Télétravail

J’ai pris la route dimanche soir à 19h30 au volant d’une Peugeot 2008 louée chez Sixt. Après quelques appels, j’ai écouté le très beau livre de Didier Eribon, Retour à Reims. Naturellement, à cette heure, un dimanche glacial de janvier, la circulation était fluide.

Une fois sur l’autoroute, je me retrouvais coupé du monde, en apesanteur, emporté dans l’accélération, les sens en léthargie, et bercé par la voix d’Irène Jacob analysant avec minutie chaque étape du voyage social de l’auteur de Morale du minoritaire.

Après une heure de route, je me suis arrêté sur une aire de service. J’ai toujours été attiré par les aires de service. Lumières fuyantes dans les limbes de l’autoroute. Perpétuation du monde, idée que d’autres humains continuent d’exister.

Tout était fermé pourtant, sauf un Pomme de Pain tenu par une jeune femme qui avait l’air d’un ange, d’un fantôme, d’une survivante, quelque chose de cet ordre. On avait du mal à croire à son existence. Elle n’avait pas grand-chose à me proposer à part des viennoiseries au bout du rouleau et des croque-monsieur immenses et frigorifiés. J’ai pris une soupe de légumes qu’elle m’a invité à réchauffer dans le micro-ondes, là-bas, près des toilettes.

La forme de la soupe n’était pas engageante. Ça faisait nourriture pour bébé dont on ne sait jamais ce qu’elle est vraiment, liquide ou solide. Mais qu’est-ce qu’elle était bonne cette putain de soupe bien chaude dans laquelle je plongeais mes lèvres les yeux rivés sur l’autoroute dont la Peugeot 2008 avalait goulûment le ruban. J’aurais aimé qu’elle dure à jamais, et je pensais à la fille de Pomme de Pain, à ce qu’elle ferait après son « service ». Où habitait-elle ? Dans laquelle de ces « périphéries » dont on parle si souvent dans la presse et qui, dans mon esprit, forment une topographie indéfinie de routes, d’échangeurs, de ronds-points, de centres commerciaux, de pavillons, de gares ? Des lieux de transit sans aucune promesse d’attachement.

Je suis arrivé à la maison de campagne vers 22 heures. Le portail s’est ouvert mais, essayant d’allumer les lanternes, le disjoncteur différentiel a sauté. Ce genre de minuscules déconvenues sans enjeu ont le don étrange de m’agacer. Peut-être parce qu’il faudra maintenant harceler des artisans pour qu’ils viennent réparer. J’ai pensé à ce film que j’ai vu récemment, Bergman Island, dans lequel le personnage qui loue la maison du cinéaste sur l’île de Faro, ayant servi de décors à certaines Scènes de la vie conjugale, parle d’une maison simple et simple à vivre.

Comme d’habitude, j’ai mis le chauffage et me suis endormi dans des draps froids. J’ai apporté le dernier Houellebecq avec moi, Anéantir, mais à peine ai-je commencé à lire quelques lignes dans lesquelles il dézinguait un médecin, que je me suis endormi.

Tous les jours de la semaine qui suivit, je me suis réveillé entre 8 heures et 9 heures. C’est un moment exquis : il fait encore nuit et le jour se lève, les troncs des arbres se dessinent doucement dans la pénombre, la pénombre se dissipe, une gradation de noirs. Un moment de suspension où je suis absorbé par le muesli, le yaourt grec, les myrtilles, le miel et les briefs du Morning du New York Times sur ce qui se passe très loin d’ici, dans le monde.

J’aime les habitudes. Je travaille après le petit-déjeuner, souvent des mails, pas de calls, et attends l’heure fatidique, midi. A midi, je pratique mon sport, de la gym tous les jours sauf le mercredi, jogging en pleine campagne. Il n’a pas plu cette semaine de janvier et, chose très agréable, il n’y avait aucun vent. Le silence. Des bruits mécaniques au loin. Je me suis fait cette remarque que Dieu a inventé les bruits les plus exquis (oiseaux, cours d’eau, etc.) et l’homme, en retour, des bruits de scierie.

Lundi et mardi, il a fait blanc. Mercredi, quand j’ai couru, la campagne était plongée dans une épaisse brume qui étouffait les bruits. J’éprouvais une satisfaction étrange à courir ainsi dans l’épaisseur de la brume qui rendait les couleurs évanescentes, suggérant à peine les à-plats de vert. Jeudi était une journée intéressante car toute la matinée était plongée dans la brume et vers 13 heures, au milieu de mon sport, celle-ci s’est levée, et j’ai surpris l’instant précis, vraiment la seconde, à laquelle le soleil a fait son apparition sous la forme d’une lune pleine derrière un voile de fumée qui s’effile. J’ai presque crié de joie. Ensuite, en moins d’une heure, le ciel devint d’un bleu profond, si bien que le temps de préparer des œufs brouillés et une salade et les manger sur la terrasse, le soleil, quelques minutes plus tôt livide, était au sommet de son éclat.

Vendredi, il a fait très beau. Après le déjeuner, où chaque mastication envoyait des ondes de plaisir dans mon corps vivifié par le sport, je prends une longue douche brûlante.

L’après-midi est dédié aux calls Zoom dans la grande pièce entourée de baies vitrées au milieu de la nature où j’ai aménagé mon bureau de télétravail. A mesure que les calls s’enchaînent, la nature sombre dans la nuit en arrière-plan de mon grand écran sur lequel quatre à dix visages sont disposés dans une mosaïque de têtes. Des oiseaux, au près, au loin, tracent des courbes cinétiques, projettent des ombres échevelées sur les murs baignés de lumière.

Toute la journée du lundi, cinq ou six jeunes jardiniers étaient là pour la taille d’hiver et l’élagage des branches. Une journée entière de travail, pas de télétravail, avec de gros équipements. Assis derrière mon bureau à écrire des mails ou faire des Zoom, je les observais au milieu du jardin, au sommet des arbres, et au fond de moi, je les enviais. Je les imaginais rentrer chez eux après une journée au grand air, une journée de dur labeur physique, prendre une douche, s’asseoir devant la télé, savourer leur être-là.

J’arrêtais de travailler vers 20 heures 30 ou 21 heures. J’allais ensuite dans notre petit salon TV, me recouvrais d’un plaid, débranchais mon cerveau et regardais un film. J’ai vu le dernier Sorrentino, La Main de Dieu que je n’ai pas détesté, ou encore un ancien film de Ben Affleck, Gone Baby Gone. Son frère Casey y était vraiment très beau. Je me suis aussi laissé tenter par Rendez-vous de Téchiné que Netflix voulait absolument me refourguer, peut-être au fait, on ne sait jamais, du souvenir assez ému que j’en avais gardé, préadolescent. J’ai trouvé qu’il avait mal vieilli, que les acteurs n’étaient vraiment pas bons. J’ai vu un autre film récent et étrange, The lost daughter, sur les vacances d’une femme seule sur une île grecque, qui m’a rappelé un autre film étrange et oublié, La vieille fille de Jean-Pierre Blanc, avec Annie Girardot.

Après le film, je consultais à nouveau mes mails et y répondais.

J’ai réessayé de lire Houellebecq sans y parvenir et me suis arrêté à la page 83 sur la phrase suivante : « petite amie bouddhiste qui savait contracter sa chatte. » La question que je me suis alors posée est : comment ? Comment cet écrivain était-il devenu un monument national et même mondial ? Les corps de métier et les people changent, mais cela fait trente ans qu’il ressasse les mêmes quatre idées « métaphysiques », les mêmes quatre blagues « hilarantes », sur le même ton monocorde. Trente ans qu’il exprime le plus profond mépris envers tout ce qu’il croise sur sa monotone route : objets, paysages et personnages qu’il dézingue dans la minute suivant leur rencontre. Et pourtant, j’ai sagement tout lu de lui. Pour en garder quoi au juste ? Quelles joies ? Quelles idées ? Quelles émotions ? Aucune. Juste un lointain ronronnement de frigo nihiliste et l’appréhension du nouveau volume dont il va empoisonner les esprits. Alors, pour parler comme lui, avec une profonde satisfaction, à la page 83 de sa dernière merde, j’ai décidé d’arrêter.

Le vendredi soir, après la journée de travail, je suis rentré à Paris. C’était le moment idéal pour rentrer. En général, toute la paix du séjour est effacée par le stress du retour et l’entrée dans la capitale comme dans un enfer de Dante. Mais ce 14 janvier, l’entrée dans Paris fut glorieuse. Il n’y avait aucune circulation, pas la moindre minute de ralentissement. Même sur les quais de la Seine avec la vue de la Tour Eiffel bleue, sertie des étoiles de l’Europe, la France prenant ce mois-là la présidence du continent : personne. A peine un brave cycliste défiant le froid. A part un appel à ma mère, j’ai passé tout le trajet à écouter le livre d’Eribon sur la sienne ou, parfois, à rêvasser. Au bout de mon voyage, j’arrivais au bout du sien, avec sa conférence à Yale où il recevait un prix qui, en couronnant son ascension, lui fit repenser à son histoire longtemps refoulée ; cette conférence n’était autre que l’esquisse du livre que je venais de terminer.

Deux heures plus tôt, avant de monter en voiture pour rentrer, j’avais levé les yeux au ciel. Il scintillait de milliers d’étoiles sur lesquelles veillait une lune largement formée.

Barcelona

Le dimanche soir, nous sommes revenus à l’hôtel vers 18h20, j’avais commandé le taxi à 40. Je suis coutumier des nostalgies immédiates, celles d’événements très récents. Tout dans ces dernières minutes à l’hôtel me rappelle les premiers instants d’arrivée, trois jours plus tôt. Faire l’expérience du même lieu vécu à deux instants très proches et dans des dispositions très différentes (l’excitation de l’arrivée, la nostalgie du départ), me fait prendre conscience du temps qui passe.

Avec l’annulation de notre réveillon de nouvel an, nos convives ayant été atteints les uns après les autres du Covid, une épidémie qui continue de frapper le monde en cette fin 2021 dans un raz-de-marée de nouveaux cas, nous avons décidé le 30 décembre de partir à Barcelone le lendemain. Nous avons hésité avec Rome, les deux villes affichant une météo idyllique (20 degrés, grand soleil), mais Barcelone s’est imposée à cause des conditions d’entrée sanitaires plus simples et puis nous avions besoin de mer, de plage, de grand air.

Bien qu’ayant organisé le voyage en dernière minute, nous avons longuement réfléchi au choix de l’hôtel. Quand on visite une ville, le choix de l’hôtel est essentiel. Il ne s’agit pas du tout des bonnes revues sur internet, du petit-déjeuner ou de la chambre luxueuse. Non, l’hôtel, par sa localisation et son style, donne le ton au séjour. Nous avons décidé de ne pas séjourner sur la plage avec ses deux tours, l’hôtel Arts d’une part et W de l’autre, même si ce dernier offre des vues splendides sur la mer. La plage est éloignée de la ville et de son atmosphère, coupée d’elle par une autoroute. L’hôtel numéro 1 sur Trip Advisor, le Serras Barcelona, donne sur la Marina, et je n’aime pas ce coin sinon pour y courir. Le sauna au sommet du Arts offre une vue panoramique sur le cosmos, mais l’endroit me rappelle le travail et les conférences. Nous avons exclu la partie Passeig de Garcia (par exemple le Mandarin Oriental où j’ai séjourné une fois). Les avenues sont trop larges et les boutiques totalement standardisées, une grande tristesse en émane. Entre les deux, le quartier du Born nous a semblé être un bon choix. S’agissant du style, nous avons opté pour un boutique hôtel. Je ne déteste pas les palaces. Au contraire, j’aime le mouvement, l’atmosphère désuète, le bar, les portes tournantes monumentales. Les boutiques hôtels me font peur, on ne sait jamais sur quel « charme » on va tomber. Mais leur avantage, et ce qui a dicté notre choix, est l’impression qu’ils donnent de vivre dans la ville, de vivre la ville. D’habiter un de ses immeubles. On peut s’imaginer résident. Nous avons donc exclu les boutiques hôtels luxueux ou too much (même s’ils sont tous à des prix raisonnables) comme l’Almanac (trop de voitures et le côté fauteuils rouges), le Seventy (trop loin de la plage), le Pulitzer (trop Plaça de Cataluña), l’Alma (loin de la plage, même si l’hôtel est superbe, y aller pour dîner, boire un verre). Malgré son nom affreux, nous avons opté pour le Yurbban Passage. Le passage en question, très poétique, relie le Carrer de Trafalgar au Born. De plus, si tous ces hôtels disposent de toits-terrasses, seules les chambres du Yurbban ont des terrasses privées. Enfin, aucun fauteuil rouge, nous sommes dans les tons Aesop, noir et beige, ce sera parfait.

Depuis mon premier séjour en 1996, je me suis rendu de multiples fois à Barcelone. Quelque chose de secret me lie à cette ville. J’aime sa diversité architecturale même si j’ai une préférence pour les anciens quartiers (El Born, Barrio Gotico) et la mer, et n’apprécie guère les grandes avenues (Passeig de Garcia, Diagonal). Les Catalans ne sont pas les plus accueillants du monde et d’aucuns leur reprochent une certaine sécheresse voire de l’arrogance. La vie et les relations sont plus douces à Madrid. Mais à moi, cela procure un sentiment d’étrangeté que j’apprécie. Il y a quelque chose d’altier et de distant qui ne me déplaît guère. C’est le propre des peuples minuscules et sédentaires, assez insignifiants, mais attachés à leur terre, ne la quittant pas, et vivant dans l’illusion d’une grandeur à laquelle seuls eux croient, au point de se construire une réalité alternative, dépaysante, où celle-ci serait reconnue.

