Actrices

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Il était vingt-trois heures. J’avais un nocturne en perspective, avec des dizaines de corrélations à pondre, de R2 à calculer. La joie quoi. A la télé, un film sinistre s’achève, une fille avec des loups dans les steppes de Russie pendant la deuxième guerre mondiale. Heureusement, le générique de fin abrège mon supplice.  

Le film de Valeria Bruni-Tedeschi prend le relais. Je ne la supporte pas. Autant j’aime les contrastes, autant celui entre sa voix fluette et pleureuse, et son corps maternel, ses yeux qui supplient, me met hors de moi. En plus, j’avais essayé de voir son premier film, avec un chameau dans le titre, et m’étais endormi au bout de la dixième minute. 

Mais surprise, peu à peu, je me rends compte que ce film n’est pas mal du tout, mais attends, c’est quoi ce truc, c’est un vrai film, avec une légèreté vaguement fellinienne et féminine. Au fur et à mesure des plans, je me prends d’affection croissante pour ce curieux objet, tendre et cruel à la fois, vraiment drôle (en ce sens que l’on rit physiologiquement et pas psychologiquement, par autosuggestion, comme c’est le cas pour certaines comédies intellos) et doucement fou. Ce qui est important dans doucement fou, c’est l’adverbe doucement. Les dialogues sont excellents, comme cette réplique de la mère qui dit « Comme je détestais la bêtise, comme j’aimais l’intelligence ». Certains plans sont cinématographiquement très gracieux mais tout l’art délicat de VBT est de ne pas s’appesantir sur leur beauté, de la rendre fugace. Exemple. Le frère mort de sida revient dans un des plans, parle à sa sœur, puis sort par la fenêtre et grimpe à un arbre éclairé par la lune, c’est visuellement joli et poétique, mais le plan est vite coupé, avant, bien avant d’en épuiser la capacité de ravissement. Ibidem pour ce plan dans la piscine, où VBT fait des longueurs accélérées sur une musique jazz enlevée, alors que dans le couloir adjacent, une autre nageuse fait langoureusement du dos. Contraste rythmique et aquatique vite coupé pour en suspendre la promesse de beauté. 

Actrices c’est aussi et surtout des acteurs. Mention spéciale à Noémie Lovsky qui est physiologiquement drôle, inénarrable en amoureuse éplorée et débile d’Almaric. Marisa Bruni, la mère de VBT est elle aussi extraordinaire avec son beau visage paisiblement ridé et sa drôlerie cochonne. Bon, il y a bien sûr Almaric qui, pour la première fois dans un film, cligne des yeux à deux ou trois reprises. L’écarquillement horrifié de ses yeux m’est insupportable. VBT réussit à le rendre drôle, mais encore une fois non fictivement (réellement, avec une ouverture des lèvres et l’émission de gloussements sincères), dans le rôle d’un metteur en scène frappé. Même avec Louis Garrel, elle ne rate pas complètement son coup. On sait que Louis Garrel est écrasé par sa chevelure, son jeu passant inaperçu sous le poids tutélaire de ses boucles sublimes, en bataille improvisée au-dessus de son front. Comme toujours, il joue le jeune premier de service mais, contrairement aux autres films où ses cheveux brisent des cœurs, sans pitié, et conduisent à des suicides, VBT l’envoie chier. Jouissif.  

VBT a un sens visuel, plastique, pour ressasser un argument que j’aime bien, des plans. J’aime beaucoup la manière dont elle filme le bus, la piscine, les formes géométriques du théâtre des Amandiers, rangées de sièges, plans d’ensemble sur la scène et le collage de tapis persans qui la couvrent. Elle a un sens, fellinien justement, des séquences bordéliques et douées d’ubiquité, comme dans une des séquences finales au théâtre, où elle unifie l’espace de la scène, des coulisses, des gradins, avec des flux circulatoires de vie, dans des décors évolutifs. Elle ose même, c’est super casse-cou, mêler passé et présent, personnages réels et fictifs.  

La fin du film est elle aussi très drôle. Bravo. J’aperçois quelquefois VBT chez le primeur du quartier, je lui dirai mon admiration pour son petit bijou.

Un commentaire sur “Actrices

  1. Elle l’envoie chier, mais ce n’est que partie remise, puisqu’après l’avoir vu embrasser la jeune actrice dans l’abribus, elle est si désemparée qu’elle s’enfuit et se jette dans la Seine (où elle se met à nager, instinct de conservation aidant). Donc « les cheveux » de Louis Garrel (mauvaise foi, quand tu nous tiens) provoquent des désordres, ici comme partout.

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