Notes d’hiver

Blue Label

Je découvre le goût exquis de ce whisky – je ne suis pas fan de single malt et autres boissons boisées pour mâles –, l’intelligence qu’il procure et la brillance des propos qui accompagnent sa dégustation. Entourée d’une théorie de serveuses quasiment dénudées, nous discourons ainsi. Costes n’a jamais été aussi vide. Ambiance pesante à Paris, sécuritaire, de fin de règne – le règne de quoi, au juste, je ne saurais le dire, celui sans doute d’une élite déliquescente qui vit ses dernières heures – que l’alcool et les blouses dos nu réussissent un temps à faire oublier.

L’homme à la fourrure

Une amie a réservé les bains douches. Nous sommes quatre hommes et une femme. Deux grands blacks nous demandent de patienter. D’un pas pressé, flanqué de gardes du corps redoutables, un homme gravit les escaliers et se dirige vers nous, une circulaire à la main. Il est blond à mèche, vaguement germanique, vaguement viscontien mais sans l’air langoureux, juste celui insupportable d’un Helmut Berger de bas étage enveloppé dans un manteau en fourrure blonde. En consultant sa circulaire, il dit à mon amie qu’il est désolé, il a pris la décision d’annuler la réservation, là maintenant, elle est très bien habillée certes, il n’y a rien à dire, mais pas question de laisser entrer ça (il nous désigne d’un vague mouvement de la main), ce n’est pas possible. Très à cheval sur les principes, mon amie est interloquée, sur quoi l’homme à la fourrure, coincé entre les statues massives des vigiles, hausse le ton et lui intime de ne pas insister, ce ne sera pas possible. Il se retourne dans un mouvement virevoltant de pivotement et s’engouffre dans la boîte de nuit déserte.

Nous allons au Silencio, tout aussi vide, qui se remplit progressivement d’une communauté sinistre de fêtards désillusionnés. Au milieu de la salle, une femme tourne sur elle-même. Les heures passent, nous plongeons dans la nuit désolée, et elle tourne sur elle-même, spectre giratoire condamné à un éternel tournoiement.

La lune

Assis dans une salle de réunion dont la baie vitrée plonge dans le port de Copenhague, je contemple le ciel. Le matin, j’ai couru dans la ville enneigée par -10 degrés pour ensuite enchaîner des longueurs dans la piscine de l’Hôtel d’Angleterre.

Au milieu du bleu profond de l’hiver glacial, une lune pleine et hypertrophiée, splendide, dont on reconnait distinctement les cratères noirs, me nargue. On dirait un décor de théâtre ou d’opéra italien ; quelque chose d’appuyé et de lyrique, de factice, émane de la toile tendue du ciel autour de la lumière. Dans la salle parfaitement insonorisée, le silence est parfait. Dans notre bulle suspendue dans le ciel, nous faisons face à la lune.

La nuit tombe. Lentement. Le bleu se noircit. Doucement. Comme si les lumières s’éteignaient dans la plus grande quiétude, avec la plus grande délicatesse. Permanence de l’éclat de la lune et de sa surface étincelante.

Dans la voiture qui me conduit de Roissy à Paris, je mets France culture. On y interviewe Hiroshi Sugimoto, photographe japonais qui a produit une série sur les lunes et ses reflets dans l’eau, vus de différents endroits reculés de la terre, de confins préservés qui ont plus ou moins gardé leur apparence d’origine, qui ont traversé, plus ou moins intouchés, les siècles. Je me mets à rêver à toutes ces nuits, tout au long de ces milliers d’années, éclairées par cette même lune.

Où est passée la plage ?

En Normandie, la mer de la marée haute a tout envahi, les vagues frappent les rochers. Je reconnais çà et là certains d’entre eux, familiers, engloutis par les flots.

D’Emmanuelle Béart à Star Wars

C’était en 2003, au printemps. J’habitais à Fontainebleau et venais de temps en temps à Paris. Ce jour-là, Emmanuelle Béart avait transfiguré la ville. Sur tous les kiosques à journaux, la couverture d’Elle la représentait nue, au milieu de la mer, baignée d’une lumière ocre de couchant. L’eau lui arrivait au milieu des fesses dont la cambrure accentuait la rondeur. On devinait la ligne du sein en contre-jour et, dans cet instant magique de jeunesse menacée, de splendeur sursitaire, elle regardait l’horizon.

A Paris, en ce mois de janvier, c’est encore une fois une affiche de soleil couchant qui retient mon attention. Une belle affiche de film non surchargée, épurée, sans message : Star Wars. L’héroïne, de dos, marchant vers un soleil tremblant et démesuré et discutant avec un petit robot en forme de boule.

Michel est mort

C’était il y a quelques semaines de cela. J’étais au balcon et je l’avais aperçu sortant de l’immeuble, d’un pas décidé, traînant une valise à roulettes, montant à l’arrière d’un Uber, dans la perspective de je ne sais quel voyage. Selon les sources, il avait plus ou moins quatre-vingt-quinze ans. Tout juste le croisions-nous dans l’entrée quand il allait boire son café au Royal, d’un pas tout aussi décidé, le visage lumineux à la perspective de son plaisir rituel. Il appréciait la vie et semblait toujours absorbé par cette appréciation.

Ma femme m’a appelé pour me dire que Michel est mort. C’est qui Michel, lui ai-je demandé ? Notre voisin du quatrième. Chose étrange, inexplicable presque, j’ai été submergé par l’émotion. Des milliers de personnes trouvent tous les jours la mort dans des circonstances dramatiques et parfois injustes et la simple mort de Michel, un inconnu, sa mort naturelle, sans souffrance – ne l’avais-je pas croisé encore l’autre jour rue de Grenelle –, au bout d’une très longue vie, m’émeut profondément. Je renoue avec cette idée banale de mort naturelle que les violences envahissantes ont fait passer au second plan, comme si, dans le fond, on ne pouvait plus mourir aujourd’hui autrement que flingué par un islamiste. Ou alors je réalise peut-être que l’illusion d’immortalité, qu’incarnait pour un temps Michel, habitant cet immeuble depuis des milliers d’années, était trompeuse. Que c’est inéluctable. Qu’on peut échapper à la guerre, au terrorisme, aux accidents, aux crashs d’avions, aux crises cardiaques, mais que, fatalement, on meurt. Ou peut-être y a-t-il une explication plus triviale. Peut-être est-ce simplement la perspective de ne plus croiser un homme âgé dans l’escalier, allant heureux et d’un pas pressé au Royal, qui me bouleverse tant.

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Rien, honnêtement, ne me prédestinait à prendre le plaisir que j’ai pris à la lecture du livre de Jean d’Ormesson. D’Ormesson a toujours été pour moi un monsieur âgé et malicieux parlant bizarrement à la télévision et gratifiant le présentateur standard de banalités bon enfant. J’avais été surpris en apprenant que la Pléiade le publiait de son vivant – je comprendrai à la lecture du livre qu’il avait obtenu tous les honneurs sans grand effort, comme accidentellement, en pur dilettante. C’est par hasard, en ayant surpris une interview sur France Culture où il lisait des passages enthousiasmants du livre, que je me suis résolu à l’acheter. Fait assez rare – journalism is unreadable, literature is unread, citation tirée du livre – c’est un livre qui se lit, de bout en bout, et se dévore par moments. Le dernier livre récent que j’ai acheté, Boussole, prix Goncourt, n’est pas nul, loin de là, mais ça ne se lit pas quoi, c’est lourd, chaque phrase nécessite une lutte gagnée dans la douleur contre l’ennui. C’est trop appliqué, ça cherche à faire joli à tout prix, à tout sur-poétiser. Chez d’Ormesson, ça coule de source, avec un naturel et une facilité rares.