Cette ville a quelque chose. Une sorte de magie. Quand j’y pense, c’est dans des tonalités propres à la rêverie. La lumière y est pour beaucoup. Je n’y suis allé que l’hiver, au plus tard au mois de mai, et à chaque fois me suis laissé couler dans cette lumière dorée, presque liquide.

Nous sommes arrivés le 31 décembre en fin de matinée et après le check-in, avons marché vers la plage, à travers le Parc de la Ciutadella, puis une grande avenue circulaire qui longe les rails, avant de traverser un pont qui les enjambe et se retrouver au niveau de l’hôtel Arts. La plage était inondée de soleil et de monde. Nous avons marché vers le W et avons mangé des sandwichs sur la plage. Nous avons ensuite acheté un grand tapis de bain à des vendeurs à la sauvette et avons fait la sieste, au son des conversations des vacanciers. Quelques heures avant le réveillon, l’atmosphère était déjà à la fête.

De retour à l’hôtel, nous avons profité de la terrasse qui donne sur le Born et le désordre de ses toits entre lesquels émergent çà et là les pointes d’églises et de tours modernes.

Nous avons passé le réveillon dans un restaurant de tapas dont nous sommes des habitués depuis des années et assisté ensuite aux feux d’artifice sur la terrasse de l’hôtel.

Le lendemain, j’ai inauguré l’année par un jogging le long de la plage, par un temps de rêve, en écoutant un podcast sur les mathématiques et leur beauté « littéraire », leur capacité à inventer des mondes. Autour de moi, cette plage, le soleil, les coureurs avaient précisément des allures de créations mathématiques.

De retour à l’hôtel, je me suis assis sur la terrasse et, sous le soleil, j’ai savouré les instants de lumière de l’année naissante, au son des cloches des églises et des oiseaux qui, de toutes parts, dans un concert exalté, célébraient le feliz año.

Nous avons visité un musée du Born, juste en face du musée Picasso, intitulé Moco. Un musée d’art moderne conçu pour Instagram, toutes les créations étant très adaptées au réseau social. Nous nous sommes pris en photo dans le réseau luminescent de diamants psychédéliques. Nous avons ensuite déjeuné sur une terrasse, bercés par les mélodies démodées d’un chanteur de rue à la voix envoûtante.

Nous avons passé le reste de l’après-midi au parc Guël avant de rentrer à l’hôtel et d’aller dîner dans le quartier, en se laissant doucement enivrer par un vin blanc sec. Le trajet du retour à l’hôtel a duré une quinzaine de minutes à pied, et ces quinze minutes concentraient en elle toute la joie de la présence sur terre. Nous marchions dans des dédales de ruelles, sans aucune voiture, éclairées par des lanternes, dans lesquels étaient nichées des places confidentielles, des clairières urbaines. Les rues étaient calmes mais nous croisions d’autres personnes, nous étions dans une ville habitée, une ville réelle, des appartements étaient allumés, nous circulions au milieu de vies, de gens qui seraient encore là le lendemain. Le vin nous avait plongé dans l’insouciance, nous ressentions le moment présent, nous y étions connectés. La conversation était décousue. Produite par la marche. Chaque rencontre, d’une place, d’un bâtiment, d’une femme, d’un chien, produisait des idées au contact d’un réseau informe d’émotions, d’autres moments vécus. Nous nous promenions dans les ruelles comme parmi les mots, et les souvenirs.

Même scénario de course à pied le lendemain avec un podcast sur des romans d’apprentissage et la beauté du monde, la joie de Bernanos, un truc de réac catho mais finalement pas mal.

Après ma séance d’adoration du soleil sur la terrasse de l’hôtel, nous sommes allés déjeuner sur la plage en famille, et y avons passé deux ou trois heures. Sans forcément se l’avouer, nous étions heureux de ces instants de retrouvailles. Deep inside, nous savions que les heures étaient désormais comptées et que notre famille telle qu’elle est aujourd’hui allait dans quelques mois se disperser.

Nous avons ensuite marché longuement vers la vieille ville, pris un café chez Brunells, sillonné La Rambla.

J’avais le souvenir confus d’une place par-là, où des années plus tôt mes pas m’avaient conduit. En regardant sur Google maps, en zoomant sur la carte comme pour remonter le temps, je la retrouvai : la Plaça Reial. Je zoome, c’est bien cela, les palmiers, la place carrée, fermée. Comme tout le monde se plaint de la foule touristique de la Rambla, je dis : je connais une jolie place, c’est à 7 minutes, allons-y.

Il y a vingt-ans, quand j’avais visité la Plaça Reial pour la première fois, je l’avais adorée. Le souvenir de cette adoration, diffus, me reste, insituable, mais vivant. J’ai retrouvé l’exact endroit où je m’étais assis sur la fontaine pour goûter aux heures tranquilles du crépuscule. Pendant cette absence de vingt ans, ni le réel, ni le ciel, ni le crépuscule, ni les palmiers, ni l’architecture de la place, ni même la population qui la fréquentait n’avaient changé. Ils étaient en tous points identiques à mon souvenir. La seule chose qui avait changé, c’était moi.

Je ne suis pas sûr d’être entièrement dans le moment, des choses que j’ai maintenant oubliées me préoccupent sûrement, des petites choses sans aucun intérêt. C’est seulement maintenant que je revis le moment, en écrivant ces lignes, par une matinée grise de janvier, avec la distance de l’écriture et de l’oubli qui débarrassent le moment des pensées parasites. Je me focalise sur les quatre personnes qui m’entourent, sur l’instant précis où elles m’entourent. De la même manière que dans la fixité de la Plaça Reial, seul moi avais changé, les personnes qui m’entourent et notre groupe va changer. Alors j’ai besoin de sauver ce moment, de sauver quelque chose du temps. De sauver les visages tels qu’ils étaient ce soir-là.

Les lumières des décorations de noël s’allument, éclairant ces visages. Soudain, un vieux monsieur allume une enceinte portable qui joue une chanson espagnole mi-mélancolique, mi-entraînante. Il met sa main, qui porte l’enceinte, derrière son dos. Il est élégant, sa chevelure blanche est bien coiffée, il porte un pantalon jaune et une veste marron. Il commence à danser. A esquisser des pas de danse à la fois rythmés et emprunts de lenteur. Il tourne autour de notre table. Comme s’il dansait pour nous, pour nous égayer. Pour nous reconnecter au moment. Comme s’il dansait pour sauver quelque chose du temps.

Noël à Vienne

Dans une de ses légendes les plus philosophiques, l’influenceuse d’Instagram Chiara Ferragni notait qu’on éprouvait plus de bonheur en se remémorant les moments qu’en les vivant. Elle se demandait bien pourquoi. Sans doute le souvenir ne garde-t-il que le meilleur du moment vécu, et le débarrasse-t-il de toutes ses scories, touchant ainsi à sa quintessence. Dans le souvenir, plus de tests PCR, plus d’attentes interminables à l’aéroport, plus de personnel désagréable de compagnie aérienne, plus de contrôle de sécurité, la mémoire débarrasse le voyage de toutes ces contrariétés de sorte que raconter des moments vécus procure une véritable satisfaction.

Nous souhaitions passer noël en famille dans une ville européenne et avions longuement hésité avant d’en arriver à une short-list de deux villes, Venise et Vienne. Nous avons finalement opté pour Vienne considérant qu’il y avait peut-être trop d’eau à Venise et que les Germaniques avaient un sens plus poussé de « noël ».

Chose étrange pour une ville de ce calibre, j’ai trouvé que Vienne était moins belle que Prague ou Budapest. Par rapport à cette dernière, le Danube est trop excentré et ne bénéficie pas des sinuosités de la ville hongroise et de ses ponts majestueux. Si les bâtiments sont aussi monumentaux, il leur manque la folie baroque et ornementale de la capital hongroise. Le ring, une autoroute en pleine ville, ceint un centre certes impressionnant mais assez étriqué.

Nous avons atterri le jeudi 23 décembre dans l’après-midi et avons rejoint notre hôtel, le Park Hyatt, au centre de la ville : voilà résumées en quelques mots plus de six heures de voyage depuis le réveil. Telle est la force de la reconstitution : un voyage devient par la magie de la réécriture et de la mémoire une téléportation. Après le check-in, nous avons marché au pas de course vers le Stadtpark où j’avais réservé un restaurant, le Meierei, dont les baies vitrées donnent sur le canal. C’est le propre de l’Europe qui ne laisse de m’étonner à chaque fois : l’espace d’un instant, dans une salle de restaurant bourgeois, nous sommes introduits dans un nouveau monde qui n’a rien à voir avec celui que nous avons quitté quelques heures plus tôt. A la fin de leur repas, les clients, tous habillés formellement, observent les corps étrangers que nous sommes débouler en panique dans leur quotidien.

Après le déjeuner, je suis rentré à l’hôtel travailler dans le silence cotonneux de ma chambre, assis derrière un bureau cossu. Le reste de la famille est allée visiter un marché de noël et déguster un café au Café central.

J’adore les instants précédant le départ pour un dîner en ville. Quand chacun se prépare et que l’on se donne des rendez-vous déterminants dans le lobby de l’hôtel, à une heure donnée.

J’ai réservé des restaurants gastronomiques pour nous laisser le temps de discuter. L’attente des plats d’un menu à rallonge finit par faire tomber les énervements divers et variés et crée une prédisposition à la conversation, à l’évocation de souvenirs de voyages et de villes. On s’habille bien pour y aller, ça fait festif, cérémonial, encourage les rituels. On s’habille bien, parle bien, mange bien, dans un beau cadre, bref, on embellit la vie.

Le lendemain matin, 24 décembre, je sors courir le long du canal, pendant plus d’une heure. C’est un cours d’eau calme et très urbain, avec de part et d’autre des voies rapides, et des murs tapissés de graffitis. De retour à l’hôtel, je me rends au spa, aligne des longueurs dans la piscine et m’adonne au rituel du sauna.

L’après-midi, j’ai réservé un concert de noël à l’hôtel Bristol. Ce fut à la fois traditionnel, kitsch, et consolant. Une atmosphère qui ramène à l’enfance et envahit de souvenirs indistincts de fête, des petites délices mémorielles enrobées dans du papier aux couleurs scintillantes.

Dîner de noël dans la grande salle du restaurant de l’hôtel. A vingt-heures trente précises, pour le second service, les rideaux se sont ouverts sur la monumentale cuisine comme sur une scène de théâtre.

Après le dîner, c’est avec une satisfaction avinée que nous sommes remontés dans nos chambres comme dans une auberge hors du temps dans une Mitteleuropa mythique.

Le lendemain, je décide de courir sur l’île du Danube, un long ruban entre les deux rives du fleuve. Je m’y rends en taxi. Le chauffeur me dépose au bas d’un pont et se moque presque ouvertement de ma détermination sur l’île désolée et déserte. Construite dans les années 1960 et entièrement consacrée aux activités de loisir, elle est, par ce 25 décembre, battue par le vent, la pluie et une infinie tristesse. Je cours pendant une heure dans ce paysage de désolation longiligne, croisant de loin en loin, un coureur, un cycliste, un type louche qui promène son chien, donnant l’impression, par l’incongruité de leur présence dans les étendues monotones, de spectres.

Quand je remonte sur le pont au bas duquel le taxi m’avait déposé, je découvre une redoutable autoroute à huit voies, sillonnées par des voitures furieuses, et entouré de chantiers. Par miracle, j’aperçois un taxi, qui s’arrête après une périlleuse embardée, et me raccompagne à l’hôtel où je me consacre religieusement au même rituel de la piscine, du sauna et des douches glacées.

La journée est muséale. Nous visitons l’Albertina, musée d’art moderne à taille humaine qui présente une exposition Modigliani et où se croisent de manière insolite Andy Warhol, Picasso, Monet, Oskar Kokoschka, Matisse, et d’obscurs peintres allemands et autrichiens. L’exposition Modigliani est une galerie de visages longilignes comme mon île du matin, de cous sinueux et élastiques. L’histoire du peintre est si tragique que l’envie me prend de revoir le film dans lequel Gérard Philippe l’incarnait, réalisé par Jacques Becker, Montparnasse 19.

Dans le restaurant traditionnel autrichien où nous déjeunons ensuite, à la table voisine, nous apercevons une femme sortie d’un tableau du peintre tuberculeux italien.

Nous marchons jusqu’au Belvédère sous une pluie glaciale, le but de notre pèlerinage est Le baiser le Klimt. Dans ce musée aux airs de Versailles avec ses vues sur des jardins à la française au-delà desquels se dessine les formes d’une ville dans la pénombre tombante, nous arpentons des salles tout à la fois sublimes et kitsch, admirant les trois grand peintres locaux (Klimt, Kokoshka, Egon Schiele) et des paysages d’une profonde germanité. Au dernier étage, désert, nous éprouvons le sentiment d’une étrange paix.

