Alors on danse

Le Eight est au huitième étage de l’immeuble An-Nahar, quotidien libanais de référence, sur la façade duquel un immense portrait représente les traits partiels de Gibran Tuéni, petit-fils du fondateur du quotidien, fils de la poétesse libanaise Nadia Hamadé, assassiné il y a trois ans de cela. Dans le hall d’entrée et à tous les étages, trônent d’autres portraits du martyr scandant des foules en contre-champ tandis qu’en été le Eight s’appelle White et que son toit s’ouvre comme celui du Skybar et qu’en hiver les baies vitrées donnent sur la place des martyrs et sa grande mosquée bleue et jaune construite par Hariri auquel un mausolée est dédié près du monument qui lance ses flèches au ciel. L’église Saint-Georges jouxte la mosquée. Sa pierre irrégulière est dorée par l’éclairage. De l’enfilade des immeubles et l’entrelacement des ruines, des chantiers et des tours flambant neuves, émergent çà et là des clochers d’église et des minarets. Autour des tables, les clients se dandinent mollement bien que le DJ fasse passer la chanson de la saison, Alors on danse.

Le Zinc est un classique et connaît un regain d’intérêt. Pourtant, lorsque nous y allons un lundi, la clientèle est clairsemée et la musique insupportablement élevée dans le vide relatif. Cet endroit existe depuis près de quinze ans, créé au sortir de la guerre par un jeune homme talentueux, précurseur des concepts de bar, innovateur dans la programmation musicale. Il se situe à l’exact emplacement des lignes de démarcation entre l’est et l’ouest de la ville, au milieu des immeubles dont les étages élevés servaient de blockhaus, pas loin du cimetière, dernière zone de refuge du silence. Je voue une tendresse particulière au Zinc peuplé de souvenirs personnels qui traînent leur vie résiduelle et fatiguée.

Après le Zinc, nous allons au Behind the green door, un petit bar caché derrière la porte en  bois vert d’une ancienne échoppe, en face du bâtiment de l’Electricité du Liban dont l’enseigne n’est que partiellement allumée, dans le quartier de Mar Mikhaël, celui des garagistes, des magasins de bricolage et d’équipements électriques, où se multiplient les restaurants et les bars jusqu’au quartier arménien de Bourj Hammoud. Aux platines, un journaliste connu fait le DJ et a l’air très concentré. J’ai oublié le nom du cinéma de cette rue (le Vendôme ?), en haut d’escaliers typiques du quartier. Il passait des films de ciné-club et un soir des années 1990, une salle pleine à craquer s’enthousiasmait devant Il était une fois en Amérique. L’atmosphère est absolument enfumée derrière la porte verte, si bien que nous sortons au bout de cinq minutes, juste avant de suffoquer. Le journaliste a mis la chanson de la saison, Alors on danse.

S’il y a un endroit mythique dans cette ville c’est bien le BO18, (bi o eighteen), dans la zone de la Quarantaine, près de port de Beyrouth, où se sont succédés les camps, et les massacres, et les combats de rues. Le lieu est souterrain, conçu sur le modèle d’un cercueil. Le toit s’ouvre en été, laissant pénétrer les lueurs de la lune dilatée et les effluves pestilentiels de la décharge publique voisine, un imposant monticule de déchets, en front de mer, au sommet duquel une cheminée improvisée crache du méthane à intervalles réguliers. Le BO18 est contemporain du Zinc. Lorsque j’y allais dans les années 1990, sur toutes les tables basses hérissées de bouteilles de Whisky et de Vodka, étaient posés des cadres avec la photo en noir et blanc sépia de défunts, fantômes de ce lieu où des hommes et des femmes sont tombés, nombreux. Nous n’y sommes pas allés cette fois bien que le lieu connaisse une vraie renaissance. Je peux imaginer l’ambiance et le DJ qui passe la chanson de la saison, Alors on danse.

L’une des plus belles scènes de Fellini Roma est celle de la pluie. La ville est inondée, les embouteillages sont monstrueux. Lorsqu’il pleut ce jour de décembre la ville fait penser à cette scène d’osmose aquatique, les lumières nocturnes reluisent comme des gouttelettes de couleur photogènes, les voitures se garent devant les bars dont les voituriers ruissellent de pluie, les silhouettes pénètrent dans l’atmosphère enfumée en laissant s’échapper des volutes qui se décomposent et des bribes de la chanson de la saison que la DJ a choisi de passer ce soir : Alors on danse.

