Frictions

Il y a plein de livres – en général insupportables et déprimants – sur les « petits plaisirs de la vie ». La première gorgée de bière, etc. Genre très français je crois. On parle moins des petites frictions de la vie, des petits déplaisirs qui la pourrissent. On en a un peu honte, on se sent un peu mesquin, on relativise. Et pourtant, on se laisse toujours surprendre par leur capacité de nuisance.

Prenons un exemple, mon récent voyage de Beyrouth à Istanbul.

L’avion, rien à signaler, retard d’une trentaine de minutes, minuscule friction pour le voyageur fréquent que je suis.

Le vol se déroule bien, les passagers sont  polis, la plupart parlent allemand, des immigrés libanais en Allemagne qui font transit à Istanbul je suppose.

Le vol débute sa descente et on aperçoit la ville couverte d’un nuage de pollution, de particules fines et pas fines, de saloperies à l’état gazeux, j’ai l’impression de plonger dans une masse de fumée noirâtre trouée par endroits, une plaine de vapeur grise asphyxiante et effilochée.

L’avion fait le tour de l’aéroport pendant de longues minutes, mais je suis habitué à Roissy, voté pire aéroport au monde plusieurs années de suite. Soudain, il s’arrête net. Tout le monde se lève pour se livrer à un trafic douteux de valises ; les contorsions sont douloureuses, les aisselles diffusent d’âcres parfums, rien de surprenant à tout cela. Comme toujours, le pilote nous avertit que nous ne sommes PAS arrivés à notre point de stationnement, qu’il faut se rasseoir et attacher sa ceinture.

Nous allons débarquer par bus. Les gens de devant, du « business », débarquent dans leur bus spécial climatisé. Le mot « business » circule entre les rangées, bondit entre les têtes agglomérées et compactées. On les entre-aperçoit de loin, les business, avec leur mine princière, leurs insignes privilèges.

On nous débarque. Le bus est bien rempli, sur ce point, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Scénario inéluctable, il y a toujours une dernière personne qui souhaite monter pour ne pas attendre le prochain, et cette personne souffre immanquablement de surcharge pondérale, traîne immanquablement une énorme malle.

On tournoie dans l’aéroport. On a le choix. Soit on fourre son nez dans l’aisselle d’un type poilu, moustachu, souffrant de surcharge pondérale et puant de la bouche, et ce pour se saisir d’une poignée en plastique suintant la graisse humaine, soit on ne touche à rien et essaie de maintenir son équilibre malgré les coups de frein intempestifs et les forces centrifuges et centripètes agissant de conserve.

Il y a plus ou  moins trois cent mille personnes dans la file d’attente. Pendant que je tournoie dans le labyrinthe, je me demande ce qu’il regarde. Sur la gigantesque affiche, Atatürk fixe un point de l’espace en haut à droite d’où provient une lumière zénithale. Des anges ? Un nuage transpercé de lumière ? Une fille à son balcon, accoudée à la balustrade, rêveuse ? Un plat d’imman bayaldi présenté par sa mère ? Je suis arraché à mes rêveries par un officier de police très jovial qui sort une guitare et se met à chanter : « Volare, o-oh, cantare, o-o-o-oh !! ». Non, ce n’est pas vrai, il n’est pas du tout jovial, il est sinistre.

C’est ainsi que se clôt mon intermède prolétarien. Je redeviens privilégié : un chauffeur m’attend. Enfin « m’attend », c’est un grand mot. J’examine trois fois les cent cinquante pancartes en sortie de vol, aucune à mon nom. Beaucoup de patronymes chinois en revanche. Je me note : « Après l’Afrique, la Chine conquiert la Turquie ». Je me promets d’en parler ici, c’est une information importante pour la compréhension du monde qui est le nôtre.

Le chauffeur arrive une demi-heure plus tard en secouant la tête de honte et de désolation. Il ne parle pas un mot d’anglais (il sait juste sourire en anglais) mais me montre l’iPhone, on lui a dit que l’avion arrivait une heure plus tard. Je lui dis pas grave mec sous la forme d’un sourire turc attendri.

Nous nous dirigeons vers le parking. Il faut payer. Derrière la vitre, deux hommes et une femme s’agitent, échangent des billets à la gloire d’Atatürk, manipulent nerveusement des pièces de monnaie à la gloire d’Atatürk. Ils ne se rendent absolument pas compte de notre existence comme si la vitre était une glace sans tain. Le chauffeur essaie de signaler sa présence, tapote sur le ticket parking. Zéro réaction. Dix minutes plus tard, ce n’est pas une exagération, dix vraies minutes plus tard décomptées dans le référentiel temporel du fuseau horaire turc, l’un des types interrompt la pantomime absurde, se saisit du ticket parking et l’introduit dans une machine en parlant dans un téléphone maintenu entre l’épaule et la joue. La tentative n’est pas concluante. Il essaie plusieurs fois, éteint et rallume la machine, peste, rien. Dix vraies minutes plus tard, ça marche enfin.

Autoroute fluide. Personne. « No trafic », je dis au chauffeur qui sourit, heureux pour moi. Sur ce, il s’arrête. En fait, si. Gigantesque bouchon. Je ne lui dis rien pour ne pas le décevoir, même s’il doit constater comme moi que la file de quatre voies s’étend jusqu’à l’infini, immobile. Je songe à mes poumons. Je les visualise noircissant à vue d’œil, rongés par les particules, les saloperies gazéifiées qui s’immiscent dans la Honda Civic. On baigne dans une nappe de fumée noire qui rampe entre les véhicules. Je regarde à droite, à gauche. Que des hommes dans les véhicules, comme suspendus sur la fumée noire. L’un d’eux en sort, se saisit de sa guitare et chante : « Volare, o-oh ! Cantare, o-o-o-oh ! ». Non, ce n’est du tout vrai. Ils sont sinistres. D’une tristesse immense. J’ai l’impression d’être plongé dans un océan infini de tristesse. Le mot « lugubre » dans ces circonstances serait un pâle euphémisme. C’est une procession funèbre. Je ne sais pas qui on enterre ni où, mais la procession est infinie.

