Récit de campagne

Nous vivons en France une campagne présidentielle étrange, à ma connaissance assez unique, plombée par les affaires, les trahisons et un contexte international délétère. L’objectif de ce récit est d’en garder une trace pour une lecture future. Je me rends compte que l’on oublie vite, que l’on garde des choses un souvenir fragmentaire. Il est rare d’avoir des récits du point de vue du citoyen qui n’empruntent pas celui d’un candidat ou d’une idéologie en particulier – probablement parce que les journalistes qui retranscrivent les campagnes sont spécialistes d’un parti politique et en accompagnent le représentant ou, dans tous les cas, sont introduits dans les cercles politiques, ce qui les empêche d’avoir une vue de l’extérieur. Il y aura, une fois la campagne terminée, une foultitude de livres la retraçant du dedans ; ce qui m’intéresse c’est cette lecture du dehors. Au-delà de la campagne, ce récit est un portrait en creux de la France de 2017, dans un monde frappé par le terrorisme, où Trump a été élu président des Etats-Unis, où l’Europe est menacée de désagrégation avec la sortie du Royaume Uni et où les populismes percent.

Le principe du texte est de raconter l’histoire au fur et à mesure, sans connaître la fin du film. Par exemple, le premier chapitre a été écrit le 26 mars, à moins de 30 jours du premier tour ; il ne sera pas revu une fois le dénouement connu.

26 mars 2017

Jamais élection n’a été, paraît-il, aussi incertaine. Selon les sondages, Emmanuel Macron, le favori, se retrouverait au second tour contre Marine Le Pen pour êtes largement élu. Or le 26 mars, ce dénouement reste très incertain. M. Macron ne semble pas complètement maîtriser sa campagne, sans doute une conséquence de son inexpérience ; n’importe quelle maladresse de communication, n’importe quelle révélation sur sa vie, son patrimoine, ses amis, pourraient lui être fatales. Plus on s’approche du premier tour, plus cette révélation serait dévastatrice, laissant peu de temps au candidat pour y faire face. En tant que favori, il a tout à perdre.

En deux mois, M. Fillon est passé de 34% à 17% des intentions de vote. Il a, le 26 mars, peu d’espoir de l’emporter ; selon les experts, les résultats du premier tour se cristallisent un mois avant sa date. Pourtant, après une période d’une grande violence à cause des affaires, leur souvenir, déjà, semble s’estomper, la frénésie commentatrice et l’indignation généralisée laissant place à l’ennui et à l’amnésie médiatique. M. Fillon est convaincu de pouvoir l’emporter grâce à la solidité de son programme. En tant que challenger, il a tout à gagner.

Selon toute probabilité, dans deux mois, l’un de ces deux hommes sera président de la République française. Mais quels auront été les principaux candidats de l’élection ?

Marine Le Pen a été l’une des premières à présenter sa candidature. Son programme est rôdé et en ligne avec l’idéologie du Front National : immigration zéro, protectionnisme, préférence nationale, nationalisme et anti-européanisme. Si elle est créditée d’avoir « dédiabolisé » le Front National, c’est principalement en apparence, en évitant les sorties de son père sur la deuxième guerre mondiale et prenant ses distances avec ses amitiés sulfureuses. Le père avait besoin de ces sorties pour faire parler de lui mais elles le confinaient dans un rôle minoritaire, celui de repoussoir intrinsèquement inéligible. Sur le fond, la fille est aussi dure que lui mais sa stratégie est électoraliste, elle vise le pouvoir. Madame Le Pen cible un électorat bien plus large que son père, réunissant les victimes de la globalisation, les habitants des périphéries, loin d’un Paris de plus en plus riche, ainsi qu’ouvriers et employés votant traditionnellement à gauche. A tous ceux-là, elle vend du rêve ; le rêve d’une France mythique des années cinquante où il faisait bon vivre, sans immigrés, sans internet, sans révolution numérique, sans concurrence chinoise, dans la douceur consolante de campagnes ethniquement homogènes, bercées par une seule chaîne de télévision où un père de la nation dispensait des discours infantilisants et protecteurs, ignorantes de l’existence, au-delà des frontières, d’autres contrées, d’autres peuples. Une stratégie trumpienne avec une attention particulière aux « trous perdus » ruraux et péri-urbains. Madame Le Pen visite des communes de 300 âmes, à la pêche de chaque voix. Créditée de 26-27% au premier tour, elle arriverait en tête ou, depuis récemment, à égalité avec M. Macron, mais perdrait au second avec un large écart. Cela étant, dans les dîners en ville parisiens, de plus en plus de personnes prédisent son élection. Elle est, disent-elles, la seule à avoir un discours efficace : cible claire, problèmes de la cible décrits avec réalisme, solutions pour infaisables qu’elles soient en adéquation avec elle.

Les vieux de la vieille évoquent un certain Jean Lecanuet, jeune quadragénaire centriste des années 1960 auquel il aurait même emprunté la formule « En marche ! », pour décrire le cas étrange de M. Macron. Un candidat sorti de nulle part, sans parti, sans base et qui se retrouve, le 27 mars, favori. Pour comprendre d’où il vient, il faut rappeler ce qui s’est passé.

En décembre 2016, souffrant du taux de popularité le plus bas de la cinquième république, François Hollande renonce à se présenter à l’élection présidentielle, laissant la place quelques jours plus tard à son premier ministre, Manuel Valls. Des primaires sont organisées auxquelles ni M. Macron ni M. Mélenchon ne participent et contre toute attente, elles sont remportées par un certain Benoît Hamon qu’on aura, au moment de la relecture de ce texte dans cinq ou dix ans, probablement oublié. M. Hamon était l’un des « frondeurs » qui se sont opposés à la politique jugée libérale de M. Hollande pendant son quinquennat. Sa ligne est proche de celle de l’extrême-gauche de M. Mélenchon, l’ennui en plus, mais les deux refusent de faire alliance, fragmentant les votes de leur base. Se retrouvant orpheline, la gauche libérale jette son dévolu sur Emmanuel Macron. Ce dernier, fonctionnaire, banquier, conseiller de François Hollande, parfois présenté comme son fils spirituel, a quitté le gouvernement en août 2016 pour lancer son mouvement En Marche ! L’élection de M. Hamon lui laisse un boulevard au centre gauche. Quelque temps plus tard, M. Bayrou lui apporte son soutien. Enfin, les déboires de M. Fillon décrits plus loin, lui apportent des voix de la droite dans sa forme la plus modérée, celle qui aurait préféré M. Juppé. En somme, il arrive à fédérer tout une famille de déçus qui ne se retrouvent plus en aucun candidat. Son positionnement « tout nouveau, tout beau », censé renouveler la politique française, le sert. Comme pour Marine Le Pen toutefois, il s’agit objectivement d’apparences car ses soutiens sont des vieux routiers de la politique, voire des très vieux comme Robert Hue ou Alain Madelin. M. Macron a un programme raisonné et raisonnable, relativement chiffré et budgétairement plus ou moins bouclé malgré les limites de l’exercice de chiffrage. Aucune de ses propositions n’apparaît comme « déconnante ». Vraie nouveauté – dont je suis curieux de vérifier a postériori l’efficacité – il ne se choisit pas de bouc émissaire. D’aucuns, désemparés, le lui reprochent sous prétexte qu’il est d’accord avec tout le monde, « faux cul », « tue-mouche idéologique » ou « flou ». M. Sarkozy avait été élu grâce à l’identité nationale et la désignation des immigrés et de la « racaille » comme ennemis de la patrie. M. Hollande avait choisi la finance (le fameux « mon ennemi est la finance » qu’on lui reprochera quand il apparaîtra que ce n’était pas aussi caricaturalement vrai) et les ultra-riches, promettant un impôt de 75% qui avait torpillé la campagne de M. Mélenchon pour ensuite faire long feu. La grande efficacité de la campagne de Madame Le Pen est la multiplicité de ses ennemis et, à la fois, le talent et le manque de scrupule de son discours contre eux : l’immigré, l’Europe, les financiers, les grandes groupes français, les médias, ce qu’elle englobe dans le terme générique de « système ». Se plaçant au niveau du blanc de la périphérie victime de (la globalisation, la libéralisation de l’économie, l’Europe, l’immigration…), elle incarne sa frustration en désignant ces ennemis et promettant de les défaire. Difficile de reconnaître l’ennemi de M. Macron, sinon, vaguement et sans véhémence, le vieux système dont pourtant il est issu. Il adopte même, explicitement, un message risqué de réconciliation. A l’aise avec les argentiers, les fonctionnaires, les hommes et femmes de culture, les politiques, il paraît moins proche du « peuple », entendre « le blanc des périphéries victime de », mais en aucun cas évidemment il ne le désigne comme problème. C’est sans doute la variété de ses expériences, moins monolithiques malgré son jeune âge que celles des autres candidats, qui l’y aide : à la fois universitaire et énarque, assistant de philosophe et banquier chez Rothschild, fonctionnaire et rapporteur d’une large commission Attali, conseiller de l’ombre et ministre, il fait montre d’une saisissante adaptabilité. Moins politique que lui (jamais élu, membre d’aucun parti), il a même sur le papier plus d’expérience que M. Hollande au moment de son élection, ce dernier n’ayant jamais été ministre, n’ayant jamais eu d’expérience dans le privé. Cet esprit de réconciliation est aussi la faiblesse d’Emmanuel Macron. Les gens aiment les gens qui détestent. Les gens aiment les gens qui ont une idéologie marquée et clivante, les gens aiment les gens qui ont choisi un camp. Si je devais me référer à René Girard dont la lecture est éclairante en ces temps d’élections, le bouc émissaire est une figure non seulement inéluctable mais nécessaire en tant qu’exutoire de la violence du tous contre tous et de son transfert vers le tous contre un (l’immigré, le système, la finance, etc.). En ce 26 mars 2017, nul n’est capable de dire ce qu’il va advenir de M. Macron. Sera-t-il, à la fois conformément aux attentes et contre elles, élu président ? Sera-t-il vaincu et promis à une carrière politique avec la création d’un parti à la Bayrou ? Ou vaincu et étoile filante d’une élection comme ce Monsieur Lecanuet aujourd’hui oublié. L’autre question qui se pose s’il était élu : comment gouvernera-t-il ? Avec quelle majorité législative ? Un système de coalition, tel qu’on le connaît en Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark ou en Israël est-il possible en France, pays par excellence du vote majoritaire ? Est-il même inéluctable avec la fragmentation du vote et la scission des partis à laquelle on assiste ?

Passons à François Fillon. La campagne de M. Fillon s’annonçait programmatique, comptable et ennuyeuse. Elle était censée l’amener au pouvoir sans difficulté. Or un scénario de film américain dont le héros serait chabrolien, un de ces films où le destin s’acharne sans relâche sur le protagoniste, en a voulu autrement.

Rapide retour en arrière. Depuis des mois, tout le monde était certain que la droite allait emporter les élections. Cinq ans de hollandisme avaient mis le pays à genou. L’échec cuisant sur le front de l’emploi et le poids fiscal sans précédent censé nourrir la bête en touchant le moins possible aux dépenses publiques créaient à tous les niveaux de la société française les conditions d’un manque de confiance voire d’un désespoir profonds. Alain Juppé était annoncé gagnant à la fois des primaires et de l’élection présidentielle. Son challenger s’appelait Nicolas Sarkozy lequel usait de son logiciel standard de droitisation – sécurité,  identité, immigration – pour se démarquer du favori centriste. Quelques semaines avant les primaires, un phénomène étrange se produisit. M. Fillon, jusque-là crédité de moins de dix pour cent des intentions de vote aux primaires de la droite, progressa dans les sondages. L’effet de mimétisme girardien jouant à plein, plus il progressait, plus, naturellement, il progressa (« on vote pour le candidat pour lequel les autres votent »). Qu’est-ce qui enclencha ce mouvement inattendu, ce que le candidat appela cette vague, pour un homme certes reconnu pour son sérieux mais ennuyeux comme la pluie et dénué de charisme et d’empathie ? Difficile à dire. On évoqua son aisance lors des débats de la primaire, la peur que Juppé ne soit trop tiède, trop étatiste, trop multi-culturaliste, un Hollande bis en somme, la volonté d’une « rupture », autre mot galvaudé, de « vraie alternance », le soutien d’un mouvement qu’on appela Sens Commun, issu du Mariage pour tous, représentant une France aux mœurs traditionnalistes. Pourtant, François Fillon proposait un programme raide et, fait assez nouveau en France, le reconnaissait : suppression de la symbolique ISF, hausse de la TVA, baisse drastique des dépenses publiques et tout un ensemble de mesures sociétales traditionnalistes. Sa mesure phare, son « identité nationale » à lui, son ennemi en somme, c’était le fonctionnaire ; il proposait de supprimer cinq cent mille postes, le chiffre le plus élevé de la campagne, qui marqua les esprits. Le « fonctionnaire » incarnait le mal français : dépenses publiques des plus élevées au monde conduisant à une dette à 100% du PIB et une bureaucratie liberticide des entreprises. Il voulait libérer les énergies, redonner confiance. Cet ennemi était à la fois classique et inhabituel car le taux de dépenses publiques parle surtout aux classes favorisées, celles qui en ont leur claque de payer des impôts, celles qui comprennent les effets induits de l’entreprenariat et sont convaincus qu’un emploi est marchand ou n’est pas. Sur le plan social et pour ratisser plus large, M. Fillon lui adjoignit un ennemi plus consensuel et pratique, le musulman, dans un discours moins abrasif que Marine Le Pen mais sur le fond assez proche. Il fut triomphalement élu à 66% des voix, après avoir sèchement éliminé M. Sarkozy au premier tour des primaires et infligé une défaite humiliante à M. Juppé au second. Il avait ce qu’on appela « un boulevard » devant lui.

Quand dans son édition du 25 janvier 2017, le Canard Enchaîné révèle que M. Fillon a employé son épouse au parlement pendant des années pour des salaires cumulés se chiffrant en centaines de milliers d’euros, celui-ci fait le dos rond, accuse la misogynie du journal, espérant, comme il est usuel en stratégie de communication dans ces cas-là, ne pas attirer plus d’attention que nécessaire sur une affaire qui peut sombrer d’elle-même dans l’oubli. En effet, au début, on n’y prêta guère attention. Les journalistes rappelèrent qu’un tiers des députés employaient des membres de leur famille comme attachés parlementaires. C’était, en somme, la triste banalité de la corruption et du népotisme insidieux à la française. Las, en quelques jours, l’affaire prend une ampleur exceptionnelle ; les montants perçus augmentent significativement ; on apprend que le candidat employait également ses enfants ; on découvre le nouveau visage de celui qui a fait de la probité son fer de lance ; lequel gère mal sa communication entre déni, arrogance et théories du complot ; bientôt, tout le monde parle de Penelopegate. Quand sort l’édition du 1er février, M. Fillon est ébranlé. Suivent des semaines de violence médiatique et de mouvements judiciaires qui se terminent le 15 mars avec la mise en examen du candidat, qui reste candidat bien qu’il ait promis qu’il ne le serait pas s’il était mis en examen. Aujourd’hui, 27 mars, M. Fillon est convaincu de pouvoir gagner. Pourra-t-il revenir en moins d’un mois ? Récupérer les votes perdus ?

Le quatrième candidat est un tribun. M. Mélenchon, soixante-cinq ans, un des derniers représentants d’une gauche décomplexée qui n’aurait pas fait fausse note aux temps de Staline ou Mao. Fort de propositions aussi réalistes que « arrêter la guerre dans la monde », « combattre le terrorisme en réduisant notre dépendance au pétrole », « interdire des salaires supérieurs à un certain montant », « créer une économie à base de coopératives d’état », « passer à 100% d’énergie renouvelable », il fait rêver une certaine France. A cause du milieu social dans lequel j’évolue et de la ville, Paris, où je vis, autant je me rends compte de qui peut voter et pourquoi pour M. Fillon (le blanc traditionnaliste, catholique, catégorie sociale supérieure de l’Ouest parisien ou de la province, le retraité…), M. Macron (le bobo parisien, le jeune idéaliste, l’entrepreneur socialisant pour qui l’argent n’est pas tout, l’intellectuel de gauche, le modéré de droite, le déçu de M. Fillon…), Madame Le Pen (le blanc de la ruralité et de la périphérie dans une situation de précarité, ou menacé de précarité, le vieux raciste du fin fond de la France, l’ouvrier revenu de tout et qui veut foutre un coup de pied dans le système, voire l’habitant de banlieue issu de l’immigration qui préfère ça à l’hypocrisie des autres et au système…), j’ai plus de mal avec M. Mélenchon. Qui peut bien le croire ? Le fonctionnaire ? Le rêveur altermondialiste ? Celui qui n’a jamais pris un cours d’économie de sa vie, n’a jamais travaillé dans une entreprise faisant des profits ? Le bobo extrême ? L’amoureux de la langue française ? Car il faut dire que M. Mélenchon est le plus éloquent de tous, celui qui a le sens de la formule, qui fleure bon la politique française à l’ancienne, des temps mitterrandiens, quand il s’agissait de prononcer des discours flamboyants et déconnectés du réel, pour la beauté du geste. Suite au débat du 20 mars qu’il remporta, une de ses formules, la « pudeur de gazelle » (celle des candidats qui n’ont que très peu évoqué les affaires de M. Fillon et Madame Le Pen), s’est retrouvée dans toutes les conversations en ville. Les élections de 2017 sont sans doute les dernières auxquelles M. Mélenchon participe ; il y a là un parfum de nostalgie pour ce candidat vintage.

