…et deux jours à New York où je retrouve le Luxembourg

New York est la ville la plus fidèle à son mythe. Pas comme Paris qui condescendante offre, que dis-je offre, lâche, aux touristes une image d’elle-même qu’elle méprise (Tour Eiffel, butte Montmartre, how charming, how romaaaantic, etc.). New York n’a pas honte de son mythe, de ses tours fumantes, de ses yellow cabs, de ses executives pressés. J’avais oublié la beauté des femmes de cette ville. Le regard parisien transatlantique, C et M (condescendant et meurtrier), l’allure empressée, l’agressivité dans la marche vers leur destin, les muscles des mollets turgescents. A New York, j’ai lu le New York Times. Quelle différence de niveau avec Le Monde. C’est triste (pour le Monde). Chaque jour un cahier spécial sur les Arts. Ce jour, un article sur Arcimboldo et le musée de Luxembourg. Même regard amusé sur les poussettes (dont sans doute la mienne ce jour-là). Certes, des interprétations ataviques hasardeuses (oh my god it’s so French). Par la même occasion, le journaliste parle de Vélib (autre attraction de la rentrée avec Arcimboldo). Vélib, dit-il, superbe moyen de transport et de drague, pour transformer une incompréhension totale, généralement féminine, du fonctionnement en un alibi pour aller au lit (en Vélib).

Deux jours au Luxembourg…

Au jardin bien sûr. Je suis à chaque fois surpris par la beauté de ce lieu. Beauté sage, très française (là du coup il ne s’agit pas de la beauté du laid, ni d’un curieux baroque à la Buttes-Chaumont, c’est la beauté Catherine Deneuve, classicisme et consensus, nimbée d’une très allusive perversion). Il faisait beau ce week-end du 6 octobre. Ces temps parfaits dont on ne sait par quel hasard météorologique ils sont possibles, soleil, légère fraîcheur, clarté des couleurs, légères brumes vaporeuses, rendant diffuse la tour Montparnasse.

Deux jours comme un petit voyage dans un petit pays. Génial avec les enfants. Diversité des activités. Glande totale. Déjeuner sur le pousse (une barquette de Wok de la rue Vavin, ou une pizza aux girolles luisantes de la même rue). Balade sans but à la découverte des sculptures. Anna adore les sculptures surtout quand elles jouent à cache-cache, derrière des arbres, des buissons, timides, taquines. Baudelaire, (contre) Sainte-Beuve, Delacroix bien sûr, un énorme cerf, un lion, de sublimes dames, un Hercule contorsionné. Théâtre de Guignol. Spectacle pour enfants délicieusement artisanal. Et puis une exposition tiens, Arcimboldo. Des dizaines de personnes, des poussettes, de vieilles dames, entassées dans des salles obscures, admirant ou feignant d’admirer les saisons transposées sur des visages, les faunes et les flores exotiques, humanité ludique, fascinante et fascinée par la richesse du monde qui se révèle à des yeux voyageurs non encore blasés. Admirable de modernité ce peintre qui au début du XVIème siècle peut peindre comme Bacon (toutes les toiles ne sont pas fruitières), évoluer picturalement tout au long de sa vie comme Picasso, et dont certaines têtes, concentrés monstrueux de vivants composites bouffant des visages, sortent de films de Cronenberg. Fin de journée. Flâner dans des allées couvertes de feuilles jaunes, s’arrêter à côté du superbe bassin et écouter le ronronnement d’une eau paresseuse, rencontrer des amis ou discuter avec des inconnus.

Ciel d’été

S’asseoir sur la plage et observer les mouvements du ciel et de la mer sur l’Atlantique est un vrai spectacle. La trame est manichéenne certes, combat entre le soleil et les nuages, et l’issue heureuse, le premier triomphant avec l’aide du vent. Mais entre-temps, le paysage aura subi de profondes transformations orchestrées par une main invisible.

La mer d’abord lointaine et incertaine, séparée de la plage par une étendue de boue luisant à l’apparition intermittente du soleil, remonte tout à coup vers la plage avec la précipitation d’une amante en retard à son rendez-vous galant. Nous verrons dans un instant de quel rendez-vous il s’agit.

