Télétravail

J’ai pris la route dimanche soir à 19h30 au volant d’une Peugeot 2008 louée chez Sixt. Après quelques appels, j’ai écouté le très beau livre de Didier Eribon, Retour à Reims. Naturellement, à cette heure, un dimanche glacial de janvier, la circulation était fluide.

Une fois sur l’autoroute, je me retrouvais coupé du monde, en apesanteur, emporté dans l’accélération, les sens en léthargie, et bercé par la voix d’Irène Jacob analysant avec minutie chaque étape du voyage social de l’auteur de Morale du minoritaire.

Après une heure de route, je me suis arrêté sur une aire de service. J’ai toujours été attiré par les aires de service. Lumières fuyantes dans les limbes de l’autoroute. Perpétuation du monde, idée que d’autres humains continuent d’exister.

Tout était fermé pourtant, sauf un Pomme de Pain tenu par une jeune femme qui avait l’air d’un ange, d’un fantôme, d’une survivante, quelque chose de cet ordre. On avait du mal à croire à son existence. Elle n’avait pas grand-chose à me proposer à part des viennoiseries au bout du rouleau et des croque-monsieur immenses et frigorifiés. J’ai pris une soupe de légumes qu’elle m’a invité à réchauffer dans le micro-ondes, là-bas, près des toilettes.

La forme de la soupe n’était pas engageante. Ça faisait nourriture pour bébé dont on ne sait jamais ce qu’elle est vraiment, liquide ou solide. Mais qu’est-ce qu’elle était bonne cette putain de soupe bien chaude dans laquelle je plongeais mes lèvres les yeux rivés sur l’autoroute dont la Peugeot 2008 avalait goulûment le ruban. J’aurais aimé qu’elle dure à jamais, et je pensais à la fille de Pomme de Pain, à ce qu’elle ferait après son « service ». Où habitait-elle ? Dans laquelle de ces « périphéries » dont on parle si souvent dans la presse et qui, dans mon esprit, forment une topographie indéfinie de routes, d’échangeurs, de ronds-points, de centres commerciaux, de pavillons, de gares ? Des lieux de transit sans aucune promesse d’attachement.

Je suis arrivé à la maison de campagne vers 22 heures. Le portail s’est ouvert mais, essayant d’allumer les lanternes, le disjoncteur différentiel a sauté. Ce genre de minuscules déconvenues sans enjeu ont le don étrange de m’agacer. Peut-être parce qu’il faudra maintenant harceler des artisans pour qu’ils viennent réparer. J’ai pensé à ce film que j’ai vu récemment, Bergman Island, dans lequel le personnage qui loue la maison du cinéaste sur l’île de Faro, ayant servi de décors à certaines Scènes de la vie conjugale, parle d’une maison simple et simple à vivre.

Comme d’habitude, j’ai mis le chauffage et me suis endormi dans des draps froids. J’ai apporté le dernier Houellebecq avec moi, Anéantir, mais à peine ai-je commencé à lire quelques lignes dans lesquelles il dézinguait un médecin, que je me suis endormi.

Tous les jours de la semaine qui suivit, je me suis réveillé entre 8 heures et 9 heures. C’est un moment exquis : il fait encore nuit et le jour se lève, les troncs des arbres se dessinent doucement dans la pénombre, la pénombre se dissipe, une gradation de noirs. Un moment de suspension où je suis absorbé par le muesli, le yaourt grec, les myrtilles, le miel et les briefs du Morning du New York Times sur ce qui se passe très loin d’ici, dans le monde.

J’aime les habitudes. Je travaille après le petit-déjeuner, souvent des mails, pas de calls, et attends l’heure fatidique, midi. A midi, je pratique mon sport, de la gym tous les jours sauf le mercredi, jogging en pleine campagne. Il n’a pas plu cette semaine de janvier et, chose très agréable, il n’y avait aucun vent. Le silence. Des bruits mécaniques au loin. Je me suis fait cette remarque que Dieu a inventé les bruits les plus exquis (oiseaux, cours d’eau, etc.) et l’homme, en retour, des bruits de scierie.

Lundi et mardi, il a fait blanc. Mercredi, quand j’ai couru, la campagne était plongée dans une épaisse brume qui étouffait les bruits. J’éprouvais une satisfaction étrange à courir ainsi dans l’épaisseur de la brume qui rendait les couleurs évanescentes, suggérant à peine les à-plats de vert. Jeudi était une journée intéressante car toute la matinée était plongée dans la brume et vers 13 heures, au milieu de mon sport, celle-ci s’est levée, et j’ai surpris l’instant précis, vraiment la seconde, à laquelle le soleil a fait son apparition sous la forme d’une lune pleine derrière un voile de fumée qui s’effile. J’ai presque crié de joie. Ensuite, en moins d’une heure, le ciel devint d’un bleu profond, si bien que le temps de préparer des œufs brouillés et une salade et les manger sur la terrasse, le soleil, quelques minutes plus tôt livide, était au sommet de son éclat.

