Tout a commencé à l’automne 2014. Une belle journée de novembre si mes souvenirs sont bons. De celles qu’on apprécie d’autant plus qu’elles sont comptées avant la disparition du soleil pour plusieurs mois.
Nous sommes assis à la terrasse du Tourville, place de l’Ecole Militaire. Avons fini de déjeuner, traînaillons, le visage offert au soleil, cernés de tasses de café solidifié.
Paul, un copain qui passe par là, s’assoit quelques minutes à notre table. Paul, c’est le genre de mec qui apprécie la vie ; qui vit et, en simultané, commente tous les plaisirs qu’il prend à le faire. Il nous raconte qu’il est à Paris tout à fait exceptionnellement. Chaque vendredi soir, il file à Houlgate, en Normandie, à l’Ouest de Deauville. C’est son kif, il a l’impression de s’accorder de minuscules vacances pendant lesquelles il égrène goulûment les plaisirs de la mer, de la pluie, des feux de cheminée, de l’alcool, des dîners entre copains. Il raconte tout ça avec des étoiles dans les yeux, une verve panthéiste, les mots se bousculent pour se faire une place dans ses phrases effervescentes.
Après son départ, un silence pensif s’installe.
Je regarde ma femme et lui fais, faut qu’on achète un truc en Normandie, c’est pas possible. Je ne sais pas ce qui me prend. Je ne suis pas du tout impulsif comme mec, en général je soupèse la moindre microdécision de ma vie. Jusqu’à la paralysie. Mais là, je suis sûr de moi.
Elle me dit ouais ok. Et on oublie.
Mais quelques semaines plus tard, l’idée revient à la charge. Elle persiste. S’incruste dans mon esprit. En février 2015, j’appelle deux ou trois agents immobiliers du coin, du pays d’Auge comme on dit. Je leur donne un tout petit budget, proportionnel au petit plaisir auquel j’aspire, ben oui pour rien, je veux une petite maison pour rien quoi.
Durant les semaines qui suivent, nous en visitons de nombreuses, des maisons, plus laides les unes que les autres. Vraiment tartes. Sans doute le budget. Des pavillons, des fermettes, sur des départementales, des espèces de terrains vagues boueux, des trucs vraiment déprimants, très loin du récit idyllique de Paul. Et des gens bizarres. Des cahutes déglinguées dans lesquels pourrissent des nonagénaires atrabilaires. Un type qui a enterré sa piscine pour se venger de sa femme, là, là, il nous assène, il y a une piscine sous terre je vous dis. Et il augmente le prix à cause de sa piscine fictive. Un couple gay se sépare devant nous, nous assistons à la scène de rupture, à la fin d’une merveille histoire d’amour, ils vendent en même temps, genre en total synchronisation.
Nous passons plusieurs week-ends dans le coin et séjournons une fois aux luxueux manoirs de Tourgéville. Une offre de basse saison que nous saisissons. Je nage avec mon fils dans la piscine et rencontre une charmante dame, elle se présente, voilà, elle est la sœur de Claude Lelouch, ancien propriétaire des lieux. Elle me demande ce que je fais là, j’explique, elle m’apprend – elle est vraiment exquise – ben que justement Claude vend sa maison à Tourgéville, une maison incroyable, circulaire à ce qu’il paraît, où il a écrit de nombreux scénarios. Elle m’invite à le visiter. Oui, oui, je dis, je suis cinéphile, pas forcément – ça je ne lui dis pas –inconditionnel de Lelouch, mais ce serait marrant, insolite. Elle me dit oui mais il faut savoir que c’est 4. 4 ? 4 hectares ? je demande, très à l’aise avec cette unité de surface que je côtoie maintenant de près. Non, millions, qu’elle fait. Ah oui, ah non, c’est légèrement au-dessus de notre budget, je précise, je ne souhaite pas lui faire perdre son temps à Claude qui vient de rentrer d’Inde où il a tourné un chef-d’œuvre avec Dujardin. Claude possède maintenant une maison à Villers-sur-Mer, la ville juste après Tourgéville, avant Houlgate et Cabourg, avec vue sur les vaches noires (je comprendrai plus tard qu’il s’agit de roches noires disposées par la tectonique des plaques sur la plage beige et que le destin me fera courir entre elles les matins brumeux de marée basse).
Vers avril, nous n’avons plus trop d’espoir. Nous avons fait le tour des maisons pourries, quand apparaît celle de Villerville. Villerville est une ville très bien placée entre Honfleur et Tourville. La maison est petite, tout en bois exotique. Donc « atypique ». Construite par un charpentier qui y habite. Notre entourage nous en dissuade. Maison en bois, en Normandie, non mais ça ne va pas la tête ? C’est humide la Normandie. Ma femme est moins amoureuse de la maison que du charpentier, un type au charme fou, sorte d’acteur américain dans un film d’évasion naturaliste, dans la lignée de Henry David Thoreau. Il a conçu chaque détail de la maison cabane avec un soin poétique. Tout est parfait. A sa place. Harmonieux. Le salon complètement vitré est entouré de jardins, le charpentier explique avoir posé l’intérieur en pleine nature. Vivre dedans dehors, il appelle ça. Dans un coin, un piano à queue au milieu des arbres, où l’on s’imagine jouer du Chopin les soirs d’automne (ce qui nécessitera au préalable d’apprendre à jouer de l’instrument en question). Du lit, on peut admirer les arbres s’épancher et se balancer dans une verrière en hauteur, comme en rythme avec une musique céleste. Parfois, du plafond, sortent des échelles providentielles qui mènent à des cachettes sous les combles. Ma femme s’éternise dans la cave dont elle admire chaque détail de l’agencement. Plus bas, on découvre un jardin japonisant pour la cérémonie du thé. Ce n’est pas une maison, c’est un poème. Mais cela n’est guère visible dans les photos et il faudra quand même vernir le bois tous les trois ans. Pas pratique la poésie. On décide de ne pas l’acheter, non sans regret.