Je rêve de mon réveil tôt le lendemain pour aller à la salle de gym dernier cri de l’hôtel. Je courrai sur le tapis, suerai comme il faut, enchaînerai sur une demi-heure d’exercices cross-fit, et pour finir, ferai des longueurs dans la sublime piscine sous atrium de l’hôtel. Le seul problème de cette piscine, c’est ce type. Je suis sûr qu’il sera là. Je n’ai jamais vu son visage. Il n’a pas de visage. C’est un grand corps qui, quels que soient le jour et l’heure auxquels je fais mes longueurs, effectue d’inquiétantes brasses, amples et lentes, des mouvements aquatiques bizarroïdes et injustifiés, accompagnés de râles bruyants, des sortes de râle de taureau au point culminant d’un orgasme dans une partie à trois (deux vaches et un taureau par exemple). J’arrive, il exécute son cirque aquatique en hurlant de plaisir, je pars, il est toujours en train de faire de grands mouvements des bras, de taper violemment dans l’eau, en gémissant. Je me suis demandé si c’était un être humain ou une créature de la piscine, par ailleurs toujours vide. Une créature aquatique qui serait née non dans un marais du bayou, mais un bassin de vingt mètres. Autre hypothèse, comme je vais souvent très tôt à la piscine, il est peut-être une construction mentale de mon esprit engourdi, la matérialisation d’un substrat inconscient. Dans cette hypothèse, je serais dans une zone intermédiaire, entre veille et sommeil, dans laquelle des artéfacts de sommeil continuent d’exister.

Je sursaute et pousse un cri. Un mendiant édenté, au bras coupé, tape comme un fou contre la vitre de la Honda pour récupérer quelques sous. Mais putain c’est quoi ce monde ? Comment concilier a) l’image mentale d’une piscine en marbre sous une verrière de six mètre et des lustres en verre de Murano qui pendouillent, et b) ce pauvre type sans bras qui mendie sur une autoroute entouré de types affreux ? C’est cela sans doute, la créature aquatique. Ce sont des gémissements non pas de plaisir, mais de souffrance. Sans visage, condamné à des mouvements ridicules dans l’eau, il pleure l’état du monde.

Heureusement, il doit y avoir un accident ou des morts car une ambulance fonce à toute allure. Mon chauffeur la suit et se fraie un chemin dans la foule des voitures fendue par le gyrophare.

J’ai une conférence téléphonique dans dix minutes et j’aimerais prendre l’appel de ma chambre d’hôtel, les jambes allongées sur un ottoman. Mais voilà il me reste une dernière épreuve, une dernière friction : c’est un hôtel cinq étoiles.

Le chauffeur me dépose et quatre cinq types foncent sur moi pour m’aider, me souhaiter la bienvenue, me cirer les pompes, dans une bousculade de salamalecs. Je suis pris de vertige, cinq visages inconnus, penchés sur moi, tournoient dans mon champ visuel, comme ceux d’une effrayante fratrie. Ils veulent absolument traîner mon Tumi sur les cinq mètres qui me séparent de la réception. D’habitude, je souris, je donne le change. Dans ces circonstances, je ne vois qu’une solution : courir. L’un deux me poursuit quand même mais j’atteins le bureau de check-in avant qu’il ne me rattrape. Maintenant, il me faut interrompre les formules de politesse, bienvenue, bienveillance, bonheur indicible de la réceptionniste pour tenter de récupérer coûte que coûte ma putain de clé. Elle est coupée dans son élan laudatif. Rit jaune. Après quelques formalités incompressibles héritées de la bureaucratie ottomane, elle me confie le sésame, propose quand même de m’accompagner pour me montrer toute la splendeur de ma chambre mais je l’arrête : SURTOUT PAS. Je la laisse seule en compagnie de son obséquiosité déçue.

Quand les portes en or de l’ascenseur s’ouvrent, il y a bien sûr une femme qui est perdue, qui demande « up or down ? », hésite, sort, rentre, sort. Je m’engouffre tant bien que mal dans la cabine après avoir aperçu un liftier qui m’a repéré et se dirige vers moi pour me proposer son aide, je me demande même s’il n’est pas armé d’une brosse pour me cirer les pompes. La femme a pressé quatre cinq boutons dans une sorte de peur panique. J’appuie frénétiquement sur celui qui ferme les portes.

Je sursaute en découvrant ma chambre. Sur le bureau, dans un cadre en argent, une photo de ma famille en vacances en Grèce, tout sourire. Putain, où suis-je ? La fatigue me fait chavirer. Aurais-je raté un épisode de ma propre vie ? Suis-je dans les limbes avec pour toute trace de ma vie terrestre, cette photo fade imprimée sur une Canon inkjet. Je mets quelques instants à comprendre que ces malades se sont connectés à mon compte Facebook et imprimé la photo de profil pour je cite « personnaliser » mon expérience.

Je me connecte au call, juste à temps. La porte sonne. C’est le room service car prévoyant, j’ai passé commande quand j’étais bloqué dans la procession funéraire. Un filet de bar, des asperges, un filet d’huile d’olive extra-vierge pressé à froid, un verre de vin blanc. Je fais signe au serveur de rentrer et il me fait le coup, je le savais : il va me la jouer serveur de la Tour d’Argent. Il me présente les plats dans une pompe ridicule et archi-fausse, insiste pour me décrire le filet de bar. On peut imaginer à quel point des phrases décrivant un filet de bar peuvent être creuses. Je veux dire : il n’y a pas plus auto-explicatif qu’un filet de bar, pas plus rétif au commentaire. Je lui fais signe d’abréger, je suis au téléphone. Sans succès. Il s’approche de moi, me colle, avec la bouteille de vin turc au sujet de laquelle il me raconte des trucs hyperboliques, comme quoi c’est le meilleur vin au monde.

Enfin. Je m’allonge face à la baie vitrée qui donne sur le Bosphore. Le quadruple vitrage étouffe les sons de la ville et de ses milliards de voitures. Le silence de la chambre est cotonneux. Le ronronnement constant de la climatisation hypnotique. De ma bulle en marbre et bois précieux à 22 degrés, j’observe la nuit qui tombe. Les bateaux qui avancent paresseusement sur l’eau. Je déguste mon verre de vin blanc, bienheureux. Je le fais bien tourner en bouche. Très surprenant : il n’a absolument, mais absolument aucun goût.

Vegas et New York

Je reviens de Vegas où j’étais pour une convention, ces événements vers lesquels des dizaines de milliers de personnes convergent, avec des badges autour du cou. Trois impressions.

Jeff Koons d’abord. Vegas lui est entièrement dédiée avec la reproduction à échelle un demi des icônes touristiques mondiales. Une œuvre d’art post-moderne qui a pris la forme d’une ville dans le fucking désert. J’ai entendu dire que des collectionneurs souhaitaient acheter la ville pour l’exposer dans un musée, avec ses visiteurs et tout. Mi-œuvre d’art, mi performance live. Même Dieu rend hommage à l’artiste. Les montagnes de la Sierra Nevada au fond, il les a créées en carton-pâte déchiqueté.

