Eloge du politiquement correct

Depuis quelques années, le « politiquement correct » est pointé du doigt comme un des pires maux de nos sociétés, perçues comme constituées en clans victimaires revendiquant chacun un respect absolu de leur statut et limitant dangereusement la liberté d’expression, voire de pensée. Antiracisme, droits de l’homme, antisexisme, antispécisme sont aujourd’hui considérés par tout un pan de l’intelligentsia mondiale comme des travers à combattre, responsables d’une uniformisation mortifère de nos modes de réflexion. J’aimerais ici déconstruire ce mythe d’une suprématie liberticide du politiquement correct puis, en partie par esprit de contradiction, en partie par conviction, redonner, ou donner à celui-ci ses lettres de noblesse.

Je n’ai pas étudié la généalogie du « mal » que serait le politiquement correct même s’il me semble qu’il soit apparu dans les années 1990 au sein des universités américaines. Comme une espèce d’insecte ravageur voyageant dans les valises de touristes négligents, ce serait donc un mal importé. Il me semble que l’un des premiers intellectuels à le pourfendre fut Philip Roth, qui en a souvent parlé sans ses entretiens et a écrit au moins deux livres à son sujet, La Tache et Le Théâtre de Sabbath. Dans le premier, un universitaire américain est accusé de racisme alors que lui-même est un noir… blanc. Cette situation théorique – il n’y a pas beaucoup de noirs blancs – est censée décrire le ridicule de la chasse aux sorcières. Noceur libidinal, sexiste, pervers, dégueulasse, méchant, peut-être assassin, Mickey Sabbath est l’antithèse du politiquement correct, le jouisseur total, une sorte de Harvey Weinstein, qui serait aujourd’hui un banni.

Les critiques du politiquement correct vivent du commerce de l’idée qu’il n’est plus possible de s’exprimer à cause de sa dictature. Que tout ce qu’on dit tombe sous le coup d’une interdiction indignée, d’une levée de boucliers unanimiste, provoquées par la sensibilité de telle ou telle communauté de « victimes ». On ne peut plus dire du mal ni des femmes, ni des immigrés, ni des musulmans, ni des homosexuels, ni des transsexuels, ni bien entendu, mais ce depuis longtemps, des juifs. A ce rythme, on ne pourra dire du mal que des riches car aucune communauté de riches n’ose encore s’affirmer comme victime malgré la haine courante et largement admise dont ils sont la cible et le portrait qu’on fait d’eux d’enfoirés de pourriture (j’ai par exemple lu une critique du film Parasite de Bong Jong-Joo qui affirmait que les riches étaient « par essence » mauvais). Il s’agit au fond d’une dualité majoritaire-minoritaire. Les majoritaires, principalement des hommes blancs de plus de cinquante ans, pourfendeurs les plus vocaux du politiquement correct, reprochant aux minoritaires de vouloir asseoir leur identité au lieu de se fondre dans un ensemble plus normatif, respectueux des valeurs de la majorité. Les critiques du politiquement correct se posent ainsi en victimes de la « bien-pensance » et s’estiment empêchés dans leur liberté d’expression. Sans le savoir, ils rejoignent la collection de communautés victimaires qu’eux-mêmes dénoncent.