Cela dit, je reste perplexe. Je n’en ai objectivement rien à foutre de toutes ces anecdotes vieille France avec des marquis, des princesses, des stars surannées, des politiques passés dans l’oubli, des écrivains d’un autre âge que personne ne lit plus et ne lira plus jamais, des histoires de coupole du quai Conti où une bande de gâteux se réunit sans but pour se lancer des mots d’esprit prétendument drôles mais d’une platitude à mourir. J’aurais aimé des portraits plus longs des « amis » magnifiques, comme Borges, Aragon ou Valéry, auxquels quelques mots sont consacrés alors que des pages peuvent l’être à d’obscurs individus. J’aurais aimé des portraits comme ceux d’un autre livre de mémoires, Le Monde d’hier, lui aussi dévoré, mais qui me faisait découvrir et aimer Rilke ou Hofmannsthal ou Jules Romains. Je suis étonné par la chasteté de cette vie, l’absence d’histoires d’amour, de sexe, ou d’amitiés, car avoir des centaines d’amis équivaut à n’en avoir aucun. Je suis fasciné par la cruelle absence d’épreuves, une vie qui passe comme « un long week-end », sans une ligne sur la mort des parents tant aimés, des amis comme Roger Caillois auxquels « il doit tout », comme si tout cela lui était étranger, et qu’il avait envers les malheurs une sorte d’indifférence ironique et égotiste. Je recherchais en somme de la substance pour combler la superficialité, de la souffrance pour intensifier l’expérience, de la permanence pour nuancer l’éphémère, de la passion pour transcender le simple « plaisir » des jours, bref, plus de densité ontologique. Malgré ce sentiment de vide de cette existence pourtant longue et active, mais réduite finalement à une série d’anecdotes plaisantes, je ne peux qu’être séduit par la vivacité d’esprit, l’art de la formule, le bon sens de chaque propos, le rythme trépident du compte-rendu, les passages brillants et érudits où des noms d’époques se télescopent dans des énumérations emballées, la poésie des noms propres et de leurs syllabes musicales, le name dropping intensif, les plaisirs de l’intelligence et surtout l’appétit de vivre que résume cette phrase hédoniste à laquelle je souscris pleinement :

« Il peut même arriver de temps en temps, un soir d’été très doux, je ne sais pas, moi, un cigare, un verre de vin, un bon film, un mot d’esprit, ce que nos grands-mères appelaient « une bonne action », quelques brasses dans la mer au large de Kas ou de Girolata, qu’un peu de bonheur se glisse soudain dans nos vies. »

Il faut savoir que celui qui écrit cela a littéralement tout eu dans la vie : un nom ; la meilleure école (Normale Sup) ; les meilleurs amis ; la fortune (sa femme est l’héritière des sucres Béghin) ; les maisons de rêve (des maisons d’ambassade, des châteaux, des maisons à Saint Florent et en Suisse, etc.) ; tous les honneurs littéraires à part le Nobel mais y compris la Pléiade ; des postes (patron du Figaro) ; les femmes ; la longévité ; le succès populaire. Il a gagné au loto existentiel. Et pourtant un bon film, un mot d’esprit, quelques brasses… Voilà ce qu’il recherche.

Pour donner de la hauteur à tout cela, Jean d’Ormesson s’embarque dans la dernière partie du livre dans une longue tirade philosophique sur le temps et Dieu. Au milieu des clichés et des questionnements vaseux, il délivre quelques pages magnifiques de panthéisme sur l’eau et la lumière. J’éprouve alors le sentiment étrange de lire un semblable, quelqu’un pour qui, comme pour moi, boire un grand verre d’eau après l’effort, ou plonger dans notre mer intérieure un jour d’été, justifient à eux seuls et pleinement notre passage sur terre.

Paris s’en va

Jacques Rivette est mort. Après Rohmer, après Resnais. Le cinéma se vide de son sang. Je me sens seul.

Daech et Narcos

En découvrant presque par hasard la culture de la cocaïne, un bandit de seconde zone devient l’homme le plus riche au monde et entraîne son pays dans une guerre civile avec des milliers de morts. La guerre entre un homme, Pablo Escobar, et un pays.

Ce qui m’intéresse, c’est le parallèle saisissant avec Daech. Parallèle qui conforte l’hypothèse selon laquelle la religion n’est qu’un élément contingent de la barbarie et ne l’alimente pas ni la provoque. Ce que je fais ici, c’est relever les éléments d’infrastructure ou de méta-structure qui définissent une entreprise terroriste, le reste – la religion et autres idéologies – n’étant que des éléments annexes de marketing et d’enrobage dans une cause fédératrice et mobilisatrice.

L’humiliation

A l’origine de tout mouvement terroriste ou de barbarie, il y a un sentiment d’humiliation. Qu’il soit justifié ou pas, ce sentiment a la force de faire basculer l’humilié dans l’irrationalité maléfique et radicalisée. Dans le cas d’Escobar, son humiliation quand il est congédié du parlement, mis au ban de la « bonne société », rappelé à son statut de bandit et de laissé pour compte. Une belle scène théâtrale, aux tonalités du réalisme magique, nous montre comment cette humiliation originelle va le pousser à devenir, selon ses propres mots, un « monstre ».

Pour installer son pouvoir, Daech utilise à mort ce sentiment d’humiliation, des sunnites en Irak après la chute de Saddam ou des recrues européennes vivant dans des sociétés discriminatrices qui les stigmatisent et les ghettoïsent.

L’argent, le clientélisme, le règne de la peur

Escobar crée une organisation tentaculaire dans laquelle tout le monde, du moindre flic au plus gradé des généraux, travaille pour lui. C’est une organisation mafieuse qui utilise l’argent et la peur, plata o plomo, pour régner. Mais il jouit aussi d’une véritable popularité. Les déshérités l’idolâtrent, c’est quasiment un saint. Il utilise les moyens de communication de l’époque pour installer son aura. Il promet aux recrues, ces terrifiants sicarios (tueurs), un certain style de vie, avec de l’argent, des baraques de rêves et des contingents de prostituées.

La similitude avec Daech est frappante, s’agissant à la fois des promesses d’ici-bas (la considération, le pouvoir, l’argent des trafics, les femmes) et de l’au-delà (l’iconographie chrétienne ou les mythes du Coran).

La barbarie

La barbarie de Daech trouverait sa source idéologique dans le Coran. Or les méthodes de torture, d’assassinat, de dépeçage de corps, de décapitations, en un mot de terrorisme d’Escobar le catholique sont les mêmes que celles de Daech. La barbarie n’a d’autre justification que la recherche d’un but, celui d’Escobar, faire fructifier ses affaires, se faire respecter, diriger le pays. Celui de Daech : créer un état islamique s’étendant sur un territoire entre la Syrie et l’Irak peuplé des sunnites humiliés, dont les règles de vie ne seront guère différentes de celles de l’Arabie Saoudite.

Il y a dans un cas comme dans l’autre une ivresse du mal, un sentiment de toute puissance, l’absence de tout scrupule. Escobar commandite le meurtre de jeunes pères de famille, de bébés, de cousins et amis de longue date coupables d’une remarque déplacée, il pose des bombes dans des centres commerciaux le jour de la rentrée scolaire, tuant des dizaines d’enfants de Bogota… On connaît la barbarie de Daech.

La négociation

Gustavo, cousin et ami d’enfance de Pablo qui finira mal, torturé et tué par la police, lui demande s’il est devenu loco. Pourquoi assassine-t-il des innocents dans les cinémas, les restaurants, la rue ? Pourquoi fait-il sauter des avions avec 170 passagers à bord ? Pourquoi mène-t-il cette guerre au lieu de s’occuper de ses affaires. Pablo s’explique : ce n’est pas une guerre, c’est une négociation. Il dit que « le but de toute guerre est la paix ».

Gustavo comprend. Mais il fait remarquer à son cousin qu’il s’y prend comme un manche. Les politiques se fichent pas mal des morts dans les cinémas, lui-même n’est-il pas obsédé par le fossé entre l’élite et le peuple des faubourgs ? Il poursuit. Ce qu’il faut, c’est toucher l’élite en son cœur, c’est là qu’ils négocieront. Les deux cousins prennent un magazine people et encerclent des visages de l’élite promis à une exécution sommaire. Quand la journaliste star de télévision – qui mourra à son tour – apprend la nouvelle de l’attentat contre ces personnes, elle lâche ces mots : « ce sont mes amis ». La négociation commence.

Daech ne fait pas la guerre à l’Occident, Daech négocie avec l’Occident. Toucher les pays avec lesquels elle entend négocier, notamment la France, en leur cœur. Le choix est diabolique. Pas les Champs-Elysées, pas la Tour Eiffel, le Bataclan. Daech ne veut pas tuer des touristes, les touristes, on s’en fout. Où vont les amis ? De l’élite, des média ? Au Bataclan, à un concert rock. Tant que d’obscurs Syriens, d’obscurs chiites libanais, d’obscurs Africains, d’obscurs musulmans trouvaient la mort par milliers dans les attentats, la France et autres pays occidentaux, n’en avaient strictement rien à foutre. Dès lors qu’ils sont touchés au cœur, ils réagissent. L’émotion est immense, presque glaçante d’ailleurs, un abîme insondable séparant l’indifférence à la mort de l’autre de la sidération provoquée par la mort de celui ou celle qui aurait pu être soi.