Et puis un jour, l’agent nous présente un premier truc qui provoque le « coup de cœur » qu’on nous demande de guetter (« alors, vous avez eu le coup de cœur ? » : question angoissante quand on ignore ce que c’est et que pour seul indice on nous dit : vous verrez, on le reconnaît tout de suite quand il survient, le coup de cœur). Le truc le plus disproportionné qui soit. Une toute petite maison avec trois chambres en enfilade, mais sur 10 hectares. Non constructibles. En pente. Une immensité. Le paysage de la maison est sublime, infini, et il est à portée de budget. Traversé par un putain de ruisseau. Un vrai ruisseau doté de murmure de ruisseau. Posséder toute cette terre, toute cette splendeur, tout ce ruisseau qui murmure en continu, me transporte, me terrasse presque. Notre paysage, le nôtre, tu comprends ? Notre terre. Notre patrie. Au milieu de cette contrée, un trou fait rêver à la future piscine. Je m’imagine aligner les longueurs au milieu et au ras d’un océan de verdure.
Oui bon, ma femme met son véto. Elle est ridicule ta maison riquiqui au milieu d’un continent, qu’elle dénigre. Sur une route passante qui plus est. Bref, on décline.
Et puis advient une autre maison, la bonne. Coup de cœur immédiat, on le reconnaît, c’est bien ça, non, on l’a eu là non, le coup de cœur, tu l’as senti toi aussi, tu l’as reconnu, oui hein ? Un terrain de 1,5 hectares, une maison de bonne taille, ce qu’il faut de charme, les proportions sont correctes. On soumet une offre.
Ce jour-là, nous rendons visite à Paul, celui du Tourville, dans leur maison à quelques minutes de là. Nous les surprenons en plein déjeuner avec des amis, vers la fin, quand les commensaux sont bien éméchés et incohérents, la table un champ de ruine. Paul est au summum de son amour de la vie. Il regarde tout, autour de lui, avec amour, avec appétit. Comme si le monde, le cosmos étaient des denrées comestibles. Goûteuses au surplus. Il mange avec amour. S’allume une cigarette et en aspire toute la fumée avec amour. Il est de ces personnes qui savent être heureux de simplement être. Ses enfants se meuvent au sommet d’un tilleul, dans une cabane qu’il a construite, trois fois rien. J’ai l’impression d’être dans un film de Sautet, au milieu d’années soixante-dix insouciantes, avant l’invention des objets du malheur, de la technique. Pas le Sautet ténébreux de la mort qui rôde, des tracas qui s’annoncent, des couples qui ne s’aiment plus, pas le Sautet de Piccoli en somme, celui d’un Montand qui malgré tout, avant l’infarctus et même après, garde la pêche, le Montand qui même au milieu des catastrophes prépare un dessert aux pommes à sa fille, Adjani, dans Tout feu tout flamme.
On va à la plage ? conclut Paul, allez !
A propos de Sautet, notons que maison de campagne est un sous-genre du cinéma français et même mondial. Une mère qui décède, les enfants qui se retrouvent dans la maison pour la liquider, l’inventaire des souvenirs d’enfance qui vont partir sur ebay, les ressentiments, les projets divergents, le fils qui veut le fric de la baraque – mais il n’est pas mauvais au fond, juste criblé de dettes –, l’autre qui veut la garder et accuse la fratrie de brader son enfance, de trahir la mère, idéalement Deneuve, dont ils regardent les photos, jeune, les jours d’été. Promenade dans la forêt où pendant un court intermède, frères et sœurs renouent avec leur complicité d’antan, avant de s’écharper encore et toujours autour de ce qui fait nos vies d’adulte : le fric. Un genre créé par Tchékhov avec La Cerisaie.
Le vendeur de « notre maison » est compliqué. Très français (avec une chevalière même), mari d’une très japonaise dont on comprend qu’elle ne la supporte plus la Normandie, le climat, tout ça, et puis il se dit qu’un chevreuil l’aurait mordu. La négociation est compliquée.
Mais on y arrive.
Je ne sais où je trouve l’énergie. Dans ces dix minutes passées avec Paul ? Dans des souvenirs d’enfance d’étés pagnolesques passés à la montagne ? Aucune explication rationnelle ne justifiait de contracter un prêt bancaire, de subir le parcours administratif imposé par la Banque. Peut-être un masochisme de bourgeois blanc taraudé de culpabilité.
Nous faisons de la « diligence » sur la maison. Avons convaincu l’agent – qui nous prend pour des malades – d’y passer une journée entière pour inspecter les bruits éventuels. Nous n’identifions aucun de ceux qui apparaitront plus tard, sans doute à cause d’une mauvaise configuration des vents ce jour-là. Nous avions peur des vaches des champs voisins, avions étudié à fond le comportement social de cette bête, qui se révélera la plus pacifique qui soit.
Et puis comme ça un jour, on se retrouve devant un notaire à Pont-L’Evêque. Signons tout un tas de papiers. On nous félicite. La maison est à nous maintenant.
Je me rappelle cette journée de septembre où nous avons pris possession des clés. Les désormais anciens propriétaires vidaient encore les lieux. Leurs deux adolescents, très beaux, marchaient dans le parc accompagnés d’un chien. Leur dernière promenade. Sur la cheminée, il y avait des photos d’eux, enfants. Je ne pus m’empêcher de penser à cela avec une sorte de mélancolie prémonitoire, au futur antérieur, au jour où on vendrait, quitterait les lieux. Je suis un nostalgique maladif. Toute perte me met dans un état de profonde mélancolie.