S’il est une chose que l’on peut dire de M. Hamon, candidat insipide du Parti Socialiste, élu aux primaires en battant M. Valls à plate couture, c’est son invention : le revenu universel. L’idée consiste, avec la raréfaction du travail, de payer un salaire à tout le monde, un salaire à ne rien faire pour caricaturer, un salaire d’existence. Sa mesure est à géométrie variable en fonction des jours, des audiences et de la progression de la campagne, il l’adapte et la construit en temps réel en fonction des réactions et des publics. Elle fait l’unanimité contre elle – l’argument étant : qui paiera ? – et contribue à dépeindre M. Hamon comme un rêveur utopiste « qui a fumé la moquette ». Le paradoxe, c’est que cette mesure est beaucoup moins stupide qu’on ne le dit. C’est dans la Silicon Valley et les cercles les plus libéraux que j’en ai entendu parler la première fois. Au fond, ce que dit M. Hamon est vrai. La robotisation va conduire dans les décennies à venir à un chômage de masse. L’argument selon lequel le travail se renouvelle, qu’il s’est toujours renouvelé dans l’histoire de l’humanité, ne tient pas la route. Le rythme de l’innovation est aujourd’hui infiniment plus rapide que la capacité d’adaptation de la main-d’œuvre, notamment la main-d’œuvre non qualifiée. On ne fera pas des 7 milliards d’habitants de la terre des data scientists ni même, plus prolétairement parlant, des codeurs informatiques. Il ne faut pas oublier que le travail est une réalité récente dans l’histoire de l’humanité ; il date de la révolution agricole survenue il y a tout juste douze mille ans. Auparavant, pour des millions d’années, homo sapiens et ses ancêtres n’ont jamais travaillé. Nous ne sommes pas faits pour travailler, nous travaillons depuis trop peu de temps. Enfin, quand on regarde l’histoire de l’humanité et de ses révolutions, notamment la révolution agricole, rien de nous préserve d’une autre d’entre elles, profonde, qui scinderait l’histoire, interromprait sa trompeuse continuité (l’histoire sur la longue durée est faite de profonds hiatus). Pourquoi pas la révolution robotique, qui rend le travail complètement obsolète. Dans ce contexte, le revenu universel est le paradigme que les futurologues évoquent. N’ayant plus besoin de travailler, l’homme devra s’inventer une nouvelle vie. Avec l’atteinte d’une productivité asymptotique, l’argent ne sera plus un problème. On doit savoir gré à M. Hamon d’avoir introduit en 2017 – je ne sais pas, vingt, trente ou cinquante ans trop tôt – un débat qui peut-être un jour à la relecture paraîtra prophétique. Clairement, dans la France de 2017, une France blessée, manquant de confiance en elle, polarisée entre un Paris riche et des périphéries en souffrance, un catholicisme en déclin et un islam vigoureux, une France meurtrie par les attaques terroristes, enlisée dans un immobilisme économique et un chômage structurel, le moment n’était pas bien choisi pour parler de la révolution censée faire disparaître le travail dans cinq décennies.

Je note enfin que le volet idéologique de cette élection est relativement pauvre, avec d’un côté des comptables – Fillon et Macron – de l’autre des démagogues – Le Pen et Mélenchon. Le débat de fond qui va structurer nos vies futures est double : éducationnel et écologique ; éducationnel pour préparer les générations futures à un monde transformé – et la France en est loin – et écologique pour se préparer à un monde transformé par le réchauffement climatique. Or à part asséner l’importance de ces sujets, et alors qu’ils peuvent être atteints de logorrhée quand il s’agit de menus de cantines ou de mesurettes fiscales, aucun des candidats n’a un plan.     

12 avril 2017

J’écris ces lignes dans un vol Istanbul Beyrouth. A Istanbul, Erdogan fait campagne pour le oui. Le oui à un, je cite, « régime présidentiel » qui lui donnerait les pleins pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires pour une période pouvant aller jusqu’à 2029. En gros, une dictature. Comme d’habitude, j’ai passé mon temps entre l’hôtel de luxe et les bureaux d’une entreprise, conduit de l’un à l’autre et de/vers l’aéroport par les chauffeurs. Ce que j’ai pu voir de ma capsule protégée de l’extérieur ? Des affiches. Immenses à la gloire du « Evet », le « oui ». Non seulement on installe une dictature, mais on oblige le peuple à voter pour. Le niveau de professionnalisme du marketing est saisissant. Le visage tout à la fois rassurant, paternel, autoritaire et protecteur d’Erdogan est décliné dans différentes poses, la moustache parfaite, la main sur le cœur ici, le sourire esquissé là, l’air grave plus loin. L’ensemble des media fait campagne pour le « oui », à part, paraît-il, et bizarrement, le Fox news local, mais y compris CNN Turk, qui n’est qu’une franchise aux mains d’un homme d’affaires local. Et puis au détour d’une des autoroutes qui sillonnent la ville et la raturent dans le tumulte sans fin des voitures, on m’a montré une toute petite affiche, en tissu transparent, accroché comme un linge à un fil électrique, clandestinement, avec une petite fille dessus, une petite fille avec des tresses. « Heyir ». Non. On pourrait penser à une installation d’art. Je vois très bien la chose dans les grandes salles glaciales du Palais de Tokyo, les énormes affiches et le petit visage accroché à un fil électrique. Comme un dernier espoir. Qui sera déçu dans quelques jours.

On oublie parfois. La chance de vivre dans une démocratie. « La démocratie remise en question » : c’est l’un des thèmes favoris de conversation dans les salons parisiens, car quel est le mérite d’un système qui permet l’arrivée au pouvoir de phénomènes comme Trump, qui légitimise insidieusement des partis de la haine ? « La démocratie : le gouvernement des cons par les cons ». Mais malgré tout, dans quatre ans, disons huit, Trump sera parti. Un jour, il ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Qui se souvient encore de George W Bush ? Même si Madame Le Pen accédait au pouvoir, dans cinq ans, allez dix, elle serait remplacée. Avec Erdogan, quel espoir a le peuple ? Sans même parler de la Syrie d’Assad sous son joug depuis 1970.

En démocratie, ce 12 avril, le nouveau phénomène s’appelle Jean-Luc Mélenchon. Entre le 26 mars et aujourd’hui, les intentions de vote en sa faveur sont passées de 12-13% à 17-18. Il talonne désormais M. Fillon. Dans un des sondages, il le dépasse même. Ses meetings sont des triomphes. Des, je cite, « concerts ». Les gens l’aiment parce que ses meetings sont, je cite, des « concerts ». C’est la société du spectacle sous stéroïdes. Que ce qu’il raconte soit d’un creux abyssal et infaisable, peu importe, la démocratie c’est aussi conçu pour faire rêver quelques semaines entre deux longues et pénibles plages de temps de sinistrose et de « choc de la réalité ». Alors, quand M. Mélenchon promet entre autres la paix dans le monde, l’interdiction des licenciements, le plafonnement des salaires, la protection des frontières, la fin de la guerre en Syrie et en général dans le monde grâce à des histoires d’oléoducs, on le croit.

Pendant ce temps, M. Fillon est toujours persuadé qu’il va gagner. Et ce en promettant sang et larmes et pensant que ceux qui sont partants pour ce programme et qui, eux, s’y retrouveront largement quand il faudra faire des sacrifices, et ont voté pour lui dans cette perspective, représentent la France. Pour un comptable, il n’est pas forcément doué en arithmétique, car si on fait le calcul, plus de 50% de la France est d’extrême gauche aujourd’hui, entre M. Mélenchon, Madame Le Pen pour son programme économique, M. Hamon et les petits candidats trotskystes, maoïstes ou staliniens. Personne, le 12 avril 2017, n’a envie en France de se sacrifier. Les gens ont envie d’aller au parc et profiter du printemps en sirotant les premiers rosés. Ils n’ont pas envie de combler le déficit de l’Etat. Quelque part, on peut les comprendre, le déficit n’est pas de leur fait. Enfin, si, c’est bien eux qui ont voté pour une série d’incompétents qui ont amené les finances là où elles sont, mais bon, avaient-ils le choix, vraiment ? Surtout, le 12 avril 2017, la valeur cardinale en France, c’est l’égoïsme. Le chacun pour soi. Hors soi, tout est menace. Le migrant, le pauvre pour le riche, le riche pour le pauvre, le patron pour l’ouvrier, l’ouvrier pour le patron, l’homo pour l’hétéro, l’hétéro pour l’homo, le musulman pour tous, tous pour le musulman, l’Europe, l’Euro, la Chine, les Etats-Unis, le climat, les voitures, les vélos, les ondes Wi-Fi, les trucs endocriniens dont M. Hamon n’arrête pas de parler et dont je n’arrive pas à retenir le nom, la dette, le terrorisme, le travail (qui est une souffrance), le chômage. Pas évident de faire face à tout cela. Ça fait vaguement siège. Dans ce contexte, la promesse de M. Fillon,  faire des sacrifices, sonne vaguement faux.

  1. Macron, lui, reste fragile, comme ces personnages dont on ne sait pas trop quand ils vont trébucher. M. Valls a décidé de le soutenir, cela ne l’aide pas, cela fait : Hollande, le retour. Or nul, en France, ce mercredi 12 avril, n’est plus détesté que M. Hollande. M. Macron, sérieusement ? Voilà comment d’aucuns réagissent. Entre ses envolées mystiques, sa tête de gamin de 5ème, sa manière de découvrir les choses en avançant : pas très légitimant.

Finalement, Madame Le Pen a bien introduit la deuxième guerre mondiale dans le débat. Selon elle, la France ne serait pas responsable de la rafle du Vel d’Hiv (ce serait les dirigeants de l’époque, mais pas ce qu’on appelle : la « France »). Scandale, etc. Ce qui m’intéresse ici, ce sont les mots. C’est quoi, la France ? Il y a une explication, donnée dans le très bon livre de l’universitaire israélien Yuval Noah Harari, Homo Sapiens. En gros, tant qu’homo sapiens, pendant des centaines de milliers d’années, vivait au sein de communautés de dizaines de personnes, tout allait bien. Quand il fallut créer des communautés de milliers, voire dizaines et centaines de milliers d’homo sapiens, il devint impossible de créer de la cohésion. Le génie d’homo sapiens, ce qui fit sa force, c’est d’avoir trouvé la recette pour assurer cette cohésion. Cette recette, ce sont des histoires. Des fictions. Des scénarios à dormir debout. Son génie fut prolifique : des mythologies, des Dieux, des religions, des pays, des théories, tout un ensemble de constructions abstraites qui produisent de la cohésion. Exemple : la « France ». Autre exemple : le « peuple » dont tout le monde se réclame.

L’autre épiphénomène récent, c’est M. Poutou. Il est venu au débat en sweat, il a tourné son dos aux téléspectateurs, il parle pas bien, il parle pas technocrate, sans (j’adore ce film) comme dirait Victoria, des mots en « ent » comme « visiblement », « manifestement », « précisément ». Comment peut-on vraisemblablement voter pour un type qui ne sait même pas produire des mots en « ent » ?

Le résultat du premier tour est toujours aussi incertain. Les sondages vont-ils se tromper « encore une fois » ? A dix jours de l’élection, le suspense est insoutenable (enfin je dis ça pour donner un peu de rythme au récit). Le 14 avril au soir, au moment de la publication de ce deuxième chapitre du récit, Madame Le Pen est 23%, M. Macron à 22,5%, alors que Messieurs Fillon et Mélenchon sont à 19%.

16 avril 2017 : Panic attack

Je marchais avec ma fille quand elle m’a innocemment évoqué l’hypothèse d’un second tour Le Pen-Mélenchon. Pour rappel, en ce 16 avril 2017, M. Mélenchon se rapproche dangereusement des 20%, tandis que Madame Le Pen, malgré un effritement des intentions de vote en sa faveur, semble être la seule des quatre finalistes assurée de passer au second tour.

« Qu’est-ce qu’on fera ? On restera en France ? », me demande-t-elle. Plusieurs de ses copines tiennent de leurs parents qu’ils quitteront le pays, notamment dans le cas Le Pen (la possibilité même du cas Mélenchon date d’après les vacances scolaires).

Suit la question impossible : « pour qui voteras-tu ? ». Je m’abstiendrai sans doute… Même si (et c’est un grand si) j’oublie un instant les questions de société de Madame Le Pen, les deux sont des périls économiques. Elle propose une sortie de l’Europe et rien ne permet de dire qu’elle n’y parviendra pas. Le « peuple » peut être complètement irrationnel. Plus tu agites la peur au peuple, plus cela le tente, son pouvoir le grise. Cela signifierait un retour au Franc, une probable dévaluation, une perte de la valeur de l’épargne. Quant à son programme économique à lui, il suffit d’en voir les résultats dans le Venezuela de Chavez, jadis dans les pays du bloc soviétique ou la France de 1981-1982. Mêmes rêves farfelus, mêmes chocs de la réalité, mêmes catastrophes durables, car encore aujourd’hui nous payons le prix des décisions économiques calamiteuses de 1981-1982. Les plans quinquennaux. Les nationalisations. La chasse aux riches. J’ai beau essayer de me forcer à une neutralité objective d’observateur impartial, le danger me paralyse. D’autant plus que nous sommes dans un régime présidentiel. En entendant les politiques aligner sans fin leur litanie de « je » (« Je veux que… », « J’instaurerai… », « Je déciderai de… », etc.) ma fille me demande si nous sommes en démocratie. Entre deux élections, non ma fille.

Après le premier effroi, je me dis qu’il faudra quand même pour l’une et l’autre constituer un parlement, gouverner avec une majorité plus ou moins cohérente. Cela semble plus difficile pour Madame Le Pen. Mélenchon pourrait réunir tout ce que le pays a de gauche. Il me faudra regarder plus précisément, mais je ne pense pas que le président ait des pouvoirs significatifs, qu’il puisse appeler à un référendum ou faire passer des décrets. Reste le choc psychologique d’être citoyen d’un pays avec Le Pen à sa tête.

Nous aurons deux semaines, entre le premier et le deuxième tour, pour s’organiser. Décider où aller. Régler nos affaires.

Je me demande quelle est, à mon niveau individuel, la meilleure stratégie pour empêcher cette hypothèse. Tout à coup, M. Macron président me paraît être un rêve inatteignable et déjà perdu. Une France sous M. Macron, un type jeune, qui n’a rien dit de fondamentalement con pendant toute la campagne, qui a de l’énergie positive, qui est libéral, dans tous les sens social et économique du terme a tout à coup les allures d’une France de rêve. Mais jouer la carte M. Fillon est peut-être plus pragmatique, jouer la « bouteille », le sérieux, l’existence d’un parti de gouvernement. Certes, le personnage ne fait pas rêver, je ne le donnerai pas en exemple à mes enfants, même en oubliant les affaires, il y a une sorte de rigorisme austère et d’opacité, une sorte d’arrogance et de distance condescendante, de manque d’empathie, qui me dérangent. Voter pour une bourgeoisie de province claquemurée dans son château et affichant en permanence un petit rictus ironique, je ne m’étais pas vu le faire. Mais je sais que la France n’ira pas dans le mur avec lui. Peut-être dans la rue, mais pas dans le mur.

Dans un éditorial du 16 avril, le journal Le Monde s’interroge presque avec désespoir :

« Est-ce une raison, au motif que les engagements passés n’ont pas été tenus, pour s’en remettre à la pensée magique et accorder crédit aux promesses les plus farfelues ou les plus périlleuses qui sont faites aujourd’hui ? Est-ce une raison pour s’offrir une crise de nerfs nationale quand il s’agit de désigner le président de la cinquième puissance mondiale ? On veut croire que non. »

Une semaine jour pour jour de suspense insoutenable. Pour la première fois, j’ai l’impression que le cours de ma vie dépend d’un événement politique.

22 avril 2017

Plus qu’un jour et incertitude totale. Fillon, Mélenchon, Le Pen, Macron : toutes les combinatoires sont possibles. Les sondages complètement impuissants devant une égalité entre des candidats entassés dans la marge d’erreur statistique.

Des amis étrangers nous encouragent : après Trump et le Brexit, que la France donne l’exemple ! L’enjeu de cette élection, c’est aussi le combat contre le populisme.

Le jeudi 20 avril, vers 21 heures, j’étais dans mon bureau sur les Champs-Elysées quand j’ai entendu une fusillade et aussitôt vu de ma fenêtre des gens courir en criant. En quelques minutes, j’ai assisté à un déploiement de force exceptionnel : police, armée, hélicoptères, pompiers, CRS, ont débarqué. Par une sorte de chambardement de décor de théâtre, la « plus belle avenue au monde » sur laquelle se promenaient il y a quelques minutes les badauds est transformée en une artère déserte de ville en guerre, à l’heure du couvre-feu, avec des policiers et militaires armés jusqu’aux dents postés à chaque coin de rue.

Au même moment, avait lieu un ultime débat de premier tour sur France 2. Pendant trente minutes, alors que les Champs se transformaient en scène de guerre, tous les « directs » passaient en revue les propositions saugrenues de candidats farfelus. Je suis impressionné par le temps de réponse des forces de l’ordre et étonné par l’inertie médiatique.

Environ une heure plus tard, j’ai la confirmation que le type qui a ouvert le feu, probablement un terroriste (M. Hollande le confirmera plus tard en soirée), a été abattu. Je me sauve par Marceau en prenant en photo l’avenue déserte avec dans la nuit naissante, à quelques mètres de moi, le spectacle lumineux des opérations.

A trois jours du premier tour, cet événement aura-t-il un impact sur les résultats ? Avec son discours sécuritaire, Le Pen en bénéficiera-t-elle ? Elle en fait des tonnes pour capitaliser sur l’événement. Elle propose d’expulser les étrangers pour lutter contre des actes terroristes perpétrés par des Français. Personne, sans doute, ne notera l’illogisme de la proposition. L’histoire dira-t-elle que cet événement sera un tournant de la campagne ?

23 avril 2017, 11 heures, ai voté

Le dimanche est une belle et fraîche journée de printemps. Après mon jogging, accompagné de ma fille, je me rends d’un geste un rien solennel, au 1, rue du Général Camou. Pendant quelques instants, le rituel rappelle le privilège d’être en démocratie et fait oublier la campagne « qui pue ».

18 heures

Les premiers résultats arrivent ; des sites belges et suisses ; des « sources sûres », journalistes ou fonctionnaires de ministères ; les SMS et Whatsup fusent. On me confirme que Mélenchon ne passera pas. Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont annoncés en tête. Je suis partagé entre soulagement (de ne pas avoir un second tour extrême MLP-JLM) et crispation.

Nous faisons une longue promenade contemplative le long des berges de la Seine sur lesquelles coule une lumière de soirée printanière.

20 heures

Les résultats confirment les estimations que j’avais.

Nous vivons semble-t-il un moment historique. Je le note : absence au second tour des deux partis dominant la politique française depuis trente ans ; 40% des votes portés sur des partis extrêmes ; un inconnu de 39 ans en tête et susceptible de devenir président de la république.

La France pourrait déjouer les pronostics et défaire le populisme.

Mais les incertitudes demeurent : le second tour du 7 mai ; les élections législatives et la capacité d’Emmanuel Macron à réunir une majorité.

Emmanuel Macron réunit ses soutiens et des acteurs de cinéma à la Rotonde. Cette soirée sera-t-elle son Fouquet’s à lui ? Son Fouquet’s rive gauche, caricaturalement gauche caviar, avec le musée de cire des figures ringardes de la gauche Voici (Pierre Arditi, Line Renaud, Pierre Bergé…) déconnectées de la réalité des villes et des champs.

