Hier, papa est mort

Le 24 octobre 2023. J’ai cinquante-et-un ans depuis le mois d’août. Officiellement, je me retrouve seul, sans père. J’ai l’impression que les derniers vestiges de mon enfance me quittent. J’ai appris la nouvelle précisément à dix-neuf heures, heure de New York, comme le confirme le journal des appels entrants de mon iPhone : un appel de ma mère. Elle ne savait pas comment me l’annoncer. Elle m’a raconté son après-midi, expliquant qu’il était très fatigué et qu’elle l’avait accompagné dans sa chambre en chaise roulante (je n’étais pas au courant qu’il en utilisait une, étant si loin de chez moi). Puis, il a commencé à baver et son œil a tourné. Elle a appelé le gardien du parking, Samir, qui est venu à son aide comme un infirmier improvisé. Je n’arrêtais pas de l’interrompre pour lui demander ‘et ensuite ?’, jusqu’à ce qu’elle cède : ‘Non, mais c’est fini, il est mort.’

Je lui avais parlé dimanche matin, la veille. Il m’avait encore parlé de la montagne, il voulait y aller. C’est celle où nous passions nos vacances d’été chaque année et qui, dans ma mémoire, a quelque chose d’idyllique, associée au temps dilaté, malgré nos problèmes et la guerre. Jusqu’au dernier moment, il devait garder en tête la lumière de cette montagne.

La guerre l’a accompagné toute sa vie, jusqu’à sa mort survenue au milieu d’une nouvelle guerre déclenchée le 7 octobre.

Ma mère est triste mais soulagée. Elle est heureuse qu’il soit mort chez lui, à la maison, qu’elle ait refusé de le mettre dans une institution. Ce sera sa fierté.

J’ai annulé mon dîner d’affaires. J’ai déambulé sur l’avenue Lexington et sur Park. Après un moment de sidération, il est étonnant de voir comment les détails logistiques prennent le dessus. J’avais prévu de passer le reste de la semaine avec ma fille à Yale. Nous avions organisé ce voyage dans les moindres détails. Elle était fière d’avoir réservé les meilleurs restaurants à New York et se réjouissait à l’idée de me faire plaisir. Je l’ai appelée pour lui annoncer la nouvelle, et elle a pleuré au téléphone. J’ai décidé d’aller la voir le lendemain à New Haven puis de me rendre à Beyrouth via Paris. L’habitude des voyages et de l’organisation m’a permis de tout réserver en un rien de temps, tout en marchant dans les avenues désertes, la nuit tombée. Je suis rentré à mon hôtel, j’ai tout rangé. Je n’ai pas pu dormir de la nuit.

Cela fait exactement une semaine que je suis aux États-Unis et j’étais censé y rester quinze jours, passant le reste de celle-ci, de mercredi à dimanche en compagnie de ma fille. Je suis arrivé le lundi 17 octobre à Washington DC pour des réunions. Nous avons dîné dans un P.F. Chang’s, puis nous sommes allés nous coucher. Le lendemain, nous avons passé la journée dans une salle de réunion sombre et sans fenêtres d’un WeWork. Le soir, nous avons dîné dans un très beau bar à Tysons, une banlieue de DC. Le jour suivant, nous étions de nouveau dans cette salle sombre. J’avais du mal à lutter contre la fatigue et le décalage horaire. Je voulais visiter DC mais c’était à 40 minutes en voiture. Le soir, nous avons dîné dans un restaurant chic de la ville. J’aurais dû me sentir heureux à l’idée de voir ma fille, mais je ne l’étais pas et je me concentrais comme d’habitude sur de nombreux détails pratiques. Le lendemain, j’ai pris un vol tôt pour Dallas, loué une voiture, visité un Meow Wolf, déjeuné dans un restaurant vietnamien – un pho très réconfortant – puis pris la route pour Austin, où je suis arrivé quatre heures plus tard pour un apéritif dans un parking par un temps splendide. Vendredi, j’ai passé la journée au bureau puis pris un vol à 18 heures pour Newark, où nous sommes arrivés vers 23 heures. Le taxi nous a emmenés à l’hôtel Concorde sur l’avenue Lexington. Je pense avoir bien dormi et j’ai suivi un cours de spin samedi matin, par une matinée pluvieuse. Le cours de spin m’a revigoré, je me sentais bien. Nous avons déjeuné avec un collègue à Nolita puis je suis allé retrouver Roland, un très vieil ami, à Tribeca. Nous avons beaucoup marché, visité le WTC et pris un café. J’ai ensuite traîné dans le quartier avant de retrouver mon collègue pour dîner avec ses amis, un Italien et une Turque, très sympathiques – en écrivant cela aujourd’hui, je suis incapable de me rappeler leur tête, ou quoi que ce soit de ce dîner. Dimanche, j’ai refait un cours de spin, puis suis allé retrouver un ami à Greenwich, une ville aisée à une heure de Manhattan. J’ai découvert la vie de banlieue. Je suis rentré assez tard et nous avons dîné dans un yakitori japonais. Lundi, nous avions des réunions toute la journée. En racontant tout cela, je réalise à quel point j’étais loin du deuil.