La Volvo des anciens propriétaires s’éloigne. Ils ne se retournent même pas. Disparaissent dans les feuillages. Le bruit du moteur s’estompe dans la campagne.
Notre premier objectif était d’accueillir des amis à Noël, trois mois plus tard. Le temps de quelques travaux et de meubler. Nous faisons connaissance avec des représentants de l’artisanat local, charpentier, terrassier, jardinier, plombier. Tous différents mais arborant le même sourire ironique face au blaireau parisien qui découvre la campagne avec une naïveté à se péter des barres. Meubler fut un véritable plaisir, nous sommes tombés sur un excellent décorateur qui ne vendait pas des meubles en fait, mais un style de vie à la campagne dans lequel il plaçait ses canapés au bon endroit. Ma femme alla même à Anvers (en Belgique, pas le métro) pour acheter à moins cher une table vue chez Conran shop. Bref, le tout prit forme et nous rendit heureux du résultat.
Nous nous installâmes. Les enfants étaient petits et ils mirent des posters « Home of Happiness » un peu partout. Ils sautèrent ensuite sur le trampoline.
Nous réussîmes à le faire notre réveillon de nouvel an sur place. Il manquait juste le piano de compétition Falcon (pour la cuisine, pas Chopin). Nous réchauffâmes tout sur des réchauds électriques. Ça faisait camping, c’était convivial.
Une maison, c’est comme un personnage de roman. Ou un être humain en vrai. Ça a un caractère, des humeurs, des hauts et des bas, des crises. Nous les découvrîmes au fur et à mesure. Nous n’eûmes pas de catastrophe mais une liste assez longue (5 à 6 par an je dirais) de petits problèmes récalcitrants, avec un élément en particulier, le plus récalcitrant de tous, le plus indocile : l’eau. Plusieurs fuites, dont une très onéreuse, l’eau de la chasse qui fuit et une facture de 700 euros renégociée à 300 ; une autre difficile à localiser. Après quelques tentatives infructueuses, je fis appel au plombier historique de la maison comme à un médecin de famille.
Monsieur Bouchet est un phénomène. Je ne comprends absolument pas ce qu’il raconte. Ses hypothèses en fait de plomberie n’ont aucune logique cartésienne et quand il débarque, il ne fait absolument rien. A part pester beaucoup. Mais par des détours insoupçonnés, c’est toujours lui qui trouve la solution au problème inextricable. Dr House de la plomberie. Autre caractéristique : il est gratuit. Ne réclame jamais son dû, il faut le relancer à plusieurs reprises pour le régler. A chaque fois, il dit, ah mais chais pas, après. L’argent, ça l’emmerde. Pas numérique non plus, Bouchet. Affirme ne pas comprendre la technologie du SMS, sauf qu’il répond parfois aux SMS voire aux mails, mais avec beaucoup de concision, « OK », « oui », « non ». A mes tartines ampoulées, regorgeant de subordonnées, pullulant de formules de politesse, « j’espère que vous allez bien par ces temps difficiles et incertains », de circonstance, « joyeux noël en espérant que vous ayez passé un réveillon aussi agréable que familial », de conclusion « bien à vous », pour toute réponse, Bouchet écrit : « OK ». Monsieur Bouchet conduit des voitures de sport, genre Abarth, rallye des années 1980, Paris-Dakar. Il débarque en Abarth, pot d’échappement trafiqué, allant d’un dépannage à l’autre, je dépanne, je dépanne, qu’il dit, il inspecte mon dégât, me raconte des trucs imbitables, m’emberlificote avec des histoires de tuyaux, de clapets, de siphons, des siphons partout, partout, dans cette baraque, de coudes, ah les couches, des flexibles, des machins, des trucs, et puis il monte dans son Abarth et il s’en va. Il promet toujours de passer en fin de semaine, ou en début de la prochaine, jamais en milieu de semaine, il n’aime pas ça, les milieux de semaine, et en général il ne repasse pas. Parfois il a des tragédies, des morts dans sa famille, des hécatombes, des maladies soudain très graves. Ah mais je ne peux pas passer, Monsieur Parisian, qu’il dit… Mais pourquoi encore Monsieur Bouchet ? Mon père, c’est qu’il est mort, les condoléances, tout ça, je suis très pris… Son père meurt très souvent. Parfois, il est à Evreux, putain c’est où Evreux, je me dis, moi, ah non, pas possible, je suis à Evreux, qu’il répète, grave. Mais je reviens toujours vers lui, comme un drogué vers son dealer, un névrosé vers son psy, parce que je sais que par un cheminement des plus inattendus, grâce à ses passages successifs et furtifs, il va finir par la trouver, la panne. Sauf que même quand il trouve, il ne parachève pas son travail, il y a toujours un truc qui reste en suspens, qui pendouille, c’est le maestro du suspens, le virtuose de l’inachevé, des trucs pour après, pour lesquels je devrais le relancer, le poursuivre encore et toujours, m’insérer entre les massacres dans sa famille, les cancers, ses autres chantiers, les autres dépannages pour trouver un moment où l’Abarth pourra se faufiler entre les fuites et les cadavres et parvenir jusqu’à moi. Ma femme prétend qu’il me mène en bateau le Bouchet, qu’est-ce qu’il t’a encore baratiné qu’elle me demande quand la voiture de rallye s’enfonce dans le chemin forestier qui mène à la sortie. Et moi, je défends sa cause au Bouchet, je dis écoute il est comme ça mais au bout du compte, il trouvera, il trouvera je te dis.
