Atterri à Beyrouth, le samedi 30 octobre, dans l’après-midi. La circulation est fluide. Depuis mon dernier passage en juin, les longues files d’attente devant les stations-service ont disparu, comme volatilisées, suite à l’augmentation significative des prix à la pompe.
Arrivée à l’hôtel Albergo. Découverte des lieux et des chambres, premiers instants dans un hôtel. Nous rangeons nos vêtements dans les placards, les affaires de toilette dans des verres chinés à cet effet par l’établissement.
Visite des parents à différents endroits de la ville. Conversations usuelles, la situation au Liban. Ils n’ont pas vu les enfants depuis décembre 2019. Les retrouvent énormes, soudain. Sans transition.
Retour à l’hôtel et dîner sur la terrasse. La famille se retrouve, respire, autour d’un délicieux repas, dans un cadre dont on peut dire qu’il est enchanteur, d’autant plus enchanteur après deux verres d’alcool. La longue plage de temps favorise des conversations digressives, réflexives, qui nous reposent des dialogues hachés et transactionnels du quotidien.
Le dimanche matin, je vais courir comme d’habitude sur le front de mer à Raouché, de l’hôtel Phénicia, jusqu’au Kempinski, les bunkers de luxe quelques mètres après lesquels les bouchers de la banlieue sud étalent les viandes en pleine rue. Je fais ensuite des longueurs dans la piscine sur le toit de l’hôtel. Je m’intègre dans le style de vie Albergo. Une bulle en suspension (précaire ?) au-dessus d’une ville qui glisse doucement dans la perdition. Moi-même, à cet instant, suis dans ma bulle d’endorphines. La bulle dans la bulle.
Brunch au Art house, un havre de paix en plein cœur de Gemmayzé. A part un sosie d’Alain Resnais et sa femme, un autre couple très discret, personne.
Avec mon fils, je visite ensuite le Grand Lycée Franco-Libanais où j’ai suivi toutes mes études, du petit jardin (ancien nom de petite section) jusqu’à la Terminale C (ancêtre de la S, qui a elle-même disparu avec la réforme du bac). Les souvenirs, les images, les sensations de l’enfance et de l’adolescence m’envahissent. Les lieux sont déserts (c’est un dimanche de vacances scolaires, il n’y a pas âme qui vive), mes souvenirs l’occupent entièrement. Se répandent dans chaque coin de rue. Heureusement, nous ne pouvons pas entrer, l’école est fermée. Nous l’observons à travers les grilles, en recueillons des bribes. « Heureusement », car je n’aurais pas résisté à l’effet madeleine de Proust d’une immersion totale. Les arbres. Les mêmes arbres sous lesquels j’ai joué quarante ans plus tôt. Inchangés. Leur croissance est imperceptible. La statue de pierre dans l’entrée, je la reconnais. Le petit jardin avec son amphithéâtre devant la bibliothèque dans laquelle je passais de longues heures.
Baptême de ma nièce suivi d’un déjeuner de famille en bord de mer. La lumière est belle, le déjeuner s’éternise, les générations se mêlent. Du beau monde dans ce restaurant, la classe privilégiée qui bénéficie de revenus en dollars dits « frais », et mène grand train, d’un restaurant l’autre, en Porsche Cayenne, la crise, en dévaluant drastiquement la livre libanaise, ayant contribué à augmenter leur pouvoir d’achat en devises.
Lundi matin, je fais ma gym dans une salle de sport qui surplombe la ville dont les mouvements me parviennent atténués, en provenance d’outre-tombe.
Plus tard, le petit déjeuner est le moment d’élaboration des plans de la journée. Nous décidons de visiter Batroun, un village à une cinquantaine de kilomètres au nord de Beyrouth.
Le temps s’annonce maussade. Une journée d’arrière-saison. Une des plages-restaurants réputées de la région est déserte, avec des airs postapocalyptiques. L’humanité a pris la fuite. A laissé derrière elle des bouteilles d’alcool désolées dans les rayonnages d’un bar, des toilettes ouvertes, des détritus dont l’éparpillement est un signe de départ précipité.