Le lendemain à l’aube de la nouvelle, le mardi 25 octobre, dans un Manhattan désert, j’ai pris un Uber pour Grand Central, à 5 heures, puis le train, dans lequel j’ai travaillé.

Je suis arrivé à la gare de New Haven deux heures plus tard. Je me rappelle précisément mon itinéraire de la gare au collège de la fille, dans les rues matinales de la ville, avant de rentrer dans la bulle de l’université. Je fus heureux de la retrouver dans la cour de son université ; nous nous sommes embrassés, elle avait les larmes aux yeux. Je ne sais pas si à cette âge la mort d’un grand-père préfigure celle du père ; si elle se dit qu’un jour elle aussi prendrait des vols pour m’enterrer.

Nous sommes ensuite allés prendre le petit-déjeuner dans un des residential colleges. J’avais très faim, je me suis servi deux fois, mangeant avec appétit. J’étais heureux d’être parmi tous ces jeunes insouciants, parfois à moitié endormis, des étudiants en sweat Yale, avec la vie devant eux. J’étais le seul plus âgé. C’était un contrepoint étrange à la mort de mon père, cette immersion dans la jeunesse. Nous avons ensuite bu un café, déposé de l’argent à la banque. Elle m’a fait visiter la Yale Gallery, le musée de l’université, qui est splendide et très paisible. Elle semblait y venir souvent et je me demandais pourquoi elle avait besoin de ce recueillement, si elle se sentait dépassée par tout ce mouvement. Elle connaissait l’emplacement de chaque tableau. Ça me paraissait suspect. Je n’arrêtais pas de lui demander si tout allait bien.

Elle avait un cours, puis nous avons déjeuné au soleil, c’était très agréable et délicieux. Nous sommes entrés dans l’impressionnante bibliothèque des livres rares. Je lui ai acheté des vêtements chez Lululemon. J’ai également assisté avec elle à un cours sur l’Ukraine moderne, dispensé par un professeur très réputé. Être assis dans une salle de classe m’a ému. J’ai pensé à mon père qui était professeur.

Après le cours, nous avons marché pendant vingt minutes pour aller dans un autre café. Nous sommes retournés au campus en empruntant un chemin piétonnier arboré. À notre droite, des jeunes jouaient au basket derrière des grillages, et le soleil se couchait entre les mouvements de leurs corps.

Elle m’a accompagné à la gare de New Haven State Street. La séparation a été difficile ; elle avait les larmes aux yeux, et nous nous sommes donné un gros câlin sur le quai. J’ai ensuite embarqué dans le train pour Grand Central.

Toute la journée, elle avait insisté pour venir avec moi, mais sa mère a refusé, craignant qu’elle ne soit bloquée à Beyrouth si Israël décidait d’effacer la ville de la surface de la terre, une idée qui semblait à l’étude.

Je l’ai laissée seule. Je l’ai imaginée reprenant mon parcours du matin. Traversant le parc New Haven Green de sa démarche caractéristique.

Dans le train, j’ai pleuré. J’ai écrit des messages émotifs à des amis sur WhatsApp. J’ai pris une photo du coucher de soleil mélancolique et l’ai légendée : « Soirée mélancolique en Nouvelle-Angleterre ». À travers la fenêtre du train, les villes et les étendues d’eau défilaient derrière les arbres et les fils électriques avant de disparaître dans la nuit.

Un long et incertain voyage vers Beyrouth m’attendait. Je n’étais pas sûr de pouvoir en revenir à cause de la guerre. Ma femme devait me rejoindre à Roissy le lendemain. En écrivant ces mots, je ne savais pas encore ce qui allait se passer dans les jours à venir. Le train se dirigeait, en tanguant, vers la station Harlem 125th St, affichée en rouge en face de moi. Un voyageur jouait au tennis sur son portable. Les gens vaquaient à leurs trajets quotidiens, emportant avec eux leurs soucis. Une publicité promettait de résoudre « le jour même » toutes les complexités administratives. Je fermai mon PC.

Je reprends l’écriture dans le vol qui nous ramène de Beyrouth à Paris quelques jours plus tard.