A contrario, j’ai trouvé un électricien des plus fiables. Un jeune, probablement gay, jean moulant, manières efféminées, petite voiture rouge. Monsieur Fleuve il s’appelle. Fleuve est le virtuose du SMS, il répond du tac au tac, dans la seconde, il doit avoir sa tête dans son portable en permanence, il intervient tout de suite mais contrairement à Bouchet ne touche absolument à rien. Il a une équipe pour ça. A compris les bienfaits du capitalisme. Bouchet, il a des mains caleuses, calcairisées, des mains sales de dépanneur. Fleuve lui a les mains manucurées d’envoyeur de SMS. Aussitôt sa tâche acquittée, Fleuve m’envoie une facture électronique par SMS et demande un paiement instantané par Lydia, un application de virement inventé par une start-up de la start-up nation de Macron.
Mais Bouchet lui, malgré ses mains caleuses, a une conscience professionnelle. Quand je subis une fuite le dimanche, il débarque dare-dare. Les dimanches, il roule en Abarth japonaise, un modèle méconnu de rallye, genre Subaru, avec, à ses côtés, sa dame, ou une dame parmi tant d’autres. Il est différent les dimanches, Bouchet, luisant de propreté, dans une veste en cuir vieilli, les cheveux gominés, des airs de bad boy d’un film français du réalisme poétique des années 1930 qui s’apprête à aller au bal musette. Alors, Monsieur Parisian, qu’il m’interpelle, un sourire narquois aux lèvres, qu’est-ce qui nous arrive encore ? Ben… je ne sais pas, monsieur Bouchet, il y a cette fuite là… ma femme est inquiète (je mets tout sur le dos de ma femme qui lui lance des regards noirs, tandis que moi, il sait que je suis le dindon de la farce). Il examine… Ben oui, c’est ça, j’en étais sûr, qu’il diagnostique sur-le-champ. Vous avez trouvé ? je fais, admiratif. Ben oui, c’est évident, venez voir, qu’il m’invite, il me montre tout un amas de tuyaux inextricables, un enchevêtrement indébrouillable de cuivres et de flexibles. Vous voyez là ? qu’il me montre. Où, là ? je fais en promenant un regard angoissé sur les tuyauteries imbriquées à la recherche d’un « là » précis. Ben là, là ! Oui… je concède, sans conviction. Ben voilà, qu’il conclut, expéditif, c’est le clapet, c’est tout, le clapet qui ne rentre pas dans le siphon. C’est pas plus compliqué que ça. Il passe à la simulation gestuelle. Vous voyez ça, qu’il élabore, en tordant son index et le regardant fixement, c’est le clapet, on est d’accord, et ça, qu’il poursuit en simulant un orifice avec son autre main, c’est le siphon. Il faut qu’ils s’imbriquent ! Et ? je fais, dubitatif… Ben, ils s’imbriquent pas, c’est tout, c’est pas plus compliqué que ça. Mais… on peut trouver une solution à ce problème ? Parce que ma femme est vraiment très soucieuse. Ah non ! pas aujourd’hui, ça non, je dois passer en début de semaine, ou en fin de semaine. Il n’y a absolument rien à faire ? Non, non, mais regardez, je vous le prouve, si je ferme le clapet (il touille un truc en pestant bordel de Dieu), ça va s’arrêter tout de suite vous allez voir… Ah non ! ça s’arrête pas dis donc, c’est pas ça alors, qu’il fait, dans un revirement stratégique inattendu, changeant d’avis illico. Mais c’est quoi alors ? Alors là, franchement, Monsieur Parisian, je ne sais pas du tout. Mais ne vous inquiétez pas, je passe en début de semaine. Oui… pour sûr, en début ou en fin. Bon, belle journée hein, qu’il change de sujet, c’est beau quand même la Normandie, non ? Avouez ! Oui, très beau, je concède… Bon, c’est pas tout mais je dois y aller moi, qu’il fait, en me montrant sa dame qui s’impatiente dans la Subaru… Hein ! Monsieur Parisian, ne vous inquiétez surtout pas… En sortant, il fait tout pour éviter ma femme.
Il faut quand même dire que Bouchet m’a sauvé la vie. Une fois, excédé par ses débuts et fins de semaine fictifs, et son père qui qui est mort pour la dixième fois, j’ai osé. J’ai fait appel à la concurrence. Un plombier extrêmement fiable, opérant par SMS, recommandé par Fleuve, Monsieur Lescrot, qu’il s’appelait. Lescrot a débarqué avec son apprenti, qu’il m’a présenté dans les formes et tout, c’est mon apprenti, voilà, ce dernier ne disait rien, très déférent, l’air un peu idiot, il en imposait Lescrot. Très observateur aussi, il m’a rapidement examiné comme ça et tout de suite catégorisé dans la case : dindon de la farce. Nul n’est plus sévère envers un plombier qu’un autre plombier. Lescrot était outré, hors de lui. Mais c’est quoi ce travail, mais qui vous a fait ça ?! Regardez-moi ça, regardez, ah mon Dieu, franchement Monsieur Parisian, en vingt-trois ans de carrière, je n’ai jamais vu ça, jamais. Regarde, regarde, qu’il faisait à son dadais d’apprenti qui dodelinait de la tête, tu vois ça ? On voyait que l’apprenti ne comprenait rien, mais nonobstant il dodelinait de la tête. Je ne vous cache pas que c’est un gros chantier que vous avez là Monsieur Parisian. Ah bon ? je fais, catastrophé. Ah oui, très gros ! très, très gros. Quelques jours plus tard, je reçois un devis de 17 000 euros. 17 000 nouveaux euros ! Je dois avouer que j’hésite. Je veux en finir, je confiai à ma femme, au bout du rouleau, en finir tu comprends. Mais tu es sûr ? ça m’a l’air excessif ! Où va-t-on trouver tout cet argent ? Ben, je pensais à tes bijoux, tu sais… tu ne les portes pas de toute façon… et puis, on prendra un prêt… on va s’en sortir, tu verras, on va s’en sortir, ensemble, en étant plus forts ensemble… Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé. Une préscience ? De la télépathie ? Un ange gardien ? Quelle que soit la cause, mon iPhone a sonné. « Monsieur Bouchet, plombier Villers ». Dites-moi Monsieur Parisian, qu’il entre dans le vif du sujet sans s’embarrasser de salamalecs superfétatoires, oui bonsoir Monsieur Bouchet je fais, j’espère que vous allez bien par ces temps incertains … oui, oui, bon… dites-moi, je devais bien passer voir votre fuite moi en début de semaine. Eh bien, he vais passer demain, je vais vous régler ça.
