L’art et les papiers

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Je ne reviens pas sur le côté moralement arbitraire des papiers. Les avoir, c’est juste être né au bon endroit. L’immigré, initialement légal ou pas, qui a acquis une nationalité à force de travail, de persévérance, de stoïcisme par rapport aux arcanes administratifs, est plus méritant que celui qui l’a eu du fait de sa naissance. L’illégalité est-elle choquante ? Pas plus que l’injustice des naissances. Même d’un point de vue économique et pragmatique, je ne pense pas qu’il soit pérenne de confiner toute la misère du monde dans des endroits spécifiques, si ce n’est pour préparer consciencieusement une explosion future. L’abolition de la notion de papiers viendra un jour ou l’autre de la même manière que les frontières européennes se sont ouvertes alors que cela aurait paru totalement irréaliste il y a cinquante ans. Les opposants à une telle ouverture ont été progressivement relégués aux extrêmes du spectre politique, à droite et à gauche, là où se retrouveront dans quelques dizaines d’années ceux qui pourfendent aujourd’hui l’immigration, même celle qui est clandestine. 

Le gouvernement actuel ne va hélas pas dans le sens de l’histoire avec sa politique d’expulsions obligatoires, la théorie spécieuse de l’appel d’air (même en admettant que les régularisations de masse créent un appel d’air, les expulsions obligatoires ne freinent pas le flux entrant d’immigrés clandestins, qui s’accrochent au moindre espoir, même infime, d’une vie meilleure et qu’une probable expulsion ne rebute pas du moment qu’elle est un tant soit peu incertaine), l’opposition entre immigration et identité nationale comme si la première menaçait la deuxième alors qu’en réalité elle l’enrichit, je dirais même plus, la construit. Cette politique qui répond peut-être en partie à des convictions idéologiques d’inspiration nationaliste, est surtout issue de considérations électoralistes et compromet la compétitivité du pays. Le pays qui réussira à long terme est celui qui saura attirer et intégrer de manière mutuellement enrichissante des ressources globalisées. Le rapport Attali a souligné ce point, mais personne ne l’a pris au sérieux. 

Par rapport à cette politique du gouvernement, les oppositions restent timides, mais il y a un type d’opposition qui me plaît, et c’est le sujet de cette note, celle de l’art. 

Il y a entre art et papiers une opposition philosophique. L’art symbolise l’intelligence, la prééminence de l’être humain fondamental par rapport à toutes les contingences sociales, administratives, économiques, linguistiques, religieuses. L’art traverse, dans une splendeur inaltérée, toutes ces contingences, au-delà de l’espace et du temps, de la grotte de Lascaux à l’art africain. Les papiers sont l’antithèse de l’intelligence et ils noient l’individu dans une masse informe de chiffres et de procédures. C’est Kundera je pense qui parlant de Kafka, disait que les processus et procédures administratifs naissaient des limitations de l’intelligence humaine. C’est quand on n’a plus confiance en celle-ci qu’on la transforme en machine procédurale. Nier la légalité d’une personne car elle n’a pas de papiers, c’est nier son existence en tant qu’homme ou femme et la réduire à un aléa administratif. L’art est l’exacerbation de l’existence humaine, de son unicité et de sa variabilité. La procédure est la célébration de l’uniformisation.  

L’art est universel alors que les papiers ne cessent de nous ramener à nos particularismes locaux. Malgré son côté paillettes superficiel, le festival de Cannes (qui inspire cette note, on verra pourquoi dans un instant), symbolise cette universalisme. C’est sans doute l’endroit au monde où on respecte le plus des pays africains, l’Iran ou des pays du Moyen-Orient. Pour leur art. Une œuvre de ces pays n’a pas besoin de papiers pour voyager, se retrouver sur nos écrans, pénétrer nos consciences, bouleverser nos êtres profonds, ceux enfouis sous les strates de contingences. 

J’en viens à l’exemple qui m’a ému et inspiré cette note. Entre les murs de Laurent Cantet a reçu la palme d’or à Cannes. Un des élèves du film est sans papiers. La mère d’un autre aussi, depuis des années (de galère). Ils seront tous deux, probablement, espérons-le, régularisés d’après Le Monde. Régularisés grâce à l’art.