Notes sur la série sur Tchékhov sur France Culture, Chemins de la Philosophie
De Platonov, pièce écrite à dix-huit ans, à La Cerisaie, composée juste avant sa mort à quarante-quatre ans, Tchékhov a fondé le théâtre moderne, avec l’aide de son metteur en scène, Stanislavski. Entre les deux œuvres, les thèmes sont les mêmes et pourtant tout a changé. Le magma foisonnant de Platonov, qui dure huit heures avec cinq conclusions possibles, s’est transformé en l’épure de La Cerisaie, dont le quatrième acte dure exactement vingt-cinq minutes, juste le temps de dire les répliques, et laisser tout le monde s’en aller gaiement vers son destin tragique, dans cette pièce de fantômes.
Dans La Cerisaie, Lioubov Ranevskaïa retourne dans le domaine familial qui va être mis en vente. Celle-ci est impensable, mais elle aura bien lieu. L’acquéreur sera Lopakhine, le moujik, misérable parmi les misérables, qui s’est enrichi par son travail, dans une transition des classes en cours et un triomphe du capitalisme. La Cerisaie sera transformée en lotissements. La famille s’en va, oublie Firs, le domestique, qui reste seul, propre à rien, comme nous tous ; on entend une deuxième fois le bruit vide du butor étoilé, celui d’une mort qui arrive. La fin d’un monde.
Les personnages de Tchékhov sont pétris de contradictions et traversés d’ambiguïtés. Sans continuité psychologique, sans centre, sans intrigue, ils ne sont que bribes. Vivant en province, à la périphérie, ils s’ennuient, se perdent dans des considérations générales. Ils ne comprennent pas grand-chose à leur vie. Ils interrogent un sens, avec pour seule réponse le silence du monde.
De cette confusion naissent des modes d’existence disparates. L’ennui, l’angoisse, la mélancolie ; le divertissement par le travail et la suractivité, contre la sécheresse de l’âme ; les discours, le bavardage ; les pitreries aussi. Les personnages oscillent entre ces états, à l’image d’Ivanov qui passe de la suractivité brillante à l’impuissance devant ses terres orphelines, rongé par le remords et la culpabilité envers sa femme Sara, pour laquelle il n’éprouve plus aucun amour.
On parle énormément chez Tchékhov. On pérore, on philosophe, on rêvasse. On aligne les lieux communs, sentimentaux, nostalgiques. On discourt des choses les plus insignifiantes et puis, soudain, au milieu d’elles, jaillit l’idée de la mort. On évoque des événements sans intérêt et puis, soudain, apparaît le vide de sens.
Les pires d’entre nous transforment les discours en idéologies, tel Trofimov dans La Cerisaie qui plaque un schéma préétabli sur des situations insaisissables. De grandes idées pour élucider le réel. Personnage inutile, il ne fait que philosopher. C’est le futur bolchevik, porteur de grands messages, appelant à se battre pour le peuple, armé de poncifs, mais ne réalisant rien. Jeune médecin doctrinaire et moralisateur qui jette l’opprobre sur Ivanov, Lvov est une autre incarnation de personnage inutile. Tchékhov oppose l’ironie à leurs discours. Lui, dans la vie, construisait des écoles, s’occupait des gens, les soignait. Il faisait attention aux gens, pas au peuple : aux gens.
D’autres ont les pieds sur terre. Mus par le progrès social, pragmatiques, ils profitent de l’irrésolution ambiante pour parvenir à leurs fins, comme Lopakhine dans La Cerisaie, ou Natacha, la femme d’Andreï dans Les Trois Sœurs. Tous deux prennent possession de la maison. Lopakhine, pourtant, pleure quand il triomphe.
Le présent n’existe pas. Évanescent, il est confusion et bâillements. Le passé est tour à tour un âge d’or et un rappel de la défaillance des pères, comme dans Platonov. Le futur n’est que promesses sans cesse reportées, projets inaboutis, transmis de génération en génération.
En 1900, au sommet de sa gloire, Tchékhov écrit Les Trois sœurs, un tableau du quotidien de trois sœurs et de leur frère réunis pour la mort d’un père idéalisé, à l’enterrement duquel personne, pourtant, ne vient. Ils décident de partir à Moscou. « Le retour à Moscou », c’est à la fois le futur et le passé. La nostalgie et le rêve. C’est l’enfance, le paradis perdu, une utopie rétroactive. Irina, Olga, Macha, les trois sœurs, vivent dans des contradictions et des professions de foi que la vie contrarie. Leur frère Andreï finira cocu et fonctionnaire de l’administration locale, lui qui était promis à un grand destin.
« La vie elle a passé, on a comme pas vécu. »
Cette phrase résume La Cerisaie, et toute l’œuvre de Tchékhov.
Nous sommes des propres à rien. Nous essayons mais nous n’y arrivons pas. Tout, dans nos vies, est condamné à la ruine. Les jardins finiront délabrés, les cours abandonnées. On ne retrouvera jamais Moscou. Dans les interstices d’un incessant bavardage, nous prenons conscience de notre place dans l’univers et de sa totale insignifiance.
« Il neige, où est le sens ? »
Comment interpréter quelque chose qui nous dépasse ? Des jours et des soirées interminables, dans quelque province imprécise d’une Russie centrale incertaine : telle est la vie.
Le temps passe, minute après minute, dans une attente interminable. Nous passons notre vie à attendre.
Mais qu’attendons-nous ?
« Je ne comprends pas », dira Ivanov.
Ce n’est pas du nihilisme, c’est du désarroi.
Malgré tout, l’espoir subsiste. Celui que les générations futures trouveront le sens. Que nous avançons à petits pas vers le sens. Ça viendra ; ça prendra un temps infini, mais ça viendra, grâce à nos infimes actions, en étant utiles.
Sur fond d’une musique gaie et pleine d’entrain, la fin des Trois sœurs est bouleversante.
« Il faut vivre, il faut vivre ! Un jour viendra où l’on saura pourquoi tout cela, pourquoi toutes ces souffrances. Comme on a envie de vivre ! »
« Nous allons vivre ! »