Je n’ai pas de mots. Les larmes me montent aux yeux. Ma vie défile en accéléré. Ça va ? s’enquiert ma femme. Il va passer… il va passer je te dis… Qui va passer ? Bouchet, Bouchet il va passer. Demain. Demain…
Le lendemain est une des plus belles journées de ma vie. Je catégorise les journées en deux ensembles : les journées à micro-événements négatifs, où tout se passe mal, et celles à micro-événements positifs, où tout se passe bien. Je les reconnais dès le réveil, tout de suite, micro-événements négatifs, micro-événements positifs. Ce jour-là, c’est indéniable, cela ne fait aucun doute, appartient à la deuxième catégorie. Sixt me fait cadeau d’un quadruple upgrade – chose très rare, on a déjà vu des triples upgrades, mais des quadruples, pas vraiment à ma connaissance – et me catapulte de l’Opel Corsa réservée à une Audi A5 coupée de cinq mètres de long mais avec deux portes. Ce n’est pas une voiture, c’est ni plus ni moins qu’une œuvre d’art. Les deux heures dix de route sont uniformément vertes sur Google maps ; je goûte à cette fluidité dans un état d’extase et l’habitacle insonorisé, bercé par de la musique classique et les bruitages exquis issus du génie mécanique allemand. La voiture est quasiment autonome, elle accélère, décélère, change de voie, me donne des ordres, freine, à son gré, je ne m’occupe de rien. Les micro-événements positifs se succèdent ainsi. C’est une journée de printemps éblouissante – je revois Bouchet me dire : c’est beau la Normandie, avouez que c’est beau – et le cerisier est en fleurs. Il suffirait de mettre une pancarte « Paradis » sur le portail de la maison et tout le monde s’y croirait. Bouchet débarque, grave, mais résolu. Je le laisse faire, je lui donne du champ, il peste énormément, c’est bon signe. Putains de tuyaux ! Putain d’installation de merde !
Voilà, j’ai trouvé qu’il fait au bout de deux heures. Il est épuisé, en eau, n’a même pas envie de m’expliquer. Je lui supplie de me réclamer de l’argent, j’ai du cash, des biffetons entiers, je lui dis, mon Audi, il veut mon Audi ? Faire un tour avec ? Non ! Non ! il s’énerve, plus tard, plus tard, j’ai pas le temps à ça. L’Abarth disparaît dans un nuage de poussière et un vol d’oiseaux.
Je pose ma chilienne au beau milieu du jardin, au beau milieu du monde, je m’y étends, je ferme les paupières, je prête l’ouïe aux oiseaux, une imperceptible brise de 9 km/h sur Weather pro, me caresse le visage, que j’offre au soleil comme un idolâtre inca. Je regarde la maison, amoureusement.
Depuis, je ne fais plus de faux bond à Bouchet.
Le menuisier le plus réputé du coin lui est mort dans un accident de voiture la semaine précédant notre emménagement. Sa voiture s’est écrasée contre un platane : fauché sur le coup. Mille personnes se sont rendues à son enterrement, le who’s who de Deauville et donc de Paris dont il avait refait les maisons. Le problème avec les menuisiers, ce n’est pas seulement qu’ils n’ont pas le temps de réaliser les travaux, bookés qu’ils sont sur les trois ans à venir, ils ne disposent même pas d’une heure pour établir un devis. Je ne sais plus comment je suis tombé sur un autre jeune, un mec pro, qui a investi dans une usine et se rend plus disponible pour l’amortir, son investissement, comme le prouvent les explications passionnées qu’il me donne de ses machines incroyables, ultra-automatiques. Son léger inconvénient, ce n’est pas tant qu’il est cher, c’est qu’il est carrément ruineux. Un petit coffrage en mélaminé ? Même pas en medium peint (j’ai dû apprendre toutes ces nuances), et c’est la ruine assurée. Nous nous sommes endettés à vie pour des placards sur mesure. Livrés avec des mois de retard. Mais des placards faits dans des machines, mais des machines de rêve.
Le gros problème qui sous-tend tout ça, c’est qu’on n’arrive plus à recruter. Ces métiers n’attirent pas, un point c’est tout. Les jeunes, ils veulent faire de l’informatique de gestion, de 9 heures 17 heures dans un bureau. Je m’en étonne, ce sont quand même des beaux métiers, on voit le produit de son travail, on a des clients variés, on visite des maisons hétéroclites, on travaille en plein air, on peut devenir patron, son propre patron ! les clients vous disent sincèrement merci, merci, mille fois merci. Mes interlocuteurs me rient au nez… Ils me parlent encore et toujours de l’informatique de gestion.