Par cet après-midi d’août, le ciel est d’abord plombé par des nuages d’un gris noirâtre. Des nuages très bas, qui semblent engloutir la terre. Un soleil lunaire apparaît de temps en temps derrière le voile translucide de certains nuages exténués. Il signale sa présence, signifie son combat pour voir le jour. A ras d’océan, d’énormes cumulus aux formes rondes et généreuses, avec des lisières en or, observent impassibles le spectacle. Et puis le gris se dissipe et laisse place à un blanc cotonneux qui, étroit à l’horizon, s’épanouit dans le ciel, couvrant toujours le soleil mais le laissant transparaître et révélant ici et là un bleu strié d’élégantes traces lactées. Tout un autre pan du ciel prend la forme d’une terre aride, ouatée et craquelée. A noter que les nuages obèses sont toujours là, imperturbables.

Le soleil, tout à l’heure fantomatique derrière un rideau de fumée noire, finit par inonder le ciel avec une insolence victorieuse et exagérément dilatée. C’est là que l’océan entre en jeu. S’il est remonté dare-dare, c’est pour être au rendez-vous du soleil au-dessus de lui. Il luit alors de mille feux. Les formes humaines qui étaient immobiles dans le paysage de désolation boueuse, sont enveloppées d’une chaleur soudaine et, prises de mouvement, nagent mains tendues vers le ciel et bouts de corps dessinant des ombres noires en contre jour. Tout cela flotte dans une lumière évanescente de fin d’après-midi d’été.

Vacances d’Anna

Je reviens juste de vacances la tête pleine de souvenirs et avec l’envie de les noter pour la postérité dans le blog de papa (un des plus visités de la planète, à ses dires).

Nous avons passé deux semaines de vacances, la première à La Rochelle et la deuxième dans l’île de Ré. A La Rochelle, mes parents ont loué une maison de ville, pas loin du centre et du marché. La maison était plaisante, avec des murs jaunes, orange, bleus, mais surtout rouges. C’est pour cette raison que je l’ai appelée la maison rouge. A l’arrière, se cachait un petit jardin visité par des chats discrets à l’affût des odeurs de poulet rôti. Il y avait également sur un des arbres un perroquet en bois. Je n’ai pas très bien compris pourquoi il était en bois, inanimé et muet. Mes parents m’ont donné des explications un peu expéditives (et se sont étonnés ensuite que je pose la question à plusieurs reprises, imputant ce goût de la répétition à ma condition d’enfant). Les chats en revanche n’étaient pas du tout en bois. Ils sautaient lestement d’un mur à l’autre, escaladaient les troncs d’arbres, s’immobilisaient puis repartaient de plus belle. Au sommet d’un des arbres, un dauphin en bois ! Double étonnement de ma part, que vient faire un dauphin sur un arbre et pourquoi est-il en bois ? Là encore, les explications de papa furent laborieuses, mais je n’ai pas trop insisté pour ne pas le vexer en le confrontant à son ignorance des animaux en bois suspendus aux arbres. La propriétaire de la maison rouge était fan exclusive d’Alain Souchon. Le soir après un dîner dans le jardin en compagnie des chats, papa mettait un disque et maman, lui et moi dansions au rythme de Foule sentimentale et Allo Maman Bobo.

La Rochelle est une jolie ville avec des rues serpentines et un petit port. Deux tours jumelles semblent la défendre des pirates (fictifs, je n’en ai vu aucun). Les deux tours sont séparées de quelques mètres mais pour aller de l’une à l’autre, il faut prendre un bateau, c’est marrant (et marin, si je peux me permettre ce jeu de mot).

Après ces quelques jours à La Rochelle, direction l’île de Ré, dans une autre maison de vacances toute blanche (en conséquence, je l’ai appelée la maison blanche). L’île de Ré est très belle avec ses rues serpentines, ses ports de pêche et ses pins. Un coin de Méditerranée en Atlantique s’enthousiasmait papa, empruntant la formule à un livre sur l’île. Jusqu’au moment où il commença à pleuvoir (et fort) et où sa poésie comparative laissa place à un franc énervement. Mes parents pestaient alternativement contre le ciel et la télévision qui n’arrêtait pas d’annoncer de la pluie et de remonter dans le temps pour trouver une année avec autant de précipitations. Ils attendaient impatiemment un anticyclone (ce n’est pas une blague), qui prenait son temps au milieu de l’Atlantique, apparemment juste pour les narguer. Pour ma part, mais sans le leur dire explicitement pour ne pas attiser leur colère, j’aime bien la pluie. Non seulement je trouve cela intrinsèquement rigolo (que ces énormes nuages pissent de l’eau aussi abondamment), mais j’apprécie l’odeur de l’herbe mouillée, l’apparition d’escargots visqueux dans tous les coins du jardin et in fine celle du soleil, libéré des nuages grâce au vent et aux marées.