La première réaction viscérale est la vengeance. Nous allons éradiquer Daech, promet le président Hollande, assez proche dans son style, mêlant pusillanimité, indécision, émotion sincère et communication musclée, du président colombien de l’époque. Or tout le monde sait que c’est impossible. On peut porter des coups au terrorisme, mais jamais fatals, il renaîtra, mutant, prenant de nouvelles formes horrifiques, d’ailleurs de plus en plus horrifiques. El Chapo a remplacé Escobar et quelqu’un d’autre remplacera El Chapo. Cela fait quinze ans que les Etats-Unis combattent Al Qaeda, au prix de centaines de milliers de morts. Le résultat ? Daech.

Quand on se rendra compte, comme surpris, ou épuisés, de cette impossibilité, on négociera. On trouvera des excuses. On expliquera que ces gens-là, de toute façon, sont comme ça. On rappellera qu’au fond tout cela n’est pas bien différent d’un régime allié, chez qui on va présenter ses respects pour décrocher des contrats, l’Arabie Saoudite. Et puis avec la fin de Saddam, les Sunnites ont été lésés, cibles d’une politique discriminatoire du régime chiite. Les choses ne sont pas aussi simples que ça.

L’enjeu ? La création d’un nouvel état. D’une nouvelle configuration de ce territoire qui s’étend sur l’Irak et la Syrie, berceau de culture et de civilisation, aujourd’hui foyer morcelé de tribalités belligérantes. Ils auront leur état. Les chiites le leur. Les Kurdes le leur. La Syrie n’existera peut-être plus, ses alaouites seront absorbés par la Turquie. L’enjeu est considérable. Tout cela est téléguidé par d’anciens généraux de Saddam qui mettent en avant des fantoches islamistes pour recruter des sicarios dans les cités ghettos français. L’infrastructure est en préparation. Ils mettent en place des lois, des écoles, une structure administrative. Ils savent le faire, ils ont l’expérience de diriger un pays.

La réaction des politiques et des puissances occidentales

Elles sont brillamment montrées et analysées par la série, racontée par un agent de la DEA en poste à Bogota. Par exemple la stratégie du gain de temps et de l’atermoiement. Par exemple, le rôle des Etats-Unis changeant fonction du président en place et des implications sur la politique nationale. Longtemps, ils étaient indifférents à Escobar – l’indifférence est en général expliquée par la formule classique « c’est un problème interne à la Colombie » – car obnubilés par le combat des communistes. L’inconstance des politiques et l’absence de détermination sur la durée, rendent encore plus difficile le combat des organisations souterraines, mutantes, infiltrées dans les populations locales.

L’autre stratégie, décrite dans la saison 2, est celle de l’ennemi commun. Pour avoir la peau d’Escobar, la CIA finance et arme une organisation mafieuse rivale, le cartel de Cali, aussi terrifiante mais plus embourgeoisée. De la même manière que les Etats-Unis – je cite Kissinger dans On China – ont fermé les yeux sur Pol Pot pour combattre les communistes aux Cambodge, la CIA en Colombie aurait d’après la série laisser faire une milice d’une sauvagerie inouïe, Los Pepes, pour décimer l’organisation d’Escobar et avec elle des dizaines d’innocents suppliciés. Cela se révèle d’une efficacité redoutable. Le seul problème, c’est que les nouveaux monstres restent dans la nature, ils ne sont pas biodégradables.

Que faire ?

La solution à la fois effroyable et pragmatique, peut-être la seule, est sans doute d’engager les négociations secrètes en échange de la trêve, tout en maintenant pour la forme les combats et une rhétorique musclée. C’est ce qu’a fait le président colombien et qu’on a appelé la Gran Mentira. A la différence que la guerre colombienne était une guerre civile alors qu’il s’agit avec Daech, selon le principe réaliste de l’égoïsme des intérêts stratégiques, d’arrêter le terrorisme en Europe. Dans le fond, aussi terrible que cela puisse paraître, on a tout intérêt à voir se créer un état Daech, il sera plus facile à combattre dans des structures délimitées et une représentativité officielle. Et un jour on pourra lui vendre des avions.

Entorse

Donner une entorse à quelqu’un, c’est lui faire du tort.

Une entorse, c’est aussi l’action de détourner ou contourner une règle, une loi, des principes, un dogme.

Je propose plutôt de parler ici des entorses de la cheville.

15 juillet 2014

Je suis à New York et il est six heures du matin. De la fenêtre de ma chambre d’hôtel, j’examine le ciel lourd, les avenues désertes que les poids lourds sillonnent, emportant à toute allure des cargaisons en provenance de l’enfer.

Je sors courir à Central Park sous des trombes de pluie. Je fais deux fois le tour du grand lac quand je tombe dans un trou caché sous une flaque d’eau. Titubant, hurlant de douleur par ce matin naissant et glauque, dans les ténèbres hésitantes, percées des plaintes de lointaines sirènes, le monde devient peur et confusion (je force un peu le trait…). J’attends quelques instants. J’imagine, j’espère qu’il ne s’agit que d’une douleur passagère, violente, oui, mais passagère. Je me remets à courir, je me dirai plus tard : « comme un con ».

Une fois à l’hôtel, ma cheville a gonflé et un hématome s’est formé. Je consulte fébrilement internet, recoupe les indices, œdème, hématome, « œuf de pigeon », les symptômes sont concordants : il s’agit d’une entorse. La banalité du terme ne me fait pas suspecter les quatre à six semaines de guérison sur lesquelles tout le monde s’accorde. Les « merde », « fuck », « bordel de putain de merde » se bousculent dans mon esprit embrouillé. Pour autant, je ne prends aucune précaution. Je cours une ou deux fois dans les semaines qui suivent, sillonne aéroports et gares, et cela ne fait qu’aggraver mon cas. Je finis par consulter un médecin qui me prescrit des séances de rééducation.

Je développe une curieuse addiction aux séances chez Marion, la kiné. Non seulement elles soulagent ma cheville, me rapprochant du moment où je pourrai enfin courir, mais elles me procurent un sentiment indéfini de paix. Je me rappelle ce film avec Jean-Paul Darroussin où ce dernier était à la fois psychanalyste et kiné, prenant en charge l’ensemble, le corps et l’esprit, et les liens mystérieux qui les unissent. En traitant ma cheville, la kiné semble atteindre, par un réseau insoupçonné de synapses et de neurones, des zones enfouies de mon cerveau. Mens sana in corpore sano.

D’après mon application Run Keeper, ce n’est qu’en septembre 2014 que je reprends la course.

Depuis, ma performance s’est nettement améliorée. Je cours désormais à une vitesse proche de 13 Km/h pendant 1h15 sur environ 15 Km. En bout de course, il m’arrive de constater l’état de complet bien-être physique dans lequel flotte mon organisme ; je ne ressens aucune fatigue, les foulées sont régulières, la respiration synchrone : je suis bien. Surtout quand le vent me rafraîchit, que les endorphines commencent à m’enivrer,  me faisant éprouver cette euphorie diffuse et durable qui est la récompense de l’effort. Surtout aussi quand, de manière inattendue, en vertu de ces connexions mystérieuses entre le corps et l’esprit, l’espace d’un éclair, une idée brillante jaillit dans mon cerveau.

*

27 juin 2015

La journée est splendide. Partout, on parle du réchauffement climatique. Les scientifiques se relaient pour prédire la fin du monde dans des feux caniculaires. En attendant, l’été est là, chaud et beau. J’anticipe les vacances, les parcours en bord de mer à Saint-Jean de Luz, sur l’île de Barthelasse à Avignon, sur les rives du fleuve Charles à Boston ou le long des dunes à Cape Code. Pourtant, je me sens moins bien que d’habitude. Ma vitesse, que la voix de Run Keeper me rappelle toutes les cinq minutes, est en deçà de la moyenne des derniers jours. J’ai beau accélérer, la voix refuse de me concéder une meilleure performance. Une fatigue inexplicable ralentit ma course et j’ai hâte d’en finir.

Après quelques tours du Champ de Mars, j’emprunte les berges de la Seine. Juste avant le tunnel du pont des Invalides, aux trois-quarts de la course, je ne sais plus exactement ce qui se passe… Je me rappelle confusément avoir dépassé un coureur, accéléré le pas et fait un bond en avant. Ce qui est très clair et vivace dans mon souvenir en revanche, c’est que j’atterris dans un trou en me tordant la cheville, et je hurle de douleur et de la conscience cette fois-ci immédiate de mon malheur. Un coureur s’arrête pour m’aider, je lui fais signe que ça va, ça va. Je sais, pourtant, que ça ne va pas. Je sais pourtant, c’est indiscutable, que c’est une entorse. Au même pied que l’année dernière. La cheville a déjà gonflé. Comme si, profondément, elle n’était pas guérie et attendait cet incident, à cette date anniversaire, pour me punir. Ma colère s’extériorise dans un seul mot, « Fuck », qui, surtout lorsqu’on accentue le « f » (« ffffffffff »), provoque, faute de mieux, un défoulement cathartique.