A part l’eau, l’autre élément dont on découvre l’existence, c’est le vent. En avril 2016, quelques mois après l’achat, nous invitons des amis à dormir chez nous. Nous oublions de vérifier la météo qui annonçait une de ces tempêtes affublées d’un nom de prostituée des pays de l’Est. En fait de vents, on connaissait les brises, allez, les rafales du sud, mais là, c’était autre chose. Le vent cette nuit-là avait décidé de la détruire notre maison, de la faire envoler, de l’éparpiller. Boum, boum, boum, il tapait comme un malade, éructait dans la nuit, fou, une furie que nous avions du mal à expliquer. Nous étions très embarrassés au sujet de nos amis qui ne s’attendaient pas à ce que ce fût le dernier week-end de leur vie, celui où ils seraient pulvérisés par le vent. Et puis il est tombé au petit matin, comme si de rien n’était, comme un monstre qui tourne le dos et se tire. D’habitude, au petit-déjeuner, nous demandons, très courtois : alors, bien dormi ? Là nous n’avons pas osé. Les cernes profonds nous ont dissuadé. Nous compensons avec des tonnes de viennoiseries chaudes, un autre café peut-être et cette confiture maison rhubarbe framboise qu’il faut absolument goûter, non ? vraiment pas ? La confiture tomate verte peut-être ? C’est quelque chose ! Nous constatons que les amis sont assez exigeants, s’attendent à un service quatre étoiles, une météo de rêve, ils vont nous noter sur Trip Advisor, ne cessent de nous parler d’autres maisons ENORMES dans lesquelles ils sont allés, énormes, énormes, pas comme… pas comme… enfin. Chill, me fait ma femme, ne le prends pas perso, la maison n’est pas une extension de toi, mais si je m’inquiète, le pain au chocolat n’était pas suffisamment feuilleté non ? et puis regarde-moi ça, Weather pro, des jours et des jours et des jours de pluie avec une probabilité de 85%.
Un week-end pourtant, nous avons réussi un exploit majeur. Nous avons réuni par un miracle aussi improbable qu’impossible à reproduire (il ne sera jamais reproduit), des amis des quatre coins du monde, de Singapour aux Etats-Unis. C’était un crash test pour la baraque. Elle ne s’y attendait pas, elle n’a pas été conçue pour vingt personnes dans ses entrailles. Elle a survécu. Tout a survécu. Le plancher. Les tuyauteries. Même les clapets.C’était un week-end de rêve, nous avons joué au foot dans le jardin, genre Vincent, François, Paul et les autres… les apéros furent mémorables et mémorisées sur Instagram. Nous avons immortalisé une amitié planétaire au milieu des champs de vaches de Normandie.
A Paris, à part les humains, nous avions fait connaissance avec les pigeons, les corneilles et bien sûr les chiens. A la campagne, nous avons découvert que nous partagions la planète avec de nombreuses autres espèces. En avril 2016, quelques mois après notre achat, nous apprîmes que nous vivions sous le même toit avec une population hystérique d’abeilles. Elles étaient endormies depuis des mois en fait et paf, un matin d’avril, sur les coups de 8 heures, elles se sont réveillées et se sont mis au boulot illico, non-stop, terrifiant les citadins que nous sommes. J’ai raconté dans un autre récit notre côtoiement de ces squatteurs particuliers et non syndiqués. Ce fut l’occasion de rencontrer d’autres personnes gravitant autour du miel, ayant chacune une version de la théorie du butinage.
Si les abeilles nous rendaient fous à s’agiter du matin au soir, sans pause déjeuner, sans pause-café, à taffer sans une minute de répit, au moins elles étaient livrées avec toute une mythologie positive, allant des céréales Miel Pops, à Maya l’abeille au film Bee movie, et contribuaient selon des experts sérieux à la survie de notre espèce. En novembre de la même année, à la Toussaint, c’est une autre colonie qui révéla sa présence dormante dans les poutres de la maison, beaucoup moins sympatoche, la colonie, et strictement nuisible et dégueulasse : les mouches. Des mouches par centaines, par milliers peut-être envahirent une des pièces. Nouveau défilé de spécialistes, paraît-il que ce soit commun dans la région, rapport aux chevaux, aux vaches. Contre les mouches, une seule guerre possible : la guerre chimique. Un dératiseur du coin, Monsieur Mouche, débarque tous les ans, à leur réveil d’une longue léthargie, pour les exterminer sans pitié.
Sinon, nous recevions des visites de courtoisie plus pittoresques, des lapins, un gros lièvre, des chevreuils, un énorme sanglier traversant le parc de long en large à une allure impressionnante au regard de sa taille, et, événement familial mémorable, un renardeau. Tout droit sorti de chez Wes Anderson avec son poil roux et ses traits fins. Un chat aussi qui paradait dans le jardin avec des airs de je suis le plus bel animal au monde, en balançant les épaules, crânant félinement.
La campagne, ce fut aussi des moments. Uniques et répétitifs. Ici, tout revient. Selon un imperturbable cycle qu’on peut sans risque appeler : le cycle de la vie. Le cerisier en fleurs ; l’enchantement rose et doré du soir ; l’odeur de l’été les premiers jours de juin ; le fermier qui passe faucher le foin en juillet ; les gros rouleaux qu’il érige comme des monuments blonds ; les volets que l’on ouvre dans l’allégresse ; que l’on referme dans la mélancolie ; les dîners dehors les nuits chaudes ; les étoiles dans le ciel ; ah… la joie de l’observation sidérale ; les chiliennes au milieu du parc ; les pommes qui font ployer les branches ; les feuilles rouges qui apposent leurs touches de peinture automnale dans les arbres ; les discussions autour d’un feu de cheminée ; les apéros dès 18 heures ; l’arbre de noël et les enfants qui le décorent, chaque année plus grands ; les marées hautes ; les marées basses ; le jogging sur la plage et les chevaux au loin, fendant les embruns ; les films en famille les samedis soirs après une raclette ; les nuits passées à la belle étoile sur le trampoline ; les longues marches dans le silence de la campagne ; surtout le soir, quand le jour refuse d’abdiquer, et la nuit hésite à le faire plier ; et puis les profonds sommeils au centre de la nature.