Il fait un froid de canard. C’est donc avec un plaisir intense que nous battons retraite dans la chambre d’hôtel, préparons le thé, pour lire un livre (When we cease to understand the world, de Benjamin Labitut) et somnoler entre ses lignes retraçant la naissance de la mécanique quantique.

Le soir, nous avons prévu un autre restaurant étoilé, les rares ouverts dans cette période festive. Nous nous y rendons à pied. La ville est déserte. Les appartements plongés dans le noir. Nous nous perdons dans les dédales de ruelles et les places fantomatiques qu’ils cachent. Une amie qui vit ici, et qui est elle aussi partie, nous avait averti que tous les habitants quittaient la ville pour aller au ski.

Le dîner est l’occasion de longues discussions familiales, sur des voyages passés, les sujets d’actualité et le futur. Après des mois de course entre le travail, l’école, les choses à faire, nous pouvons nous poser quelques heures, une étape dans l’interminable odyssée sans but, ni queue, ni tête, qu’est la vie. Au sixième plat, la vie se vide de sens. A quoi cela sert, tout cela ? Quatre heures d’immobilité permettent d’aboutir à une réponse : à rien.

Dimanche matin lent. Je sacrifie au même rituel de la course à pied le long des canaux, de la piscine et du spa. Nous allons déjeuner au restaurant Salon Plafond du musée Mak. Visitons la cathédrale Saint-Etienne.

En cette fin d’année 2021, le Covid continue de faire rage. Pourtant, de mémoire de voyageur, le retour à Paris est des plus fluides qui soient, pas d’attente à l’aéroport, pas d’attente de taxi à Roissy et le trajet de Roissy à Paris, d’habitude cauchemardesque, est une traversée dans les voies aérées d’un rêve éveillé.

Toutes les villes ont des airs sinistres dont elles n’arrivent pas à se départir depuis des mois. Nous nous consolons en nous rappelant la chance, pour sinistre qu’elle soit, de vivre dans une des plus belles villes au monde. Sur le pont de l’Alma, comme des personnages d’une matrice informatique, des pluies de code vert, les touristes continuent de prendre des photos de la Tour Eiffel. Voilà, une réalité qui perdure, machinale, robotique, une échappée dans ce monde en perdition, la Tour Eiffel qui clignote et une foule qui l’applaudit.

A l’abordage ! de Guillaume Brac

Rohmer me manque tellement que quand je le vois réincarné et croise son fantôme en sous-impression d’un film, j’éprouve une joie profonde. A l’abordage ! est le film rohmérien par excellence, film de vacances, préface à Paris, quête amoureuse, déception amoureuse, quête assouvie, et exploration d’un lieu. L’exploration d’un lieu surtout, ce coude de rivière, ce rien du tout topographique. Rohmer a fait beaucoup de films de plage et j’adore le concept de film de rivière dont on pouvait ressentir le vibe poétique dans Astrée. Ce qui est réjouissant ici, c’est que des blacks ont fait leur entrée dans cet univers et quel plaisir d’en faire des personnages rohmériens, pas des putains de cas sociaux, juste des personnages amoureux et déçus et pendus à leur téléphone dans l’attente du message de la personne aimée.

Ce film est touché par la grâce, les comédiens sont magnifiques, à l’intersection du jeu (des regards, des silences) et du naturel. C’est un naturalisme d’un genre nouveau, d’une grande douceur et que le jeu et la comédie rendent plus légers. Quand Félix n’arrête pas de consulter son portable pour surprendre le message tant attendu, le comédien est tellement bon qu’on a l’impression que ce n’est pas Félix, mais lui, vraiment, le comédien en dehors de l’histoire, qui a son sort pendu à ce message. Contrairement à du Rohmer, le film est aussi très drôle, plus Rozier dans ce sens, autre grand cinéaste des vacances.

Dans la France de la fin 2021 qui est, cher moi qui me relis dans vingt ans, mais vraiment crépusculaire, où les valeurs « républicaines » sont quasiment devenues des valeurs fascistes et tout le monde l’accepte, le fascisme est la norme, cette escapade dans la Drôme – il s’agit littéralement d’une escapade, d’une fuite, d’un coup de tête, d’une parenthèse cachée dans notre misère morale – m’a fait un bien fou.

Conversations

L’endroit idéal pour les conversations importantes en famille, celles qui nécessitent du temps, de la civilité, des échanges sereins, de la délibération, est le restaurant.

A déjeuner le dimanche, le restaurant impose son rythme propre, entrecoupé par l’attente des plats, on y est bloqué, ne peut quitter la table. Observés par les autres clients et le personnel, pas question de lever la voix, de manifester sa colère, une certaine retenue est de mise. L’énervement n’étant pas un recours pour avoir gain de cause, on doit donc tout miser sur l’argumentation, ce qui approfondit celle-ci, la rend plus robuste. Par conséquent, chaque fois qu’un sujet important se présente, un sujet aux implications long terme, comme c’est le cas en cette fin d’année 2021, je pense au restaurant, le dimanche midi.

La question qui se pose alors est celle-ci : quel restaurant ? Comme l’objet principal n’est pas la dégustation des plats mais la réunion de famille et l’opportunité laissée à chacun de s’y exprimer, il faut un environnement calme et, sans aller jusqu’à une exigence de confidentialité paranoïaque, un certain niveau de discrétion.

A Paris, ce restaurant est impossible à trouver.

Les brasseries et bistrots du coin ne font clairement pas l’affaire. Coincés dans un labyrinthe de tables, on est très mal assis sur des chaises en bois conçues comme des instruments de torture fessière ; il n’y a non seulement aucune discrétion, mais l’espace étriqué empêche la circulation même des idées. L’environnement extrêmement bruyant peut se prêter à des conversations à deux ou trois, sur des sujets sans enjeu ni intérêt, et surtout ne nécessitant aucune suite dans les idées car les serveurs vous brusquent en permanence, vous gueulent dessus, débarrassent en faisant le maximum de bruit avec les plats. C’est hélas un des rares métiers difficiles encore largement tenus par des Français, mais, la pandémie les en ayant en partie éloignés, il y a de l’espoir de les voir remplacés par des immigrés.

Sur le papier, les brasseries plus hauts de gamme offrent une alternative intéressante. Laurent de Gourcuff, le « créateur qui réveille Paris » comme le décrit Paris Match, a par exemple construit un nouvel empire parisien à la Costes. Sauf que, dès que l’on quitte les pages de Paris Match, dans la vraie vie, ce créateur vend, dans des décors certes sublimes de nouveaux riches, des expériences cauchemardesques. Avec des copains, nous étions allés chez Girafe, l’une de ces adresses incroyables, dans l’enceinte du musée Chaillot, avec une vue imprenable sur la tour Eiffel. A dix, nous nous étions embarqués dans une orgie de fruits de mer – la spécialité du lieu. Au début, c’était impressionnant, nous prenions des photos, trinquions au Sancerre, etc. Mais très vite, nous nous sommes rendu compte du fond sonore, la boîte à musique assourdissante et ultra-répétitive de vendeurs d’objets touristiques de l’autre côté de la terrasse. C’était à se flinguer. Par ailleurs nous étions arrivés tôt, pour que la table qu’après de longues démarches et plusieurs pistons nous avions réussi à réserver ne nous échappe pas, ce sont des tables pour lesquelles des clients sont capables de tuer. Au début, l’endroit était encore quasiment vide. Plus tard, nous fûmes pris au piège d’une foule de clients tous braillards, d’autant plus braillards que tout le monde braillait. Heureusement, entre copains, nous n’avions pas grand-chose de profond à nous raconter. Avec l’alcool, la conversation devint incohérente, peu importait donc que l’on s’entendît.

Pour une conversation importante en famille cette fois, j’ai essayé Monsieur Bleu, un autre des fleurons de ce Citizen Kane de la restauration parisienne. Fidèle à sa promesse, égale à elle-même, l’expérience fut tout aussi cauchemardesque que le lieu était sublime, tapissé de pans monumentaux en marbre, de dorures, et parfumé aux produits de l’officine Buly. Tout, dans l’expérience, est conçue pour vous la rendre la plus misérable possible. Sauf si l’on est un « ami du patron », pour la réservation, on a le choix entre midi trente et quatorze heures trente, les deux heures les plus désagréables pour manger, adaptées d’une part aux peuples du grand nord, de l’autre aux Andalous. Ensuite, on vous appelle trois fois pour confirmer la réservation. Une fois sur place, n’étant pas un « ami du patron », vous héritez à chaque fois de la pire table, en fait, elles sont toutes pires. Pour ce déjeuner, nous fûmes placés près d’un local à l’usage a priori indéterminé, un peu sombre, genre entrée de cave, dans lequel s’engouffraient précipitamment des serveurs. Nous ne nous sommes pas méfiés au début, ça ne payait pas de mine, cette entrée de cagibi. En fait, c’est là où les serveurs balançaient dans une benne tous les objets en verre. Cela faisait un bruit, mais un bruit ! Notre conversation était rythmé de sursauts. Bam ! Bam ! Bam ! Dans ce conglomérat de la bouffetance chic, les serveurs sont toujours très secs, polis, mais secs, à l’affût de la moindre erreur de votre part, du moindre écart protocolaire. Commander est aussi stressant que passer l’oral du bac, l’on craint de se tromper, de placer le mot de trop. Il faut dire que la nourriture est variée et correcte, du sel avec des accompagnements. Mais après tout ce sel ingurgité, comment résister au plat de chouquettes à 26 euros pour le dessert !? Paradoxalement, pour avoir vécu une heure et demie scandée par des bris de verre, regardée de haut par le serveur, à se farcir de sel, dans un espace étriqué, il faut payer. C’est sans doute l’une des plus ingénieuses inventions de l’homme blanc riche et masochiste. Se faire traiter comme de la merde tout en en mangeant, et payer très cher pour cela.

Si l’on se déplace latéralement par rapport au bistro de quartier, pourquoi ne pas jeter son dévolu sur le restaurant bistronomique, qui offre une cuisine goûteuse et des plats recherchés. Hélas, il réunit en général les inconvénients à la fois du bistro du coin – tables serrées, tintamarre – et du resto de nouveau riche – morgue des serveurs, le côté « nous sommes les inventeurs de la gastronomie », et une façon de parler français très énervante dont on peut trouver un aperçu dans le guide le Fooding, à coup de métaphores cool et régressives.

Une option intéressante est le « une étoile Michelin » dont le chef est japonais et la cuisine française. Il y en a des dizaines à Paris. Là, tout le monde est charmant, la nourriture est aussi belle à admirer que délicieuse et il règne dans le décor en général minimaliste un silence de bibliothèque. Mais, c’est justement cela le problème, dans ces restaurants, impossible de parler. Chuchoter, oui, à la rigueur, mais parler non, surtout pas à cinq.

Pourquoi pas un deux étoiles Michelin alors ? De ces lieux où, jadis, les hommes d’affaires se rendaient pour conclure des contrats d’envergure autour d’une caisse de Pauillac à déjeuner. Le prix d’abord, prohibitif, et l’interruption constante pour la présentation des plats. Entre les mises en bouches (plusieurs), les plats, les entremets, le pain, le vin, l’eau, vous devez subir mine de rien une trentaine de présentations détaillées. Ça hache la conversation. La fait perdre en fluidité. Vous vous êtes lancés dans une tirade argumentative, thèse, antithèse, synthèse ? vous en êtes au point 3 de votre raisonnement qui en compte cinq ? et le serveur – exquis bien sûr – vous prie de l’excuser pour débiter le liste de tous les ingrédients du plat – un admirable tableau – qu’il vient de poser devant vous. La moitié d’entre eux ne vous parlent pas, l’autre moitié, vous ne l’écoutez pas.

En dernier recours, il y a les restaurants déserts : celui vous savez qui n’a jamais marché ; le restaurant d’hôtel ; le traiteur chinois dont les plats débordent de victuailles à n’importe quelle heure de la journée ; le thaï un peu glauque mais paraît-il qu’il est bon, mais si, mais si ; le Japonais méconnu dont le menu à neuf euros vaut le détour. Bizarrement, un restaurant désert n’est pas propice à la conversation. Il semblerait qu’être entourés d’autres clients, à la bonne distance, soit presque inspirant. On peut raisonner, converser en ayant l’humanité sous les yeux, les familles qui se réunissent le dimanche, le grand père qu’on a placé au bout de la table et entouré d’une bavette, le couple un peu perdu dans l’ambiance dominicale et qui n’échange aucun mot, mais aucun, les enfants qui courent et crient. Tout ça ancre la conversation dans le concret.