Malgré ma colère, je prends la résolution de faire les choses correctement et d’appliquer scrupuleusement le protocole GREC : Glace, Repos, Elévation, Compression. Elévation du pied et achat d’une attelle. Je glace abondamment. Annule toutes mes activités du week-end, l’un des plus chargés de l’année pourtant, avec la fête de l’école, des défilés, des pièces de théâtre, des dîners.

Deux jours plus tard, un lundi, la douleur s’est calmée. Mais tout espoir de rétablissement prématuré est écarté. Je sais qu’une entorse ne peut guérir en moins de quatre à six semaines, plus même pour les plus sévères ou quand les précautions n’ont pas été prises. Je sais qu’il faut trois semaines pour cicatriser 70% des ligaments et trois autres pour les 30% restants.

Et en effet, après un déplacement que j’étais obligé d’effectuer, la cheville gonfle à nouveau, constellée de formes irrégulières bleuâtres. J’annule mes voyages à Saint-Jean et à Avignon. J’y allais pour voir Richard III et n’avais de toute façon pas trouvé de place, ma déception n’est pas grande. Sauf que le lendemain, je reçois une réponse positive à l’annonce de recherche de billets que j’avais mise sur leboncoin.fr.

Le pied levé au-dessus de la hanche, ou du cœur quand je suis allongé, je consulte internet au point de devenir expert en entorses. Comme toujours en médecine, les préconisations ne sont pas cohérentes et les injonctions sont contradictoires. Certains recommandent la glace juste au début, d’autres prétendent qu’elle peut aussi servir plus tard s’il y a un œdème, le froid rétrécissant les vaisseaux capillaires et permettant au sang de couler plus vite. Personne ne vous dit exactement combien de temps il faut mettre une attelle (mon évaluation : deux à trois semaines). En empêchant les mouvements latéraux, l’attelle a pour objectif d’éviter une récidive dans les jours qui suivent, quand la cheville est encore vulnérable. En revanche, la compression fait se promener les hématomes. Ceux de la cheville se retrouvent près des orteils, au niveau du tibia, par des dérives imprévisibles de sang coagulé. Au début, j’utilise des béquilles pour ne pas mettre de pression sur la cheville. Mais j’apprends qu’il convient de la mobiliser assez vite (trois jours). Il ne faut pas ne pas marcher, pour ne pas raidir le pied.

Je suis en manque d’endorphines. Deviens irascible.

Sur France 5, un médecin préconise de ne pas arrêter le sport. Il faut éviter les mouvements latéraux, mais on peut faire de la musculation de la partie supérieure du corps et surtout du vélo – pas de natation, selon lui, les mouvements y sont latéraux. Le temps de guérir, je décide de m’abonner à une salle de sport.

Je déteste les salles de sport. Les mecs gonflés, les exercices répétitifs et bêtifiants, l’œil rivé sur un clip de Selena Gomez se tortillant de plaisir. Il me faut une salle haut de gamme, un beau cadre, un truc cher, fréquenté par de jolies filles. Mes recherches m’amènent à envisager Klay, mais ils se la pètent, me mettent sur une liste d’attente de six semaines – sauf si je suis une fille. Solution de repli, L’usine de l’Opéra. Scarlett Johansson serait membre. Ce serait un haut lieu de la drague gay. La réalité est moins glamour, beaucoup de clients sont des vieux qui tentent de ralentir les effets de l’âge en accélérant les foulées sur leur vélo elliptique. Je ferme les yeux, rêve que je suis au jardin du Luxembourg. Et pédale.

La réaction des gens est variable. Il y a ceux qui vous examinent d’un air contrit, vous prédisent une guérison très longue, ou plutôt non, vous assurent qu’on ne guérit jamais, vraiment, d’une entorse. Ceux qui font des plaisanteries pas drôles à vos dépens dont eux-mêmes, en revanche, rient beaucoup. Ce sont les mêmes qui se moquent en général des vieux, des pauvres et des moches. Il y a ceux enfin que je remercie qui montrent de l’empathie, vous donnent des conseils de bon sens et prennent de vos nouvelles. De l’empathie bien dosée, simple.

Mon médecin traitant est condescendant à l’égard de mes entorses. Armé d’une moue ironique, il prétend que ce n’est pas « bien méchant tout ça », me rappelle quand même ce qu’il m’a toujours dit, la course c’est dangereux. Il semble en tirer une certaine fierté, comme si mes déboires lui donnaient rétrospectivement raison et qu’au fond je les méritais. Il me pose des questions sur moi, ma famille, mon travail, la crise en Grèce, les prix de l’immobilier, les taux d’intérêt (mon pronostic sur leur augmentation éventuelle), la stratégie de Mario Draghi. Peut-être une déformation professionnelle, le fait qu’il passe son temps à traiter les personnes âgées du quartier qui, plus que d’un médecin, ont besoin d’une oreille attentive. Ou alors la solitude, le besoin de s’évader d’une journée de maladies répétitives. Je lui demande une ordonnance pour des séances de rééducation. Il lève les yeux au ciel, « une kiné, ça sert pas à grand-chose franchement, mais bon si vous y tenez… ».

Dans le troisième chapitre du Journal intime, son beau film de 1997, Nanni Moretti raconte son cancer de la peau. Il relate ses visites chez le médecin, décrit sa maladie et en passant fait quelques réflexions sur la vie et la mort. J’en tire deux leçons.

La première leçon : il faut raconter son expérience comme il le fait.

La deuxième : combien il doit être difficile de vivre au quotidien et sur la durée avec une maladie grave. J’en ai un avant-goût édulcoré et éphémère avec mon entorse de rien du tout, mais cet avant-goût, cette sorte d’avertissement, me fait ressentir le désespoir que l’on doit éprouver quand la maladie est grave et les perspectives de guérison incertaines. L’intelligence humaine n’est pas à la hauteur du fonctionnement de notre corps. Son comportement est imprévisible, autonome, affranchi de toute règle. La douleur physique s’accompagne de celle morale d’une perte de maîtrise sur son destin. Notre propre corps nous « trahit, ne dépend plus de nous », comme disait Epictète. Cela en première approche. Plus profondément, si je devais paraphraser la « grande santé » de Nietzsche, la maladie est une expérience qui révèle le rôle décisif du strict corps, qui n’est plus le vulgaire contenant d’une âme. « De cet isolement maladif, du désert de ces années de tâtonnements, le chemin est encore plus long jusqu’à cette certitude prodigieuse, cette santé débordante qui se plaît à recourir à la maladie elle-même, moyen et hameçon de la connaissance. » La maladie intensifie l’expérience de la vie et révèle par leur manque l’importance de ces « choses mineures », « alimentation, lieu, climat, délassements, toute la casuistique de l’égoïsme. » « Le fait d’être malade peut être un stimulant énergique de la vie, du « plus-vivre » ».

L’Europe trouve enfin un accord sur la Grèce. Peut-être devrais-je appeler mon médecin pour lui en parler. C’est en Grèce, sur l’île de Lefkas, que je souffrais de mon entorse l’année dernière. 

Le 14 juillet, j’assiste au défilé sur l’écran d’un vélo à L’Usine en pédalant comme un forcené. Le premier ministre Manuel Valls décrit la grandeur de la France. J’observe dans ses expressions le mélange savamment dosé de fierté et d’inquiétude, d’autorité et d’empathie. Nous sommes au lendemain de l’accord sur la Grèce et les négociations sur le nucléaire iranien ont elles aussi abouti. Les caméras survolent l’avenue des Champs-Elysées et je découvre une beauté à laquelle, travaillant près de l’Etoile, je ne faisais plus attention, comme celle, inattendue, d’une femme que l’on côtoie tous les jours, mais qui est soudain révélée à la faveur d’un maquillage, d’une nouvelle coupe de cheveux, de quelque chose de différent, de mineur mais qui change tout. J’éprouve un sentiment étrange. Un frisson comme accentué par le pédalage. Et m’entends dire : « je suis français ». A aucun moment peut-être, depuis ma naturalisation, je ne m’étais arrêté sur ce constat : celui d’être français. Par choix, par persévérance, pas par le hasard de la naissance. Merde, je fais officiellement partie d’un putain de grand pays ! Je me suis toujours défini comme « citoyen du monde », aimant dans le concept de pays la possibilité d’en changer, dans celui de frontières la possibilité d’en franchir, dans celui de culture la possibilité d’en embrasser de nouvelles. J’ai oublié la notion d’appartenance qui se présente ainsi à moi, ce matin, à l’improviste, sur un vélo, à L’Usine de l’Opéra.

