Sous le signe de la tristesse

L’année commence fort.

Pour le lecteur qui tombe sur ces lignes en 2050 : en mai 2019, un président américain du nom de Trump, âge mental cinq ans, dont j’espère il n’aura pas entendu parler, menait des guerres commerciales et diplomatiques tous azimuts en passant sa journée à tapoter sur Tweeter, un « réseau social » sur lequel des attardés postaient des messages que l’humanité entière pouvaient consulter ; l’Europe sombrait dans une profonde crise existentielle, les Britanniques ayant décidé de la quitter (cela s’appelait le Brexit), et les autres pays crachant dessus y compris ceux qui en avaient profité pour sortir de la misère dans laquelle l’URSS les avaient laissés, comme quoi la gratitude n’est pas une vertu largement partagée ; la France connaissait une interminable crise économique slash institutionnelle slash identitaire slash démocratique et la populace grondait des profondeurs du pays, assoiffée de sang impur et impatients de revivre un remake de 1789 (la crise durait depuis 1789 en fait) ; la Chine sombrait dans une dictature assumée et déployait des nouvelles routes de la soie pour ravir la place de leader du monde aux Etats-Unis (si tu vis sous le joug chinois ami lecteur de 2050, c’était déjà bien engagé en 2019 sous le président Xi) ; la guerre au Moyen-Orient restait inguérissable et chantre de la démocratie dans la région Israël s’alliait avec l’Arabie Saoudite ; en plus des méchants habituels, l’Iran, la Corée du Nord, la Russie.

Dans cet environnement gloom and doom, deux choses fonctionnaient à merveille en ce début d’année : le stock market (malgré la guerre commerciale, aka nouvelle guerre froide technologique, le S&P était up de 14%) et le cinéma. Je vais m’attacher à parler de cinéma.

Quel putain de début d’année les amis après un 2018 so and so ! Sous le signe satisfaisant, réconfortant, d’une insondable tristesse.

Ça a commencé à New York, j’avais un dimanche après-midi de libre et je suis allé dans une salle d’art et d’essai de Manhattan, Quad Cinema, dans la treizième rue. J’ai vu Les éternels de Jia Zhang-Ke. J’en suis sorti terrassé par la mélancolie, de ses personnages cassés, dont la jeunesse fougueuse et délinquante s’est transformée au fil des ans en tristesse ridée, hantée par la perte, du père, de l’amant, des jambes, de l’amour, de l’argent, de la passion, dans une mise en images sublime, des plans tableaux plongés dans la buée et les vapeurs, et un décor incolore d’un pays en chantier. Les acteurs Zhao Tao et Fan Liao sont magnifiques, et le film tragique. J’ai marché dans les rues de Manhattan plongé dans la mélancolie du dimanche soir, vaguement relié à une foule éparse, fantomatique, dans laquelle perçaient accidentellement quelques cris d’énergie résiduelle et des souvenirs personnels plus enjoués qui ne faisaient par effet de contraste qu’accentuer ma taciturnité. Je me suis complu dans cette tristesse de bord des larmes.

C’est à Paris que j’ai ensuite vu les autres films. Synonymes d’abord, une autre claque. L’entrée en matière tempétueuse, la rencontre brutale avec le corps de ce mec zarbi sorti de nulle part (atterri là comme un OVNI en provenance d’Israël) dans les rues de Paris, ce corps immense, musculeux, complètement nu, transi de froid, courant comme un malade mental dans un grand appartement haussmannien désert. Et puis la rencontre fortuite avec un couple rescapé d’un film de la nouvelle vague, maniéré et fin et sophistiqué, formé par l’actrice du splendide film de Garrel L’amant d’un jour, Louise Chevillotte, et l’acteur des plus inégaux mais par moments beaux Trois souvenirs de ma jeunesse, couple sidéré par ce corps surgi du néant, comme une sorte de premier homme, énergie pure, parlant un français abscons de dictionnaire accidentellement poétique, dansant comme un fou nietzschéen sous le plafond d’une boîte de nuit rouge (scène ahurissante). Le cinéaste Nadav Lapid dépeint avec une violence réjouissante la maladie de la société israélienne hyper-militarisée, où l’armée semble avoir tout conquis, les corps et les esprits. Mais la vraie force du film au-delà de sa charge critique est sa tristesse. Le dernier plan m’a bouleversé, de ce mec qui frappe à la porte du couple chichi, cognant, sans aucune réponse, contre la cruauté froide, et muette. Sans pitié. Car qui de ce corps entraîné aux armes automatiques, baraqué, flippant, ou du couple délicat, est le plus dangereux et le plus cruel ? Evidemment le couple, lointains enfants de Cocteau, vivant dans un immense appartement payé par papa, terribles et impitoyables.

