Que faire ?

Ce livre est passé inaperçu, les libraires ne l’avaient pas en stock, on ne pouvait le trouver que sur Amazon. Il s’agit d’un long entretien avec Marcel Gauchet et Alain Badiou, deux grands esprits de notre temps fréquemment répertoriés au titre de « philosophes » influents sur les couvertures de magazine. Badiou résolument à gauche avec sa fameuse « hypothèse communiste », Gauchet peut-être plus à droite, plus dans la modération rationnelle et la conciliation avec la réalité du monde tel qu’il est, en tout cas farouchement anti-communiste. Le livre est court, passionnant et se lit facilement, le texte étant d’une grande clarté et d’une indéniable qualité d’écriture.

Ce qui m’a vraiment marqué et la raison pour laquelle j’en parle est la coexistence paradoxale de deux choses : la première est que ces « penseurs » sont d’une grande intelligence analytique, j’en veux pour preuve la manière brillante dont Badiou analyse par exemple la crise des subprimes de 2007, qui n’a rien à envier à l’exégèse d’un stratégiste de bon niveau de Goldman Sachs ; la deuxième, c’est qu’ils sont d’une naïveté incroyable, on dirait des enfants ou des adolescents surdoués qui dissertent sur le monde au petit matin après une nuit de fête. La candeur résulte à mon sens d’un refus, ou d’une incapacité, à accepter le monde, la nature humaine, le « réel », pour se cantonner, comme Gauchet le dit lui-même (et étonnamment, malgré son prétendu réalisme, ce n’est pas le moins naïf des deux), dans le « ciel pur des idées ». Eloquents et à leur aise dans la construction de théories dont l’esthétique analytique est remarquable, ils sont complétement dépaysés dans le territoire complexe et ambigu du concret. Il y a à cela plusieurs raisons.

C’est un peu présomptueux de ma part, mais à la base, il y a une incapacité à comprendre la nature humaine. Tout simplement parce que cette nature est analysée au prisme de leur propre personnalité d’intellectuel. Pourtant, fondamentalement, ils tiennent entre les mains un concept clé : celui de « sujet ». Badiou l’analyse brillamment. Devenir « sujet », c’est ne plus se concevoir comme un « rien », comme du « néant », comme une inutilité contingente appelée à disparaître dans une indifférence aussi grande que celle dans laquelle elle est apparue, bref, c’est se justifier, c’est justifier son existence. Le passage au statut de « sujet » se fait, dit Badiou, grâce à un « événement », et il en recense quatre possibles : l’amour, la politique, l’art et la science. Or la réalité c’est que seule une minorité de gens deviennent sujets politiques, artistes ou scientifiques. On sait par ailleurs que sauf cas rares, l’amour ne remplit pas toute une vie. Passé l’« événement », l’amour s’accommode du quotidien et s’y fond. La subjectivation de Badiou est élitiste. C’est moi qui poursuis maintenant son raisonnement. Dans l’incapacité de devenir « sujet » dans ces quatre domaines, les hommes et les femmes du réel aspirent à des accomplissements, d’échelles différentes, de natures différentes, mais à des accomplissements quand même. Ils aspirent à réaliser des choses dont ils pourront s’estimer fiers. Qu’on le veuille ou non, ces aspirations sont réalisées la plupart du temps dans le monde du travail. Regardez autour de vous. Le cadre qui passe ses nuits à travailler ses dossiers. L’architecte passionné. Le médecin qui court les conférences. Le plombier qui disserte sur l’état des canalisations. Le restaurateur qui sacrifie sa vie privée à sa passion. Le développeur informatique qui peut se contenter de pizzas et de mémoire RAM. Et ce cuistot dans un restaurant japonais qui prépare des nouilles à longueur de journée, mais le fait à merveille. Sans parler des gens dont le métier a une composante artistique ou humaniste. C’est cela, heureusement ou malheureusement, le réel, partout dans le monde. Des gens qui veulent accomplir des choses. Des garçons de café sartriens si l’on veut, qui ont le vertige du néant et veulent confondre leur existence avec l’enveloppe, le « rôle » comme dirait Epictète, qu’ils choisissent de se donner. Partant, qu’on le veuille ou non, la plate-forme moderne autour de laquelle ces accomplissements sont réalisés est ce qu’on appelle l’« entreprise ». L’entreprise est protéiforme, elle va de la société du CAC 40 au consultant indépendant. Une école, un hôpital sont des entreprises. Dès lors que ces structures regroupent des êtres ayant des motivations – et tous ont des motivations, y compris celle de se barrer de l’entreprise – elles nécessitent des modes d’organisation, de financement. Le capitalisme ordonnance ces modes.

Dans le monde de Gauchet et Badiou, tout cela n’existe tout simplement pas. Il n’y a pas de restaurateur, pas d’épicier, pas de docteur, pas de cadre dirigeant de multinationale, pas de plombier, pas d’artiste qui tente tant bien que mal de vivre de son art. Dans leur monde, il y a des intellectuels (eux), dépositaires de la Vérité, des politiques qui doivent mettre en œuvre cette Vérité, des ouvriers exploités par le capitalisme, et une bande organisée d’escrocs, appelés « financiers » ou « gens de la finance » qui exploitent ces ouvriers. L’homme est socialement déterminé. Comme Marx est sans doute le dernier philosophe économiste qu’ils aient lu, les économistes du XXème siècle n’étant pas philosophes et les comprendre nécessitant d’être soi-même économiste, leur monde correspond à peu près à celui de Marx, c’est-à-dire la conceptualisation de l’outil productif de la révolution industrielle qui s’est accompagnée de l’apparition de cette nouvelle condition d’ouvrier. Or en 2015, il relève du pur fantasme. Les intellectuels ne sont dépositaires d’aucune vérité, les politiques sont des gens plus ou moins compétents qui font tourner des machines électorales, empêchent plus (pour les mauvais) ou moins (pour les bons) les initiatives personnelles de leurs administrés et s’il y a des financiers escrocs, si par nature et proximité avec l’argent ils sont sans doute plus âpres au gain que la moyenne, ils ne le sont pas tous, ne serait-ce que parce que la finance est ultra-régulée. La condition ouvrière de la fin du XIXème siècle n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui, même en Chine où l’inflation salariale est galopante et les droits sociaux de plus en plus importants. Dans la vision de nos philosophes, le monde est figé en blocs catégoriels étanches, déterministes et perpétuels. Les ouvriers restent ouvriers, ce sont les gentils, les financiers restent financiers, ce sont les méchants. Or nul n’est figé dans sa catégorie. La France n’est peut-être pas représentative à cet égard. Sous des dehors méritocratiques, c’est un des pays où l’on est le plus assigné à son identité, son  origine, sa condition sociale, le prétexte méritocratique servant en gros à perpétuer les inégalités. Mais à l’échelle globale, les catégories bougent, des dizaines de millions de personnes passent de l’état de pauvreté à celui de classe moyenne. La Chine, le Brésil, l’Indonésie, la Turquie, le Mexique d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux d’il y a tout juste vingt ans. Si Badiou parle des ouvriers d’une usine chinoise, il omet d’évoquer les dizaines de millions de personnes dont la vie s’est améliorée et s’améliorera encore (j’y reviendrai).

Fondamentalement, c’est ce qui fait peur à Badiou. Cette mouvance catégorielle. Dans son monde idéal, on reste ouvrier dans une usine mais « on », cela doit être tout le monde. Le mode d’organisation est collectiviste. C’est son hypothèse communiste utopiste. S’il peut la décrire sur des pages et des pages, il est incapable de tenir un paragraphe quand il faut entrer en contact avec la réalité, arguant que ce n’est pas à lui de de le faire mais au politique. La démocratie le gêne, en ce qu’elle ne permettra jamais de réaliser son hypothèse, parce qu’elle est aux ordres du capital, en l’occurrence la ligue internationale de financiers véreux. Mais la raison inconsciente de son désaveu est autre. Le monde de Badiou est aristocratique en ce sens qu’il n’y pas d’inégalités avec un s, mais une seule et unique inégalité fondatrice entre le monde disons des ouvriers et une minorité politique et intellectuelle qui émet des hypothèses et les met en œuvre. Or la démocratie est le régime même des inégalités. La démocratie est le régime par excellence de la classe moyenne. Une classe moyenne méprisée par l’aristocratie.

Qu’est-ce qu’une classe moyenne et comment est-elle le fondement de la démocratie ? Avant de répondre à cette question, je note quand même que Badiou a une intuition géniale et que profondément son hypothèse communiste s’apparente à une hypothèse ultra-libérale. J’ouvre une parenthèse. Badiou fait le constat, peut-être exagéré, mais au fond assez juste, de l’inanité de la démocratie parlementaire, ou les soi-disant représentants du peuple sont à la merci de lobbys et font des promesses pour être élus et ne pas les tenir. Il prône une dislocation de l’état, sa disparation et son éclatement en structures collectivistes formées d’individus gestionnaires. Il suffit de remplacer structure collectiviste par entreprise et individus gestionnaires par employés actionnaires ou détenteurs de stock-options et l’on a là la vision la plus aboutie du capitalisme libéral. Dans cette vision, la structure dichotomiale patron-employé chère à la France est caduque. En France, pour schématiser, même si les variantes sont nombreuses, le « patron » est un exploiteur très méchant et les salariés des exploités très gentils. Or le terme même de « patron » n’est pas compris, on confond dirigeant d’entreprise et actionnaire. Le dirigeant est un salarié qui vit sous la pression de l’actionnaire, en général une pression bien plus forte que n’importe quel autre employé. Son statut est sursitaire, s’il ne délivre pas de résultats il est licencié. Il peut être gentil (on l’appelle alors paternaliste ou patron de gauche) ou méchant (on l’appelle alors sale con). Il ne peut pas être méchant très longtemps car il fera long feu mais doit quand même faire montre d’une certaine autorité. Sauf quand il est aussi dirigeant, ce qui peut arriver dans les structures entrepreneuriales (Niel, Arnault, patrons de PME), l’actionnaire est quelqu’un d’autre (fonds, famille, holding…) ou une multitude de petits actionnaires. L’actionnaire investit les capitaux, recueille les dividendes et les plus-values. Son objectif est la maximisation de la valeur. Son comportement peut être ou s’apparenter à de la méchanceté car son objectif est de d’augmenter la rentabilité de l’entreprise et sa performance au risque de mettre la pression sur le patron opérationnel et par un effet de cascade sur les salariés. En même temps, dans un monde concurrentiel, cette recherche de performance est nécessaire pour la pérennité de l’entreprise et des emplois qu’elle crée. Voici pour les définitions. Dans le capitalisme débridé dont l’incarnation la plus avancée est la Silicon Valley, ces statuts se confondent. Les salariés, et en premier lieu le patron opérationnel, sont aussi des actionnaires de l’entreprise, alignés avec les intérêts de ses actionnaires. C’est comme cela que, dans un schéma incompréhensible en France sauf pour des initiés ou des structures sophistiquées, les salariés de Silicon Valley, notamment les ingénieurs, sont souvent des millionnaires, les patrons opérationnels des multimillionnaires et les actionnaires des milliardaires. Pour revenir à Badiou, la gestion est collectiviste, les salariés de l’entreprises en sont aussi propriétaires et cherchent au-delà de leur salaire à maximiser leur propre patrimoine. La distinction fondatrice marxienne entre capital (exploiteur) et travail (exploité) n’a plus lieu, le travail et le capital se confondent. Dans ce contexte, l’état est un empêcheur de tourner en rond. Idéalement, son rôle est de limiter ce qu’en économie on appelle les externalités négatives (pollution, risques systémiques), et de gérer ce qu’on appelle les monopoles naturels comme l’infrastructure. Je ferme la longue parenthèse pour revenir sur la question de la classe moyenne fondatrice de la démocratie.

La classe moyenne regroupe des personnes qui n’ont pas de statut inné, ni d’une forme (aristocratie diverses et variées : monarchique, terrienne, républicaine, intellectuelle…) ni de l’autre (classe ouvrière). Ce sont des gens dont la vie est un néant sartrien, un néant à remplir avec une condition inventée à travers des accomplissements protéiformes, individuels, en un mot : ils sont libres. Le sous-produit de ces accomplissements est l’accumulation de richesses, de biens, d’une recherche progressive de sens non seulement par ce qu’on a accompli mais aussi par ce que l’on possède qui nous rappelle ou nous prouve, à nous-mêmes et aux autres, ce qu’on a accompli. Ces accomplissements, ces biens, ces richesses, la fameuse « propriété privée » qui est à l’origine du mal pour Badiou, la classe moyenne va chercher à les protéger, de la même manière que l’aristocratie protège ses acquis (par le totalitarisme, les réseaux, l’élitisme, etc.) ou la classe ouvrière les siens (par les syndicats, les grèves, etc.). Or la classe moyenne n’a aucune identité ontologique qui la définisse, elle est trop variée, trop dispersée. Quoi de commun entre le médecin, le serveur qui travaille quinze heures par jour pour un jour ouvrir son propre restaurant, un développeur informatique ou un libraire (je prends à dessein, juste pour dire à quel point nos raisonnements sont biaisés, l’exemple du libraire, qui est un commerçant mais à qui l’association au livre confère une aura romantique) ? Il faut donc un régime non spoliateur, un régime qui puisse défendre les intérêts de cette multitude et ce régime est la démocratie. C’est très simple et empiriquement vérifiable : quand un régime est polarisé, quand l’absence de classe moyenne est criante, la dictature s’impose. Dès qu’émerge une classe moyenne, collection d’individus, pas d’individus, de sujets qui aspirent à un destin évolutif non figé dans une condition éternelle, la démocratie s’impose. Naturellement, elle est pleine de défauts. Elle est consensuelle, soumise aux lobbys, pour la simple raison que sa base – la base électorale – est composite, pour la simple raison que la nature humaine est ainsi faite qu’elle ne peut être réduite à une condition univoque – le prolétaire de l’hypothèse communiste. Si, elle peut être réduite à une condition univoque, mais dans la violence et l’autoritarisme. Dans ce sens, l’analyse de Gauchet est juste lorsqu’il qualifie l’hypothèse de Badiou de totalitaire, pas dans l’acceptation commune du terme (totalitarisme de Assad ou Poutine), mais dans celle du tout et du un, de la non différentiation et de la non diversité des destins. Dès qu’il y a diversité, il y a démocratie.

Je reviens à la Chine. Je disais que le sort de millions de Chinois va s’améliorer. C’est justement parce qu’il y a désormais une classe moyenne qui fait pression pour que l’air soit plus pur ou la corruption éradiquée. Le problème n’est pas que la démocratie est aux ordres du capital – soyons sérieux, sinon ni Hollande, ni Obama n’auraient été élus – mais tout au contraire qu’elle est soumise à la catégorie la plus défavorisée, la plus désespérée de la population et que cette catégorie, légitimement « à bout », va voter aux extrêmes ou conduire à des politiques protectrices sur le court terme, désastreuses sur le long terme. C’est l’histoire de la France des quarante dernières années. Le danger, c’est la frontière ténue entre démocratie et démagogie. L’autre danger c’est que cette démocratie, dont le mandat fondateur est la protection des intérêts de la multitude composite, ait des velléités de définir le destin de cette multitude (les concepts d’état stratège, l’étatisme colbertiste). C’est alors une contradiction dans les termes car le régime même dont le mandat est de protéger les intérêts de ses administrés fait de la concurrence à ces intérêts, en promouvant une sorte d’intérêt supérieur défini par une sphère élitiste sans légitimité. Exemple caricatural. Hollande a créé un comité pour lancer les innovations de la France en 2030 (ou quelque chose du genre). L’innovation vient des initiatives personnelles de la base. Aucun comité ne peut rien définir. Ni Apple, ni Facebook, ni toutes les biotech qui permettent à la médecine de faire des progrès ne sont le fait d’un comité. Dans un pays littéraire, il faut sans doute prendre un exemple littéraire. C’est exactement comme si on créait un comité pour écrire le prochain prix Nobel de littérature. L’état peut être stratège dans la facilitation de l’initiative personnelle, en mettant à disposition des infrastructures de qualité (routes, TGV, trains, avions, réseaux de communication), des règles claires de concurrence. Mais c’est tout.

