Dans une de ses légendes les plus philosophiques, l’influenceuse d’Instagram Chiara Ferragni notait qu’on éprouvait plus de bonheur en se remémorant les moments qu’en les vivant. Elle se demandait bien pourquoi. Sans doute le souvenir ne garde-t-il que le meilleur du moment vécu, et le débarrasse-t-il de toutes ses scories, touchant ainsi à sa quintessence. Dans le souvenir, plus de tests PCR, plus d’attentes interminables à l’aéroport, plus de personnel désagréable de compagnie aérienne, plus de contrôle de sécurité, la mémoire débarrasse le voyage de toutes ces contrariétés de sorte que raconter des moments vécus procure une véritable satisfaction.
Nous souhaitions passer noël en famille dans une ville européenne et avions longuement hésité avant d’en arriver à une short-list de deux villes, Venise et Vienne. Nous avons finalement opté pour Vienne considérant qu’il y avait peut-être trop d’eau à Venise et que les Germaniques avaient un sens plus poussé de « noël ».
Chose étrange pour une ville de ce calibre, j’ai trouvé que Vienne était moins belle que Prague ou Budapest. Par rapport à cette dernière, le Danube est trop excentré et ne bénéficie pas des sinuosités de la ville hongroise et de ses ponts majestueux. Si les bâtiments sont aussi monumentaux, il leur manque la folie baroque et ornementale de la capital hongroise. Le ring, une autoroute en pleine ville, ceint un centre certes impressionnant mais assez étriqué.
Nous avons atterri le jeudi 23 décembre dans l’après-midi et avons rejoint notre hôtel, le Park Hyatt, au centre de la ville : voilà résumées en quelques mots plus de six heures de voyage depuis le réveil. Telle est la force de la reconstitution : un voyage devient par la magie de la réécriture et de la mémoire une téléportation. Après le check-in, nous avons marché au pas de course vers le Stadtpark où j’avais réservé un restaurant, le Meierei, dont les baies vitrées donnent sur le canal. C’est le propre de l’Europe qui ne laisse de m’étonner à chaque fois : l’espace d’un instant, dans une salle de restaurant bourgeois, nous sommes introduits dans un nouveau monde qui n’a rien à voir avec celui que nous avons quitté quelques heures plus tôt. A la fin de leur repas, les clients, tous habillés formellement, observent les corps étrangers que nous sommes débouler en panique dans leur quotidien.
Après le déjeuner, je suis rentré à l’hôtel travailler dans le silence cotonneux de ma chambre, assis derrière un bureau cossu. Le reste de la famille est allée visiter un marché de noël et déguster un café au Café central.
J’adore les instants précédant le départ pour un dîner en ville. Quand chacun se prépare et que l’on se donne des rendez-vous déterminants dans le lobby de l’hôtel, à une heure donnée.
J’ai réservé des restaurants gastronomiques pour nous laisser le temps de discuter. L’attente des plats d’un menu à rallonge finit par faire tomber les énervements divers et variés et crée une prédisposition à la conversation, à l’évocation de souvenirs de voyages et de villes. On s’habille bien pour y aller, ça fait festif, cérémonial, encourage les rituels. On s’habille bien, parle bien, mange bien, dans un beau cadre, bref, on embellit la vie.
Le lendemain matin, 24 décembre, je sors courir le long du canal, pendant plus d’une heure. C’est un cours d’eau calme et très urbain, avec de part et d’autre des voies rapides, et des murs tapissés de graffitis. De retour à l’hôtel, je me rends au spa, aligne des longueurs dans la piscine et m’adonne au rituel du sauna.
L’après-midi, j’ai réservé un concert de noël à l’hôtel Bristol. Ce fut à la fois traditionnel, kitsch, et consolant. Une atmosphère qui ramène à l’enfance et envahit de souvenirs indistincts de fête, des petites délices mémorielles enrobées dans du papier aux couleurs scintillantes.
Dîner de noël dans la grande salle du restaurant de l’hôtel. A vingt-heures trente précises, pour le second service, les rideaux se sont ouverts sur la monumentale cuisine comme sur une scène de théâtre.
Après le dîner, c’est avec une satisfaction avinée que nous sommes remontés dans nos chambres comme dans une auberge hors du temps dans une Mitteleuropa mythique.