La tristesse ensuite. Celle des joueurs de casino fatigués, attendant hagards le dénouement de leur sort décidé par une roue, quelques cartes, un croupier au bout du rouleau.

La beauté enfin. La beauté américaine, comme le film éponyme. La plupart de ces filles au nez et aux lèvres parfaites sont des hookers. Au bar, une femme qui habite la ville travaille dans l’immobilier. Elle sirote un cocktail et remarque : c’est difficile d’habiter une ville où les femmes sont des hookers et les hommes des hommes qui recherchent des hookers. Je compatis en hochant la tête, le regard perdu. On dirait un autel d’église. Je vois, c’est un bar, posé dans le décor ultra-moderne où il a été décidé que toutes les surfaces seraient des miroirs.

New York. Central Park sous la neige inondée de soleil. Il fait moins dix degrés. Je cours jusqu’à Harlem. J’aime cette sensation, celle d’avoir relié les deux parties de la ville séparées par le parc.

Elégance particulière des new-yorkais, une certaine classe, une certaine assurance. Ou est-ce la comparaison avec Vegas ?

Sur tous les écrans, dans les restaurants, dans les cafés, dans les taxis, dans les aéroports, les images de la guerre en France défilent en boucle. La progression des combats : recherche, encerclement, assaut. Photos passeport des criminels. Comme dans Homeland.

Je marche d’un pas pressé sur la cinquième avenue. Je me dirige vers l’énorme soleil qui me fait face, parfaitement encadré par l’alignement des buildings. A dix mètres, les silhouettes sont noires à contre-jour. Mais devant moi, deux femmes marchent elles aussi d’un pas résolu, l’une est enveloppée du drapeau tricolore qui flotte au vent. Le soleil scintille dans les plis. Elles se dirigent vers une manifestation dont la sourde clameur me parvient. Elles ont mis des pancartes Je suis Charlie autour du cou.

C’est une image dont je ne me lasse pas. La voiture emprunte le Queensboro bridge. Je me retourne. La ville s’éloigne, ses lumières s’allument dans le crépuscule, signaux prémonitoires de scintillement. Le ciel est teinté de rose. Des fumées de cheminées industrielles sont figées comme des petits nuages bas aux formes étranges, coupées dans leur élan. Un bateau est immobile dans le vaste décor, son sillon donne une impression de mouvement illusoire. Cela dure quelques instants avant que la voiture ne soit happée par un échangeur et projetée dans le Queens, dans l’envers du décor.

Nouvelles d’été

12 juillet, Londres

Matilda

 

Je vais voir Matilda avec ma fille, le best musical of the decade (comme les quinze autres de Londres). Le portier, le groom, le concierge, la réceptionniste et le liftier de l’hôtel nous promettent un moment inoubliable. Le concierge, un jeune garçon sympathique, a même les larmes aux yeux et considère nos corps non comme des corps mais comme des corps qui auront bientôt vu Matilda. J’adore le show, le plus beau musical de ma vie, le premier aussi. Nous rentrons à l’hôtel pour nous reposer avant le dîner. Ma fille passe ses neurones en mode veille, éteint tout éclat dans son regard pétillant, met ses aptitudes communicationnelles en suspens, bref, elle se saisit de l’iPad. Je me mets dans le même état mais en maintenant alerte un seul mouvement de mon corps, celui du pouce qui me permet de consulter l’iPhone. On communique ainsi pendant un moment. Au milieu d’une vidéo YouTube assoupissante, elle lève les yeux et me demande c’est quoi. Quoi, quoi ? réponds-je, sans interrompre le mouvement régulier de balancier de mon pouce sur l’iPhone. Ça, reprend-elle en désignant vaguement quelque chose sur une table et reprenant d’un air triste le visionnage de la vidéo poilante vue par 45 millions de personnes. Je réussis tant bien que mal, dans un mouvement pesant, à lever les yeux vers l’hypothétique « ça ». J’aperçois un objet auquel mes capacités intellectuelles résiduelles, non accaparées par le mouvement de balancier de mon pouce sur l’iPhone, associent péniblement le substantif de : « paquet ». C’est un paquet, dis-je, et cette phrase s’accompagne d’un retour automatique de ma tête lourde vers sa position initiale, celle surplombant l’écran sur lequel défilent les nouvelles du jour. Le paquet noir inerte continue de nous observer dans nos studieuses postures. Ma fille jette soudain l’iPad sur le lit, comme piquée par le moustique de l’intelligence, recouvre sur l’instant l’éclat de celle-ci, et se dirige vers le « paquet », l’ouvrant aussitôt et laissant échapper « Ah ! ». Regarde, me lance-t-elle, hum, réponds-je, absorbé, mais regarde, me dit-elle, hein, réponds-je. Elle me montre un livre, un vrai livre, avec des pages en papier beige, un peu granuleux, Matilda de Roald Dahl, avec sur un bristol un mot fort aimable écrit à la main par le concierge de l’hôtel. Conquis par ce geste de gentillesse gratuit, non commercial, inattendu, nous nous promettons d’envoyer un cadeau au garçon – ce sera un DVD de Grand Budapest Hotel – et le remercions vivement en quittant l’hôtel pour aller dîner. C’est la première fois que je suis témoin d’un geste d’attention sincère un hôtel. Il s’agissait de The Edition.

 

13 juillet, Londres

C’était un signal

 

Ma fille choisit un énorme ‘English breakfast’. La veille, chez Hamley’s, nous avons acheté des pouces lumineux. Elle continue de faire des tours de magie, de les perfectionner, se préparant à épater la galerie dans son summer camp à deux heures de Londres. Tandis que je suis machinalement le mouvement des points lumineux formant des sortes d’arcs électriques, ce livre qui vient de nulle part, me dis-je, c’était un signal, quelque chose comme un appel à l’aide. Je suis saisi d’une idée forte. Je revois le visage de Steve Jobs sur la couverture de la biographie de Walter Isaacson. Dans un instant de lucidité intense, je perce alors le secret. Steve Jobs était le diable. Sa mission sur terre : créer l’iPad pour rendre les enfants débiles et attirer des millions de personnes vers la monumentale décharge publique mondialisée de la bêtise humaine : YouTube. Dès lors, tout s’explique. Son regard sur la photo. Son inadaptation à la planète terre. Son refus de se doucher. De meubler son appartement. Mais ma fille a été piquée par le moustique analogique de l’intelligence et à ce moment précis elle a levé les yeux, sur le paquet qui nous observait depuis un moment. Une confrérie secrète envoie des signaux pour poursuivre la lutte de l’intelligence. Le concierge en faisait partie.