Nous sommes allés à plusieurs reprises à la plage avec les amis de mes parents dont le fils est mon ami (un garçon très bien). Comme tout sur cette île, la plage a aussi des siennes. Ainsi, la mer monte et descend de manière imprédictible. Quand elle descend, elle laisse derrière elle son fond, avec des cailloux et des algues totalement désemparés. Quand elle remonte, elle le fait avec un empressement comique. L’eau est extrêmement froide. J’ai aimé y pisser car le contraste thermique entre le pipi et l’eau glacée est saisissant.

Sur la plage, j’ai construit des châteaux, enfin des pseudo-châteaux. A l’expression hypocritement admirative de mes parents, je voyais bien qu’il ne s’agissait pas de Versailles. Je les appelais alors des gâteaux de sable pour couper court à leurs moqueries en montrant que j’étais consciente de leur défaillance architecturale. Ma petite sœur Sara appréciait la plage. Elle mangeait le sable et m’aidait à construire les châteaux.

Au milieu des vacances, nous avons fêté l’anniversaire de maman qui venait d’avoir huit ans (eux disaient trente-cinq, mais il y avait bien huit bougies. Quand j’ai posé la question, ils m’ont dit, je cite, « trois et cinq », allez comprendre). Les amis de mes parents sont venus et nous avons dîné dehors puis, aux premières gouttes de pluie, dedans (l’anticyclone paressait toujours au milieu de l’Atlantique, au-dessus d’un ou deux navigateurs solitaires).

J’ai accompagné papa sur son vélo pour une ballade formidable. Nous avons visité La Flotte, au centre de l’île, un port minuscule et mignon lové au cœur du village avec au bout un petit phare blanc et vert. Nous avons flâné à Saint Martin et fait les courses au marché couvert. J’y ai vu des crabes et des homards en mangeant mes chouquettes. J’ai envoyé des cartes postales à mes amies avec des photos de l’île. Papa était convaincu qu’en les mettant dans une boîte jaune qu’il a trouvé à un coin de rue, elles arriveraient par magie chez mes amies. J’ai acquiescé poliment à ses divagations.

Papa n’arrêtait pas d’insister sur la lumière de l’île. Pour être franche, je ne lui ai rien trouvé de spécial. Lui-même cherchait en vain ses mots pour décrire son émotion esthétique qui semblait pourtant sincère. A la fin du séjour, il me dit que c’était une lumière égyptienne (!). Qu’il l’avait lu dans un guide. Diplomate, je lui dis d’accord papa, d’accord. Remarquez qu’après l’histoire de la boîte jaune, je m’attendais à tout de sa part.

La veille de notre départ, nous avons dîné à Rivedoux au bord de la plage à marée basse. On aurait dit une eau glacée (ne se rendant pas compte que c’était une image, papa n’arrêtait pas de m’expliquer qu’elle ne l’était pas et me renvoyait au phénomène des marées qui semblait l’épater). J’aurais également pu dire que l’eau s’était évaporée subitement, figeant les bateaux dans leur dernière position de flottaison.

Mes parents prolongèrent le séjour d’une journée car la télé annonçait plein soleil le samedi de notre départ, l’anticyclone s’étant bougé les fesses. Ils avaient l’air content et cela me fit plaisir. Il est vrai que la mer est belle quand elle luit comme un tapis de diamants ondulant dans le vent.  A la fin de la journée, nous prîmes la voiture pour revenir à Paris, dans la maison grise. J’aime bien la maison grise. Il est vrai que je n’y trouve pas les chats, les perroquets en bois, les dauphins volants au-dessus des arbres, des marées basses et hautes, des escargots gluants, une lumière égyptienne, des tapis de diamants, mais c’est ma préférée car dans ma chambre donnant sur une cour, je peux rêver à toutes ces choses, les embellir et les inviter dans les histoires que je vais inventer.