Le train qui, le 25 octobre, est parti de New Haven, est bien arrivé à Grand Central. Dès que je suis sorti de la gare, je me suis trouvé propulsé au cœur du mouvement humain. Après le calme du train, la communauté d’étudiants vivant dans leur bulle et conversant dans les lieux magiques du campus, me voilà pris dans l’agitation de la foule, dans les allées et venues de la gare la plus fréquentée au monde. Cela m’a fait un bien fou. J’ai ressenti un chaos joyeux, une pulsion de vie. Les battements de cœur d’une ville.

Je suis sorti de la gare sur la rue Vanderbilt et ai trouvé un taxi jaune garé là, comme s’il m’attendait. Il m’a emmené au terminal 4 de JFK, où je suis arrivé à 20h30 précises après une heure de trajet coupé du monde, en regardant un film Netflix. L’embarquement s’est fait sans encombre et me voilà dans l’avion en direction de Paris. Je suis du genre à réfléchir minutieusement à toutes les microdécisions de ma vie dans le but de les optimiser, comme pour ainsi mener une vie parfaite. J’ai beaucoup réfléchi à quel vol prendre, celui de 23 heures, de minuit 30 ou de 22 heures 30, pesant le pour et le contre, calculant le temps d’arrivée, le temps que cela me laisserait avant de reprendre le vol de 18h10 de la MEA, le temps que cela me laisserait avec ma fille. Finalement, le vol de 23 heures était complet en classe affaires, j’ai pris le Delta de 22h30, dont l’appareil est plus moderne et les services de meilleure qualité.

Nous avons atterri comme prévu vers midi après une bonne nuit de sommeil dans le ciel, et je me suis installé à un café en face de la zone d’enregistrement, le Café Eiffel, pour y attendre ma femme. Devant moi, un énorme écran diffusait des publicités pour une marque de luxe, avec une Zendaya resplendissante. Je les regardais avec plaisir, les publicités contrastant avec la noirceur du monde, la période difficile de ma vie. Elles insufflaient de la joie et de l’insouciance. Elle est arrivée vers 16 heures, je l’ai aperçue me cherchant près du magasin Ladurée. Nous avons préparé les valises, passé la sécurité et attendu dans le salon Air France où j’ai pris une douche chaude qui m’a procuré une joie intense. J’étais heureux, en fait. Ou peut-être que je pense aujourd’hui avoir été heureux, car à l’heure où j’écris, nous sommes rentrés de Beyrouth, nous n’avons pas été bloqués là-bas, ni pulvérisés par des bombes de Tsahal. Mais même ce soir-là, avec ma femme, dans le salon Air France, rafraîchi par ma douche, je me sentais étrangement bien, heureux du voyage que j’allais entreprendre.

Le vol de la MEA était complet. À côté de nous, était assis un homme qui avait été l’étudiant de mon père. Nous avons parlé de lui. Quel hasard. Nous avons atterri comme prévu à 23h20 et sommes sortis rapidement. L’aéroport était désert, tout comme l’autoroute menant de l’aéroport à la ville. Le 7 octobre, le Hamas avait lancé une opération en Israël, tuant des centaines de personnes. En réponse, Israël avait décidé de se venger, avec carte blanche pour la punition. Ce 26 octobre, on attendait qu’ils envahissent Gaza. Si Gaza était envahie, il y avait un risque que le Hezbollah lance une attaque au nord d’Israël, poussant ce dernier à bombarder le Liban et, potentiellement, à l’effacer de la surface de la terre. En attendant, les Libanais fuyaient et ceux qui restaient se terraient chez eux.

À l’hôtel Albergo, nous étions les seuls clients. On nous a attribué la chambre 504, qui donne sur la cour. Dès que je suis entré dans la chambre, superbement décorée, avec de beaux objets anciens et uniques, je me suis senti bien, presque comme chez moi. La lumière indirecte et chaleureuse était apaisante. J’ai rangé ma valise méthodiquement – ce que j’adore faire à mon arrivée dans un hôtel – puis nous nous sommes endormis.

Nous nous sommes réveillés et, avant d’aller chez ma mère puis aux funérailles, avons dégusté un petit déjeuner libanais royal sur le toit terrasse de l’hôtel.

Une fois chez ma mère, je suis allé voir le corps de mon père dans la morgue de l’hôpital. La masse inerte de son corps était enveloppée dans un costume trop grand pour lui, datant de l’époque où il avait quinze kilos de plus et qu’il enseignait à l’université. Entre ses mains reposait un chapelet de la Vierge. Ses ongles étaient bleus. Ensuite, le corbillard est arrivé et ils ont transféré son corps de la morgue au cercueil. Nous sommes arrivés à l’église Saint Nichan en plein centre-ville. Il y avait déjà des gens dans les salons de l’église.