14 juillet, New York

Le clandestin

 

On étouffe. Le ciel explose en trombes de pluie noire. Le spectacle est infernal. Toute la nuit, le flot incessant des poids lourds annonce une guerre imminente, avec ses convois de troupes. Mes mouvements sont limités au périmètre du quartier nord-est avec ses cathédrales à la gloire du luxe entre lesquelles sont planqués delis et commerces pourris. Nous allons dîner dans un restaurant indien déniché sur Trip Advisor, sommes accueillis dans une sorte d’appartement par une mère de famille indienne en sari, la plupart des clients sont indiens. Nous nous sentons chez nous, à la maison. Le dîner, exquis, est accompagné d’un Gewürztraminer. Soudain, je jette un regard à l’extérieur et surprends les mouvements d’un être vivant unique qui nous observe. Je le reconnais enfin, un arbre dont les branches bougent au vent.

 

16 juillet, New York

J’aime courir à Central Park

 

Je me réveille très tôt et sors à moitié endormi dans la rue. Il fait moche, des poids lourds sillonnent la 57ème et des nuages le ciel lourd. Le parc est à trois ou quatre blocs, il me faut traverser ces trois ou quatre blocs d’urbanisme extrême et moite, comme une sorte de sas d’urbanisme tropical. J’y suis. Les odeurs de vague pourriture se dissipent, les effluves de gasoline se dispersent, le bruit devient rumeur, flots lointains qui viennent s’étaler sur les grèves en béton. J’aperçois le grand réservoir Jacqueline Kennedy, m’y engage. Il a plu toute la nuit, le sentier étroit longeant ce cratère lacustre au cœur de la ville est boueux, il me faut zigzaguer entre les flaques, patauger dans l’épaisseur flasque du sol trempé, dans une sorte de Mississipi à échelle réduite. Je surprends la lumière se refléter sur les buildings autour du cratère, les dorant, les couvrant d’ombre, alternativement. Je dépasse une fille qui avance péniblement. Devant  moi, les flaques scintillent. Je saute en l’air et atterris en hurlant. Je hurle des f…k et des sh…t. Un corps s’avance alors vers moi, imprécis, titubant. La fille de tout à l’heure me croise, me demande si ça va, si ça va, je serre les dents, elle s’arrête mais sautille néanmoins. En serrant les dents, pleurant presque, je lui dis oui afin qu’elle arrête de sautiller et me laisse tranquille avec ma douleur. Elle s’éloigne, le dos voûté.

 

20 juillet, Villeneuve lez Avignon

Je préfère quand même le yacht de Bolloré

 

De retour de New York, en venant à pied d’Avignon, il me faut traverser le pont en boitant, emprunter des routes sillonnées de voitures très irritées, ce n’est pas agréable. Et puis je découvre cette annexe d’Avignon, villégiature des papes, admirable et pourtant ignorée, aussi calme que sa sœur aînée est tumultueuse en ces jours de festival, aussi assoupie que l’autre est fiévreuse. Bercé par le chant des cigales, je promène mes pas sur la colline des Mourgues, dans le théâtre de verdure, et mon regard sur les vues de la tour Philippe le Bel et de la cité des papes. Je pénètre ensuite dans la chartreuse pour me ressourcer comme tant de papes avant moi. Je visite le cloître Saint-Jean et sa fontaine couverte, erre dans le jardin du cloître des morts dont la quiétude ascétique préfigure l’au-delà, considère avec intérêt la bugade où l’on blanchissait le linge, inspecte consciencieusement la prison. Mes pas me mènent vers l’église dont l’abside effondrée déverse des flots de lumière sur l’autel de pierre nu. Dans la chapelle des morts, des fresques à moitié effacées témoignent de l’œuvre minutieuse d’estompement du temps. Je goûte à ce silence, ces ombres, ces longs couloirs et ces voûtes de lumière jetées au sol. Les cellules monacales invitent à la prière, à une sorte de recueillement maladroit… Au sommet du Mont-Andaon, l’abbaye de Saint-André observe la chartreuse d’un air hautain. En l’apercevant d’en bas, l’on ne peut soupçonner la beauté de ses jardins en terrasse et la vue qu’elles offrent sur les tuiles rouges de la ville immobile dans le soleil de midi. Je pense à Sarkozy qui souhaitait méditer dans un cloître au sujet de son destin avant d’opter plutôt pour un yacht.

 

28 juillet, Saint-Jean-de-Luz

Premier soir des vacances

 

Le ciel est noir. Une masse de nuages bas s’avance de la ville et promet un orage spectaculaire. Les Luziens regardent le ciel, annoncent un gros, gros orage. Ils sont confiants, ils le connaissent, leur ciel. Nous dînons sur la terrasse d’un café, après avoir enfilé de grosses laines. C’est l’automne. Le début des vacances et, déjà, leur fin.

 

29 juillet, Guétary

Ostalamer

 

La soirée est fraîche, les enfants sont enveloppés dans des plaids rouges. Le ciel se lance alors dans un one-man-show de couleurs à la faveur d’un coucher de soleil d’inspiration biblique. Les nuages s’accumulent et se reconfigurent sur fond d’un bleu grave et les rayons ocres et dorés percent leur toile changeante de vapeur, se voilant et se dévoilant, pour tantôt aveugler, tantôt en brûler sans pitié les lisières.

 

1er août, San Sebastian

Hors du temps

 

C’est plus qu’un voyage de l’autre côté de la frontière, dans l’Espagne mystérieuse et étrange, c’est un égarement dans un territoire temporel non répertorié. Elle est assez rare, propre à ces zones frontalières, la soudaineté avec laquelle, sans effort aucun, nous sommes ailleurs, hors de France, hors du temps. L’étrangeté est subtile, faite d’une somme d’infimes dérèglements. De la lumière par exemple, singulière, pas vraiment dorée, mais presque, pas vraiment crépusculaire, mais presque. Elle semble concentrer en elle les teintes des différentes heures du jour ou correspondre à une heure particulière, propre au référentiel temporel de ce pays. Une atmosphère générale de désuétude règne et invite à la flânerie pensive, dans quelque chose comme un Orient heureux, dans quelque chose comme un livre d’images, une brochure d’antan. La population de ce pays ne fait pas attention à nous, ne soulève pas l’incongruité de notre présence, non, nous appartenons à une autre dimension.