Anna K.

Voyage en Arménie

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J’ai effectué un voyage de quatre jours en Arménie et j’en tire quelques impressions, certainement réductrices compte-tenu de la durée du voyage. Ce voyage m’encourage à me documenter sur la réalité complexe du pays, ce que je n’ai pas fait avant de partir et que je regrette. 

Un voyage en Arménie est d’abord un voyage dans le temps. Des signes assez rares de « modernité » (je mets le mot entre guillemets pour lui ôter une connotation béatement positive) sont disséminés dans un ensemble qui reste figé dans les années 1960 soviétiques. Les bâtiments noirâtres et massifs, les places prévues pour les manifestations communistes des grands jours, les Lada et Volga en totale rupture passéiste par rapport aux automobiles actuelles, la langue russe sur les produits de consommation inconnus, l’inexistence exotique des marques globales qui ont colonisé le paysage urbain occidental (McDonald’s, Strabucks, Virgin, Body Shop…) : tout cela, au niveau de la forme du moins, ramène à des temps brejnéviens. A une époque où « tout le monde avait du travail aux usines » comme nous l’avait dit, nostalgique, le chauffeur qui nous conduisit aux divers sites « touristiques » du pays. Des usines désormais délabrées, disloquées en un rien de temps face à la concurrence capitalistique, égarées au milieu de la désolation suburbaine, et dont les machines désarticulées, dessaisies de leur finalité productive, dessinent dans le ciel des ossatures incongrues. 

Cette impression de délaissement, de barres HLM, de maisons à moitié bâties, de parcs pour enfants en bord d’autoroutes, avec des grandes roues et des carrousels déglingués dont on se demande si un jour ils ont été témoins de cris d’enfants, on la ressent dans les banlieues et les bourgs, surtout au Sud de Erevan.  

A part le communisme et les marques profondes qu’il a laissées, plusieurs autres mythologies structurent la société.  

D’abord la diaspora. Il est émouvant de retrouver, dès l’avion Paris-Erevan, des Arméniens du monde entier (mais surtout des Etats-Unis), en quête de leurs hypothétiques racines, avec espoir mais aussi la peur d’être déçus. Hypothétiques car l’Arménien de la diaspora aura du mal à reconnaître dans l’Arménie actuelle la terre des ses ancêtres, qui venaient majoritairement d’Anatolie orientale.  

A titre d’exemple, on entend peu parler des fameux plats arméniens omniprésents dans la culture de la diaspora (Manti, Basturma, Sujuk, Soubereg, etc.). Ainsi, tout Arménien du Liban est-il habitué dès l’enfance aux remarques de certains Libanais revendiquant un racisme primaire avec une hilarité débile assez caractéristique, « tu es Arménien, ah tu aimes le Basturma, ha ha ha ». Et voilà que cette charcuterie malodorante au nom rigolo est inconnue des restaurants de Erevan qui servent, au titre de la nourriture locale, du « barbecue » ( !), du kebab et au mieux du dolma (feuilles de vigne farcies). Rien à voir avec la sophistication de la cuisine arménienne d’Alep ou de Beyrouth où des restaurants comme Varouj, Al Mayass et Mayrig déclinent l’arménité culinaire en une multitude de recettes séculaires. 

L’identification aux Arméniens de l’ex-république soviétique peut être difficile. D’un abord parfois rude, ils semblent travaillés par une profonde et indélogeable mélancolie, une sorte de résignation au sort, qui a fait passer leur pays d’une terre mythique ouverte à trois mers (Caspienne, Noire et Méditerranée), à une enclave entourée de voisins menaçants, écrasée par le soleil en été, rudoyée par le froid en hiver, et avec pour tout plan d’eau, le lac Sevan qui, avec ses quinze degrés en plein mois d’août, confère aux bouées et autres jeux de plage, vendus tout au long de l’autoroute qui y mène, un caractère tristement vain. La mer, son absence, son ersatz, ce lac à l’eau glaciale pour lequel on a de la tendresse parce qu’il est là malgré tout, est une autre mythologie, un autre regret, de ce pays qui en compte tant. Une fois en Arménie, l’Arménien de la diaspora essaie de se convaincre de la beauté des lieux, de leur charge émotionnelle. Il tente d’être surpris par le niveau de développement, la qualité des routes, prêtant inconsciemment le moins d’attention possible à l’indigence des banlieues et des campagnes, legs terrifiant, dans sa banale laideur et sa pauvreté, d’un régime dont on se rend compte, usines ou pas, places grandioses ou pas, qu’il posait méthodiquement les bases d’une perdition à long terme. 

