bled-pourri, de l’autre Adam Driver et Marion Cottillarde (en anglais) à Los Fucking Angeles sur une musique des Sparks et une mise en images de Carax. Concurrence déloyale.

La deuxième chose est plus flippante. Une copine de ma fille qui a viré droguée. Son Insta est une œuvre d’art psychédélique, elle y documente ses trips, mais du sérieux, du hard, ses raves dans des égouts, ses fêtes clandestines en plein Covid dans des tunnels. C’est un festival de flous et de couleurs saturées, des carnets du sous-sol d’une jeune fille pas rangée et des bleus Klein avec des silhouettes noires qui tanguent, du Kéchiche Canto uno machin truc morbide, décharné et sans sexe, une plongée dans les enfers, avec des remontées fulgurantes à la surface pour rapporter des fragments incendiaires des abîmes célébrés par des doigts d’honneur tatoués. Et enfin, un matin, je défile avec l’index les nouvelles du Monde, dans une suite de bâillements lourds, ouais d’accord, l’enfer sur terre, ok, des températures exceptionnelles, des incendies, le virus qui se propage de plus en plus, des autocrates, des complots, des mecs qui crament le fric qui aurait pu servir à éradiquer la pauvreté dans des sky rocket boosters d’égo, blablablabla… quand soudain dans ce flot de banalités infernales je tombe comme par erreur sur une nouvelle que j’ai du mal à croire. Attends, c’est vrai ce que je lis ? C’est pas en haut de page, j’ai un doute. On a découvert un roman inédit de Céline. Casse-pipe. Mec, de mon vivant, je vais assister à la publication d’un roman de Céline quoi, le roman d’un revenant. Je suis exalté soudain. Mais t’emportes pas mec, que je me dis, y aura bien des cons pour en empêcher la publication.

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