Le soir, habitant près de la Tour Eiffel, je fuis le quartier et la foule du feu d’artifice en me réfugiant loin, très loin, dans le Marais. Après un dîner dans la cour de l’école de danse de Paris, je décide de prendre le risque de rentrer à pied. Dès la rue de Rivoli, je fais face à une foule immense qui se disperse dans tous les sens, mais toujours contre moi. La ville semble envahie par le congrès mondial des gens mal habillés, on comprend alors que des empires aient été bâtis sur la propagation de la laideur globale et généralisée. Prises dans cette tourmente piétonne, les voitures sont saisies de panique, je surprends des expressions de haine sur les visages d’automobilistes bloqués au milieu de la foule, place de la Concorde. Certains n’hésitent pas à avancer, quitte à écraser des piétons, ou justement pour écraser des piétons. Sur les bancs, des couples d’amoureux s’embrassent, des clochards KO roupillent, des comédiens dépressifs ânonnent un texte imaginaire. Un sentiment de solitude bienheureuse m’étreint dans les jardins des Champs-Elysées. Mais la clameur continue de me parvenir de l’avenue, visible et menaçante entre les branches des arbres. Les Invalides sont chaotiques. La foule soldatesque terrifiante, dont l’uniforme est un bermuda bouffi de poches (un pantacourt pour les plus redoutables) sous un tee-shirt informe à l’effigie de marques aux initiales ésotériques (un débardeur permettant d’exhiber des bras poilus pour les plus téméraires), progresse, prête à piétiner l’ennemi sous des sandales ensablées, des tongs compensés, des baskets aux fluorescences compliquées et des chaussures hybrides, croisements indéfinis entre crocks, Birkenstock et bottes de randonnée. J’ai l’impression de lutter contre cette foule, ces milliers de pieds, la mienne, fatiguée, engoncée dans l’attelle Aircast. Mais il est trop tard, il faut continuer d’avancer. A mesure que je m’approche de chez moi, la foule se disperse, devient de moins en moins dense, de moins en moins terrifiante. Le Champ de Mars déserté est tout à coup anormalement paisible.

Le lendemain, je suis invité à l’un de ces dîners où des commensaux réunis par des hôtes délicieux partagent leurs lectures, étalent leur culture puis, à mesure que la soirée avance, que le vin exquis du Piémont désentrave le cerveau et en fait tomber les dernières défenses, que l’affectation cède la place à la sincérité involontaire, la superbe mondaine de l’apéritif cède la place à la lassitude du dessert, parlent d’eux-mêmes, se révèlent dans des aveux d’intimité que le début de soirée, où le souci de représentation était à son apogée, ne laissait en aucun cas présager. Alors, on ne parle plus du dernier livre à la mode, de la meilleure série américaine de tous les temps (Breaking bad, by the way), de l’Apple Watch ou du déclin de la presse française, alors on évoque des souvenirs d’enfance, on raconte des rêves, on analyse ses propres sentiments. Quand, à mon tour, je partage mon épiphanie patriotique de la veille, le silence se fait. Un rien grave. Un rien gêné. Les regards se tournent vers moi, un rien interrogateurs. Malgré la sincérité certifiée par le vin, on se demande si c’est de l’ironie, s’il faut en rire en signe d’appréciation, s’il faut s’en moquer en signe de reconnaissance de la ringardise.

Quand Dieu a créé l’homme, il a bâclé deux trois trucs. Sans doute pressé par le temps, il a opté pour des solutions de facilité. Il a été particulièrement faiblard sur les articulations, le genou, la cheville, le talon d’Achille, le coude. Franchement, quand on voit le niveau abyssal de complexité du cerveau, dont après des millénaires d’existence l’homme n’a jamais réussi ne serait-ce qu’à très grossièrement reproduire ne serait-ce qu’une partie infinitésimale du fonctionnement, il aurait pu s’appliquer un peu pour le genou et la cheville. Il a mal réparti son temps. Il a câblé deux trois ligaments sommaires, probablement au sixième jour, last minute. Il ne faut pas dès lors s’étonner des élongations, déchirures et ruptures de ces ligaments torchés (par niveau de gravité, mon entorse est une élongation).

Run Keeper m’envoie des injonctions d’aller courir. « Allez, il suffit de franchir la porte ! », « Alors, n’est-ce pas un temps idéal pour courir ? ». De plus en plus pressantes et paniques, elles me rappellent le nombre de jours sans exercice. J’ai l’impression que mon corps est sous la menace imminente d’une décomposition.

Lorsqu’elle me voit arriver, Marion a l’impression de revivre les mêmes événements que l’année dernière, comme dans une réincarnation ou un éternel retour. Elle rentre de voyage de noces au Madagascar. Pendant qu’elle traite ma cheville, elle me parle de cette île, ses montagnes, falaises, plages et routes interminables. Ma cheville est plus souple cette fois-ci… Mes précautions ont payé… Entre mes deux expériences de l’éternel retour, j’ai progressé, je me suis amélioré… Elle a fait trente heures de taxi-brousse pour rejoindre le sud de l’île… Il y avait une grève d’un mois des transports aériens… Je vais guérir assez vite, pas d’inquiétude… C’était une colonie française jusqu’en 1975, je le savais ? Un pays dont les ressortissants ont des noms très longs, c’est douloureux quand elle fait ça ? Par exemple, le président s’appelle Rajaonarimampianina… Les Malgaches sont pauvres mais tout ce qui touche au tourisme est cher… Elle décrit son rapport à l’argent, la culpabilité que procure le plaisir onéreux, le fait de « claquer son fric », en l’occurrence même pas son fric, celui des amis qui ont fait des cadeaux de mariage… A mon avis, s’agit-il de cette culpabilité catholique censée expliquer le rapport complexe des Français à l’argent ?

Après plusieurs séances de rééducation proprioceptive – essentielle pour le renforcement des muscles qui tiennent la cheville – celle-ci va mieux. Lentement, les ligaments cicatrisent. Les mouvements deviennent plus fluides. L’équilibre se rétablit. L’œdème, lui, met plus de temps à disparaître, les vaisseaux traumatisés devant retrouver leur fonctionnement normal.

A l’heure où j’écris ces lignes, quatre semaines ont passé. C’est le premier jalon d’une guérison qui en prend six. Marion m’a dit que je pouvais reprendre la course, en trottinant, pendant dix ou quinze minutes pour commencer. Comme si je réapprenais à courir.

J’ajoute ce paragraphe le 14 août, presque six semaines après l’incident. J’ai décidé de franchir le pas. Je me réveille de bonne heure. Tout le monde dort dans la chambre d’hôtel que nous avons louée à Nantucket, une petite île au large de Cape Code, en Nouvelle Angleterre, l’île où est né Arthur Gordon Pym, le héros de Poe, fils d’un capitaine de baleiniers, l’île de départ de Moby Dick. Je m’éclipse à pas de loup. Dans la rue déserte, je respire profondément. Me lance.

Peu à peu, les plaisirs de la course me reviennent. Je reconnais ce rythme particulier de battement du cœur. A mesure que je m’éloigne du centre-ville, les voitures se font rares et leur absence bienfaitrice révèle les bruits de la nature. Je surprends une biche pensive et étonnée au sommet d’une colline que je monte sans problème. Je croise des coureurs qui me font signe en vertu d’une solidarité tacite. J’en ai toujours rêvé : mon but est de rejoindre la mer. La plage de Dionis que nous avons visitée la veille. Un chemin de sable mouillé y mène, bordé de poteaux en bois. La plage déserte s’offre à moi. Splendide sous les feux du soleil levant. La mer est un lac frôlé de délicates rides. Seul, face à l’immensité de l’océan apaisé. Mais un rien menaçant dans sa profondeur insondable. Je marche dans l’eau, j’ai pied longtemps, puis m’y plonge. Une sensation intense de plaisir s’empare de moi que je me surprends à qualifier de communion « suprême » avec la nature et tous ses éléments révérés, le vent, l’eau, le soleil, le ciel. La température de l’eau est idéale, procurant une fraîcheur enivrante après l’effort. J’ai l’impression de faire un avec l’eau charnelle. Bercé par le doux clapotis des mouvements du crawl.

Je me rhabille et rentre à l’hôtel en courant de plus en plus vite tandis que le soleil de plus en plus haut sèche l’eau salée sur ma peau.