La religion est l’autre élément fondateur de la mythologie arménienne. Elle est avant tout synonyme d’églises et moins de foi individuelle. En ce sens que contrairement à des pays très religieux comme l’Arabie Saoudite ou l’Inde (il est vrai que je compare à des religions qui par nature sont plus intrusives dans la quotidienneté), la religion ne semble pas structurer et ponctuer les jours. Les signes ostentatoires sont rares. Les églises sont elles-mêmes peu nombreuses à Erevan ou dans les banlieues, disséminées qu’elles sont sur le territoire, dans des endroits déserts et peu accessibles. Est-ce le résultat de soixante-dix années de communisme, pendant lesquelles la religion était semble-t-il tolérée mais non son affichage ? Je ne saurai le dire. Je ne pense pas que les Arméniens aient compensé cette contrainte de discrétion religieuse par une ferveur exagérée au moment de sa disparition. Cela étant, l’église, en tant qu’élément architectural, culturel, traditionnel autant que religieux, est une icône fédératrice. Le pays en compte des dizaines remontant aux premiers temps chrétiens. Nous en avons visité cinq juchées sur des collines ouvertes aux vents, enfouies dans des montagnes verdoyantes, perdues au milieu de déserts rocailleux, faisant face à l’imposant Mont Ararat, sculptées dans la roche elle-même. Ce sont des églises de petite taille, hélas négligées, totalement dépouillées (pas de statues ni de bancs, quelques tapisseries aux couleurs ternies). De ce dénuement, éclairé par la lueur vacillante des bougies, par les percées intermittentes du soleil à travers des fenêtres étroites, émane accidentellement une mélancolique poésie. Etchmiadzine, siège du catholicosat, l’équivalent de Saint-Pierre pour les catholiques, est un autre lieu poétique, mais d’une poésie plus conventionnelle, plus conforme aux standards esthétiques européens. Une cathédrale à l’architecture classique arménienne au milieu de jardins à l’italienne, parcourus de prêtres à l’allure vive, allant et venant affairés, au milieu d’autres qui discutent entre des arbres à hauteur d’homme. 

Le Mont Ararat est un symbole, à la fois biblique (la montagne du Déluge et de Noé), et nationaliste du pays. Le paradoxe est qu’il se trouve actuellement en Turquie. Sa présence majestueuse dans le paysage et dans l’esprit des Arméniens, alliée à sa non possession, à son intangibilité soulignée par la brume et les nuages qui souvent rendent ses contours imprécis, est un éternel rappel de l’injustice que subit ce peuple depuis des décennies, l’injustice de la dépossession, de son sort politique, de sa terre, de ses mers, de ses monts disparus, des icônes de sa culture, des lieux de sa mémoire, de son culte et de ses douleurs. Cela rend d’autant plus émouvant la démarche d’Arméniens de partout qui se lancent à la recherche des traces éparpillées et timides d’une culture millénaire et d’ancêtres martyrisés sur une terre certes parfois peu accueillante, décevante au regard de la terre mythifiée qui s’étend sans fin entre royaumes et mers rêvés, mais malgré tout, parce qu’elle existe, attachante.