Dans les faits c’est totalement faux. Il suffit de regarder autour de soi, la une des journaux, les émissions de télévision, Twitter, les essais à gros tirage, pour réaliser que ceux qu’on entend le plus sont justement les critiques du politiquement correct que je désignerais de manière abusive et non nuancée, mais commode, de « fachos », appellation qu’il faut prendre ici comme une version édulcorée, moins nocive, mois totalitaire de « fasciste », des sortes, pour résumer, de guignols pasoliniens farcesques qui empruntent le langage des fascistes, leur goût de la vocifération, de la vulgarité intellectuelle, de la mascarade et de la désignation de l’autre comme cible méritante de la vindicte d’une plèbe majoritaire abstraite (communément désigné sous le terme de « peuple »). Les fachos font aujourd’hui recette et non seulement leur parole n’est pas proscrite par une prétendue correction, elle est largement recherchée. Ainsi, pendant cinq ans, Eric Zemmour, un des fachos en vue, a-t-il officié tous les samedis sur une chaîne publique, financée par l’état et donc les citoyens. Chaque samedi, il cassait rhétoriquement du musulman, développait des thèses caricaturalement sexistes ou homophobes, quand il ne massacrait pas des personnes venues la peur au ventre vendre un bouquin ou un film avant de repartir humiliées et traînés dans la boue. Dans le cercle plus respectable et moins vulgaire de France Culture, pourtant perçu comme le temple de la bien-pensance de gauche, Alain Finkielkraut introduit chaque semaine dans n’importe quel débat son obsession de l’immigré et des banlieues difficiles, ou alors de l’égalité homme femme. Son cas est intéressant car contrairement à Zemmour, il n’est pas stupide. Il jouit d’une culture littéraire impressionnante, exprime un amour profond pour Proust ou Kundera, a un sens louable de l’amitié, du respect et de l’admiration, et ses prises de position sont tout à fait sensées sur de nombreux sujets. Mais il a des fixettes : l’immigré, la banlieue et dans une moindre mesure la femme. A tel point que cela en devient comique. Il m’arrive de vouloir écouter Répliques car les sujets sont passionnants, mais je suis découragé à la perspective du moment incontournable où par des détours insoupçonnés l’une de ces thématiques sera convoquée. Europe (les invasions de migrants), laïcité (menace de l’islam), politiquement correct (deux émissions pour dire le mal qu’on a à dire du mal des musulmans), langue française (dévoyée par les immigrés), école (qui recule à cause des immigrés), gilets jaunes (immigrés responsables car l’état s’est occupé exclusivement d’eux aux dépens des blancs de souche), tolérance (pourquoi c’est mal, elle nous oblige à tolérer les musulmans), islamophobie, zooms sur des auteurs réactionnaires (Bernanos, Houellebecq), etc. L’autre obsession est le féminisme (la question du père, état du féminisme, la langue française (critique de l’écriture inclusive)). Etonnant du reste, à la fois chez lui et chez sa variante de supermarché (Zemmour), la coexistence de deux haines à l’égard de sujets qui n’ont rien en commun, le musulman et la féministe. J’étais ainsi vraiment heureux de découvrir un Répliques sur Caravage, car il me paraissait difficile d’introduire du musulman dans l’analyse de ce peintre de génie. Mais Finkielkraut a quand même réussi à caser du réactionnaire là-dedans, en arguant, contrairement à son excellent interlocuteur, qu’on ne pouvait comprendre le peintre de David et Goliath sans connaître l’arrière-plan historico-biblico-religieux de son œuvre qui, c’est moi qui ajoute non sans mauvaise foi, exclut de fait l’inculte. Car Finkielkraut est, et c’est respectable, un adepte mystique du savoir, de l’instruction, du gavage, en réaction aux tendances progressistes de la pédagogie pour qui apprendre c’est apprendre à apprendre. C’est ce qui pourrait expliquer en partie son islamophobie, les musulmans de France étant perçus comme refusant le savoir français. Selon lui un lavage de cerveau éducationnel et culturel, une sorte de « nos ancêtres les Gaulois » sous amphétamines à coup de Péguy, de Bernanos, de Barrès, de types comme ça, permettrait de transformer même le plus récalcitrant des mahométans en bon Français docile.