24 avril 2017

Commentaires du lendemain sur le premier tour. On note, ce n’est pas une surprise, le schisme entre les grandes villes dans lesquelles – mis à part Marseille et Nice – Madame Le Pen réunit moins de 10% des suffrages et la ruralité. Paradoxe (classiquement) étonnant puisque cette ruralité ne souffre objectivement ni de terrorisme ni d’immigration. C’est sans doute parce qu’elle n’en souffre pas directement qu’elle peut les rendre responsables des problèmes économiques, réels eux, qui la minent et que Madame Le Pen prétend pouvoir résoudre.

Ce qui m’interpelle aussi, c’est la coupure géographique entre est et ouest. Entre dynamisme économique et régions sinistrées « victimes de la globalisation ».

On note aussi la performance des marchés. Le titre de certaines banques augmente de 10% le lundi matin. De l’eau au moulin de ceux qui crient à la victoire du système et de la finance. Une grande partie de l’incertitude sur l’avenir de l’Europe est levée et la réduction de l’impôt sur les sociétés promise par M. Macron a un impact direct sur le résultat net par action des sociétés.

25 avril 2017

Après l’euphorie d’En Marche !, les incertitudes pèsent. La France s’engage dans un territoire inconnu et assiste à une redéfinition de l’échiquier politique.

Le premier tour a montré une rupture fondamentale dans le paysage politique français, avec la fin de la dominance de la bipolarité droite gauche à la française et l’apparition de nouvelles lignes de fracture est-ouest, villes-campagnes, centres-périphéries, libéralisme-conservatisme.

Madame Le Pen joue de ce changement de paradigme en faisant son marché dans les idéologies de droite et de gauche pour fédérer son électorat ciblé de manière efficace. Par exemple, elle utilise un logiciel économique dans le nord-est sinistré, identitaire dans le sud-est terrorisé par l’immigration.

  1. Macron semble moins bien rôdé à ce jeu ; son premier challenge est de gagner le deuxième tour.

Il sera ensuite contraint de créer une nouvelle formation politique qui fédère sur un spectre allant des socialistes, tendance Valls, aux Républicains, tendance Juppé, avec çà ou là des exceptions qu’il faudra gérer pour conserver une cohérence symbolique et programmatique. Cette formation se définira sous l’étiquette implicite ou explicite de libéralisme social et économique. Elle exclura de fait les conservatismes sociaux ou économiques qui constitueront une opposition protéiforme allant de M. Mélenchon à Madame Le Pen et les tendances dures, mais sorties affaiblies du premier tour, du PS et des Républicains.

S’il gagne au deuxième tour, je vois trois scénarios pour les législatives mais suis incapable d’en définir les probabilités ce 25 avril.

Dans le premier, considéré par beaucoup aujourd’hui comme improbable, En Marche ! a une majorité. C’est le scénario idéal en termes de gouvernabilité. Difficile de dire qui en serait le premier ministre. On pourrait penser (ou pour certains craindre) que ce soit un François Bayrou. Ce scénario sera d’autant plus probable, et c’est le deuxième enjeu du deuxième tour, que la victoire présidentielle sera éclatante.

Dans le deuxième scénario, la formation politique n’a pas de majorité, contraignant M. Macron à nouer des coalitions. Plusieurs démocraties fonctionnent ainsi. La plus proche est le Danemark, notamment du fait de l’existence d’un Le Pen local (le parti DF) et d’une sorte d’Emmanuel Macron (Helle Thorning-Schmidt). Il faudra faire l’exégèse de la série Borgen et jouer le jeu des coalitions. Pas idéal, mais possible. Se posera alors, de manière plus inextricable, l’identité du premier ministre de coalition, qui sera à même de souder un gouvernement auquel participeraient des Républicains et des Socialistes.

Le troisième scénario est celui où une formation classique, et ce ne sera sûrement pas le PS, ni vraisemblablement les deux extrêmes, donc a priori uniquement les Républicains, recueille une majorité législative. On entre alors dans une cohabitation classique à la française. Vu l’état des Républicains et l’absence de leadership, cela paraît peu probable mais n’est pas à exclure car il existe une machine électorale en état de fonctionnement. Ce scénario n’est pas mauvais non plus en termes de gouvernabilité. Il consisterait à avoir une sorte de François Baroin comme premier ministre et à appliquer un programme à mi-chemin entre celui de Messieurs Macron et Fillon.

La plus grande incertitude est donc autour du scénario 2 car ce type de gouvernance est une inconnue dans l’histoire récente de la démocratie française.

4 mai 2017 – Lendemain du débat

Depuis plusieurs années, sous l’influence d’une nouvelle garde du parti qui a écarté son père et ses lieutenants, Marie Le Pen a mené un travail en profondeur de, je cite, « dédiabolisation ». Un travail d’une efficacité redoutable car sa présence au second tour n’a suscité aucune indignation, c’était presque évident, acquis, banal, quelconque. Si les commentateurs divers et variés ont souligné le danger de son programme économique – danger assez abstrait auquel son électorat ne croit pas – peu se sont émus de son extrémisme de droite. Et puis soudain, ce mercredi soir, il se révéla. Comme un alcoolique qui après des années de sobriété se précipite sur le minibar de sa chambre d’hôtel et se soûle à mort ; comme un monstre ayant pris les apparences d’un être normal assiste impuissant à la résurgence de sa nature illusoirement domestiquée ; comme un vampire qui jeûne mais ne peut résister à la palpitation d’une veine turgescente sous l’épiderme translucide d’un cou tendu, Marine Le Pen a sorti le grand jeu. Elle s’est lâchée. Dans une prestation d’une brutalité inédite dans les annales de la cinquième république – à côté, les petites vacheries de M. Mitterrand font fleur bleu – elle s’est livrée à un exercice de démolition de son adversaire, l’accusant d’être soumis tour à tour à l’islamisme, à la fameuse « finance mondiale » qui tue nos sociétés, à Madame Merkel, à François Hollande, aux grands groupes industriels… Ces accusations étaient fondées sur des mensonges – les journalistes en ont dénombré une trentaine – des insinuations, des approximations, avec de temps en temps la répétition en boucle, comme par une machine déréglée, d’antiennes frontistes. Le contraste entre ses clowneries, son sourire de sorcière caricaturale et l’affiche officielle du second tour où on la voit assise, gravement photoshopée et sereine, devant une bibliothèque floue, était tristement comique. Elle m’a donné l’impression d’une incarnation de ce que la politique en général, et la politique française en particulier, a de pire. Le pire du corpus idéologique et rhétorique s’incarnant sous la forme d’un être vivant en vertu d’une sorte de transmutation génétique.

Le lendemain, en marchant dans les rues de Paris, je me disais que plus ou moins 40% des votants allaient voter pour elle. Trois français en âge de voter sur dix. Insensibles au mensonge, insensibles à l’absence de scrupules, ils allaient donner leur voix à la haine souriante qu’elle appelle l’amour de la France. Madame Le Pen se réclame de cette chose, la France. Et peut-être a-t-elle raison, peut-être est-elle le souvenir, le rappel, la persistance, de la face sombre de ce pays, de celle-là même qui a sévi dans les pays colonisés ou pendant l’occupation allemande. La persistance de cette France honteuse, tapie dans la profondeur des campagnes sinistres, des foyers méchants, de l’ignorance crasse et des manières rustres.

Il est tout à fait acceptable voire sain de critiquer les « élites », « ceux qui s’enrichissent alors que le peuple souffre ». Il devrait aussi être permis de critiquer le « peuple », par respect d’ailleurs pour ce « peuple », parce que ce « peuple » est capable de réfléchir trente secondes et est digne de critique. Quand on vote, voire qu’on est fier de voter, pour quelqu’un qui, dans un débat démocratique, se réclamant de cette démocratie même, profère au moins trente mensonges sur une heure de prise de parole, pratiquement un mensonge par intervention, et pas n’importe quel mensonge, pas des promesses intenables, pas des approximations sur des dossiers techniques dont tout le monde, et en premier rang le « peuple », s’en fout, non, des accusations (de soumission à l’islamisme), des insinuations (de détention de compte aux Bahamas), des attaques brutales, quand on vote pour quelqu’un qui n’est pas gênée de proposer plus de 100 milliards de dépenses diverses et variées dans un pays endetté jusqu’au cou sans être capable de citer deux mesures d’économie, on est, je suis désolé, critiquable. Le peuple est responsable. Ni la colère, ni la détresse, ni le salaire bas, ne justifient cela. Pour le dire crûment, ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on est dédouané d’un tel vote.

En face, j’ai trouvé que M. Macron s’en est bien sorti, avec un sens de la répartie impressionnant, du sang-froid face à l’invective, et une maîtrise des dossiers. Le gars est brillant. Le lendemain, quand je croise un ami au Champ de Mars, je lui fais part de mon appréciation de sa prestation. Il me fait observer que c’est ce que je veux croire, moi, qu’en face Marine Le Pen est un monstre qui se nourrit de sa propre merde (« crap » en anglais), qui se renforce de ses propres mensonges, comme Donald Trump. Que le « peuple » veut ça.

6 mai 2017 – La veille

Place de l’Etoile, on monte les échafaudages des gradins sous la pluie et un ciel blanc. Dans deux jours, le nouveau président de la République défilera ici. Sauf coup de théâtre – et à l’heure où j’écris, le serveur informatique d’En Marche a été piraté et les emails du mouvement diffusés sur les réseaux sociaux, c’est ce qu’on appelle déjà le MacronLeaks – Emmanuel Macron sera élu. L’enjeu est l’écart. Après le premier tour et sa célébration naïvement rapide et euphorique, sa campagne a fait du surplace et il est passé de 65% d’intentions de vote à 59%.

8 mai 2017 – Le lendemain

Nous rentrons de Normandie. Dans la voiture, tout le monde dort. J’écoute France Culture, la Compagnie des Auteurs sur Madame de Staël. Je ne la connaissais pas. Je connaissais son nom, mais n’avais rien lu d’elle. Une brillante universitaire raconte sa vie, sa relation avec son père Jacques Necker, populaire ministre des finances de Louis XVI, son exil en Suisse, sa complicité intellectuelle avec Benjamin Constant. Elle cite ses œuvres : Lettres sur Rousseau, De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, Corinne ou l’Italie, De l’Allemagne et les Considérations. Au-delà de l’intérêt intrinsèque de cette œuvre, on relève les nombreuses résonnances avec notre époque. Staël vit dans une période façonnée par les Lumières, Rousseau et qui, en même temps, a connu la Terreur ; la France est, déjà, en faillite, croulant sous les dettes ; les inégalités y sont, déjà, à leur comble avec des aristocrates qui ne paient pas d’impôts et le tiers-état ; elle est au cœur de l’Europe, son roman Corinne et De l’Allemagne en témoignent ; elle décrit avec une acuité étonnante et intemporelle l’« esprit de parti », selon lequel le chemin qui mène à l’objectif compte plus que l’objectif lui-même, qu’on ne peut, par principe, être d’accord avec une personne d’un autre parti même si, en réalité, on est d’accord avec elle ; elle analyse la manière dont les peuples cherchent eux-mêmes à s’aliéner, en ayant recours à un « chef » qui leur fait perdre leur liberté ; elle est la représentante de ce qu’on appelle le « libéralisme » dans l’acceptation noble du terme, dépouillé des connotations négatives qu’il a acquis au fil des décennies, à cause de sa contamination par le « capitalisme » et l’étrange acceptation, largement partagée, que le capitalisme, c’est le mal.

En 2017, plus de deux siècles plus tard, les politiques devraient lire Staël. Comme ils devraient lire Zweig. Moi président, j’obligerai toute la classe politique à participer à un séminaire de lecture, en autarcie. Le manque de culture littéraire et philosophique pèse.

  1. Macron a été élu avec 66% des voix alors que les derniers sondages l’annonçaient à 61%. C’est un triomphe. Mais il est incomplet, au regard d’une abstention et de votes blancs et nuls records.

La presse décrit le parcours fulgurant d’un inconnu qui a conquis le pouvoir en deux ans. Un jeune d’Amiens qui conquiert Paris. A travers lui, on a assisté à l’échec cuisant d’un système politique usé, qui se retrouve nu. Désemparé et hagard, à droite et à gauche. Certes, on pourra arguer que ses étoiles étaient alignées, que si M. Hollande s’était présenté, si M. Juppé n’avait pas perdu, si M. Valls l’avait emporté, si M. Fillon n’avait pas eu ses affaires, si M. Juppé avait remplacé Fillon, il n’aurait pas été là. Le fait est qu’il est là. Parce que tous ces « coups de théâtre » sont les symptômes du système, les manifestations de ses tares. Le profil de M. Macron résonne avec celui de Madame de Staël : même européanisme convaincu – et rare par les temps qui courent –, même connaissance de la banque, même libéralisme, même centrisme et réfutation de l’esprit des partis. Mais en deux siècles, les Lumières se sont éteintes. La raison a déserté le champ politique et médiatique, laissant place aux passions, aux émotions, à la « colère », aux « coups de gueule ». A quelle Madame de Staël, à quel Rousseau, à quel Benjamin Constant, peut-on faire référence aujourd’hui ? Partout, la raison a abdiqué, l’émotion l’a emporté. Malgré tout, par une sorte d’ironie, de résurgence d’une flamme qu’on croit éteinte mais qui ne l’est pas tout à fait, ce type étrange, sorti de nulle part, est là, comme un vague espoir.

Qui sera en toute hypothèse déçu. Aussitôt élu, aussitôt contesté. Les vraies élections sont les législatives qui se tiennent dans un mois, où on lui prédit une minorité. Ce sera au mieux une coalition, au pire (ou au mieux pour certains) une cohabitation. On nous annonce quand même, malgré tout, comme inéluctable la victoire de l’esprit des partis. Saura-t-il encore une fois déjouer les pronostics ? Rien n’est moins sûr, ce 8 mai 2017.

Alors que nous approchons de Paris, où 90% des votes se sont portés sur M. Macron, je m’accorde quand même quelques jours de soulagement. On a, pour cette fois, échappé au pire.

Tournée des jardins

Je prépare le marathon de Paris ; comme il fallait aligner les kilomètres pour ma sortie longue du dimanche, j’en ai profité pour faire le tour des jardins de la ville.

Prologue : Berlin, mercredi. 6h45.

Nous courons au Tiergarten, grand parc au cœur de la ville, grand parc triste, en tout cas par ce matin d’hiver gris. Le directeur de l’hôtel nous guide, un marathonien rompu à l’exercice ; Boston, Chicago, Berlin, Londres, Tokyo, il les a fait tous… Tokyo il y a deux semaines en 2 heures 44. Efficace. Au parc, rien à signaler ; comme dirait Michael Moore, fun facts : none.

Quelques jours plus tard, ma sortie longue de trois heures à Paris me réservera, elle, quelques surprises. Il ne s’agira pas de l’Odyssée d’Ulysse, mais je relèverai quand même quelques détails ridant imperceptiblement la surface de la normalité.

C’est cette sortie longue que je vais décrire.

Je commence ma course au bois de Boulogne sous un ciel livide, triste, blanc. Les jambes sont lourdes d’un sommeil écourté. Certains jours, la lumière peut être magnifique ici, pas ce dimanche. Mais les pins, les lacs inférieurs et supérieurs gardent le souvenir mélancolique de la lumière qui les dore. La ville s’immisce de toutes parts dans le bois, menaçante, et fait du bruit. Près de l’hippodrome, le vent tape fort et le torrent assourdissant des voitures du boulevard périphérique se fracasse sur la chaussée mouillée.

Comme une fête au milieu de la nuit dans une forêt perdue, une sono au loin, puis de plus en plus près, diffuse des chansons, des complaintes désespérées. Je croise des couples épars qui courent attachés par la main suivis d’un ballon rose en forme de cœur accroché à leur short. Leur air sinistre contraste avec l’intention : c’est une course qui célèbre le Love sponsorisé par Morgan. Certains coureurs sont déguisés (exemple : tutus roses) et néanmoins tristes. Ça fait très « souffrance du couple moderne, une installation vivante de Houellebecq ».

Je me dirige ensuite vers les quais rive droite et emprunte pour cela une allée du Jardin des Tuileries. Bien que plus touristiques et avec moins de perspectives que le Luxembourg, les Tuileries sont très belles. Je note en passant une vue panoramique sublime sur le musée d’Orsay ; m’en séparent des statues, des fontaines, des bosquets, toute une architecture végétale animée de vie matinale.

Après les quais rive droite que je découvre aménagés, déjà investis par les familles respirant la joie de vivre, je passe rive gauche en empruntant le Pont de Sully, puis gagne une esplanade en rive de Seine – pendant un instant, j’ai l’impression de plonger dans le fleuve – puis remonte et pénètre dans le Jardin des Plantes. Je suis dans la deuxième heure de la course, celle où l’on plane, euphorique, le corps trichant et dissimulant les douleurs. Chaque parc est un instantané démographique ; tous Parisiens et tous différents ; comme si je faisais de petits voyages entre les couches sociales et de verdure, rencontrant des micro-populations du cru avec leurs mœurs indigènes. Au Jardin des Plantes, une parisienne blonde discute avec une femme voilée en surveillant les enfants ; ça, tu ne le verras pas au bois. Ce coin du cinquième, Monge, les arènes de Lutèce, la mosquée, dominés par Normale Sup et Henri IV, le Panthéon, a quelque chose de particulier, d’altier et de détendu à la fois, d’exclusif et de jamais souligné, d’enraciné et d’ouvert. Le Jardin des Plantes lui-même, avec sa ménagerie, ses serres tropicales humides, ses bâtiments inquiétants qu’on imagine illuminés par des éclairs terribles, ses papillons, ses dinosaures, ses cèdres du Liban et autres arbres remarquables, ses platanes torturés, ses laboratoires artisanaux, son belvédère, autant de pièces rapportées de périples lointains, de livres reliés, de films de Lang et Spielberg, invite à la rêverie aventureuse.

Rue Soufflot puis je me retrouve au Luxembourg pour ma prochaine étape. « Et quel est ton parc préféré ? » me demandera ma fille quand je lui raconterai mon sinueux parcours. « Le Luxembourg sans conteste ». Elle acquiescera. C’est le drame des ados en 2017 : ils sont en phase avec leurs parents. A l’école, on lui a demandé de choisir trois lieux qu’elle aime à Paris, elle a cité le Luxembourg, la fondation Vuitton et Beaugrenelle (pour les cinémas) ; tu parles de rébellion. Ce matin, comme tous les matins, le Luxembourg est magnifique. D’une grande classe. Tu n’es plus dans un livre de Jules Verne comme dans le Jardin des Plantes, conquis par une poésie technique émaillée de noms latins, tu te retrouves en littérature classique, beauté des perspectives, élégance des sculptures, perfection des pelouses. Les militaires munis de redoutables armes automatiques ont l’air relax en arpentant l’Orangerie ; ce n’est pas parmi les habitués des lieux que tu trouveras des masses de terroristes radicalisés.

