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Quatre pièces vues, deux superbes, une mortelle d’ennui et une mortelle tout court. Par ordre croissant de préférence :
Un mage en été d’Olivier Cadiot
Une véritable torture. Il s’agit d’un long monologue commis par l’auteur associé du festival qui pour la première fois est un écrivain, mais pas n’importe lequel, un écrivain qui a un : Style. Définition de : Style : collage de mots dont chacun a individuellement un sens mais dont l’agrégation n’en a pas, sauf que cela n’a aucune importance car ce qui importe c’est la : Musicalité. Exemple de musicalité : « je ne suis pas un mage, je suis sage comme une image ». On aura noté les allitérations en « age » : Musicalité. Du grand art. Sur une heure trente, cinq à dix minutes compréhensibles, deux beaux ou drôles et le reste à s’arracher les cheveux, mais c’est normal car c’est : Surréaliste. Mais pitié laissez-le tranquille, pitié. Proust. C’est injuste. Il est mort à la tâche dans l’édification solitaire et cloîtrée d’une cathédrale littéraire, ce n’est pas pour que d’obscurs tâcherons se comparent à lui et tracent allègrement et avec le plus grand sérieux auto-contemplatif des filiations confidentielles avec son œuvre. Non. Je propose une loi, comme pour la burqa, d’interdiction de référence à Proust, un moratoire à tout le moins. Car c’est notre république que l’on provoque. Il paraît que ce supplice est proustien, sur le thème de la madeleine, le monologue étant autobiographique, un arrière-oncle de l’auteur étant oracle, des sensations du passé remontant à la surface des phrases pour barboter dans un charabia génial. On oublie vite que les cours d’eau, les rivières, les torrents de la phrase proustienne coulent calmement ou fougueusement sur un lit tranquille ou tumultueux d’amours, de haines, de guerres, pas sur un tissu de conneries dont on n’a rien, mais absolument rien à foutre. Proust parle de guerre, explore la formation de l’œuvre d’art, découvre des communautés souterraines, donne naissance par les mots au temps. Et Un mage en été, ça parle de quoi ? Euh… Aucune idée. Ça n’a aucune importante car ce sont des : Images Mentales. Si c’est le trip disjoncté d’un fumeur d’herbe soit, mais pourquoi cette pompe alors ? Le fumeur d’herbe est-il habituellement si appliqué ? Le plus triste dans cette histoire, c’est que le comédien est excellent, qu’il défend le texte avec un amour disproportionné en regard au ridicule du propos, que son corps forme des arabesques flexibles et élastiques censées épouser les fluctuations soniques des mots. La scénographie est belle. Les apparitions subliminales d’images vidéo furtives, comme des étincelles dont on se demande si elles sont réelles, si elles ne sont pas des dérèglements rétiniens, les projections mentales hallucinées, la musique, la lumière qui met la scène dans une apesanteur planante, tout cela aurait mérité un beau texte, un texte fou.
La Tragédie de Richard II, Shakespeare, mise en scène de Jean-Baptiste Sastre
Le spectacle est physiquement éprouvant pour des comédiens qu’un mistral d’une grande violence est sur le point d’emporter. Le texte est beau mais la mise en scène maladive. Les comédiens passent leur temps à hurler, ce qui est censé traduire leur fougue rageuse, mais rend les tirades insupportables voire incompréhensibles quand les sons s’étouffent dans les exhortations gorgées de salive. La musique est insérée avec maladresse, des éruptions sonores ridicules qui loin d’accentuer un chaos d’ensemble, ne font que renforcer l’impression de morcellement esthétique, d’absence d’unité et de tension vers l’accomplissement de cette tragédie du pouvoir. La scénographie est trop solaire, trop éclairée, et confère une aura provençale en décalage avec l’âpreté du propos et le grotesque de la farce qu’un Orson Welles transcendait. Les fulgurations du texte sont ainsi noyées dans un académisme d’ensemble très France 2, auquel les velléités drolatiques ne confèrent qu’un semblant de modernité qui tombe à plat.