A propos de fermier, un juillet que celui-ci ne passait pas pour couper le foin, mais qu’est-ce qu’il fout le fermier, etc., nous avons décidé de lui rendre visite. Nous avons conçu cela comme une excursion : aujourd’hui, les enfants, nous allons voir un « fermier ». Mon fils était très excité, c’est vrai papa ? hein papa ? hein qu’on va voir un vrai fermier ? Oui, mon fils, aujourd’hui, c’est le jour où nous allons voir de nos propres yeux un vrai fermier. Même si la ferme était à cinq cents mètres, nous choisîmes d’y aller en voiture, pour mieux nous protéger. L’ensemble agricole était, disons, inquiétant, pas conforme à l’image que mon fils en avait grâce à Mini-Loup à la ferme, avec des poules souriantes et des cochons tout roses. C’était nettement plus boueux. Et odoriférant. Les baraques étaient déglinguées et tout semblait abandonné, presque en ruines. Beaucoup de flaques aussi, partout, en plein mois de juillet. Des vaches hurlaient. Ça faisait film de Dumont genre, celui par exemple où des paysans cannibales mangent leurs visiteurs, ou l’autre dans lequel un attardé à l’accent chti trucide les femmes d’un patelin sinistre. Je sentis que les enfants étaient déçus, bon, ça va, on a vu, rentrons, qu’ils répétaient. Mais attendez, je dois parler au monsieur qui coupe le foin. On circulait à voiture dans l’enceinte de la ferme, comme en expédition, avec comme fond sonore les beuglements de plus en plus désespérés des vaches. Un type fit soudain son apparition, grand, bien bâti, entouré d’une meute de chiens faméliques à la démarche obliquement boiteuse. Rentrons, papa, rentrons, suppliaient les enfants, RENTRONS ! J’approchai la voiture du fermier, ouvris la vitre à moitié et me présentai, bonjour monsieur le fermier, voilà, nanana, Monsieur Parisian, le foin, coupé, pas coupé. Très aimable, le fermier sous ses airs butés. Bien sûr, c’est son frère qui va passer, aucun problème. Qu’est-ce qu’on était contents en partant ! Mon fils répétait, c’est vrai papa qu’on a vu un vrai fermier ? Hein que c’est vrai, papa ?
Je ne sais plus exactement. C’est bizarre, un truc qui va vous changer la vie comme ça, qui va certainement la marquer à jamais malgré tout ce qu’on dit de notre capacité d’oubli, je ne me rappelle même plus quand j’en ai entendu parler pour la première fois. A la fin de l’année 2019 ? On évoquait des premiers cas. En janvier ? Ce que je me rappelle, c’est un dîner avec des amis au Lilly Wang à Paris le 5 mars 2020 où c’était le sujet principal de conversation. On appelait ça le Corona virus à l’époque. Nous nous en moquions, comme quoi voilà, on ose, on mange Chinois alors que la maladie fait rage là-bas. Ah si, ça me revient, pendant les vacances de ski, la semaine du 17 février, une station à Megève avait été contaminée et fermée, elle s’appelait même les Contamines. Le 7 mars, nous sommes invités à dîner chez des amis et ce fut l’occasion de plusieurs contaminations. Quelques jours plus tôt, un candidat à la mairie organisait une rencontre dans un appartement et les futurs électeurs ne se faisaient la bise pas, non, non gardons nos distances, haha. C’étaient les signes avant-coureurs d’un truc qu’on ne prenait pas au sérieux, dont on pensait que ça allait rejoindre comme des millions d’autres le cimetière des crises passagères.
Le 14 ou 15 mars 2020, les rumeurs d’un « confinement » incessant commencèrent à circuler et avec elles l’apparition d’une catégorie de personnes qui adoraient les colporter.
Le lundi 16 mars au matin, une amie nous envoie SMS sur SMS pour nous supplier de nous exiler à la campagne. Elle insiste. Ça va être juin 1940, écrit-elle, vous allez étouffer à Paris, ça va durer un mois.
Avec ma femme on pèse le pour et le contre. Et si on tombait malade, « là-bas », dans cet ailleurs que ni la modernité ni la fibre optique n’ont encore atteint. J’appelle une amie médecin qui nous dit de ne rien craindre, le CHU de Caen est réputé. Ah tiens, Caen, ça nous dit quelque chose. Sur Google maps, c’est à vingt minutes, ah d’accord, intéressant. Nous réservons les billets de train. Appelons Ada à Deauville pour louer une voiture pour deux semaines, voire plus. Tout s’organise à merveille. J’appelle Bouchet, au cas où, on a un problème, on ne sait jamais, il est aux sports d’hiver, mais il va rentrer. Vers 13 heures, ce lundi 16 mars, le TER Corail brinquebalant (hélas aucun des hauts cadres de la SNCF n’a de maison en Normandie, les trains sont par conséquent dans un piteux état) entre en gare de Deauville. Les propriétaires de l’agence Ada nous accueillent en sortie et nous confient les clés d’une Peugeot 5008. Voilà. On se quitte. Ce sont les derniers instants de l’humanité. Au moins, nous sommes assurés d’être motorisés.
A l’époque, nous n’avions pas la vision complète des deux mois qui allaient suivre. Nous étions dedans. Impossible de prendre de la hauteur, le point de vue de Dieu ou d’un romancier omniscient dont nous serions les personnages. Impossible d’embrasser toute la plage de temps future et d’en apprécier le sens tout en la vivant. Nous découvrions, avancions à tâtons. Nous n’avions même pas un plan de voyage comme pendant de vraies vacances où, malgré les imprévus, l’on a une vision claire des étapes à suivre, une perspective de leur fin.
Avec le recul, quand on y pense, on se dit que ce fut une période bénie. Et ce, étrangement, malgré l’hécatombe qui en formait l’arrière-plan macabre. Sur notre île verte dans laquelle jour après jour, avec méthode, le printemps s’installait, nous apprîmes à vivre.
