Ski

Exacerbation

Dans un film suédois intitulé Force majeure, un couple finissait par se déchirer au bout d’une semaine de ski dans les Alpes à cause de la révélation de la lâcheté du mari, lequel avait tenté de sauver sa peau en premier dans une avalanche, laissant femme et enfants derrière lui.

Les vacances de ski, c’est une parenthèse dépaysante, hors sol, dans un environnement écrasant de splendeur naturelle ; les émotions y sont exacerbées.

Serré dans les télécabines, balancé sur les télésièges, observant les courbes amples de skieurs projetés dans des mouvements fluides, j’ai assisté à des conflits majeurs au sujet de la prochaine piste à emprunter, à des dénigrements cruels à cause d’une femme qui est trop conne pour comprendre qu’il fallait prendre à droite au téléski des Etudiants, ou d’un enfant qui n’est pas foutu de mettre ses mains devant lui sur les putains de bosses.

C’est à la sortie des cours collectifs que l’hystérie collective est à son comble. Les parents sont dans un état d’angoisse insoutenable à l’approche du verdict du moniteur. Le souci c’est que le moniteur trouve toujours quelque chose qui ne va pas : la position du corps du gamin, penché trop en avant, ou trop en arrière, jamais dans l’angle qu’il faut, le parallélisme des virages, « parallèle » étant un concept mathématique très galvaudé dans les Alpes. Que des parents veuillent que leur enfant fasse Polytechnique, je peux comprendre ; on projette sur sa progéniture ses ambitions propres, ou l’on peut sincèrement chercher leur bonheur et supposer que Polytechnique en sera la source. J’ai plus de mal à comprendre l’importance des virages parallèles pour une vie réussie et le niveau d’inquiétude qui en résulte. Dans cette cohue de parents fébriles, de moniteurs assiégés, on repère un profil type des pistes, celui de « mère négociatrice ». Celle-ci prend le moniteur en otage et le travaille jusqu’à ce qu’il cède et accepte de remonter l’enfant dans la classe supérieure.

La tragédie, c’est quand certains enfants n’ont pas leur médaille en fin du cours. C’est terrible : des enfants hurlent de joie en montrant leur médaille à leurs grands-parents alors que d’autres n’ont rien, absolument rien à montrer aux leurs qui se sont saignés pour leur offrir des vacances de ski. Parce que tu sais combien ça coûte des vacances de ski ?! Des enfants à jamais marqués par la honte du non parallélisme des virages.

C’est normal, c’est un sport, mais les pistes et remontées exacerbent la compétitivité. Les enfants récitent en permanence leur CV et distinctions, les flèches et les chamois. C’est un sport inégalitaire où l’on se compare en permanence, à chaque instant, à des milliers d’autres personnes.

Chromatisme

La couleur des pistes est un autre sujet de controverse. Les noires ont un prestige certain même si le statut de piste noire est toujours, quelque part, suspect. Devant une noire, la question qui se pose toujours est celle-ci : « c’est vraiment une noire, ça ? ». Les rouges sont plus pernicieuses, elles peuvent être des noires en puissance. Autant la noire est acculée à la dégradation, autant la rouge peut transcender son statut officiel. Il est une catégorie parallèle qui jouit d’un grand prestige aristocratique : le hors-piste. Chaque parcours hors-piste a sa personnalité propre, sa mythologie propre faite d’exploits, mais hélas, aussi, hantée par le récit d’accidents terribles.

Philosophons un instant sur ces catégorisations. Elles me font prendre conscience de la passion des êtres humains pour les étiquettes. L’étiquette est constitutive de la chose qu’elle désigne. Une piste aura du prestige non pour ce qu’elle est, mais pour sa couleur.

Fucking French

C’est une femme qui attendait dans une file d’attente à qui le Français de service venait de faire la leçon qui a lancé cette invective. Les Français et leur « attitude » en permanence désagréable et sermonneuse ne font visiblement pas l’unanimité parmi les vacanciers étrangers.

Il faut dire que le concept de « restaurant » par exemple n’est pas facile à appréhender sur les pistes. Il consiste à claquer cinquante à cent euros par tête, à manger des croques tièdes à trente euros pièce en étant traité comme de la merde par les serveurs, sans pouvoir se plaindre sous prétexte d’être traité de connard. Il y a à cela deux explications.

La première est économique, le travail coûte cher en France. Il est donc hors de question d’embaucher du staff pour la semaine de plus forte affluence et les jours où il fait beau. Le staff est dimensionné pour la moyenne saison et il n’existe pas de structures d’intérim. Peu de serveurs, donc serveurs épuisés qui se défoulent sur les clients.

La deuxième est une conjecture historisante que l’on élaborait avec des amis en attendant qu’une patronne de restaurant mutique, léthargique et dépressive, et par ailleurs cruelle, accepte de nous servir des omelettes froides au milieu d’une piste perdue au milieu de nulle part. Pendant des siècles, le peuple de France a vécu sous le joug d’une monarchie absolue où il était au service d’une aristocratie qui l’exploitait. La haine du service a dû prendre naissance à cette époque et infiltrer les gènes du peuple, éclatant avec une terreur inégalée au moment de la révolution. L’aristocratie de 2017 est celle de l’argent, celle qui s’octroie le droit d’être servie par les nouveaux gueux, avachie sur un transat, les chaussures de ski dénouées. Dans cette conjecture, il ne s’agirait plus seulement de l’épuisement de serveurs surmenés mais d’une haine viscérale, la haine du riche, une haine non pas jalouse, mais génétique, atavique. Pendant que nous échafaudions cette théorie marxisante en offrant nos figures au soleil dans un silence paradisiaque, et en attendant pendant une heure trente notre omelette aux fines herbes, nous fûmes pris au jeu et saisis d’une crainte. Celle de voir la sociopathe des pistes sortir avec une hache ou une autre arme de montagne pour nous massacrer et se venger de siècles de servitude.

