Film socialisme de Godard

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Qui mieux que Godard aujourd’hui sait construire un plan, tester ses possibilités chromatiques et ses dérèglements vidéographiques, mêlant les bleus profonds et les jaunes, préméditant la beauté des contrastes en leur conférant la spontanéité du hasard ? Nabokov parlant de Tolstoï : « La beauté prête à faire irruption, aimable et caressante créature à l’instant où l’esprit humain la découvre. » Ne serait-ce que pour cette succession de plans, ce film en trois parties mérite d’être vu.

Première partie dans une croisière Costa autour de la Méditerranée, dont la noirceur, la dorure, les gerçures, l’impétuosité sont captées par une caméra HD suivant les trajectoires du vent et du soleil. Observation de l’humanité comme au travers des écrans de vidéo surveillance rescapés d’un cataclysme. Qui sont tous ces gens ? Que font-ils là ? Dans leur effrayant anonymat, leur ressemblance monstrueuse et leur diversité ethnique. L’étrangeté de leur présence ici et là, dans cette arche de Noé en exode, est accentuée par la distance du regard. En différentes épaisseurs d’art comme dirait tante Léonie, des images fugaces de villes, Barcelone, Naples, Haïfa, Odessa, apparaissent et disparaissent, commentées par un tissu d’aphorismes dont l’ineptie peint de manière déréglée, dans une sorte d’impressionnisme philosophique, la toile qui représente le monde : guerres, injustices, règne de l’argent, religions. A l’heure de la pompe, du sérieux déclamatoire, c’est quand même pas mal, « top cool » comme le dit l’un des personnages, cette pensée foutraque. Si les gens sur ce bateau ne font que bouffer, danser, patauger dans une promiscuité gluante, le monde, lui, est toujours en guerre, les traces de celle-ci, mémorielles ou physiques, sont partout, et l’argent, l’or qui traversent le temps et les pays, n’est qu’une conséquence de cette perpétuité belliqueuse.

Après cette première partie sur le monde en déshérence, la deuxième nous conduit au sein d’une famille vivant dans un garage, lieu fixe et éminemment godardien d’allées et venues grotesques, de voitures rutilantes et de bruits conflictuels : opéra, autoroute et oiseaux. Cette deuxième partie est si belle, si poétique. La beauté de sa lumière, la picturalité de ses plans me font penser à Passion. Soudain, c’est l’enfance et la douceur, ce qui est rare chez Godard. L’innocence bressonienne. Des séquences de tendresse entre la mère et ses enfants, des plans sur le fils, un ange tombé là, en bord d’autoroute.

La troisième partie est un collage de plans, monologue incompréhensible, similaire à celui des fous qui sillonnent les rues des capitales et débitent des prophéties jaillissant d’une lucidité horrifiée et lourde à porter. Ressassement impénétrable mais émouvant comme le discours du dément peut l’être, manifeste pour l’humanité empreint de désarroi et dénué d’intelligence. Aucune histoire, aucune morale, ne nous distraient ici du cinéma. On dirait une œuvre de jeunesse. Je termine par le plan sur la montre or et noir, vibrant dans la lumière d’une toile de maître, qui ne donne pas l’heure mais indique simplement le passage du jour à la nuit, de la lumière à l’obscurité.

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