Nous apprîmes à nous connaître et à connaître notre maison. Avant, on se croisait. Tout allait vite. La vie c’était des allées et venues et ce qui se passait entre ne comptait pas. Les allées et venues phagocytaient le reste. Là, nous étions installés. Pour toujours. Notre périmètre était réduit. Nos déplacements contrôlés. La fixité prenait le dessus sur le déplacement. L’enracinement sur la bougeotte.
La maison devint plus accueillante. Comme si son accueil se méritait. Qu’avant, elle se vengeait de nos passages en coup de vent, en dépêchant des colonies d’insectes, comme la maîtresse négligée d’un mari adultère qui n’ose pas quitter sa rombière. Nous dépendions totalement de la maison et elle nous traita avec bienveillance.
Le cosmos aussi. Tout le monde se rappelle une chose de cette période : putain qu’il a fait beau. Un des plus beaux printemps de l’histoire de l’humanité. Nous déjeunions dehors, le gazon n’arrêtait pas de scintiller. Or la Normandie est connue pour une chose : par beau temps, c’est le paradis.
Ce fut une retraite littéraire, sportive, spirituelle, familiale. Enfin, nous avons pu nous parler. Tous les sujets pressants furent vite épuisés : pas d’allées et venues, pas de voyages, pas de programmes du week-end, pas de trucs à acheter, pas de contrôles à l’école, pas de restos. Pas de pression. Le retrait de toutes ces distractions agit comme une marée basse et révéla d’autres sujets, les vrais. On parla de livres, de films, de nourriture, de philosophie, des souvenirs. Comme la tectonique des plaques les vaches noires sur celle de Villers, la pandémie disposa sur la plage de nos vie ces beautés oubliées.
On visionna plus de cinquante films, des classiques pour la plupart, et on les nota dans un fichier Excel. Des cycles. Truffaut. Ozu. Hitchcock.
On découvrit une nouvelle population d’animaux qui me fascina : les oiseaux. Je ne sais si c’est l’arrêt du monde qui les excita à ce point, mais ce fut, pendant deux mois, un spectacle permanent, de tous les instants, ces voltiges, ces courbes soyeuses, ces plongées vertigineuses suivies d’ascensions pleines de gloire et surtout, surtout, consécutif à des battements d’ailes frénétiques, un planage dans les plis invisibles d’amples courbes célestes. Et leur concert permanent. Les vaches regardaient ça avec leur habituelle impassibilité admirative.
Je me revois courir sur une départementale déserte, une pénétrante comme on l’appelle, où par temps normal je me serais fait écraser en une minute. Juste pour le plaisir de vivre une dystopie, une vraie.
Nous avons découvert où nous vivions. Avons dézoomé de la maison et entrepris des expéditions dans les alentours. Nous sommes allés à la rencontre d’une beauté locale qui était toujours là, mais dont nous ignorions la présence à nos côtés.
Toute une population de personnages de romans me visitèrent dans ma maison : le docteur Rieux, Bardamu, Jacques Cormery, Marcel et Albertine. C’était magnifique. Je redevenais adolescent.
Un jour, nous nous aperçûmes que nous n’étions pas seuls dans la maison. Une nuit plutôt. On regardait un film et Tom fit son apparition. Tom, c’est une souris grise qui nous tint compagnie pendant plusieurs jours. Au début, nous flippâmes. Mais le matin où, après moult stratagèmes auxquels il échappa avec une intelligence hors du commun, nous le découvrîmes gisant au sol, terrassé, nous fûmes pris de tristesse, celle d’avoir vaincu cette intelligence aux aguets.
Le monde publia un article sur le syndrome de Stockholm du confinement, sur ces personnes qui ne voulaient pas en sortir, de leur bulle. Je pense que j’en faisais partie. Quand on dut quitter la maison le 16 mai 2020, j’éprouvais une profonde nostalgie, un mal au ventre. Nous avons fait une longue boucle d’une heure en famille dans le bocage normand. Les autres étaient mentalement déjà partis et moi j’échangeais de tristes regards avec les vaches dans les replis de verdure. Elles restaient là, les vaches.
Dans la poche d’un manteau que j’avais accroché deux mois plus tôt, je retrouvai un reçu du Relay de la gare Saint-Lazare qui horodatait notre évasion, 16 mars 11 heures 10. Le ticket de caisse fixait sur un bout de papier cet instant d’ignorance, de crainte, de vertige devant l’inconnu et les possibilités. L’encre commençait déjà à s’effacer comme un souvenir dans nos mémoires volatiles.
Aujourd’hui, je vais à la campagne avec plaisir. J’aime le rituel. Celui de mon extraction forcée de la ville, de mon échappement à son agglutination de voitures. Avec le Covid et les mesures restrictives, Paris n’est plus que ça, des voitures agglutinées. Et puis vers Poissy, ce coude qui s’ouvre et me lance sur l’autoroute. La soudaine sensation de liberté. A mesure que je m’éloigne de la ville laissée derrière moi, les voitures se font de plus en plus rares. C’est une longue route monotone, l’A13, ponctuée par la vingtaine de sorties avant la 29a. J’écoute un livre. Le moteur ronronne. C’est paisible. Malgré l’achat de la maison, nous avons toujours refusé celui d’une voiture automobile. Alors je loue des véhicules et avec les années, je suis devenu le client le plus imposant de mon agence de quartier, le pourvoyeur principal de leur chiffre d’affaires, ce qui me vaut des modèles allemands dernier cri. J’ai l’impression d’une digression, d’un chemin de traverse, d’échapper à la course du temps au volant d’une Audi qui fend la route de soie de l’autoroute de Normandie.
Et puis j’arrive à la maison et j’ouvre les volets. Tac ! Tac ! Tac ! Leur bruit contre la façade. Je m’installe dans une pièce à l’avant-poste de la maison, au milieu des arbres.
Elle ne dit rien, la maison, mais je ressens qu’elle est heureuse de me retrouver.