Le dimanche soir, nous sommes revenus à l’hôtel vers 18h20, j’avais commandé le taxi à 40. Je suis coutumier des nostalgies immédiates, celles d’événements très récents. Tout dans ces dernières minutes à l’hôtel me rappelle les premiers instants d’arrivée, trois jours plus tôt. Faire l’expérience du même lieu vécu à deux instants très proches et dans des dispositions très différentes (l’excitation de l’arrivée, la nostalgie du départ), me fait prendre conscience du temps qui passe.
Avec l’annulation de notre réveillon de nouvel an, nos convives ayant été atteints les uns après les autres du Covid, une épidémie qui continue de frapper le monde en cette fin 2021 dans un raz-de-marée de nouveaux cas, nous avons décidé le 30 décembre de partir à Barcelone le lendemain. Nous avons hésité avec Rome, les deux villes affichant une météo idyllique (20 degrés, grand soleil), mais Barcelone s’est imposée à cause des conditions d’entrée sanitaires plus simples et puis nous avions besoin de mer, de plage, de grand air.
Bien qu’ayant organisé le voyage en dernière minute, nous avons longuement réfléchi au choix de l’hôtel. Quand on visite une ville, le choix de l’hôtel est essentiel. Il ne s’agit pas du tout des bonnes revues sur internet, du petit-déjeuner ou de la chambre luxueuse. Non, l’hôtel, par sa localisation et son style, donne le ton au séjour. Nous avons décidé de ne pas séjourner sur la plage avec ses deux tours, l’hôtel Arts d’une part et W de l’autre, même si ce dernier offre des vues splendides sur la mer. La plage est éloignée de la ville et de son atmosphère, coupée d’elle par une autoroute. L’hôtel numéro 1 sur Trip Advisor, le Serras Barcelona, donne sur la Marina, et je n’aime pas ce coin sinon pour y courir. Le sauna au sommet du Arts offre une vue panoramique sur le cosmos, mais l’endroit me rappelle le travail et les conférences. Nous avons exclu la partie Passeig de Garcia (par exemple le Mandarin Oriental où j’ai séjourné une fois). Les avenues sont trop larges et les boutiques totalement standardisées, une grande tristesse en émane. Entre les deux, le quartier du Born nous a semblé être un bon choix. S’agissant du style, nous avons opté pour un boutique hôtel. Je ne déteste pas les palaces. Au contraire, j’aime le mouvement, l’atmosphère désuète, le bar, les portes tournantes monumentales. Les boutiques hôtels me font peur, on ne sait jamais sur quel « charme » on va tomber. Mais leur avantage, et ce qui a dicté notre choix, est l’impression qu’ils donnent de vivre dans la ville, de vivre la ville. D’habiter un de ses immeubles. On peut s’imaginer résident. Nous avons donc exclu les boutiques hôtels luxueux ou too much (même s’ils sont tous à des prix raisonnables) comme l’Almanac (trop de voitures et le côté fauteuils rouges), le Seventy (trop loin de la plage), le Pulitzer (trop Plaça de Cataluña), l’Alma (loin de la plage, même si l’hôtel est superbe, y aller pour dîner, boire un verre). Malgré son nom affreux, nous avons opté pour le Yurbban Passage. Le passage en question, très poétique, relie le Carrer de Trafalgar au Born. De plus, si tous ces hôtels disposent de toits-terrasses, seules les chambres du Yurbban ont des terrasses privées. Enfin, aucun fauteuil rouge, nous sommes dans les tons Aesop, noir et beige, ce sera parfait.
Depuis mon premier séjour en 1996, je me suis rendu de multiples fois à Barcelone. Quelque chose de secret me lie à cette ville. J’aime sa diversité architecturale même si j’ai une préférence pour les anciens quartiers (El Born, Barrio Gotico) et la mer, et n’apprécie guère les grandes avenues (Passeig de Garcia, Diagonal). Les Catalans ne sont pas les plus accueillants du monde et d’aucuns leur reprochent une certaine sécheresse voire de l’arrogance. La vie et les relations sont plus douces à Madrid. Mais à moi, cela procure un sentiment d’étrangeté que j’apprécie. Il y a quelque chose d’altier et de distant qui ne me déplaît guère. C’est le propre des peuples minuscules et sédentaires, assez insignifiants, mais attachés à leur terre, ne la quittant pas, et vivant dans l’illusion d’une grandeur à laquelle seuls eux croient, au point de se construire une réalité alternative, dépaysante, où celle-ci serait reconnue.
Cette ville a quelque chose. Une sorte de magie. Quand j’y pense, c’est dans des tonalités propres à la rêverie. La lumière y est pour beaucoup. Je n’y suis allé que l’hiver, au plus tard au mois de mai, et à chaque fois me suis laissé couler dans cette lumière dorée, presque liquide.
Nous sommes arrivés le 31 décembre en fin de matinée et après le check-in, avons marché vers la plage, à travers le Parc de la Ciutadella, puis une grande avenue circulaire qui longe les rails, avant de traverser un pont qui les enjambe et se retrouver au niveau de l’hôtel Arts. La plage était inondée de soleil et de monde. Nous avons marché vers le W et avons mangé des sandwichs sur la plage. Nous avons ensuite acheté un grand tapis de bain à des vendeurs à la sauvette et avons fait la sieste, au son des conversations des vacanciers. Quelques heures avant le réveillon, l’atmosphère était déjà à la fête.