J’ai plus de mal à cerner la pensée de Gauchet. Moins brillant polémiste que Badiou, moins audacieux, il critique l’hypothèse communiste mais que propose-t-il en échange ? Ce qu’il appelle un « réformisme » dont on ne sait à quoi il correspond, sinon une version un peu plus académique de la pensée journalistique ambiante autour de la nécessité – avérée du reste – de réformes structurelles. Mais la pensée est creuse. Il fustige les financiers véreux, soit, mais a-t-on besoin d’un appareil philosophique pour le faire ? Et il ne comprend absolument rien à l’économie, et particulièrement à la micro-économie, à ce qu’est une entreprise. A un moment, il propose que dans les comptes d’une entreprise le travail ne soit pas un coût mais je ne sais pas, un revenu. C’est hallucinant. Une entreprise innove, propose des produits et des services, certains sont à chier (je ne sais pas moi, l’armement, des burgers bourrés de graisse, des plats cuisinés) d’autres géniaux (des vaccins, des voitures électriques, l’œuvre complète de Proust…). Ces choses-là, des personnes les achètent. Devraient-elles les acheter ? Peut-être pas dans certains cas mais les personnes sont libres. Sauf si on supprime la monnaie et revient à un système de troc, elles paient de l’argent pour les acheter et l’argent permet de payer les salaires d’une part et de rémunérer le capital de l’autre, sans lesquels l’entreprise n’aurait pas existé. Pas de produits vendus, pas de salaires, pas de dividendes. C’est en ce sens que le travail et le capital ont un coût, respectivement le salaire et le rendement. Si le salaire était un revenu, l’entreprise devrait embaucher un maximum de gens pour augmenter les siens, ce qui est pratique, mais qui paieraient ces revenus, enfin ces salaires ? La valeur du travail est dans ses produits. Les salariés peuvent être fiers de cet accomplissement chacun à son niveau et s’ils ne le sont pas ils seront malheureux et essaieront de changer de travail et s’ils n’y parviennent pas ils resteront malheureux, c’est triste mais c’est la vie, et elle est injuste.

Sur ce, pour conclure, un dernier concept qui revient toujours et que nos deux philosophes combattent, celui justement des inégalités. Le capitalisme et la démocratie sont des régimes générateurs d’inégalités. L’inégalité est inéluctable du fait que ces systèmes sont fondés sur les libertés individuelles, résultent d’une multitude d’accomplissements et que malheureusement les individus sont plus ou moins intelligents, plus ou moins beaux, plus ou moins doués. Seul un régime totalitaire, imposant une condition unique à tous les destins individuels, quelles que soient leurs différences, peut être égalitaire. La France promeut l’égalité mais c’est juste une plaisanterie, comme ces personnes qui, chargés de prononcer un discours de mariage, commencent par dire je ne vais pas être long, ce qui veut exactement dire le contraire, ce qui veut exactement dire que leur discours sera interminable. La France est non seulement inégalitaire mais créative dans la production d’inégalités. Au hasard : la grande école et l’université, le Français et l’étranger, Paris et la province, Paris et la banlieue, l’est et l’ouest parisiens, le 16ème nord et le 16ème sud, le côté pair et le côté impair des Champs-Elysées, les cent-cinquante grades possibles de la légion d’honneur, la légion d’honneur elle-même, etc. etc. etc. L’héritage aristocratique et la pyramide des titres nobiliaires se sont transfigurés au fil des ans, sachant que nombre de ces inégalités structurelles et institutionnalisées datent de Napoléon. Bizarrement, cela ne choque personne qu’un violoniste de talent ait plus de succès qu’un autre médiocre, que Modiano ait le prix Nobel et qu’une foule d’écrivailleurs tentent en vain de se faire publier, mais tout le monde s’accorde sur l’indécence des inégalités financières, même si elles sont le résultat non d’un héritage, qu’on peut estimer immérité, mais d’un talent de créateur d’entreprises. Argument je le reconnais éculé : on n’a pas de problème à aduler Jean Dujardin qui est bourré de thunes en faisant des navets dont personne ne se souviendra dans cinq ans, mais on déteste Arnault qui a pris une marque dormante, en a fait un leader mondial, bâtissant des cathédrales du luxe dans toutes les villes du monde et employant des milliers de personnes en France et à l’étranger. Il y a une explication toute bête que Jacques Attali donne. Dujardin est un mec sympa, Arnault est antipathique. C’est ce que Daniel Kahneman, psychologue et prix Nobel d’économie, appelle dans son indispensable livre Thinking slow and fast, le biais du halo : on juge les personnes à partir de la sympathie ou de l’antipathie qu’elles dégagent or celles-ci ne sont en rien corrélées à leur talent ou à leurs qualités humaines. Au-delà de ces aspects psychologiques et partant du constat que le capitalisme et la démocratie sont inégalitaires par essence, et même en admettant à la suite de Piketty que ces inégalités se creusent, la question clé est : est-ce que tout le monde progresse ? Est-ce que tout le monde suit une courbe ascendante, même si les différentes courbes divergent. Je n’ai pas fait d’étude mais mon intuition profonde est que oui, en moyenne. Il y a des centaines de millions de personnes dans les pays émergents qui sont sorties de la pauvreté – aux dépens parfois d’Européens qui en font les frais –, je vois mal comment à l’échelle planétaire les richesses n’augmentent pas. J’ai souligné en moyenne car beaucoup ne bénéficient pas de ce progrès, l’écart-type comme on dit en statistique est élevé.

Alors que faire ? Dans un régime libéral : venir en aide à ces personnes, non par empathie ou charité, mais par intérêt (créer de nouveaux marchés), par goût de l’accomplissement (Bill Gates, la philanthropie américaine en général), par passion (mère Theresa), encore une fois grâce à la multitude des libertés et des rêves individuels. Les outils clés : la santé, donner accès aux soins à ceux qui ne bénéficient pas du progrès global ; et l’éducation, réduire les clivages pour que chacun puisse réaliser son destin et profiter de sa liberté.

Le Royaume, de Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère fait partie de ces personnes dont on est en droit d’être jaloux. « Fils de », doué d’un certain talent, pas de génie – on ne peut être jaloux de Proust, la distance qui nous en sépare est trop grande pour qu’une identification envieuse puisse s’opérer avec un tant soit peu de crédibilité – mais d’un talent indéniable et d’une facilité d’écriture. Ce talent et l’accès au monde de l’édition lui permettent de vivre de sa plume, de s’attaquer aux sujets qui l’intéressent, enquêtant longtemps (sept ans pour écrire Le Royaume), pour le plaisir, car les enquêtes ne nous apprennent rien d’autre que nous ne connaissions déjà. Cette jalousie pousse à être critique comme par exemple je l’ai été envers Limonov que j’avais trouvé insupportable de prétention et d’auto-admiration.

Exercice vain, qui ne nous apprend pas grand-chose, Le Royaume avait tout pour me déplaire. Même moi, ignare en christianisme, était au fait de 50% de ce qu’on y raconte pour avoir vu quinze fois Jésus de Nazareth, la série sulpicienne de Zeffirelli, qui nous faisait pleurer chaque année à Pâques, pour avoir aimé le sublime Evangile selon Mathieu de Pasolini, vu et revu Quo Vadis, lu des pages de Wikipédia au moment où je recherchais des prénoms bibliques pour mes enfants et voulais en savoir plus sur ceux qui les portaient, en imaginant que l’éponymie conduit à une sorte de filiation lointaine. Le Royaume, c’est très long, avec du remplissage, Carrère, de son propre aveu, souhaitant coûte que coûte dépasser le seuil fatidique des 600 pages, décisif pour la promo, le journaliste de base ayant lu le dossier de presse et la page 100 du livre pouvant lancer, à la fois admiratif et découragé, en montrant l’épaisseur du livre comme une sorte d’exploit, « un pavé de 630 pages quand même ». C’était aussi décisif pour donner de l’ampleur au livre, épater la galerie et s’inscrire dans la lignée de Dostoïevski (en termes de nombre de pages à tout le moins). Mais je dois reconnaître que mis à part quelques chapitres mollassons vers le milieu du livre, certains mails convertis en prose dans une agrégation de toutes les bribes d’écriture repêchés dans l’ordinateur – heureusement, beaucoup ont été perdues dans les mises à jour de Windows, ce pourquoi il faut être reconnaissant à Microsoft – le livre est savoureux. Parce que l’écrivain a pris du plaisir à l’écrire, et que ce plaisir se ressent.

Le Royaume est organisé en trois parties plus ou moins indépendantes, précédées d’un prologue et suivies d’un très bel épilogue. Dans la première partie, Carrère parle de lui, de la profonde tout autant qu’injustifiée dépression dont il a souffert dix ou quinze ans auparavant, de la manière dont sa foi chrétienne éphémère – trois ans – l’a délivré. De facture rothienne, autofiction non exhibitionniste et non embarrassante, où le réel est romanisé, l’expérience fictionnalisée, d’une manière naturelle, non appuyée, non dramatisée. A tel point, comme chez Roth, que l’on ne sait pas si c’est la littérature qui transcende l’expérience vécue ou si c’est l’expérience dont la force intrinsèque transcende la littérature, si le talent réside dans l’imagination, la capacité à rendre fictionnel le réel, ou dans la capacité à vivre, à s’adonner à des expériences hors du commun.

Les personnages de Carrère sont vrais : sa femme Hélène, son ami Hervé, sa marraine Jacqueline, la nounou que le couple embauche et tous les personnages historiques, lointains doubles de ses contemporains. Tout sonne vrai et en même temps c’est un roman. Chacun sait que le réel a du talent et Carrère défend ce talent, y est attentif. La séquence de la nounou américaine est particulièrement réussie. Il y a une vérité dans l’absurdité – la nounou qui squatte un débarras sous les combles, peint le jugement dernier sur les murs des parties communes, hante les nuits comme un fantôme incongru et déshérité – presque du niveau des maîtres du genre, Roth et Kundera – je ne peux m’empêcher d’ajouter ce presque. Carrère enquête sur lui-même, sur sa foi, sa genèse, il relit ses propres notes sur les évangiles remontant à l’époque où il croyait et cela le conduit aux origines de la chrétienté. Il passe d’un geste égocentrique à une fresque à l’échelle de l’humanité, et ce en posant une question fondamentale. Pourquoi ?

Pourquoi des centaines de millions d’hommes et de femmes censés, raisonnables, parfois intelligents, parfois supérieurement intelligents, parfois géniaux, croient-ils au Christ, croient-ils à ce qui a tout d’un tissu de mensonges. C’est comme si, dit Carrère, on croyait aux contes, aux légendes, à la mythologie grecque. Qu’est-ce qui fait qu’aucun être sensé ne croit en l’histoire du Chaperon rouge ou de Zeus mais qu’une grande partie de l’humanité croit en celle de Jésus. Il décide de remonter aux sources de cette incroyable croyance.

Le projet est ambitieux. Le résultat à moitié satisfaisant. Sur le fond, ce que l’auteur raconte, on peut le lire sur Wikipédia. Mais ce que Wikipédia omet, ce que seule la littérature permet, ce sont les portraits. Carrère dresse des portraits des protagonistes de la naissance de la chrétienté, et ils sonnent aussi vrais que ceux d’Hervé, de sa marraine, de sa femme. Des portraits mi- authentiques, mi-imaginaires – quand il invente, comble les trous, l’auteur le signale – rapprochés d’archétypes contemporains. A l’origine de cette religion et de sa fascinante diffusion, il y a des hommes. Pas Jésus. Jésus seul ne serait pas allé loin. Des hommes qui ont répandu sa parole, qui ont fait en sorte que son histoire ait le retentissement qu’on connaît. Ce n’était pas gagné. Car qui sont Jésus et ses douze apôtres ? Une bande de bras cassés dans un coin perdu de l’empire romain peuplé de juifs. Jésus était loin d’être un démagogue. Il n’a pas choisi la facilité. Ses paraboles – l’enfant prodigue, la parabole des talents – sont pour le moins contre-intuitives. Il faut s’imaginer la chose. Aujourd’hui, Jésus serait une racaille de banlieue chef d’une bande de douze autres racailles, que la police française finirait par descendre. Il faut s’imaginer qu’en l’an 4000, on compterait deux milliards d’adeptes de la racaille. Parmi les hommes qui ont diffusé l’histoire de Jésus, deux en particulier ont joué un rôle fondamental, ce sont Paul et Luc. Carrère consacre une partie à chacun.

Merveilleusement écrite, enlevée, décapante, la partie sur Paul se lit d’une traite. Le mec est extraordinaire. Si j’en crois le portrait de Carrère, sans lui, il n’aurait pas de chrétiens. Avant d’être Paul, Paul était Saul, un juif d’une grande piété qui persécute avec une cruauté fanatique une secte de Galiléens qui se distinguent des autres juifs par une étrange croyance. Jusqu’au jour où sur le chemin de Damas le Christ lui apparaît et lui demande pourquoi il le persécute ainsi. Saul est aveuglé. Il « accepte l’invasion ». « Il n’était plus Saul, le persécuteur, mais Paul, le persécuté ». Il croit, et non seulement il croit, il s’embarque dans une entreprise mondialisée de diffusion de la parole du Christ. Mondialisée car le monde d’alors, d’Espagne à Jérusalem, était un. Au-delà de l’Espagne, il n’y avait rien – c’était littéralement le bout du monde – et à l’Est on ne savait pas trop, l’Asie c’était la Turquie actuelle. Paul parcourt ces pays à pied, les mers sur des bateaux, il affronte les tempêtes, la chaleur accablante, les déserts, pour annoncer la résurrection du Christ et, en même temps, la fin imminente du monde et le jugement dernier. C’était un type intense, très entier, très intransigeant, très charismatique, très sombre, un personnage de roman. Face à lui, il y a un empire, des Césars, les juifs, les païens, et il est là, seul, « pauvrement vêtu, petit, râblé, chauve, les sourcils noirs se rejoignant au-dessus du nez », travaillant dans des ateliers comme simple ouvrier. Il répand la parole, crée les premières communautés de chrétiens, écrit lettre sur lettre, aux Corinthiens, aux Phillipiens, à Timothée. Il est bien plus impressionnant que les héritiers naturels de Jésus comme Pierre ou son frère Jacques.

La partie sur Luc est plus poussive, et décousue. Médecin de son état, il faut dire que Luc est un type bien, sympa, intelligent, diplomate et conciliant, en bons termes avec tout le monde, en gros chiant. Si Carrère s’intéresse à lui, s’il s’identifie et l’aime sincèrement, c’est pour une autre raison. C’est parce que Luc est romancier. Il a des talents de scénariste, sait raconter une histoire en grec raffiné, structurer les chapitres, contextualiser, s’attacher à certains détails que d’autres auraient passé sous silence pour donner à son récit des accents de vérité. Comme tout bon romancier, il observe. Il ne prend pas d’initiatives, n’a jamais d’idées, mais il est là, à observer. Au bon endroit, au bon moment, aux côtés des bons protagonistes. Aux côtés de Paul d’abord, puis à Jérusalem où il l’accompagne et rencontre les grandes figures de la chrétienté naissante que sont Pierre, Jacques et Philippe. Carrère imagine les deux années que Luc aurait passées à Jérusalem, les rencontres qu’il aurait faites avec ceux qui ont connu Jésus. Il décrit la genèse de ce que sera son œuvre, son évangile, un des quatre, mais aussi l’Acte des apôtres, roman d’aventures qui relate les parcours des premiers chrétiens. Les évangiles, ce sont quatre versions d’une même histoire avec des détails discordants, comme dans Rashomon de Kurosawa. Chacun est marqué par le style de son auteur. Celui de Marc par exemple, le plus ancien, est mal écrit et rugueux. Celui de Luc restitue le style inimitable de Jésus, son oralité limpide, sa philosophie nourrie de quotidienneté, sa manie d’aller à l’encontre du sens commun, d’ébranler les évidences – les pécheurs passent avant les vertueux, les simples d’esprit avant les intelligents, les pauvres avant les riches, les prostituées avant les femmes vertueuses, le fils qui claque tout l’argent du père aux putes avant celui qui le sert fidèlement. Un style bressonnien. Ou en l’occurrence pasolinien. C’est pour cela que j’aime le film de Pasolini, même s’il est adapté de Mathieu – d’après Carrère, Mathieu est le plus apprécié de l’église car il aurait introduit dans l’évangile les prémisses de l’organisation pyramidale et hiérarchique de l’église – car l’auteur de Théorème retranscrit la poésie du verbe christique avec cette monotone mais néanmoins musicale façon de dire la vérité, face caméra.

Quand Jean dit au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, c’est bouleversant, car si la chrétienté existe aujourd’hui c’est grâce au Verbe, grâce à ces hommes qui ont écrit. Qui ont témoigné. Lancé la redoutable machine virale, plus virale que n’importe quel réseau social à une époque où il n’y avait même pas d’imprimerie. Il faut savoir que le grand historien Flavius Josèphe dont Carrère dresse aussi un savoureux portrait, caractéristique de l’intellectuel opportuniste dont chaque époque connaît des exemplaires, avait pondu un pavé intitulé La guerre des Juifs sur la destruction du temple de Jérusalem en 70, et que dans ce pavé – ou dans son autre livre Antiquités judaïques, je ne sais plus – la vie de Jésus tenait en quelques pages, voire quelques lignes. Sans les autres écrivains, les Paul, les Luc, ce serait cela, Jésus, quelques pages ou lignes dans un pavé que personne ne lit à part d’obscurs exégètes.