Chaque fois qu’il faut choisir un lieu, j’ai donc cette idée mégalomaniaque d’ouvrir mon propre restaurant. Je concevrai le lieu parfait. Lumineux (idéalement d’angle), murs clairs, moquette claire (le parquet raisonne trop), des tables espacées, des sièges nordiques pour le style mais rembourrés pour le confort, une carte courte et de saison, des plats simples, avec une ou deux options végétariennes, des coupes de champagne de propriétaire à prix abordable (8-10 euros), et les meilleurs œufs mimosa de Paris. Une cuisine ouverte au milieu de la pièce mais absolument silencieuse car on y dialoguerait par entente tacite. Des serveurs immigrés et bien formés, professionnels sans être obséquieux, soucieux du confort du client, idéalement très beaux et noirs. Des fleurs et des bougies disposées sur la table. Réservation sur internet uniquement selon des règles démocratiques et transparentes – premier venu premier servi – et un seul créneau horaire (12h30-13h30), pas de menu papier, électronique seulement, et, avec le café, les meilleurs chocolats de Paris offerts par la maison. Paiement par une app, pas besoin de supplier pour avoir l’addition, de supplier à nouveau pour avoir la machine. Le nom du restaurant serait tout choisi, inscrit e sur la devanture en lettres blanches sur fond blanc, dans une élégante typographie car les mots commençant par un C majuscule et jouissant d’une certaine longueur sont très beaux : Conversations.

En attendant d’ouvrir Conversations, ce dimanche-là, nous sommes allés dans un restaurant du 7ème arrondissement, Lily Wang, un Chinois revisité par Costes. Ce n’était pas un mauvais choix : la moquette est profonde et atténue les bruits, les tables sont espacées, les sièges très confortables, les serveurs professionnels et aimables, la vue apaisante sur l’avenue de Breteuil et les Invalides, diffus sous une pluie fine. Nous y sommes allés vers 14 heures, les familles bourgeoises du coin en étaient au dessert et nous avons abordé les différents sujets de conversation pendant que les lieux, lentement, se vidaient, et que la salle plongeait, déjà, dans la mélancolie des dimanches après-midi d’automne.

Le Rouge et le noir

Je l’avais lu à l’adolescence et c’était le livre de ma vie. Depuis, je m’en suis toujours méfié. Je n’osais même pas l’ouvrir de crainte d’être déçu, comme on peut l’être en revenant sur les lieux de la mémoire et découvrant que leur taille et leur beauté ont été magnifiées par celle-ci. Hélas, pour ces grands classiques, ils ont la réputation d’être scolaires, juste bon pour griller les élèves dans des oraux de français et, aussitôt le supplice passé, être oubliés à jamais.

Ma fille avait donc un oral de français et, comme j’avais souvent parlé de ce livre, m’a demandé de l’aide. Elle avait une cinquante de questions auxquelles il fallait répondre. Non sans appréhension, j’ai téléchargé le pdf du livre et en ai parcouru de nombreux passages pour en discuter avec elle.

Ma surprise fut grande et ma joie profonde de découvrir que c’était trop de la balle. Tout à coup, avec une fraîcheur intacte que le temps n’avait en rien altérée, toute l’écriture stendhalienne, et son ironie joyeuse – aucune passion triste chez lui, tout est légèreté, en cela il se distingue d’une grande partie de la littérature française – sont remontées à la surface de ma mémoire comme des bulles de champagnes qu’elle aurait emprisonnées.

Voici les questions réponses que nous avons travaillées car tout l’intérêt d’un plaisir est qu’il soit partagé.

Première partie :

Chapitre 1 : Comment la ville de Verrières est-elle décrite ? Quel est le point de vue du personnage sur la ville ?

La ville de Verrières est décrire comme pouvant passer pour « l’une des plus jolies de la Franche-Comté ». Elle est abritée par une haute montagne, une des branches du Jura, et traversée par un torrent qui donne mouvement à de nombreuses scies à bois. En entrant dans Verrières, on entend le fracas de la fabrique de clous du maire, M. de Rênal.

Nous suivons le point de vue d’un voyageur qui visiterait la ville et apercevrait tour à tour, au gré de sa promenade, la fabrique, M. de Rênal, sa belle maison ou la scie à bois de SOREL. Le narrateur sert presque de guide à ce voyageur fictif.

Chapitre 2 : Qu’est-ce qui est au centre de la ville ?

Au centre de la ville, se trouve le COURS DE LA FIDELITE, une promenade publique qui longe la colline à une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs, avec une des vues les plus pittoresques de France.

Chapitre 3 : Pour quelles raisons M.de Rênal est-il en conflit avec M. Valenod ?

M. de Rênal et M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité, sont des rivaux. Valenod a par le passé fait la cour à madame de Rênal. M. de Rênal est jaloux des chevaux normands que Valenod a achetés et souhaite à tout prix engager Julien Sorel comme précepteur chez lui avant que Valenod ne le fasse.

Chapitre 4 : Quelles relations Julien entretient-il avec sa famille ?

Julien Sorel est un intellectuel sensible qui n’entretient pas de bonnes relations avec sa famille de travailleurs. Il existe un fossé entre Julien et son père rustre qui le bat. Julien ne se sent pas intégré dans sa famille.

Chapitre 5 : Pourquoi ne veut-il pas être précepteur chez M. de Rênal ?

Julien veut s’engager comme soldat et ne veut « pas être domestique » chez les de Rênal, réduit à manger avec eux. Il puisait cette « répugnance » à manger avec les domestiques dans les Confessions de Rousseau.

Chapitre 7 : Comment réagit Julien à I ‘offre de Mme de Rênal de payer son linge ?

Julien est pris de colère par l’offre de madame de Rênal de lui payer son linge : « les yeux brillants de colère ». Il ne souhaite pas être réduit à moins qu’un valet en acceptant cette offre.

Chapitre 8 : Comment Julien réagit-il à la proposition d’Élisa ? Et Mme de Rênal ? Quelle réflexion fait-elle alors ?

Julien décline la proposition d’épouser Elisa, « l’offre de Mademoiselle Elisa ne pouvait lui convenir ». Madame de Rênal est fortement étonnée par cette même proposition, elle ne trouve plus le sommeil et tombe gravement malade. Elle fait la réflexion de leur bonheur sans elle : « Elle ne pouvait penser qu’à eux et au bonheur qu’ils trouveraient dans leur ménage ».

Chapitre 9 : Quel défi Julien se lance-t-il et pourquoi ?

Ce passage est l’un des plus célèbres du roman.

La veille, dans le chapitre précédent, Julien, en gesticulant, touche la main de madame de Rênal qui la retire bien vite. « Julien pensa qu’il était de son devoir d’obtenir que l’on ne retirât pas cette main quand il la touchait. L’idée d’un devoir à accomplir, et d’un ridicule ou plutôt d’un sentiment d’infériorité à encourir si l’on n’y parvenait pas, éloigna sur-le-champ tout plaisir de son cœur. »

Le lendemain, dans le chapitre IX, Julien « décida qu’il fallait absolument qu’elle permit ce soir-là que sa main restât dans la sienne. »

Julien se lance un défi fatidique : « Au moment précis où dix heures sonneront, j’exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle. »

Chapitre 12 : Montrez que l’épisode de la grotte est caractéristique du héros romantique.

Le décor dans lequel se retrouve Julien est romantique, « des roches nues qui couronnent la grande montagne », le soleil qui se couche derrière les « montagnes éloignées du Beaujolais », une « retraite » solitaire dans laquelle il voit « s’éteindre, l’un après l’autre, tous les rayons du crépuscule. »

Une des plus grandes caractéristiques du héros romantique est son courage et son indépendance ; Dans la grotte, Julien se sent mû par ses valeurs : « Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici ? […] je suis libre ! » pense-t-il.

Le héros romantique est aussi dans la « contemplation », la « rêverie », l’aspiration à l’amour passionnel et la gloire. Cette phrase résume, non sans ironie stendhalienne toutefois, cette disposition de l’âme de Julien dans l’« immense obscurité » de cette nuit : « Il aimait avec passion, il était aimé. S’il se séparait d’elle pour quelques instants, c’était pour aller se couvrir de gloire et mériter d’en être encore plus aimé. »

Chapitre 13 : Quelle résolution Julien prend-il à son tour à son retour de chez Fouqué ?

A son retour de chez Fouqué, Julien prend la résolution de quitter la maison de M. de Rênal et ses élèves : « J’aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si aimables et si bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des devoirs envers soi. »

Chapitre 15 : En quoi la relation entre les deux personnages évolue-t-elle ?

Julien entre dans la chambre de madame de Rênal et quand il en sort, « on eût pu dire, en style de roman, qu’il n’avait plus rien à désirer. » Julien en éprouve une grande fierté et madame de Rênal est sujette à des tourments et des remords.

Chapitre 16 : Quel jugement Mme Derville porte-t-elle sur Julien ?

Madame Derville porte un jugement contraire à celui de Mme de Rênal ; elle s’oppose à l’amour que celle-ci ressent pour Julien. A demi-mots, elle lui peint, sous de hideuses couleurs, le danger qu’elle court. Le soir, elle s’arrange pour s’asseoir entre eux et les empêche de se saisir la main.

Chapitre 18 : Que nous apprend sur Julien le passage sur l’évêque d’Agde ? Quel est le déclencheur de l’admiration de Julien pour la carrière ecclésiastique ?

Julien est stupéfait d’admiration pour la cérémonie religieuse. « Il ne songeait plus à Napoléon et à la gloire militaire. » L’évêque et le faste de la cérémonie déclenchent son intérêt pour la carrière ecclésiastique.

Chapitre 19 : Pourquoi Mme de Rênal veut-elle que Julien parte ? Comment leur relation évolue-t-elle ? Qu’apprend M. de Rênal à la fin du chapitre ?

Madame de Rênal souhaite que Julien parte car, dévorée de remords, elle pense que sa présence tue son fils Stanislas. Leur relation devient donc fragile et ils s’éloignent. M. de Rênal apprend par une lettre anonyme ce qui se passe entre madame de Rênal et Julien, au sein même de sa maison.

Chapitre 20 : Quel stratagème Mme de Rênal prépare-t-elle ?

Le stratagème de madame de Rênal consiste à s’envoyer à elle-même, avec l’aide de Julien, une lettre anonyme et de faire croire à son mari qu’elle provient de Valenod, qui l’a poursuivie d’une cour assidue par le passé. En donnant la lettre à son mari, « avec un visage renversé », elle discrédite la thèse de sa liaison avec Julien puisque l’accusation provient du rival Valenod.

Chapitre 22 : Comment Valenod est-il caricaturé ? Pourquoi Julien est-il en proie à une violente émotion pendant le dîner ?

Valenod et sa femme sont caricaturés comme des parvenus, habitant une maison magnifique et disant le prix de chaque meuble et du vin servi dans des « verres verts ».

Dans le chapitre III, le narrateur fait cette description de Valenod qui campe parfaitement le personnage avec une ironie toute stendhalienne : « ce M. Valenod grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu’en province on appelle de beaux hommes. »

De l’autre côté du mur de la maison de Valenod, des détenus chantent une chanson populaire et Valenod les fait taire, en imposant, pour utiliser les mots du directeur, « silence aux gueux ? » Ce mot est trop fort pour Julien qui est en proie à une violente émotion.

Chapitre 23 : Comment le narrateur ridiculise M. de Rênal en soulignant sa bêtise ?

La narrateur parle d’un « petit homme » avec des « petites craintes ». Il dit aussi que « le grand malheur des petites villes de France c’est de ne pas pouvoir oublier qu’il existe au monde des êtres comme M. de Rênal. »

Chapitres 25 et 26 : Quelles sont les relations de Julien avec les autres séminaristes ? Qui essaie de le corrompre ?

Les séminaristes sont divisés en trois groupes. Julien se sent éloigné des trois, pour différentes raisons. Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté. Ces pauvres jeunes gens à visions étaient presque toujours à l’infirmerie et Julien ne les voyait pas. Une centaine d’autres réunissaient à une foi robuste une infatigable application. Ils travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre grand-chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent réel, et, entre autres, un nommé Chazel, mais même de ceux-là Julien se sentait éloigné. Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se composait que d’êtres grossiers qui n’étaient pas bien sûrs de comprendre les mots latins.

Beaucoup de séminaristes se contentaient du plaisir de dîner et comme Julien s’y montrait insensible, il se fit des ennemis. « Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses avec de la choucroute. Les voisins de table de Julien observèrent qu’il était insensible à ce bonheur ; ce fut là un de ses premiers crimes. Ses camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie ; rien ne lui fit plus d’ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure pitance, des saucisses avec de la choucroute ! fi, le vilain ! l’orgueilleux ! le damné ! »

Progressivement, après le sentiment de mépris, Julien finit par éprouver de la pitié pour les séminaristes : « il était arrivé souvent aux pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans l’hiver à leur chaumière, et de n’y trouver ni pain, ni châtaignes, ni pommes de terre. »

Julien a ces mots cinglants pour ses camarades : « Mes camarades ont une vocation ferme, c’est-à-dire qu’ils voient dans l’état ecclésiastique une longue continuation de ce bonheur : bien dîner et avoir un habit chaud en hiver. »

Ayant découvert une carte à jouer dans sa malle avec ceci écrit dessus : « Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures. Dire que l’on est de Genlis, et le cousin de ma mère », l’abbé Castanède tente de corrompre Julien en l’incitant à sortir pour retrouver la belle Amanda. Heureusement, Julien ne cède pas à la tentation.

Chapitre 27 : De quoi Julien est-il dégouté au séminaire ?

Au séminaire, Julien tombe dans des moments de découragement et de dégoût ; il n’avait en effet ni succès, ni carrière. Les autres séminaristes renforcent ce sentiment de dégoût : « l’insolence de ces êtres grossiers lui avait fait beaucoup de peine ; leur bassesse lui causa du dégoût. »

Chapitre 28 : Qui rencontre-t-il à la cathédrale ?