Après une longue période de privation et d’impuissance, j’éprouve enfin « le tressaillement de joie des forces récupérées. »

*

Novembre 2016.

Voyage annuel à Barcelone. A sept heures du matin, de la baie vitrée du W, j’observe l’éclaircissement du ciel, le mouvement des vagues et la ponctuation sur elles des surfers. Depuis la veille, j’attends cette heure.

Je sors. Le cadre est idyllique. Le soleil se lève à ma droite dans un tableau de toute beauté sur lequel je fixe mon regard, longuement, béat d’admiration ; l’instant suivant, je rate une marche, tombe, me fais mal, victime de la contemplation du cosmos.

Les promeneurs sur la plage, les policiers en patrouille, les autres coureurs, une fille qui médite : personne ne réagit. Comme si j’évoluais dans une autre dimension, invisible.

Je passe la journée immobilisé dans la chambre d’hôtel, nargué par la vue resplendissante sur la plage dorée. Je rentre dans un tunnel de six semaines sans sport et sans endorphines.

Retour chez mon médecin. Il a le même sourire ironique que l’année dernière. Se fait violence pour ne pas pouffer de rire. Il me regarde d’un air condescendant et, en articulant, lâche le mot clé : « patience ». Constatant ma déception, tout en griffonnant l’ordonnance, il me jette un regard en coin et constate : « vous aimez bien courir vous, hein ? ».

En m’accompagnant vers la porte, il ajoute : « mais arrêtez de courir sur des plages. »

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26 janvier 2022

Des années plus tard, le 26 janvier 2022, je télétravaille à la campagne. Pendant ce mois de janvier le virus omicron, un variant du Covid, frappe la France de plein fouet, avec plus de cinq cent mille cas par jour alors que deux mois plus tôt il n’y en avait que quelques milliers à peine. Le gouvernement impose trois jours de télétravail par semaine et, souvent, pendant ces jours, je me réfugie à la campagne. Ce mercredi matin, je sors courir et à peine quinze minutes dans la course, je me foule la cheville dans une crevasse d’un chemin de campagne. La douleur n’est pas insoutenable et je prie que cela ne soit pas une entorse. Il s’agit de la cheville droite – je m’en veux d’avoir oublié de quelle cheville il s’agissait pour les précédentes entorses, probablement la même. Après quelques pas, je ne sens pas de douleur et comme d’habitude, je continue ma course pendant une heure. Le jour même je n’arrive plus à marcher, la cheville gonfle mais d’un seul côté, pas autant que d’habitude, et pas de couleur bleue. J’arrête la course. Quelques jours plus tard, le mardi 1er février, devant l’insistance de ma pharmacie, je mets une attelle, au moins pour deux semaines sinon trois. Le plan est de reprendre la course normalement la semaine du 7 mars, ce qui aura laissé le temps de pleinement cicatriser. Je prends mon premier rendez-vous kiné le 18 février, Coralie, avenue Kléber, une kiné dynamique spécialiste du sport qui me fait faire quelques mouvements et décrète que ce n’est pas bien méchant.

Epictète m’a beaucoup aidé à affronter cette nouvelle entorse et les semaines sans course qui s’ensuivirent. Cela le philosophe stoïcien, il faut distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Une fois que j’en souffrais, je ne pouvais rien faire. Ce qui dépendais de moi, c’est la manière de vivre la déconvenue, le mieux possible, en faisant d’autres sports, en restant positif. Et cette attitude créa un cercle vertueux car j’étais heureux de ma réaction philosophique, ce qui ne fit qu’augmenter mon bonheur et me rendit d’autant plus que je devenais philosophe.

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Samedi 7 octobre 2023

Le samedi 7 octobre 2023, nous sommes à Fontainebleau pour les 20 ans de l’INSEAD. C’est une superbe journée, je suis rentré tard la veille d’une fête à Avon, et j’ai beaucoup bu. Je me réveille à neuf heures et je suis fatigué, c’est souvent un risque d’entorse la fatigue. Je me lance vers la forêt et au niveau de la réception de l’école, de nouveau une douloureuse entorse qui me fait crier de haine et de dépit. Heureusement, je ne suis pas très loin et je rentre à pied. Je suis désespéré car j’ai plusieurs voyages de prévu, je ne vais pas pouvoir courir à Central park sans doute, en plus de la déprime que l’absence de course occasionne. Là encore la douleur n’est pas importante à la cheville droite qui est encore une fois celle qui est blessée. Je vais à l’INSEAD et à la fête le soir même. Le dimanche, la douleur est tout à fait soutenable. Je vérifie sur Runkeeper et l’année dernière, j’ai eu l’entorse le 26 janvier j’ai repris la course le 19 mars, soit 7 semaines, dont une au ski en fait. Je remarque aussi que j’ai sans doute pris un kilo l’année dernière mais pas plus et le sport gymnastique m’a aidé aussi. Le dimanche je mets l’attelle, ça fait du bien.

Le dimanche 8 octobre, je n’éprouve de douleur aiguë et arrive à marche. Le gonflement n’est pas excessif et il n’est pas bleu. Une fois à Paris, je mets l’attelle qui me fait du bien. J’ai l’idée de faire du soul cycle pour les endorphines. Je m’exécute avec une première séance le lundi 9 octobre à 19h30 qui se passe bien, avec un autre garçon et des dizaines de filles. Le mardi 10 octobre, pratiquement plus de douleur et j’arrive à marcher normalement avec l’attelle. Je vais faire une nouvelle séance le mercredi matin.

Le mercredi 11 octobre, je vais à Bruxelles pour la présentation Artal qui se passe bien. Le premier soir, pour le dîner à Clairefontaine à Luxembourg, je vais à pied avec l’attelle. Le lendemain, je porte les Church, et sans attelle donc. J’arrive à faire toute la présentation debout. Par contre, j’ai des douleurs quand je descends les escaliers bizarrement, et parfois dans les mouvements latéraux. Le vendredi 13, même chose. Je suis dans une superbe suite dans le Mix de Bruxelles et quand je fais le sport, ça va en fait, mais je sens dans la jambe droite une certaine lourdeur. Je suis euphorique car j’ai terminé la putain de présentation. Par contre, le samedi à Paris, je suis down again dans l’appartement sombre alors que le ciel est bleu dehors. C’est hyper déprimant. Bref. Avec l’attelle je n’ai pas mal. Je continue de faire du soul cycling, qui m’aide un peu. Le samedi matin, j’ai fait à celui de Sèvres qui est pas mal, tout neuf. Le dimanche matin à La Boétie avec Sliman qui est exceptionnel, et c’était une séance top et j’étais de bonne humeur car je préparais ma valise, même si elle est énorme.

Nous sommes maintenant le dimanche 22 octobre. J’écris dans un train qui m’amène de Grand Central à Greenwich où j’ai un déjeuner. J’ai toujours mon attelle (deux à trois semaines, ça fait deux semaines). Peut-être puis-je garder trois semaines pour guérir plus vite. Je n’ai plus sauf rarement des douleurs et pourtant hier à NYC, j’ai marché très longtemps. J’ai fait du soul cycle hier, samedi, et ce matin. Je pense aussi en faire demain lundi tôt. Quand je fais du vélo, je ne sens rien dans ma cheville. Pour aller du soul cycle au Blue Bottle café, j’ai fait du jogging avec la bande, et c’était okay. Peut-être tenterais-je de faire une sortie à Central Park samedi ou dimanche prochain au bout de trois semaine, pour profiter de ma présence ici, on verra.

Une semaine est passée. Nous sommes le dimanche 29 octobre 2023. Nous sommes de retour à Paris après deux semaines de voyage aux Etats-Unis puis au Liban pour le décès de mon père. J’écris dans la cuisine du 7 rue Dupont des Loges. Ce matin, pour la première fois depuis l’incident, donc trois semaine plus tard, j’ai couru pendant une heure et sept minutes – peut être un peu trop – mais lentement, à la fois à cause de ma blessure et parce que je suis méchamment jet lagged et me sens endormi, surtout le matin. Ce n’était pas une sortie facile car il pleuvait averse et je n’étais pas en grande forme. Je n’éprouve pas de douleur suite à cette sortie mais une lourdeur à la cheville ainsi que des douleurs intempestives quand j’effectue certains mouvements latéraux que j’aurais du mal à décrire.

Le lendemain, au bureau, je ne ressens rien sauf un contact bizarre avec les chaussures Tods montrant peut-être que le gonflement n’est pas parti. En revanche, j’ai pu faire mon sport tout à fait normalement.