On se dit qu’il y doit y avoir quelque chose. Quelque chose qui explique la diffusion de la parole. Car rappelons-nous. Lors de la destruction du temple, les Juifs ont été décimés par les Romains dans d’épouvantables massacres. Seule une petite communauté a survécu, s’est établie à Yavné, près de Jaffa, pour perpétuer la religion. Les premiers chrétiens que l’on assimilait à une secte d’illuminés, une bande de terroristes, ont été persécutés et abominablement massacrés après le grand incendie de Rome en 64. Plus tard, le cruel empereur Domitien ne donnait pas cher de l’avenir de cette secte. Il avait convoqué les derniers parents en vie du Christ, de vagues cousins, et en voyant débarquer d’indigents fermiers, il était mort de rire. Ça, avait-il dit, une secte menaçante. Et pourtant…

Et pourtant, je ne sais plus combien d’années plus tard, l’empereur Constantin se convertissait à la chrétienté après avoir fait un rêve lui promettant de gagner en échange sa bataille décisive du lendemain. Depuis ce jour, rien n’arrêta la progression de la religion. Jusqu’à ces années 2000 où un intellectuel parisien pur jus, cynique, dégoûté de tout y compris de lui-même, centré sur ses petits problèmes, au pays de la laïcité extrémiste où l’on se paie la tête des « cathos », se mette lui aussi à croire et s’embarque dans sept ans d’enquête sur les origines de sa foi.

Il y a dans le très bel épilogue, un passage qu’il faut absolument lire. Je l’ai trouvé bouleversant jusqu’aux larmes. Carrère, l’intellectuel sceptique et coincé, se retrouve parmi une communauté de chrétiens new age, dans une sorte de séminaire où les participants chantent et dansent, se lavent les pieds les uns des autres sous la férule d’un chef charismatique. Plusieurs des personnes présentes sont handicapées mentales. A un moment il faut danser et naturellement Carrère trouve cela ridicule, comme vous et moi dans de pareilles circonstances. Il se dandine gauchement comme vous et moi aurions fait. Mais quelque chose se passe grâce à Elodie, une jeune femme trisomique. Je cite :

« Soudain, à mon côté, surgit Elodie, qui s’est lancée dans une sorte de farandole. Elle se plante devant moi, elle sourit, elle lance les bras au ciel, elle rit carrément, et surtout elle me regarde, elle m’encourage du regard, et il y a une telle joie dans ce regard, une joie si candide, si confiante, si abandonnée, que je me mets à danser comme les autres, à chanter que Jésus est mon ami, et les larmes me viennent aux yeux en chantant, en dansant, en regardant Elodie qui maintenant s’est choisie un autre partenaire, et je suis bien forcé d’admettre que ce jour-là, un instant, j’ai entrevu ce que c’est que le Royaume. »

La Prophétie de Michel Houellebecq

Tout le monde en parle. Du « jour qui a changé la France ». En ce 7 janvier 2025, avachi dans le salon de l’aéroport, j’attends mon vol retardé. Derrière les vitres, la neige tombe lentement. Sur les pistes, des voitures de déneigement circulent dans un silence religieux, des bras de robot dégivrent les appareils en provoquant des pulvérisations spectaculaires. Je regarde vaguement la télévision en mute quand soudain une tête familière apparaît à l’écran. Familière mais abîmée, une créature à la gueule défoncée, un freak. Sa mâchoire est très étrange, elle semble bionique, on a dû la lui greffer à la suite d’un cancer, ou une décomposition organique. Sa coupe de cheveux est remarquable, on dirait Philippe Garrel en blond peroxydé. Il parle sans mouvement des lèvres, ouvre de temps en temps les yeux pour lancer un regard éteint d’ivrogne à son interlocutrice, une Québécoise blonde et pleine d’allant. Il puise dans ses dernières forces pour lancer des coups d’œil furtifs à sa poitrine, incontestablement splendide, de ces vastes poitrines conquérantes et fières, qu’un pull rouge en V invite à admirer. Après la publicité, il est de retour, sa bouche bionique semblant baver, sa tête penchée, empruntant un air de demeuré. Son nom s’affiche au bas de l’écran : Michel Houellebecq, écrivain et poète français.

Les plans de l’interview alternent avec d’autres de Paris, de la Tour Eiffel, des murs, avec des vues aériennes des ghettos. Cela me revient : le jour même de l’attentat de 2015, était sorti son livre, intitulé Soumission. Cette concomitance avait été soulignée par les media, le livre traitant précisément de la menace islamiste, et plus que le livre, toutes les interviews qu’avait commencé à donner l’écrivain.

Je tape Soumission sur Wikipédia. Me rappelle le récit. Esquisse un sourire automatique : même si certaines des prophéties se sont réalisées, les choses ne se sont pas vraiment passées comme prévu.

Reprenons le cours des événements.

Le 7 janvier 2015, aussi curieux que cela puisse paraître, je suis à Las Vegas pour une convention. Je me réveille à cinq heures du matin à cause des neuf heures de décalage horaire et me rends à la salle de sport. Je cours comme un robot sur le tapis dans un décor Napoléon III, entouré de coureurs aussi explosés que moi, quand mon regard s’arrête sur Fox News : French terror attack, editor in chief killed, terrorists on the loose. Aucune mention du journal en question, ni du lieu. Fuck. Je me précipite vers ma chambre, traverse une piazza italienne, le lobby au décor sino-toscan et le casino où des joueurs à la mine défaite ont le regard rivé sur les cartes qu’un croupier d’un autre temps – très probablement un fantôme, comme ceux du Shining de Stanley Kubrickdistribue d’un air absent. Je suis arrivé tard la veille ; la découverte de la vue sur le désert infini et la Sierra Nevada en carton-pâte retiennent mon attention pendant quelques secondes. J’appelle chez moi, ma femme me dit que tout va bien, les enfants sont à la maison. Il s’agit de Charlie Hebdo… Ils ont assassiné tout le monde… Je lis les détails sur lemonde.fr. La vidéo du terroriste tirant sur un policier gisant au sol boulevard Richard Lenoir, là où j’ai l’habitude de ranger l’Autolib pour aller manger chez Merci. Sur Facebook, je découvre un nombre incalculable de mises à jour. Je les défile d’un mouvement alerte du pouce, toutes les photos de profil de mes amis ont changé, elles sont noires. Je zoome et lis : « Je suis Charlie ». La viralité était en marche.

Je me rends à ma convention en gardant un œil sur lemonde.fr, entouré de centaines de types avec un badge autour du cou, par un jour de grand soleil et de fraîcheur désertique. Partout, les télés diffusent les images en continu, Fox News met en place le dispositif des grands jours, des commentateurs ironiques observent que les « liberals » (les gens de gauche) craignent le risque de stigmatisation des musulmans plus que la menace terroriste. Visage poupin mais tiré, stature empruntée de chef d’état, Hollande joue au président comme le garçon de café de Sartre au garçon de café. Il concocte un redoutable plan de communication avec une maîtrise parfaite du timing, des messages et des symboles. Les Houellebecq s’arrachent en libraire. J’erre la nuit dans le lobby du Cosmo, entre les bars clinquants et les casinos. Sur lemonde.fr, Homeland ; autour de moi, vulgarité et putasserie. Le lendemain, je m’envole pour New York. Tout en suivant les opérations en temps réel. Dans un dernier rafraichissement d’écran, j’apprends que les terroristes ont été tués.

Un soleil clair et glacial brille sur Manhattan. Je cours à Central Park avec un plaisir intact. Plus tard, j’arpente les rues. La ville que j’ai toujours connue agitée me semble étrangement paisible, comme en deuil. Je me sens en exil, comme détaché de l’agitation parisienne que je perçois confusément, lointaine et atténuée.

J’atterris à Roissy dimanche en début d’après-midi. L’A1 est déserte. Le boulevard périphérique est désert. Paris est désert. A l’autre bout de la capitale, une manifestation immense a été organisée au nom de l’unité nationale, de la liberté d’expression, au nom de Charlie, en présence d’une cinquantaine de chefs d’état.

C’est à mon retour que je lis Soumission. Je me rappelle avoir été déçu. De manière générale, je suis fan de Houellebecq, j’avais été bouleversé par Plateforme, par le personnage de Valérie en particulier, archétype des héroïnes dont la générosité sexuelle désintéressée et l’art de la fellation sont susceptibles d’emplir notre vide existentiel. Déjà, à l’époque, un attentat terroriste magistralement mis en scène la fauchait. J’avais aimé les romans suivants, y compris La carte et le territoire, malgré son vague embourgeoisement rendu nécessaire pour l’obtention du Goncourt. Pourtant, j’avais trouvé que Soumission était écrasé par son pitch – un membre de la Fraternité Musulmane islamiste prend le pouvoir en France en 2022 suite au ralliement du PS et de l’UMP pour empêcher Marine Le Pen d’être élue – et que fasciné par sa trouvaille, l’écrivain avait fait du remplissage autour ou, plus précisément, du Houellebecq autour. A savoir, François, l’éternel personnage profondément attiré – comme d’autres le sont par les voyages, la lecture, le yoga… – par la médiocrité. Qui la convoite avec une détermination singulière. Car en 2014 à Paris, personne n’obligeait un universitaire au salaire décent de se nourrir de plats cuisinés chez Géant Casino, d’habiter Chinatown dans un F2 pourri, d’être terrorisé par les lettres de la mutuelle et des problèmes de plomberie, d’aller dans des restaurants sinistres et de regarder autant la télévision. Tout cela me semblait bien démodé, à Paris, ville envahie par des bobos épicuriens, écologiques, friqués, buveurs de rosé, jambes croisées sur une terrasse dorée rue du faubourg Saint-Denis au milieu des primeurs pakistanais et des tailleurs turcs. Il y avait peu de place dans cette atmosphère d’avant les événements tragiques pour le pessimisme existentiel et la tristesse glauque de François. Il était censé être le spécialiste mondial de Huysmans, mais au lieu de cela se révélait exégète de Télé 7 jours, citant des émissions dont je n’avais jamais entendu parler. Dans cette médiocrité érigée en mode de vie, dont il fallait déduire le caractère médiocre de la vie elle-même, pas le caractère insupportable, non, juste banalement médiocre, François le Français s’évadait non pas dans les magnifiques films des cinémas parisiens, les innombrables expositions, bars et restaurants, les infinis voyages et dépaysements possibles, les amitiés éventuelles, non pas, en somme, dans la normalité bourgeoise aux accents hédonistes, mais dans l’alcool (il était capable de siffler une bouteille entière de rhum) et le sexe, avec des putes certes mais aussi, comme par miracle, un miracle qui avait perdu en réalisme depuis le temps, une fille providentielle de vingt-deux piges, aux fesses fermes et au goût prononcé pour le léchage de couilles. Et puis ce type commentait tout, comme un alien venant de débarquer sur terre : les sushis, le TGV, les plats cuisinés, les automobiles… Que ce François existe ne me choquait pas, que Houellebecq en fasse un archétype du Français moyen, et a fortiori du Parisien moyen, je n’y croyais pas une seconde. Sociologiquement, cela ne tenait pas debout. Quelques semaines plus tard, Emmanuel Todd publiait un livre intitulé Qui est Charlie ? et y dressait le portrait-robot de ce Français cultivé moyen menacé par l’islam (Charlie donc) ; il n’avait rien de François.

Dans ce contexte, la France de Soumission sombrait dans l’islamisme ; elle ne sombrait pas tout à fait d’ailleurs, elle était en quelque sorte séduite, entraînée. Houellebecq évoquait moins la menace terroriste – son islamiste était un énarque doucereux et faux-cul, passionné d’universités qu’il entreprend d’islamiser – que celle des pétrodollars en passe d’acheter le pays à l’image du Qatar achetant le PSG. La fin était assez belle, avec ces longs dialogues entre François et un recteur d’université arriviste converti à l’islam, polygame et pédophile, dans un hôtel particulier donnant sur les arènes de Lutèce à l’heure du crépuscule. C’était alors assez brillant, comme savait l’être l’auteur des Particules élémentaires. Mais malgré ces morceaux de bravoure, le tout m’avait donné un sentiment de torché, de « coup » marketing orchestré avec des éditeurs malins.

Les critiques avaient été globalement négatives. Le Monde avait parlé de « nausée » et de dégoût – cela me semblait exagéré –, Christine Angot s’était personnellement sentie humiliée, je n’avais pas spécialement cherché à savoir pourquoi, étant rétif à sa posture et son expression faciale de perpétuelle indignation. Emmanuel Carrère, dont je lisais à l’époque l’interminable mais savoureux Le Royaume, avait trouvé Soumission « sublime », dans un empressement laudatif que je trouvai quelque peu suspect connaissant l’égocentrisme jaloux dont lui-même se revendiquait. J’émis l’hypothèse qu’ayant lu le livre et ayant noté, il fallait le reconnaître, sa faiblesse, il était si heureux de la supériorité de sa propre tartine que la meilleure réponse qu’il pouvait faire, la plus inoffensive en somme, celle qui ferait parler de lui sans rien changer à la médiocrité de Soumission, celle au fond qui écarterait tout soupçon de jalousie, était de l’encenser. Je me rappelle vaguement avoir relevé l’opposition de caractères de ces deux auteurs, une opposition qui faisait écho aux multiples portraits antinomiques du Royaume, en particulier ceux de Paul et Luc. Ce n’est pas tant l’opposition de ces deux écrivains en particulier qui m’intéressait mais le spectre qu’elle définissait des postures possibles face, comme disait joliment Carrère, au « métier de vivre » : le célibat, le dégoût permanent, la misanthropie, le cynisme d’une part ; l’amitié, l’amour, le goût des choses terrestres, de l’art, des voyages, des putains de plaisirs de la vie, de l’autre. Même quand Carrère s’adonnait à la masturbation compulsive en matant des vidéos pornos amateurs sur YouTube, son expérience n’avait rien de douteux, rien de glauque, rien de sordide, au contraire, il tombait presque amoureux de l’inconnue qui se touchait et partageait son expérience avec sa femme dans de longs emails à la gloire des extases solitaires. Houellebecq lui, en tant que spécimen humain, en supposant qu’il se dépeignît à travers ses personnages, était un improbable descendant de Sénèque – un très beau chapitre sur ce dernier dans la Carrère m’inspira ce rapprochement inattendu –, un descendant tordu certes, perverti, mais un descendant quand même, quand il adoptait face aux événements de la vie une humeur égale, pas celle modérée du philosophe romain, une humeur vaguement nauséeuse, mais une humeur égale, également nauséeuse. Carrère souffrit pendant des années de dépression, de mal de vivre. Houellebecq, lui, était perpétuellement et modérément dégoûté. Un dégoût flegmatique et marmonnant. Fuyant le désir et sa souffrance. Prenons un exemple. Dans Soumission, François aimait une certaine Myriam, étudiante spécialement conçue pour lui procurer du plaisir sans esprit de retour – si ce n’est des sushis gardés au frigo toute la journée. Elle émigrait en Israël, elle lui manquait, il l’appela deux trois fois mais connut une telle souffrance après l’appel qu’il décida en bon stoïcien de tout simplement l’oublier.

Au moment de la sortie du livre, la France était dans un état de dépression collective. Les commentateurs ne s’accordaient pas tout à fait sur le terme qui décrirait le mieux cette dépression, était-ce psychose, ou névrose, ou délire de la décadence, on ne savait pas très bien. Les journaux faisaient leurs gros titres sur l’apocalypse ; on prévoyait le déclin, la mort, le suicide de la France ; il y avait comme ça tout un registre morbide pour dépeindre le pays. La crise économique sévissait depuis des années, pour certains depuis toujours. L’islam faisait peur. La mondialisation faisait regretter un mythique « bon vieux temps » rural, protecteur, à la douceur régressive. A la tête de l’état, les Français se retrouvaient avec un parfait loser, sorti d’une BD de Jean-Claude Tergal, un type qui ne pouvait sortir de son château sans que des trombes de pluie ne s’abattent sur lui, qui ne pouvait faire une annonce politique sans qu’elle ne soit suivie de critiques et de quolibets, les plus virulents venant de son propre camp, dont la femme, une Cruella au brushing improbable, avait narré à la terre entière les déboires d’homme moyen, un peu veule, un peu goujat. Ce qui étonnait encore plus les Français, c’était que leur président prît tout cela avec un certain plaisir, comme s’il y goûtait, investi d’une mission sacrificielle. Un certain Éric Zemmour, qui sera appelé à jouer un rôle important par la suite, avait profité de cette ambiance plombée pour présenter une adresse apocalyptique à la nation morfondue, sous la forme d’un pavé de six cents pages où il regrettait tout ce qui lui semblait être la vraie France, une France pétainiste, colonialiste, esclavagiste, raciste, xénophobe, sexiste, homophobe, autoritariste, bref, la France d’avant.

Après la grande manifestation du dimanche, après des analyses a postériori des événements du 7 janvier, après quelques hors-séries « les événements qui changèrent la France », après des lois de rigueur consécutives à un événement traumatique, les choses rentrèrent progressivement dans l’ordre, de nouveaux événements, des trahisons, des coucheries, des affaires, des crashs d’avions, des catastrophes naturelles, atténuèrent le souvenir de Charlie. La BCE se résolut à faire tourner à plein régime la planche à billets noyant l’Europe sous des centaines de milliards d’euros, suivant ce qu’on appelait le quantitative easing (QE). Tout allait donc plutôt bien jusqu’à ce fameux 14 juillet, un des jours les plus noirs de l’histoire de l’humanité.