Pour ou contre le Champ de Mars

Le Champ de Mars est un parc pas comme les autres. Pour y courir deux fois par semaine au moins, je le connais bien. Par rapport à l’altier jardin du Luxembourg, au bourgeois parc Monceau, ou au jardin des Tuileries aux allures impériales, le Champ de mars est un parc populaire, sans aucun grillage, sans aucun portail, avec peu de statues, ouvert à la ville et totalement libertaire. On y rencontre une population bigarrée, avec une concentration certes élevée de touristes mais qui décroît à mesure que l’on s’éloigne de la Tour Eiffel pour s’approcher de l’austère Ecole Militaire, les deux étant jointes par deux larges allées parallèles, l’une côté quinzième et l’autre côté septième, le long desquelles des joggeurs font leur exercice, des chiens réclament une balle à leur maître, des vielles dames promènent une silhouette hésitante, des gendarmes à cheval supervisent le tout avec une certaine nonchalance. C’est assez mal entretenu, donc plus charmant que le trop parfait jardin du Luxembourg (où, suprême outrage, les aires d’enfant dignes de ce nom sont payantes). Dans le Champ de Mars, il y a de grands espaces ouverts où des équipes improvisées jouent au football, d’autres au basket, où des pompiers font leur exercice et des personnages bizarres s’adonnent à des mouvements de corps asiatiques.

Cela étant, l’attrait du jardin dépend des saisons.

En été, contre !

Insupportable en été, car la concentration de touristes est exagérément élevée sur l’ensemble du parc, y compris sa partie méridionale, du côté de l’Ecole Militaire.

Plusieurs conséquences à cette surreprésentation touristique. D’abord, la multiplication des cars, qui rivalisent de laideur. Une analyse chromatique révèle que tout car de touristes qui se respecte doit être peint en couleurs criardes et multiples, le plus souvent primaires, le motif de l’arc-en-ciel étant lui-même le plus galvaudé. Deuxième conséquence, l’effet de magnétisme de la Tour Eiffel, vers laquelle tout le monde semble converger, en vertu d’un instinct universel, celui du touriste en quête du monument. En combinant cet effet à celui des cars, ce sont des groupes entiers, homogènes en termes de nationalité, qui se tordent le cou dans une extase au début sympathique, mais à la longue lassante, car le potentiel d’attractivité de la Tour se tarit devant tant d’admiration. Même exaspération face aux poses de photos prises devant la tour, qui se doivent d’être drôles : émulation de la tour avec le corps, main ouverte de sorte que qu’elle paraisse comme posée sur la main de la personne photographiée, contre-plongées acrobatiques, etc.

L’apothéose touristique a lieu le 14 juillet pour le feu d’artifice. A perte de vue, le jardin est alors noir de monde, chaque individu se trouvant  confié un mètre carré de pelouse sur lequel il étend une nappe pour pique-niquer, en attendant l’événement patriotico-pyrotechnique.

A noter en passant que je ne déteste pas la Tour, au contraire. J’ai pour elle une certaine tendresse, car c’est une icône populaire, universaliste (rares sont les monuments qui unissent les peuples dans une telle admiration unanime), sans arrière-plan militaire, ne célébrant ni empereur, ni roi, ni président, seulement le progrès, la science et la foi en l’Homme.

En automne, pour !

C’est en automne que le jardin est le plus agréable. Les feuilles des arbres virent au rouge, à l’ocre, mais surtout, spécialité du lieu, au jaune. Un jaune très vif, parfois cristallin (particulièrement celui d’un arbre côté quinzième, dont les feuilles en deviennent presque transparentes), qui contraste avec le noir charbonneux des troncs. On peut surprendre ces feuilles jaunes en train de tomber indolemment et créer sur le sol un tapis luisant sous la pluie, sorte de miroitement des arbres dans un plan d’eau imaginaire. La couleur rouille de la tour se marie d’ailleurs bien avec les nuances de ces feuilles d’automne.

L’automne, ce sont aussi les brumes qui plongent le jardin dans une atmosphère crépusculaire qui, je ne sais pourquoi, nous transporte dans un incertain dix-neuvième siècle. L’Ecole Militaire, la statue du Maréchal Joffre sur son cheval, tout cela instille une atmosphère inquiétante. La Tour elle-même se retrouve la tête dans les nuages, disparaît parfois comme enlevée par d’ésotériques sortilèges.

Ouvert de tous les côtés, le jardin l’est aussi au ciel. Lorsque celui-ci est gris ou lorsque les nuages lourds et sordides s’y accumulent, ils semblent vouloir dévorer le jardin qui, menacé, vulnérabilisé, en devient plus attachant. L’automne et ces froides pluies créent sur le sol mal entretenu un mélange boueux de terre et de feuilles, au parfum âcre et organique. Cela fait du champ une parenthèse dans la ville, spatiale, telle un reste oublié de profonde ruralité, et temporelle, tel un pan de temps figé depuis des décennies.

