Meilleurs films 2018

  1. Mektoub My Love : Canto Uno (Abdellatif Kechiche)
  2. Capharnaüm (Nadine Labaki)
  3. Leto (Kirill Serebrennikov)
  4. Le Poirier sauvage (Nuri Bilge Ceylan)
  5. Isle of Dogs (Wes Anderson)
  6. En liberté ! (Pierre Salvadori)
  7. The House that Jack built (Lars von Trier)
  8. Les Garçons sauvages (Bernard Mandico)
  9. Au poste ! (Quentin Dupieux)
  10. Mademoiselle de Joncquières (Emmanuel Mouret)

Meilleurs films 2017

Twin Peaks: The Return, Part 17-18 (David Lynch) : difficile de comparer dix-huit heures de série à des films, mais si la désormais mythique Part 8 est certainement la plus barrée, la plus imbitable, la plus psychédélique d’une décennie en proie au Mal, les deux heures terminales sont bouleversantes de beauté ; le visage d’Agent Cooper en surimpression

L’amant d’un jour (Philippe Garrel) : le tandem Garrel-Berta au sommet de son art ; le réveil de Louise Chevillotte après une nuit d’amour

Jackie (Pablo Larrain) : reconstitution envoûtante et splendide des funérailles de JFK du point de vue de Jackie, tiraillée entre amour, vanité, folie et détresse ; les silhouettes noires avançant dans la brume parmi les stèles dans la terre boueuse d’Arlington

Certain women (Kelly Reichardt) : détresse menue et détermination de fer dans les paysages délavés du Montana ; face-à-face silencieux entre Kristen Stewart et Lily Gladstone au milieu d’un parking, une des plus belles et plus tristes scènes de l’année

Good time (Josh & Benny Safdie) : After Hours déchaîné et émouvante ode à la fraternité ; les plans aériens sur les trajectoires de voitures dans la nuit

Get out (Jordan Peele) : un terrifiant portrait de Blancs dans l’Amérique raciste post-Obama ; le bingo le plus effroyable de l’Histoire

Grave (Julie Ducournau) : impoli, gore, sanguinolent et dégueu, un jouissif  premier film (au titre anglais plus beau : Raw) ; Rabah Naït Oufella dansant sur un ballon de foot, torse nu, sous le regard concupiscent de Justine dont le visage s’animalise à la perspective de le bouffer cru

Split (M. Night Shyamalan) : la virtuosité narrative de Night au service d’une schizophrénie déchaînée ; les plans tournoyants sur les escaliers de la psychiatre, spirales d’une conscience malade

Star Wars, The Last Jedi (Rian Johnson) : un épisode opératique, kitsch et flamboyant ; la bataille des masques rouges dans la salle de conseil écarlate

Le sens de la fête (Eric Toledano et Olivier Nakache) : le meilleur de la comédie française servi par un casting aux petits oignons ; les regards d’enfants levés vers l’homme-oiseau lunaire lâché dans la nuit d’été

Meilleurs films 2016

patterson

Dès le mois de novembre, je m’engageai dans un long débat intérieur au sujet du meilleur film de l’année, avec comme à chaque fois la crainte de n’avoir suffisamment aimé aucun au point de lui décerner la prestigieuse distinction.

Dans un état de profonde irrésolution, mon inquiétude à ce sujet était particulièrement forte en cette fin année 2016. Après tout, en 2015, Cemetry of splendor s’était imposé avec une évidence absolue.

10 Café Society n’était pas le plus mauvais Woody Allen qui fût. Le visage pictural de Kristen Stewart dans la lumière vaporeuse de Storaro le plaçait même parmi les plutôt bons. Mais cela restait un Woody Allen, cela restait quelque chose d’un peu expéditif et bâclé.

9 La critique avait été particulièrement sévère avec Personal Shopper d’Olivier Assayas. Amoureux de Kristen Stewart (KS), et donc partial, je ne pouvais être insensible à la beauté de l’actrice dans tous ses états, et de la mise en scène quand elle l’accompagnait sur son scooter dans les rues de Paris à la tombée de la nuit, ou lorsqu’elle scrutait ses traits tirés dans les maisons hantées par des ectoplasmes de série Z. La scène d’essayage clandestin dans l’appartement du top model dont KS était l’esclave était d’une beauté renversante et d’un érotisme insoutenable. Cela étant, la critique n’avait pas tort : le scénario était caricaturalement bancal, multipliant les pistes sans ne jamais en approfondir aucune et les effets sans ne jamais en éviter le ridicule. Fasciné par une certaine modernité et par n’importe quel écran tactile, Assayas portait sur tout un sous-texte socio-technologique le regard naïf d’un gamin de dix ans (bien qu’en 2016 les gamins de dix ans fussent plus blasés que lui).