Vendredi, il a fait très beau. Après le déjeuner, où chaque mastication envoyait des ondes de plaisir dans mon corps vivifié par le sport, je prends une longue douche brûlante.

L’après-midi est dédié aux calls Zoom dans la grande pièce entourée de baies vitrées au milieu de la nature où j’ai aménagé mon bureau de télétravail. A mesure que les calls s’enchaînent, la nature sombre dans la nuit en arrière-plan de mon grand écran sur lequel quatre à dix visages sont disposés dans une mosaïque de têtes. Des oiseaux, au près, au loin, tracent des courbes cinétiques, projettent des ombres échevelées sur les murs baignés de lumière.

Toute la journée du lundi, cinq ou six jeunes jardiniers étaient là pour la taille d’hiver et l’élagage des branches. Une journée entière de travail, pas de télétravail, avec de gros équipements. Assis derrière mon bureau à écrire des mails ou faire des Zoom, je les observais au milieu du jardin, au sommet des arbres, et au fond de moi, je les enviais. Je les imaginais rentrer chez eux après une journée au grand air, une journée de dur labeur physique, prendre une douche, s’asseoir devant la télé, savourer leur être-là.

J’arrêtais de travailler vers 20 heures 30 ou 21 heures. J’allais ensuite dans notre petit salon TV, me recouvrais d’un plaid, débranchais mon cerveau et regardais un film. J’ai vu le dernier Sorrentino, La Main de Dieu que je n’ai pas détesté, ou encore un ancien film de Ben Affleck, Gone Baby Gone. Son frère Casey y était vraiment très beau. Je me suis aussi laissé tenter par Rendez-vous de Téchiné que Netflix voulait absolument me refourguer, peut-être au fait, on ne sait jamais, du souvenir assez ému que j’en avais gardé, préadolescent. J’ai trouvé qu’il avait mal vieilli, que les acteurs n’étaient vraiment pas bons. J’ai vu un autre film récent et étrange, The lost daughter, sur les vacances d’une femme seule sur une île grecque, qui m’a rappelé un autre film étrange et oublié, La vieille fille de Jean-Pierre Blanc, avec Annie Girardot.

Après le film, je consultais à nouveau mes mails et y répondais.

J’ai réessayé de lire Houellebecq sans y parvenir et me suis arrêté à la page 83 sur la phrase suivante : « petite amie bouddhiste qui savait contracter sa chatte. » La question que je me suis alors posée est : comment ? Comment cet écrivain était-il devenu un monument national et même mondial ? Les corps de métier et les people changent, mais cela fait trente ans qu’il ressasse les mêmes quatre idées « métaphysiques », les mêmes quatre blagues « hilarantes », sur le même ton monocorde. Trente ans qu’il exprime le plus profond mépris envers tout ce qu’il croise sur sa monotone route : objets, paysages et personnages qu’il dézingue dans la minute suivant leur rencontre. Et pourtant, j’ai sagement tout lu de lui. Pour en garder quoi au juste ? Quelles joies ? Quelles idées ? Quelles émotions ? Aucune. Juste un lointain ronronnement de frigo nihiliste et l’appréhension du nouveau volume dont il va empoisonner les esprits. Alors, pour parler comme lui, avec une profonde satisfaction, à la page 83 de sa dernière merde, j’ai décidé d’arrêter.

Le vendredi soir, après la journée de travail, je suis rentré à Paris. C’était le moment idéal pour rentrer. En général, toute la paix du séjour est effacée par le stress du retour et l’entrée dans la capitale comme dans un enfer de Dante. Mais ce 14 janvier, l’entrée dans Paris fut glorieuse. Il n’y avait aucune circulation, pas la moindre minute de ralentissement. Même sur les quais de la Seine avec la vue de la Tour Eiffel bleue, sertie des étoiles de l’Europe, la France prenant ce mois-là la présidence du continent : personne. A peine un brave cycliste défiant le froid. A part un appel à ma mère, j’ai passé tout le trajet à écouter le livre d’Eribon sur la sienne ou, parfois, à rêvasser. Au bout de mon voyage, j’arrivais au bout du sien, avec sa conférence à Yale où il recevait un prix qui, en couronnant son ascension, lui fit repenser à son histoire longtemps refoulée ; cette conférence n’était autre que l’esquisse du livre que je venais de terminer.

Deux heures plus tôt, avant de monter en voiture pour rentrer, j’avais levé les yeux au ciel. Il scintillait de milliers d’étoiles sur lesquelles veillait une lune largement formée.