Je vis de plus en plus difficilement la situation à Gaza. Je repense à ce roman de Hervé Guibert, où un père entraîne son fils dans une chambre pour le battre. Le fils hurle, on entend les coups, et le reste de la famille, assise dans le salon, écoute sans intervenir.
Quelle posture adopter dans un contexte où, alors que nous nous lamentons sur des futilités dans nos pays, résumées en gros à l’argent ou son absence, des milliers meurent et, surtout, des dizaines de milliers vivent dans le dénuement, la faim, loin de leur foyer, un foyer qui n’existe plus, sous les bombardements constants, dans l’indifférence quasi générale ?
L’indifférence est, justement, une première réaction envisageable : ignorer, ne pas cliquer sur les articles rapportant de nouveaux massacres, fermer les yeux, se construire un monde sans Gaza.
À l’opposé, il y a la révolte, exprimée dans un cercle restreint, sur les réseaux sociaux ou dans des groupes WhatsApp. Mais quelle est l’utilité de la révolte ? Sensibiliser ? Les opinions restent inchangées. Chaque partage engendre une marée de commentaires désordonnés qui, par leur virulence, éclipsent la réalité qu’ils sont censés dénoncer. La seule fois où j’ai partagé, c’était après la lecture d’un article du Monde qui portraiturait des victimes palestiniennes. Bouleversé, j’ai pleuré. J’ai partagé l’article « avec des amis » et immédiatement, l’un d’eux, furieux, m’a répondu qu’il ne pouvait plus rien voir sur Gaza, déchiré entre colère et impuissance.
La troisième attitude est d’ordre rationnel : tenter de comprendre les raisons de ce conflit. Penser aux arguments évidents. Par exemple, quelle est la responsabilité des enfants dans les attaques du 7 octobre ? Même en admettant que le Hamas utilise sa population comme bouclier, comment justifier la famine infligée à cette population ? L’objectif de détruire le Hamas semble absurde, sachant que cela ne fait que nourrir de manière déterministe un futur Hamas encore plus terrifiant. Mais à qui présenter ces arguments évidents ? À personne, sans audience. Même si j’en avais une, mes arguments se perdraient dans une cacophonie argumentative.
La quatrième réflexion est égocentrique : se promettre d’apprécier sa propre vie confortable, où l’angoisse est surtout de trop manger, où l’embarras vient de se sentir « plein », où les préoccupations sont le trafic à Paris ou le bruit des voisins. Mais cette promesse s’évapore dès qu’elle est formulée. Les mêmes trivialités redeviennent insupportables.
Alors, comment cohabiter avec l’anxiété constante d’exister dans le même fuseau horaire, à quelques heures de mon salon confortable éclairé par des bougies parfumées Muji, d’un champ de ruines, d’un champ de mort, où des milliers comme moi sont précipités en enfer, sans nourriture ?
Lors de la distribution de nourriture à Gaza en février, des dizaines de personnes ont péri, piétinées selon Tsahal, massacrées selon le Hamas. Sur Instagram, le New York Times a publié des images prises du ciel, en noir et blanc. Elles montrent des centaines de points noirs convergeant vers des formes plus sombres, des camions, formant une sorte de constellation de masses grouillantes. Puis, la confusion. La désagrégation des masses. Des coups de feu retentissent. On observe des points noirs qui grossissent soudainement et, en zoomant, rampent sur le sol pour fuir quelque chose. Le ciel est zébré de trajectoires de tirs. Ce jour-là, au bureau, on se lamentait que Cojean ne soit plus ce qu’il était.
Le silence semble être la seule voie. Ce n’est pas la posture morale, mais la seule envisageable. L’indifférence et le silence.
Il y a de toute évidence un problème d’identification : d’un côté, des victimes auxquelles on peut s’identifier (« cela aurait pu être moi »), et de l’autre, des existences si étrangères qu’elles semblent être le reflet d’une autre humanité. Certaines voix israéliennes proclament même que ces victimes ne font pas partie de l’humanité, les réduisant à l’état de bêtes, de cafards selon la rhétorique populaire déversée sur les réseaux sociaux. L’erreur tragique qui a coûté la vie à sept membres d’une ONG, fauchés par Tsahal, a soulevé une onde de choc plus palpable que la disparition anonyme de milliers de Palestiniens. Ici se distinguent les « innocents », terme emprunté à Raymond Barre, là une masse où se dissout toute individualité. La difficulté de l’identification fait oublier le jeu cruel du hasard des naissances. Dans cette loterie que nous appelons existence, certains émergent dans l’enfer de Gaza, d’autres dans le confort feutré d’une clinique parisienne. Cet arbitraire nous échappe et nous nous berçons de l’illusion d’avoir mérité notre point de départ. Seules les histoires individualisent. Le quotidien Le Monde a dévoilé les visages de quelques-unes de ces âmes éclipsées : une adolescente, élève en violon, dont le nom, la photographie et les fragments de vie éparpillés sur la page m’ont bouleversé. Cela aurait pu être moi.
J’ai vu le film de Jonathan Glazer, « The Zone of Interest », où une famille bourgeoise vit dans une maison séparée d’Auschwitz par un mur. La mère mène sa vie, absorbée par les soucis domestiques, indifférente à ce qui se passe de l’autre côté du mur. Pour elle, l’important, c’est sa maison, son jardin, ses enfants, sa piscine. Elle vaque à ses occupations. Lorsque son mari est muté, elle refuse de déménager, ayant enfin trouvé ses repères, son bonheur.
En tant que spectateurs, cette attitude nous glace, nous horrifie. On se demande comment elle peut cultiver des chouraves alors que, juste à côté, l’industrie de la mort fonctionne à plein régime. Les distances sont incroyablement réduites en 2024. Malgré les blocages d’information, nous savons probablement plus sur Gaza que cette femme sur le camp voisin. Les soldats israéliens eux-mêmes publient des photos très documentées sur les réseaux sociaux, sur un ton léger et humoristique – on peut rire de tout – vantant par exemple les plages paradisiaques de Gaza, s’amusant dans une chambre d’enfant détruite, filmant avec euphorie les ruines à perte de vue, comparant les Palestiniens à des animaux ou des cafards (émojis de cafards), brûlant la nourriture dans les camions. Le mur qui nous sépare de l’horreur est plus bas que celui de la mère de famille du film de Glazer, il est franchissable d’un clic. Et notre réaction est similaire à la sienne : nous vaquons à nos occupations.