8 Elle de Paul Verhoeven était un film jouissif. Certaines scènes m’avaient scotché, celles de l’orage ou de la dispersion des cendres, en particulier. Mais le trop-plein narratif, la facticité de ce qui était raconté et la superficialité des motifs fictionnels m’empêchèrent de lui décerner un titre censé récompenser l’économie et une certaine disposition à émouvoir.

7 L’avenir de Mia Hansen-Løve avec la même actrice était la chose la plus émouvante que j’eusse vue. Mais cet éternel manque de radicalité français, ce goût du scénario sur-écrit, du scénario « scénario », cela me faisait chier. En 2016, un scénario français devait être plein à ras-le-bord : histoire du mari, histoire de la mère qui meurt, histoire de l’élève chéri qui prend ses distances, histoire des grèves à l’école, histoire de la maison d’édition qui fait du marketing à deux balles, etc. etc. Ça va mec, respire. Juste cinq minutes sans « histoire de ». Même quand elle va voir un film il y a une histoire (d’un mec qui l’embrasse dans la rue). Même quand elle prend le bus il faut qu’il lui arrive quelque chose. Ce qui manquait au film pour en faire un chef-d’œuvre, c’est trente minutes de trajets en bus où il ne se passe absolument rien.

6 Mademoiselle de Park Chan-wook, avec Kim Min Hee et Kim Tae Ri, un merveilleux film, facétieux, très érotique et magistralement entertaining n’était-il pas suffisamment sérieux, suffisamment poli, ou suffisamment snob pour mériter le titre ?

5 Toni Erdmann de Maren Ade m’avait bouleversé et à elle seule la séquence finale méritait le titre. Mais à mesure que le temps passait, l’attachement que je vouais au film s’estompait, laissant place à un sentiment de lourdeur et d’étouffement qui en 2016 ne me convenait pas. Las des passions tristes, je voulais quelque chose de plus lumineux.

4 J’étais sorti d’Aquarius de Kleber Mendonça Filho les larmes aux yeux, profondément secoué par la violence du film et sa combativité. Mais à l’heure du verdict, son côté « manifeste » me dérangea ; autant j’aimais l’histoire d’une femme, autant, par son manichéisme attendu, l’arrière-plan politique m’ennuyait.

3 Avec Carol de Todd Haynes, nous n’étions plus très loin de la perfection, mais la froideur glaciale de celle-ci m’empêcha de m’enthousiasmer.

2 The Neon Demon de Nicolas Winding Refn me fit dangereusement approcher de l’objet de mes convoitises. Je l’avais maté bouche bée d’admiration devant la substance lyrique ; à elle seule, la bande-son m’avait fait planer grave ; et le visage de madone étonné de Elle Fanning avait fait le reste pour m’envoûter. Etait-ce la fin, trop farcesque au regard du poème langoureusement maléfique que le film jusque-là écrivait, qui me fit hésiter ?

1 Depuis la mort en 2010 d’Eric Rohmer, ma soif de hasards, de rencontres, de promenades en ville et de conversations sinueuses était assouvie par le film annuel de Hong Sang-soo. Comme d’habitude, Un jour avec, un jour sans avec la Kim Min Hee de Mademoiselle était une pure merveille. Je reconnaissais les plans fixes à peine perturbés par un zoom soudain, les longues conversations, la progressive ivresse des personnages et la cuite qui s’ensuivait. Un jour avec, un jour sans, ce sont deux films qui se suivent, d’une heure chacun, avec le même scénario, les mêmes acteurs, les mêmes scènes, presque les mêmes dialogues. On n’y emprunte pas, comme c’est souvent le cas dans ce genre de dispositif, des points de vue différents ; cela ne correspond pas comme dans Smoking, No smoking à un arbre de décision scénaristique menant à des embranchements divergents. La notion qui distingue les deux films, en fait des choses extrêmement semblables et diamétralement opposées, c’est ici une notion morale, très rohmérienne, la notion de franchise. Et si on reprenait le film à zéro et décidait que le personnage principal du réalisateur qui passe une journée vide et lente avec une fille rencontrée par hasard était franc. A partir de cette hypothèse théorique, Hong Sang-soo propose quelque chose de très émouvant sur la capacité d’une décision morale à transformer un récit, une journée, une vie. Comme une amie intime dont on ne peut se résoudre à l’idée qu’elle puisse être une amoureuse, malgré tout l’attachement que je portais au film, quelque chose m’empêchait d’en faire le meilleur film de l’année.