Julien rencontre madame de Rênal à la cathédrale, ce qui provoque une profonde émotion. « Que devint-il en reconnaissant la chevelure de madame de Rênal ! »

Chapitre 29 : Quelle promotion obtient-il ? Quelle attitude ont alors les autres séminaristes envers lui ?

M. Pirard fait de Julien répétiteur pour le Nouveau et l’Ancien Testament, car il trouve qu’il le mérite. Julien est honoré de cette promotion et les séminaristes font preuve d’une attitude respectueuse envers lui, changent d’avis à son sujet.

Chapitre 30 : Qui revoit -il ?

Julien revoit madame de Rênal, à qui il fait ses adieux avant de se rendre à Paris ; « Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse ; adieu. »

Deuxième partie :

Chapitre 2 : Comment la famille de La Mole est-elle décrite ? Dans quel quartier de Paris la famille habite-t-elle ? Comment Julien, qui est provincial arrive-t-il à se distinguer ?

La famille de la Mole est décrite comme noble et très fortunée, Monsieur de la Mole est ministre du roi et pair de France, ils habitent le quartier premier de Paris. Julien étant provincial, il arrive à se distinguer grâce à sa passion pour les bibliothèques et les ouvrages.

Chapitre 4 : Comment se comporte-t-on dans un salon parisien ? qu’en pense Julien ?

Dans un salon parisien, on se comporte avec grâce. Julien remarque que tous les yeux du salon sont rivés vers la porte. Julien, en tant que provincial, trouve un certain ennui dans ces salons.

Chapitre 6. Comment Julien est-il verbalement anobli ? Qui y contribue ?

Julien est verbalement anobli par son initiation aux codes de la haute société, auxquels le Marquis de la Mole contribue ; il possède une culture et une passion littéraire qui charment le Marquis mais surtout sa fille, Mathilde.

Chapitre 7 : Comment les relations avec M. de La Mole évoluent-elles ? Qu’apprend-on à Londres ? Quelle ascension réalise-t-il ?

Le marquis est de plus en plus intéressé par Julien et son « caractère singulier. » Au début, il se moquait des ridicules de Julien, puis il trouve plus d’intérêt à les corriger. Le marquis s’attache à Julien et le traite comme un fils.

A Londres, Julien connaît enfin « la haute fatuité », initié par de jeunes seigneurs russes. Ceux-ci lui recommandent de toujours faire le contraire de ce qu’on attend de lui.

Julien apprend par ailleurs que Valenod allait être nommé marie de Verrières à la place de M. de Rênal.

Chapitre 8 : Pourquoi Julien s’intéresse-t-il à Mathilde ?

Mathilde le déplaît, mais il se sent devoir « des comptes à tous les membres de la famille ». Ensuite il remarque qu’elle passe pour remarquable aux yeux de la société, « elle vaut la peine que je l’étudie » pense-t-il alors. « Je comprendrai quelle est la perfection pour ces gens-là. »

Chapitre 9 : Comment leur relation évolue-t-elle ?

Mathilde est de plus en plus attirée par Julien, elle le trouve « réellement si beau », il la libère de l’ennui qu’elle éprouve au bal, la choque et l’intrigue en même temps, (« il ne fut pas en son pouvoir de l’oublier. ») Julien ne semble pas s’intéresser à elle et cela la trouble d’autant plus.

Chapitre 10 : Quelles différences Julien fait-il entre Mme de Rênal et Mathilde ? Pourquoi Mathilde est-elle en grand deuil ? Comment sa relation avec Julien évolue-t-elle ?

Madame de Rênal représente le « naturel charmant », la « naïveté », c’est une « femme sublime ». Dans un précédent chapitre (le chapitre III de la première partie), le narrateur fait d’elle cette description dans le plus pur style stendhalien : « Elle avait un certain air de simplicité, et de la jeunesse dans la démarche ; aux yeux d’un Parisien, cette grâce naïve, pleine d’innocence et de vivacité, serait même allée jusqu’à rappeler des idées de douce volupté. »

Mathilde, elle, n’est que « vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l’amour-propre et rien de plus. »

Mathilde de la Mole est en deuil car « c’est aujourd’hui le 30 avril », or le 30 avril 1574, Boniface de La Mole, et Annibal de Coconasso, gentilhomme piémontais, son ami, avaient eu la tête tranchée en place de Grève. La Mole était l’amant adoré de la reine Marguerite de Navarre et Mathilde s’appelle Mathilde-Marguerite. Mathilde voue un véritable culte à cet ancêtre et son amour pour Marguerite de Navarre, fascination qui jouera un rôle à la fin du roman.

Peu à peu ses conversations avec Mathilde deviennent plus intéressantes. « Il oubliait son triste rôle de plébéien révolté. Il la trouvait savante, et même raisonnable. » « Quelquefois elle avait avec lui un enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste parfait avec sa manière d’être ordinaire, si altière et si froide. »

Chapitre 11 : Quel type d’amour Mathilde ressent-elle pour Julien ?

Mathilde « meurt d’ennui » parmi les garçons de son âge qui, malgré leurs « manières parfaites », ne sont pour elle que le « même homme parfait ». Julien est « autre », différent des « jeunes gens à moustache », et d’une extraction sociale différente. Il est la matière parfaite pour la cristallisation stendhalienne, qui consiste à partir d’une personne pour construire tout un imaginaire amoureux et romantique, qui résonne avec Boniface de la Mole. Dans l’esprit de Mathilde de la Mole, Julien subira des altérations romanesques comme le rameau de Salzbourg sous l’éclat des cristaux.

« Une idée l’illumina tout à coup : J’ai le bonheur d’aimer, se dit-elle un jour, avec un transport de joie incroyable. J’aime, j’aime, c’est clair ! »

Mathilde ressent de la « grande passion » pour Julien, « pas un amour léger », un amour digne de Manon Lescaut, la Nouvelle Héloïse, Les Lettres d’une Religieuse portugaise. Un amour flamboyant et romanesque.

Chapitre 12 : Quel trait de caractère de Julien fait peur aux nobles ?

Les nobles ont peur de la fougue révolutionnaire de Julien : « si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner. » s’écrie son frère.

Chapitre 13 : comment Mathilde se déclare-t-elle ? Quel effet cela produit-il sur Julien ? Que fait-il de la lettre ?

Mathilde remet une lettre à Julien qui est « tout simplement une déclaration d’amour. » Julien éprouve une profonde joie « qui allait jusqu’au délire », « contractait ses joues et le forçait à rire malgré lui. » Il essaye de comprimer cette joie triomphale, en vain. Cette lettre a pour lui des allures de revanche sociale.

Il achète une énorme Bible chez un libraire protestant, cache la lettre de Mathilde dans la couverture, et adresse le tout à Fouqué.

Chapitre 14 : Quel rendez-vous est fixé ?

Mathilde donne rendez-vous à Julien dans sa chambre, une heure après minuit. Julien doit se rendre dans le jardin et monter une échelle pour la rejoindre.

Chapitre 15 : Que pense Julien des avances de Mathilde ? Comment réagit-il ?

La lettre de mademoiselle de La Mole donne à Julien « une jouissance de vanité vive ». Il se délecte du fait que lui « plébéien », « paysan du Jura », ait les faveurs d’une grande dame, et triomphe de jeunes hommes de haut rang comme le marquis de Croisenois.

Dans un deuxième temps toutefois, quand Mathilde lui donne rendez-vous dans sa chambre, il a peur d’être l’objet d’un complot (« on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins. ») Il hésite alors énormément, se demande s’il doit y aller ou pas, car si elle est de bonne foi, Mathilde le mépriserait s’il manque au rendez-vous.

Chapitre 16 : Comment se passe la première rencontre avec Mathilde ? Quelle comparaison fait-il avec Mme de Rênal ?

L’embarras est grand des deux côtés. La scène a presque des accents comiques avec l’échelle qu’il faut remonter. Ce n’est pas la volupté de l’âme qu’il avait trouvée quelquefois auprès de madame de Rênal. « Il n’y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment. C’était le plus vif bonheur d’ambition. »

Chapitre 18 : Comment évolue la relation entre Julien et Mathilde ?

L’amour de Mathilde se transforme dans ce chapitre en mépris, une sensation allant jusqu’au dégoût. Julien est bouleversé, éprouvant un malheur dont il n’avait pas l’idée.

Chapitre 19 :  Qu’est-ce qui indique chez Mathilde une certaine immaturité ?

Mathilde passe du mépris, au grand amour, au mépris à nouveau. Dans une parenthèse au lecteur, la narrateur évoque « les folies de cette aimable fille ?. » Alors que Madame de Rênal représente l’amour vrai, pour Stendhal Mathilde représente l’amour de tête : « l’amour de tête a plus d’esprit sans doute que l’amour vrai, mais il n’a que des instants d’enthousiasme ; il se connaît trop, il se juge sans cesse ; loin d’égarer la pensée, il n’est bâti qu’à force de pensées. »

Chapitre 20 : Que symbolise le bris de verre ?

Julien fait tomber un vieux vase de Japon en porcelaine bleue et sa destruction symbolise celle de son sentiment pour Mathilde.

Chapitre 21 : Qu’est-ce qui montre la confiance de M. de la Mole vis-à-vis de Julien ?

Il ne lui demande pas son serment de ne pas répéter ce qu’il va entendre dans une réunion à laquelle il l’envoie : « je vous connais trop pour vous faire cette injure », lui dit-il.

Chapitre 23 : Qui l’aide durant son voyage ? Qui fouille ses affaires pour trouver des papiers compromettants ?

Il signor Geronimo, le célèbre chanteur napolitain l’aide. L’abbé Castanède fouille dans ses affaires avec l’aide du maître-poste.

Chapitre 24 : Quel ami rencontre-t-il ? Quels conseils lui donne-t-il pour reconquérir Mathilde?

Il rencontre le prince Korasoff, cet ami de Londres qui lui avait dévoilé quelques mois auparavant les premières règles de la haute fatuité.

Le prince Korasoff lui conseille de voir Mathilde (que Julien appelle Madame de Dubois pour la circonstance) tous les jours, et de faire la cour à une autre femme de sa société mais sans montrer aucune passion envers celle-ci. Cette femme sera madame la maréchale de Fervaques.

Chapitre 25 : Comment se passe la conquête de Mme de Fervaques ?

Julien se place tous les soirs près du fauteuil de madame de Fervaques à l’Opéra Bouffe mais il lui est impossible de trouver un mot à dire, absorbé par ses efforts pour paraître guéri de son malheur aux yeux de Mathilde.

Chapitre 26 : Que pense Mme de Fervaques de Julien ?

Elle pense qu’il a de la distinction et lui reconnaît, à la différence des jeunes de son âge, un sérieux profond et de l’onction.

Chapitre 30 Qu’arrive-t-il à Mathilde ?

Mathilde éprouve de la jalousie envers madame de Fervaques et son orgueil est blessé.

Chapitre 32 : Qu’apprend-elle à Julien ? Qu’écrit Mathilde à son père ?

Mathilde apprend à Julien qu’elle est enceinte. Elle écrit une lettre à son père pour lui dire que Julien est son « mari » et le « père de son enfant. »

Chapitre 33 : Qui conseille Julien ? Quelle est I ‘attitude de Mathilde ?

L’abbé Pirard conseille Julien. Mathilde est désespérée mais intransigeante dans sa volonté de devenir Madame Sorel.

Chapitre 34 : Pour quelles raisons M. de La mole réfléchit-il au sort qu’il pourrait finalement aider Julien à atteindre ? Quelle offre fait-il ?

Le marquis est très indécis, oscillant entre la volonté d’enrichir Julien d’une part et l’envoyer en exil de l’autre. Mais c’est une lettre de sa fille où celle-ci avoue l’avoir aimé la première qui le décide à l’aider. Il donne ses terres de Languedoc à Julien et le titre de chevalier de la Vernaye.

Chapitre 35 : Quel coup de théâtre se produit ? Que fait Julien ?

Mathilde écrit au chevalier de Vernaye (Julien, donc) que « tout est perdu ». Il se précipite pour la retrouver et elle lui montre une lettre de son père dans laquelle il donne sa parole d’honneur à ne jamais consentir à son mariage. En fait, Madame de Rênal a écrit une lettre au marquis où elle dit penser qu’un des moyens de Julien de réussir dans une maison est de séduire la femme qui a le principal crédit. Julien accourt à Verrières et tire sur Madame de Rênal au cours de la messe.

Chapitre 36 : Qu’écrit Julien à Mathilde ?

Il écrit à Mathilde ses « dernières paroles et ses dernières adorations ». Il lui explique qu’il devait se venger et lui demande de l’oublier, et, un an après sa mort, d’épouser M. de Croisenois.

Chapitre 37 : Quelles visites reçoit-il ?

Il reçoit les visites du vénérable curé Chélan et de Fouqué.

Chapitre 38 : Qui lui rend visite ? dans quel but ?

Mathilde lui rend visite pour faire preuve de son amour. Elle poursuit ensuite des démarches à Besançon pour le faire libérer.