Nous visitons la vieille ville de Batroun, son dédale de ruelles troué çà et là, par la mer, un ciel tour à tour gris ou métaphysique. Au sentiment de tristesse d’arrière-saison succède celui d’une certaine paix. Le silence, l’absence de voitures, la rareté des touristes, la fermeture des boutiques de souvenirs. Par endroits quelques humains regroupés sur une terrasse rappellent la survivance du monde. Font songer à des mirages dans la solitude.
Nous allons de point en point, une église, une place. Le mur phénicien qui a résisté à des siècles d’intempéries et de vagues, et Notre Dame de la Mer, sont les « clous » de l’excursion. L’église offre une vue spectaculaire de la mer prise au piège de ses arcades. Nous avions visité cet endroit il y a longtemps, les souvenirs remontent à la surface des plages rocheuses.
Le ronronnement d’un petit bateau de pêche qui divague sur l’eau, comme sur une nappe de brume. Fragile esquif égaré, dans la blancheur indéterminée.
Quelques gouttes. Nous nous réfugions sous un arbuste. La journée sombre soudain dans le noir et une soudaine pluie torrentielle s’abat sur le village.
Cela dure à peine deux ou trois minutes.
La pluie laisse derrière elle une odeur de terre mouillée.
Nous assistons au coucher de soleil dans la paix d’un jardin (Bolero) sur la mer, mangé par des moustiques furieux.
Retour à l’hôtel et dîner en famille dans un restaurant d’Achrafieh. Ambiance enjouée qui contraste avec la paix de la journée.
Le mardi et le mercredi sont des journées radieuses. Un temps « parfait » à vous rendre heureux. A vous pousser, sur un coup de tête, à élire domicile ici. Un air léger et une lumière qui rappellent la Californie du sud. Travail, déjeuner, travail, visite des parents, verre au Pacifico, bondé. Heureux de retrouver l’atmosphère festive d’antan. Un microcosme auquel nous croyons comme à un espoir, ou une illusion.
Nous nous faisons de plus en plus à la vie Albergo, un hôtel protégé de tout, au cœur de la ville, avec sa vue parcellaire sur la réalité dont il est coupé. Une minuscule enclave.
Mercredi soir, dîner chez Liza, à trois-quarts vide. Retour en mémoire des agapes bruyantes dans ces pièces sublimes qu’on a connues tumultueuses, qui sont désormais celles d’une villa triste, dans une station balnéaire oubliée, de l’arrière-saison.
En rentrant à l’hôtel, nous marchons tous les cinq au milieu de la rue Abdel Wahab plongée dans l’obscurité et le silence. Malgré tout, nous sommes de bonne humeur. Soudain, devant un grand amas de poubelles débordant des bacs, nous apercevons des silhouettes noires qui les fouillent désespérément, munies de petites torches. Une constellations de petites lumières apparaissent les unes après les autres, dans tous les recoins de la rue.
En levant les yeux, les immeubles de grand luxe sont à trois quart éteints, beaucoup de leurs habitants ont fui. Il se dit que la fuite est une mode, que ceux, parmi les privilégiés, qui restent sont des losers. Avant, il fallait se retrouver dans les meilleurs restaurants de la ville, aujourd’hui le lieu de rendez-vous, c’est Paris seize.
Pour ne rien arranger, je lis Chevreuse, le dernier Modiano qui vient de sortir, cet automne-là, et que je me suis procuré au Relay à Roissy.
Le monde a disparu et il ne reste que des souvenirs, des traces à moitié effacées, des images imprécises. Le livre est angoissant. J’étouffe presque. A peine puis-je en lire quelques paragraphes, avant de renoncer, épuisé. Des souvenirs effacés qui flottent dans l’air raréfié de pages d’une interminable brièveté. Je note pourtant quelques belles phrases comme « une grande aptitude au silence » ou encore « un autre souvenir de cette époque remontait au grand jour, comme les fleurs étranges qui apparaissent à la surface des eaux dormantes. »
Le petit-déjeuner du mercredi matin signe les adieux au style de vie Albergo. Nous sommes tous les cinq. Le ciel est d’un bleu profond. Dans notre minuscule campagne sur le toit d’un immeuble. Les cloches de l’église voisine (mais insituable) sonnent. Entérinent le statut de morceau de village qui flotte hors du temps.