Le lendemain, je décide de courir sur l’île du Danube, un long ruban entre les deux rives du fleuve. Je m’y rends en taxi. Le chauffeur me dépose au bas d’un pont et se moque presque ouvertement de ma détermination sur l’île désolée et déserte. Construite dans les années 1960 et entièrement consacrée aux activités de loisir, elle est, par ce 25 décembre, battue par le vent, la pluie et une infinie tristesse. Je cours pendant une heure dans ce paysage de désolation longiligne, croisant de loin en loin, un coureur, un cycliste, un type louche qui promène son chien, donnant l’impression, par l’incongruité de leur présence dans les étendues monotones, de spectres.
Quand je remonte sur le pont au bas duquel le taxi m’avait déposé, je découvre une redoutable autoroute à huit voies, sillonnées par des voitures furieuses, et entouré de chantiers. Par miracle, j’aperçois un taxi, qui s’arrête après une périlleuse embardée, et me raccompagne à l’hôtel où je me consacre religieusement au même rituel de la piscine, du sauna et des douches glacées.
La journée est muséale. Nous visitons l’Albertina, musée d’art moderne à taille humaine qui présente une exposition Modigliani et où se croisent de manière insolite Andy Warhol, Picasso, Monet, Oskar Kokoschka, Matisse, et d’obscurs peintres allemands et autrichiens. L’exposition Modigliani est une galerie de visages longilignes comme mon île du matin, de cous sinueux et élastiques. L’histoire du peintre est si tragique que l’envie me prend de revoir le film dans lequel Gérard Philippe l’incarnait, réalisé par Jacques Becker, Montparnasse 19.
Dans le restaurant traditionnel autrichien où nous déjeunons ensuite, à la table voisine, nous apercevons une femme sortie d’un tableau du peintre tuberculeux italien.
Nous marchons jusqu’au Belvédère sous une pluie glaciale, le but de notre pèlerinage est Le baiser le Klimt. Dans ce musée aux airs de Versailles avec ses vues sur des jardins à la française au-delà desquels se dessine les formes d’une ville dans la pénombre tombante, nous arpentons des salles tout à la fois sublimes et kitsch, admirant les trois grand peintres locaux (Klimt, Kokoshka, Egon Schiele) et des paysages d’une profonde germanité. Au dernier étage, désert, nous éprouvons le sentiment d’une étrange paix.
Il fait un froid de canard. C’est donc avec un plaisir intense que nous battons retraite dans la chambre d’hôtel, préparons le thé, pour lire un livre (When we cease to understand the world, de Benjamin Labitut) et somnoler entre ses lignes retraçant la naissance de la mécanique quantique.
Le soir, nous avons prévu un autre restaurant étoilé, les rares ouverts dans cette période festive. Nous nous y rendons à pied. La ville est déserte. Les appartements plongés dans le noir. Nous nous perdons dans les dédales de ruelles et les places fantomatiques qu’ils cachent. Une amie qui vit ici, et qui est elle aussi partie, nous avait averti que tous les habitants quittaient la ville pour aller au ski.
Le dîner est l’occasion de longues discussions familiales, sur des voyages passés, les sujets d’actualité et le futur. Après des mois de course entre le travail, l’école, les choses à faire, nous pouvons nous poser quelques heures, une étape dans l’interminable odyssée sans but, ni queue, ni tête, qu’est la vie. Au sixième plat, la vie se vide de sens. A quoi cela sert, tout cela ? Quatre heures d’immobilité permettent d’aboutir à une réponse : à rien.
Dimanche matin lent. Je sacrifie au même rituel de la course à pied le long des canaux, de la piscine et du spa. Nous allons déjeuner au restaurant Salon Plafond du musée Mak. Visitons la cathédrale Saint-Etienne.
En cette fin d’année 2021, le Covid continue de faire rage. Pourtant, de mémoire de voyageur, le retour à Paris est des plus fluides qui soient, pas d’attente à l’aéroport, pas d’attente de taxi à Roissy et le trajet de Roissy à Paris, d’habitude cauchemardesque, est une traversée dans les voies aérées d’un rêve éveillé.
Toutes les villes ont des airs sinistres dont elles n’arrivent pas à se départir depuis des mois. Nous nous consolons en nous rappelant la chance, pour sinistre qu’elle soit, de vivre dans une des plus belles villes au monde. Sur le pont de l’Alma, comme des personnages d’une matrice informatique, des pluies de code vert, les touristes continuent de prendre des photos de la Tour Eiffel. Voilà, une réalité qui perdure, machinale, robotique, une échappée dans ce monde en perdition, la Tour Eiffel qui clignote et une foule qui l’applaudit.