La troisième référence que je prendrais dans l’univers intellectuel des pourfendeurs du politiquement correct est Bret Easton Ellis.Pour être franc, j’ai aimé le très décrié White (lu en anglais, je ne suis pas sûr de la qualité de la traduction). La brillance de l’écriture m’a réjoui et même s’il s’agit d’un essai, même pas d’un essai d’ailleurs, d’une suite décousue de réflexions, j’ai eu l’impression de lire un roman, avec les mêmes sensations que procure ce genre, le même suspense, un roman personnel qui s’étale de manière morcelée, accidentée, sur trente années, qui égrène des films vus, des amis et compagnons rencontrés, aimés, perdus de vue, des appartements habités, quittés, des dîners, des saouleries, bref qui décrit une vie. Je me suis reconnu dans le sens de la vie que son livre dessine en creux, à savoir aimer des gens, voir des films, lire des livres et habiter des villes, tout ce qui en somme nous fait rêver. Ses descriptions de New York, dangereuse il y a vingt ans, colonisée par les riches et les touristes aujourd’hui est vraiment très belle et dans un certain sens triste. Dans combien de romans, films, séries, a-t-on vu le 11 septembre « du point de vue » d’un narrateur qui l’a vécu en direct ou à la télévision. C’est rarement réussi, peu d’écrivains et de cinéastes ayant un talent qui égale celui du réel et, c’est affreux à dire, le talent du réel atteignait ce jour-là son apogée dans la terreur. L’auteur de Moins que zéro consacre une dizaine pages à cette journée ensoleillée et elles sont bouleversantes, quelques scènes, quelques sensations, quelques images, quelques odeurs, pour exprimer, par métonymie, l’horreur. Voici pour le talent de l’écrivain. En revanche l’arrière-plan idéologique est assez bancal. Contre le politiquement correct, Bret Easton Ellis utilise trois familles d’arguments peu convaincants.

La première est une critique assez percutante du conformise, dans la lignée de Moravia / Bertolucci. Il observe le paradoxe du millénial, animal insupportable, et majoritaire, à la fois narcissique, hyper-centré sur lui-même, mais profondément conformiste dans son narcissisme. Je constate ce conformisme à l’œuvre autour de moi dans le décor des magasins, le packaging des produits, les choses « stylées » qu’il faut acheter, la nourriture qu’il faut manger, et ça fait flipper. Pour l’auteur d’American Psycho, le politiquement correct est une autre variante du conformisme, celle qui dicte de penser comme tout le monde. L’argument est à moitié convaincant. En réalité, on a rarement assisté à un tel morcellement des opinions, quasiment au niveau de l’individu. En revanche, il est vrai que les citoyens ou certains d’entre eux évoluent dans des bulles conformistes, du reste politiquement correctes ou pas, et refusent d’entendre les arguments en provenance d’autres bulles. Cela n’est pas propre au politiquement correct, on retrouve des bulles racistes ou réactionnaires, tout autant que bobo et progressistes en fonction du milieu. Dans un monde globalisé, il est étonnant de voir, paradoxalement, dans quelle mesure le milieu géographique immédiat dans lequel nous évoluons (un quartier, un rond-point, un village), structure nos modes de vie et de pensée, les réseaux sociaux se chargeant ensuite d’interconnecter ces îlots d’homogénéité idéologique.  