Ballet des serveurs autour de nous. Ils parlent entre eux des autres clients, de leurs habitudes, leurs préférences. Ils semblent y tenir. Cela compte vraiment pour eux, que le 508 aime le bacon mélangé à l’omelette, que la 302 opte toujours pour le café américain, pas l’expresso, pas l’expresso. Ce sont les gardiens de ce lieu qui, en réalité, n’existe pas. Les officiers de la fiction. Qu’ils perpétuent, coûte que coûte, dans leur uniforme blanc immaculé.
Nous notons les chambres qu’il faudra réserver la prochaine fois, la 404 (sur cour, avec un beau balcon entouré de végétation) et la 403 lui faisant face, pouvant communiquer avec elle, donnant sur la rue.
Nous quittons l’hôtel comme on quitterait une parcelle de temps qui a dérivé.
Comme on quitterait une nouvelle de la Presqu’île de Julien Gracq.
Arriver dans un hôtel, le quitter. Arriver dans une amitié, la quitter. Arriver dans un âge, le quitter. Arriver dans la vie, la quitter. Une suite de check-in et de check-out. La vie n’est, en définitive, qu’un séjour bref dans un lieu de passage, fait de séjours brefs, dans des lieux de passage.
Dernière visite aux parents. Cérémonie traditionnelle d’au revoir. Ils nous font signe du balcon.
Je crois que c’est dans The New Yorker que j’avais lu cet article sur une artiste qui, des années durant, avait pris des photographies de ses parents, au seuil de leur maison, levant la main pour lui dire au revoir à la fin de chacun de ses passages. La même photographie, à chaque fois, prise de la voiture. On y voit les parents vieillir, leurs visages s’émacier, leur sourire devenir disproportionné. Mais toujours ils lèvent la main pour dire au revoir. Soudain, en défilant les photographies, il n’y a plus que la mère. Levant la main. Puis la porte, et personne à son seuil.
Nous laissons derrière nous quelque chose de nous-mêmes.
Nous quittons l’arrière-saison.
Pour retrouver le froid métallique, gris et tranchant de Paris. A Paris, il n’y a pas d’arrière-saison. Il n’y a que des saisons, la ligne claire des saisons. En quatre heures de vol, nous perdons vingt degrés Celsius.
Pour la première fois, j’ai éprouvé une certaine douceur à Beyrouth (une résignation disent certains). Beaucoup ont quitté la ville. Les plus bruyants sans doute. Pour utiliser une autre belle expression de Chevreuse, je m’y sentais couvert par une sorte d’immunité. J’appréhende d’autant plus la violence de Paris. Je ne parle pas de violence dans le sens sécuritaire du terme, c’est une des villes les plus sûres au monde, je parle d’une violence existentielle, de tous les instants. La violence dans les rues, les restaurants, les relations humaines, les travaux partout, tout le temps, les fêtes, les dîners. Oui, c’est ça, il n’y a plus une seule parcelle de douceur dans la ville.
Après celle indécise à Beyrouth, nous plongeons dans la lumière crue du présent.
*
Souvent, la dernière phrase de Modiano donne à l’œuvre une ampleur nouvelle, la transperce d’une émotion jusque-là contenue. Comme si notre effort de lecteur était destiné à cela, à aboutir à cette dernière phrase.
Mes dernières phrases préférées sont celles du discours de Suède :
« Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan. »
Et bien sûr celle de Dora Bruder, une des plus belles fins, selon moi, de la littérature.
« J’ignorais toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler. »
Celle de Chevreuse :
« Un avion glissait en silence dans le bleu du ciel et laissait derrière lui une traînée blanche, mais on ne savait pas s’il s’était perdu, s’il venait du passé ou bien s’il y retournait. »
Dans le vol de retour de Beyrouth à Paris, en refermant le livre, il m’a semblé être un passager de cet avion.