Rue Bonaparte, les quais et les berges rive gauche, qui font un peu 2015 par contraste à la rive flambant neuve d’en face. Je m’approche de la troisième heure de course, je ne sens plus rien, somnambulique, quand j’accoste le Champ de Mars. Comme le bois et contrairement aux autres jardins visités, le Champ est ouvert : pas de grilles, pas de portails. J’aime la liberté qu’il offre. Cela dit, les portails ont ceci de beau qu’ils délimitent un espace à part, presque autarcique, un territoire, une île avec ses lois propres, dans lequel on pénètre cérémonieusement, comme dans un domaine privé. Le Champ de Mars est trop ouvert à la ville qui l’empiète de toute part, en viole l’autonomie.

Dans ma dernière ligne droite jalonnée de corps de touristes contorsionnés dans des pauses complexes devant la Tour Eiffel, loin de l’environnement protégé et exclusif du Jardin des Plantes et du Luxembourg, je suis propulsé dans la foire de la Tour Eiffel. Bigarrée et armée la foire : pousse-pousse et tuk-tuk armés de sonos grésillant des comptines pop métalliques ; militaires armés jusqu’aux dents (remarque pour quand je me relirai en 2027 : en 2017, le terrorisme frappait la France, d’où cette présence étrange et insistante de militaires en plein Paris) ; escouades alertes de Roumaines armées de fausses pétitions ; touristes ébahis armés de perches à selfie ; joggeurs du coin armés d’une expression de dégoût et d’effort ; bonneteurs interlopes armés de billets de cent balles ; clochards au bout du rouleau armés de bière ; vendeurs à la sauvette armés de grappes de Tours Eiffel ; mecs chelous armés du regard inquiétant de mec chelou.

Je m’éloigne du centre névralgique de la Tour et la foule se disperse ; un cortège planant de corneilles tonitruantes m’escorte dans les derniers mètres et célèbre le bonheur du devoir accompli.

Trump et Onfray – Eléments de structure du discours intello-populiste

C’était en couverture de l’Obs, je me suis décidé à la lire, une analyse de Trump par Onfray. J’ai décidé de la lire pour analyser structurellement la réflexion d’un « philosophe » et « intellectuel » médiatique de modèle courant. J’étais dans une prédisposition positive délibérée, à l’affût de choses que j’apprendrais, d’angles d’analyse qui me surprendraient sur un sujet complexe car déjà soumis à des commentaires pléthoriques et multidisciplinaires ; je m’attendais même secrètement à ce qu’Onfray prenne la défense de Trump, par provocation, iconoclastie ou en vertu d’une lecture qui lui serait propre.

Sur le fond, j’ai été déçu : Onfray déteste Trump. En revanche, sur la forme, j’ai réussi – il faut dire que ce n’était pas très difficile – à identifier les éléments de structure du discours. Il y a fort à parier, même si je ne l’ai pas vérifié et qu’on peut à juste titre me faire le procès de généraliser sur toute une œuvre sur la base d’une pige, que ce sont les mêmes que l’on retrouve dans d’autres écrits du penseur. Les éléments de structure sont au nombre de cinq.

Le premier est le name dropping légitimant. L’article commence fort avec un concept hégélien (celui de ruse de la raison) qui laisse espérer une lecture du phénomène Trump à l’aune du philosophe allemand. Mais la référence dure un paragraphe, le temps d’épater, suite à quoi on oublie Hegel. Vers la fin, par un effet de symétrie, on drop le nom de Derrida et au milieu celui d’un autre type connu (Clausewitz, De la guerre). Je ferai moi-même appel à cet effet plus bas dans ce texte ; il est assez classique dans la composition française.

Deuxième élément, inconsciemment emprunté à la poésie arabe et musulmane, la répétition ad nauseam, l’acharnement thérapeutique ou plutôt, ici, rhétorique. Sur une page et demie des deux que compte l’article, Onfray assène que Trump est un gros con. Malgré une multitude de variantes stylistiques, analogiques et métaphoriques censément satiriques, la substance de cette matière pourrait – je suis à peine de mauvaise foi – se résumer en cinq mots : Trump est un gros con. Chose dans une large mesure vraie mais dont on se doutait un peu. Dans la poésie arabe du dixième siècle, on retrouve un sous-genre appelé hija qui consiste à tailler des costards à des ennemis, le contraire d’un dithyrambe ou d’une louange, autre sous-genre populaire à l’époque. La différence est qu’à mon sens les grands poètes arabes dont Al Mutanabbi étaient doués à cela. Le mépris d’Onfray non seulement pour Trump mais pour son électorat de bouseux est tel qu’un phénomène étrange et dangereux se produit : je me prends de sympathie pour lui (Trump) et m’identifie à des électeurs qui l’ont porté au pouvoir probablement précisément pour se venger du mépris hautain dont ils sont l’objet. C’est en tapant Onfray+Trump sur Google que l’on se rend compte de cet acharnement ; des pages et des pages de résultats avec une quête presque maladive de la formule (par exemple : « Trump est la poupée gonflable du capital »), faisant entrevoir, un peu comme dans cette scène mythique du Shining de Kubrik lorsque la femme découvre la production de son mari, des volumes entiers de la même phrase dans une déclinaison infinie de mises en page, la monstruosité de cette logorrhée quand on sait qu’elle est issue d’une seule et même personne.

Troisième élément, l’énervement permanent. On a l’impression de lire une prose aux dents serrées d’un type chafouin que tout, à part lui-même, horripile. « A part lui-même » : la prétention (fakhr) est un autre sous-genre de la poésie arabe qui fait que, par des détours étranges et ironiques, le penseur français est plus proche dans ses thématiques de la poésie musulmane que de Hegel.

Quatrième élément, un pessimisme radical. Selon la grille de lecture du monde de notre commentateur, nous évoluerions sous un régime fasciste globalisé : la Chine, la Russie de Poutine, les pays musulmans et de plus en plus les Etats-Unis seraient explicitement « fascistes ». Les autres grands ensembles (Afrique, Amérique du Sud, Europe de l’Est) ne sont pas évoqués mais il est peu probable qu’elles eussent connu un meilleur sort sous la plume du géopolitologue. Reste l’Europe, elle aussi passée sous silence. Dans cette vision du philosophe, je tends (c’est moi qui extrapole sa pensée, il ne le dit évidemment pas) à voir l’Europe comme le continent sinon du fascisme – dont elle est le berceau historique – du moins de la haine : haine de l’immigré, du Polonais qui vole nos jobs, du Chinois fasciste, des Américains culs-terreux, etc. Onfray serait une sorte de personnification de cette haine ; le mec replié sur lui-même, sur son passé, se complaisant sous une constellation mythifiée de grands noms lancés comme autant de preuves de supériorité et se légitimant par la défense d’un « peuple » théorique. Un corollaire de ce pessimisme, c’est la désormais fameuse conviction que « c’était mieux avant », conviction aussi infondée dans les faits qu’assénée avec assurance ; nous vivons en réalité une des périodes les plus paisibles de notre histoire après un vingtième siècle terrifiant où le mal a atteint des sommets auparavant inexplorés.

Cinquième élément : la désignation de l’ennemi. La conclusion d’Onfray, sa thèse, c’est que Trump est aux mains du Capital ; il aurait trahi le petit peuple crédule et stupide à la faveur d’un complot capitaliste des forces de l’argent. Preuve en est, le rallye de la bourse new-yorkaise après l’élection. Cette thèse est fausse, ou à tout le moins caricaturale. Le monde business a sans doute voté majoritairement pour Trump mais parce que beaucoup ne voteraient jamais démocrate de toute façon ; cela étant, nombre de requins de la finance de Wall Street, sans doute une majorité, ont voté Clinton, des banquiers de Goldman Sachs la soutenaient, cela a même fait scandale ; la bourse a en effet réagi positivement aux projets d’infrastructure (qu’on appelle stimuli fiscaux), de dérégulation et de baisses des taxes que beaucoup attendaient dans un effet de balancier régulation-dérégulation classique aux Etats-Unis ; même parmi des démocrates, Obamacare était contesté non sur le principe mais à cause de son implémentation extrêmement coûteuse ; dans le même temps, il y a de sérieuses craintes du marché au sujet du protectionnisme et des lois anti-immigration qui conduiraient à une inflation des salaires ; suite à la fermeture des frontières aux ressortissants de plusieurs pays musulmans, c’est dans la Mecque du capitalisme, le lieu au monde qui compte le plus de milliardaires, la Silicon Valley, que nous avons assisté aux plus vives protestations, pas dans des pays comme la France ; bref, les choses ne sont pas d’un simplisme aussi manichéen que celui auquel notre penseur veut faire croire. De plus, le Capital se révèle aujourd’hui impuissant face à la démocratie. Le Capital était contre le Brexit, officiellement contre Trump, il est farouchement contre Le Pen qui contrairement à Trump a un dangereux programme radicalement anticapitaliste. Il n’en demeure pas moins que Le Pen est en tête des sondages depuis des semaines alors que le favori du Capital peine. Si on ajoute les intentions de vote pour Mélenchon, proche de Le Pen dans son idéologie économique, il devient encore plus patent que le Capital ne dicte rien du tout. C’est au contraire le blanc peu qualifié des périphéries, « cette vieille chose dépassée » comme dirait notre décliniste, victime de la globalisation, qui sort victorieux des urnes. Mais tout cela est compliqué à expliquer et surtout n’est pas suffisamment cathartique, pas suffisamment horripilant, pas suffisamment conspirationniste pour révolter l’auteur. Le cinquième élément de structure est classique : la désignation d’un ennemi, d’un bouc émissaire canalise efficacement la haine et permet de faire entrevoir des solutions qui consisteraient « tout simplement » à l’éradiquer. Cet ennemi est ici le Capital comme il peut être ailleurs ou dans d’autres temps l’Islam, ou le Juif, ou de manière moins tragique, plus banalement poujadiste, le fonctionnaire. C’est René Girard, un auteur moins médiatique, moins mode, qui offre une lecture éclairante de ce concept de bouc émissaire et de son importance dans nos sociétés, je recommande sa lecture. Girard a enseigné à Stanford et aurait influencé les grands entrepreneurs de la vallée, notamment Peter Theil, une figure influente et controversée. Son concept de mimétisme permet de mieux comprendre le suivisme au cœur des grands réseaux sociaux. Pour Girard, le bouc émissaire relève d’une sorte de nécessité vitale contre la violence généralisée qui conduirait à l’extinction des sociétés humaines, en ce qu’elle transforme le « tous contre tous » en « tous contre un ». Quand on voit en effet la moquerie avec laquelle des projets de « réconciliation » nationale sont accueillis, comme par exemple celui de Juppé, victime du peu de haine dont il fait preuve pour les Français de toutes les cultures, on entrevoit la force de ce besoin de canalisation de la violence haineuse.

On retrouvera ces cinq éléments, à des degrés divers, chez tous les télé-intellectuels : le name dropping, l’acharnement rhétorique, l’énervement permanent, le pessimisme radical allié à l’utopie passéiste et la désignation d’un ennemi. En gros : le monde va à sa perte, c’est la faute à [Ennemi], [Hegel] l’avait prévu, je vous l’avais dit, et ça me met hors de moi ! Autre caractéristique distinctive : ces personnes ne croient pas à un salut, ce sont des fin-du-mondialistes. Marx ou Sartre ne faisaient pas seulement des constats, ils proposaient de changer le monde. Le seul salut est ici utopique : récréer un passé idéalisé dans une tonalité idyllique trompeuse et consolante. Ces éléments, notamment l’énervement et l’acharnement rhétorique ont l’avantage d’être médiatiques et en particulier télégéniques, notre philosophe en joue en tirant en toutes circonstances une tronche sévère, ce qui renforce l’heuristique de disponibilité, autre concept clé au cœur de nos sociétés (développé chez Daniel Kahneman par exemple dans Thinking fast and slow), selon lequel on raisonne sur la base de ce qui nous vient le plus immédiatement à l’esprit, suivant ce qui est le plus disponible à nous. C’est sur ce biais que capitalisent les terroristes par exemple ; le spectacle très disponible car très médiatisé de la mort qu’ils sèment fait croire à un danger qui est dans les purs faits significativement moindre que celui de la grippe, de la pollution ou des accidents de la route.

A cause de leur talent rhétorique et de cette heuristique de la disponibilité, ces penseurs constituent le soubassement théorique de ceux qu’on appelle aujourd’hui les populistes. C’est en cela que je les qualifie d’intello-populistes. A part citer [Hegel], Le Pen fait exactement le même constat de fin de monde, désigne exactement les mêmes ennemis à la mode (l’immigré d’une part et le Capital de l’autre) et propose de recréer exactement le même passé : retour au franc, sortie de l’euro, recréation d’une France identitairement homogène, croissances irréalistes des trente glorieuses centralement décrétées, ressuscitation symbolique de la figure de sauveur qu’était de Gaulle (réincarné en elle)… C’est la pensée magique selon laquelle un pays, la France, pourrait vivre à une autre époque (les années cinquante) que le reste du monde, c’est une sorte de Truman show macroscopique à l’échelle d’un pays qu’il va falloir mettre sous cloche.

Notes d’hiver

Les oiseaux

Je partis de la Place du Trocadéro qui préfigurait le chaos, où déjà les voitures étaient énervées, où déjà elles traçaient des lignes accélérées sinueuses et diagonales. L’avenue Georges Mendel pourtant réputée résidentielle était sillonnée de bagnoles ; dans chaque ruelle, dans chaque entrée d’immeuble, sur chaque trottoir, des automobiles aux moteurs diesel ronronnant de paresse étaient planquées, aux aguets, les dents serrées, prêtes à s’élancer, prêtes à affronter le jour avec haine. A mesure que je me dirigeais vers le bois de Boulogne, les voitures se faisaient plus rares, sauf qu’avant d’arriver enfin aux barques il fallut, en guise de dernier obstacle, traverser le boulevard Lannes en jetant un coup d’œil furtif sur le périphérique en contrebas, congestionné et terrifiant, baignant dans une brume grise.

Un silence presque parfait succéda au chaos naissant, silence que seule emplissait la rumeur des voitures, alternativement lointaine et proche. Peu de coureurs étaient sortis tôt le matin, ceux que je croisais participaient d’une congrégation secrète de joggeurs de l’aube. Je fis le tour des deux lacs, c’était une belle journée, l’eau s’égarait dans les bois, on aurait pu croire à un long fleuve serpentin, la lumière était magnifique, je cherchais dans ma tête des adjectifs pour la décrire et tombais immanquablement sur « dorée », comme butant sur un mur syntaxique. Il y avait dans cette lumière quelque chose de particulier que j’aurais aimé retranscrire en mots, quelque chose d’une fin de journée en son début, quelque chose d’une fin de l’été en hiver. Au début, l’esprit encore absorbé par le souvenir de la ville dont je venais, je ne prêtai pas attention à la bande-son. C’est dans un chemin étroit en contrebas, à la frontière entre les deux lacs, que je dus faire le constat que c’était des putains d’oiseaux qui gazouillaient.

Après deux tours des lacs, à mesure que je m’approchais de la porte Dauphine, j’appréhendais l’instant où j’allais replonger dans le chaos de la ville et son émeute matinale. Soudain, les oiseaux disparurent du décor sonore, comme décimés. Je fus propulsé dans l’arène de la Place Dauphine, théâtre d’une manifestation sourde d’étudiants et travailleurs se rendant d’un air absorbé à leur université ou lieu de travail et se disputant le territoire avec les voitures déterminées à les écraser pour ensuite rouler sur leurs corps. Je cours souvent en Suède et je peux y traverser les passages piétons les yeux fermés. La conduite des Parisiens est révélatrice de leur état mental : ils vont mal. Quand on va mal, on ne consulte plus un psy, on ne prend plus de pilules, on prend le volant de son Diesel dans l’espoir de tuer des piétons et la satisfaction de polluer l’air qu’ils respirent.

L’avenue Foch est complètement bouchée, comme une autoroute en pleine ville. La rue Paul Valéry, plutôt confidentielle, me réserve quelques instants de répit, puis je dois ensuite traverser un territoire étrange, entre les jardins du Trocadéro et le Champ de Mars, en passant par le pont d’Iéna, témoin de l’afflux concomitant des touristes, des vendeurs à la sauvette, des premiers Roms avec leurs pétitions, des policiers, circulant par groupes désorganisés au milieu des invasions automobiles omnidirectionnelles, ce territoire étant irrigué par des multiples routes, des sorties de tunnels déversant des quantités de bagnoles à des vitesses incroyables. On dirait un énorme parking, plein à craquer – même sur les bords de la fontaine – dans lequel les voitures seraient saisies de mouvements vibratoires.

Je suis enfin au Champ de Mars où je renoue avec le silence. Soudain un camion de livraison émerge d’une allée du parc et accélère pour me bloquer la voie. La voiture règne en maître absolu sur cette ville.

La machine à rumeurs

Les analystes et experts prétendent que ce n’est pas nouveau. La politique, ça a toujours été ça, une fabrique à mensonges, à fausses promesses, à contre-vérités, à approximations. La démocratie c’est disent-ils le peuple souverain qui sur la foi de leurs mensonges élit des types qui mentent. Peut-être. Il n’en demeure pas moins que cette fabrique tourne désormais à un régime exceptionnellement élevé, justifiant l’apparition de nouveaux concepts comme la post-vérité, les fake news, les alternative facts. Avant, il arrivait que des médiateurs opèrent comme des filtres entre les menteurs et le peuple. C’est aujourd’hui impossible vu la quantité d’infos et l’instantanéité de leur diffusion.

Si on évoque surtout les réseaux sociaux pour expliquer cette inflation de fausses informations, il y a un autre forum où les rumeurs prennent naissance et se diffusent : les dîners en ville. Notamment pour ce qui est des rumeurs à caractère sexuel. J’ai assisté par exemple au moment de sa naissance – bien que j’apprendrai plus tard qu’il s’agissait d’une ancienne rumeur probablement recyclée – à la rumeur selon laquelle Fillon est gay et entretient une liaison avec son assistant parlementaire (pas son épouse, un autre mec). Cette rumeur a circulé si vite de dîner en dîner qu’elle serait parvenue à la famille même de l’intéressé.