Chapitre 39 : Comment Julien évolue-t-il ? Quelle demande étrange fait Mathilde concernant leur futur enfant ?

La passion de Mathilde le rend de plus en plus insensible, il est « fatigué par son héroïsme », il la trouve « changeante ». L’approche de la mort le désintéresse de tout. Il lui demande de mettre leur enfant en nourrice à Verrières, et madame de Rênal surveillera la nourrice. Julien craint que « la négligence sera le lot de cet enfant du malheur et de la honte… »

Chapitre 40 : Qui œuvre pour que Julien soit sauvé ?

Madame de Rênal œuvre pour qu’il soit sauvé. Elle écrit de sa main aux trente-six jurés et leur dit ceci : « Je ne désire qu’une chose au monde et avec passion, c’est qu’il soit sauvé. »

Chapitre 41 : Quel est le verdict ? pourquoi ?

Julien est reconnu coupable de meurtre avec préméditation et cette déclaration entraîne la peine de mort. Valenod qui prononce le verdict se venge de son ancienne rivalité auprès de madame de Rênal.

Chapitre 42 : Que refuse-t-il de faire ? que pense-t-il de Mathilde et de Mme de Rênal ?

Julien refuse de faire appel. Il est dur envers Mathilde dont les « imprécations » l’excèdent. Il songe en revanche avec tendresse à madame de Rênal. « Il voyait madame de Rênal pleurer… Il suivait la route de chaque larme sur cette figure charmante. »

Chapitre 43 : Qui obtient l’appel de Julien ? Qui a-t-il vraiment aimé ? Qui lui rend visite ? quel effet cela a-t-il sur lui ?

Madame de Rênal obtient par sa visite l’appel de Julien. C’est elle qu’il a vraiment aimée et d’elle qu’il est encore éperdument amoureux. Il reçoit la visite d’un saint prêtre qui met Julien dans une profonde colère et, pour la première fois, lui fait entrevoir la mort dans toute son horreur.

Chapitre 44 : Pourquoi Julien a-t-il été condamné d’après Valenod ? En quoi son père est-il rnéprisable ?

Selon M. de Frilair, Julien a été condamné car il a attaqué la vanité de l’aristocratie bourgeoise en leur parlant de caste. Il leur a ainsi indiqué ce qu’ils devaient faire dans leur intérêt politique. Son père est méprisable car il pourrait être charmé de voir son fils guillotiné pour les trois ou quatre cents louis qu’il va lui laisser.

Chapitre 45 : Quel personnage secondaire décède et dans quelles circonstances ? Que veut Mrne de Rênal pour sauver Julien ? Que se passe-t-il après sa mort ? Qu’indique la note finale du narrateur ?

M. de Croisenois décède dans un duel avec M. de Thaler qui s’était permis des propos désagréables sur Mathilde.

Madame de Rênal veut aller voir le roi Charles X pour sauver Julien.

Après la mort de Julien, Mathilde le suit jusqu’au tombeau et, comme Marguerite de Navarre avec Boniface de la Mole, elle porte ses genoux la tête de l’homme qu’elle a tant aimé dans une « étrange cérémonie » funèbre qui ne manque ni de pompe ni de théâtralité, avec cierges et marbres « sculptés à grands frais. »

Madame de Rênal quant à elle meurt trois jours après Julien et sa mort clôt le roman, dans une grande pudeur et une simplicité bouleversante qui contrastent avec la grandiloquence de Mathilde.

L’excipit est d’une grande simplicité :

« Madame de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie ; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants. »

Ainsi, après s’être cherchés et perdus, malgré les vicissitudes de la société, de l’ambition et de l’argent, madame de Rênal et Julien se retrouvent enfin, dans la paix. La note finale du narrateur précise que, par respect pour la vie privée, la ville de Verrières est inventée, et le séminaire et la cour d’assises sont placés pour les besoins de l’intrigue à Besançon.

Arrière-saison

Atterri à Beyrouth, le samedi 30 octobre, dans l’après-midi. La circulation est fluide. Depuis mon dernier passage en juin, les longues files d’attente devant les stations-service ont disparu, comme volatilisées, suite à l’augmentation significative des prix à la pompe.

Arrivée à l’hôtel Albergo. Découverte des lieux et des chambres, premiers instants dans un hôtel. Nous rangeons nos vêtements dans les placards, les affaires de toilette dans des verres chinés à cet effet par l’établissement.

Visite des parents à différents endroits de la ville. Conversations usuelles, la situation au Liban. Ils n’ont pas vu les enfants depuis décembre 2019. Les retrouvent énormes, soudain. Sans transition.

Retour à l’hôtel et dîner sur la terrasse. La famille se retrouve, respire, autour d’un délicieux repas, dans un cadre dont on peut dire qu’il est enchanteur, d’autant plus enchanteur après deux verres d’alcool. La longue plage de temps favorise des conversations digressives, réflexives, qui nous reposent des dialogues hachés et transactionnels du quotidien.

Le dimanche matin, je vais courir comme d’habitude sur le front de mer à Raouché, de l’hôtel Phénicia, jusqu’au Kempinski, les bunkers de luxe quelques mètres après lesquels les bouchers de la banlieue sud étalent les viandes en pleine rue. Je fais ensuite des longueurs dans la piscine sur le toit de l’hôtel. Je m’intègre dans le style de vie Albergo. Une bulle en suspension (précaire ?) au-dessus d’une ville qui glisse doucement dans la perdition. Moi-même, à cet instant, suis dans ma bulle d’endorphines. La bulle dans la bulle.

Brunch au Art house, un havre de paix en plein cœur de Gemmayzé. A part un sosie d’Alain Resnais et sa femme, un autre couple très discret, personne.

Avec mon fils, je visite ensuite le Grand Lycée Franco-Libanais où j’ai suivi toutes mes études, du petit jardin (ancien nom de petite section) jusqu’à la Terminale C (ancêtre de la S, qui a elle-même disparu avec la réforme du bac). Les souvenirs, les images, les sensations de l’enfance et de l’adolescence m’envahissent. Les lieux sont déserts (c’est un dimanche de vacances scolaires, il n’y a pas âme qui vive), mes souvenirs l’occupent entièrement. Se répandent dans chaque coin de rue. Heureusement, nous ne pouvons pas entrer, l’école est fermée. Nous l’observons à travers les grilles, en recueillons des bribes. « Heureusement », car je n’aurais pas résisté à l’effet madeleine de Proust d’une immersion totale. Les arbres. Les mêmes arbres sous lesquels j’ai joué quarante ans plus tôt. Inchangés. Leur croissance est imperceptible. La statue de pierre dans l’entrée, je la reconnais. Le petit jardin avec son amphithéâtre devant la bibliothèque dans laquelle je passais de longues heures.

Baptême de ma nièce suivi d’un déjeuner de famille en bord de mer. La lumière est belle, le déjeuner s’éternise, les générations se mêlent. Du beau monde dans ce restaurant, la classe privilégiée qui bénéficie de revenus en dollars dits « frais », et mène grand train, d’un restaurant l’autre, en Porsche Cayenne, la crise, en dévaluant drastiquement la livre libanaise, ayant contribué à augmenter leur pouvoir d’achat en devises.

Lundi matin, je fais ma gym dans une salle de sport qui surplombe la ville dont les mouvements me parviennent atténués, en provenance d’outre-tombe.

Plus tard, le petit déjeuner est le moment d’élaboration des plans de la journée. Nous décidons de visiter Batroun, un village à une cinquantaine de kilomètres au nord de Beyrouth.

Le temps s’annonce maussade. Une journée d’arrière-saison. Une des plages-restaurants réputées de la région est déserte, avec des airs postapocalyptiques. L’humanité a pris la fuite. A laissé derrière elle des bouteilles d’alcool désolées dans les rayonnages d’un bar, des toilettes ouvertes, des détritus dont l’éparpillement est un signe de départ précipité.

Nous visitons la vieille ville de Batroun, son dédale de ruelles troué çà et là, par la mer, un ciel tour à tour gris ou métaphysique. Au sentiment de tristesse d’arrière-saison succède celui d’une certaine paix. Le silence, l’absence de voitures, la rareté des touristes, la fermeture des boutiques de souvenirs. Par endroits quelques humains regroupés sur une terrasse rappellent la survivance du monde. Font songer à des mirages dans la solitude.

Nous allons de point en point, une église, une place. Le mur phénicien qui a résisté à des siècles d’intempéries et de vagues, et Notre Dame de la Mer, sont les « clous » de l’excursion. L’église offre une vue spectaculaire de la mer prise au piège de ses arcades. Nous avions visité cet endroit il y a longtemps, les souvenirs remontent à la surface des plages rocheuses.

Le ronronnement d’un petit bateau de pêche qui divague sur l’eau, comme sur une nappe de brume. Fragile esquif égaré, dans la blancheur indéterminée.

Quelques gouttes. Nous nous réfugions sous un arbuste. La journée sombre soudain dans le noir et une soudaine pluie torrentielle s’abat sur le village.

Cela dure à peine deux ou trois minutes.

La pluie laisse derrière elle une odeur de terre mouillée.

Nous assistons au coucher de soleil dans la paix d’un jardin (Bolero) sur la mer, mangé par des moustiques furieux.

Retour à l’hôtel et dîner en famille dans un restaurant d’Achrafieh. Ambiance enjouée qui contraste avec la paix de la journée.

Le mardi et le mercredi sont des journées radieuses. Un temps « parfait » à vous rendre heureux. A vous pousser, sur un coup de tête, à élire domicile ici. Un air léger et une lumière qui rappellent la Californie du sud. Travail, déjeuner, travail, visite des parents, verre au Pacifico, bondé. Heureux de retrouver l’atmosphère festive d’antan. Un microcosme auquel nous croyons comme à un espoir, ou une illusion.

Nous nous faisons de plus en plus à la vie Albergo, un hôtel protégé de tout, au cœur de la ville, avec sa vue parcellaire sur la réalité dont il est coupé. Une minuscule enclave.

Mercredi soir, dîner chez Liza, à trois-quarts vide. Retour en mémoire des agapes bruyantes dans ces pièces sublimes qu’on a connues tumultueuses, qui sont désormais celles d’une villa triste, dans une station balnéaire oubliée, de l’arrière-saison.

En rentrant à l’hôtel, nous marchons tous les cinq au milieu de la rue Abdel Wahab plongée dans l’obscurité et le silence. Malgré tout, nous sommes de bonne humeur. Soudain, devant un grand amas de poubelles débordant des bacs, nous apercevons des silhouettes noires qui les fouillent désespérément, munies de petites torches. Une constellations de petites lumières apparaissent les unes après les autres, dans tous les recoins de la rue.

En levant les yeux, les immeubles de grand luxe sont à trois quart éteints, beaucoup de leurs habitants ont fui. Il se dit que la fuite est une mode, que ceux, parmi les privilégiés, qui restent sont des losers. Avant, il fallait se retrouver dans les meilleurs restaurants de la ville, aujourd’hui le lieu de rendez-vous, c’est Paris seize.

Pour ne rien arranger, je lis Chevreuse, le dernier Modiano qui vient de sortir, cet automne-là, et que je me suis procuré au Relay à Roissy.

Le monde a disparu et il ne reste que des souvenirs, des traces à moitié effacées, des images imprécises. Le livre est angoissant. J’étouffe presque. A peine puis-je en lire quelques paragraphes, avant de renoncer, épuisé. Des souvenirs effacés qui flottent dans l’air raréfié de pages d’une interminable brièveté. Je note pourtant quelques belles phrases comme « une grande aptitude au silence » ou encore « un autre souvenir de cette époque remontait au grand jour, comme les fleurs étranges qui apparaissent à la surface des eaux dormantes. »

Le petit-déjeuner du mercredi matin signe les adieux au style de vie Albergo. Nous sommes tous les cinq. Le ciel est d’un bleu profond. Dans notre minuscule campagne sur le toit d’un immeuble. Les cloches de l’église voisine (mais insituable) sonnent. Entérinent le statut de morceau de village qui flotte hors du temps.

Ballet des serveurs autour de nous. Ils parlent entre eux des autres clients, de leurs habitudes, leurs préférences. Ils semblent y tenir. Cela compte vraiment pour eux, que le 508 aime le bacon mélangé à l’omelette, que la 302 opte toujours pour le café américain, pas l’expresso, pas l’expresso. Ce sont les gardiens de ce lieu qui, en réalité, n’existe pas. Les officiers de la fiction. Qu’ils perpétuent, coûte que coûte, dans leur uniforme blanc immaculé.

Nous notons les chambres qu’il faudra réserver la prochaine fois, la 404 (sur cour, avec un beau balcon entouré de végétation) et la 403 lui faisant face, pouvant communiquer avec elle, donnant sur la rue.

Nous quittons l’hôtel comme on quitterait une parcelle de temps qui a dérivé.

Comme on quitterait une nouvelle de la Presqu’île de Julien Gracq.

Arriver dans un hôtel, le quitter. Arriver dans une amitié, la quitter. Arriver dans un âge, le quitter. Arriver dans la vie, la quitter. Une suite de check-in et de check-out. La vie n’est, en définitive, qu’un séjour bref dans un lieu de passage, fait de séjours brefs, dans des lieux de passage.

Dernière visite aux parents. Cérémonie traditionnelle d’au revoir. Ils nous font signe du balcon.