 

1er août, Saint-Jean-de-Luz

La journée a été belle

 

D’autant plus que sa beauté n’était pas acquise, pas arrachée à l’issue d’une longue lutte syndicale, elle était pour ainsi dire exceptionnelle, discrétionnaire. Le soir est tombé, les dernières lueurs du soleil tracent négligemment une ligne rose à l’horizon, comme les coups de pinceau dans le film d’Isao Takahata, Le Conte de la princesse Kaguya. Nous rentrons de la pointe de Sainte-Barbe en empruntant les sentiers qui traversent des quartiers endormis et le parc où, déjà, l’on se drogue. Progressivement, la baie se révèle entre les arbres, au détour d’un chemin, avant de nous apparaître tout entière, illuminée, comme une photo au bout du processus de développement dans une chambre noire. Des campements de touristes cassent la croûte sur la plage que les vagues viennent lécher dans une supplication répétitive et timorée. Je songe aux promenades de Conte d’été, que j’ai revu récemment, aux sentiers de Dinart et de Saint-Lunaire, aux marées, à l’océan, à ce beau serment de fin de vacances, suivi d’un long baiser, « je n’oublierai jamais nos promenades ».

 

 

2 août, Leucade, Grèce

Pajero

 

Je menace d’écrire à UFC-Que Choisir, il ne comprend pas. Nous venons d’arriver en Grèce, j’avais réservé une sublime 4×4 sept places mais cette voiture n’existe plus vraiment, les précédents locataires l’ont abîmée, elle est tombé dans une falaise, quelque chose du genre. Alors, on me donne une Mitsubishi Pajero modèle 1983. C’est aussi une 4×4. Déjouant mes attentes, elle roule, elle se déplace bien d’un point A à un point B à une vitesse V. Mais un détail retient mon attention. En appuyant sur la pédale du milieu, censée être le frein, le véhicule ne s’arrête pas, il n’accélère pas non plus, il poursuit juste son mouvement avec fluidité. Quelque chose d’étonnant se produit alors, comme une épiphanie, inéluctablement précédée de la locution introductive « Mais putain » : C’est beau. Affranchis des attributs de la modernité, dépossédés de la voiture récente et puissante, démunis de la capacité de freinage, nous sommes contraints à la lenteur et éveillés à la beauté du monde.

 

11 août, Leucade, plage de Kalamitsi

La sirène

 

Il faut plonger dans une route étroite, escarpée, sinueuse, bordée de champs d’oliviers pour atteindre des plages sauvages et tragiques. Chaque sinuosité de la route révèle un paysage sublime de montagne verdoyante et dense d’une part, trouée de pierre blanche, de plus en plus surplombante, et de mer turquoise aux multiples nuances de l’autre, de plus en plus proche. Une fois en bas, comme une incarnation humaine de la beauté écrasante de ce site mythologique, comme une sirène sortie de l’eau en provenance de l’Odyssée, une fille en maillot de bain, envoûtante et maléfique, s’approche de moi, un sourire aux lèvres. Elle plonge son regard dans le mien, longuement, je suis censé comprendre, ne m’attend-elle pas depuis des milliers d’années ! Elle se présente : « I’m the parking girl », dit-elle et là, après un court silence, elle ajoute : « Two euros. »

 

12 août, Leucade, plage de Milos

L’envie

 

Lors de notre dîner à Mugaritz à San Sebastian, le dessert avait « les sept péchés capitaux » pour thème. L’un d’eux représentait l’envie sous la forme de deux sablés saupoudrés de chocolat, un grand et un petit. Agios Nikita est un village de pêcheurs sur la côte ouest de Leucade. Assez charmant avec ses petits commerces et ses bougainvilliers violets, il glisse vers une toute petite plage protégée du vent. La plage est agréable mais elle se remplit vite de monde, à un point déroutant, certains n’hésitant pas à enlever votre serviette ou à jeter votre parasol, voire plus tard dans la journée à commanditer votre meurtre pour prendre votre place. Au milieu de l’après-midi, quand la chaleur aura longuement harassé les plagistes, il n’est pas rare de relever des cas de cannibalisme, des vacanciers disparaissant complètement, engloutis par d’autres dont la panse, encore plus monumentale, continuera de reluire au soleil en digérant leur voisin de serviette. Certains jours de canicule, la plage sera témoin d’un véritable massacre, des corps gisant sur les cailloux chauffés à blanc, dans des mares de sang que les vagues viendront doucement laver. Pour leur épargner un tel sort, toutes les vingt minutes, un taxi bateau conduit des vacanciers « quelque part » au-delà des falaises, dans un exode discret et sélectif. Appelés par l’air ouvert du large, nous embarquons dans le taxi bateau. La petite plage s’éloigne comme un détail dans la grande colline et deux minutes plus tard, nous dépassons la falaise et découvrons dans un agrandissement progressif, une longue, large et belle plage, presque déserte, semblable à un lac ou une piscine naturelle : la plage de Milos. Les regards des quelques vacanciers qui occupent ce théâtre antique de sable et de pierre à nu, bordé de falaises et de collines vertes, nous regardent, étonnés d’une arrivée qui perturbe l’équilibre naturel d’un monde de calme, de chaleur et de repos qui se perpétue depuis Ulysse.

 

13 août, Leucade, Agios Ioannis

Instagram

 

