Critique

C’est quoi critique de cinéma, en France en 2018 ? Tentons une catégorisation à grands traits.

La première catégorie est transverse. Trait commun à toutes les castes de critiques, elles pondent des adjectifs qui sont repris quasi-systématiquement maintenant sur les affiches de films. L’effet est assez cocasse car tous les films, tous sans exception, sont (je cite les adjectifs les plus courants) : « splendides », « magnifiques », « sublimes », « renversants », « fascinants », « sidérants », « hilarants » (pour les comédies), « bouleversants », « émouvants », « poignants ». Il est vrai que le magazine qui trouvera « sublime » un navet sera plus Paris-Match, Télé 7 jours (si ça existe toujours) ou RTL, mais il y en aura toujours un pour convoquer cet adjectif hyper-galvaudé à propos de n’importe quelle œuvre. Evidemment, on est loin du sublime kantien quand il s’agit du dernier film français de modèle courant.

Deuxième catégorie, le critique moyen. Travaillant pour un média généraliste (Le Monde, Télérama, Les Inrocks, etc.), c’est avant tout un journaliste, qui aurait pu atterrir dans la rubrique auto ou théâtre, mais qui fait « cinéma ». Certains sont multicartes, comme les VRP représentant plusieurs sociétés.

Je ne suis pas sûr que le critique moyen aime le cinéma. En fait, il peut même donner l’impression de détester ça. Exemple : je suis tombé sur Le Masque et la plume qui regroupe une brochette de critiques moyens. Ce jour-là, ils ont évacué en trois minutes le seul film qu’ils aimaient (Girl), pour se concentrer pendant une heure à la détestation vomitive et nerveuse de dix autres. J’ignore quelle espèce de masochisme idiosyncratique les oblige à faire ça, à subir ce qui semble être une torture. Après tout, c’est peut-être tout bêtement parce que c’est leur métier, leur gagne-pain. En échange de, je ne sais pas moi, trois mille euros par mois, il faut se taper x films, pour en dire deux trois choses dans différents médias, à la chaîne.

En fait, la critique du critique moyen est décorrélée du film lui-même. Elle consiste à accoler des adjectifs ou des métaphores jouissivement négatives et totalement interchangeables : « nul », « nullisime », « copier-coller de films existants », etc. La critique la plus profonde (et récurrente), est : « il n’y a pas de mise en scène ». Il y a forcément une mise en scène. On peut ne pas être réceptif aux choix qu’elle a opérés, mais il faut alors l’expliquer. Trois critiques interchangeables en particulier m’horripilent, qu’elles soient négatives ou positives. L’une, négative, consiste à considérer que « c’est bien trop long », « quand même 2 heures 34 ! ». La maman et la putain fait cinq heures, c’est court. On arguera à juste titre que la longueur perçue de La maman et la putain n’a rien à voir avec celle, disons, d’un Ceylan. Mais cet argument était très utilisé pour le dernier film de Kéchiche par exemple, probablement un chef-d’œuvre. L’argument est utilisé en soi. Une autre critique, positive cette fois, et encore plus détestable en tant qu’archétype de la péquenauderie, c’est la suivante : « j’ai passé un bon moment ». C’est la remarque du plouc par excellence. On ne va pas au cinéma pour « passer un bon moment », enfin si, comme on irait à la pizzeria, mais pas quand on est critique, pas quand on est supposé aimer cela, le cinéma. « Oui, j’ai vu Cris et chuchotements ou Solaris, j’ai passé un bon moment. » « Salò, un super moment, très relaxant, j’étais content de ma soirée. » Il y a un troisième grief dans le catalogue du critique moyen : « on a vu ça cent fois ». Oui maos on a tout vu cent fois, mille fois. Depuis la tragédie grecque, ce sont les mêmes quelques histoires qui reviennent, les mêmes affects qui les irriguent, les mêmes personnages qui les habitent. C’est sans tenir compte de la versatilité folle de la fiction, sa capacité monstrueuse à se regénérer en d’infinies variations.