Ma famille était à Beyrouth pour les vacances scolaires et comme chaque année j’étais à Avignon pour le festival. J’assistais à une pièce dans la cour d’honneur du Palais des Papes, je ne me souviens plus très bien, quelque chose de sombre, de taiseux, entre le mime, la danse et une installation d’art moderne, en hongrois surtitré japonais (c’était voulu : sentiment d’impénétrabilité, pouvoir communicationnel des langues au-delà de leur stricte compréhension, accent mis sur les sonorités, etc.). Il faisait un froid polaire. Emmitouflé dans trois plaids, je m’endormais par moments en attendant qu’une musique stridente ne me réveille en sursaut comme au milieu d’un cauchemar. J’aimais ces expériences extrêmes – la pièce durait six ou sept heures de mémoire –, elles permettaient de s’évader de soi et du réel uniforme et prévisible, de tester les limites de l’art jusqu’à l’épuisement physique.

Vers vingt-trois heures, un phénomène étrange commença à se produire, une certaine agitation commença à se ressentir, des murmures, des exclamations étouffées par la distance et le vent, commencèrent à s’élever des travées. Dans le noir, des smartphones s’allumèrent les uns après les autres, comme des fenêtres sur un pan de mur plongé dans les ténèbres. Bientôt des spectateurs quittèrent leurs places, les bruits métalliques de leurs pas se réverbéraient, créaient des échos aux sources multiples. Au milieu d’une chorégraphie lancinante, les acteurs se retournèrent vers l’assistance, ils ne s’attendaient sans doute pas à une telle réaction après des représentations qui s’étaient bien passées. J’observais tout cela engourdi, ankylosé par le froid. Je n’avais même pas la force d’atteindre la poche de mon jeans pour me saisir de mon iPhone. Je me demandais même si cela ne faisait pas partie du spectacle, si les spectateurs n’étaient pas de mèche, si le metteur en scène n’essayait pas de brouiller les frontières entre la scène et la vie. Or non. La panique était sincère. Je me levai enfin. On courait sur les échafaudages. Cela faisait des ombres géantes, une polyphonie métallique angoissante ; c’était assez beau.

La foule s’était assemblée devant le Palais des Papes. Certains criaient, d’autres se tenaient la tête entre les mains, tous étaient sur leurs téléphones, pianotant des textos, appelant des proches. C’est avec appréhension que je sortis mon iPhone, l’allumai, considérai une photo de famille sur l’écran d’accueil, au bord de la mer ionienne en Grèce, dans un moment de bonheur pour lequel j’éprouvais déjà, curieusement, de la nostalgie, comme si j’avais le pressentiment que nous entrions dans des temps sombres et que cet instant éternisé par l’iPhone ne serait désormais qu’un douloureux souvenir. Je tapai lemonde.fr, la roue de l’iPhone commença à tourner indéfiniment, le gros titre apparut enfin.

Je courus avec la foule avenue de la République dans un décor de désolation ; nous étions hagards, au milieu d’acteurs dont le déguisement bancal accentuait la tristesse. Je rejoignis mon hôtel du cloître Saint-Louis. Un groupe de clients étaient rassemblés autour de la télévision. Un journaliste effondré, haletant, égrenait les « données » dont il disposait, des centaines de morts, la Tour Eiffel couchée sur la pelouse du Champ de Mars – plan aérien – des incendies, des hordes ensanglantées dans les rues. Pas encore de revendication – elle ne tardera pas à arriver. Le spectacle cauchemardesque avait la terrifiante photogénie des attentats. Je n’avais rien éprouvé de tel depuis le 11 septembre 2001, sauf que là c’était à cent mètres de chez moi, sauf que là c’était la putain de Tour Eiffel. Le talent du réel dans le registre de l’horreur était décidément indépassable.

Ma femme m’appela du Liban. Elle me supplia de prendre le premier vol pour Beyrouth, Paris n’était plus sûr. Pendant ce temps, des camions de pompiers lançaient des jets d’eau sur la Tour Eiffel couchée pour maîtriser les incendies. Tout autour du parc, le déploiement des forces armées était spectaculaire. Le bilan se précisa au long de de la nuit, il y avait au moins huit cents morts et des milliers de blessés, beaucoup dans un état grave. Les hôpitaux de Paris étaient débordés – reportages dans les salles d’urgence, brancards transportant des corps ensanglantés, cris, sanglots. C’était la Syrie, l’Irak, le Nigéria, l’Afghanistan, Gaza, ces géographies où nul n’était jamais allé, qui nous semblaient théoriques, qu’on assimilait à de pures images de télévision. La revendication tomba vers quatre heures du matin, juste après la première prière de l’aube. Dans une vidéo sensationnaliste, genre bande-annonce de film américain, Daech se félicitait du résultat, rendait hommage aux dizaines de musulmans français qui avaient rendu possible la vengeance du prophète en transformant la fête nationale en tuerie, la célébration festive par la plus grande tragédie de l’histoire du pays. Plus tard, nous apprîmes que des centaines de bombes avaient été dissimulées dans les équipements du concert et les feux d’artifices. Sous la Tour Eiffel, on découvrit un gigantesque cratère fumant. Il y avait aussi, parmi les fêtards, éparpillés dans la foule, des dizaines de kamikazes qui venaient de Syrie. On ne retrouva d’eux que des bouts de chair éparpillés dans le quartier. Le jour se levait doucement sur la cour intérieure du cloître Saint-Louis et, pendant un instant, je ne pus m’empêcher de trouver la lumière belle, elle était belle comme si de rien n’était, comme si la vie reprenait son cours.

J’errais dans les rues d’Avignon. Ils interrompirent le festival. Les artistes de tous pays se réunissaient dans les théâtres, les cloîtres, les gymnases pour parler de la tragédie et se recueillir. Comme au temps du 11 septembre, les photos de victimes circulerèrent, mais nous étions à l’âge des média sociaux, la circulation était immédiate, des photos d’enfants, de jeunes filles trop maquillées, de couples le jour de leur mariage, des selfies devant la Tour Eiffel.

Hollande était aux abonnés absents. C’est Valls, son premier ministre, qui prenait la parole dans les média, la mine défaite, les yeux rouges, les cernes profonds, arrivant à peine à parler. Lemonde.fr finit par révéler que Hollande était victime d’un « burnout », ou plutôt, corrigea un expert psychiatre, d’un « breakdown ». Il restait cloîtré dans son bureau, sonné. L’accumulation des événements calamiteux depuis son accession au pouvoir, et ce séisme final, avaient eu raison de sa détermination, de son éternel sourire béat et flottant. J’éprouvais une vague empathie à son égard. Quelques heures plus tard il présenta sa démission et un certain Gérard Larcher à la mine paradoxalement bonhomme, à l’embonpoint peu compatible avec les événements devint président comme le prévoyait la constitution. Il y avait là quelque chose d’involontairement comique. Comme si, dans un film de Michael Bay, le rôle du président, du chef de guerre dans des circonstances tragiques, disons après que Godzilla a détruit Manhattan et qu’une communauté de survivants a décidé de reconstruire le pays sur une île déserte, incombait à Michel Galabru.

Je rentrai à Paris quelques jours plus tard. Je me saisis d’un Vélib à la Gare de Lyon. Il faisait beau, la journée était splendide, comme étrangère aux événements dont elle avait été témoin. Une fille pédalait devant moi, je contemplais ses mollets bronzés, les pulsations régulières de ses muscles, leur turgescence et leur relâchement alternés : c’était de toute beauté. J’empruntai les quais au niveau du jardin des plantes et ne remarquai rien de suspect. Il y avait sans doute moins de monde que d’habitude, mais sinon rien. Ai-je ressenti un léger dérèglement de la réalité, un je-ne-sais-quoi de différent ? Je ne le crois pas. Au niveau du pont de l’Alma, un frisson parcourut mon dos. Les larmes me montèrent aux yeux. Son absence. Depuis cet endroit précis où des dizaines de millions de photos avaient été prises de la Tour Eiffel sur fond de toutes les variations chromatiques du ciel, tout ce qu’on voyait désormais c’était une grue sur le chantier de la cathédrale russe orthodoxe en construction. Un groupe de touristes et de Parisiens prenaient des photos et des selfies du vide. Des photos de l’absence. Depuis notre arrivée à Paris en 2005, la Tour Eiffel nous avait accompagnés dans tous nos appartements, dans une fenêtre, un angle de vue insolite, un miroir. Elle veillait sur nous. Elle avait quelque chose de rassurant. Tant qu’elle était là, nous avions l’impression d’être en sécurité.

Je retrouvai dans ses œuvres complètes la belle description de Roland Barthes : « Regard, objet, symbole, la Tour est tout ce que l’homme met en elle, et ce tout est infini. Spectacle regardé et regardant, édifice inutile et irremplaçable, monde familier et symbole héroïque, témoin d’un siècle et monument toujours neuf, objet inimitable et sans cesse reproduit, elle est le signe pur, ouvert à tous les temps, à toutes les images et à tous les sens, la métaphore sans freins ; à travers la Tour, les hommes exercent cette grande fonction de l’imaginaire, qui est leur liberté, puisque aucune histoire, si sombre soit-elle, n’a pu la leur enlever. »

Cette fois, on la leur enlevait.

Le quartier était quadrillé par l’armée. Je dus produire ma carte d’identité pour prouver que j’habitais là et rejoindre mon domicile. Les vitres avaient volé en éclat. Les cendres et des bouts de chair recouvraient les meubles. Je me rappelai Beyrouth, notre enfance, les fameuses fenêtres sans vitres que l’on colmatait avec du film plastique.

Monsieur Larcher était chargé d’organiser des élections à la mi-septembre. Valls, Sarkozy et Marine Le Pen étaient les principaux candidats en plus des hurluberlus de service, dont un certain Emmanuel Macron, ministre de Hollande. La tonalité était extrêmement sécuritaire, martiale. Les mâchoires étaient très carrées comme l’exigeaient les événements. Marine Le Pen alla le plus loin dans la veine guerrière. Après des années de dédiabolisation, elle pouvait se permettre de durcir son discours sans craindre un rejet de l’électorat « modéré », et contrairement aux deux autres elle se sentait à l’aise dans l’outrance, elle ne s’imposait pas de limites. Sa ligne directrice était qu’il « fallait mettre un terme définitif à l’angélisme, la bien-pensance, le politiquement correct, la rhétorique pseudo-humanitaire, l’antiracisme de salon, à tous ces maux hérités de soixante-huit qui avaient conduit la France à sa perte, qui avaient conduit à ça (la Tour Eiffel couchée). Il fallait appeler un chat un chat. Il n’y avait pas de différence entre islam et islamisme, entre musulman et terroriste, entre modéré et extrémiste. L’islam était guerrier, était meurtrier, était vengeur, était sanguinaire, c’était écrit dans le Coran, il suffisait de lire. » Valls et dans une moindre mesure Sarkozy faisaient des distingos subtils entre différentes formes d’islam plus ou moins compatibles avec la république, elle non. L’islam, pas l’islamisme, l’islam, était incompatible avec la république, avec la France, que nous fallait-il de plus pour l’admettre une bonne fois pour toutes et agir, et créer, c’était sa proposition phare, celle qui la fera gagner, comme il y en a toujours une, le ministère de l’identité nationale pour Sarkozy en 2007, les 75% d’impôts pour Hollande en 2012, et créer, donc, un « statut spécial des musulmans de France ». Dès lors que l’islam et donc les musulmans n’étaient pas compatibles avec la république, il fallait les ranger dans une catégorie distincte, dotée de droits et devoirs différents, dégradés, afin d’assurer la sécurité de ceux qu’elle appelait les « vrais Français ». Malgré son discours musclé, Valls avait du mal à contrecarrer ces propositions et à établir un délicat équilibre entre une certaines honnêteté intellectuelle et la nécessité de ne pas paraître « angélique » après le choc traumatique que la nation venait de subir. Il ne passa pas le premier tour.

Le Pen explosa Sarkozy lors du débat entre les deux tours. Elle l’interrompait sans cesse, raillait ses propositions en affichant un sourire carnassier ou éclatait ouvertement d’un rire méchant. Il y a dans chaque débat une phrase qui fait mouche, qui fait la différence, le « monopole du cœur », le « président du passif », le long monologue de Hollande « moi président ». Marine Le Pen regarda Sarkozy dans les yeux, d’un air grave, et remarqua : « mon cher Monsieur, ces circonstances requièrent un chef de guerre, pas un imprésario de show-business ». Elle faisait référence à la femme du président, la chanteuse Carla Bruni. Ce n’était pas tout. Sarkozy se tortillait tellement qu’il fut saisi d’une crampe au cou. En le voyant ainsi, figé dans un de ces fameux tics que les humoristes aimaient à singer, Le Pen éclata d’un rire sardonique en serrant les dents. Elle riait aux larmes en pointant l’ancien président du doigt et imitant sa contorsion de demeuré. Il était cuit. Elle fut élue avec 70% des suffrages. En voyant sa photo s’afficher sur l’écran de télévision à 20 heures, en découvrant « La Présidente » le lendemain sur la une des journaux, je savais que le pays allait entrer dans une des périodes les plus sombres de son histoire. Je contactai le consulat du Canada pour entamer une procédure d’émigration.

Aussitôt après son investiture, Le Pen prit un certain nombre de mesures qu’on appelle dans ces circonstances « symboliques », de nature à donner le ton : rétablissement de la peine de mort, abrogation du mariage pour tous, service militaire, sortie de l’Euro et de l’espace Schengen, loi contre l’antiracisme (toute remarque antiraciste devint passible de deux à cinq ans de prison selon son niveau de bien-pensance), rétablissement des frontières et des douanes, menus des cantines scolaires exclusivement à base de porc. Plus anecdotiquement, mais tout aussi symboliquement, la place « Saint-Germain des Prés », consubstantielle à une bien-pensance honnie, fut rebaptisé « Place de l’OAS ». Elle transforma un musée de l’immigration qui avait été inauguré par Hollande en un musée du colonialisme et de l’esclavagisme vantant les « entreprises civilisatrices » de la France. L’art contemporain – « comptant pour rien » persiflait à tout va un secrétaire d’état fier de sa contrepèterie – fut banni, le Centre Beaubourg reconverti en Musée National des Arts Populaires, du Folklore et du Terroir. La censure fut endurcie. Tous ceux qui, un jour ou l’autre, s’étaient payé la tête d’un Le Pen furent écartés des media, calomniés, poursuivis en justice suite à des contrôles fiscaux opportuns. Madame Le Pen prenait soudain des accents dynastiques à la Kennedy, s’était réconciliée avec son père auquel une chaîne de télévision fut consacrée où il confabulait à longueur de journée, racontant sa vie et raillant avec son humour feutré Arabes, Juifs, « tapettes et pédérastes ».

Éric Zemmour fut nommé conseiller spécial et occupa le bureau tant convoité jouxtant celui de la présidente. Il écrivait ses discours et était en charge de l’idéologie. Sa haine « du musulman » se manifestait dans de longues « causeries » quasi-hystériques. Ainsi que le prophétisait Houellebecq dans son livre, relevant en cela une convergence de vue entre les mouvements identitaires et les islamistes, le statut de la femme fut « redéfini ». Bien que Marine Le Pen fût une femme, celle-ci ne pouvait désormais exercer qu’un nombre limité de métiers compatibles avec sa « sensiblerie ». Sa place, disait Zemmour, était à la maison, aux fourneaux, où elle devait concocter de bons petits plats bien de chez nous – il disait cela en minaudant –, « comme avant soixante-huit ». L’homosexualité fut reclassée dans les maladies mentales. M. Zemmour prit notamment plaisir à parodier le célèbre discours de M. Badinter du 4 août 1981 :

L’original : « l’Assemblée sait quel type de société, toujours marquée par l’arbitraire, l’intolérance, le fanatisme ou le racisme, a constamment pratiqué la chasse à l’homosexualité. Cette discrimination et cette répression sont incompatibles avec les principes d’un grand pays de liberté comme le nôtre. Il n’est que temps de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels, comme à tous ses autres citoyens dans tant d’autres domaines. La discrimination, la flétrissure qu’implique à leur égard l’existence d’une infraction particulière d’homosexualité les atteint – nous atteint tous – à travers une loi qui exprime l’idéologie, la pesanteur d’une époque odieuse de notre histoire ».

La version revue : « l’Assemblée sait quel type de société, toujours marquée par le laxisme, la bien-pensance, le fanatisme antiraciste ou l’homophilie, a constamment pratiqué la chasse à l’hétérosexualité. Ce terrorisme intellectuel, ce culte des minorités influentes et déviantes sont incompatibles avec les principes d’un grand pays de civilisation et de tradition comme le nôtre. Il n’est que temps de prendre conscience de tout ce dont la France a souffert à cause des homosexuels, comme des Arabes et des musulmans. La discrimination à leur égard est un devoir pour vaincre la pesanteur d’une époque suicidaire de notre histoire ».