Je ne me rappelle plus l’hiver et le printemps. A suivre donc quand les jours de ces saisons viendront.

Rue du bac

On peut facilement passer une journée entière rue du bac. C’est une rue qui permet de rêver et si vous êtes riche, soucieux de dépenser votre argent et en quête angoissée de choses à acheter, c’est une rue qui en regorge. Dans le récit de la ballade qui suit, je vous introduis dans différents endroits qui vendent des choses. N’hésitez pas à y entrer que vous ayez ou non les moyens et/ou l’envie de les acheter.

La rue du bac s’étend de la Seine jusqu’au Bon Marché à la rue de Sèvres. Au niveau du numéro 60 je crois, elle est transpercée par le boulevard Saint Germain. Commencez au niveau du Boulevard Saint Germain, voire un peu avant. Au 48, la très belle galerie Christian Liaigre mérite le détour. Y règne une ambiance de calme et de sérénité (comme pour les autres endroits, je suis conscient que tout cela participe du discours commercial, mais il faut jouer le jeu. Je veux dire que le personnel du magasin n’est pas fondamentalement ou philosophiquement zen, dans la vie quotidienne ils doivent s’énerver, péter dans les ascenseurs, etc.) Dans une grande salle au fond, une verrière donne sur une jolie cour arborée. Simulez un vif intérêt pour les meubles dont j’aime personnellement la sobriété tout en beige et noir. Ne vous départez pas de ce vif intérêt à la vue des prix. Le moindre objet (cendrier, vase) coûte plus de mille euros.

De l’autre côté du boulevard Saint-Germain, visitez la galerie Ligne Roset. Les meubles sont moins beaux (et du coup moins chers, triste et fatale corrélation entre prix et beauté) mais l’endroit est très agréable, calme et d’une apaisante blancheur. Les vendeurs vous laissent tranquilles et vous vous sentez rapidement comme chez vous. Vous pourriez même prendre un livre, choisir un canapé reposant et le lire. J’y suis allé avec ma femme et elle en a profité pour allaiter notre fille au deuxième étage, en toute quiétude. Je recommande de visiter le troisième étage avec son plafond voûté et une très belle poutre apparente. En empruntant l’escalier pour passer d’un étage à l’autre, les fenêtres teintées renvoient des petits bouts colorés des façades et toits de la rue du bac.

Au 120, un très bel hôtel particulier dans lequel Chateaubriand a vécu et écrit une partie des mémoires d’outre-tombe.

Plusieurs options pour déjeuner en fonction encore une fois de vos moyens. Si vous croulez sous les millions (j’exagère) je recommande le café au deuxième étage du Bon Marché. Encore une fois décor blanc, donnant sur un joli parc vert. Vous y dégusterez une tartine et un dessert pour tout juste 30 ou 40 euros (en self-service bien-sûr et café non compris je crois). Une autre option est d’aller à la Grande Epicerie de Paris (au niveau du 140), sans conteste la plus belle épicerie au monde, prendre un sandwich, ou des sushis, ou un plat libanais, ou une salade grecque, ou des raviolis vapeur à la japonaise, avec en dessert un fruit (tout astiqué et tout parfait), ou un tiramisu, ou un crumble. Vos provisions dans un sac plastique La Grande Epicerie (comme tous les passants du coin, vous vous fondez ainsi dans la foule), vous pourrez casser la croûte dans le square de la mission étrangère en face de l’hôtel du même nom, où logea Chateaubriand. Le square est charmant. On y rencontre des bonnes sœurs pittoresques de Notre Dame du Bac et vous y mastiquerez les sushis élastiques à l’ombre tutélaire de François-René.