Je crois que c’est dans The New Yorker que j’avais lu cet article sur une artiste qui, des années durant, avait pris des photographies de ses parents, au seuil de leur maison, levant la main pour lui dire au revoir à la fin de chacun de ses passages. La même photographie, à chaque fois, prise de la voiture. On y voit les parents vieillir, leurs visages s’émacier, leur sourire devenir disproportionné. Mais toujours ils lèvent la main pour dire au revoir. Soudain, en défilant les photographies, il n’y a plus que la mère. Levant la main. Puis la porte, et personne à son seuil.

Nous laissons derrière nous quelque chose de nous-mêmes.

Nous quittons l’arrière-saison.

Pour retrouver le froid métallique, gris et tranchant de Paris. A Paris, il n’y a pas d’arrière-saison. Il n’y a que des saisons, la ligne claire des saisons. En quatre heures de vol, nous perdons vingt degrés Celsius.

Pour la première fois, j’ai éprouvé une certaine douceur à Beyrouth (une résignation disent certains). Beaucoup ont quitté la ville. Les plus bruyants sans doute. Pour utiliser une autre belle expression de Chevreuse, je m’y sentais couvert par une sorte d’immunité. J’appréhende d’autant plus la violence de Paris. Je ne parle pas de violence dans le sens sécuritaire du terme, c’est une des villes les plus sûres au monde, je parle d’une violence existentielle, de tous les instants. La violence dans les rues, les restaurants, les relations humaines, les travaux partout, tout le temps, les fêtes, les dîners. Oui, c’est ça, il n’y a plus une seule parcelle de douceur dans la ville.

Après celle indécise à Beyrouth, nous plongeons dans la lumière crue du présent.

*

Souvent, la dernière phrase de Modiano donne à l’œuvre une ampleur nouvelle, la transperce d’une émotion jusque-là contenue. Comme si notre effort de lecteur était destiné à cela, à aboutir à cette dernière phrase.

Mes dernières phrases préférées sont celles du discours de Suède :

« Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan. »

Et bien sûr celle de Dora Bruder, une des plus belles fins, selon moi, de la littérature.

« J’ignorais toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler. »

Celle de Chevreuse :

« Un avion glissait en silence dans le bleu du ciel et laissait derrière lui une traînée blanche, mais on ne savait pas s’il s’était perdu, s’il venait du passé ou bien s’il y retournait. »

Dans le vol de retour de Beyrouth à Paris, en refermant le livre, il m’a semblé être un passager de cet avion.

A guide to Spetses (and Hydra)

We planned our vacation very last minute this year due to the uncertainty related to Covid. Two weeks before they started, we met a Greek couple at a wedding and they recommended us Spetses, an island three hours from Athens.

You access Spetses either by a 2.5-hour ferry from the Piraeus port (the port is 40 min away by cab from Athens airport) or by taxi (2.5 hours) that takes you to Kosta, a port 5 min away from the island by taxi boat. The taxi is more comfortable and the drive from Athens to Kosta is one of the most scenics I’ve seen, with spectacular views in the Peloponnese.

Spetses ended up being a great choice. It’s relatively easy to access, small, with nice beaches, good restaurants, a beautiful night scene and partying for teenagers. There are very few cars, only seven taxis and the (real) disturbance of motorcycles is limited to a small stretch around the center. The gorgeous road that does the tour of the island (around 30km) is an amazing spot to run and bike without cars. We met several people (lots of French) and many of them come here for years, one of them for 31 years!

Hotels

We stayed at two hotels given the last-minute reservation, Zoe’s club and Orloff. We also went several times to the Poseidonion, the island’s historical grand hotel and had dinner once at Nissia.

Zoe’s club is a great choice. Recently constructed, it’s tastefully designed, rooms are simple and neat and it is run by women only (Zoe is the owner and manager, she’s present most of the time) which gives it a special vibe. The location is right at the center, minutes from Dapia – the new harbor – and yet in the middle of quiet small roads with no motorbikes. Only drawbacks are expensive laundry and no good coffee. But you have great cappuccinos minutes away on the port. Also, I would avoid rooms around the pool that might lack privacy. At dusk, when the kids are out of the pool, there’s a sense of vesperal peacefulness that’s delightful. It’s pleasant to share bits and pieces of life experiences with other guests that come here year after year.

Orloff is a special, boutique hotel with beautiful maisonnettes. Inside, it’s probably nicer than Zoe’s club. The hotel is older and the rooms less neat but the team is very nice and there’s good coffee. Orloff is on the busiest street of the island with a constant flow of trucks and noisy motorcycles. You don’t see them from inside, but you hear them, yet you tend to forget at some point. You should avoid rooms overlooking the street though, as it’s noisy early in the morning. Orloff is at a walking distance from Paradise beach, see below, and 5 minutes away from the old harbor, its restaurants and bars. Some rooms (like the one we had as a large family) are simply gorgeous with a charming yard planted with trees, others less, such as the ones in the basement. To compensate for the street noise, bells ring melodiously before the orthodox mass, and their sound transcend the lush surroundings.

Neither Zoe not Orloff have a restaurant at the hotel itself. Orloff has a restaurant 10 minutes away.

I wouldn’t recommend Poseidonion. It’s a Grand Hotel with a lot happening all the time and a constant flow of visitors. The pool and its surroundings in the back are not very nice neither. We preferred to have drinks at Mr Fox bar and stay elsewhere.

Nissia is a new hotel, very well situated, and it’s cute from inside with the biggest pool of all and maisonettes all around. It somewhat lacks the charm and authenticity of the other hotels though and from the outside it looks like a hospital.

Restaurants

Our best meal was at Boustani, Poseidonion’s restaurant in the mountains. It’s an 85 euro set menu with organic produce from the gardens the place overlooks. The whole experience including going there in a tuk-tuk then an old Renault, Greek music swishing in the silence and the sunset, was magical.

Poseidonion has couple of other options at the hotel itself on the new harbor, On the verandah and the Library. Both are good but busy. We preferred to have finger food at the bar, Mr Fox.

To our surprise, another great and this time simple and authentic place was Akpogialia with tables directly on the beach. The staff is nice and the food tasty and fresh, although the hotel told us it’s frozen (probably mussels or prawns). We actually saw the fish we ate; the fava was one of the best on the island as well as the grilled calamari.

We loved Ombra, an Italian roof-top restaurant with beautiful views of the old harbor at sunset and the best vibes. Food is good, but you should choose pasta or pizza, not the expensive fish or meat dishes that are not worth it given several cheaper and tastier options on the island.

There are two good restaurants close to Dapia called Patralis and NTA Water of love. We were a bit disappointed as the raving Google reviews set our expectations high. They are busy, with large noisy tables and sometimes overwhelmed servers.

Many locals recommend Tarsanas as the best fresh fish restaurant. We ate there the first day after a short stay at Hydra where food is great and we were somewhat disappointed, in particular by the appetizers. We didn’t like the set-up neither, crowded, noisy with large tables in an exiguous set-up. We probably didn’t pick the right dishes.

La Scala, Nissia’s Italian restaurant, was a good surprise even if the hotel from the outside looks like a hospital. Chic ambiance and nice view of the port.

We ate couple of times at the Orloff restaurant that’s 10 min away walking from the hotel itself, and we loved it once but had a more mixed experience the second time. The place is charming on different levels in the old port.

Nuovo, near the Poseidonion has a nice vibe and decoration and good drinks. Food changes from one season to the other. When we went, it was sushi and… chicha, but the place itself is gorgeous with a beautiful sunset view.

The somewhat secret and special place is To Pachni, an authentic Greek tavern away from the tourists and just minutes from Orloff. It looks like the owner’s home and the produce come from the garden. Appetizes are delicious and Pachni has the best meat on the island with world famous lamb chops.

Bars

All the bars are in the old port and you’d typically follow the vibe, Hono&lulu and Bikini are good options but my daughter mostly went to Throubi to dance late at night. The island is very safe, and teens can come back walking to the hotel. People also party on the beach, for example the small one next to Paradise.

Beaches

We did an e-bike tour of the island; it took us 5 hours with stops at different beaches. Also, we went to different beaches every day. Therefore, we know almost all of them.

Beaches in Spetses are pebble beaches except a couple like Zogeria that has a mix of pebble and brown (not beautiful) sand. We like pebble: it’s clean, colorful and when waves recede, they produce a beautiful sound. A piece of advice: buy for 10 euros the special pebble shoes to go in and out of water easily. Beaches are clean, water is pristine. Spetses has also many small coves that you can access on foot or boat. We did a boat tour of the island (booked at Paradise for the same day in high season) and the nicest cove is called Piscina I think, a long one on the western part of the island. Contrary to Italy, there aren’t hundred of sunbeds on Spetses beaches, so even when it’s crowded you don’t suffocate. The sunbeds are also relatively cheap, 10 euros for a set of 2.

There are two sides of the island, northeast and southwest. The NE part is busy and commercial with hotels, restaurants, shops and motorbikes. The SW is wild and desert and hence more beautiful. The two sides meet in the North at Zogeria beaches in lush and breathtakingly beautiful hills.

Paralia Xilokeriza is a simple and secluded beach. No music, no water sports, easy to access by e-bike, motorbike, or cab. The waves, wind, crickets compose an ideal summer soundtrack. There is a basic canteen, with good Greek salad, potatoes (don’t miss the potatoes) and souvlakis. It was our preferred beach.

A bit farther from Dapia, also on the SW side, Paralia Agii Anargiri is the longest beach. No music, but water sports, many sunbeds, and a big restaurant. Easy to access. Less charm than Xilokeriza but a good compromise between beauty and practicality. There’s a small cave to visit five minutes walking from it. A bus boat takes you from Dapia to Anargiri once every day.

Just next to it, Agia Paraskevi is a smaller version with a simple snack bar. Easy to access, in a beautiful pine forest, it is less airy and would be a good option in low season with fewer people.

Paradise is the most developed beach. A 20 min walk from Dapia on Agia Marina, it’s Poseidonion’s beach with a modern restaurant offering international food (Greek, sushi and pizza, Italian ice cream). Water sports, music, crowd: a noisy place. You can call them a day before to book sunbeds and the restaurant.

Kaïki is the other option at a walking distance from Dapia. It is a basic beach, and you’d go there for the vibe, music, restaurant, and most extensive water sports of the island. I was told the restaurant is nice at night.

Between Kaïki and Zogeria on the NE side, there are couple of small beaches and coves such as Ligoneri and Lovers Cove (difficult to access on foot). Vrelos beach in that area is a good option if you want music, a restaurant with good cocktails. The beach is small and crowded in high season.

Zogeria is many locals’ preferred beach, and they love the restaurant and its wood barbecue. The bay where the beach is nestled is marvelous, but the beach is crowded, and the restaurant somewhat overrated. There are few options and no vegetarian ones except Greek salad. There is relatively cheap boat bus that takes there every day as the beach is not easy to access. The restaurant can be reserved if you call a day before to have one of the better tables.

Things to do

Read, rest, enjoy life and the sound of cicadas.

Have a coffee at Dapia Porto Café jut next to the Polo store and the water taxi line, after your morning run.

Shopping is very pleasant at night after dinner. There is the most impressive selection of beach dresses I’ve ever seen.

The e-bike tour of the island is a must (15 euros per day, I recommend Ilias, next to Orloff), you can do it in half a day or one day with stops in beaches and coves. One option would be to do it early on in your stay to check the different beaches and select the ones you like. You should book the e-bike in advance.

The boat tour is also recommended if you want to spend time in more secluded coves and have lunch there. We paid 45 euros for 2 hours per person for a Zodiac with a skipper.

Hydra

I would spend couple of days in Hydra, 40 minutes away by taxi boat (300 euros one way) or ferry (much cheaper). Hydra is a magical island, with historical buildings, no vehicles at all (only donkeys), couple of amazing restaurants (Tekné, Castello and Sunset for the view). Walking or hiking around the island is a wonder.

As a friend explained to me, Hydra is one of the rare islands where you find palaces of the seventeenth century (usually in the islands you only find vernacular architecture) for the most part transformed into art foundations. It was historically a capital of pirates, the rocky relief allowing them to protect themselves from attacks and to deploy their wealth. I checked the Deste Foundation at the Slaughterhouse that is worth the visit. It was supposed to exhibit Jeff Koons this year but the event was postponed due to Covid. If you want to spend the night in this pirates island, Hydrea is a good option (adults only, no pool but beautiful views and terraces). The island is a rock with no vegetation and almost no beaches. We spotted three of them in an island two times the size of Spetses, but they are easy to access on foot. Castello is a great restaurant on the beach, and you can alternate the meal courses with dives in the warm and deep blue Mediterranean water.

Ennui

J’éprouve depuis quelque temps un sentiment d’ennui. Profond et qui commence à m’alarmer.

