J’ai vaincu le décalage horaire, si bien que je me réveille difficilement à 7 heures dans ma chambre d’hôtel à Manhattan. Le ciel est par endroits bleu, et je décide d’aller courir à Central Park. La course me procure l’euphorie habituelle, surtout vers la fin, lors de la descente vers la Sixième Avenue avec la vue surplombante sur les tours filiformes qui offrent aux milliardaires une vue sur le parc.
Je vais ensuite boire un café au Blue Bottle de la Sixième Avenue et, en consultant mes mails, j’apprends qu’un appel important a été annulé, ce qui va me permettre d’aller plus tôt que prévu à New Haven. J’accueille la nouvelle avec bonne humeur et vais prendre mon petit déjeuner au Whole Foods Market de la Troisième Avenue. Après ma longue douche, je prends un appel. Je sors ensuite dans les rues animées de New York. Des enfants rentrent de l’école, accompagnés par leurs grands-mères, tandis que des hommes d’affaires avec de grosses chaussures sillonnent les rues, un bol de salade à la main, destiné à être ingurgité devant un écran d’ordinateur. Je dévore goulûment un burger de Shake Shack, puis je vais boire un café chez Devoción sur Lexington Avenue.
Je prends le train pour New Haven. À travers la fenêtre, les paysages disparates du nord de New York s’égrènent en une suite hétéroclite : entrepôts, étangs, poteaux électriques, friches industrielles, morceaux désorientés de nature. Dans mes écouteurs, la musique de Bach déploie sa majestueuse splendeur. Je flotte légèrement, bercé par les résidus d’euphorie de ma course matinale, par l’anticipation d’un weekend en compagnie de ma fille. Je savoure. Je tente d’étirer ces instants de prévision, de les retenir, de retarder leur fin imminente, de m’en délecter. Cependant, le train de la MTA trace son sillage, parfaitement synchronisé avec le temps qui s’écoule, et à mesure qu’il me rapproche de ma destination, il érode le bonheur de mon attente.
J’arrive à New Haven et m’enregistre dans ma chambre de l’hôtel Graduate, très surannée mais pleine de charme. Je range mes affaires avec un plaisir méthodique. Ensuite, je vais boire un verre au Study, situé juste à côté, pour inaugurer le week-end : un Old Fashioned délicieux.
Quand je sors pour retrouver ma fille, je découvre l’agitation d’une ville étudiante à la veille du week-end. Les rues sont emplies de la joie d’être jeune. Les préparatifs des soirées battent leur plein. Les étudiants marchent et discutent. Je me sens empli de cette joie d’avoir survécu à la semaine et d’en avoir surmonté, un par un, tous les obstacles.
Durant les minutes qui s’écoulent entre son SMS — « Je descends » — répliquant au mien — « Je suis en bas de chez toi » — et le moment où elle se manifestera derrière le portail en fer forgé de son collège, je demeure suspendu à la promesse de cette apparition imminente, promesse qui possède la qualité d’un instant absolu, car dès lors qu’elle apparaît, toute apparition cesse d’être, s’évanouissant dans la réalité de sa présence.
Une mauvaise nouvelle ternit la journée lumineuse. Pourtant, je croyais à la bonne nouvelle, à ces journées qui sont uniformément positives. Je la quitte, va boire un dernier verre avant de retrouver le confort douillet de ma chambre d’hôtel d’un autre âge.
Le lendemain, nous nous promenons sur le campus. J’éprouve ici un sentiment étrange, une sorte d’angoisse qui me noue l’estomac, comme un écho de mes propres années d’étudiant. À vingt ans, l’enfance est terminée, mais demeure encore présente dans nos esprits, récente, avec des souvenirs de films de Miyazaki et de goûters d’après-midi. L’âge adulte, tel un horizon, se rapproche inexorablement comme un précipice promettant un saut dans le vide vertigineux. On regarde derrière soi l’enfance s’éloigner, se dissiper dans une lente chute des souvenirs vers l’abîme de l’oubli, tandis que le précipice de l’âge adulte se profile. On essaie de retenir le passage du temps, comme moi hier dans le train avançant inexorablement. Mais le train du temps est lancé, et rien ne l’arrêtera — aucune grève, aucun problème de voie, aucune défaillance technique. C’est un train infaillible qui trace sa route vers le précipice du futur. Dans cette avancée, l’histoire de la vie est sans doute de préserver les souvenirs de l’enfance, ces après-midis qui ne semblaient jamais finir. Je ressens tout cela ici, moi qui ai traversé le vide de l’âge adulte, moi pour qui l’enfance flotte désormais dans une brume lointaine où se dessinent çà et là des contours étranges. Mais si je suis si sensible à la lumière, et aux rayons de soleil obliques, c’est sans doute parce qu’ils me rappellent les après-midis de l’enfance et les matchs de foot sur des terrains vagues. Pendant le dîner, ma fille me dit, avec une lueur dans le regard, qu’elle ne goûte plus.
C’est le lot des insouciants comme nous : nous n’avons ni soucis financiers, ni problèmes de santé, ni autres tracas. Ainsi, entièrement libres et disponibles, nous nous offrons au travail du temps sur nous-mêmes, en ressentant pleinement sa matière fluide alors que nous la traversons. Lorsque je quitte la chambre de mon hôtel, un serrement de cœur m’envahit, chacun de mes gestes éveillant le souvenir de leur contraire lors de mon arrivée — une arrivée qui portait en elle toutes les promesses de retrouvailles dont j’aurais souhaité prolonger l’émotion jusqu’à l’infini.