Rares furent les voix s’élevant contre ces mesures qui en quelques mois ramenèrent la France cinquante ou cent ans en arrière. M. Philippot, considéré de gauche et dangereux, fut écarté. Il fonda un parti d’opposition qui demeura marginal. Jacques Attali tenta d’investir les média pour, en oracle catastrophé, s’insurger contre des mesures qui allaient selon lui transformer le pays en une nouvelle Corée du Nord, mais personne ne l’écouta et quand bien même on l’écouta on eut un peu de mal à suivre. Une grande partie de l’intelligentsia parisienne se rallia à la cause lepéniste. Il fallait bien vivre. Une abondante littérature prévenait déjà des dangers de l’islam avant le 14 juillet, mais là, plusieurs livres sortaient chaque semaine qui, sous différents angles, réglaient ses comptes à cette religion. Chose étonnante, Alain Finkielkraut, traditionnellement pourfendeur de l’islam, de l’antiracisme et des mélanges ethniques, s’y refusa. Un moment pressenti pour devenir sélectionneur de l’équipe de football pour en expulser les « éléments de couleur noire » et les « arabo-musulmans », il finit par décliner la proposition. Le Pen ne manqua pas – on ne l’apprit que plus tard – de contacter Houellebecq dont elle voulait mettre « les talents de visionnaire » au service de la Nation. Mais celui-ci l’invita, avec je suppose un regard éteint, à « aller se faire foutre ». On raconta que lors d’un déjeuner auquel elle l’avait convié à l’Elysée et où il descendit deux bouteilles de Romanée-Conti et une de Bas-Armagnac, il lui promit d’accepter un poste de conseiller spécial en charge des prophéties si elle lui prodiguait une fellation, ce qu’elle refusa. Il quitta le pays et s’installa en Irlande au bord d’une autoroute.

La mention « Musulman » fut ajoutée à la carte d’identité ou aux titres de séjour (avec une sous-mention Sunnite, Chiite), un visa d’entrée et de sortie du territoire fut exigé pour encadrer les mouvements des musulmans, les femmes devaient être voilées en permanence, les hommes furent contraints de porter une barbe en collier. Au cœur des mesures, il y avait l’institutionnalisation des ghettos, une centaine dans toute la France, des cités décrépites aux noms ironiquement poétiques. Tous les musulmans (sauf ceux mariés à des Français pour lesquels un statut intermédiaire fut créé) devaient désormais résider dans un ghetto, y rester pour la majorité qui s’y trouvait déjà, s’y installer pour les autres. Les Roms devaient les y rejoindre. Encadrés par la police et l’armée, il y eut comme en Syrie, en Irak, des mouvements massifs de population. Quelques voix s’élevèrent contre ces exodes forcés, mais elles étaient inaudibles, le souvenir de l’attentat du 14 juillet était trop vivace.

Dans le même temps, trois programmes de lutte contre l’islam furent créés : un mouvement de laïcisation forcée pour les musulmans dits « à potentiel laïc » avec une « cure de désintoxication cultuelle », un régime alimentaire exclusivement porcin, des sessions de lavage de cerveau, notamment une inspirée du film Orange mécanique au cours de laquelle le musulman devait subir les yeux ouverts des heures de blasphème de sa religion ; un mouvement dit de REB (« retour au bled ») ; et la création en Picardie d’un camp de détention sur le modèle de Guantanamo. Les éléments les plus « problématiques » de la communauté musulmane étaient envoyés dans ce camp pour des périodes indéfinies. La sortie de l’Euro avait permis le vote d’un Patriot Act qui donnait des pouvoirs exceptionnels à la police antimusulmane. Des anciens du CIA mis en cause pour des pratiques de torture servirent de consultants.

L’extrême-droite ayant pris le pouvoir, un nouvel extrême apparut, l’extrême-extrême-droite (l’EED). Cette mouvance groupusculaire, parfois souterraine, accusait Le Pen d’être une « chochotte », une « tiédasse », une « timorée ». Elle prétendait que la présidente « n’avait pas de couilles ». On n’avait plus très envie de sortir le soir, à Paris, à dire vrai. On pouvait y croiser des gangs sortis « tabasser du bougnoule », en balancer dans la Seine comme « à la grande époque » de la guerre d’Algérie. Malgré les condamnations de rigueur, Le Pen tolérait ces mouvements pour apaiser la droite de son parti.

En septembre 2016, dans sa conférence de presse de rentrée, Marine le Pen fit une annonce fracassante. Les mouvements de populations étant arrivés à leur terme, les musulmans de France étant désormais dans l’un des cent ghettos que comptait le pays, on allait entourer les ghettos de murs, « les meilleures clôtures faisant les meilleurs voisins ». Un silence gêné s’installa dans la salle. Un ou deux journalistes tentèrent une question, affichèrent une hésitante indignation mais Le Pen eut vite fait de les « recadrer » en provoquant le rire de l’assemblée, séduite par son dynamisme, sa « pêche » et son nouveau look vestimentaire. Dans chaque ghetto, l’imam serait l’interlocuteur de l’Etat Français et au niveau national une UGMF serait créée (Union Générale des Musulmans de France), regroupant des musulmans modérés, laïcisés et mangeant du porc. Les habitants des ghettos n’auraient le droit de travailler que dans les ghettos, d’aller à l’école que dans les ghettos. Pour la plupart, avait noté Le Pen pour « relativiser », cela ne changeait en rien leur situation, ils y étaient déjà dans les ghettos, ils n’avaient pas les moyens d’obtenir un emploi hors d’eux. Au contraire, cela mettrait un cadre légal à leur statut, leur permettrait de vivre comme ils l’entendaient, de s’entretuer s’ils le souhaitaient (rires), tout en assurant la sécurité des Français. L’armée serait postée aux abords des ghettos et des checkpoints contrôleraient les entrées et sorties. Elle annonça également que les prisons seraient vidées des musulmans qu’on enverrait dans ces ghettos pour éviter que l’islam ne contamine la société à partir de l’univers carcéral.

Il y eut quelques manifestations à Paris. Des femmes non musulmanes sortirent voilées pour protester contre la ghettoïsation. On cria au scandale et les mit en prison, c’était une offense à la mémoire des 1237 victimes des attentats de juillet 2015. Le Champ de Mars avait été transformé en mémorial. On avait gardé la Tour Eiffel couchée, pour que la barbarie ne fût jamais oubliée. On disposa au-dessus d’elle une plate-forme en verre à partir de laquelle les touristes pouvaient prendre des selfies avec de longues cannes prévues à cet effet.

Un matin de janvier 2017, d’un taxi qui m’emmenait à Roissy, je vis émerger de la brume un paysage de grues clignotantes et des pans de mur en béton. Aulnay-sous-Bois me dit le chauffeur, jugeant que c’était « bien fait pour leur sale gueule ». Cela faisait cinq ans que ce chauffeur disait qu’on allait droit dans le mur, que la France était trop laxiste, personne ne l’a écouté, voilà le résultat.

La situation économique qui allait déjà mal suite à la sortie de l’Euro, avec un Franc largement dévalué, se dégrada avec ces nouvelles lois. Du jour au lendemain, le pays se sépara de tout un pan invisible de son économie. Pendant des semaines les poubelles ne furent plus collectées – je me rappelle les Champs Elysées bordées par des montagnes de détritus –, le bâtiment connut une décroissance à deux chiffres en l’absence d’ouvriers, de nombreux restaurants durent fermer, les bus roulaient de moins en moins, la ville devint insalubre. On découvrit que c’était surtout des musulmans qui la nettoyaient au point qu’un humoriste en vue nota : « on est bien contents de ne plus les avoir mais faut reconnaître qu’ils nettoyaient bien notre merde ». On prévoyait une croissance de moins 6% sur l’année. C’était le prix à payer pour la souveraineté, pour la France, pour les Français. Les puissances occidentales protestèrent timidement contre les mesures, notant qu’on pourrait éventuellement être amené à croire qu’elles pouvaient s’apparenter à une certaine forme de discrimination, mais elles comprenaient que la France dût avant tout assurer la sécurité de ses citoyens. Les pays du Golfe suspendirent leurs contrats, le Qatar se désinvestit d’un certain nombre de sociétés qui firent alors faillite. Mais aussi paradoxal que cela pût paraître, Madame Le Pen entreprit un voyage en Arabie Saoudite où elle fut bien accueillie et s’assura du maintien de plusieurs contrats. Elle revient triomphante, descendit de l’avion les bras grands ouverts – elle les ouvrait de plus en plus, un peu en toutes circonstances – et rendit hommage au régime saoudien, à sa sagesse et sa « hauteur de vue ». L’Arabie était particulièrement séduite par les théories antiféministes et homophobes de M. Zemmour. Les deux pays étaient par ailleurs membres de la ligue internationale de la défense de la peine de mort ou de l’AMLCAPD, l’Agence Mondiale pour la Lutte Contre l’Antiracisme et pour la Promotion des Discriminations.

L’année suivante fut sanglante. En mai, plusieurs ghettos se soulevèrent dans ce qu’on appela « la révolte de mai », exigeant la destruction des murs et l’abrogation des lois antimusulmanes. Les révoltés saccageaient ce qui restait du mobilier urbain pour en faire des armes, recyclaient celles des mafias de la drogue. Des tunnels souterrains furent construits où des armes étaient acheminées par des groupuscules d’extrême-gauche et des contrebandiers. Les révoltes furent réprimées dans le sang. Les hélicoptères de l’armée et les missiles air sol firent des milliers de victimes dans ces territoires denses. On affama la population en durcissant les entrées et sorties et imposant divers embargos. La communauté internationale, le conseil de sécurité des Nations Unies, jugèrent la riposte « disproportionnée » mais reconnurent à la France le droit d’assurer sa sécurité. En octobre de la même année, une nouvelle révolte fut réprimée dans le sang à Marseille, faisant plus de vingt mille morts.

Devant les difficultés économiques du pays, Le Pen décréta une loi obligeant les chômeurs à accepter n’importe quel emploi, même ceux qui étaient occupés par des musulmans sans droits. Elle réduisit le chômage en quelques mois, l’interdiction de travailler des femmes (la fameuse loi Zemmour) y contribuant. Un pourcentage important des chômeurs devait par ailleurs intégrer l’armée pour assurer la sécurité des ghettos, les populations s’y radicalisant et les révoltes s’y succédant, réprimées dans le sang, conduisant à plus de radicalisation dans un cercle vicieux tristement classique. Le service militaire fut étendu à trois ans.

Les voix contestatrices commencèrent à se multiplier, des mouvements de résistance à s’organiser. Mais ils restaient fragmentés et sans leadership, presque clandestins. Ils affirmaient que ce n’était pas cela la France, la France des droits de l’homme, de l’égalité, de la fraternité. M. Zemmour était chargé des éléments de langage contre ces mouvements « factieux », il brandissait le spectre de « l’angélisme », mettait en garde contre tout antiracisme et rappelait nerveusement les lois le punissant. Alain Badiou publia un essai intitulé Le Règne de l’abject dans lequel il soutenait que, prétextant de la menace terroriste, la France sombrait dans un régime « de l’abjection », centré sur le culte de l’égoïsme, de la haine de l’autre, de la protection sécuritaire du moi. On lui retourna son argument, l’accusant d’être abject en rappelant son passé maoïste. Patrick Modiano publia un roman sur une petite musulmane anonyme qu’il avait entraperçue dans un train au moment des mouvements forcés de population. Il fut accueilli froidement mais comme il avait reçu le Prix Nobel, on toléra son « étrange sortie ». Zemmour affirma qu’il n’avait que faire des divagations d’un écrivain « bègue et gâteux ».

Malheureusement pour lui, quelque temps après cette remarque, il ne fut plus en odeur de sainteté. Madame Le Pen forma une commission d’historiens chargés de « définir l’essence de la France ». Ils devaient redonner de l’importance à certains événements (les croisades, la monarchie absolue, l’esclavage, la colonisation, la collaboration, la guerre d’Algérie, la torture) au détriment d’autres (la révolution française, la Commune, l’engagement dreyfusard, le Front Populaire, Mai 68…). Après plusieurs mois de travaux, les historiens remirent leur rapport en grande pompe, sous le titre : « Ce qu’est la France ». Ils conclurent qu’elle était chrétienne, que la monarchie la définissait mieux que la révolution française et sa conception « abstraite » de la Nation, que c’étaient l’Empire et les colonies qui déterminaient qui nous étions et non l’immigration et l’assimilationnisme. Le maréchal Pétain fut réhabilité pour ses décisions « courageuses », on l’enterra à Verdun et on rebaptisa le métro Charles de Gaulle-Etoile, le métro Philippe Pétain-Etoile. L’antisémitisme fut dépénalisé. Le Pen père fut très ému de « pouvoir vivre cela avant sa mort ». Dans ces conditions, en tant qu’« israélite », M. Zemmour ne pouvait plus garder son poste d’idéologue en chef. Il s’exila au Danemark, « comme Céline avant lui », et obtint un poste dans le gouvernement fasciste qui y avait pris le pouvoir, en charge des « questions musulmanes ».

Pendant ce temps, nos formalités d’émigration au Canada entraient dans leur phase finale. Nous avions hâte de partir. Paris était d’une tristesse à mourir. La crise économique, le climat permanent de guerre, l’obsession antimusulmane, la régression culturelle, tout cela pesait. Et puis c’était long.

Nous quittâmes finalement le pays.

Paris. Une ville que nous avions aimée, où nos enfants avaient grandi. Dans le taxi qui nous emmenait à l’aéroport, sur l’autoroute où émergeaient par intervalles les monumentaux murs des ghettos tagués de caricatures blasphématoires – suite à un concours national qui avait été organisé un an auparavant dont le vainqueur représentait le prophète en train de se faire sodomisé par un porc –, survolés en permanence par des drones à basse altitude qui faisaient l’effet de vautours mécaniques, les images me revinrent de nos moments heureux, malheureux, de nos moments en famille, de choses bêtes, qui font le charme la vie, un pique-nique au Champ de Mars, une après-midi au Luxembourg, des virées en Vélib, des dîners entre copains, des sorties de théâtre dans la nuit printanière, la place de l’Odéon, des couchers de soleil sur les Berges de Seine – que Le Pen avait rouvertes à la circulation. Mais cette nostalgie passagère et régressive laissa vite place à un profond soulagement. A Montréal, il n’y avait pas d’étrangers, tout le monde était étranger, et personne n’y prêtait attention. Musulman ou pas, on s’en foutait. Pendant plusieurs semaines, avant que le cours normal de la vie ne reprenne le dessus, nous éprouvâmes le sentiment d’être au paradis. C’était le mois de juillet, Montréal était la plus belle ville au monde.

La popularité de Le Pen déclina. Comme l’avait justement prédit Houellebecq, Sarkozy quitta la scène politique, mais Valls reprit du poil de la bête selon l’expression consacrée. Après un court séjour en clinique en 2015, on n’entendit plus parler de Hollande. S’inspirant d’Obama sous Bush, Valls critiqua ouvertement la politique d’apartheid, le camp de Picardie où des cas de torture avaient été révélés, il osa l’appeler « une honte » pour la République. Il proposa de démanteler le camp et sans explicitement prévoir de détruire les murs, il appela de ses vœux un assouplissement des conditions d’entrée et de sortie des ghettos avant une normalisation progressive et une intégration des musulmans à la république « à l’horizon 2040 ». La proposition phare de Valls était une réintégration à l’Euro pour mettre fin à une crise endémique d’une gravité sans précédent, similaire à celle de la Grèce au début des années 2010.

Pressentant qu’elle n’allait pas être réélue, Le Pen durcit sa politique et lança un PRMB (plan de retour massif au bled). Des TGV emmenaient les musulmans à Marseille où des porte-avions les embarquaient vers des pays peu peuplés, entre autres le Soudan. Ce plan suscita un tollé. Même certains intellectuels sortirent de leur silence pour le dénoncer.

Houellebecq publia un roman sur l’hypothèse robotique dans un contexte d’essor de cette discipline qui provoquait un chômage de masse. Il prévoyait un monde gouverné par des robots bouddhistes et son héros était un ingénieur spécialiste d’intelligence artificielle et de réseaux neuronaux. Ce « héros » vivait dans une profonde misère sexuelle et morale, se nourrissait de plats cuisinés à la marque distributeur et, quand il ne regardait pas des émissions de téléréalité, développait un robot prodiguant des fellations dites intelligentes. Il programmait une fellation adaptative, où les mouvements de la langue artificielle étaient régis par des algorithmes autoapprenants qui s’accordaient à la montée de l’excitation détectée grâce à des capteurs sensoriels et olfactifs. La décision d’avaler ou non le sperme était dictée par des considérations psychologiques, selon le profil de ce qu’il appelait « le sujet ». Contrairement à Valérie ou à Myriam, le robot ne mourrait pas, ne partait pas, puisqu’il jouissait d’une garantie de dix ans renouvelable une fois, avec remplacement à l’identique et sauvegarde de l’historique des fellations dans le cloud. C’était en quelque sorte le couronnement d’une vie sexuelle. Encore une fois, Houellebecq « frappait fort ».