J’écris maintenant le 23 novembre 2023, soit 6 semaines et quatre jours après l’entorse. Hier, je suis sorti courir à midi au bois de Boulogne sous une lumière de dingue, et je pense avoir retrouvé tous mes moyens. Aucune sensation bizarre sauf de temps et temps une légère douleur encore quand il y a des irrégularités sur le parcours. Ma course s’est considérablement ralenti. J’arrive à faire du 11.4 km/h alors que j’avais atteint le 12 Km/h. Au début de la course, je tire quand même la langue, cela va mieux après l’échauffement.

J’essaie de faire des exercices de proprioception sur la cheville droite qui connaît des entorses à répétition afin de les éviter au maximum.

*

Jeudi 2 avril 2026

Je me suis réveillé tôt, j’avais très mal dormi. J’ai quand même fait mon 7 minutes et je suis ensuite sorti courir avant la levée du jour. Sur l’avenue Bosquet, un trottoir et je me foule cheville. Malgré la déception, je décide de rentrer tout de suite et de ne prend aucun risque. Je mets immédiatement la glace. Je sors du placard l’attirail de l’entorse, l’attelle, la chaussette de contention, je les porte.

J’ai l’espoir ténu que cela se passera mieux que prévu cette fois. La douleur n’est pas intense. Mais je sais que cela ne se passe jamais mieux que prévu avec une entorse.

Et en réalité, pour une fois, si. Je garde l’attelle deux jours, mais dès le samedi, je cours à la campagne. Je ne suis pas à 100% mais ça va. Je cours aussi dimanche et c’est nettement mieux. Je fais de longues marches. La cheville n’est pas gonflée.

Le mardi suivant, je cours à Paris sans problème.

Je ne sais pas si ce sont mes réactions qui ont été les bonnes, ou alors l’entorse était légère. Mais je suis vraiment rassuré.

En parallèle, une nouvelle guerre fait rage depuis un mois entre Trump et l’Iran, avec son flot de nouvelles immondes tous les jours. Et le 8 avril, les deux pays signent un cessez-le-feu qui laisse espérer la fin des hostilités. J’ai cette curieuse voire ridicule sensation d’une imbrication entre la géopolitique du monde et mes entorse, comme si cette dernière était le syndrôme minuscule de la première.

Ikea, et le théâtre de l’absurde

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J’y vais vendredi à 21 heures pour éviter la cohue. C’est à Franconville, au Nord-Ouest de Paris. Sur l’autoroute A15. Il faut traverser plusieurs villes, ou plutôt les aborder, Clichy, Saint-Ouen, Gennevilliers… J’emprunte des routes en périphérie. Par instants, des images de vie de ces villes secrètes se projettent dans mon pare-brise, un stade, une bibliothèque, une femme seule… Le noir est profond, ponctué des points rouges dilués des stops. Brusquement, émerge un énorme bâtiment L’Oréal assemblage, de lumières jaunes reliées par l’obscurité. L’autoroute est loin, inatteignable. Elle acquiert une aura mythique, elle est la frontière à atteindre. Je traverse un pont. Je ressens sous moi, dans un gouffre, la présence de la Seine, obscure, apocalyptique, nourricière de quelques tours mélancoliques et de cheminées industrielles dont la fumée forme une lumière blanche éparse. Elle est d’une largeur insoupçonnée, démultipliée, monstrueuse. La route se transforme imperceptiblement en autoroute A15, bordée de vide, traçant ses multiples voies dans le néant. Au milieu de la chaussée, dans l’immensité désertique, un accident, des voitures immobiles, phares allumées dans la fumée et des silhouettes qui discutent, que je dépasse, qui s’éloignent, emportés par un flux cosmique. Je dois d’abord passer chez Alinéa. Je me retrouve dans une zone commerciale déserte. Les enseignes lumineuses sont éteintes. La ville semble abandonnée à la suite d’une catastrophe d’autant plus angoissante que j’en ignore la cause. Les feux passent du rouge au vert, reproduisant une mécanique ancienne qui a perdu sa justification, absurde, déréglée. Je me perds dans une ruelle déserte devant un complexe industriel délaissé entouré de grillages. Des chiens se précipitent vers moi et hurlent. Je fais demi-tour et finis par trouver l’énorme entrepôt d’Alinéa. Le parking de plusieurs centaines de places est vide, le magasin est bien ouvert. Le personnel traîne, ignorant la catastrophe, l’épidémie mortelle, perpétuant machinalement la gestuelle commerciale à laquelle il a été formé. Je récupère la marchandise pour aller ensuite chez Ikea. Après la sortie d’autoroute, la voiture tournoie sur un échangeur et une autre zone commerciale se profile avec à son bout le Magasin. Il est gigantesque. A mesure que je m’en approche, son gigantisme me submerge. Je suis face à un monument dont je ne discerne pas tous les pourtours, une partie, potentiellement infinie, est tapie dans la nuit. Il baigne dans la brume qui laisse filtrer la lumière des lettres de l’enseigne comme une promesse dérisoire de bonheur. Cela me fait penser à une photographie de Brassaï. Je pénètre dans le bâtiment échoué là en provenance d’une galaxie lointaine et découvre les entrailles de l’énormité. Des escalators mènent au magasin. Vide, il a l’air d’un musée. Le parcours est celui d’une exposition. Après deux heures dans des paysages d’une urbanité embryonnaire, d’infrastructures dénudées, de néant sommairement équipé, me voilà au cœur d’une exposition postmoderne avec des installations montrant l’intérieur d’appartements populaires de la classe moyenne humaine. Je suis projeté vers le futur et observe la mémoire des intérieurs humains d’un passé qui est mon présent. Je croise peu de clients. Ceux que je croise ont l’air de spectres, survivants de la foule diurne dont vibre en général l’endroit. Il y a du monde au stand des cuisines. Des couples angoissés surveillent intensément les lèvres des vendeurs pour capter chaque vocable, chaque syllabe que ces lèvres émettent, et s’en imprégner comme d’autant d’injonctions cruciales d’aménagement de la « cuisine de vos rêves ». Les rêves de cuisine flottent au-dessous de leurs têtes comme autant d’accomplissement de toute une existence. Régulièrement, une voix préenregistrée à la jovialité hypocrite annonce l’heure et le temps qu’il reste avant la fermeture du Magasin et invite l’aimable clientèle à se diriger vers les caisses. La fausse jovialité cache mal l’ultimatum, le décompte fatal, le tragique de l’annonce. La fermeture prend des airs de fin d’une représentation qui ne se répétera plus jamais. Je traverse en courant, pour fuir, des allées d’assiettes, de luminaires, de tapis, de plantes. Ma course me donne une vision fragmentaire d’un éclatement de nos vies. Des injonctions à l’achat de choses dont je n’ai nul besoin colonisent de toutes parts mon champ mental. Après cette galerie d’atomisation de nos vies, le décor se transforme, je pénètre dans les allées, dans cette Zone d’entreposage au plafond invisible. Je suis presque au bout d’un processus de décomposition, les intérieurs exposés, se sont transformés en piles d’objets, puis en objets stockés dans des cartons dans les allées d’une usine. Je suis remonté à la source de nos intérieurs. J’en explore la genèse industrielle. Tout le monde se retrouve aux caisses. Les hommes s’examinent, surpris de la présence de leurs semblables à cette phase terminale. La voix préenregistrée devient menaçante sans se départir de sa jovialité, ni de la fausseté de celle-ci. Le magasin va fermer ses portes, se diriger vers les caisses devient une injonction divine. Soudain, les lumières s’éteignent dans le son sourd et massif d’un interrupteur. Il n’y a plus que les caisses qui soient éclairées. Les caissières, ces héroïnes du travail, sourient comme les gardiennes d’un purgatoire. Elles tournent autour des chariots en les inspectant minutieusement avec des lecteurs de codes-barres qui clignotent puis émettent des sons de reconnaissance traduisant une jouissance additive. La foule est hagarde. Multiethnique, elle représente l’humanité entière. Il y a là des familles, des bébés. Un tigre en peluche rugit sur l’épaule d’une jeune femme. Un couple derrière moi se dispute. Elle souhaite aller à la caisse de moins de quinze articles, il est persuadé qu’ils en ont plus de quinze. Un débat arithmétique s’éternise. Chacun compte et parasite le comptage de l’autre, si bien qu’ils finissent par recommencer à zéro. Ils sont très acrimonieux, concentrent dans ce comptage toute la haine refoulée qu’ils ont l’un de l’autre. Je ne sais s’ils sont sincères dans cette détestation ou s’ils jouent, créatures scénarisées d’un auteur absurde qui a réuni des survivants du monde réel dans une fiction détraquée. Le sadisme d’Ikea est tel que malgré le paiement, le client n’est pas au bout de ses peines, il faut encore qu’il aille au retrait des achats. Des écrans affichent des chiffres ésotériques, une multitude de chiffres géométriquement organisés sur un écran, constituent l’énigme mathématique dont la résolution permet d’atteindre la Vérité. Pour patienter, et rongé par la faim, je visite le stand Ikea Food. Il est vide et partiellement éclairé. Je me dis qu’il est sans doute fermé avant d’apercevoir une caissière qui attend dans le noir, qui doit être là en permanence, jour et nuit, à attendre. Les aliments ont des noms cauchemardesques, du Glüpj, du Gouävpk, du Beurkachiër, du Velking, du Köttbullar, du Fullkorn. Cette taxinomie est issue de la cervelle malade du scénariste frappé dont je suis moi-même la créature. J’achète des sandwiches de harengs enfoncés dans des wraps flasques gorgés de flotte dont dépassent des bouts de feuille de salade en PVC. Cela m’a l’air goûteux. Je m’affale dans un canapé en cuir plastique sur lequel l’étiquette de prix indique 499€, et mate, ahuri, l’écran des chiffres. Le décor est des plus étranges. Car nous sommes dans un entrepôt, il ne faut pas l’oublier. Il y a des écrans partout. Tout autour, sont alignés des canapés en cuir plastique sur lesquels sont affalés des créatures humaines qui ont atteint le degré maximal de lassitude. Je me goinfre de harengs. Je me retrouve au nord de la Suède, un jour de décembre d’une année inconnue, sans doute au milieu des années soixante-dix, je ne saurais dire de quel siècle. Ou alors, c’est la salle d’attente d’un aéroport de marchandises. D’ailleurs, je crois entendre la rumeur des avions cargos me parvenir du tarmac, espace dessiné solitaire dans une infinitude inexplorée. Au milieu, trône un arbre de Noël minuscule sous la hauteur du plafond. Par un phénomène impénétrable dont la survenue me taraudera toute ma vie : il clignote. C’est-à-dire qu’on a essayé de créer dans ces limbes, partiellement meublés avec des canapés en cuir plastique, fin octobre, une ambiance festive de Noël. Soudain, une jeune femme en chemise de nuit blanche sort de l’obscurité. C’est un personnage de Bergman. Elle s’approche de moi, une bougie à la main, pieds nus. Me parle en suédois. D’abord souriante, de ces sourires trompeurs démoniaques, elle devient vite récriminatrice. Elle me reproche tout un tas de choses. Son débit s’accélère lorsqu’elle égrène les frustrations dont son inconscient est un enchevêtrement. Derrière elle, tout est devenu noir. Par intervalles, des pans de l’espace s’illuminent et un décor resurgi de l’enfance prend forme. Elle met en scène son subconscient avec des meubles Ikea d’après-guerre. 9 9084. 9 9084. 9 9084. C’est moi qu’on appelle pour récupérer un meuble, enfin un meuble, un milliard de pièces décomposées, atomisées, réduites à leur essence de pièces dans une extase granulaire, qui un jour deviendront peut-être un meuble dont je n’ai pas besoin. Un géant black me donne la marchandise sur un charriot. Le parking est pseudo-désert. Bien que couvert, le brouillard s’y est infiltré. Au loin, un homme court derrière des charriots pour les récupérer jusqu’au bout de la nuit dans un bruit de rails métallique. J’éprouve envers lui une incommensurable empathie. Je sors de là. Emprunte une spirale qui me projette sur l’A15 direction Paris. Je me retrouve au sommet d’une colline qui surplombe la ville et celle-ci s’offre à moi dans sa splendeur nocturne. Je pense aux millions de vies qui m’envoient leurs infinis points de lumière et éprouve une profonde exaltation à l’idée de replonger dans l’humanité comme dans un océan de chaleur.

