Si la presse a largement évoqué les facettes les plus connues de l’œuvre de Rohmer, dans une approche parfois simplificatrice – marivaudage, passion et raison, élégance du verbe – il en est un qui est passé sous silence et qui pourtant structure ses films : les lieux.
Davantage que pour tout autre cinéaste, chaque film de Rohmer est ancré dans un lieu particulier qui, plus qu’un décor, plus même qu’un personnage, est la source des histoires, leur terreau, là aussi où elles se déversent, se développent, se ramifient.
Dans l’une des trois histoires des Rendez-vous de Paris, un couple se retrouve dans plusieurs parcs de la ville et leur relation progresse ainsi au rythme d’une exploration à laquelle les ressorts de l’histoire sont pratiquement délégués, comme si les endroits visités se chargeaient eux-mêmes de faire avancer l’intrigue amoureuse. Dans la dernière histoire du même film, le rapport de séduction entre un jeune peintre et une inconnue croisée au musée s’entremêle aux endroits qu’ils commentent, qui ont en commun un rapport à l’art, version sublimée et dont on peut explicitement parler, d’une attirance implicite. L’histoire glisse ainsi du musée Picasso, aux rues du Marais, dans un superbe travelling arrière révélant des murs tagués et lépreux, à l’appartement du peintre. Ce dialogue entre les personnages et les lieux dans lesquels ils évoluent et qui investissent leur conversation est au cœur de l’œuvre rohmérienne.
Dans Ma nuit chez Maud, Clermont-Ferrand, ville de Pascal et des usines Michelin, est le cadre en hors-champ de la nuit en question dans l’intimité d’un appartement retranché. On retrouve dans de nombreux autres films ce rapport dialectique entre intérieur et extérieur, à travers notamment le motif des fenêtres : scènes d’intérieur dans lesquelles l’extérieur pénètre par les fenêtres, ou scènes d’extérieur dans lesquelles des bouts d’intérieur sont incrustés.
Dans L’arbre, le maire et la médiathèque, le rapport au lieu est politique et Rohmer montre à la fois l’influence du lieu sur l’homme et celle de l’homme sur le lieu. Il explore les mécanismes, politiques et rhétoriques, qui conduisent à la transformation, ou la transfiguration, d’un lieu. Ces mécanismes sont d’autant plus complexes qu’ils ne sont pas manichéens. Si la médiathèque est appelée à dénaturer le lieu et y faire affluer des centaines de voitures, créant à la place de l’arbre un parking, si elle semble surtout destinée à promouvoir la carrière nationale de l’homme politique, elle permet également, dans la rhétorique de ce dernier et sans doute en partie en vrai, d’offrir à la population locale un accès sinon à la culture du moins aux loisirs qui pourrait éviter un exode et la disparation de l’école même dont le professeur est le contestataire le plus ardent du projet. Au cœur du débat politique donc, le lieu.
Conte d’été est une variation autour de la promenade sur les côtes d’une Bretagne resplendissante de soleil. La conversation emprunte les détours du paysage, s’anime de ses beautés surprises. Le rapport à l’autre est poétisé, érotisé, par son inscription dans un cadre, non pas intimiste comme dans Ma nuit chez Maud, mais solaire, mouvant, qui se dévoile au gré de la marche. Le soleil invite au dénudement des corps, le vent explore les intervalles entre la peau et les tissus légers.
Ce thème du voyageur revient dans Les amours d’Astrée et de Céladon, long cheminement à travers des pays en partie rêvés, en partie ancrés dans la réalité d’aujourd’hui, dont on ne peut oublier qu’elle est celle filmée, comme d’ailleurs l’exergue du film le rappelle. La recherche de l’autre au terme d’un voyage est un thème récurrent chez Rohmer. Elle n’est pas planifiée, on ne suit pas les traces de l’être recherché dans une filature, elle est soumise au hasard, comme si les lieux eux-mêmes présidaient à la quête et se chargeaient de faire converger les trajectoires des personnes aimées, presque à leur insu. Dans Conte d’hiver par exemple, l’héroïne retrouve un amant d’été disparu, volatilisé, dans un bus, par pur hasard. Dans Le Rayon vert, les éléments exercent leur charme pour incarner un être désiré qui n’avait aucune existence préalable.