1bis L’année 2016 fut faste en Corée du Sud. Dans un genre très différent, je fus littéralement scotché par le Dernier train pour Busan, une espèce de série B de morts-vivants, de course-poursuite ferroviaire dans une Corée à feu et à sang et de fable politique et morale sur le courage, l’entre-aide, l’égoïsme. Le film réservait des trouvailles esthétiques sidérantes sur des wagons en feu fonçant à toute allure, des amas de morts-vivants accrochés par grappes à une locomotive, des amas de chair sanguinolente agglutinés à des vitres ou des surgissements de violence vampirique inouïe. Le film décrivait aussi la bouleversante relation entre un père (égoïste, affairiste, capitaliste, comme tout père) et sa fille, avec une grande tendresse et à cent à l’heure. Mais comment, sans entacher ma réputation, pouvais-je couronner une série B ?

La fin de l’année approchait ainsi et j’étais toujours dans un profond état d’hésitation. Jour après jour, mon inquiétude augmentait. Les questionnements sur ma capacité d’appréciation et sa perte devenaient de plus en plus insistants.

Etais-ce moi qui le recherchais ? Qui, par une sorte de mauvaise foi sartrienne cherchais à me convaincre qu’il était là, devant moi, pour déjouer mon indécision chronique tant redoutée ? Ou était-il avéré ? Quoi qu’il en soit, le miracle se produisit.

Le miracle c’était des vols d’oiseau ; la musicalité de la répétition ; les réveille-matins silencieux ; le noir et blanc et ses cercles petits et grands ; et ses vagues ; c’était les surimpressions de chute d’eau ; la gémellité épidémique ; les boîtes d’allumettes – j’aime tant les boîtes d’allumettes ; les mouvements amples d’un bus qui négocie un virage ; c’était l’expression « bus articulé » ; les conversations traînardes trouées de silences ; les carnets secrets dans lesquels on consigne des poèmes en prose ; le petit bruit d’un stylobille que l’on arme avant d’écrire The Run, The line, et Another one ; le titre du poème qui s’invite ; la promenade matinale pour aller au travail ; le programme des journées toutes pareilles, vides et lentes ; c’était le verre de bière à moitié plein, le soir, au bar ; la grâce du poète et de son amie et des rencontres.

Le miracle, c’était un poème dans une ville de poètes. Un poème qui réunissait tout ce que je recherchais en cette fin 2016, la légèreté, la ténuité, l’accidentalité, la souveraineté des mots. Des mots détachés les uns des autres dans une autonomie sonore et sémantique. Le miracle, c’était l’observation. L’observation attentive des choses et la prise de conscience de leur beauté.

Ahâ ! C’était comme une évidence, j’avais trouvé mon meilleur film de l’année. Patterson de Jim Jarmusch.

 

Meilleurs films 2014

Adieu au langage, de Jean-Luc Godard

Boyhood, de Richard Linklater

Une nouvelle amie, de François Ozon

Under the skin, de Jonathan Glazer

Saint Laurent, de Bertrand Bonello

Le conte de la princesse Kaguya, d’Isao Takahata

Sunhi, de Sang-Soo Hong

White Bird, de Gregg Araki

The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson

Le vent se lève, de Hayao Miyazaki

Interstellar, de Christopher Nolan

Samba, d’Eric Toledano et Olivier Nakache

Meilleurs films 2013

 

  • La vie d’Adèle : l’intensité des émotions, le spectacle des visages
  • A touch of sin : compositions picturales sur la violence des hommes et des paysages
  • Tel père, tel fils : la délicatesse de la cruauté, vu et revu, à chaque fois plus beau
  • Gravity : drame intimiste sur une mère qui a perdu sa fille
  • Spring breakers : rêverie mélancolique sur la fin de l’adolescence
  • Snowpiercer: beauté chorégraphique des fuites en avant
  • La jalousie : grâce de Paris et des relations filiales, l’hiver
  • L’inconnu du lac : tragédie antique autour de l’eau
  • This is 40 : noirceur du couple et désillusions de la vie
  • Django unchained : dissertations décousues au temps de l’esclavage
  • Shokuzai (première partie) : douceur des implacables vengeances
  • Frances Ha : portrait désespéré d’une fille larguée dans le noir et blanc new-yorkais

Meilleurs films 2012

1

Like someone in love de Abbas Kiarostami. Nous n’y retrouvons pas le génie métaphysique du Goût de la cerise mais l’élégance, l’intelligence, la pureté de la mise en scène sont telles que le film reste très, très au-dessus du lot. Trois séquences magiques, celle de l’ouverture dans le bar, celle des messages de la grand-mère sur le répondeur et celle de la voisine qui épie la fille et le vieil homme à travers le voile du rideau et celui-ci soudain qui s’ouvre. Naissance de la poésie dans le cadre fixe, grâce aux reflets mouvants sur le pare-brise de la voiture, à un rideau qui s’ouvre, à l’imaginaire du hors-champ.

2

Cosmopolis de Cronenberg. Génial (voir note).