En empruntant le pont amovible qui mène à l’île, l’on aperçoit dans le ciel une agitation de virgules multicolores. Ce sont des kitesurfeurs sur la plage d’Agios Ioannis. Nous y allons pour contempler le spectacle mis en scène par le vent et en musique par les vagues. Le soleil se couche et dore le sable de ses rayons à la caressante oblicité. Se pose alors la question philosophique suivante : faut-il apprécier l’instant, le méditer en soi et avec les personnes physiques qui nous entourent, ou le partager avec la communauté. Le partage du plaisir l’augmente-t-il ? Le transcende-t-il ? Disons que oui, car avant Instagram il y avait Facebook, et avant Facebook, je ne sais quel service de partage de photos et avant celui-ci les séances de diapos au retour des vacances, et avant cela Stefan Zweig, Stendhal, et d’autres publiant des écrits de voyage. Un même besoin de partager l’instant et non simplement de le vivre, ou de le vivre dans la perspective de le partager, traverse les siècles sous différentes incarnations médiatiques. Si on dit oui donc, la question subsidiaire concerne la modalité du partage. Si nous étions à Tahiti, ou dans le bureau ovale, ou sur la Lune, un « check-in » suffirait. Check-in Agios Ioannis… pas sûr que cela parle à la communauté. La photo d’une plage ? En plein mois d’août ? Après toutes les photos d’orteils adossés à la mer ? Pas sûr que cela sorte la communauté de sa torpeur désabusée, sa satiété ronflante. Il faut donc mettre en scène le moment, le théâtraliser. Il faut donc non seulement vivre le moment tel qu’il est, mais le transformer pour le vivre dans la perspective de le partager. Réfléchissons, quelle serait une mise en scène adéquate ? La lumière sera naturelle, le coucher de soleil est sublime, pas la peine de jouer avec, pas nécessaire de traficoter la palette chromatique du cosmos à l’aide de filtres Instagram produits par une bande de tocards qui n’ont réussi à se valoriser qu’un milliard de dollars cependant que Whatsup l’était à seize et Snapchat refusait trois sans hésitation aucune. Le décor, la plage oui, mais tous ces gens sur la plage, tous ces inconnus, il faudra attendre qu’ils s’en aillent. En revanche, il faut capitaliser sur les kitesurfs. Les mettre en valeur, les intégrer dans une sphère élargie du moi. Les costumes sont à revoir. Le maillot de bain sur une plage a je ne sais quoi d’attendu. Pourquoi pas une robe de soirée ou des combinaisons de bain vintage dans le style Gatsby ? Les personnages ? Nous ? Quoi de plus non imaginatif… Ne faudrait-il pas se créer un autre personnage pour éviter la facilité de l’autofiction ? On va donc dire que nous sommes des top models et posons pour une marque de luxe dans une photo à la Louis Vuitton. Il faut être dans son personnage, le vivre, en l’occurrence tirer la tronche et regarder l’horizon. Il faut incarner la tristesse et le désespoir d’un top model qui pose pour une marque de luxe. L’un de nous pourra tirer la tronche en regardant l’horizon et l’autre courir vers les vagues dans une robe de soirée au ralenti. Après il suffira d’envoyer sur Instagram. Titre de la photo : Nature.

 

 

13 août, Leucade

L’olivier

 

Dans le jardin de la maison que nous louons, il y a des oliviers.

Ils reposent là depuis des décennies, dans une attente silencieuse qui complexifie et contorsionne leur tronc. Sous l’un d’eux, un transat en bois couvert d’un coussin ancien, de feuilles mortes, de résine, semble être oublié. Je n’y prête qu’une vague attention au début. Au milieu d’un après-midi somnolent, mon regard s’arrête sur lui. Un livre à la main, je rôde autour, comme malgré moi, le nettoie d’un geste hésitant, le considère d’un air perdu. M’allonge enfin. Les feuilles de l’arbre pénètrent alors dans mon champ visuel soudain tourné vers le ciel ; la brise de l’après-midi les berce lentement ; des fragments de soleil miroitants s’entrelacent au feuillage, comme si l’arbre était fait de vent, de matière organique et de lumière céleste réfléchie sur des miroirs invisibles. Je reste ainsi. Pas un bruit autre que les murmures de l’olivier ; pas un parfum autre que celui subtil de sa quintessence ; son ombre crée un cercle de silence et m’isole dans sa zone rêveuse. J’ouvre mon livre ; ne lis pas encore, tout à fait ; contemple un mot, pris au hasard. Et puis, les phrases s’enchaînent ; je me laisse emporter dans le flot de leur musique muette ; je m’enfonce dans les pages comme dans l’eau immobile et lourde d’un lac. Il me faut remonter loin dans le temps, au temps des désœuvrements de l’enfance et de l’adolescence, au temps des lectures infinies, au temps de Dostoïevski et Proust pour me remémorer aussi exaltante lecture, aussi parfaite symbiose entre le livre, l’auteur, un univers et le lecteur que je suis. Je ne me situe plus en Grèce, en 2014 ; je suis à Paris, avant la première guerre mondiale, en compagnie de Rilke et de Zweig ; je suis à Vienne et converse avec Hofmannsthal. Peu à peu, le livre rayonne dans le monde ; les feuillages luminescents changent de teinte ; le soleil tombe en dépêchant ses derniers rayons tels de mélancoliques messagers ; le vent souffle dans des froissements suaves de feuillages ; une pénombre étrange se dépose sur le jardin confus ; jusqu’à ce que : « Même sans la catastrophe qu’il déchaîna sur l’Europe, cet été de 1914 nous serait demeuré inoubliable ». La guerre me fait lever les yeux. Je suis saisi d’un frisson. Immobile, il m’observe. Je soutiens son regard ; il s’éclipse derrière les bosquets avec élégance, sans précipitation, en ayant lancé un dernier regard ; les feuillages happent sa belle queue touffue. Brutalement rappelé à la réalité, je réalise que j’ai lu cent pages. J’extrapole le passage du temps que je n’ai aucun moyen de vérifier. Je cours vers la maison ; personne, lumières éteintes ; reviens vers les jardins ; aperçois des silhouettes découpées sur la pénombre, elles courent à différents endroits, dans différentes directions, prises d’une inexplicable et silencieuse  panique ; je jette un regard vers le bosquet, là où le renard  se tenait ; rien ; des ondes de désarroi me pénètrent ; mon regard croise celui de ma fille qui écarquille les yeux et crie « Il est là ! Il est là ! ». Elle se précipite vers moi et « t’étais où, ça fait une heure qu’on te cherche ! » me demande-t-elle, désespérée.

 

 

14 août, Leucade, journée en bateau

Vassilis

 