De retour à l’hôtel, nous avons profité de la terrasse qui donne sur le Born et le désordre de ses toits entre lesquels émergent çà et là les pointes d’églises et de tours modernes.
Nous avons passé le réveillon dans un restaurant de tapas dont nous sommes des habitués depuis des années et assisté ensuite aux feux d’artifice sur la terrasse de l’hôtel.
Le lendemain, j’ai inauguré l’année par un jogging le long de la plage, par un temps de rêve, en écoutant un podcast sur les mathématiques et leur beauté « littéraire », leur capacité à inventer des mondes. Autour de moi, cette plage, le soleil, les coureurs avaient précisément des allures de créations mathématiques.
De retour à l’hôtel, je me suis assis sur la terrasse et, sous le soleil, j’ai savouré les instants de lumière de l’année naissante, au son des cloches des églises et des oiseaux qui, de toutes parts, dans un concert exalté, célébraient le feliz año.
Nous avons visité un musée du Born, juste en face du musée Picasso, intitulé Moco. Un musée d’art moderne conçu pour Instagram, toutes les créations étant très adaptées au réseau social. Nous nous sommes pris en photo dans le réseau luminescent de diamants psychédéliques. Nous avons ensuite déjeuné sur une terrasse, bercés par les mélodies démodées d’un chanteur de rue à la voix envoûtante.
Nous avons passé le reste de l’après-midi au parc Guël avant de rentrer à l’hôtel et d’aller dîner dans le quartier, en se laissant doucement enivrer par un vin blanc sec. Le trajet du retour à l’hôtel a duré une quinzaine de minutes à pied, et ces quinze minutes concentraient en elle toute la joie de la présence sur terre. Nous marchions dans des dédales de ruelles, sans aucune voiture, éclairées par des lanternes, dans lesquels étaient nichées des places confidentielles, des clairières urbaines. Les rues étaient calmes mais nous croisions d’autres personnes, nous étions dans une ville habitée, une ville réelle, des appartements étaient allumés, nous circulions au milieu de vies, de gens qui seraient encore là le lendemain. Le vin nous avait plongé dans l’insouciance, nous ressentions le moment présent, nous y étions connectés. La conversation était décousue. Produite par la marche. Chaque rencontre, d’une place, d’un bâtiment, d’une femme, d’un chien, produisait des idées au contact d’un réseau informe d’émotions, d’autres moments vécus. Nous nous promenions dans les ruelles comme parmi les mots, et les souvenirs.
Même scénario de course à pied le lendemain avec un podcast sur des romans d’apprentissage et la beauté du monde, la joie de Bernanos, un truc de réac catho mais finalement pas mal.
Après ma séance d’adoration du soleil sur la terrasse de l’hôtel, nous sommes allés déjeuner sur la plage en famille, et y avons passé deux ou trois heures. Sans forcément se l’avouer, nous étions heureux de ces instants de retrouvailles. Deep inside, nous savions que les heures étaient désormais comptées et que notre famille telle qu’elle est aujourd’hui allait dans quelques mois se disperser.
Nous avons ensuite marché longuement vers la vieille ville, pris un café chez Brunells, sillonné La Rambla.
J’avais le souvenir confus d’une place par-là, où des années plus tôt mes pas m’avaient conduit. En regardant sur Google maps, en zoomant sur la carte comme pour remonter le temps, je la retrouvai : la Plaça Reial. Je zoome, c’est bien cela, les palmiers, la place carrée, fermée. Comme tout le monde se plaint de la foule touristique de la Rambla, je dis : je connais une jolie place, c’est à 7 minutes, allons-y.
Il y a vingt-ans, quand j’avais visité la Plaça Reial pour la première fois, je l’avais adorée. Le souvenir de cette adoration, diffus, me reste, insituable, mais vivant. J’ai retrouvé l’exact endroit où je m’étais assis sur la fontaine pour goûter aux heures tranquilles du crépuscule. Pendant cette absence de vingt ans, ni le réel, ni le ciel, ni le crépuscule, ni les palmiers, ni l’architecture de la place, ni même la population qui la fréquentait n’avaient changé. Ils étaient en tous points identiques à mon souvenir. La seule chose qui avait changé, c’était moi.
Je ne suis pas sûr d’être entièrement dans le moment, des choses que j’ai maintenant oubliées me préoccupent sûrement, des petites choses sans aucun intérêt. C’est seulement maintenant que je revis le moment, en écrivant ces lignes, par une matinée grise de janvier, avec la distance de l’écriture et de l’oubli qui débarrassent le moment des pensées parasites. Je me focalise sur les quatre personnes qui m’entourent, sur l’instant précis où elles m’entourent. De la même manière que dans la fixité de la Plaça Reial, seul moi avais changé, les personnes qui m’entourent et notre groupe va changer. Alors j’ai besoin de sauver ce moment, de sauver quelque chose du temps. De sauver les visages tels qu’ils étaient ce soir-là.
Les lumières des décorations de noël s’allument, éclairant ces visages. Soudain, un vieux monsieur allume une enceinte portable qui joue une chanson espagnole mi-mélancolique, mi-entraînante. Il met sa main, qui porte l’enceinte, derrière son dos. Il est élégant, sa chevelure blanche est bien coiffée, il porte un pantalon jaune et une veste marron. Il commence à danser. A esquisser des pas de danse à la fois rythmés et emprunts de lenteur. Il tourne autour de notre table. Comme s’il dansait pour nous, pour nous égayer. Pour nous reconnecter au moment. Comme s’il dansait pour sauver quelque chose du temps.