Valls fut élu président. Le nombre de musulmans avait considérablement baissé sous le règne de Le Pen. Lors du débat, elle avait montré un graphique dont elle était fière détaillant les raisons de cette baisse : peines de mort, PRMB, répressions des révoltes et plans de laïcisation. Dans les clips de sa campagne, elle mit en avant quelques-uns des laïcisés, dans une série intitulée : « Moi, avant, j’étais musulman. Mais ça c’était avant. » On y voyait tel ancien musulman s’ébrouant dans la boue avec un porc, tel autre se saoulant la gueule en compagnie de Français de souche le chambrant, ou telle musulmane ouvrant ses jambes devant un gynécologue salace rappelant Jean-Pierre Marielle dans Calmos de Bertrand Blier. Il y avait là une volonté humoristique manifeste visant à « dépassionner » le débat. Dans son discours de défaite, Madame Le Pen ouvrit très grand les bras, comme si elle voulait embrasser la terre entière et insista sur la nécessité de continuer son combat pour la liberté, la chrétienté et la sécurité.

Comme Obama en son temps, Valls ne tint pas ses promesses. Le camp de détention de Picardie fut maintenu, la sécurité des ghettos renforcée. Il avait peu de marge de manœuvre en réalité. A l’intérieur des ghettos, la situation pourrissait. Les populations vivaient en autarcie depuis des années, appauvries à l’extrême, radicalisées à l’extrême, au gré des embargos et des campagnes punitives, dans un état d’insécurité permanent, menacés par les criminels qu’on avait lâchés parmi eux. Cent poudrières menaçaient d’exploser à la figure du pays, Valls n’avait d’autre choix que d’en renforcer la sécurité. Il continua le plan de recrutement forcé dans l’armée pour satisfaire le besoin croissant d’hommes encerclant les ghettos. Devant la radicalisation, il était nécessaire de maintenir le camp de Picardie pour isoler les éléments les plus violents. Dans un discours mémorable, Valls compara la situation des ghettos à un cancer qu’il l’appela « le cancer français ».

A l’heure où j’écris ces lignes, dans le salon feutré de l’aéroport de Montréal, entre deux lapées de pur malt, la France est dans une impasse et risque d’y rester pendant des décennies. Mais, bonne nouvelle, on annonce enfin l’embarquement de mon vol. Il fera beau à San Francisco, dix-neuf degrés, grand soleil. A propos d’islam, ce sont justement cinq jeunes musulmans que je vais rencontrer dans la Vallée. Ils ont créé leur société après avoir quitté la France et elle est, comme disent les Américains, c’est intraduisible, awesome. Je suis invité à un dîner avec la communauté musulmane, des gens qui travaillent dans la technologie, l’art, internet, la robotique, des gens awesome. J’ai hâte. Cela fait toujours plaisir de revoir des Français.

Lectures de vacances

A l’approche des vacances, un des petits plaisirs de la vie est de réunir tous les livres qu’on s’est promis de lire pendant l’année et d’anticiper les plages de temps libres où l’on pourra enfin s’y plonger. Si je n’ai jamais réussi à lire sur une plage, j’ai eu la chance cette année de me retrouver sur de beaux balcons avec vue sur la mer ou dans un jardin méditerranéen, aride et odoriférant, sous l’ombre protectrice d’un olivier centenaire dont les feuilles, dansant au vent de l’après-midi, faisaient des points de soleil mouvants tout autour.

 

Découverte de Raymond Carver

 

Je ne connaissais de l’écrivain américain que le film Short Cuts de Robert Altman. L’histoire du petit garçon renversé par une voiture – et du pâtissier qui avait préparé son gâteau d’anniversaire –  m’avait marqué. J’ai lu Les Vitamines du bonheur et découvert un immense écrivain, bien qu’il ne fût « que » nouvelliste, qu’il n’ait jamais épousé la forme plus ample du roman, que sa vie n’ait rien de romantique – contrairement à Zweig par exemple, autre lecture de cet été. Longtemps alcoolique, il accumulé les petits boulots avant une reconnaissance tardive et une mort prématurée. Ce qui impressionne avant tout chez Carver, c’est la maîtrise absolue de la forme de la nouvelle, son art de la concision, son aptitude à faire vivre des personnages, à aller à l’essentiel – l’essentiel prenant souvent la forme de détails a priori superflus – en quelques pages. C’est ensuite le style qui marque, simple, familier, d’un laconisme sec, mais néanmoins élégant, musical et spirituel. Beaucoup des écrivains d’aujourd’hui – Bret Easton Ellis et compagnie, Houellebecq et Djian en France – écrivent en réalité comme Carver et la structure même de leurs romans emprunte à la nouvelle telle qu’il l’a maîtrisée même s’ils aspirent à une cohérence d’ensemble explicite, du reste souvent artificielle, alors qu’elle n’est qu’implicite chez Carver. Rien n’est plus loin du roman, de notre idée classique du roman, qu’une de ses nouvelles. Les personnages sont insignifiants, issus le plus souvent d’une sorte de low to middle class américaine désemparée, vaguement touchée par la crise – une crise historiquement non identifiée, une sorte de crise de fond permanente –, vaguement touchée par des problèmes de couple, le divorce, les deuils, l’alcoolisme, problèmes jamais dramatisés, empreints d’une tristesse en sourdine, d’une tristesse étouffée. Les intrigues sont inexistantes, ce sont des tranches de vie sans intérêt : un père divorcé visite son fils, un type va dîner chez son collègue, des étrangers louent un appartement, un frigo tombe en panne, un type se réveille l’oreille bouchée, un couple séparé se retrouve le temps d’un été, une vendeuse de vitamines a du mal à joindre les deux bouts, un père se retrouve seul avec ses enfants et cherche une nourrice, etc. Le tout est prosaïque et dénué de joliesse, de poésie. Qu’est-ce qui explique alors la tension profonde que nous ressentons et le fait que nous soyons bouleversées à la lecture de chaque nouvelle ? Dans la manière de distiller les détails insignifiants, Carver nous fait éprouver l’imminence d’un drame, qui n’arrivera jamais, et en n’arrivant jamais restera à jamais imminent, retenant les personnages dans un état perpétuel de tension, comme à la veille, sans fin, d’une guerre, d’un tremblement de terre, d’une catastrophe. S’il nous bouleverse, c’est parce que malgré son style sarcastique et les passages où l’on rit – un humour à la Houellebecq –, Carver respecte ses personnages, il les respecte non pas seulement parce que leur vie est médiocre, traversée de malheurs un peu minables, mais parce qu’ils ont, ou ont eu, des rêves. Les rêves ne sont pas décrits, ils prennent forme en creux, comme des fantômes du passé dont la lueur éteinte perce encore timidement dans la lumière crue du présent. C’est une poésie des désillusions. Des pertes. Dans chaque nouvelle, il y a cette déchirure de la perte, comme une fissure qui fêle le recueil entier : perte de sa femme, d’un enfant, d’une nourrice, d’une maison, d’un frigo. Seule la nouvelle du garçon renversé que j’ai retrouvée dans ce volume, bouleversante au point de tirer des larmes, mais sans pathos, emprunte une structure romanesque classique autour d’un événement dramatique, l’accident et la mort d’un enfant. Mais même cette mort, douce, silencieuse, assoupie, qui emporte le gamin aussi simplement que les phrases de l’auteur, révèle finalement non pas la douleur mélodramatique des parents mais le désespoir ordinaire du petit boulanger qui avait préparé le gâteau de son anniversaire. Une des sources d’inspiration de Carver est Tchékhov dont il se revendique et qu’il donne envie de lire ou de relire.

 

Lecture enchantée de Stefan Zweig

 

Je savais que c’était un auteur à la mode en France notamment grâce aux Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme ou Lettre d’une inconnue mais c’est Grand Budapest Hotel de Wes Anderson qui m’a donné envie de lire Le Monde d’hier, l’autobiographie dont le cinéaste américain se serait inspiré. C’est une lecture enchantée, délicieuse, facile, une lecture idéale de vacances, dont on sort plus intelligent, plus cultivé, plus heureux, prêt, en somme, pour l’apéritif. Le style est élégant, fluide, étincelant d’intelligence. Zweig nous présente des êtres d’exception qu’il a côtoyés dès sa jeunesse, doué d’un talent de la rencontre heureuse – Rilke, Hofmannsthal, Valéry, Romain Rolland, Verhaeren, Rodin, Freud, etc. Il en dresse à chaque fois un portrait magnifique, empreint de passion et d’enthousiasme. Le Monde d’hier est aussi le portrait ample d’un monde en transformation, de la fin du XIXème siècle à la deuxième guerre mondiale, et ce portrait, historiquement passionnant, offre un miroir de notre monde d’aujourd’hui, de ses hystéries collectives, ses haines véhémentes qui vainquent la raison et l’équité, ses guerres, ses intellectuels de la « foire de la place » comme il les appelle et surtout de l’Europe, de l’idée d’une Europe unie dans une spiritualité partagée en dépit des langues et des cultures locales. Ce livre devrait être lu par tous les politiques européens pour comprendre fondamentalement ce qu’être Européen veut dire. Zweig se définit comme un cosmopolite, un citoyen du monde, enthousiasmé par les hommes d’ailleurs, les « amis de l’étranger », et la manière dont il décrit cette citoyenneté est stimulante en des temps de repli identitaire, de surestimation des racines et des souches.  Les racines de Zweig sont le beau, l’art, la passion de créer. L’amour de l’art et de la littérature est le fil conducteur de sa vie, à travers les villes, les pays, les guerres, les malheurs et les bonheurs. Malgré la tristesse du propos, caractéristique des portraits de fin d’époque, c’est une lecture qui rend heureux. Zweig s’est suicidé quelque temps après, il a écrit ce livre en sachant qu’il le ferait.

 

La foudre, de Lydie Dattas

 

J’ai découvert le nom de cette poétesse française à Avignon où des comédiens lisaient ses textes. J’ai d’abord lu La Nuit spirituelle puis La foudre. Le premier était censé être un chef-d’œuvre terrassant, il s’agit en réalité d’un petit opuscule, un poème en prose adressé à Jean Genet avec qui elle était en froid depuis qu’il l’avait renvoyée à sa condition de femme dans une insulte traumatisante. A part les trois lettres de félicitations qu’elle a reçus de Genet, Ernest Jünger et Jean Grosjean – son père spirituel –, opportunément inclus en postface, comme une preuve de génie, comme s’il y avait conscience que l’œuvre en elle-même n’était pas de nature à communiquer spontanément ce génie, je n’ai personnellement rien ressenti à la lecture de ce poème qui ressasse sur le même mode lyrico-révolté sa blessure de femme ramenée à la bassesse de sa condition par un Genet adoré et haï. La foudre est plus intéressant et plus beau. Il entrelace deux récits autobiographiques, l’un relatant la vie des parents de l’auteure, l’autre son histoire d’amour avec Alexandre Bouglione, des cirques du même nom, dans une suite de courts chapitres d’une page et demie, des courts poèmes en prose. Le travers de l’exercice, qui en fait presque une caricature involontairement comique, c’est l’utilisation excessive et systématique d’adjectifs – à mon avis, il n’y a pas un seul nom sans un ou plusieurs adjectifs le qualifiant. Nous sommes loin de l’adjectivation borgésienne, précise et étonnante, où chaque épithète agit comme une découverte, une percée nouvelle dans le domaine de la langue. Ici, un ensemble fini d’adjectifs archétypaux d’une poésie qui s’autoproclame poésie, sont employés jusqu’à plus soif, dans le domaine chromatique – des dizaines d’ocre, de doré, d’ambre etc. –, mystico-ésotérique – mystique, divin, mythique, diabolique, démoniaque, etc. –, hyperbolique – sublime et équivalent pour tout et n’importe quoi –, avec des incursions étudiées de vulgarité dans le registre de la pisse et du fumier. C’est comme si l’auteure restait à la surface de la poésie et collectait ce qui y remonte sans la tentation de sonder les profondeurs. C’est surtout le volet cirque qui est marqué par ce style. Je ne ressens pas l’amour, la foudre qu’elle décrit de manière hyper-pléonastique, la citant tellement frontalement qu’elle l’éteint complètement. En revanche, je suis saisi, malgré les mêmes tics, par la beauté fulgurante de certains passages sur la vie des parents. Il est vrai que ce qu’elle y décrit, l’histoire d’amour déchirante d’un père organiste à Notre-Dame et d’une mère comédienne folle et inspirée, véhémente dans son amour de ses enfants et de son mari, est en soi plus beau que le cirque et ses clichés bohémiens. Les portraits de ces parents-poèmes, frappés de folie et d’excès, de ses frères et sœurs, sont sublimes (« sublime », autre adjectif surexploité), aussi sublime – le plus beau passage du livre – que la description des orgues de Notre-Dame. La folie – véritable, Sainte-Anne – de la mère, le départ à Londres, le père qui quitte le poste d’organiste le plus convoité au monde pour devenir simple professeur de musique, donnent naissance à des passages déchirants. Pour peu qu’on les lise tandis que le soleil se couche, rougeoyant et sublime, voilé par les branches musicales d’un olivier millénaire, par un soir inspiré d’un mois d’août mythologique, loin de Paris et de ses murs couverts de pisse mystique (ça ressemble à ça, en gros…), c’est pas mal.

La fête de l’insignifiance, de Milan Kundera

1

J’ai été déçu par le dernier roman de Kundera, un écrivain que j’aime, d’autant plus déçu qu’il nous parvient après dix ans de silence, heureusement interrompus par deux très beaux essais, Le rideau et Rencontre à laquelle une note était consacrée ici. Mais La fête de l’insignifiance est un roman précisément insignifiant. Très court, ses personnages sont nombreux et sans épaisseur, tout au plus quelques paragraphes étant consacrés à chacun dans un entrelacement de saynètes, d’ébauches de roman formant un matériau préliminaire présenté en l’état. Un doute m’a pris, qui m’a troublé. Je me suis demandé si Kundera, qui a prouvé qu’il était un grand essayiste français, était aussi un grand romancier français.

 

2

Cette question m’a troublé car je crois aux transplantations, à l’errance des racines et ne peux me résoudre à assimiler un génie à son seul pays, à sa seule culture. Par exemple, Like someone in love, le film japonais de Kiarostami est l’un de ses plus beaux ; pourtant, c’est un film japonais, pas le film d’un Iranien au Japon, un film japonais. On arguera que ne connaissant rien au Japon, je ne peux qu’avoir une idée superficielle de cette prétendue japonité, mais il n’en reste pas moins que j’aime autant ce film que disons Tokyo sonata de Kurosawa. Même Copie conforme, que j’aime moins mais pour des raisons de cohérence, le passage de l’âpreté de l’œuvre iranienne à un soudain portrait de couple bourgeois m’ayant déconcerté, est un film italien ou européen. Ce qui est du reste admirable, c’est la manière dont ces nouvelles cultures accueillent le style de Kiarostami, qui semble s’y être immédiatement enraciné. Je pourrais également évoquer l’œuvre française de Buñuel ou allemande de Visconti. Mais revenons à Kundera et analysons pourquoi la transplantation en France me séduit moins.

 

3

Contrairement au langage cinématographique qui est universel, ou peut l’être, l’écriture est intimement liée à une langue. Je trouve le style français de Kundera moins alerte que celui de son œuvre tchèque, moins léger, malgré une intention affichée de légèreté. Par ailleurs, je ne vois pas ce qu’il veut raconter ou décrire. Un certain esprit français ? Une certaine société parisienne ? Mais lesquels ? Qui sont ces personnages abstraits, variations de modèles romanesques archétypaux, ancrés dans aucune réalité ? J’aimais de son œuvre passée la causticité, l’absurdité insidieuse, en lien avec un contexte politique qui contaminait les relations intimes et l’identité même des personnages, et produisait un comique que l’on retrouve ici dans la partie la plus réussie, celle mettant en scène Staline et ses lieutenants. Très caractéristique : comment un problème de vessie peut avoir des répercussions au niveau de la nation. J’aimais aussi les digressions sur l’art du roman et la musique, et ses brillantes théories, comme celles autour du lyrisme ou du kitsch. En comparaison, les petites dénonciations de ce nouveau roman sont fades et anecdotiques. La raison en est peut-être qu’il n’y a rien en France qui puisse se prêter à l’art ironique de Kundera. Rien qui puisse justifier une lettre comme celle que Tomas écrivit au sujet d’Œdipe. Dans une société elle-même très autocritique, où le rire malveillant – envers les faibles notamment – est omniprésent, l’ironie kundérienne paraît édulcorée, noyée dans le flot de ricanements mauvais.