3

In another country de Hong Sang-soo. A trois heures de Seoul, dans un vague centre balnéaire au milieu de l’arrière-saison mélancolique, la répétition musicale d’un nombre limité de motifs minuscules, comme une sonate composée de notes égarées in the middle of fucking nowhere. Magistral d’économie, d’humour, de délicatesse et de poésie.

4

Twixt de Coppola. Le film est bancal certes, sorte de série B baroque déterrée des années 1980, de l’époque de Coup de cœur, mais les séquences de rêves sont tellement belles, d’un formalise hésitant entre picturalité et kitsch numérique, qu’elles provoquent une émotion étrange, liée à la filmographie de Coppola (Rusty James surtout, son plus beau film) et l’histoire personnelle du cinéaste que la séquence magique du hors-bord illustre.

4

Looper de Rian Johnson. Pour le film d’action et de voyage dans le temps brillant certes, mais surtout pour la transformation inattendue (et bouleversante je trouve) en film intimiste sur l’enfance.

5

Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais. Un film lui aussi étrange et bancal mais comme souvent dans les grands Resnais d’une maîtrise formelle impressionnante. Le mélange des décors, des lumières, des niveaux de réalité, la musicalité de tout cela, sont d’une virtuosité réjouissante.

6

L’odyssée de Pi de Ang Lee. Un film magnifique grâce à son récit philosophique (sa fin bouleversante) et sa beauté visuelle.

7

Cinq ans de réflexion de Nicholas Stoller. Comédie du mariage du réalisateur de l’excellent American Trip, produite par Judd Apatow, d’une intelligence, d’un désespoir et d’une élégance rares. Un vrai bijou.

8

Moonrise Kingdom de Wes Anderson. Charmant à voir, à se rappeler. Ce n’est pas spécialement le genre de poésie que j’apprécie (trop « petite musique poético-nostalgico-vintage ») mais le charme opère, notamment grâce à Kara Hayward, à la musique de Desplat et un vrai sens du conte.

9

Faust de Alexander Sokurov. J’ai beaucoup aimé quand je l’ai vu, moins avec le recul, trop foutraque à mon goût (tendance Zulawski), mais rien que pour les quelques scènes magiques, celle des thermes et surtout de l’extase irradiée de Margarete.

10

Les Adieux à la reine de Benoit Jacquot. Dans une atmosphère de fin de règne superbement éclairée (scène virtuose de la fuite dans les caves), dans les eaux pourries de Versailles, la circulation érotique du désir entre trois actrices d’une beauté renversante (le corps nu de Virginie Ledoyen…).

 

Et les pires films par ordre de nullité (pendants des meilleurs, aussi auto-contemplatifs, clinquants, se complaisant dans un narcissisme m’as-tu-vu que ces derniers sont modestes, au service de leur sujet, forts d’une maîtrise tranquille, presque dilettante)

 

De rouille et d’os : tout ce que je n’aime pas. Bourré des tics d’un réalisateur amoureux de lui-même injustement encensé par une bande d’imbéciles et cherchant à continuer de l’être. Hideux sur le fond et la forme. Eukh. Dans son livre Images, Bergman rapporte cette histoire : « je me rappelle une vieille farce avec Bob Hope, Bing Crosby et Dorothy Lamour. Son titre : Deux joyeux marins au Maroc. Ils ont fait naufrage et ils arrivent sur un radeau devant New York. Dans la scène finale, Bob Hope se laisse brusquement tomber et commence à écumer, à crier. Les autres le regardent, surpris, et ils demandent ce qu’il fabrique. Il se calme illico et répond : c’est comme ça qu’il faut faire pour avoir un Oscar. » Excellent résumé du cinéma d’Audiard : « c’est comme ça qu’il faut faire pour avoir un César. »

Laurence anyways : je n’avais pas détesté à la sortie, mais c’est comme ces gâteaux écœurants que nous aimons en les mangeant et qui nous dégoûtent en y repensant, surtout que l’on ne se rappelle plus l’énergie vitaliste et débordante mais juste le goût de chiotte. D’une mocheté visuelle et d’une sentimentalité dégoulinante quand même remarquables et qui valent le détour.

Holy motors : le film est moyen et il y a un ou deux bons sketchs (celui de Monsieur Merde, celui du père avec sa fille) et j’ai de la tendresse pour Leos Carax et sa posture d’artiste maudit de supermarché, statut, hélas, qu’il n’arrive pas à transcender n’ayant pas de génie. La mise en scène est quand même mollassonne, les plans fatigués et les références et autoréférences (le summum étant la scène de la Samaritaine) sont ridicules (parodiques ?), malgré le vrai génie dont il peut disposer à volonté, qu’il usurpe sans scrupule, celui de l’époustouflant Denis Lavant.