C’est étrange, on est sceptique face à une vérité et crédule face à la rumeur. Tout le monde doute au fond de lui du réchauffement climatique, phénomène pourtant fondé sur une quantité considérable de recherches scientifiques ; dans le même temps, tout le monde est persuadé que Macron est gay. Quand je pose la question « comment savez-vous ? », la réponse est toujours la même : « mais c’est évident ». Certaines personnes introduites connaissent des gens qui connaissent des gens qui connaissent des gays de calibre avec lesquels Macron aurait entretenu des liaisons. Au fil des dîners, la vie de M. Macron devient un foisonnement de relations homosexuelles et de liaisons avec des étudiants de Sciences Po (être admis à Sciences Po, c’est entrer dans l’antre solennel des invertis, les étudiants passent par les conseillers d’état, les politiques, les journalistes), des banquiers d’affaire, des directeurs de radio, des acteurs de cinéma, des écrivains, etc. Il semble être le centre d’une orgie impliquant tout ce que la ville compte de gays notables. « C’est évident ».

La démocratie à l’épreuve du mensonge

Si les dîners en ville se cantonnent aux coucheries, les réseaux sociaux, plus redoutables, sont le média des conneries issues des têtes les plus dérangées du moment. La productivité mensongère du réseau social est formidable car elle est complètement virale.

Or il y a une différence entre le mensonge pur, la fake news, et la traditionnelle fausse promesse. La fake news est un mensonge dès l’instant où elle est fabriquée, alors que la fausse promesse est, pour un certain temps, jusqu’à ce qu’elle se révèle fausse, une vraie promesse ; l’homme politique peut toujours prétexter de circonstances externes pour expliquer qu’il n’ait pas pu la tenir (la crise de 2008, une situation économique bien pire que celle à laquelle il s’attendait, etc.) ; il pourrait même se prendre au jeu de sa promesse et, dans un mélange d’auto-persuasion et de mensonge à soi sartrien, croire sincèrement qu’elle pourrait être tenue. On peut identifier quelques moments clés dans la généalogie des fake news. Le premier correspond à la prétendue existence d’armes de destruction massive en Irak, mensonge qui a entraîné la région et le monde dans des années de guerre et de terrorisme, avec des centaines de milliers de morts, un mensonge que nous payons encore. Il est resté impuni. Bush a été réélu président, bien qu’impopulaire Blair continue d’être un notable sur la scène internationale. Un deuxième mensonge, moins grave, mais dont on dit qu’il était clé dans l’accession au pouvoir de Trump, est celui selon lequel Obama ne serait pas né aux Etats-Unis. Cette fake news a permis à Trump de gagner en popularité au sein d’un parti républicain qui déteste Obama et aurait semble-t-il été la source de sa vocation présidentielle, notamment lors d’un dîner de la presse où Obama l’aurait humilié devant le gotha de Washington. Selon le nouveau paradigme de Trump, le peuple n’est plus sensible à ce qu’il doit croire – disons une certaine vérité, ou des faits – mais à ce qu’il veut croire. A la limite, peu importe qu’Obama soit né aux Etats-Unis ou pas – peu importe le fait –, ce qui importe c’est ce que l’on veut croire. La fake news a atteint un point culminant et étrange avec le Brexit. Non seulement l’argument clé de Nigel Farrage, placardé sur les bus du Leave (soi-disant rediriger soi-disant 350 millions de livres de contribution hebdomadaire à l’UE vers le NHS) était un mensonge, mais il l’a reconnu le lendemain du référendum sans aucune conséquence. Telle est la force du mensonge : son impunité. Dès lors que le peuple veut y croire, on peut dire n’importe quoi et gagner démocratiquement sur la base de ce n’importe quoi. Aucune loi ne sanctionne le mensonge et seule l’élection fait foi. Le mensonge infeste le cœur même de la démocratie. Par exemple, il suffit que Trump prétende que les trois millions de votes populaires de plus que lui dont Hilary Clinton a bénéficié sont frauduleux pour que son électorat le croie. Asymptotiquement, on peut dès lors imaginer que toute élection est contestable sur la base de fake news.

De plus en plus d’observateurs se posent des questions sur les modèles démocratiques. Ils ont raison. La démocratie est basée fondamentalement, et principalement, sur l’information. On vote sur la base d’une idéologie, un projet, un programme et un personnage public qui les porte. Or toutes ces choses ne sont pas tangibles, n’existent pas, ça ne veut rien dire une « idéologie », ça n’a rien de concret, on ne verra jamais le personnage pour lequel on vote, il restera une image, et son programme totalement hypothétique puisqu’il éclatera en morceaux une fois confronté à la réalité. Toutes ces choses constituent la notion d’information. Prenons Macron. Tout ce que je sais de lui est basé sur des informations qu’ « on » m’en donne. Ce « on » est très hétérogène, il regroupe les supporters de Macron, ses détracteurs, lui-même, des personnes qui sont aussi ignorantes que moi mais colportent des informations, etc. Par définition, et depuis toujours, l’information est sujette à caution, il y a du vrai, du faux, des approximations, des quasi-vérités. Mon intelligence citoyenne est censée faire le tri, recouper, confronter, avec l’aide d’analystes plus ou moins partiaux, pour en arriver à quelque chose de plus ou moins fiable sous-tendant ma décision. Or imaginons un instant que l’information soit délibérément et complètement infectée par la fausseté, soit délibérément et complètement viciée, le fondement même de la démocratie serait en jeu. On ne voterait plus sur la base d’informations certes imparfaites mais comportant une part de factualité, pour ne pas dire de vérité, mais sur la base de mensonges purs.

Ces formes de représentativité ou de quasi-représentativité se rencontrent dans les dictatures ou les démocraties sommaires, comme la Turquie d’Erdogan par exemple dont les méthodes sont, à un degré plus avancé, celles à la naissance desquelles on assiste en Europe ou aux Etats-Unis : contestation décomplexée de l’Etat de droit, complotisme du dedans – critique des juges et de la presse, instruments de ce complot permanent –, complotisme du dehors – Erdogan impute les problèmes économiques de la Turquie à un complot des forces étrangères suivant une rhétorique proche de celle de Trump aux Etats-Unis ou des Le Pen/Mélenchon en France –, désignation de boucs émissaires – les Kurdes ici, les musulmans ou les Mexicains là –, écoutes, purges, etc.

Dans ce brouhaha, il est difficile de faire valoir des arguments de raison, de pragmatisme et d’intelligence. Dans ce brouhaha, seules les apparences comptent.

Halo effect

Je reviens sur un article intéressant que j’ai lu dans le Figaro en décembre. Je l’ai pris en photo et ne retrouve plus la signature, sauf erreur il s’agissait de Natacha Polony. Elle y commente l’intervention de Hollande au cours de laquelle il annonce qu’il ne se présente pas à l’élection présidentielle.

Natacha Polony y développe des arguments sur la grandeur de la Nation qu’elle oppose à la petitesse des comptables et technocrates européens et des hommes qui auraient « enterré la France », l’auraient réduite à « une colonne de chiffres ». C’est un peu extrême mais c’est son avis, avec lequel on peut ou non être d’accord, qui participe d’une idéologie centrée sur le « grand récit national » en opposition aux forces libérales de la globalisation, avec comme argument clé « ce que le peuple veut ». Je me suis toujours demandé comment on pouvait savoir ce que le « peuple » voulait, et ce que « peuple » regroupait, sachant qu’il n’y a rien de commun entre ce qu’un bobo du 11ème, un bourgeois du 16ème, un catholique de province ou un ouvrier d’une zone industrielle en déshérence veulent. Par exemple, personnellement, je ne suis pas sensible au drapeau, à la patrie, à une supposée grandeur de la France, tout cela m’évoque des périodes historiques plutôt sombres, je n’ai aucune nostalgie de de Gaulle, et me sens tout à fait à l’aise dans la globalisation, l’ouverture, le libéralisme, qui peuvent être sources de grandeur aussi. C’est mon droit. Mais du coup, il semblerait que je ne fasse pas partie du « peuple ». Ou alors par une généralisation massive, je pourrais prétendre que c’est cela que le « peuple » (c’est-à-dire moi) veut, des capitales cosmopolites, des élites mondialisées que chaque pays essaierait d’attirer, une accélération de l’innovation, des systèmes plus efficaces et intelligents pour protéger ceux qui ne profitent pas de ces tendances et in fine, oui, sans doute, un effacement des identités (elles-mêmes historiquement et généalogiquement factices, mais ça, c’est une autre question) au profit d’un universalisme sinon heureux du moins auquel on aspirerait. Dans un dîner en ville, une dame m’avait dit un jour d’un ton cassant qu’elle était française de souche et de ce fait supérieure à moi, français naturalisé. Ma réponse (la réponse du « peuple » donc) c’était qu’elle était française par hasard et que je l’étais par choix et de ce fait supérieure à elle. Mon identité, je la construisais, elle ne faisait que se complaire dans le hasard de la sienne.

Mais passons sur le fond. Ce qui m’intéresse dans l’article, ce sont les arguments sur la forme car ceux-ci expliquent la force actuelle des fake news. Je cite la journaliste parlant de Hollande : « La silhouette se découpant sur un fond bleu tristement impersonnel, les drapeaux dont ni l’un ni l’autre ne signifient plus rien pour des hommes qui ont enterré la France et tué le rêve européen, le costume sombre et comme étriqué ». Plus loin : « les élites d’avant étaient-elles plus reluisantes ? Disons que de Gaulle citait Chateaubriand par cœur, Pompidou des passages entiers de la Guerre des Gaules ou Paul Eluard au détour d’une conférence de presse, Mitterrand Paul Valéry. »

Ces passages sont représentatifs du rôle fondamental de l’apparence dans nos démocraties. On vote en grande partie sur des apparences, des codes vestimentaires, des langages corporels, un vernis culturel, un style… On a par exemple du respect pour les gens cultivés, qui ont écrit des bouquins, qui parlent bien. Avec sa cravate de travers, ses virées en scooter, ses grimaces pas photogéniques, son bégaiement robotique, son manque d’éloquence, Hollande a beaucoup souffert des apparences. Pourtant, dans les faits, si on réfléchit, ces choses ne devraient pas avoir de rapport avec l’exercice du pouvoir. On peut avoir la cravate de travers et être un grand homme d’état. Mais dès lors que tout le monde accorde de l’importance à ces apparences, au détriment de la substance, il devient difficile pour l’homme d’état de persuader, de fédérer, d’entraîner et donc oui, en effet, d’exercer le pouvoir.

C’est un phénomène largement documenté que j’ai découvert chez Daniel Kahneman, psychologue israélien, prix Nobel d’économie, auteur de Thinking fast and slow, un livre à recommander de nos jours sous le règne du thinking fast, qui explique beaucoup des biais cognitifs qui sous-tendent les modèles démocratiques. L’un de ces biais est l’effet de halo qui décrit l’importance accordée aux apparences. Les recherches montrent par exemple que des personnes sont jugées plus intelligentes sur la base de leur attrait physique. Cet article décrit cet effet pernicieux : https://collegeinfogeek.com/halo-effect/. Dans le film Victoria, Virginie Efira décrit bien ce biais quand elle intime son client Melvil Poupaud, accusé de meurtre, « de ne pas oublier qu’il est beau, et d’utiliser des mots compliqués qui se terminent par « ent », comme visiblement, assurément, manifestement », « parce que les juges s’identifient », « c’est plus facile pour un type beau qui parle bien d’être acquitté ».

L’effet de halo est au cœur de nos démocraties. Sans le savoir, Madame Polony en est victime. Non seulement elle juge Hollande sur le « fond bleu tristement impersonnel » du studio, elle attribue des grandes qualités à de Gaulle, Pompidou ou Mitterrand parce qu’ils récitaient des poètes, chose en soi appréciable mais qui n’a probablement aucun rapport avec l’exercice du pouvoir. Ma fille peut réciter des poèmes d’Eluard, elle ne saura pas diriger un pays et à l’inverse, l’histoire a connu des grands hommes que la poésie n’intéressait pas. Récemment, Fillon a été triomphalement élu et l’une des raisons que ses soutiens évoquèrent c’est « qu’il fait sérieux ».

Les photos qui font flipper (à propos d’effet de halo)

Pont de l’Alma

Je rentrais en Vélib quand la vue sur le pont de l’Alma depuis l’avenue George V a retenu mon attention.

C’était effrayant et assez beau : une agglomération pointilliste de phares rouges. Pour la Marie de Paris, cette réalité n’existe pas, parce que la Marie de Paris ne veut pas la voir, elle ne l’arrange pas cette réalité, mais le pont de l’Alma c’est bien Istanbul ou Le Caire à 20 heures le soir. L’air y est irrespirable, l’arrière-plan sonore saturé de klaxons et de sirènes. Heureusement, je suis en Vélib. Enfin, heureusement, pour arriver à l’heure chez moi pas pour mes poumons.

Bonnes nouvelles

Après des notes d’automne crépusculaires, ces notes d’hiver sont tout aussi sinistres. Pour conclure, compenser en quelque sorte, des bonnes nouvelles.

Le musée national des arts et traditions populaires du jardin d’acclimatation sera enfin rénové. J’ai appris la nouvelle avec grande joie. Avec les enfants, nous avons souvent observé ce monolithe noir, amianté et inquiétant, en lisière du parc, en nous demandant ce qui pouvait bien expliquer son délabrement à quelques mètres de la rutilante et sublime fondation Louis Vuitton. J’ai appris dans le journal que ce bâtiment appartient à l’Etat, contrairement au reste du parc, donné en concession à LVMH. C’est tout un symbole. De l’incapacité de l’Etat à financer la culture et la place que prennent les mécènes privés pour le faire. C’est du reste Louis Vuitton qui sera en charge de la rénovation du musée sous la direction de l’architecte Frank Gehry. Nous aimons le jardin d’acclimatation, nous avons des photos sur la rivière enchantée à toutes les époques. On s’y voit vieillir, les enfants grandir, les années passer et laisser derrière elles les souvenirs de dimanches après-midi au parc.

Split, le dernier M. Night Schyamalan est très réussi et signe le retour, après plusieurs navets, d’un des cinéastes américains les plus doués, responsable de plusieurs chefs-d’œuvre : The Sixth sense, The Village, Signs, Unbreakable.

Au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris une belle exposition d’un sculpteur majeur dont je n’avais jamais entendu parler, Carl Andre. Une réflexion sur les éléments (bois, métaux, briques…) et leur intégration dans un espace et une lumière. Réflexion sur la configuration des éléments et comment ils deviennent des signes à décoder, des énigmes à percer. La justification n’est pas esthétique, elle dépasse l’esthétique, si bien que l’œuvre est impénétrable et nous confronte à son impénétrabilité.

Et puis Paris réserve toujours de beaux couchers et levers de soleil.

 

Ski

Exacerbation

Dans un film suédois intitulé Force majeure, un couple finissait par se déchirer au bout d’une semaine de ski dans les Alpes à cause de la révélation de la lâcheté du mari, lequel avait tenté de sauver sa peau en premier dans une avalanche, laissant femme et enfants derrière lui.

Les vacances de ski, c’est une parenthèse dépaysante, hors sol, dans un environnement écrasant de splendeur naturelle ; les émotions y sont exacerbées.

Serré dans les télécabines, balancé sur les télésièges, observant les courbes amples de skieurs projetés dans des mouvements fluides, j’ai assisté à des conflits majeurs au sujet de la prochaine piste à emprunter, à des dénigrements cruels à cause d’une femme qui est trop conne pour comprendre qu’il fallait prendre à droite au téléski des Etudiants, ou d’un enfant qui n’est pas foutu de mettre ses mains devant lui sur les putains de bosses.

C’est à la sortie des cours collectifs que l’hystérie collective est à son comble. Les parents sont dans un état d’angoisse insoutenable à l’approche du verdict du moniteur. Le souci c’est que le moniteur trouve toujours quelque chose qui ne va pas : la position du corps du gamin, penché trop en avant, ou trop en arrière, jamais dans l’angle qu’il faut, le parallélisme des virages, « parallèle » étant un concept mathématique très galvaudé dans les Alpes. Que des parents veuillent que leur enfant fasse Polytechnique, je peux comprendre ; on projette sur sa progéniture ses ambitions propres, ou l’on peut sincèrement chercher leur bonheur et supposer que Polytechnique en sera la source. J’ai plus de mal à comprendre l’importance des virages parallèles pour une vie réussie et le niveau d’inquiétude qui en résulte. Dans cette cohue de parents fébriles, de moniteurs assiégés, on repère un profil type des pistes, celui de « mère négociatrice ». Celle-ci prend le moniteur en otage et le travaille jusqu’à ce qu’il cède et accepte de remonter l’enfant dans la classe supérieure.

La tragédie, c’est quand certains enfants n’ont pas leur médaille en fin du cours. C’est terrible : des enfants hurlent de joie en montrant leur médaille à leurs grands-parents alors que d’autres n’ont rien, absolument rien à montrer aux leurs qui se sont saignés pour leur offrir des vacances de ski. Parce que tu sais combien ça coûte des vacances de ski ?! Des enfants à jamais marqués par la honte du non parallélisme des virages.

C’est normal, c’est un sport, mais les pistes et remontées exacerbent la compétitivité. Les enfants récitent en permanence leur CV et distinctions, les flèches et les chamois. C’est un sport inégalitaire où l’on se compare en permanence, à chaque instant, à des milliers d’autres personnes.

Chromatisme

La couleur des pistes est un autre sujet de controverse. Les noires ont un prestige certain même si le statut de piste noire est toujours, quelque part, suspect. Devant une noire, la question qui se pose toujours est celle-ci : « c’est vraiment une noire, ça ? ». Les rouges sont plus pernicieuses, elles peuvent être des noires en puissance. Autant la noire est acculée à la dégradation, autant la rouge peut transcender son statut officiel. Il est une catégorie parallèle qui jouit d’un grand prestige aristocratique : le hors-piste. Chaque parcours hors-piste a sa personnalité propre, sa mythologie propre faite d’exploits, mais hélas, aussi, hantée par le récit d’accidents terribles.

Philosophons un instant sur ces catégorisations. Elles me font prendre conscience de la passion des êtres humains pour les étiquettes. L’étiquette est constitutive de la chose qu’elle désigne. Une piste aura du prestige non pour ce qu’elle est, mais pour sa couleur.

Fucking French

C’est une femme qui attendait dans une file d’attente à qui le Français de service venait de faire la leçon qui a lancé cette invective. Les Français et leur « attitude » en permanence désagréable et sermonneuse ne font visiblement pas l’unanimité parmi les vacanciers étrangers.