Dérèglement climatique

En rêvassant sur le télésiège interminable des Chattix, j’ai imaginé le scénario suivant.

Cela se passe en 2044. Une femme reprend contact avec sa sœur et leurs amies, deux autres sœurs. Elles ont le même âge, enfin pas exactement, mais autour de la quarantaine, deux ou trois ans de différence, ça n’a plus aucune importance. Elle organise une excursion à Megève pour un long week-end, car même si le concept de week-end n’existe plus vraiment en 2044, l’expression « long week-end » est restée. Elles habitent chacune dans un pays, ça fait longtemps qu’elles ne se sont plus revues. Elles parviennent à trouver une date en février 2045. A Megève, le climat est idéal en février : il fait vingt-cinq degrés, les soirées sont douces et quand on mange dehors on peut goûter au plaisir rare d’enfiler une laine. Elle donne un nom à ces retrouvailles : The Megeve Reunion.

Elles séjournent au Fer à Cheval, un hôtel historique où elles venaient hiver après hiver avec leurs parents jusqu’à leurs 18 ans, avant que les chemins ne se séparent. Joie des retrouvailles au bar, histoires du passé, photos anciennes, ah les têtes qu’on avait, la première soirée est nostalgique. La dernière fois, c’était il y a vingt-cinq ans ; après, ce n’était plus possible, le ski était devenu un sport rare, confiné à des montagnes lointaines difficiles d’accès, réservé à des sportifs de haut niveau, c’était la fin de la neige et de l’adolescence, c’étaient des études, des enfants, des divorces, la perte d’êtres chers, des tracas, des vies quoi.

Les quatre femmes vont revisiter les lieux de l’enfance et de l’adolescence. Remonter les pentes et le cours du temps. Au centre-ville, les calèches qu’elles adoraient enfant, qu’elles ont ensuite snobées, les crêperies où elles se goinfraient de Nutella, le chemin du Calvaire qu’elles empruntaient pour regagner Megève les soirs où il faisait beau, les soirées cinéma, les conversations sans fin, les incertitudes, les interrogations, les découvertes, des pistes, des paysages, des amitiés, des amours, des corps qui se transforment, ceux des autres, et les leurs.

Les jours suivants, elles font des randonnées dans la montagne ocre, empruntent les chemins caillouteux, traversent les rivières asséchées, explorent les vallées noires, partent à la quête des sources rares et des torrents disparus. Par endroits, elles aperçoivent les vestiges des remontées mécaniques, érigées comme des sculptures métalliques d’un autre temps dans les montagnes pelées. Des guides racontent l’histoire de la station avant le grand dérèglement. Elles reconnaissent certaines pistes, Princesse, Finance, Clairière, sont saisies, immobiles, des frissons de la vitesse. A Mont Joux, une grande photographie prise en 2015 en pleines vacances scolaires montre des montagnes enneigées noires de vacanciers d’antan qui, comme souvent dans ces photographies, prennent des allures de fantômes. Elles se prennent en photo devant le Mont Blanc couronné à sa cime des dernières traces de neige.

Jadis, chaque année, elles prenaient une photo à côté d’un restaurant sur la piste Finance rouge tenue par une propriétaire dépressive et cruelle. Dans ces photos, elles se voyaient grandir ensemble année après année. La dernière date du baccalauréat de la plus âgée. Elles retrouvent l’endroit. Prennent une photo qu’elles ajoutent à la chronologie de leur amitié.

Une des traditions des vacances de Megève était l’adieu à la fin de la semaine de ski. Les quatre filles se réunissaient dans un long câlin. Le dimanche soir, dans le hall de départ de l’aéroport de Genève, ma narratrice, nostalgique de l’enfance, nostalgique des montagnes où il neigeait, nostalgique de l’idée même de vacances qui n’existe plus dans un monde où le travail s’est raréfié, propose de renouer avec cette tradition. Elles trouvent ça un peu bête, mais allez, on le fait, elles ouvrent leurs bras et s’embrassent, formant un seul et même corps. Puis chacune attrape son vol pour son pays, pour son continent, pour le cours de sa vie.

Dans son vol de retour, ma narratrice est rêveuse. Elle éprouve un sentiment surgi du passé qu’elle reconnaît confusément, celui des dimanches soirs d’avant la rentrée, celui des vacances qui se terminent dans le souvenir poignant de leur début. Des images éparses se présentent à son esprit, des pistes, des remontées, des dîners en famille, des films anciens, des nuits à parler. Elle se rappelle qu’en février 2017, déjà, il n’avait pas beaucoup neigé. Elle se rappelle vaguement qu’on en avait parlé autour d’elle. C’était comme un signal d’alarme que personne n’avait pris au sérieux.

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