Leto de Kirill Serebrennikov que j’ai enfin vu ne m’a pas aidé à sortir de cet état de tristesse dans lequel 2019 flottait. Je n’ai pas tout compris, il m’arrivait de m’endormir par moments – et j’aime cet état délicieux d’entre-deux, d’entre le sommeil et la veille, dans lequel certains films vous plongent entremêlant leurs images à vos rêves dans une alternance imbriquée entre réalité, cinéma et songes – mais l’actrice Irina Starshenbaum était d’une telle beauté, les plans d’une telle splendeur, surtout ceux à la plage, la musique d’une telle force, que je me suis laissé emporter, l’esprit paresseux mais l’âme conquise, par le flot des images et leur élégie.

J’ai longtemps hésité à voir la troisième partie de La Flor, film fleuve argentin de Mariano Llinás (13 heures 34 et six épisodes), qui a créé l’événement dans le petit monde de la cinéphilie parisienne que seules des extensions temporelles comme celles-ci peuvent extraire d’une léthargie désabusée, car je n’avais pas vu les deux premières. Et c’est l’une des meilleures décisions que j’ai prises dans ma vie tant les trois heures vingt-quatre que j’ai passées au cinéma de Saint-Germain des prés étaient enchanteresses, trois sous-films plus un générique de fin de quarante minutes que j’ai vu en entier – j’étais scotché là, que faire ? – d’inspirations diverses, Borges, Renoir (un remake d’Une partie de campagne) et un film expérimental rappelant le cinéma de Pierre Clémenti et finissant sur du Borges. La vie vous réserve comme ça des moments d’exception, il faut savoir les saisir et s’y investir et c’est parce qu’on y investit son temps, son effort, que l’on en éprouve une satisfaction décuplée.