Parfois, l’approche est plus radicale. Dans L’ami de mon amie, la nouvelle ville de Cergy-Pontoise est l’argument principal et l’intrigue amoureuse un prétexte pour explorer cette architecture insolite. Nous nous souvenons autant des personnages de Rohmer que des lieux où ils évoluent qui restent précisément dessinés dans notre mémoire : la chambre de Louise dans les Nuits de la pleine lune, l’appartement et la maison du Conte de printemps, les deux maisons de Pauline à la plage…
Le rapport entre l’intrigue et son inscription spatio-temporelle devient conceptuel dans les films historiques, notamment Perceval le Gallois et L’Anglaise et le duc. La fausseté assumée des décors est le seul moyen de les rendre vrais, car en imitant le réel on ne met l’accent que sur l’imitation (on dirait Paris sous la révolution, la reproduction est réussie), alors qu’en recréant une nouvelle réalité, les décors en carton de Perceval, les toiles peintes de L’Anglaise et le duc, on fait tendre l’imaginaire vers ce qu’étaient les vrais lieux disparus, on laisse le champ libre à une reconstitution personnelle, unique, qui est de l’ordre du rêve, car le lieu disparu n’est finalement que rêve.
Sous l’apparence trompeuse de leur fixité, les lieux sont en perpétuel changement, avec les saisons bien sûr – un même lieu, le Champ de Mars par exemple, est différents lieux selon la période de l’année – mais aussi l’heure du jour, la lumière diurne ou vespérale, le mouvement des différents vents comme dirait Godard, autre cinéaste de lieux, l’empreinte de l’homme, le rétrécissement des rivières… Ces changements sont liés au temps, les évolutions sont plus ou moins longues, s’opérant dans la seconde, la minute, la journée, la saison, ou à travers les siècles. J’évoquerais à cet égard un dernier exemple, mon préféré.
Il me reste à l’esprit, inexplicablement, par un processus de sélection mémorielle que j’ai du mal à élucider, la scène d’un film que j’ai vu il y a longtemps, et n’ai plus revu depuis, Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, dans laquelle Reinette et Mirabelle se réveillent à l’aube (temps et lumière), en pleine campagne (lieu), pour surprendre l’instant particulier et très précis où tous les animaux de la forêt, et notamment les oiseaux, se réveillent à l’unisson, dans une simultanéité parfaite, magique, faisant basculer le lieu (le changeant radicalement) d’un silence parfait, l’heure bleue, à une volubilité chantante, à la fois joyeuse et assourdissante, du repos à une excitation dont la soudaineté est accentuée par la lente dérive de la nuit vers le jour. Cet instant dont on ne suspecte pas l’existence, qui survient, sans qu’on ne le sache, chaque nuit, est surpris dans son mystère, révélateur de la vie des bois dont la secrète poésie est trahie.
Cher Mario,
Pour compléter cette brillante analyse, je prends la liberté d’ajouter les informations suivantes :
– E. Rohmer faisait lui-même les repérages des lieux de ses films et revenait à plusieurs reprises pour s’imprégner du cadre. Ceci explique en partie l’imbrication étroite entre l’intrigue, les personnages, les lieux, les dialogues.
– Dans « Conte d’été » où les protagonistes naviguent entre Dinard, Saint Lunaire et Saint Malo, E. Rohmer évite les clichés de ces lieux touristiques (i.e les remparts de Saint Malo, la promenade des anglais à Dinard) mais privilégie au contraire des lieux plus insolites, hors des sentiers battus. Pour autant, tout contribue à ancrer précisément le film dans la côte d’Emeraude : lumière, végétation, architecture, forme et couleur des rochers, …
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