 

4

Ironiser sur quoi, justement ? La politique locale ? Elle n’a aucun intérêt romanesque et ses personnages, trop médiocres, pourraient au mieux faire office de vagues notables chabroliens – d’ailleurs ils l’ont fait. L’intelligentsia ? Sans doute un peu plus intéressant mais n’est-elle pas déjà caricaturale, entre un clan de caciques fossilisés d’une part, et des aboyeurs médiatiques de l’autre ? Pas évident d’ironiser sur des caricatures. La bourgeoisie ? Le thème est usé jusqu’à la corde. L’état de dépression collective de la société ? Sociale et sexuelle ? Peut-être, pourquoi pas. Mais le Kundera français est asexué. Il a été dans la joie plutôt que le misérabilisme sexuel. Alors au pays d’Angot et autres Houellebecq ou Jauffret, le sexe joyeux risque de faire fausse note, même sous la forme d’une révolte moqueuse. Ou bien la place de l’étranger dans la société. Celle-ci aurait les ingrédients d’un système pouvant produire de la fiction kundérienne : des destins individuels, un ou des partis politiques fascisants surmédiatisés – avec tout le débat sémantique cocasse sur l’appellation « fasciste », méritée pour les uns, impropre pour les autres –, des « penseurs » (Zemmour, Finkielkraut…) théorisant la lutte des races, une intolérance non seulement vis-à-vis de l’autre désigné – dans ce qu’on pourrait appeler la pensée du « doigt pointé sur l’autre » – mais aussi de toute pensée qui mettrait en cause cette intolérance (la « bien-pensance » honnie et quasiment proscrite), la défaite des modérés, de ceux qui apportent de la nuance, qui osent la complexité, face au martellement réactionnaire. Mais dans son roman français théorique, avec ses fantômes insignifiants allant à des fêtes insignifiantes ou se promenant dans le jardin du Luxembourg, Kundera se désintéresse de tout cela. Il faut dire que le personnage kundérien est un intellectuel, ou porte à tout le moins un regard critique sur soi, les hommes et les choses, alors que l’immigré français cible de racisme appartient aux classes défavorisées qu’il n’a jamais décrites, dont la description, sociologiquement trop chargée, serait sans doute en contradiction avec la légèreté philosophique inhérente à son œuvre.

 

5

Je me rappelle les personnages de Kundera entraînés dans des histoires qui finissaient par régir leur vie. Comme si leur vie était roman-isée, à cause des circonstances. On retrouve ici quelques fragments de la sorte, notamment la mère qui abandonne son enfant et tente de se suicider et cet enfant qui développe dès lors une obsession fétichiste du nombril. Mais ce ne sont que des fragments qu’un Houellebecq aurait pu transformer en quelque chose de bien poisseux, que le Kundera d’avant aurait poussé plus loin dans la jubilation romanesque, qui restent ici à l’état d’ébauche. J’ai l’impression qu’à défaut de sujet, Kundera s’en tient à une sorte d’allégorie, illustrant par des romans des notions générales comme la lenteur, l’identité ou l’insignifiance.

 

6

On referme le roman avec un sentiment d’inachevé. Ou plutôt, je referme le roman. Car j’espère être passé à côté, n’avoir pas été sensible au chef-d’œuvre. J’en appelle à ceux qui en ont une lecture différente à me contredire, me recadrer, m’expliquer pourquoi je n’ai rien compris. Mais expliquer, pas aligner une suite de « magnifique », « intelligent », sans substance, en résumant le roman, comme la presse le fait bien. J’aimerais aussi dire aux jeunes et adolescents de le lire, car c’est un écrivain de l’adolescence, le livre fait 140 pages, imprimées en caractère 14, avec 7 parties, et de nombreux chapitres dans chacune ; donc, cher adolescent, il se lit en une heure. Ma voisine dans l’avion lisait un livre d’Anna Gavalda. Elle disait que c’était vraiment bien, que c’était light, que le gros avantage c’était qu’il ne fallait pas réfléchir. Je lui ai recommandé La fête de l’insignifiance, se lit en une heure, ai-je vendu, allez deux, idéal pour l’avion. Elle voyait qui c’était cet écrivain, mais il lui donnait mal à la tête, la philosophie ce n’était pas pour elle. Je raconte tout cela car j’aimerais que les gens aiment, j’aimerais aimer.

 

7

J’aimerais que Kundera soit un grand romancier français.

Limonov

A chaque rentrée, je lis les quelques livres formidables qui tiennent le haut du pavé. Cette année, je me suis rabattu sur celui présenté comme le chef-d’œuvre du millésime. Il y avait un autre qui s’appelle Le système Veronica ou un truc comme ça, mais l’intrigue relayée par la presse – dithyrambique – est tellement vaseuse que je n’ai pas eu le courage de l’acheter. De Carrère, j’avais lu de belles critiques de Tarkovski, rien de plus. Il y a eu aussi des adaptations – oubliables – de ses livres au cinéma. Ce Limonov est un peu affligeant – rien à voir avec Lermontov, même s’il y a des parallèles pour faire classe, Limonov est un écrivain de salon russe, une sorte de frappe postsoviétique et vaguement postmoderne, de quoi épater le parisien en mal de destin qu’est Carrère. Ce dernier se met dans la posture d’un petit garçon ébloui par son personnage – dont il a découvert un livre parce que sa maman n’en voulait pas sous prétexte qu’il était pornographique. Il est tout épaté parce que Limonov possède des kalachnikovs, baise des femmes et des hommes dans les cages d’escalier et fait plein de trucs décadents et bizarres et trop forts. Comme les gamins dans la cour de récré qui racontent des histoires de l’ami de leur papa qui tu ne sauras jamais ce qu’il a fait, tellement il est fort. C’est censé être un portrait de la transformation de l’ex-Union Soviétique, sauf que le portrait a la profondeur d’un dossier spécial du Nouvel observateur avec les sempiternels clichés à deux balles sur en gros les Russes et l’argent et la mafia et les guerres fratricides des pays de l’est. Rien qui nous divertisse de ces éternels clichés à la noix, alors qu’il y a en Russie des gens normaux et formidables, qui n’ont pas des montres en or et ne sont pas entourés de prostituées. En parallèle, c’est un portrait mordant du parisianisme avec les mêmes intellectuels à la con qui donnent leur avis sur tout dans des émissions de variétés. Il y a toutefois un effort de synthèse qu’il faut reconnaître : l’auteur a lu la presse et en fait une revue sur plusieurs décennies. C’est écrit dans un style qui se veut trépidant et cool et se lit à deux degrés, le premier, littéral, et le deuxième où l’auteur dit wow c’est trépidant et cool comment j’écris. J’aime bien le passage hilarant où, dans les années soixante-dix, il rencontre son idole, le cinéaste Werner Herzog sur lequel il a écrit un livre – en français, l’autre ne lit pas le français – et le lui offre avant une interview. Herzog lui dit c’est du bullshit ton truc (excellent !). Emmanuel est vexé. Il offre au type un livre dans une langue qu’il ne comprend pas et s’attend à des compliments. Trente ans plus tard, pour se venger dans son petit livre (tout aussi bullshit que le premier), il l’accuse d’être un fasciste. Trop fort ! Tu vois Werner, maintenant que moi aussi j’ai ma petite place pitoyable de communicant, je peux me venger et t’accuser de fascisme, comme ça, gratuitement, il en restera bien quelque chose, t’avais qu’à pas dire que c’est du bullshit mon œuvre trop bien sur toi. Moi à sa place à Emmanuel, j’aurais fait différemment, j’aurais appelé ma maman et lui aurait demandé de dire à Werner de cesser de l’embêter à la fin. Ce chef-d’œuvre marquant qui vous bouleverse, d’un écrivain qui a eu pour son dernier livre le prix Marie-Claire du roman d’émotion – ce n’est pas un gag, voir Wikipédia, j’adore la catégorie, roman d’émotion – est publié par notre grand éditeur national POL, pourvoyeur de daubes auto-admiratives et esthétisantes, aussi péteuses qu’oubliables. Bon, oublions justement et allons lire le dernier Roth.

La carte et le territoire de Michel Houellebecq

Le roman en tant que roman dans l’acceptation noble du terme, classique presque, et pas en tant qu’objet littéraire en quête de définition, est très largement au-dessus de ce qui s’écrit aujourd’hui en France et au niveau, à mon sens, des grands romanciers contemporains comme Kundera, Roth ou Bret Easton Ellis. Sans vouloir m’adonner à une sorte de classement ridicule comme celui, marchand, des peintres dans le livre, je pense néanmoins qu’il n’a pas encore l’ampleur et la force romanesque d’un Cormac McCarthy qui joue, lui, comme disent les Américains, dans une ligue différente. Lorsque je place Houellebecq au-dessus de la production locale française, je ne prétends pas en avoir une vue exhaustive mais j’extrapole à partir de quelques échantillons, des livres « de qualité » comme on dit, tels que La verité sur Marie, Choir, Trois femmes puissantes, qui malgré leur qualité donc, ne peuvent soutenir la comparaison avec les romans de Houellebecq et ce dernier en particulier. La force de l’auteur des Particules élémentaires est d’embrasser la forme romanesque à bras le corps, avec hardiesse et assurance, et de l’abstraire de tout formalisme visible à l’œil nu, qui s’interposerait entre le lecteur et l’écrivain, dans la relation privilégiée qui s’établit entre eux. Les auteurs de La vérité sur Marie, etc. partent de l’idée qu’ils vont déployer un « style » et que de ce style exhibé, de cette « écriture », comme disent pompeusement les critiques, étalée, naîtra une œuvre. Le dessein de Houellebecq est de créer un roman, pas une histoire ou un sujet, un roman. C’est-à-dire un univers, un univers architecturé qui se construit grâce à la langue, aux personnages, aux récits, aux sujets mais les transcende, les dépasse. Un grand écrivain est un écrivain qui crée un univers à la manière d’un architecte (je reprends la métaphore de l’architecture car il s’agit d’un des arts au cœur du livre). Kundera, Roth, Bret Easton Ellis ont créé des univers et ceux-ci s’étendent au-delà d’un livre en particulier, pour investir une œuvre. L’univers permet d’accéder alors à l’universalité, en ce sens que tout lecteur, quels que soient ses particularismes culturels et personnels, sera attiré par l’œuvre comme on l’est par un nouveau pays que l’on découvre, non pas rebuté mais au contraire curieux des éléments très spécifiques que ce pays offre (les coutumes juives chez Roth, LA chez Ellis ou l’Europe de l’Est chez Kundera, voire la Turquie de Pamuk). A contrario, il est plus difficile d’être attiré par un pays qui n’a à offrir que sa langue dans une joliesse ou une préciosité en recherche pressante d’admiration. Le travers en France d’une certaine critique et d’une certaine édition est de se concentrer sur la joliesse des phrases. Pour le critique ou l’éditeur français de modèle courant, comme dirait Houellebecq, un grand écrivain est avant tout un écrivain qui sait aligner des jolies phrases, de préférence longues. Or il est clair qu’aligner juste des jolies phrases ou s’adonner à des expériences formelles selon l’expression consacrée, n’a aucun intérêt romanesque et encore moins littéraire et aucune perspective de pérennité. C’est une dénaturation de l’empreinte qu’a laissée Proust sur la littérature contemporaine. Alors que Proust est l’écrivain qui illustre le mieux la thèse de l’univers et de l’universalité, de l’ouverture au monde, il est aujourd’hui associé dans les cercles littéraires au contraire de tout cela.

Malgré cette force romanesque, La carte et le territoire crée quand même une certaine frustration. En essayant d’analyser la source de celle-ci, je me rends compte qu’elle est liée à quelque chose de très particulier, de nouveau chez Houellebecq. Je découvre que cette chose est l’absence de personnages.

Les trois personnages principaux, Jed Martin, le peintre, Jean-Pierre Martin, son père, l’architecte, et Michel Houellebecq, l’écrivain, sont en réalité trois variations ou déclinaisons de Houellebecq lui-même, trois images diffractées par des miroirs intérieurs. A eux trois, avec une incroyable force et en même temps, et c’est là que réside l’art de l’écrivain et du styliste, une fluidité et une simplicité confondantes, ils dressent le portrait d’un créateur et les différentes facettes de la création. La naissance de l’idée, les notions de composition, d’architecture, de sujet (dans le sens pictural, architectural et littéraire du terme), prennent alors corps grâce à une utilisation imbriquée, entrelacée, mais naturelle, des trois arts majeurs de la composition. C’est un portrait de l’artiste à différents stades de l’évolution de sa vie et de son œuvre. Celle de Jed Martin est structurée en manières ou périodes, dont chacune ressemble à une œuvre romanesque. Le cheminement du peintre, de l’architecte et de l’écrivain, aboutit à une certaine radicalisation, à l’exploration de nouveaux territoires dont l’étrangeté va augmentant. Je suis personnellement très sensible aux concepts d’exploration et de cheminement créatif, concepts que l’on peut voir concrètement à l’œuvre dans une exposition de peintre. Le livre est un éloge du cheminement et du renouveau créatif. Jed Martin renouvelle son œuvre malgré le succès fulgurant qu’il a pu connaître. De même, il est très émouvant de retrouver dans le PC de Houellebecq ou de Jean-Pierre Martin à leur mort, des travaux en totale rupture avec ce qu’ils ont précédemment fait, ou ce qui a été fait de manière générale.

Autour de ces trois créateurs, qui finalement n’en forment qu’un, gravitent des personnages fantomatiques, sans aucune épaisseur existentielle. Certains sont des people, c’est-à-dire de pures images (Beigbeder, Jean-Pierre Pernaut, l’éditrice de Flammarion, le milliardaire libano-mexicain Carlos Slim…), d’autres des caricatures drôles mais sans profondeur de figures parisiennes archétypales (l’attachée de presse Marilyne, le galeriste Franz, le polytechnicien de modèle courant), d’autres enfin sont des artisans (plombiers, etc.). L’auteur établit un dialogue entre roman et peinture autour du portrait. Le portrait définit alors l’être par sa fonction. Avec le recul du portraitiste, la fonction « polytechnicien » ou « plombier » prévaut sur l’être dont elle emprunte le corps. Deux exceptions dans cette galerie de fantômes : Olga et les flics de la dernière partie qui enquêtent sur la mort de Houellebecq.

Olga est l’archétype de la femme houllebecquienne, incarnation fantasmatique de beauté, d’intelligence et de générosité sexuelle. Mais contrairement à la sublime héroïne de Plateforme, Valérie, elle disparaît assez vite du roman et a elle aussi je ne sais quoi de spectral, je ne sais quoi d’une réminiscence de Valérie. Les policiers sont plus épais. C’est d’ailleurs la partie du roman que j’aime le moins car ils sont ni esquissés pour en signifier la fragilité ontologique, ni suffisamment développés pour qu’on s’attache à eux. En somme, les personnages du roman ressemblent à s’y méprendre aux contacts que l’on retrouve dans l’ordinateur de Houellebecq à sa mort : vingt-trois contacts, onze professionnels (dentistes, médecins, plombiers…), deux ou trois people et huit ou neuf maîtresses.

Au début, j’ai cru voir dans cette absence de personnages et leur superficialité une faiblesse du roman, une sorte d’irréalisme social et psychologique. Je me suis dit que l’auteur de Plateforme  n’a pas suffisamment travaillé, par paresse sans doute, ou nécessité de livrer à temps le tapuscrit. Comment se fait-il que ce portraitiste du monde qu’est Houellebecq réduise la réalité sociale à quelques ombres de clochards qui s’entretuent dans la cour d’un immeuble ? Comment se fait-il aussi qu’à une échelle macroscopique sa vision du monde et du capitalisme en particulier soit aussi simpliste et naïve, avec cette idée que le monde connaîtra des crises financières à répétition mais que la France sera épargnée grâce à son tourisme, ignorant par là-même une des réalités structurantes du monde, la connectivité absolue des pays, des économies et des peuples. Je me suis aussi dit que Houellebecq fait du Houellebecq avec son goût de la provocation cynique un peu facile. Mais en y réfléchissant, je me suis rendu compte que tout cela relevait de quelque chose de plus profond.