Ma mère coordonnait avec tous les prêtres, qui semblaient – selon elle – chercher à lui soutirer de l’argent tels des vautours. La messe était courte et efficace. Ensuite, nous sommes allés au cimetière arménien, juste à côté du lycée français. J’ai prononcé un discours, peut-être ridicule – personne ne m’a remercié ou ne m’a dit qu’il était bien – mais j’étais très ému et j’ai laissé parler mon cœur. J’ai parlé des livres qu’il aimait, des bibliothèques, celle de la maison et celle de Yale que j’avais visitée. J’ai évoqué la maison de Broumana, qui était idyllique. Les gens me regardaient avec un air étrange, vaguement gênés. Ils ont inhumé son corps dans un caveau souterrain, et c’était traumatisant de voir le cercueil descendre. Cette nuit-là, j’ai fait des cauchemars, imaginant sa conscience encore vivante dans un corps inerte et cette pièce sombre sous terre. Je me suis promis de me faire incinérer, comme si l’incinération avait le pouvoir de réduire toute conscience résiduelle en cendres.

Plus tard, nous sommes allés chez mon frère et avons mangé une pomme. Nous avons parlé de tout et de rien. Pour une fois, mon frère était loquace. Je ne tenais pas en place, j’avais envie de faire du sport à l’hôtel, mais il était trop tard.

J’adore ce moment où je rentre dans la chambre d’hôtel pour dormir. Le rituel du brossage de dents dans la salle de bain, ce mélange de familiarité et d’étrangeté. Puis vient la chambre, baignée dans la lumière chaude des lampes.

Vendredi, nous avons pris le petit-déjeuner puis sommes allés aux obsèques où nous avons passé la journée, de 11 heures à 18 heures. Tous les dentistes de la ville étaient présents, ainsi que quelques-uns de mes rares amis à Beyrouth. J’ai remarqué que les femmes étaient particulièrement élégantes. C’était une sortie, un événement mondain. Il y avait du beau monde. Toute sa vie semblait défiler devant nous à travers ses amis. Je reconnaissais certaines personnes que j’avais vues pour la dernière fois quand j’étais adolescent, qui arboraient désormais sur leur visage l’étrange masque façonné par le passage du temps, témoignant des joies et des peines, des victoires et des défaites de l’existence. Puis la nuit est tombée. Nous sommes partis en dernier dans un cortège triste. Le parking était vide, tout comme le quartier. Étrangement, c’était une bonne journée. J’étais coupé du monde dans cette église, pompeusement appelée cathédrale, au centre-ville. Je me souviens avoir discuté avec ma cousine dans la cour, mangé un sandwich de pommes de terre. En quittant ce parking, j’avais l’impression de quitter le monde de mon père. J’étais heureux de replonger dans la ville et son mouvement.

Nous étions toujours les seuls clients de l’Albergo. J’ai bu un verre dans la chambre, vérifié mes emails et appelé les filles. Puis, nous sommes allés boire un coup au Petit Gris avec mon frère et ses amis, discutant de cette nouvelle guerre et de l’entrée imminente dans Gaza. J’étais censé quitter Beyrouth dimanche, mais j’ai avancé mon vol à samedi pendant le dîner en terrasse, en réalité dans la rue. L’un des convives était conspirationniste (11 septembre, Covid, cette guerre, tout était selon lui une invention des forces occultes), une autre, une ardente partisane de la cause palestinienne, et la troisième, une extrémiste chrétienne pro-israélienne. Je n’avais aucun avis et aucun moyen de l’exprimer. Après le cinquième verre de vodka, le débat s’est enflammé entre celle qui souhaitait se débarrasser des Palestiniens et celle qui se révoltait contre leur extermination.

Le lendemain, j’ai fait mon sport à moitié endormi, nagé dans la piscine fraîche et sur le toit magnifique de l’hôtel, pris le même petit-déjeuner copieux, et ensuite une douche. Nous sommes allés chez ma mère, puis à l’aéroport, qui était toujours aussi vide. Tout s’est déroulé parfaitement, avec une grande fluidité.

J’ai observé l’avion décoller depuis le hublot. Le soleil brillait sur la mer qui s’éloignait. Nous laissions la guerre derrière nous, nous étions parvenus à fuir.

Une page était tournée. Mon père était mort. Quand j’appellerai ma mère, désormais, je ne l’entendrai plus en arrière-plan. Sa mort aura pris trois ans. Trois ans d’un lent déclin.

J’étais tellement déconnecté de mon quotidien que j’avais du mal à voir comment revenir à mon appartement parisien, où je me sens étranger, à mon travail, à Paris, et aux histoires universitaires de mes enfants.

Quand je suis passé chez ma mère ce matin-là, avant de partir pour l’aéroport, dans son modeste appartement à Beyrouth, une belle lumière inondait le salon. C’est cela, je pense, qui compte pour moi dans la vie : une belle lumière qui baigne un salon et la vue sur le ciel.

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