Vassilis n’est pas exactement un bureaucrate. Capitaine d’un bateau grec traditionnel construit en 1946 avec du bois de pin traditionnel de l’île, il nous emmène dans un tour des  îles ioniennes. Bien qu’originaire de Larissa, dans la partie orientale de la Grèce, sur la mer Egée, il connaît parfaitement l’histoire ionienne, d’Ithaque, de Céphalonie, de Leucade, de la très belle et sauvage Méganissi et des petits îlots verdoyants comme Skorpios, qui a longtemps appartenu à la famille Onassis avant d’être récemment cédée cent millions de dollars à un oligarque russe qui souhaitait y célébrer l’anniv de sa fille de vingt ans en présence de Beyonce et de quelques autres personnages de Voici et de Hello ! Malgré l’absence de tout vestige, nous sommes persuadés d’être dans le royaume de l’Odyssée, Ulysse étant roi d’Ithaque et certains archéologues affirmant que Leucade était sa patrie. Pourvu d’un diplôme de préservation du littoral, Vassilis est expert en faune et flore marine. Il cumule trois jobs, capitaine pour croisières de tourisme l’été, chercheur l’hiver, faisant le tour des îles pour prélever des échantillons et lobbyiste œuvrant pour la préservation des côtes, des lagons et des golfes contre les diverses tentatives de développement à base de ciment. Malgré son activité intense, il est endetté car le gouvernement qui l’emploie lui doit plusieurs mois de salaire. Ce n’est même pas Angela Merkel qui a décidé des coupes budgétaires dont il est la victime puisque ses salaires proviennent d’un fonds de soutien environnemental de la communauté européenne, redirigé vers ce qu’il appelle le deuxième prénom des hommes politiques grecs : la corruption. Malgré sa désillusion de la politique, Vassilis reste jovial. C’est lui qui prépare le déjeuner dans la petite cuisine dans la cale du bateau – il est aussi cuistot –, une salade grecque, des tartes aux courgettes traditionnelles de Leucade, des anchois marinés dans du vinaigre et des palourdes accompagnées d’une grappa locale qu’il a confectionnée. Il connaît des criques désertes et, particularité de Méganissi, les caves Papadopoulos, du nom d’un général de la deuxième guerre mondiale qui y planquait les sous-marins pour échapper au torpillage allemand. A ce propos, me rappelle-t-il dans une mise au point historique, avec l’apparition des néo-nazis, on oublie vite que la Grèce a combattu l’Allemagne pendant la guerre. Certes, lui dis-je, les gens de Leucade ne sont pas des plus accueillants, la montagne – l’île rappelle la Corse – leur confère la rudesse des climats arides et le mutisme des territoires isolés, mais difficile de percevoir les effets de la crise. C’est Athènes qui est surtout touchée, précise-t-il. Une dame qui y habite a comparé le désarroi de la ville à celui de la guerre. Là-bas, les gens ont peur de sortir de chez eux, des quartiers entiers sont dévastés par la misère. C’est une ville épuisée, exsangue. Nous jetons l’ancre dans une crique déserte logée dans un décor de verdure surplombé d’une pinède. Nous nous baignons dans l’eau fraîche puis séchons nos corps au soleil, bercés par le chant des cigales et saisis d’une sensation de bien-être intense, qui s’estompe lentement. De retour au port, Vassilis nous invite à une autre ballade en mer pour aller voir les dauphins et les centaines d’espèces d’oiseaux dans le golfe de Preveza. C’est ainsi, dit-il, qu’il peut répandre la bonne parole, il sait que je parlerai de ce golfe autour de moi, que je publierai des photos sur Facebook. C’est ainsi qu’il entend médiatiser sa cause.

 

 

7/8/2014, Leucade, Grèce, une maison près de Sivota, vers 14 heures 45

Eloge de l’ennui

 

Quoi de plus agréable, en vacances, dans ces heures mortes du milieu de l’après-midi, quand la chaleur épuise les corps avant tout effort, quand une somnolence générale gagne la nature et les animaux, quand un silence de sieste jette son drap invisible sur le monde et en atténue la rumeur, quoi de plus agréable, dans la maison à moitié endormie, que de s’ennuyer. L’ennui est une occupation ô combien délicieuse. Si rares sont les occasions de l’éprouver car l’homme, paradoxalement, s’évertue à le tromper, y voyant une menace de l’activité et des plaisirs surestimés qu’il croit en tirer. Avec l’ennui, viennent de beaux adjectifs, tel que lent, tel que long. La lenteur, la longueur, le sommeil du temps. Les enfants, heureusement, s’ennuient plus souvent, glissant insensiblement dans cet état de vide, de fascination devant le sortilège du monde ensommeillé de La Belle au bois dormant. Un phénomène étrange se produit alors en eux. Des pensées commencent à se faire entendre dans leur tête, le murmure ineffable d’une activité cérébrale court dans le silence inédit. L’esprit se représente des images, les forme, les crée, de manière de plus en plus vive, révélant cette faculté humaine merveilleuse : l’imagination. Certes, l’homme a inventé des outils pour faire perdre aux enfants cette aptitude en les submergeant de l’imagination des autres, un outil en particulier, appelé l’ « iPad », ou plus précisément « Papa l’iPad », qu’il a réussi à écouler à des centaines de millions d’exemplaires, si puissant dans sa capacité de paupérisation mentale des masses que même les concurrents n’ont fait que le copier, que même la télévision jadis redoutable arme de bêtification a baissé les bras à défaut d’un rapport exclusif, personnel et égocentré entre la personne et une source addictive et inépuisable de bêtise. Mais certains jours, quelque chose se produit. L’enfant oublie l’iPad, voire le snobe, et se laisse suffisamment porter par l’ennui ailé pour y prendre goût et ébranler la fabrique d’images de son être profond. Alors il peut décider de se saisir d’un livre. Mais le livre est le produit de l’imagination d’un autre, pourrait-on dire, une autre forme plus analogique, plus poétique certes, mais une autre forme de média et de capitulation de l’esprit. Or non. Le livre est magique car non seulement il ne freine pas l’imagination mais la stimule. Les mots, les personnages, les situations, par l’imprécision rêvée, la très basse définition des images qu’ils projettent, emballent la production de celles-ci, comme si deux êtres, le lecteur et l’écrivain, volaient dans le même ciel de l’esprit, les images de l’un se mêlant à celles de l’autre, dans une constellation multicolore semblable aux kitesurfs qui voltigeaient dans le ciel d’Agios Ioannis. La lecture est longue, elle est lente, elle est linéaire, elle est elle-même ennuyeuse, à telle enseigne qu’elle crée un cercle vertueux, rendant l’ennui plus profond, plus beau, plus imaginatif. Lire sur l’iPad ne produit pas le même effet. Il y a quelque chose qui ne va pas dans la juxtaposition des merveilles de l’esprit et de la bêtise humaine. Emprisonner des bibliothèques entières dans un objet, les contraindre à un exil forcé dans un data center au nord de la Suède est un non-sens. L’iPad dote le livre d’une capacité de zapping, transforme la rareté en une abondance infertile. Choisir un livre pour les vacances est un acte engageant et l’outil de l’abondance en réduit l’enjeu. Il fait perdre la notion de temps, de sa plasticité, de l’élasticité qui en permet l’étirement. L’on ne voit que la page lue sur l’écran aveuglant et aveuglé par le moindre rayon de soleil, l’on perd la notion de longueur, de progrès que l’amincissement progressif de la partie droite de l’objet livre suggère. Proust commence sa préface du Sésame et des lys de Ruskin par cette belle phrase : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passé avec un livre préféré. »

Ce jour-là, pourtant, ma fille ne lit pas. Elle est dans un état d’ennui plus profond, plus étrange. Soudain, miraculeusement, par un jeu de déclic, un mécanisme intérieur se déclenche, imprévu et imprévisible, comme le sommeil qui nous surprend sans avertissement après une insomnie que l’on croyait interminable. Elle prend un stylo et écrit une nouvelle, la dernière et sans doute la meilleure de ce recueil de l’été 2014.