Lorsque j’étais enfant, aussi loin que mes souvenirs remontent avant de s’estomper dans la nuit vague de l’oubli, mes parents avaient l’âge que j’ai aujourd’hui, et allaient au Mandaloun. Ils avaient des amis qui avaient l’âge de nos amis aujourd’hui. C’était à l’époque, en pleine guerre, la boîte à la mode. Il a rouvert rue d’Arménie, à une centaine de mètres de Bourj Hammoud, et propose des spectacles, comme l’illustre Music Hall. Il faut payer mille dollars par personne pour y passer le réveillon du nouvel an. Après le spectacle, le DJ prend le relais et n’omet pas de passer la chanson de la saison, Alors on danse.

Nous passons le réveillon au 360 (three sixty), au septième étage de l’hôtel Le Gray, place des martyrs. A deux cent quatre-vingt-dix dollars par personne, c’est beaucoup moins cher, presque donné. Le bar offre une vue à 360 degrés sur la ville recouverte d’une pellicule ambrée de lumière biblique. En face, le Eight s’illumine alternativement de bleu, de blanc, de violet, et fait songer à des déflagrations de corps dans les configurations arbitraires d’un instant de danse. Le DJ vient de lancer Alors on danse, je regarde sous moi un morceau de la ville, la grande mosquée bleue, l’église Saint-Georges, un parking, des ruines romaines, un terrain vague bourbeux où l’eau de la pluie s’est accumulée. Autour de moi, les danseurs fêtent la nouvelle année. C’est Beyrouth.

3 commentaires sur “Alors on danse

  1. Je ne trouve rien sur Wajdi Mouawad, ni à la rubrique Liban, ni à Théâtre, ni a Cinéma, et pourtant, il y a eu Littoral, et Incendies, et Incendies (au cinéma). Il doit y avoir une raison ?

    Littoral est extraordinaire : l’histoire d’un jeune homme au Québec, face au décès de son père, et le périple qu’il entreprend, comme un voyage intérieur, où il rencontre diverses figures du deuil, de la douleur, de l’amour, de la fidélité à soi, à la famille, aux liens de la terre et du sang, aux liens de l’âme, aux promesses. C’est ce qu’il se doit, ce qu’il doit à son père et à sa mère, c’est fait avec un mélange de légèreté, de dérision et de profondeur et ça marche magnifiquement bien (la peau du dos qui se hérisse et tout ça). Littoral montre un véritable voyage, où l’on change de lieu, de pays et d’espace, en aussi peu de mots qu’il faut pour le dire, avec une collection d’acteurs qui jouent à être des fantômes, des spectres, des marionnettes, des souvenirs, mais aussi qui surprennent, étonnent, amusent, émeuvent… Et le décor elliptique soutient l’intemporalité ou l’éternité du propos .

    Incendies (celui du théâtre) traverse avec une certaine drôlerie un océan d’horreurs. Le voyage des jumeaux, comme une enquête sur les traces de leur mère Nawal, et de son histoire). Les thèmes favoris de W.M : amour, filiation, mémoire, guerre, violence, meurtres.
    Les 3 âges de la mère (jeune fille amoureuse, femme, muette en exil), le brassage des époques et des personnages : ici, là-bas, autrefois, maintenant, avant… La force des évocations : l’amour fou, la séparation, le départ du village, le message de la grand-mère (apprends à lire, à écrire, à penser), le pays déchiré par la guerre et la haine, la femme qui chante, le silence de Nawal.
    C’est polyphonique, ça brasse, ça bouge, ça glisse d’un personnage à un autre, d’un âge à un autre, d’une certitude à une autre.
    C’est un travail théâtral fascinant, magnifique, (même si W.M affectionne quelques thèmes un peu grandguignolesques, – tout ce qui m’a paru ridicule et outré dans Forêts – je n’ai pas du tout aimé Forêts).

    Incendies au cinéma : la prouesse de raconter la même histoire, et que ce soit complètement différent, et toujours bouleversant : lire la critique d’Odile Quirot dans son blog (25 01 2011) Théâtre et compagnies.

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  2. J’irai voir incendies au cinéma. Ce que j’en ai lu ne m’a pas trop encouragé, genre un pays sans nom, une guerre sans nom, « aller à la rencontrer de son moi profond’, « tous les grands thèmes de la tragédie grecque », je ne suis pas trop dans ces trucs édifiants, je pense qu’on peut faire une oeuvre d’art sans forcément devoir embrasser tous les thème de l’Humanité, et capter l’essence de l’Homme, voir Monet avec ses meules, je préfère les meules à la tragédie grecque. Mais il ne faut pas avoir d’idées préconçues ni faire l’iconoclaste de service ! Vous en parlez bien, ça me pousse à découvrir.

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  3. Je ne crois pas que ce soit édifiant, je crois cependant avoir préféré la pièce au film, parce que le théâtre évoque, tandis que le cinéma montre,
    mais surtout, il ne faut rien lire avant, aucune critique

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