Sur cette émission radio en particulier, que je prends en exemple illustratif d’un courant critique plus général, deux films auraient mérité plus que ce que le critique moyen peut offrir. Le premier, c’est The House that Jack built. Farandole de formules à l’emporte-pièce : « trop long », jugements ad hominem sur le réalisateur (l’un des critiques, en guise d’analyse filmique, a soutenu que Lars Von Trier avait « peur de l’avion » et qu’il était « bête »), « on a vu ça cent fois » dans ses différentes variantes rhétoriques, et le jugement moral petit-bourgeois à la con (« mais il tue des enfants, c’est affreux »). Nous sommes, en 2018, sous le règne de la petite-bourgeoisie à qui tout fait peur, la mondialisation, l’immigré, le capitaliste, l’élite, et les films. On ne tolère qu’une chose : la moyenne petite-bourgeoise qui se fond docilement dans l’indistinction de sa propre moyenne. De nos jours, Pasolini ne pourrait plus faire Salò ou Porcherie, à côté desquels le Lars Von Trier est fleur bleue.

En fait, on n’a pas vu ça cent fois, on l’a vu zéro fois, qu’on aime ou pas, c’est un objet qui ne ressemble à rien. Je ne dis pas que c’est bien, je note un fait, des films comme ça, on n’en a pas vu, quelles que soient les grilles de lecture éculées que l’on plaque dessus. Comme celle-ci : « LVT a voulu montrer le meurtre en œuvre d’art, on l’a vu cent fois ». Non, c’est factuellement faux. Les meurtres ici sont totalement irréalistes, improbables et non préméditées, non esthétisés. Quelle mère de famille emmènerait ses mômes dans une forêt avec un inconnu jouer avec des fusils de chasse, et pourquoi ? Quel type serait capable de s’en sortir en traînant un cadavre derrière sa voiture, sous les yeux des flics ? Les situations sont grotesques. Ce n’est le meurtre comme œuvre d’art mais comme farce. Une farce improvisée. Le meurtre chez LVT s’invente dans le moment, il est accidentel, une chose entraînant l’autre dans un engrenage qui échappe au contrôle du meurtrier mais dont il utilise l’imprévisibilité pour parachever son entreprise. Même la fin, la descente aux enfers dantesque, est une farce, celle d’une imagerie éculée de l’enfer. Il n’est pas interdit d’établir des liens avec Buñuel, notamment le Fantôme de la liberté où chaque situation est un paradoxe y compris celle du sniper de la tour Montparnasse. J’ai vu 22 juillet sur Netflix, prenons-le comme quasi-documentaire pour un instant. Un fasciste norvégien descend de sang-froid 77 personnes à Oslo le 22 juillet 2011. Avec une simplicité enfantine, aussi irréaliste – sauf que c’est vrai – que celle avec laquelle Jack, ou le terroriste de Buñuel, tuent. C’est horrifique mais totalement grotesque. Le tueur du 22 juillet, c’est un Jack. Le mec a écrit un manifeste de mille pages sur internet sur les immigrés, le suprémacisme occidentale, etc. Même sentiment à la vue du documentaire sur le Bataclan. Les terroristes y sont dépeints comme des « brêles », des « débiles ». Le meurtre du journaliste saoudien en Turquie est horriblement comique, dans la bêtise de sa mise en œuvre. Ce lien entre la farce, le grotesque et l’horreur absolue interroge. Comme si on atteignait dans l’horreur un niveau d’irréalisme, d’invraisemblance dans le tissu même, le tissu le plus tendu, du réel, qu’il est difficile de les combattre, qu’il faut se départir de la rationalité pour le faire.

L’autre film c’est Capharnaüm, totalement éreinté, sur lequel je reviendrai dans un texte à part.

Troisième catégorie, le critique de cinéma spécialisé, avec deux sous-ensembles, Première et Studio d’une part, qui parlent des films comme on parle des voitures ou d’un produit quelconque, dont on analyse les pour et les contre, et Cahiers de cinéma et Positif d’autre part.

Les Cahiers du cinéma en particulier représentent la critique passionnée de cinéma. Ils n’y font pas un métier, voir un film n’est pas une pige, c’est un acte amoureux. C’est le seul magazine qui peut faire une couverture sur le son, ou la lumière, ou la musique, ou la régie. La critique y est amoureuse, positive, les négatives sont reléguées en annexe, dans des notes succinctes où beaucoup de films sont passées sous silence. De nombreux membres de la rédaction finissent pas faire eux-mêmes des films car c’est cela leur passion, parler des films pour en faire, dessiner au creux du commentaire les contours de l’œuvre future. Le critique moyen lui vieillit en critique, continue toute sa vie de faire le tour des piges pour arrondir ses fins de mois, en exploitant un petit fonds de commerces de formules acides et fatiguées.

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