Après Victoria qui m’avait réjoui, j’avais des attentes élevées au sujet de Sybil, le nouveau film du duo Triet-Effira, hélas en partie déçues à cause d’un scénario raté abordant trop de sujets (la mère décédée, la sœur ratée, l’ancien amant, l’alcool, etc.) en ne faisant que les effleurer, trop de personnages (le compagnon, l’ex-amant, la sœur, le psy, les gamins, etc.) en ne faisant que les esquisser et, travers très français, ne leur donnant d’épaisseur que quelques lignes de caractérisation univoque. Mais au sein de ce film raté se trouve un court ou moyen métrage réjouissant qui se passe sur l’île ô combien cinématographique (Rossellini) de Stromboli qui le débarrasse de ses développements secondaires faits de traumas convenus et de sa galerie de personnages sans intérêt, pour se concentrer dans un décor superbement filmé, alternance d’ombres noires et de mers profondes, de plans aériens et de vents violents, sur la relation entre Sybil, jouée par Effira, et Margot, jouée par Adèle E., toutes deux excellentes. C’est sur cette relation et uniquement sur elle qu’il fallait se concentrer, pour faire un grand film et pas un film français moyen. Il faut toujours se demander ce qu’aurait fait disons Bergman, et revoir Persona (ou Godard avec Le Mépris, ou Rossellini), évidemment qu’il n’allait pas perdre son temps avec la fille de Dix pourcent qui refait toujours le même numéro, mais creuser, approfondir la relation entre les deux femmes. Il faut chercher à déplaire (l’approfondissement) et non la facilité (« elle est marrante cette fille, ça va plaire »). Un des très beaux moments du moyen métrage à Stromboli est celui où Sybil imite Margot. Il fallait continuer dans cette veine et ne pas la renvoyer tout de suite en France à la faveur d’un gag vaudevillesque qui rappelle le film à l’ordre, c’est-à-dire ses origines parisiennes de comédie intello pas drôle dans des décors AMPM, alors qu’en se dépaysant il détenait la clé de quelque chose de potentiellement inquiétant. Je développe car c’est important, j’aimerais que les scénaristes lisent ces lignes pour se restreindre ; nous avons tous tellement de choses à raconter, de références à caser, écrire c’est faire le tri, c’est faire des choix douloureux, c’est laisser tomber des histoires et des personnages, les rayer, les effacer, les tuer, pour aller plus loin, plus profond avec ceux qui survivent à ce massacre de l’écriture, sans avoir peur du vide, sans avoir peur du « rien ne se passe », il se passe toujours plus qu’il ne le faut. Cette cinéaste a un talent manifeste qui est à son somment dans la scène du bateau. Il fallait étirer la scène putain, la calquer sur le temps réel, se farcir tous les Kéchiche pour acquérir cette maîtrise du temps long, au lieu de se presser pour poursuivre des historiettes à la con et d’aligner des poncifs de téloche, le pire étant une scène de sexe sur fond de feu de cheminée. Non ! On ne fait pas de scène de sexe sur fond de cheminée, c’est interdit. Ça tue tout trouble. Déjà que la scène est hyper hétéro, que le mec (acteur très antipathique, je suis désolé, c’est perso et injuste) n’a pas dit trois lignes de dialogue de tout le film, n’a aucune consistance existentielle, aucun attrait (comment peut-on aimer un type comme ça ?), tu ne peux pas, en plus, foutre un feu de cheminée. C’est paradoxalement la scène de faux sexe sur le bateau qui est la plus troublante, même si elle reste timorée. Il faut le refaire ce film. Effira doit aller tout de suite sur l’île et y rester. Les flash-backs ok, mais sans explication, tu ne donnes pas d’explications. Une fois sur l’île, il faut tout dilater jusqu’au malaise. Plonger l’actrice dans la tristesse la plus profonde, la dépression, sans expliquer.

L’état de tristesse en filigrane continue avec le dernier film d’Almodovar, son meilleur depuis des années, Douleur et Gloire, dont j’adore le titre pompeux, sirkien, mélodramatique en diable. Une auto-fiction sur la perte d’inspiration, les maladies du corps et de l’âme, la drogue, la réclusion dans un appartement musée d’une tristesse absolue malgré les couleurs criardes et écarlates, traversée de souvenirs d’enfances filmées comme des morceaux de rêve lumineux d’un irréalisme poétique. Très rares sont les cinéastes qui ont duré aussi longtemps sans radoter, surtout avec un style aussi reconnaissable, une telle fidélité aux intrigues enchâssées, bigger than life, qui donnent l’impression que la fiction a fait abdiquer le réel, l’a contaminé, soumis à ses règles. Je me rappelle distinctement cette soirée de l’automne 1995, j’étais allée avec une amie voir La fleur de mon secret, dans un Gaumont de l’avenue des Gobelins, je me rappelle l’attente devant la salle et la grande affiche avec ce cœur de roses et la femme qui tapait à la machine en contre-jour. J’en étais sorti bouleversé parce le programme du metteur en scène était de nous bouleverser, il ne s’en cachait pas sous une délicatesse ou une subtilité malignes, et ça marchait avec moi, la réalité à la sortie de la salle était tout à coup étincelante, mais pas avec cette amie qui y resta insensible et la seule remarque qu’elle fit alors était qu’elle s’attendait à mieux de la scène de flamenco vu que c’était un film espagnol. Vingt-cinq ans plus tard, j’éprouvais la même émotion en sortant du Pathé Beaugrenelle dans les rues de la ville luisant d’une pluie dont nous n’avions pas été témoins.

C’est quoi ce début d’année de folie ? Et la suite semble prometteuse, avec un nouveau Kéchiche, un Bellochio, un Refn, le Bong Joon-ho, un autre Effira mis en scène par Verhoeven – l’actrice des années 2015-2020, ami lecteur de 2050, elle aura hélas peut-être sombré dans l’oubli dans trente ans, ou qui sait sera-t-elle à soixante-dix ans l’Isabelle Huppert mid-century.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s