Le printemps est surestimé. Ou plutôt… il pâtit des innombrables clichés qui lui sont associés : la renaissance, la montée des sèves, les arbres en fleurs, les oiseaux qui chantonnent, etc. Tout cela est trop gai, trop lumineux, ça n’a pas beaucoup de gueule. Je ne sais plus quel philosophe avait pourtant brillamment disserté du printemps, j’avais écouté cela sur France Culture, mais le nom m’échappe. Était-ce Jankélévitch ?
Cela étant dit, le week-end du 26 et 27 mars 2022 restera gravé dans les mémoires des Parisiens. La météo était idéale, avec un grand soleil, un ciel bleu et des températures atteignant les 20 degrés. Malgré des dizaines de milliers de contaminations par jour, on avait décrété que le Covid, c’était fini, en rebaptisant la pandémie en « endémie » ; le tour était joué, le langage possède des ressources insoupçonnées, qui aurait deviné que ce serait finalement un changement de syllabe qui mettrait fin à deux ans de cauchemar ? De toute façon, ce dernier week-end de mars 2022, absolument tout le monde a déjà été atteint de la maladie, la notion même de contamination n’a plus de sens.
Mon week-end fut exceptionnel. Samedi matin, je suis allé courir au bois de Boulogne, fou de joie, levant les yeux vers les pins et écoutant le podcast de la Book Review du New York Times. Je me suis assis ensuite sur la terrasse d’un petit café de ma rue, face au soleil, pour déguster un capuccino. Les quelques clientes du café étaient d’excellente humeur. A midi, je me suis précipité au Tourville place de l’Ecole Militaire pour mettre la main sur la table la plus stratégique eu égard à la trajectoire du soleil dans le ciel. Une partie de ma famille m’a rejoint pour un long déjeuner et une conversation très fluide, très lumineuse. Je me suis ensuite inventé des prétextes pour faire des courses à vélo, allant d’un lieu à un autre de Paris. De retour chez moi, j’ai travaillé dans ma chambre avec la fenêtre ouverte. Le vent pénétrait dans la pièce et par moments m’apportait des sons de cloche d’une provenance inconnue. Le soir, nous avons regardé un film, Aline, de Valérie Lemercier.
Le dimanche, je me suis réveillé avec difficulté vers 9 heures. L’heure avait changé la nuit précédente. Heureusement, j’avais bien dormi, ce qui me rendait doublement heureux : heureux d’avoir pu bien me reposer et heureux de ne pas m’être réveillé pendant la nuit. Après mon réveil, je me suis précipité au Luxembourg pour une course à pied, et ensuite, j’ai pris le chemin des quais en faisant un détour par le jardin des plantes.
Partout, les Parisiens émergeaient de chez eux, de la pandémie, de l’hiver. Toutes ces émergences étaient simultanées ; après des mois dans les ténèbres, ils se réhabituaient à la lumière du jour, hésitants, livides, vieillis, mais heureux.
À midi, animé par un goût pour la répétition, je me suis précipité au café des Officiers, place de l’École Militaire. Ma fille aînée nous a rejoints, ce qui était une agréable surprise car elle est rarement disponible pour nous. Nous avons savouré chaque instant en sa présence et nous étions tous heureux de partager ce moment ensemble.
Elle nous a appris qu’elle devait écrire une lettre de château, courrier de remerciement que les jeunes filles de bonne famille envoient à une maîtresse de maison qui les a accueillies chez elle. Elle s’est plainte de ne pas disposer de papier lettre de qualité. Mais qu’à cela ne tienne ! Pour conclure le week-end en beauté, nous sommes allés à pied au Bon Marché pour lui acheter tout ce qu’il faut. Les Invalides étaient noires de monde. Le virus circulait allègrement entre les milliards de Parisiens vautrés sur le gazon. Au Bon Marché, nous nous sommes procuré du papier vélin après avoir vérifié sur Wikipédia qu’il s’agissait d’un papier sans grain, soyeux et lisse qui a la particularité de ne pas laisser apparaître de « vergeures », et évoque le vélin, un parchemin de luxe fabriqué avec la peau d’un veau mort-né. Nous avons, un moment, hésité avec le papier vergé, qui laisse apercevoir par transparence de fines lignes parallèles horizontales dans l’épaisseur du papier, mais il était trop jaune à notre goût.
De retour à la maison, j’ai préparé ma valise pour me rendre à Zurich, où j’avais des réunions le lendemain. Dans l’avion, je me suis plongé dans mes pensées et j’ai rêvé de ma journée passée.
Le lendemain, j’ai googlé « Jankélévitch et le printemps », et j’ai retrouvé le titre de l’émission que j’avais écoutée : « Ne manquez pas votre unique matinée de printemps. »