Ce n’est pas sans envie que l’on regarde l’immeuble d’en face (perpendiculaire à l’hôtel particulier donc) avec ses balcons fleuris. A Paris, l’opulence a deux formes. L’une, rive droite, 8ème et 16ème, est la richesse riche, synonyme d’abondance, d’espace, de somptuosité (sculptures, moulures, etc.). Les archétypes sont l’avenue Victor Hugo (promenez-vous et observez les entrées d’immeuble avec leurs arrière-cours verdoyantes), la place des Etats-Unis, etc. L’autre forme est celle d’une richesse détournée, s’exprimant différemment que par l’opulence, pouvant même s’exprimer par l’économie. Forcément, les moyens détournés sont plus subtils, plus club fermé, plus initiés. Je m’explique : un nouveau riche disons sera plus susceptible d’apprécier un appartement somptueux avenue Victor Hugo hauteur sous plafond de cinq mètres, que d’anciennes étables d’un hôtel particulier, sans fenêtres, même s’il se trouve que dans ces étables mêmes ce sont les chevaux de la voiture de Jean Racine par exemple qui lâchaient leur fumier. Les expressions de richesse détournées sont diverses. La rue du bac en offre une, des quartiers du 3ème peuvent en offrir d’autres. Mais c’est souvent autour de l’art qu’elles gravitent, l’art offrant tous les attributs de l’élitisme valorisant : barrières à l’entrée non seulement financières (celles-ci pouvant être levées par de vulgaires mafiosi, des princes du pétrole, des vainqueurs du loto), mais aussi intellectuelles (car l’art exige une initiation demandant un investissement neuronal et temporel important). Et il y a art et art. Berlusconi ou Delon sont des collectionneurs d’art mais leurs tableaux se situent au même niveau que des voitures, des maisons ou des meubles dans leur panoplie de riche : des investissements. S’ils en avaient les moyens, ils auraient acheté La Joconde, la toile la moins élitiste qui soit puisqu’elle est dans les albums photos de la moitié de l’humanité. L’art dont on parle exige des sacrifices de confort, de temps de compréhension, d’ennui (cela peut être objectivement chiant), etc. L’ennui est la barrière à l’entrée la plus dissuasive. S’avouer invaincu par lui face à une œuvre dont tous les signaux objectifs invitent à l’endormissement le plus profond, est le triomphe de la subtilité.

Après déjeuner, s’il a eu lieu au square, je vous conseille de prendre un café au magasin Nespresso juste en face. C’est gratuit. Il paraît que c’est super bon. Ils appellent cela les grands crus du café. La qualité du café s’expime notamment par la beauté des vendeuses qui le servent. Intéressant cet effet miroir entre la chose vendue et la personne qui le vend.

Plusieurs activités peuvent se disputer le programme de votre après-midi. A l’intersection avec la rue de Grenelle, le musée Maillol propose actuellement une exposition sur Marylin dans laquelle on la voit mélancolique et dénudée. Elle vaut la peine cette exposition je pense, pour la mélancolie et l’érotisme. Je souligne le "et" car il est saisissant que des décennies de galvaudage, au cinéma et dans la photo, du corps féminin en général et de l’icône Marilyn en particulier n’aient pas entamé l’aura érotique de cette dernière.

Si vous ne voulez pas faire la queue, je vous propose d’aller sur Wikipédia, rechercher « rue de Grenelle » (ou d’ailleurs « rue de l’Université ») et imprimer la page correspondante. Wikipédia fait la liste de tous les bâtiments remarquables de ces rues, la plupart des hôtels particuliers. Vous pouvez alors flâner en relevant le caractère remarquable des bâtiments remarquables. Un jeu amusant consiste même à acheter (à La Hune par exemple, voir la note sur deux ballades parisiennes) un guide plus sophistiqué de Paris et enrichir ensuite les articles de Wikipédia (encyclopédie collaborative en ligne, que j’apprécie particulièrement comme mes nombreuses références en attestent).

Si vous êtes réticent à observer de dehors des hôtels particuliers qui cachent avec arrogance leurs trésors (sauf si vous attendez que la porte cochère s’ouvre afin que l’image de ces trésors vous soit offerte pour quelques instants), alors il faut se replier sur les joies plus profanes de la chalandise avec soit le Bon Marché (sans conteste les plus beaux grands magasins de Paris et sans doute du monde), soit le Conran Shop.

Si, riche vous en avez marre de faire du shopping ou pauvre vous en avez marre d’être frustré par l’inaccessibilité des choses belles, allez au cinéma. Seule salle du 7ème, la Pagode est un curieux personnage du 57 rue de Babylone. Curieux car il s’agit effectivement d’une pagode. Pourquoi une pagode en plein Paris et question encore plus lancinante pourquoi cette seule ( ?) pagode parisienne est-elle une salle de cinéma ?