UK visa

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J’ai présenté une demande de visa pour le Royaume-Uni, et ça mérite une note car l’expérience est presque artistique, elle détourne les codes du genre avec un humour sans doute involontaire.  

Pour la comprendre, il faut d’abord que je décrive, à ceux qui ne sont pas contraints de quémander des visas, un processus classique. 

Les consulats de la plupart des pays se trouvent dans le huitième ou le seizième arrondissement de Paris, dans les beaux quartiers, dans des hôtels particuliers ayant une vague histoire monarchique ou impériale. Par exemple, le consulat du Royaume-Uni se trouvait avant près de la Concorde. L’entrée des visas est en général dans une arrière-cour improbable, moins majestueuse que l’entrée des princes et princesses d’antan. Bien sûr, cette entrée est sur-sécurisée, comme la concentration inéluctable de bougnoules divers et variés le commande logiquement. Le corollaire de la sur-sécurisation est la formation, dès les premières lueurs du jour, d’une longue file d’attente, encadrée par deux ou trois agents qui veillent à son alignement parfait, avec un souci à la fois sécuritaire et, dirait-on, géométrique. A l’intérieur, des fonctionnaires du pays d’origine, réfugiés derrière des vitres blindées à l’épaisseur saisissante, constellées de petits points formant des cercles, entretiennent par micro grésillant interposé un dialogue, dont le dispositif exclut toute chaleur humaine, avec les quémandeurs munis de leur paperasse suppliante et de leurs réponses mi-agressives mi-documentées aux questions ostensiblement soupçonneuses de leur interrogateur. Le moindre écart de conduite des quémandeurs est sévèrement puni afin d’éviter le bordel, dont la menace couve dans cette atmosphère plombée par le déséquilibre entre demande et offre d’hospitalité. 

Passons maintenant à la procédure de visa du Royaume Unie, mise en place depuis mi-2008 apparemment.  

D’abord, le lieu : Asnières-sur-Seine ! Pas forcément une banlieue difficile, juste quelconque, dans ce no-mans-land où rien n’est beau ni laid, rien n’est triste ni joyeux, dans une sorte d’urbanisation du rien. Seule attraction touristique du coin : le cimetière des chiens que je recommande de visiter pour l’occasion. Au bout d’un dédale de rues quelconques, après le morne défilement de pavillons qui semblent être l’œuvre de maçons dépressifs, le centre des visas du Royaume-Uni, logé dans une sorte de hangar, au fond d’une courette, le long des murs de laquelle des chaises en plastique sont disposées en attente d’attentes et essaient de se donner une contenance. Le dispositif sécuritaire est relativement limité. Le quémandeur est accueilli par  un agent nord-africain, qui n’hésite pas à parler en arabe avec certains quémandeurs. Pour présenter une demande de visa, il faut remplir un formulaire d’une cinquantaine de questions sur internet. Nombreux sont ceux qui ne l’ont pas fait, se manifestant à l’improviste. Pour autant, l’agent ne s’énerve pas, n’humilie pas le quémandeur comme on pouvait s’y attendre, il lui suggère même d’aller au « cyber » du coin, pour y remplir le formulaire et demander un rendez-vous le jour même, « avec un peu de chance ». 

Assez vite à l’intérieur, je me rends compte que tout le personnel, sans exception, est issu de l’immigration. Ils sont très aimables et il règne même une sorte d’ambiance familiale que la proximité des fêtes semble accentuer. Exit les vitres blindées, on dialogue d’égal en égal avec le fonctionnaire, notre semblable, bougnoule comme nous, et qui prend sa tâche à la cool, sans trop en rajouter en solennité administrative ou en dramaturgie du soupçon. Les agents discutent et plaisantent entre eux, lancent des blagues qui font rire tout le monde. La caissière me parle en arabe, me sourit avec espièglerie. La présentation d’un visa a toujours été pour moi une expérience angoissante car il faut justifier de sa vie devant un fonctionnaire défiant, d’une politesse administrative. La personne qui me prend en charge ce jour-là ne pose aucune question, ou alors des questions très factuelles. 

Après avoir présenté les documents, on vous prend les empreintes des dix doigts (des mains uniquement, pas des pieds), après vous avoir fait signer un papier où vous acceptez que ces informations, traitées dans la plus stricte confidentialité, soient transmises à tous les gouvernements du monde vivant. 

Seul inconvénient de cette procédure charmante, bucolique, les délais de traitement des visas, dix jours ouvrables durant lesquels on vous confisque votre passeport. En effet, les agents, aussi sympathiques soient-ils, ne peuvent prendre aucune décision à leur échelle. 

En sortant, on se demande si l’expérience est réelle. Car il y a une recherche délibérée de drôlerie dans cette procédure détournée et innovante.