La deuxième famille d’arguments de Bret Easton Ellis gravite autour de la perte de la liberté d’expression sous l’hégémonie « libérale » (dans le sens américain de progressiste). C’est totalement faux. Trump est quand même président des Etats-Unis, élu après avoir dit les pires conneries, insulté les femmes, les Mexicains, les musulmans, les pays trous du cul du monde, et il reste populaire, et il continue jour après jour à nous servir des pensées profondes et nuancées. Certes tous les intellectuels ne font pas la courbette devant lui mais il reste vertigineusement libre de s’exprimer, en poste malgré plus de vingt accusations de harcèlement sexuel et un comportement digne d’un gangster largement documenté, y compris par lui-même. Tout dans nos sociétés et son contraire peut être dit. Seul l’anti-antisémitisme ne peut être critiqué, chose qui semble accepté sauf par quelques tordus aussitôt bannis et réduits à des statuts de pourriture par des fatwas unanimistes. Le rapport entre les intellectuels et l’antisémitisme est impossible à analyser car toute analyse peut tomber sous le coup de la loi, et le plus prudent, le plus pragmatique dans ces circonstances, est d’accepter que le sujet soit un sujet à part et de ne pas s’en approcher. Il n’y aucun problème à critiquer, comme beaucoup d’intellectuels le font, l’antiracisme, ou la critique de l’islamophobie. Il semble aussi plus prudent d’accepter que la shoah détienne le monopole du crime contre l’humanité – parler de crime contre l’humanité à propos d’autre chose est perçu comme une atteinte à l’unicité de la shoah et c’est un terrain extrêmement glissant dont par exemple Macron candidat avait fait les frais. Pour le reste, l’on peut absolument tout dire, émettre toutes les vérités et contre-vérités le plus impunément du monde, personne ne vérifiant de toute façon la véracité de ce que l’on dit, et même dans l’hypothèse peu probable d’une telle vérification, celle-ci a zéro chance de connaître le moindre retentissement médiatique, les foules étant plus sensibles aux mensonges tonitruants satisfaisant leur haine de l’autre qu’aux analyses factuelles déconstruisant le mensonge et nécessitant de la réflexion pour transcender les émotions primaires qui sont notre drogue quotidienne. Des business entiers ont été bâtis autour de ces émotions primaires qui font que nous sommes devenus virtuoses dans leur registre alors que la réflexion, c’est plus ingrat, et progressivement nous nous en déshabituons.

La troisième famille d’arguments de Bret Easton Ellis est une critique de la victimisation et des politiques identitaires. Des groupes se définissent comme victimes et refusent toute critique dont leur identité serait la cible. Nous sommes dans une société d’enfants couvés qui ne sont jamais passés au stade adulte et refusent d’accepter le monde tel qu’il est, violent, injuste et mauvais. On peut aisément formuler l’exact opposé et arguer que c’est en tant qu’adultes que ces groupes organisés défendent leurs intérêts au lieu de se laisser faire comme des enfants.

Il est étonnant qu’en dépit d’une telle représentation médiatique (par exemple Zemmour), intellectuelle (Roth, Finkielkraut, Bret Easton Ellis) et politique (Trump et ses minions dans différents pays) du politiquement incorrect le plus déchaîné, qu’à une époque où le racisme ou à tout le moins l’anti-antiracisme est largement accepté sinon célébré comme une valeur identitaire d’un occident « millénaire » menacé par des hordes de barbares migrants venus détruire sa « culture », son « identité » (dont personne ne sait à quoi elle renvoie, tellement celle-ci est fragmentaire), il y ait encore des gens pour se plaindre du politiquement correct.

Je vais donc logiquement en faire un éloge. Pour trois raisons.

La première tient du vocabulaire. Je trouve que le mot de « correct » est beau. Il véhicule des valeurs d’une qualité rare : le mesure, l’honnêteté, la véracité, la précision. Je me rappelle le plaisir éprouvé quand ma réponse était « correcte » en mathématiques, la satisfaction qui découle de relations avec des gens « corrects », l’exercice même de correction d’un devoir, de l’orthographe, d’une affirmation. J’aime de ce mot l’absence d’emphase. Je préfère « il a été correct » plutôt que « il a été admirable », car dans le rapport à l’autre, la correction n’introduit aucune supériorité, elle est égalitaire. C’est le juste ce qu’il faut, l’absence d’exagération. L’association de cette notion de correction à celle de politique est extrêmement puissante. Le politique régit la vie dans une cité et compte-tenu de la complexité (identitaire, intellectuelle, caractérielle) de la cité, être politiquement correct exige un effort considérable. Il est très facile d’être politiquement incorrect, « les Roms sont des voleurs », n’importe quelle personne stupide peut faire ce constat en les observant voler les touristes sous la Tour Eiffel. Il est beaucoup plus complexe de comprendre le contexte de leurs agissements, de l’inscrire dans une histoire, de la nuancer par l’individuation, de décortiquer les modes de fonctionnement aboutissant à ces vols.