J’avais de la route à faire et j’ai téléchargé un livre à écouter, chaudement recommandé par un ami qui y avait trouvé un charme fou : Mr Wilder and me, de Jonathan Coe. Contrairement à beaucoup, j’avais vu Fedora (l’action du livre se déroule pendant le tournage de ce film de Wilder), j’en garde un bon souvenir, peut-être parce que je trouvais l’actrice Marthe Keller d’une beauté assez renversante. La route était longue et l’ennui du roman me faisait somnoler, dangereusement. Le style totalement plat, pas une phrase qui dépasse, pas une virgule au mauvais endroit et l’inanité de ce qui est raconté, l’inanité et l’aspect convenu. Chacun est à sa place, le juif de la Mittle Europa, la petite grecque, Al Pacino. Et surtout cette foule d’anecdotes sans intérêt qui sont « délicieuses » parce qu’elles concernent des stars, du genre Al Pacino ne mange que des burgers, ou Garbo avait des grands pieds ou que sais-je, des trucs dont on n’a vraiment rien à foutre. La grosse blague hilarante du livre est que Mr Wilder n’aime pas Jaws de Spielberg et propose, ironique Mittle Europa en diable, de réaliser un Jaws à Venise avec des requins dans les canaux. Sauf que désolé mec mais Spielberg est un plus grand réal que Billy Wilder et ses comédies à la con, et Jaws un quasi-film d’art et d’essai dont la moitié est un huis-clos radical en pleine mer. Le livre dépeint le crépuscule d’un certain cinéma classique hollywoodien, dans la lignée mythologique de Lubitsch, prise dans le tournant du nouveau Hollywood et des « barbus » Scorcese, Spielberg, Lucas, Coppola. Or perso, je préfère les barbus à un cinéma de décors de studio, où l’action se déroule toujours dans des Vienne, Paris et Venise en carton-pâte et les personnages sont, en toute circonstance, en smoking et robe longue à aligner les traits d’esprit une coupe de champagne à la main. Lubitsch est assez over-rated et son cinéma bien inférieur à La règle du jeu de Renoir dans le registre des mondanités.

J’ai ensuite acheté un livre de Chantal Thomas, De sable et de neige, dont j’ai lu des critiques élogieuses. J’ai eu un mal fou à passer d’un mot au suivant. Je suis fatigué, ce fut une longue année. Le manque total d’intérêt de ce qu’elle raconte, du genre enfant elle faisait un château de sable et ses parents lui ont dit de rentrer à la maison et elle était triste rapport que le château de sable, il n’était pas parachevé. Et son grand-père qui dit des gros mots. La recension de toutes les baraques familiales, dans le Cap-Ferret, brochure de Daniel Féau. L’océan, les aiguilles de pin. Pitié ! Pourtant, j’ai essayé de fournir un effort, allez lis ! je me disais ! mais lis-le son truc de sable et de neige, merde ! Sois ému par ces histoires d’un vide abyssal, c’est charmant je te dis ! Tiens regarde, elle fait du vélo ! Non ? Pas palpitant ? Mais là, c’est life changing, son premier jour d’école après les vacances. Arrête, mais c’est bouleversant ! Pour être franc, à partir du moment où elle parle de son père, ça s’améliore, et l’alternance du texte et des illustrations finit par me séduire. J’aime le passage abrupt d’Arcachon à Kyoto, et les photos de Kyoto, mais le texte sur la ville japonaise n’a pas grand intérêt et perd de la poésie accidentelle dont la partie française était par instants empreinte.

Peut-être me fallait-il de la fiction pour me distraire ? Je suis donc passé au niveau supérieur. Le roman d’un écrivain encensé, couvert d’éloges unanimes, des critiques et des lecteurs : Le roman de Jim ça s’appelle, chez POL. Ça peut pas être mauvais ça, merde ! Dix lignes, j’ai pu lire, dix lignes. Objectivement affreuses, le mec les avaient écrites avec son pied tu vois, c’était une expérience en soi, tiens et si j’écrivais avec mon pied, ça donnerait quoi au juste, mais efficace, les personnages étaient bien campés, passionnants, avec lesquels t’as envie de passer trois cents pages de ta vie. Et ça parlait de rock, ça paye toujours le rock dans les romans, avec la drogue, c’est des valeurs sûres ça. Merde, arrête ! me suis-je dit, lis-la cette putain de merde quoi, tout le monde a aimé, arrête de faire le difficile. Alors j’ai fourni un effort, ok, je lis, mais je passe direct à la page 15, je prends une avance quoi, et après promis, je lis, je lis, ok ? « C’est à cette époque que je l’ai rencontré, au boulot, à Casino ». Passionnant ! Tu vois ? Tes efforts paient ! Toi qui est transporté par Aurélien d’Aragon, une des plus belles rencontres amoureuses soi-disant, t’as de la concurrence là, la première rencontre au Casino. Tiens, on va sauter une trentaine de pages pour voir un peu où tout ça va les mener. « Elle aussi passait son été à bosser ». Oula, ça se corse ! « avec sa mère, au magasin d’usine Smoby à Lavans-lès-Saint-Claude ». Incroyable ! Ils voyaient aussi beaucoup « Titi et Odile », c’est bien ça, Titi et Odile. Après, elle a un môme, mais c’est magnifique ! Un putain de môme. Rien ne nous est épargné, les échographies, l’accouchement. Je lis de plus en plus vite, en fast-forward, quatre ou cinq mots par page, ça te donne une idée, façon critique littéraire ou éditeur. Je le finis en quinze minutes, le roman, bouleversé.

Dialogue intérieur. Mais c’est pas normal : t’as entre les mains un roman que POL t’a sélectionné parmi des centaines, des milliers, des centaines de milliers voire, c’est le top du top du top, et tu rechignes, tu fais ton difficile, comme quoi ouais, paraît-il que les phrases sont éclopées, normal mec, on te dit que c’est écrit avec les pieds, tu te rends compte de la prouesse anatomique ? T’es pas digne de tout ça. Mon autre moi, le moi pas appréciatif, répond. C’est à cause de cela, c’est parce que ces romans sont choisis par des mecs de plus de cinquante balais qu’on appelle communément des vieux cons qu’on en est là, des centaines de page de mocheté.

J’ai lu avec un peu plus d’intérêt An ugly truth, une enquête approfondie sur le fonctionnement de Facebook et la manière dont le réseau social impacte les démocraties, les dictatures et le fonctionnement du monde. En termes d’enjeux, je ne vois pas plus important. 3,4 milliards d’humains inscrits à ce réseau qui passent tous les jours des heures dessus à se bêtifier et amener des autocrates au pouvoir et raconter les pires conneries. Les enquêtrices suivent au pas le tandem Zukerberg et Sandberg. C’est saisissant comme leur vie et leur job sont chiants. Lui s’occupe du produit, il passe son temps à développer des trucs pour rendre les gens plus bêtes et plus dépendants, plus cons et plus mal informés, mais des trucs insoupçonnés tu vois, vraiment pervers le loustic, pas son pareil pour démultiplier l’addiction et trouver des moyens pour rendre virale la stupidité humaine. Elle, Sandberg, s’occupe du business genre, de le scaler comme on dit, elle est bonne à ça, et de gérer Washington DC aussi. Le tout sans une once de conscience, d’honnêteté ou de morale, juste pour la recherche du pouvoir et du fric. Le principe d’action de tous ces mecs est ultrasimple. En termes kantiens, il s’agit de définir l’approche morale et de faire tout à l’opposé de celle-ci. Or ce n’est pas le côté monstrueux qui m’a interpelé bizarrement, mais le côté viscéralement chiant. Passer sa journée à concevoir des trucs mauvais et inutiles et à les monétiser. J’imagine Mark rentrant chez lui le soir et Priscilla sa meuf qui lui demande, alors mon chéri, comment qu’elle était, ta journée. Super, honey, aujourd’hui j’ai créé plusieurs nouveaux features qui vont, en tout cas je l’espère, rendre les gens plus addicts et nettement plus cons. Mais c’est merveilleux mon amour ! I’m so proud of you. Et la thune honey ? Bah, grâce à ça babe on est plus riches de quelques 5 milliards de dollars, ce n’est pas grand-chose, mais c’est un début. Et puis, tiens-toi bien, grâce à blue (nom interne de l’application Facebook), paraît-il que les bouddhistes ont pu perpétrer des massacres sur les Rohingyas en Birmanie ! Frais, non ? You bet, c’est quelque chose quand même de connecter toute l’humanité !

Blague à part, il faut dire deux mots de ce livre. Excellement écrit par deux journalistes du New York Times, d’un style neutre centré sur les faits, recoupant une multitude de sources avec un accès impressionnant à celles-ci, la non-fiction prend progressivement des allures de tragédie, dans un crescendo horrifique menant aux événement du Capitol. Le livre montre comment, en partant d’une plaisanterie racontée dans le film de Fincher, The social network, Zuckerberg a créé un monstre et soulevé le couvercle de la marmite planétaire du ça, avec une seule personne aux commandes : lui. Ses motivations sont business, idéologiques et politiques. Sur le plan business, le mot clé qui préside à tout est celui d’« engagement », autrement dit le temps passé sur le réseau, dont les études internes à FB montrent qu’il est d’autant plus élevé que le contenu est « bad for the world ». Toutes les innovations produits, notamment les groupes privés qui ont créé les bulles informationnelles et répandu les théories conspirationnistes, tendent à augmenter l’« engagement » et donc permettre au contenu mauvais de se propager comme des incendies, en recourant à la stratégie de l’excuse après les faits. Sur le plan idéologique, Zuckerberg est le défenseur d’une liberté d’expression totale, condition de l’engagement. Ses algorithmes d’IA ne détectent que 90% du contenu banni du site mais les 10% restants équivalent à des millions de messages et les filtres IA sont un jeu d’enfant à déjouer. Mais le plus grave réside dans le plan politique. En ayant établi un monopole, Zuckerberg s’est assuré une domination sur le monde des idées. Son pouvoir est incommensurable, équivalent à celui du président des Etats-Unis à qui il parle d’égal à égal, voire en supérieur hiérarchique.

A l’aéroport, pour m’arracher à cet ennui, j’ai acheté un numéro du magazine Society au titre alléchant : la rupture des Daft Punks. Au moins, cela, j’étais sûr que c’était captivant. T’imagines le truc ? Le groupe le plus mythique du siècle qui se sépare quoi, et les secrets de la séparation révélés. Je déchante vite. Déjà, c’est un article estampillé « enquête », et très fouillée l’enquête, des pages et des pages de détails insignifiants, très mal écrites bien sûr, un supplice. Plus encore, je m’aperçois combien la vie du tandem est mortelle d’ennui. Ils mènent une petite vie bourgeoise pépère à Paris, à pas foutre grand-chose vu le fric engrangé avec Get lucky et de temps en temps se rendent à LA pour produire des morceaux, mais hyper techniques les comptines, des micro-réglages à ce qu’il paraît, avec une équipe improbable de mecs plus chiants les uns que les autres, des vieux qu’aiment la musique, tu vois le genre, c’est terrible, qui te soûlent avec leurs considérations techniques de synthés. Il y a bien des trucs sensationnels, Pharel Williams qui débarque sans s’annoncer dans la villa qu’ils ont louée, et son portable serti de diamants… Un mec qui saute du toit dans la piscine, putain c’est haut. Je ne sais pas qui de Titi et Odile dans Le roman de Jim ou des ces énergumènes est plus chiant, difficile de trancher.

Le problème, c’est moi, de toute évidence. Mais trois choses me tirent quand même de cette torpeur.

Le film de Leos Carax, Annette, voir mon texte dessus, qui me fait définitivement décréter la supériorité du cinéma sur les autres arts, et je sais pourquoi, c’est tout con, il les synthétise tous, les autres arts sont des cinémas au rabais, des versions wish.com du cinéma. D’un côté, t’as Titi et Odile et le supermarché Casino de Sablon-lès-paumés-sur-bled-pourri, de l’autre Adam Driver et Marion Cottillarde (en anglais) à Los Fucking Angeles sur une musique des Sparks et une mise en images de Carax. Concurrence déloyale.

La deuxième chose est plus flippante. Une copine de ma fille qui a viré droguée. Son Insta est une œuvre d’art psychédélique, elle y documente ses trips, mais du sérieux, du hard, ses raves dans des égouts, ses fêtes clandestines en plein Covid dans des tunnels. C’est un festival de flous et de couleurs saturées, des carnets du sous-sol d’une jeune fille pas rangée et des bleus Klein avec des silhouettes noires qui tanguent, du Kéchiche Canto uno machin truc morbide, décharné et sans sexe, une plongée dans les enfers, avec des remontées fulgurantes à la surface pour rapporter des fragments incendiaires des abîmes célébrés par des doigts d’honneur tatoués. Et enfin, un matin, je défile avec l’index les nouvelles du Monde, dans une suite de bâillements lourds, ouais d’accord, l’enfer sur terre, ok, des températures exceptionnelles, des incendies, le virus qui se propage de plus en plus, des autocrates, des complots, des mecs qui crament le fric qui aurait pu servir à éradiquer la pauvreté dans des sky rocket boosters d’égo, blablablabla… quand soudain dans ce flot de banalités infernales je tombe comme par erreur sur une nouvelle que j’ai du mal à croire. Attends, c’est vrai ce que je lis ? C’est pas en haut de page, j’ai un doute. On a découvert un roman inédit de Céline. Casse-pipe. Mec, de mon vivant, je vais assister à la publication d’un roman de Céline quoi, le roman d’un revenant. Je suis exalté soudain. Mais t’emportes pas mec, que je me dis, y aura bien des cons pour en empêcher la publication.