Il faut dire que le concept de « restaurant » par exemple n’est pas facile à appréhender sur les pistes. Il consiste à claquer cinquante à cent euros par tête, à manger des croques tièdes à trente euros pièce en étant traité comme de la merde par les serveurs, sans pouvoir se plaindre sous prétexte d’être traité de connard. Il y a à cela deux explications.

La première est économique, le travail coûte cher en France. Il est donc hors de question d’embaucher du staff pour la semaine de plus forte affluence et les jours où il fait beau. Le staff est dimensionné pour la moyenne saison et il n’existe pas de structures d’intérim. Peu de serveurs, donc serveurs épuisés qui se défoulent sur les clients.

La deuxième est une conjecture historisante que l’on élaborait avec des amis en attendant qu’une patronne de restaurant mutique, léthargique et dépressive, et par ailleurs cruelle, accepte de nous servir des omelettes froides au milieu d’une piste perdue au milieu de nulle part. Pendant des siècles, le peuple de France a vécu sous le joug d’une monarchie absolue où il était au service d’une aristocratie qui l’exploitait. La haine du service a dû prendre naissance à cette époque et infiltrer les gènes du peuple, éclatant avec une terreur inégalée au moment de la révolution. L’aristocratie de 2017 est celle de l’argent, celle qui s’octroie le droit d’être servie par les nouveaux gueux, avachie sur un transat, les chaussures de ski dénouées. Dans cette conjecture, il ne s’agirait plus seulement de l’épuisement de serveurs surmenés mais d’une haine viscérale, la haine du riche, une haine non pas jalouse, mais génétique, atavique. Pendant que nous échafaudions cette théorie marxisante en offrant nos figures au soleil dans un silence paradisiaque, et en attendant pendant une heure trente notre omelette aux fines herbes, nous fûmes pris au jeu et saisis d’une crainte. Celle de voir la sociopathe des pistes sortir avec une hache ou une autre arme de montagne pour nous massacrer et se venger de siècles de servitude.

Dérèglement climatique

En rêvassant sur le télésiège interminable des Chattix, j’ai imaginé le scénario suivant.

Cela se passe en 2044. Une femme reprend contact avec sa sœur et leurs amies, deux autres sœurs. Elles ont le même âge, enfin pas exactement, mais autour de la quarantaine, deux ou trois ans de différence, ça n’a plus aucune importance. Elle organise une excursion à Megève pour un long week-end, car même si le concept de week-end n’existe plus vraiment en 2044, l’expression « long week-end » est restée. Elles habitent chacune dans un pays, ça fait longtemps qu’elles ne se sont plus revues. Elles parviennent à trouver une date en février 2045. A Megève, le climat est idéal en février : il fait vingt-cinq degrés, les soirées sont douces et quand on mange dehors on peut goûter au plaisir rare d’enfiler une laine. Elle donne un nom à ces retrouvailles : The Megeve Reunion.

Elles séjournent au Fer à Cheval, un hôtel historique où elles venaient hiver après hiver avec leurs parents jusqu’à leurs 18 ans, avant que les chemins ne se séparent. Joie des retrouvailles au bar, histoires du passé, photos anciennes, ah les têtes qu’on avait, la première soirée est nostalgique. La dernière fois, c’était il y a vingt-cinq ans ; après, ce n’était plus possible, le ski était devenu un sport rare, confiné à des montagnes lointaines difficiles d’accès, réservé à des sportifs de haut niveau, c’était la fin de la neige et de l’adolescence, c’étaient des études, des enfants, des divorces, la perte d’êtres chers, des tracas, des vies quoi.

Les quatre femmes vont revisiter les lieux de l’enfance et de l’adolescence. Remonter les pentes et le cours du temps. Au centre-ville, les calèches qu’elles adoraient enfant, qu’elles ont ensuite snobées, les crêperies où elles se goinfraient de Nutella, le chemin du Calvaire qu’elles empruntaient pour regagner Megève les soirs où il faisait beau, les soirées cinéma, les conversations sans fin, les incertitudes, les interrogations, les découvertes, des pistes, des paysages, des amitiés, des amours, des corps qui se transforment, ceux des autres, et les leurs.

Les jours suivants, elles font des randonnées dans la montagne ocre, empruntent les chemins caillouteux, traversent les rivières asséchées, explorent les vallées noires, partent à la quête des sources rares et des torrents disparus. Par endroits, elles aperçoivent les vestiges des remontées mécaniques, érigées comme des sculptures métalliques d’un autre temps dans les montagnes pelées. Des guides racontent l’histoire de la station avant le grand dérèglement. Elles reconnaissent certaines pistes, Princesse, Finance, Clairière, sont saisies, immobiles, des frissons de la vitesse. A Mont Joux, une grande photographie prise en 2015 en pleines vacances scolaires montre des montagnes enneigées noires de vacanciers d’antan qui, comme souvent dans ces photographies, prennent des allures de fantômes. Elles se prennent en photo devant le Mont Blanc couronné à sa cime des dernières traces de neige.

Jadis, chaque année, elles prenaient une photo à côté d’un restaurant sur la piste Finance rouge tenue par une propriétaire dépressive et cruelle. Dans ces photos, elles se voyaient grandir ensemble année après année. La dernière date du baccalauréat de la plus âgée. Elles retrouvent l’endroit. Prennent une photo qu’elles ajoutent à la chronologie de leur amitié.

Une des traditions des vacances de Megève était l’adieu à la fin de la semaine de ski. Les quatre filles se réunissaient dans un long câlin. Le dimanche soir, dans le hall de départ de l’aéroport de Genève, ma narratrice, nostalgique de l’enfance, nostalgique des montagnes où il neigeait, nostalgique de l’idée même de vacances qui n’existe plus dans un monde où le travail s’est raréfié, propose de renouer avec cette tradition. Elles trouvent ça un peu bête, mais allez, on le fait, elles ouvrent leurs bras et s’embrassent, formant un seul et même corps. Puis chacune attrape son vol pour son pays, pour son continent, pour le cours de sa vie.

Dans son vol de retour, ma narratrice est rêveuse. Elle éprouve un sentiment surgi du passé qu’elle reconnaît confusément, celui des dimanches soirs d’avant la rentrée, celui des vacances qui se terminent dans le souvenir poignant de leur début. Des images éparses se présentent à son esprit, des pistes, des remontées, des dîners en famille, des films anciens, des nuits à parler. Elle se rappelle qu’en février 2017, déjà, il n’avait pas beaucoup neigé. Elle se rappelle vaguement qu’on en avait parlé autour d’elle. C’était comme un signal d’alarme que personne n’avait pris au sérieux.

Square de la Tour Maubourg

« Villa » ou « square », parfois même « avenue », c’est ainsi que s’appellent les impasses, voies privées et culs-de-sac à Paris.

Le square de la Tour Maubourg est « au cœur du très chic septième arrondissement » comme diraient les journalistes. Non loin du boulevard éponyme, une perpendiculaire à la rue de Grenelle qui serpente du Champ de Mars au carrefour de la croix rouge, en survivant – je n’ai jamais compris comment – à l’esplanade des Invalides, traversant les quartiers familiaux du Gros Caillou, ceux des ministères fantomatiques, ceux enfin des boutiques de luxe rive gauche.

Deux rangées d’immeubles haussmanniens, une statue à l’horizon, la préfiguration des jardins d’une école, la proximité d’une église évangélique : malgré le flux incessant des voitures du boulevard voisin, il se dégage du square de la Tour Maubourg une sensation de paix. Appréciée des familles de l’école catholique du quartier, l’impasse semble avoir toujours été la voie privée d’une bourgeoisie discrète, low profile, habitant des appartements qui font tous 160 mètres carrés, avec trois chambres partagées par de nombreuses fratries passant leurs soirées à faire leurs devoirs. Ici, ne cherchez pas des voitures de luxe – sauf pour les plus m’as-tu-vu la légendaire Volvo XC90 avec au compteur des milliers de kilomètres sur les routes Paris-Sologne. Pas plus de modeuses lookées, de pétasses liftées ou de mamies fardées. La seule agitation dont le square a pu être témoin, c’est celle des goûters d’anniversaire avec leurs allées-venues d’enfants bien élevés déguisés en pirates ou pompiers. Un HLM pour riches comme les mauvaises langues l’appellent.

Certes, il est loisible d’imaginer, derrière ces façades et ces profils bas, des histoires étranges, des scénarios de Chabrol, des secrets inavouables. Non seulement loisible, mais tentant.

Cette sensation de paix a été récemment troublée. La voie, qu’on a toujours connue égale à elle-même, vient d’être assiégée. Prise d’une agitation violente et panique. Des hommes et des femmes en état d’alerte s’y affairent ; des équipements, câbles et appareillages électriques hétéroclites y sont installés ; des voitures de police et des barrières bloquent son entrée. Pour rentrer chez elles, les familles doivent montrer patte blanche et négocier avec les policiers en faction avant de retrouver l’ambiance feutrée de leur foyer. Les mouvements de cette bourgeoisie confidentielle sont observés par le pays entier. Un monstre médiatique en action, dans un état de voyeurisme hystérique, scrute chaque indice que l’impasse pourrait fournir. Car au fond de cette rue, dans un immeuble semblable aux autres, mais aveuglé par les projecteurs des télévisions 24/7, habite la famille Fillon. Car c’est dans le secret de cette voie qu’il a peut-être conçu le schéma présumé d’emplois fictifs sur lequel le pays enquête.

Comédies et désespoirs

Le cas Victoria

Je me méfiais. Sans même l’avoir vu, je gardais un mauvais souvenir de La Bataille de Solferino de Justine Triet, je ne sais pas pourquoi, parce que la tête de l’acteur (le chauve barbu dont le nom m’échappe) ne me revient pas, en ce qu’il représente une espèce de stupidité infantile et auto-satisfaite packagée en nonchalance chill contrefaite, une espèce d’archétype du mec immature, au calme, que je trouve très antipathique et vaguement arrogant, le mec qui fait des phrases avec plein de « voilà » et « comme ça » dedans (comme : « voilà, quelque chose, comme ça, de très organique »). Le film lui-même semblait ressembler à tout ça, poseur, pas sincère, nouveau riche et référentiel.

Est-ce parce que les acteurs sont plus bankables et plus beaux que Victoria m’a tenté ? Virginie Efira, actrice populaire avec un potentiel d’intellectualité, rappelant des Américaines comme Reese Wirtherspoon par exemple (à son meilleur dans How do you know de James Brooks) ; les beaux et flegmatiques Vincent Lacoste et Melvil Poupaud.

Point 1, le film est drôle, en ce qu’il fait vraiment rire, en ce qu’il n’appartient pas au genre très français du film de « fantaisie » qui ne fait pas rire (exemple : La loi de la jungle). Point 2, bien que très bien dialogué, il ne fait pas rire sur la base de réparties de bande-annonce, son comique est plus complexe, protéiforme (situations, caricature, absurdité…) filtrant dans les meilleures scènes avec le Jean-Claude Carrière de Max mon amour. Point 3, il réussit dans le registre de la comédie dépressive. Chacun sait, comme je le décrivais dans Toni Erdmann, que la dépression est cinégénique. Victoria, c’est en un sens le Toni Erdmann français. Sur le même sujet – portrait d’une femme moderne, son rapport désespéré au travail et au sexe – le film est très français, léger, élégant, chic. Point 4 enfin, une chose que j’aime beaucoup, le travail sur la langue, dans toutes ses incarnations. L’écrit et le parler. La plaidoirie et le blog. Le SMS et le témoignage vidéo. Il y a dans ce film un véritable plaisir des mots, des phrases, comme dans l’hilarante scène de lecture au tribunal des SMS orduriers de Poupaud.

La La Land

Je ne suis pas expert de comédie musicale américaine (Minelli, Donen), mais admirateur de Jacques Demy ; les Parapluies de Cherbourg sont pour moi l’un des plus beaux films au monde. Désolé, La La Land, pas du même niveau. Déjà, ça ne s’assume pas comme comédie musicale à part entière, les séquences non chantées sont longues, assez barbantes, et celles chantées et dansées relèvent de performances dont l’imbrication dans le récit n’est pas fluide. Le mimétisme d’Iñarritu (plan-séquence inaugural, le beat jazzy…) m’agace autant qu’Iñarritu. Emma Stone est bien, comme d’habitude, mais son naturel résulte d’une performance, d’une distance avec le personnage. Je ne sais pas, il y a une trop grande hésitation entre artificialité et réalisme. Il se trouve qu’au même moment j’ai vu un Demy et même s’il ne s’agissait pas d’une comédie, cela n’a pas aidé.

Une chambre en ville

Je suis peut-être de mauvaise foi. Quand je trouve qu’Une chambre en ville est un chef-d’œuvre absolu et que La La Land est un produit smart et bien packagé, suis-je sincère envers moi-même ? Ou suis-je en train d’obéir à une sorte de conditionnement qui me fait apprécier le film non pas uniquement pour ce qu’il est, comme une chose autonome qui se suffit à elle-même, mais pour la mythologie qui l’entoure et l’aura de son auteur ?

Je ne pense pas. Le génie de Demy c’est d’investir entièrement l’artificialité opératique et, avec du faux sur tous les registres – film entièrement chanté, couleurs criardes, papiers-peints pas possibles, voix doublées, Piccoli roux, morts invraisemblables, etc. – produire un profond sentiment de vérité et de tragédie, un profond sentiment de désespoir, de la femme du colonel, des amoureux, des ouvriers, du mari transi. On a rarement été témoins d’une telle force sociale et politique, dans un film pourtant où ouvriers et flicaille chantent en se tapant dessus. La mélancolie d’une industrie en déliquescence dans les rues crépusculaires de Nantes ponctuées de feux ; Dominique Sanda nue sous son vison dans le passage Pommeraye ; Danielle Darrieux se soûlant dans son appartement jusque tard dans la nuit ; Piccoli qui se tranche la gorge dans son costume vert sous le regard d’une caméra qui tournoie ; et les amours déçues ou instantanées ; Une chambre en ville c’est le sommet d’une filmographie et l’un des plus beaux objets du cinéma.

Triple agent

A quoi ressemble un film d’espionnage et d’époque de Rohmer ? A un film de Rohmer. Dans lequel les tergiversations amoureuses et les stratégies de la séduction ont investi le domaine du complot, de la paranoïa et des idéologies qui les sous-tendent. Il est question ici de Russes blancs et de bolchéviques, d’art figuratif et d’art moderne, d’alliances complexes entre tsaristes, soviétiques et Allemands (nous sommes en 1936, à la veille du pacte germano-soviétique), de trahisons et de duplicités, ayant recours au même vocabulaire, aux mêmes raisonnements itératifs, aux mêmes tâtonnements logiques que ceux du discours amoureux. Chez Rohmer, il y a toujours une énigme à résoudre (cf. le collier du Conte de printemps pour un exemple littéral), un secret à percer. Cette énigme est au fond l’énigme de soi, la résolution d’une hésitation intérieure, ou l’énigme de l’autre dans son rapport à soi. Triple agent me fait prendre conscience que tous les films de Rohmer sont des films d’espionnage. Si le théâtre de celui-ci est le monde à la veille d’une guerre mondiale, le théâtre de ceux-là est le champ de la séduction. Dans un cas comme dans l’autre, cela se passe dans des chambres. C’est comme si Triple agent était la quintessence des autres films, leur substance narrative. Je pense aussi à Arsinoé, son prénom poétique, son désespoir carcéral dont je ne saurai rien, sa maladie dont je ne connaîtrai que la fin terrible ; elle que je revois peindre des toiles figuratives représentant des enfants tristes dans des trois-pièces parisiens.

Bron

J’ai ajouté à ma liste de séries dont le personnage central est une sociopathe autiste, Bron, The Bridge en anglais, excellente série suédo-danoise. Avant d’en venir à Saga Norén, il me faut camper le décor.

C’est un lieu que je connais bien pour y avoir passé un temps considérable depuis dix ans, au gré de toutes les saisons. Un lieu étrange, frontalier, dichotomique. D’un côté Copenhague, capital du Danemark, patrie des Danois, également appelés (par les Suédois) Phéniciens du Nord, une peuplade de commerçants, de négociateurs, de roublards, à la fois esthètes et racistes, progressistes et identitaires rugueux. De l’autre, le Skåne, sud de la Suède avec sa capitale Malmö. Les Suédois du Sud ne sont pas vraiment, encore, des Suédois. On ne retrouve pas ici l’élégance fatiguée, le langage policé, le lagom (sens de la mesure) de Stockholm. Le peuple de la Scanie a quelque chose en lui de Danois. Mais il déteste les Danois. Ce n’est d’une rivalité frontalière folklorique qu’il s’agit, mais d’une détestation sincère. Il m’arrive souvent d’être à table avec des Danois et des habitants de la Scanie et d’assister à leur perpétuel jeu du chat et de la souris, les uns faisant valoir l’industrie et leurs grands groupes, les autres Lego et d’autres marques globales, avec en sous-texte, des références scabreuses au passé nazi. Pour les Danois, les Suédois sont des ingénieurs dépressifs. Ingénieur, ce n’est pas un compliment, c’est quelqu’un que l’on peut facilement berner pour peu qu’il soit distrait par l’esthétique des systèmes.

Entre Copenhague et Malmö, il y a depuis quelques années un pont, le bron du titre. C’est une chose architecturellement très belle, déroulant son mouvement au-dessus des eaux grises avec une élégance racée et aérienne, scandinave dans son épure. A cause d’une promiscuité nouvelle, je pense que ce pont a accentué les antagonismes entre les deux peuples – il fallait auparavant traverser la mer en ferry, le voisin demeurait lointain.

Le premier intérêt esthétique de la série est de filmer ces espaces ; le pont ; les étendues industrielles et portuaires ; les non-lieux en friche ; les anciens entrepôts non encore transformés en immeubles de bureaux ; les maisons aux lignes pures et angulaires ; toujours sous le même ciel bas et blanc, en l’absence du moindre rayon de soleil, ou alors faiblement éclairés par un astre lunaire et blême.