La deuxième raison tient de la morale. Il y a dans la correction politique de l’altruisme. J’ai toujours été minoritaire dans les différents pays où j’ai vécu. Je pense qu’il serait juste de dire que je n’appartiens à aucune culture et à toutes à la fois. Je suis en ce sens « cosmopolite » ou « apatride », autant de gros mots dans la bouche des fachos. J’ai souvent été la cible de remarques politiquement incorrectes et je n’ai jamais aimé cela. Je n’ai jamais réussi à me dire ce n’est pas grave, c’est la liberté d’expression de l’autre. Tout simplement parce que ces remarques me refusaient toute consistance ontologique ou, pour le dire plus simplement, elles faisaient que je n’existais pas en tant qu’individu, j’étais réductible à une seule chose, une supposée appartenance identitaire qui définirait univoquement qui j’étais. Pour utiliser des termes à la mode, j’étais essentialisé, mon unicité existentielle était contestée. Je n’étais rien. Ce n’est pas tant le fait d’être rien qui me faisait souffrir, car ce fait était manifestement faux, mais le constat que la personne en face de moi, un semblable, pouvait en arriver à me réduire à rien et à exprimer cette réduction de manière agressive, voire jouissive, comme si la résurgence d’une sorte de haine première, permise par son statut, l’excitait. C’était le constat à moitié naïf, à moitié épouvanté, de l’absence totale d’empathie et de la jouissance que l’autre éprouvait à me néantiser. Je prends un exemple de la vie courante qui ne me concerne pas directement. On entend tous les jours soit sur le mode de l’affirmation soit sur le mode de l’interrogation « l’islam est-il compatible avec la république ? ». Je m’imagine musulman intégré en France, vivant tranquillement en famille, payant mes impôts, en gros faisant partie de l’immense majorité des musulmans, comment reçois-je cette remarque ? Comme l’affirmation de mon inexistence. Je n’existe qu’en tant que problème, qu’en tant que grain de sable dans la compatibilité avec un concept, celui de « république ». Je ne peux même pas me défendre avec les mêmes armes globalisantes. Si je dis que les Français sont des racistes, on criera à juste titre au scandale et je pars perdant contre ceux qui détiennent le monopole de la liberté d’expression, les blancs majoritaires. En réalité, la dialectique est plus complexe que la dualité majoritaire-minoritaire. Il s’agit plutôt d’une matrice deux par deux. Sur l’axe horizontal, la dimension minoritaire-majoritaire, sur l’axe vertical, la dimension dominant, dominé. Cette dimension n’est nullement financière. Les gilets jaunes et les analystes du phénomène se trompent profondément en parlant de fins de mois difficiles, de frigos vides. Elle est culturelle. Dans ses œuvres et dans Les années en particulier, Annie Ernaux nous donne une analyse percutante de cette dimension. Ses parents n’étaient pas « pauvres », ils étaient culturellement dominés. Transfuge de classe, elle n’est pas devenue « riche » (juste aisée, mais c’est accessoire), mais culturellement dominante. Elle voyait les films de Bergman, lisait Proust, voyageait, quand ses parents restaient dans leur café épicerie et se délassait devant Fernandel. Donc dans notre matrice, les gilets jaunes sont les majoritaires dominés, les musulmans les minoritaires dominés, les homos, juifs, féministes, transsexuels, etc. les minoritaires dominants et les bourgeois blancs les majoritaires dominants. En utilisant le politiquement correct comme une arme, les minoritaires dominés comme les musulmans en France peuvent s’en sortir en accédant au statut de minoritaire dominant. C’est le seul moyen de s’en sortir. L’université, l’art et la création de concepts défensifs comme l’islamophobie. L’argent, la réussite sociale ne sont que des premiers pas vers la domination culturelle. Cette séquence argent puis culture est très bien analysée dans Le monde d’hier de Stefan Zweig pour les juifs de l’Empire austro-hongrois, mais nous la voyons à l’œuvre avec les milliardaires français de nos jours dont la fortune aboutit inéluctablement à une fondation. Pinault s’en sort grâce à Venise. Niel reste une personnage « peu recommandable » car il n’est pas passé au stade de l’art, malgré ses milliards, les entreprises qu’il a construites, les écoles, les centres d’affaires, je mets au défi quiconque de trouver un article de journaliste qui n’évoque pas son passé dans le minitel rose. L’école qu’il a créée, ouverte à tous, n’est pas suffisamment élitiste (elle l’est en réalité d’une autre façon que nul ne comprend, c’est technique) pour le faire accéder au statut honorable d’art. Les musulmans de France sont à mon avis sur une bonne voie. C’est peu connu du bourgeois, mais le rap exerce une certaine domination du monde musical, et l’anti-islamophobie fait des progrès. C’est plus compliqué pour les gilets jaunes qui ont choisi l’arme de la violence qui ne mène à rien et n’ont pas réussi à créer une conscience de classe victimaire (une sorte de concept anti-plouc qui pourrait les positionner en victimes identitaires). Ils cassent trop, votent Le Pen et s’enlisent dans leur case de majoritaire dominé. En cela leur statut de majoritaire ne les aide pas. Le politiquement correct est donc une arme pour faire évoluer les minoritaires du statut de dominé au statut de dominant et cette évolution est socialement bénéfique, car l’évolution est génératrice de culture, de richesses, alors que le confinement dans le statut de dominé est générateur de fascisme ou de violences.