Cette chose est la solitude du créateur. Voici ce qu’en somme ce roman exprime. Malgré son immersion dans un environnement parfois ultra-social, ultra-marchand, le créateur est seul, à l’image d’un être humain de modèle courant dans une Audi climatisée sur une autoroute bouchée, par un matin glacial de janvier. Même lorsqu’il est comme Jean-Pierre Martin à la tête d’une entreprise, il est seul. Il est seul lorsqu’il crée, il est seul face au succès, à l’échec, à l’argent, à l’amour, à la maladie et à la mort. Ces trois artistes au talent immense, riches, adulés, se retrouvent seuls comme des rats et n’ont aucune mais aucune aptitude au bonheur. Leur rapport au bonheur est résumé par cette phrase a priori comique, en réalité bouleversante, « il pouvait faire ses courses dans l’hypermarché vide, ce qui est la meilleure approximation du bonheur ». Seuls dans de rares instants, Jed se rend-il compte furtivement de la beauté « indéniable » de la terre, lorsqu’il surprend un coucher de soleil sublime qui embrase la campagne française déserte en y répandant des plaques de couleurs changeantes. Cette solitude prend une tournure presque burlesque dans la dernière partie du livre lorsque Jed achète une maison et crée autour d’elle un périmètre de sécurité de plusieurs dizaines d’hectares, uniquement connectée par une route spéciale à l’Hypermarché, c’est-à-dire au monde, rendant ainsi hommage à son père qui a vécu reclus dans une demeure entourée de murs et encerclée par un petite ville qui au fil des ans s’est transformée en cité de banlieue puis en cité menaçante et inconnue. Dans les précédents romans de l’auteur du Sens du Combat, la femme pouvait offrir un salut, au moins transitoire, une fellation pouvait vraisemblablement reconnecter l’être humain au monde. Ici non.

Sa mort est la dernière création de l’artiste. Houellebecq est assassiné et son corps découpé en lambeaux pour former une sorte de tableau de Pollock, Jean-Pierre Martin va se suicider dans une entreprise euthanasiste suisse ayant son siège commercial dans une rue quelconque de Zurich à quelques encablures d’un bordel au style baroque et Jed, lui, s’éteint dans sa maison isolée d’un cancer des voies digestives.

Ce dernier consacrera les dernières années de son passage sur terre à une œuvre dans laquelle la végétation recouvre progressivement tout et la nature fait disparaître en son sein les êtres humains.

Notes de lecture Discours Parfait de Sollers

La lecture rapide des critiques (à savoir la longue liste de deux lignes par canard qui accompagnent les pubs et, applicables à tout livre, semblent générées par des automates) m’a vraiment donné envie de lire ce livre : 900 pages de réflexions, de « Dante à Joyce, en passant par Hölderlin et Rimbaud ». L’ampleur du projet m’a impressionné : 900 pages sur des artistes complexes, géniaux, mythiques ! La quatrième de couverture, écrite par Sollers lui-même, promettait même une « nouvelle renaissance » tout en promouvant un autre de ses romans (vente croisée, comme chez Carrefour).

A l’achat, je me suis vite rendu compte, même si cela n’est précisé nulle part, ni dans le titre, ni dans la préface, ni sur la quatrième de couverture, qu’il s’agit en fait d’un recueil d’anciens articles rassemblés ici, voire de certains anciens livres comme Fleurs, qui y sont insérés. A la limite peu importe, l’exercice est commun et un de mes livres préférés est Articles intrépides de Hervé Guibert, recueil de ses articles du Monde. Cependant, à la différence de ce dernier, Discours Parfait est un fourre-tout, des livres, des articles, des préfaces, des interviews (de l’auteur bien sûr, pas par l’auteur) et les thèmes ne sont pas exclusivement littéraires, ni même artistiques, ils peuvent être politiques ou d’actualité. A la limite peu importe, on me promettait Dante et Hölderlin, je me retrouve avec un article sur Tariq Ramadan, mais bon, disons que cela fait collage, et sur la saison automne-hiver 2010, le collage est tendance. De ce collage ne ressort aucune unité, n’apparaît aucun fil conducteur, à part l’auteur dans une posture auto-admirative. A la limite peu importe, l’auto-admiration, l’auto-amour sont de vieux thèmes littéraires, flamboyants notamment chez les poètes arabes comme Al-Mutanabbi (je reviendrai sur cet exemple). C’est sur le fond que j’ai eu plus de mal.

La lecture de certains articles (je n’ai pas tout lu, mon masochisme ayant des limites) m’a décontenancé sur l’état général de la pensée, ou à tout le moins de la pensée médiatique, en France. Sur les thèmes politiques, la réflexion est d’une paresse sidérante. Un fond théorique ténu et des convictions consensuelles font office de grille de lecture de tout événement. Une dizaine de convictions clés font office de structure théorique sous-jacente. Purement morales, ces convictions ne requièrent aucun effort intellectuel ou analytique, c’est une suite de bien/pas bien partagés avec tout un chacun : démocratie (bien), dictature (pas bien), modération (bien), extrémisme (pas bien)… N’importe quel journaliste aura le même appareillage conceptuel. L’intellectuel d’aujourd’hui ne fait dès lors que relayer les lieux communs du jour mais, à la différence du journaliste lambda, en citant Nietzsche. Je peux le comprendre du reste. Il n’a plus le temps de la réflexion. Il est appelé à commenter les événements, tous événements, en temps réel en les confrontant à son expérience passée, or comme il passe son temps à commenter, cette expérience n’évolue pas et le passé commence à remonter à très loin, à l’époque de Tel quel dans le cas de Sollers. Même quand il publie des livres qui doivent lui offrir l’opportunité de structurer une réflexion, l’intellectuel cède à la facilité de simplement regrouper ses commentaires en espérant que s’en dégagera, par le bonheur des choix a posteriori, une unité providentielle. Le commentaire a remplacé la réflexion, les bribes une démarche systématique, l’impératif communicationnel (articles, interviews, conférences…) un minimum de silence méditatif.

Sur la partie littéraire, les choses sont encore plus décevantes. Le travail critique de Sollers se situe à trois niveaux. Le premier est celui de la reconnaissance du génie. Dante, Rimbaud, Mallarmé, Joyce, Proust, Céline étaient des génies. On s’en doutait un peu mais il n’y a aucun mal à le rappeler. Le répéter à chaque page peut être lassant, au mieux peut-on y déceler une sorte de démarche obsessive, au pire et plus vraisemblablement, une incapacité discursive à aller au-delà du simple constat admiratif. Commenter la dernière conférence de presse de Tariq Ramadan est à la portée de tout intellect. Se mesurer à l’œuvre de Dante et de Joyce et l’enrichir de commentaires est moins trivial, surtout dans la précipitation d’un article, d’une interview, d’un bon mot. De ce fait, Sollers est condamné soit à des clichés, soit à des constats de génie assénés avec une telle force que celle-ci peut sembler liée à une connaissance particulière, tenue jalousement secrète, des œuvres. Le deuxième niveau est l’affirmation décomplexée et convaincue de sa supériorité intellectuelle de lecteur exceptionnel. Seul moi comprends Dante dit l’auteur, les autres sont des ignares. Aucune preuve de cette appréciation exclusive n’est avancée, l’affirmation définitive suffit. Le troisième niveau qui en un sens alimente les deux premiers est celui des anecdotes. Il s’agit d’anecdotes biographiques, littéraires (des citations notamment), ou bibliographiques, lestées d’un name dropping convulsif. Ces anecdotes, très furtives, sont censées être les signes extérieurs d’une richesse et d’une profondeur enfouies qu’il serait inenvisageable de dévoiler. Elles envoient des messages codés à un lecteur fictif avec lequel l’auteur partagerait une érudition très sélecte. Ces trois niveaux constituent un mini-genre littéraire en soi, que j’appellerais le genre cocktail, idéal pour ces événements où l’on passe d’un interlocuteur à l’autre et dispose de quelques minutes pour briller. Je reviens à mon exemple d’Al-Mutanabbi qui est très sollersien. Je n’ai plus lu ce poète sublime (constat de génie, capacité d’appréciation) depuis la classe de seconde mais la remarque que j’ai faite (poète de l’auto-amour, genre poétique à part entière, « al fakhr » en arabe) est suffisamment pointue pour donner l’illusion d’une intimité avec son œuvre. Cela dit, il est vrai que je l’ai lu à l’adolescence et qu’en moi survivent des traces d’éblouissement, la vague réminiscence de ma subjugation esthétique d’alors que je ne saurais aujourd’hui théoriser mais qu’indéniablement, en toute bonne foi, je continue confusément mais agréablement de ressentir, comme l’éternelle greffe d’un bonheur préservé.

Je suis d’autant plus déçu que Sollers fait montre d’une vraie gourmandise, son écriture est limpide, empreinte d’une oralité pêchue. Son intelligence vivace, espiègle, aurait illuminé un travail sérieux sur les œuvres, pour mieux les faire aimer. Je pense même qu’à un moment de sa vie, il a dû être cultivé, c’est-à-dire capable en approfondissant l’œuvre de la faire apprécier, d’en révéler les gisements de beauté ignorés. L’un des articles sur Joyce par exemple, vers la fin, est très approfondi. Il analyse le catholicisme de l’auteur, thème qui ne m’intéresse pas en soi mais qui, au moins, a le mérite du sérieux. L’article date de 1979.

Note de lecture de Gracq

Je relis La presqu’île et hélas souffre. Ce que je dis est interdit (il est interdit de ne pas aimer Gracq) mais que faire ? Est-ce mon esprit qui subit un phénomène d’insensibilisation à la beauté littéraire ? Les phrases sont belles, en tout cas sont conçues pour sans conteste l’être, dans un labeur visible, ostentatoire presque, mais je n’arrive pas à me résoudre au gouffre entre ce qui est raconté, auquel je suis complètement insensible, et la préciosité excessive de la langue qui semble suggérer une profondeur qui m’échappe. Mais qui sont ces personnages ? Où se trouvent tous ces lieux d’une sorte de province indéfinie et désertée ? De quelle période s’agit-il ? Je manque de repères. Ce monde est étanche à toute réalité par moi reconnaissable. Rien ne se passe. Quel est le sens de cette inaction perpétuelle qui génère de l’inaction ? Je suis dépaysé, exclu, n’arrive pas à comprendre pourquoi Gracq raconte tout cela, par quel processus intellectuel, quelles prédilections personnelles, quel besoin il est amené à extraire ces êtres d’un territoire dont l’étrangeté topographique m’angoisse et la torpeur existentielle m’excède. Il explore des lieux que je n’arrive à situer sur aucune carte géographique ou métaphorique et que je finis par assimiler au vide. Une phrase décrit ces lieux : « c’était, dans ces campagnes aux toits sourds et muets, sans un aboiement de chien, sans un cahotement matinal de charrette, un malaise physique à la fois diffus et violent, le sentiment d’être fourvoyé en rêve dans un pays qui se lève inexplicablement tard. » Gracq décrit à merveille mon sentiment de lecteur, celui d’être perdu dans un village duquel tout signe de vie a disparu. Les phrases de Proust sont infinies aussi, et labyrinthiques, mais il s’y passe tellement de choses, elles bruissent de tellement de sentiments contradictoires, de tellement de jalousies, d’admirations, d’excitations sexuelles, d’extases mémorielles, elles font vivre tellement de personnages, font côtoyer le sublime et le vulgaire, le tragique et la farce, dans un entrelacement tellement bordélique, qu’elles sont formidablement courtes. Chez Gracq, la phrase peine, emprunte de tortueux chemins syntaxiques sur lesquels, j’en culpabilise, à aucun moment, je ne rencontre une quelconque source d’émotion. Je pense que j’avais connu ces mêmes sensations en lisant Le Rivage des Syrtes. Lorsque Gracq décrivait une femme, un paysage, une après-midi longue à vivre, je n’éprouvais envers ces choses aucune émotion, je ne les concevais que comme un assemblage grammatical de jolis mots.

Lectrice de Twilight

 

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T. commença à lire le tome 1 de Twilight. Elle fut complètement accaparée par la lecture, comme si le livre l’avait possédée. Elle lâcha tout, confiant ses enfants à son mari pour aller lire dans des cafés, dévorant les pages jusqu’à trois heures du matin, sautant certains repas, mettant en suspens toute autre activité. Les trois autres tomes suivirent. Deux mille deux cents pages (le dernier tome fait 700 pages, les autres 500). On se moqua d’elle. Son mari lui montra des critiques littéraires prouvant que le livre était une daube, mal écrit, superficiel, et l’affublant d’adjectifs issus de l’esprit de critiques acrimonieux. Mais les critiques indifféraient T.

 

Bientôt, T. tomba amoureuse d’Edward, le héros « gorgeous » du livre, de sa peau blanche « de satin », de ses « lèvres admirables », de ses « crooked smiles », de ses œillades, de sa voix sublime. T. avait vu l’adaptation cinématographique du premier volume avant de le lire. Elle avait trouvé le film nul. Mais après la lecture des quatre tomes, elle le revit et, cette fois, fut subjuguée par la beauté d’Edward, incarnation magique, alchimique, d’un fantasme. Quand le deuxième film sortit, elle le vit quatre fois. Les salles étaient pleines d’adolescentes et T. se sentait rajeunir, revivant des frissons d’adolescence à quinze ans d’écart.

 

J’étais de celles qui se moquaient de T. Je soutenais comme toutes ses amies qu’elle était « insane ». Un jour pourtant elle me prêta le premier volume de Twilight. Au bout de la troisième page, le livre se saisit de moi, sans merci. W., mon mari, se pose toujours des questions sur l’art du roman et notamment celle de savoir comment un livre peut nous happer dans son flux narratif comme un cours d’eau rapide une barque qui ne pourra plus rejoindre la rive du réel. Au bout de la troisième page de Twilight, je confiai à W., un peu honteuse, que ce livre était étrangement prenant. Il me demanda distraitement pourquoi, je lui racontai l’arrivée de ce garçon dans un lycée paumé de l’Etat de Washington et les possibles fantasmatiques qu’elle suscitait…

 

Je n’arrivais plus à lâcher le livre. W. le sentait et me posait des questions de plus en plus insistantes. Je lui expliquai le contraste brûlant entre la chasteté de la relation entre Bella et Edward, et l’intensité érotique qui les attire. W. me demandait chaque jour s’ils avaient couché ensemble en espérant que la consommation du désir réduirait celui de poursuivre la lecture. Je lui répondais que non, bien sûr que non, en essayant moi-même de repousser cette échéance, l’instant où la perspective du plaisir est remplacée par sa nostalgie. D’abord indifférent, W. commença à s’agacer de mon absorption par le livre. Son dédain littéraire pour Stephenie Meyer se transforma en jalousie puis en mépris. Que pouvais-je trouver dans ces pages ? Pourquoi profitais-je de chaque instant pour les lire ? Je lui avouai que seule une femme pouvait ainsi décrire le désir d’une autre femme, l’électrification du corps au contact furtif des peaux, les frissons le long de la moelle épinière quand la main du vampire caresse la joue de son impossible proie ou son cou tendu à la transparence veineuse de laquelle le désir résiste dans une douleur jouissive. Je lui parlai également de la découverte par Bella de l’aura érotique insoupçonnée de son propre corps dans le regard sans cesse surpris d’Edward. Cette double jouissance d’être attirée par l’autre et de l’attirer, attisée par l’impossibilité du passage à l’acte. Désemparé par ces aveux, W. devint ironique, soutint que ces histoires de vampires et de loups garous, c’était n’importe quoi. Mais lui-même n’était pas convaincu par ses arguments sur la vraisemblance qui me laissaient indifférente. Jusqu’au moment où vint la question du style.

 

Un matin, je demandai à W. ce que voulait dire « to sigh ». Il me répondit : « soupirer, pourquoi ? ». Je lui expliquai que ce mot revenait souvent sous la plume de Stephenie Meyer. Il y avait là une brèche dans laquelle il pouvait s’engouffrer pour développer de manière plus mordante son ironie. Il choisit une page au hasard. En parcourant rapidement les phrases, il releva trois occurrences du verbe « sigh ». Edward mate, Bella soupire pour extérioriser son incandescence intérieure. Une autre page et là encore sigh apparaissait dans plusieurs phrases et Edward continuait de mater Bella de ses yeux jaunes. W. généralisa : « mais c’est deux mille pages de sigh ton truc ».

 

Entretemps, T. se languissait d’Edward. Elle était à la fois rassurée de mon addiction – « You see, I am not insane ! » – et jalouse des centaines de pages qu’il me restait à découvrir et de mon plaisir futur. Elle trouva sur internet les trois cents premières pages – volées ou mises en ligne par l’auteure, je n’ai pas bien compris – du cinquième tome. Elle en fut exaltée, car ces pages reprennent le premier tome mais du point de vue d’Edward. Ce fut jouissif mais court, elle les lut en deux jours. Alors, elle eut l’idée de relire tout dans la traduction française pour revivre ses sensations. La découverte était remplacée par l’anticipation des sensations dont elle connaissait la localisation précise et auxquelles elle s’offrait ainsi, en connaissance de cause, excitée à l’idée de les revivre et de leur capacité de reproduction. W. lut certaines pages en français et éclata méchamment de rire, « mais c’est quoi ce style ? ». T. imputa la faiblesse de la langue à la traduction. L’exemple type qu’elle prit fut celui des lèvres d’Edward, « flawless » en anglais, simplement « admirables » en français.

 

T. et moi dédaignèrent ces critiques et revînmes aux fondamentaux, la description du désir féminin, la violence qui enflamme le corps et étourdit l’esprit, dans un paroxysme sensuel et sensoriel, les membres qui flageolent face à la beauté vénéneuse issue de ces régions de nos mois dont les jours ont estompé la sombre clarté mais dont ce livre peut-être ridicule n’en révèle pas moins la timide lumière.