Big bang de Philippe Quesne
Spectacle visuel, absurde et comique, Big bang est une suite de tableaux, d’installations d’art moderne, étranges et drôles. Le décor initial est blanc, complètement nu et, au fur et à mesure, il se construit et se peuple de mythologies humaines, feu, mer, cosmos, voyage, sous forme d’objets de récup à la Robert Rauschenberg (me fait penser à l’installation Oracle que l’on peut voir à Beaubourg). Le travail sur la lumière, ses absences subites, ses apparitions, sa totale rougeur furtive, sur la musique, sur la brume irradiée par des feux de projecteur comme chez l’Antonioni d’Identification d’une femme, est d’une grande précision et souvent d’une grande beauté formelle accentuée par la non-conscience de celle-ci, sa non-affirmation, sa facilité. La pièce prodigue un véritable plaisir et montre tous les possibles fantasques du théâtre délivré de son poussiéreux prestige.
Out of contexte, for Pina, d’Alain Plater
Le spectacle a lieu de nuit, à 22 heures, dans la cour carrée et murée du Lycée Saint-Joseph, au milieu d’un siècle indéfini. La scène ressemble à un gouffre noir suspendu dans le vide. Je suis assis près du passage, à côté de moi, sur les escaliers, s’installe un jeune homme en kéfié, style loubard de banlieue. Je m’étonne que les ouvreuses ne lui disent rien, je le toise bourgeoisement. La représentation va commencer mais la scène est vide, le mistral fait danser les projecteurs sur les murs en pierre noircie, doucement. Le jeune homme se lève, dévale les escaliers vers la sortie, au dernier moment monte sur scène, se dirige vers le fond, ôte sa kéfié, commence à se déshabiller, tranquillement, il est bientôt rejoint par une jeune femme et alors qu’il est en slip, ils sont maintenant sept sur scène, sept jeunes en sous-vêtements le corps sculpté par une prolifération de muscles. S’ensuivent une heure trente de spectacle réjouissant pendant laquelle les corps tour à tour se disloquent, exultent, se relâchent, au son de meuglements de vache, de musiques pop, de la chanson Aïcha de Khaled ou d’airs d’opéra venant de loin, du fond de la nuit venteuse et mélancolique. Les corps sont à la fois laissés pour compte, isolés, autonomes, autistes, chacun se contorsionnant dans son coin, et regroupés dans des conformations de groupe, des solidarités passagères, des simulations d’accouplements. L’exubérance et l’énergie du spectacle est exacerbée par la quiétude d’entrées et sorties de scène, de mères avec leur bébé ou de danseuses solitaires et fantomatiques. Le spectacle offre une vision métaphysique du corps, dans son animalité, sa sensualité, sa tendresse, sa capacité explosive, mais aussi sa fragilité, les instants où il peut basculer dans l’infirmité, ne plus tenir debout, chanceler, instants d’autant plus émouvants qu’ils sont accolés à d’autres d’une totale exubérance musculaire et musicale. Alain Plater n’est pas simplement chorégraphe, il est metteur en scène dans le sens littéral du terme, de disposition des corps sur la scène selon des géométries variables, cinétiques, avec des points fixes et des diagonales glissantes sur les pentes des rêves.
C’est mon premier festival d’Avignon. Cette ville si théâtrale ne se résout pas à être touristique. L’on peut vite s’échapper des places grouillantes de suceurs de glace pour se retrouver dans des rues désertes et désertées, bordées de façades décrépites et noires, cachant derrière des volets effrités le secret d’appartements depuis longtemps inoccupés. La pierre moyenâgeuse tempère le caractère provençal du lieu et le vent violent et fou, complice d’une mysticité papale, fait hurler les arbres comme des félins fêlés et maintient la ville dans une réalité hypnotique. Qu’un distributeur de tracts vous vende une tragédie de Sénèque mais dans un cabaret, avec des plumes et des paillettes, et l’onirisme de la situation vous fera douter un instant de votre propre existence. A minuit, en sortant du théâtre, nous nous dirigeons vers la gare. Avenue de la République, des cris nous parviennent de plusieurs sources invisibles, portés par le vent, désarticulés en syllabes éparses. Nous nous nous dirigeons vers la gare, une forme blanchâtre transpercée par un train quittant cette ville et son tumulte sourd d’histoires et de mots.