Sillonnant à toute allure, dans sa 911 moutarde, le pont et ses environs indéfinis, arpentant à longues foulées les lieux de crimes terrifiants dans un uniforme d’officier brun caca, les sourcils froncés, les yeux hallucinés, le verbe rare, Saga est une flic brillante et tarée. Réchappée d’un film de Bergman où elle allait déjà très mal, Saga a mal tourné. Enfance traumatique, rapport complexe à une mère Münchhausen, absence du père, sœur adorée qui s’est jetée sous un train et autres zones d’ombres font que ce qui la fascine, c’est l’ombre, et les cerveaux malades, et les corps découpés sur le billard. Saga aime le sexe. Mais tout le superflu qui l’entoure la dépasse complètement, plus précisément la séduction, les conversations, les dîners au restaurant, ce que l’on peut résumer par la notion étrange de « relation humaine ». Alors elle se rend à un bar de Malmö, accoste un beau mec effacé – ils le sont tous – et lui propose en guise d’approche, avec la musicalité typique du suédois du sud, Tu veux faire du sexe avec moi ? Pour peu que le mec ahuri accepte de faire ce qu’elle lui demandera, elle est OK. S’il s’avise de poser un cadre photo sur l’étagère en guise de célébration du concept obscur de « couple », Saga sera saisie de panique, suggérant de bâtir une cloison pour séparer les espaces du studio et préserver le sien. En gros, elle va vraiment mal. Alors, elle résout des énigmes. Elle est douée de cette préscience qui fait les grands flics, possédée par le crime sur lequel elle enquête. Elle ne mange pas, ne dort pas, ne se change pas – sauf le tee-shirt bistre quand vraiment elle sent des aisselles qu’elle renifle ostensiblement – elle ne fait qu’enquêter, c’est sa condition permanente et exclusive.

Martin, le partenaire de Saga, est moins intéressant. Danois aux émotions conventionnelles, père aimant, mari fleur bleue, il succombe assez vite à la tentation de tromper sa femme qu’il adore. Ce qui le sauve, c’est son regard sur Saga, tendre et amusé, et l’attachement qui progressivement en découle.

Autour d’eux, une constellation de personnages tous dérangés. J’aime particulièrement celui de la jeune fille kleptomane à laquelle sa mère n’adresse plus la parole, ne fait plus à manger, qui fugue, erre dans les rues de Malmö, se retrouve par hasard dans l’appartement monacal d’un timbré bouddhiste amateur de thé vert qui éventre son psychiatre avec un sabre japonais. Ou encore la PDG d’une société pharmaceutique – comme il y en a de nombreuses autour de Malmö. Gaulée, dominante, adulée et fliquée par un frère flippant, elle attend la mort dans sa maison au décor clinique. Ou encore Laura, madone à la beauté translucide, perverse narcissique qui couche avec sa professeure, entretient un rapport d’amour-haine avec un père effacé et s’embarque dans des histoires de complot éco-terroriste. Bref, une société suédoise bien sur soi, observée par des Phéniciens (les Danois) ou des immigrés incrédules transplantés là. Bron, c’est à la fois un thriller et une comédie de mœurs dans les terres kierkegaardiennes où flotte, en toutes circonstances, un mal ontologique.

La saison 3 (spoiler), la meilleure et un chef-d’œuvre, est d’une infinie tristesse. Elle décline sous d’infinies formes vertigineuses la thématique de la filiation et sa complexité, son tragique : familles de placement odieuses, mères porteuses louées, enfants sans parents connus, relation entre Saga et sa mère, enfants disparus et qui reviennent hanter le nouveau partenaire de Saga, mort du père biologique de celle-ci et surtout mort cérébrale de Hans, son père spirituelle, le seul qui l’ait vraiment comprise. Une saison d’une noirceur absolue, sans espoir et sans salut.

Meilleurs films 2016

patterson

Dès le mois de novembre, je m’engageai dans un long débat intérieur au sujet du meilleur film de l’année, avec comme à chaque fois la crainte de n’avoir suffisamment aimé aucun au point de lui décerner la prestigieuse distinction.

Dans un état de profonde irrésolution, mon inquiétude à ce sujet était particulièrement forte en cette fin année 2016. Après tout, en 2015, Cemetry of splendor s’était imposé avec une évidence absolue.

10 Café Society n’était pas le plus mauvais Woody Allen qui fût. Le visage pictural de Kristen Stewart dans la lumière vaporeuse de Storaro le plaçait même parmi les plutôt bons. Mais cela restait un Woody Allen, cela restait quelque chose d’un peu expéditif et bâclé.

9 La critique avait été particulièrement sévère avec Personal Shopper d’Olivier Assayas. Amoureux de Kristen Stewart (KS), et donc partial, je ne pouvais être insensible à la beauté de l’actrice dans tous ses états, et de la mise en scène quand elle l’accompagnait sur son scooter dans les rues de Paris à la tombée de la nuit, ou lorsqu’elle scrutait ses traits tirés dans les maisons hantées par des ectoplasmes de série Z. La scène d’essayage clandestin dans l’appartement du top model dont KS était l’esclave était d’une beauté renversante et d’un érotisme insoutenable. Cela étant, la critique n’avait pas tort : le scénario était caricaturalement bancal, multipliant les pistes sans ne jamais en approfondir aucune et les effets sans ne jamais en éviter le ridicule. Fasciné par une certaine modernité et par n’importe quel écran tactile, Assayas portait sur tout un sous-texte socio-technologique le regard naïf d’un gamin de dix ans (bien qu’en 2016 les gamins de dix ans fussent plus blasés que lui).

8 Elle de Paul Verhoeven était un film jouissif. Certaines scènes m’avaient scotché, celles de l’orage ou de la dispersion des cendres, en particulier. Mais le trop-plein narratif, la facticité de ce qui était raconté et la superficialité des motifs fictionnels m’empêchèrent de lui décerner un titre censé récompenser l’économie et une certaine disposition à émouvoir.

7 L’avenir de Mia Hansen-Løve avec la même actrice était la chose la plus émouvante que j’eusse vue. Mais cet éternel manque de radicalité français, ce goût du scénario sur-écrit, du scénario « scénario », cela me faisait chier. En 2016, un scénario français devait être plein à ras-le-bord : histoire du mari, histoire de la mère qui meurt, histoire de l’élève chéri qui prend ses distances, histoire des grèves à l’école, histoire de la maison d’édition qui fait du marketing à deux balles, etc. etc. Ça va mec, respire. Juste cinq minutes sans « histoire de ». Même quand elle va voir un film il y a une histoire (d’un mec qui l’embrasse dans la rue). Même quand elle prend le bus il faut qu’il lui arrive quelque chose. Ce qui manquait au film pour en faire un chef-d’œuvre, c’est trente minutes de trajets en bus où il ne se passe absolument rien.

6 Mademoiselle de Park Chan-wook, avec Kim Min Hee et Kim Tae Ri, un merveilleux film, facétieux, très érotique et magistralement entertaining n’était-il pas suffisamment sérieux, suffisamment poli, ou suffisamment snob pour mériter le titre ?

5 Toni Erdmann de Maren Ade m’avait bouleversé et à elle seule la séquence finale méritait le titre. Mais à mesure que le temps passait, l’attachement que je vouais au film s’estompait, laissant place à un sentiment de lourdeur et d’étouffement qui en 2016 ne me convenait pas. Las des passions tristes, je voulais quelque chose de plus lumineux.

4 J’étais sorti d’Aquarius de Kleber Mendonça Filho les larmes aux yeux, profondément secoué par la violence du film et sa combativité. Mais à l’heure du verdict, son côté « manifeste » me dérangea ; autant j’aimais l’histoire d’une femme, autant, par son manichéisme attendu, l’arrière-plan politique m’ennuyait.

3 Avec Carol de Todd Haynes, nous n’étions plus très loin de la perfection, mais la froideur glaciale de celle-ci m’empêcha de m’enthousiasmer.

2 The Neon Demon de Nicolas Winding Refn me fit dangereusement approcher de l’objet de mes convoitises. Je l’avais maté bouche bée d’admiration devant la substance lyrique ; à elle seule, la bande-son m’avait fait planer grave ; et le visage de madone étonné de Elle Fanning avait fait le reste pour m’envoûter. Etait-ce la fin, trop farcesque au regard du poème langoureusement maléfique que le film jusque-là écrivait, qui me fit hésiter ?

1 Depuis la mort en 2010 d’Eric Rohmer, ma soif de hasards, de rencontres, de promenades en ville et de conversations sinueuses était assouvie par le film annuel de Hong Sang-soo. Comme d’habitude, Un jour avec, un jour sans avec la Kim Min Hee de Mademoiselle était une pure merveille. Je reconnaissais les plans fixes à peine perturbés par un zoom soudain, les longues conversations, la progressive ivresse des personnages et la cuite qui s’ensuivait. Un jour avec, un jour sans, ce sont deux films qui se suivent, d’une heure chacun, avec le même scénario, les mêmes acteurs, les mêmes scènes, presque les mêmes dialogues. On n’y emprunte pas, comme c’est souvent le cas dans ce genre de dispositif, des points de vue différents ; cela ne correspond pas comme dans Smoking, No smoking à un arbre de décision scénaristique menant à des embranchements divergents. La notion qui distingue les deux films, en fait des choses extrêmement semblables et diamétralement opposées, c’est ici une notion morale, très rohmérienne, la notion de franchise. Et si on reprenait le film à zéro et décidait que le personnage principal du réalisateur qui passe une journée vide et lente avec une fille rencontrée par hasard était franc. A partir de cette hypothèse théorique, Hong Sang-soo propose quelque chose de très émouvant sur la capacité d’une décision morale à transformer un récit, une journée, une vie. Comme une amie intime dont on ne peut se résoudre à l’idée qu’elle puisse être une amoureuse, malgré tout l’attachement que je portais au film, quelque chose m’empêchait d’en faire le meilleur film de l’année.

1bis L’année 2016 fut faste en Corée du Sud. Dans un genre très différent, je fus littéralement scotché par le Dernier train pour Busan, une espèce de série B de morts-vivants, de course-poursuite ferroviaire dans une Corée à feu et à sang et de fable politique et morale sur le courage, l’entre-aide, l’égoïsme. Le film réservait des trouvailles esthétiques sidérantes sur des wagons en feu fonçant à toute allure, des amas de morts-vivants accrochés par grappes à une locomotive, des amas de chair sanguinolente agglutinés à des vitres ou des surgissements de violence vampirique inouïe. Le film décrivait aussi la bouleversante relation entre un père (égoïste, affairiste, capitaliste, comme tout père) et sa fille, avec une grande tendresse et à cent à l’heure. Mais comment, sans entacher ma réputation, pouvais-je couronner une série B ?

La fin de l’année approchait ainsi et j’étais toujours dans un profond état d’hésitation. Jour après jour, mon inquiétude augmentait. Les questionnements sur ma capacité d’appréciation et sa perte devenaient de plus en plus insistants.

Etais-ce moi qui le recherchais ? Qui, par une sorte de mauvaise foi sartrienne cherchais à me convaincre qu’il était là, devant moi, pour déjouer mon indécision chronique tant redoutée ? Ou était-il avéré ? Quoi qu’il en soit, le miracle se produisit.

Le miracle c’était des vols d’oiseau ; la musicalité de la répétition ; les réveille-matins silencieux ; le noir et blanc et ses cercles petits et grands ; et ses vagues ; c’était les surimpressions de chute d’eau ; la gémellité épidémique ; les boîtes d’allumettes – j’aime tant les boîtes d’allumettes ; les mouvements amples d’un bus qui négocie un virage ; c’était l’expression « bus articulé » ; les conversations traînardes trouées de silences ; les carnets secrets dans lesquels on consigne des poèmes en prose ; le petit bruit d’un stylobille que l’on arme avant d’écrire The Run, The line, et Another one ; le titre du poème qui s’invite ; la promenade matinale pour aller au travail ; le programme des journées toutes pareilles, vides et lentes ; c’était le verre de bière à moitié plein, le soir, au bar ; la grâce du poète et de son amie et des rencontres.

Le miracle, c’était un poème dans une ville de poètes. Un poème qui réunissait tout ce que je recherchais en cette fin 2016, la légèreté, la ténuité, l’accidentalité, la souveraineté des mots. Des mots détachés les uns des autres dans une autonomie sonore et sémantique. Le miracle, c’était l’observation. L’observation attentive des choses et la prise de conscience de leur beauté.

Ahâ ! C’était comme une évidence, j’avais trouvé mon meilleur film de l’année. Patterson de Jim Jarmusch.

 

Notes d’automne

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President-elect

Je l’apprends à mon réveil le matin du 9 novembre 2016. Je crois d’abord à un canular puis à un dérèglement de la réalité infiltrée par un cauchemar réaliste et insidieusement terrifiant.

S’ensuivent une inflation de commentaires médiatiques, un emballement analytique qui est le propre de nos sociétés de l’obésité informationnelle et de la fièvre commentatrice sur tous les fronts de la réflexion : non-fiabilité des sondages et ses explications multiples y compris mathématiques ; révolte des blancs ; questionnements sur la modernité, la mondialisation et ses promesses déçues ; exégèses de la démocratie, sa crise, de la démagogie, sa définition, des populismes, leur légitimité ; triturations sémantiques, du genre doit-on parler de « populisme », le terme « démagogie » convient-il à la situation ; parlera-t-on de « revanche des peuples » ou de « populisme » ; retour à la Grèce antique à la recherche de réponses aux questions angoissées sur nos modèles de représentativité ; scrutation sociologique des « élites » dans une catégorisation digne des trois classes sociales de Hammourabi ; fascination entomologique pour le phénomène Trump ; pèlerinage chez Marcel Gauchet pour trouver des réponses ; etc. Consensus général sur la notion de : « saut dans l’inconnu ».

Une chose est sûre : en 2016, on peut être raciste, xénophobe, misogyne, on peut se vanter de prendre les femmes par la chatte, de pouvoir flinguer un mec (un Mexicain de préférence) sur la 5ème avenue, on peut traiter les Mexicains de violeurs et de criminels, qualifier le réchauffement climatique de canular chinois, menacer de fermer les frontières avec un mur de 1600 kilomètres près de trente ans après Berlin, d’envoyer son adversaire en prison, de ne pas reconnaître les résultats des élections, et être triomphalement élu président des USA et « leader of the free world ». Bonne chance pour élever nos enfants et leur apprendre à bien se tenir à table.

Post-vérité

De toute la branlade intellectuelle globalisée qui a accompagné l’élection de Trump, d’autant plus paradoxale que le sujet d’étude est on ne peut plus anti-intellectuel, un nouveau concept a retenu mon attention, celui de « post-vérité » (post-truth).

Avec les réseaux sociaux et la diffusion massive et immédiate de l’information, la « vérité », les « faits », passent au second plan. Dès lors que l’information est vraisemblable (autre concept, celui de tuthiness), et forte, c’est-à-dire émotionnellement chargée, imagée, le temps de la vérifier, il est déjà trop tard, elle a déjà fait son effet, elle existe, elle est vraie. Il ne s’agit même plus de falsifier la vérité, mais de créer sa vérité propre, son narrative, peu importe qu’elle soit basée sur les faits ou pas.

Le comble de la « post-vérité », c’est par exemple la capacité de Trump à faire passer Clinton pour corrompue et menteuse, ou une représentante de l’élite de l’argent. Il suffit de réfléchir trois minutes pour se rendre compte de l’absurdité de cette proposition visant à accuser l’autre de ce que l’on est soi, mais justement, personne ne souhaite réfléchir trois minutes. On souhaite recevoir des émotions, des images, des sympathies, des antipathies.

Quand Clinton s’est évanouie, l’image était désastreuse. Les media ont eu beau rappeler des faits, que Bush fils s’était aussi évanoui, et d’autres « hommes » candidats, cela importait peu. Les faits, la vérité (toute campagne est exténuante et Clinton n’est pas plus exténuée que d’autres avant elle), ne peuvent prévaloir sur l’image et l’émotion qu’elle suscite.

Quand Trump veut interdire aux musulmans d’entrer aux Etats-Unis, c’est, dans les faits, impossible pour tout un ensemble de raisons. Mais la force de la proposition, son caractère magique, sa capacité à résoudre le « problème musulman » par un claquement de doigts, l’emporte sur les faits. Peut-être que le « peuple » sait confusément que cela ne sera sans doute pas possible, mais le « peuple » ne souhaite pas prêter attention à cette hypothèse d’impossibilité, parce que l’hypothèse inverse est significativement plus attrayante. De la même manière que celui qui joue au loto tous les jours est persuadé qu’il est un millionnaire en puissance même si les faits, la probabilité de gain, sont sans appel : il ne sera jamais millionnaire. On en revient au pari de Pascal et au concept d’espérance mathématique. Dieu n’existe pas, ou la probabilité de son existence est infime. Mais le gain que l’on tirerait de son existence est tel que l’espérance, produit de la probabilité par le gain, est considérable. Les Trump et al. ont compris cette notion d’espérance.

Elle est brillamment expliquée ici, et explique beaucoup de choses (à partir de la deuxième minute) :

Par extension, à force, la réalité devient fiction. Quand on regarde des films américains ou des séries, on est frappé a contrario par l’étendue de l’imagination du réel. House of Cards n’aurait pas pu imaginer l’élection d’un Trump. Quand je compare le Bataclan ou les attentats de Nice à Soumission de Houellebecq, sur le même thème, les premiers ont plus d’imagination. La réalité ose plus que la fiction et le roman.

Heureusement, pour m’évader de tout cela, j’ai le jogging qui me vide l’esprit.

 

Elan coupé

Voyage annuel à Barcelone où il fait comme toujours un temps de dingue. A sept heures du matin, de la baie vitrée du W, j’observe l’éclaircissement du ciel, le mouvement des vagues et la ponctuation vibrionnante des surfers dessus. Depuis la veille, j’attends cette heure, j’ai subrepticement relu le texte de mon blog de l’année dernière pour épier mes sensations d’alors.

Je sors. Le cadre est idyllique ; il n’appartient pas au monde tel que décrit ci-dessous.

Le soleil se lève à ma droite dans un tableau de toute beauté sur lequel je fixe mon regard, longuement, béat d’admiration ; l’instant suivant, je rate une marche, tombe, me fais mal, victime de la contemplation du cosmos.

Les promeneurs sur la plage, les policiers en patrouille, les autres coureurs, une fille qui médite : personne ne réagit. Comme si j’évoluais dans une autre dimension, invisible.

Je passe la journée immobilisé dans la chambre d’hôtel, nargué par la vue resplendissante sur la plage dorée ponctuée de surfers. Je rentre dans un tunnel de six semaines sans sport et sans endorphines.

Retour chez mon médecin. Il a le même sourire ironique que l’année dernière. Se fait violence pour ne pas pouffer de rire. Il me regarde dans les yeux d’un air condescendant et, en articulant, lâche le mot clé : « patience ». Constatant ma déception, tout en griffonnant l’ordonnance, il me jette un regard en coin et lance : « vous aimez bien courir vous, hein ? ».