La troisième raison enfin tient de l’intelligence. Être politiquement correct suppose de réfléchir. De nuancer, de vérifier les chiffres, de dépasser son émotion pour exercer sa réflexion. C’est un travail. Il est évident que les migrants posent un certain nombre de problèmes en Europe. Le politiquement incorrect nous permet de dire « les migrants sont un problème ». Le politiquement correct, en s’imposant la contrainte de l’interdit, oui de l’interdit, de cette affirmation, nous pousse à la déconstruire, à analyser la nature des problèmes que les migrants posent, et ce faisant à envisager des solutions, à identifier des opportunités. Hannah Arendt a analysé le statut des apatrides de la première guerre mondiale et la manière dont il avait contribué à l’apparition de régimes totalitaires. Ses descriptions résonnent avec la situation actuelle des migrants. Le politiquement correct, en interdisant les affirmations à l’emporte-pièce, nous ouvre à de tels parallèles historiques et aux leçons que l’on peut en tirer, nous pousse à aller au fond des choses. Par nature globalisante, définitive, l’incorrection politique va voir dans ces nuances, dans ces antithèses de la thèse, une menace, et va tout faire pour se fermer à ces nuances, se retrancher dans l’univocité, car seule elle peut être valorisée comme « incorrecte ». Les tenants du politiquement incorrect déguisent leur posture simpliste – l’autre comme un mal et désigné comme tel sans nuances – sous la valeur du courage. C’est une question d’appréciation : est-il courageux de suivre ses penchants premiers et refuser la nuance sous le prétexte d’une fidélité à des « convictions » ? Ou est-ce simplement de l’obstination ? Voire de la bêtise ? Certes, ici ou là, on empêche tel ou tel de prononcer un discours dans une université, on s’émeut de tel ou tel tweet ou petite phrase assassine. C’est principalement ce qu’on reproche, quelques anecdotes d’empêchement de la liberté d’expression dont les cibles sont des personnes qui se répandent par ailleurs dans les média et utilisent ces empêchements mêmes pour augmenter leur temps de parole et en faire des tonnes sur leur victimisation. Ils ne sont pas muselés, soyons clairs, ils n’ont tout simplement pas accès à l’exhaustivité des tribunes. De la même manière qu’il est peu probable de voir, dans les colonne de Valeurs actuelles, un magazine facho en France, des analyses des vertus de l’immigration ou de la théorie du genre, il faut peut-être accepter que d’autres forums soient rétifs à des discours pourfendant l’une ou l’autre. Ces dérives du politiquement correct sont critiquables mais à supposer qu’elles soient inévitables, je m’en satisfais car les vertus sont incommensurablement plus importantes. Elles sont vitales.

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