En m’accompagnant vers la porte, il ajoute : « et puis arrêtez de courir sur des plages. »

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Mon médecin, je le consulte autant qu’il me consulte. A chaque visite, il demande mon avis sur l’état du monde, sur le mode : « alors, sinon, ça va, le monde ? »

Etat du monde, 26 novembre 2016

Aux Etats-Unis, adoubé par le KKK, le propriétaire de la marque Miss Univers, de casinos à Atlantic City et de tours en Arabie Saoudite a été élu président du monde libre sur la promesse d’expulser des millions de sans-papiers, de bâtir un mur sur la frontière avec le Mexique, de mener une guerre commerciale avec la Chine, entre autres initiatives humanistes. Les marchés ont très bien réagi à l’élection dans la perspective d’une politique inflationniste, d’une fin de l’austérité et d’un retour possible à l’ère reaganienne. Le S&P 500 est au plus haut de son histoire.

L’Amérique latine est dans une situation économique et politique désastreuse, notamment le Brésil. Des problèmes de monnaie menacent la plupart des pays du continent.

L’Europe se débat avec ses problèmes de croissance et de chômage endémiques. La montée des populismes en Allemagne avec l’AfD, en Italie avec le mouvement Cinq étoiles, en France avec le Front National ou Jean-Luc Mélenchon, est plus menaçante encore qu’aux Etats-Unis compte-tenu des passés nazi, fasciste, franquiste et vichyste. La sortie du Royaume Uni de l’Union Européenne menace la viabilité de celle-ci et illustre la défiance qu’elle inspire. En France, où règne une atmosphère de fin de règne, tout espoir semble perdu de renouer avec la « grandeur d’antan » tandis qu’une classe politique vieillissante continue de manipuler des concepts obsolètes et abstraits (comme l’identité) en déconnexion avec une population meurtrie par les inégalités et le terrorisme. En Allemagne, qui a bénéficié de la mondialisation avec un taux de chômage au plus bas, un niveau de vie au plus haut et un surplus budgétaire malgré le coût d’accueil de 1.2 million de migrants, Angela Merkel est le dernier rempart contre la montée des populismes. Etrangement, elle est aujourd’hui perçue comme une sorte de leader du monde libre. L’Autriche voisine renoue allègrement avec les années 1930.

En Europe centrale, après le rêve d’Europe, les nationalismes gagnent du terrain, menés par des figures qui inquiètent comme Viktor Orbán en Hongrie ou Jaroslaw Kaczynski en Pologne.

Au Moyen-Orient, une guerre effroyable fait des dizaines de milliers de victimes innocentes et de déplacés. Un siècle de frontières factices, de politiques cyniques, de conflits sanglants, de déplacements de populations, aboutissent à un apogée de l’horreur sous le regard de l’Occident placide, terrifié à l’idée de devoir accueillir ce qu’il restera de survivants. En Turquie, réchappé d’un coup d’état, Erdogan mène une purge d’envergure et installe un régime caricaturalement autocratique, comme dans un film parodique sauf que c’est vrai.

La Chine est en panne de croissance. Personne ne croit plus aux 6%, au mieux concède-t-on 3-4% à un pays qui en faisait 7 à 10. L’économie financée par l’Etat (state owned enterprises) est gangrénée par la dette ; les vice-ministres chinois eux-mêmes la qualifient « d’économie zombie ». Une nouvelle économie de l’innovation, financée par un afflux exceptionnel de capitaux, est appelée à prendre le relais et à faire croître la consommation interne. En attendant, les pays développés souffrent de la baisse de la croissance chinoise. Sur le plan géopolitique, des menaces de guerre sont brandies en mer de Chine.

La Russie reste sous la coupe de M. Poutine et de ses projets d’expansion impérialiste. Un nouvel axe Trump-Poutine semble se dessiner, sur fond d’amitié entre la fille de Trump et la petite amie de Poutine dont attestent des photos sur Instagram.

L’Inde, seul pays affichant une croissance solide, souffre néanmoins de problèmes structurels d’infrastructure, de bureaucratie, de corruption, d’inégalité homme-femme et de paralysie liée à un excès de démocratie.

L’Afrique est au plus bas du cycle à cause de la baisse des prix des matières premières, liée notamment au ralentissement de l’économie chinoise et à la hausse du dollar. Des problèmes endémiques de gouvernance subsistent dont rien ne laisse espérer la résolution prochaine.

Le réchauffement climatique menace la planète mais le nouveau président américain promet d’y remédier en niant l’existence du problème.

La globalisation, l’inter-connectivité des populations a créé des opportunités, réduit la pauvreté dans les pays émergents mais accentué les inégalités, lesquelles favorisent la montée des populismes. Partout, les populistes en appellent à un nouveau concept, sous-produit de la globalisation, celui de « ordinary people » qui en seraient les victimes.

La dette publique mondiale atteint des niveaux astronomiques.

Les analystes qualifient ce monde de « slow growth » et prédisent encore plus de ralentissement avec le vieillissement de la population, l’explosion des coûts de santé et la révolution robotique qui décimera les emplois par millions.

Dans cette économie sans ou avec peu de croissance démographique et avec le recul des mouvements ascendants de classe, l’innovation est clé, dans les domaines de la technologie, de l’énergie ou de la biotechnologie. Ces innovations, menées par les Etats-Unis et la Chine, ne sont pas toujours créatrices d’emplois et leurs impacts sociétaux sont dans certains cas contestés.

Les grands chantiers d’avenir en 2016 semblent être : la voiture électrique et sa généralisation à horizon 2025 ; la robotique et l’intelligence artificielle dont les conséquences ne sont pas encore bien cernées ; ou la voiture autonome qui pourrait, elle, permettre des changements significatifs dans les modes de vie et de transport et sauver des vies humaines. Dans le domaine de la santé, l’oncologie, le traitement du diabète ou encore de maladies rares concentrent une partie significative des investissements en recherche et développement, à cause notamment de l’existence de marchés de taille significative dans les pays développés (les maladies rares du fait du prix très élevé des traitements). Des structures philanthropiques comme celle de Bill Gates tentent elles de lutter contre les maladies des pays pauvres comme la malaria ou le Sida. Dans le domaine de l’information, après la révolution majeure du vingtième siècle, celle des réseaux et de leurs débits, puis celle de la communication, allant de l’email, aux réseaux sociaux, à Wechat, le réseau social le plus développé au monde, nous semblons entrer dans une phase de ruptures de modèles existants, avec de nouveaux paradigmes pour les banques – ce qu’on appelle la Fintech – et des modèles dits O2O (offline to online) auxquels les observateurs donnent communément le nom d’uberisation.

Eloge d’Uber

Depuis ma nouvelle entorse, je prends Uber pour tous mes trajets en ville. C’est rapide, efficace et peu cher. Mais surtout, grâce à Uber, j’ai découvert la banlieue.

J’ai effectué des dizaines de courses et les chauffeurs, c’est une longue liste de Khaled, Sidi, Choukri, Newfel, Saïd, Hamid, Ahmed, etc. Quand je prenais des taxis dans la rue, une fois sur deux, j’en sortais énervé ; victime de cet énervement honteux parce que le chauffeur a été désagréable, raciste, ou que la voiture puait la cigarette.

Les chauffeurs d’Uber, c’est ce que j’ai rencontré de mieux en France en matière de rapports commerciaux de la vie courante : polis, bien habillés, aimables, serviables. Les voitures sont nickels, il y a des bouteilles d’eau, des bonbons. En plus de deux avantages majeurs : d’une part, pas de discours sur les pouvoirs publics, les Arabes, le scandale de la fermeture des berges, la connerie des cyclistes, la pourriture des hommes politiques ; d’autre part la radio. Pas de RTL. Certains vous proposent même de choisir votre propre station. J’aime écouter France Culture, les voix monocordes assoupissantes, les sujets propres à l’évasion, les sujets hors sujet (au hasard ces derniers jours : les 500 ans de l’arrivée de Léonard de Vinci en France, le discours de Rousseau sur l’origine des inégalités entre les hommes…). Maintenant, je ne sais pour quelle raison, le créneau horaire de mon retour le soir à la maison est consacré sur France Culture aux sujets glauques ou très spécifiques, genre le viol de préadolescentes en France … Pas évident de partager ce sujet avec Billel dans un Uber.

Les chauffeurs d’Uber sont notés, leur professionnalisme est peut-être artificiel. Mais pas que. J’ai égaré une clé dans l’une de mes courses, appelé Sidi pour lui demander de vérifier dans sa voiture, il ne travaillait pas, il est allé exprès fouiller dans sa voiture, a promis de « tout faire pour la retrouver ma clé ». Je l’avais pourtant déjà noté et a course avait coûté 5 euros 45 centimes.

Ces jeunes gens viennent de débarquer à Paris intra-muros et ne sont pas calés en orientation. L’un d’eux qui m’attendait sur les Champs-Elysées m’appela pour me dire qu’il était garé « avenue de Fontainebleau », « la 508 avec le warning ». C’est le contre-argument clé des taxis. Mais je m’en fous ; parce que la technologie résout tout cela grâce à une société israélienne qui s’appelle Waze, une autre californienne qui s’appelle Uber et a levé environ 11 milliards de dollars sur 14 tours d’investissement, auprès d’investisseurs comme Goldman Sachs, Letterone (de Mikhaïl Friedman), le fonds souverain d’Arabie Saoudite et des fonds chinois.

Voici un exemple caricatural de la manière dont la mondialisation a broyé les chauffeurs de taxis. Pendant un siècle, ils n’ont pas progressé, offrant un même service de merde conforté par leur monopole. En quelques mois, la « mondialisation », c’est-à-dire le talent, l’innovation et l’argent mondialisés, et la capacité des entreprises nouvelles à les orchestrer, ont eu raison du service « localisé » par excellence – il n’y a pas plus local qu’un taxi. C’est ce qu’on appelle une rupture.

C’est même plus profond que cela. En France si on prend deux individus identiques, clonés, que l’on appelle le premier Martin et le deuxième Mohammed, Mohammed a 30 fois moins de chances que Martin de trouver un emploi. Avec Uber (ou les services de livraison, ou d’autres demain), un immigré au nom pas tiptop peut trouver un emploi. Il y a à cela  zéro barrière : pas d’entretien, pas de CV, pas même de concurrence, pas de syndicats. Asymptotiquement, il en résulte un accès mondialisé au travail.

J’utilise Uber partout dans le monde, de San Francisco, à Londres, à Shanghai, en passant par Beyrouth ou Le Cap ; la meilleure qualité de service est à Paris. Ce que je note enfin d’à la fois triste et de prometteur, c’est la qualité de nos immigrés. Triste parce qu’il y a là des talents discriminés.

Si elle profite aux jeunes de banlieue, l’ubérisation fait des victimes, comme par exemple les chauffeurs de taxi, en général blancs. C’est le cas en particulier au Royaume-Uni. C’est le cas en particulier de Daniel Blake.

Daniel Blake

Je m’attendais à bien pire, n’étant pas client de Ken Loach. J’ai apprécié le film, la qualité de ses acteurs et la sobriété de sa mise en scène.

Loach décrit cette catégorie de la population qui explique en partie le Brexit, Trump, Le Pen ou Mélenchon.

De manière implacable, le « système » néolibéral, bureaucratique et déshumanisé broie Daniel Blake, un menuisier blanc de New Castle – une ville à se flinguer par ailleurs. On y voit agir, avec une effroyable inéluctabilité, au prix de souffrances individuelles et familiales envers lesquelles l’Etat montre zéro empathie, tous les mécanismes d’exclusion des faibles : digitalisation, expulsion des grandes villes, privatisation des services sociaux, discriminations sociales, kafkaisation des procédures administratives.

Il est une chose que l’Etat ne peut retirer à ces laissés pour compte : leur droit de vote. C’est de telles souffrances poignantes et touchant à la dignité humaine que les extrêmes se nourrissent, en montrant de l’écoute de manière opportuniste, à défaut de proposer des solutions qu’ils n’ont pas. Il est saisissant de voir à quel point les discours de Le Pen et Mélenchon sont proches quand il s’agit de parler à ces populations meurtries, parfois affamées comme le montre une scène déchirante du film dans la banque alimentaire. Le jour de son élection, c’est précisément aux Daniel Blake des Etats-Unis que Trump rendra hommage : “The forgotten men and women of our country will be forgotten no longer.”

Les politiques des pays développés prétendent souvent que les immigrés sont la cause de nos problèmes. Le film montre que le vrai problème de nos démocraties ce sont les blancs comme Daniel Blake.

Le voisin d’HLM de Daniel est un jeune noir. Ils sont tous deux au plus bas de l’échelle sociale. Mais le jeune noir, lui, s’adapte, se débrouille, fraude le système, organise des trafics avec la Chine. A son niveau, il accepte de jouer le jeu de la mondialisation. Dans une scène drôle et symbolique, il Skype avec le « Chinois », autre source de nos maux, et Daniel, épaté, s’écrie : « Mais on dirait qu’il est dans la rue à côté ! ».

Daniel est menuisier et ne sait rien faire d’autre. Il souffre de ce que les Américains appellent le « skill mismatch », le manque d’adéquation entre les compétences passées et les besoins du présent. Il est la victime de la fin d’un modèle européen d’emploi salarié peu qualifié et d’état plus ou moins providence. Il est, littéralement et symboliquement, mourant, en sursis. Dans une autre scène, c’est le jeune Black qui remplit les formulaires de chômage en ligne de Daniel, lequel en est incapable, complètement largué.

La tragédie que vivent les pays développés, c’est celle d’une catégorie de la population, blanche, peu qualifiée, ouvrière, qui se retrouve dans un monde où elle n’a plus sa place et où aucune perspective de nouvelle place ne leur est proposée. Une catégorie anachronique. Le drame, c’est que cette catégorie en tant qu’électorat est prise d’assaut par des vendeurs de faux espoirs, des prometteurs de rêves irréalisables et des provocateurs de haines cathartiques et dangereuses.

En France, Le Pen et Mélenchon sont dans cette catégorie de politiques.

Catholique zombie

En apprenant la victoire de François Fillon aux primaires de droite en France, j’ai pensé au concept de Todd, décrit dans son livre Qui est Charlie ? et analysé ici : http://mardiros.blog.lemonde.fr/2015/05/31/qui-est-charlie-demmanuel-todd/. Il me semble que ce livre offre une analyse percutante de la société française contemporaine, soulignant entre autres l’importance des élites éduquées d’une part et des retraités d’autre part. Selon le journal Le Monde, l’électorat de François Fillion est âgé à 55 % d’au moins 50 ans (34 % de 65 ans et plus). Il est composé à 45 % d’inactifs et à 34 % de personnes issus des catégories socioprofessionnelles supérieures. Un vote d’avenir donc.

Qui suis-je ? Un catho ou “a member of the Jewish people and Israel”?

Depuis quelques semaines, j’ignore pourquoi, je reçois tous les jours La Croix gratuitement. Le quartier ? L’école ? Une case que j’ai oublié de cocher qui m’a assigné à une mailing liste accidentelle ? J’ai demandé autour de moi, ce n’est pas un phénomène très répandu, « non, non, je ne reçois rien » m’a dit tout le monde.

Au début, je jetais le journal à la poubelle sans même déchirer le papier plastique. Un jour, j’ai ouvert par curiosité et découvert que ce n’est pas nul. La Croix, ce n’est pas Valeurs actuelles, pas d’excès, pas de désignation haineuse de l’autre, pas d’homophobie caricaturale, pas de racisme. Des analyses sérieuses, des éditoriaux équilibrés, même plus équilibrés que le Figaro ou Libé. C’est un journal un peu étrange où le religieux a sa place, y compris l’islam dont, chose rare, on parle avec respect. Ce qui donne des pages un peu surréalistes comme les « nouvelles de l’épiscopat ».

Je Google Wikipédia pour en savoir plus et tombe sur des pages et des pages d’histoire que je ne lis pas mais dans lesquelles je surprends à la fois « anti-juif » au début du siècle, « résistance » pendant la deuxième guerre mondiale et « anti-traditionnaliste » plus récemment. Un quotidien semble-t-il symptomatique des complexités du siècle dernier et du nôtre.

En parallèle et tout aussi inexplicablement, je reçois un email quotidien de l’Algemeiner journal. Je ne savais pas ce que c’est, étonné qu’on m’informe avec autant de détails d’événements plus ou moins importants survenus en Israël. J’apprends entre autres que l’Inde a signé un contrat de $1.4 milliards de dollars avec l’Etat hébreu pour l’achat de systèmes radar et de drones ; que les Arabes et musulmans alliés ont aidé dans le combat des incendies alors que d’autres Arabes les célébraient dans la joie ; que la nomination de Betsy DeVos ministre de l’éducation aux USA est une bonne nouvelle pour les écoles juives orthodoxes ; ou que les relations entre l’Egypte et Israël sont à leur plus haut point historique (https://www.algemeiner.com/2016/11/21/political-analysts-egypt-israel-relations-at-highest-level-in-history/ ). J’apprends l’étendue des relations entre Israël et l’Azerbaïdjan, notamment la vente de drones et en particulier de drones kamikazes pour combattre l’Arménie voisine.

Sur Wikipédia, j’apprends qu’il s’agit du Huffington post juif.

https://en.wikipedia.org/wiki/Algemeiner_Journal

J’ai l’impression d’avoir une sorte d’identité virtuelle fantôme. Je ne maîtrise plus les bases de données dans lesquelles je suis répertorié, identifié, fiché. Mon alter-ego virtuel est en quelque sorte autonome. Il s’abonne à des lettres d’information, des journaux. Il a des convictions religieuses. Des centres d’intérêt que j’ignore. Il est le produit d’une sorte de subconscient démasqué grâce à mes comportements thésaurisés et analysés dans les data lakes d’obscurs data centers. J’arrête, sinon, je risque de recevoir la newsletter de la congrégation mondiale des paranos. 

L’allée des cygnes

Pour égayer cette note d’automne crépusculaire, je termine par une promenade avec les enfants le long de cette ravissante et oblongue île artificielle, par un doux après-midi de novembre. Nous avons marché de la Tour Eiffel jusqu’au parc André Citroën. Je ne sais plus de quoi on a parlé, mais pas de l’état du monde; sans doute de films, de livres, de souvenirs. Et de choses. De choses observables. Tangibles. La Seine. Des arbres. Le NON ! que j’ai crié était sans doute disproportionné. « Ça va, ne t’énerve pas » m’a dit ma fille, en sur-jouant le mode « je suis interloquée ». Elle voulait mettre la photo de l’arbre sur Instagram.

Styles

Pour des raisons professionnelles, j’ai dû suivre des blogueuses et figures de la mode sur Instagram. Malgré l’ « uniformisation des goûts », j’observe quand même des différences nationales.

Etats-Unis:

2016-11-26-19-31-46

Italie:

2016-11-26-19-34-08

Et… France:

2016-11-26-19-31-54