 

7/8/2014, Leucade, Grèce, une maison près de Sivota, vers 16 heures

Le paradis

 

1

 

Il y a bien longtemps, dans une grande ville, il y avait une orpheline de huit ans qui s’appelait Pauline, elle était très connue car elle était… acrobate. Tous les jours, elle faisait un numéro de funambule devant des milliers de gens. Mais un soir, quelque chose d’horrible arriva.

 

2

 

Elle devait faire un numéro qu’elle n’avait jamais fait : une roue sur le fil les yeux bandés, puis, prendre son élan et courir sur le fil (toujours les yeux bandés). Bien sûr, elle avait révisé mais elle redoutait le jour du spectacle.

 

Le jour arriva sans tarder et Pauline commença à faire l’incroyable numéro. Tout se passa bien au début : elle fit sa roue sous les « Oh ! » et les « Ahh ! » des spectateurs, ensuite elle se mit à courir mais, presque arrivée au bout, elle chuta. Par précaution, il y avait un filet en bas mais lancée de vingt-cinq mètres de haut, le filet craqua.

 

3

 

Vous imaginez la suite. Elle tomba jusqu’au sol, inconsciente. Puis, dans sa tête, tout changea. Elle se sentit monter jusqu’aux nuages et atterrit sur l’un d’eux. Deux chemins se présentaient devant elle avec une pancarte près de chacun.

 

Sur celle de droite, il était écrit : « Prenez ce chemin et vous monterez jusqu’au D immense, puis vous verrez l’E.J. accompagné de sa proche. Personne ne vous assure que c’est le Paradis à l’inverse, personne ne vous assure que c’est les Enfers. A vous de trouver. »

 

Sur la pancarte de gauche, on lisait : « Jaune, rouge et orange sont mes couleurs spécifiques. Si vous prenez ce chemin, vous trouverez le D immense. Souriez et riez toujours M si vous prenez ce chemin, vous me verrez. Oui, moi. »

 

Pauline réfléchit mais ses pensées s’embrouillèrent. Quel est ce M ? Ou encore cet E.J. ? Et que voulaient-ils dire par « sa proche » ? Elle se posait toutes ces questions sans trouver de réponses claires.

 

4

 

Après une heure, tout à coup, ses idées s’éclaircirent. L’E.J. était sûrement l’Enfant Jésus et sa proche Marie ! Ils prouvaient même que c’était le Paradis ! Car ils disaient : « Personne ne vous assure que c’est le Paradis A L’INVERSE !!! C’est-à-dire : « Tout le monde assure que c’est le paradis ! » (l’inverse de la phrase). Voilà la réponse claire et logique. Elle n’avait pas besoin de penser aux Enfers.

 

Elle se dirigea vers la droite, déterminée.

Week-end à Londres

Je lis Thomas Mann, ces derniers temps. La montagne magique. Je me débats avec elle, ses chapitres interminables, souvent soporifiques, ses descriptions minutieuses et exhaustives de journées vides, son détail encyclopédique des maladies du corps et de l’âme, son compte-rendu fidèle de repas sans fin, ses joutes verbales boursoufflées entre Settembrini, le progressiste libéral et Naphta, son antagoniste adepte de l’autorité, pourfendeur de la modernité. Je succombe aussi, par moments, à sa magie. La mort du cousin Joachim, douce et belle mort d’un brave, m’émeut profondément ; lorsque notre héros Hans Castrop se perd dans la montagne, surpris par une tempête de neige, et se fourvoie dans une divagation sans fin, je suis complètement pris. J’aime le personnage de Mme Clawdia Chauchat, être aimé venant d’ailleurs, de la Russie de Dostoïevski autant que du Faubourg Saint-Germain de Proust, tout à la fois infiniment facile et infiniment difficile à posséder, échappant à soi lorsqu’on pense l’avoir conquise, revenant lorsqu’on est certain de l’avoir perdue à jamais. Mais Mann n’est pas Proust. La beauté du verbe n’est pas la même, malgré les descriptions virtuoses de la nature, de Davos, des saisons, de la perpétuelle répétition des années. Son humour, ses caricatures sont par trop appuyés. Chez Proust, la découverte du temps se fait accidentellement, au bout d’un long processus mental, affectif et narratif. Proust fait partie des gens d’en bas, où le temps avance masqué, en espion, ne se révélant que par ses effets, lorsque deux images suffisamment éloignées du même être les soulignent, ou par la résurgence involontaire, mais vibrante de véracité, de sensations passées. Dans la montagne de Mann vouée au désœuvrement, où les patients semblent attendre oisivement la mort qui rôde, le temps prend une épaisseur démesurée au sein du vide, s’incarne, charnellement, sensuellement. Son écoulement devient perceptible, comme celle d’une eau lourde sur un lit de rivière. Et l’auteur ne cesse de disserter sur les durées, leurs dilatations et leurs contractions, les journées qui durent des siècles, comme dans les premiers chapitres, les années qui passent en quelques secondes, comme dans les derniers. Il explore les géométries variables et élastiques du temps et la manière dont elles se mêlent à l’économie intime des êtres.

Je suis à Londres avec ma fille. On le sait, Londres est une ville d’énergie. Elle déverse ses foules immenses et pressées dans ses artères commerçantes : nous ne sommes pas au sanatorium Berghof. Nous nous promenons dans l’entrelacs des grandes voies affolées et des rues labyrinthiques ; nous faisons du shopping de high street ; nous assistons à un musical ; nous échappons à un orage en nous réfugiant dans un restaurant à l’ambiance tamisée ; nous visitons le British Museum où sont conservés les vestiges des civilisations anciennes, où cette caisse en bois quelconque que nous examinons béatement nous provient d’avant JC.

 

Je songe alors au temps de Mann. Ce week-end est un moment unique. Qui ne se répétera jamais. Ma fille va grandir et elle ne sera plus comme elle l’était, ce week-end de juillet. Dans un an, si nous revenons, elle sera une autre, comme elle était déjà une autre l’année dernière. Dans deux, trois, quatre ans, elle sera d’autres encore. Que deviendra la fille de juillet 2014 ? Associée à ces moments uniques qui s’éloignent, confisqués par le temps. Il en restera des traces, des photos, des souvenirs attachés aux photos, des sentiments vagues attachés aux souvenirs, dont certains demeureront en nous en vertu d’un phénomène de survie arbitraire. Ce bonheur qu’on a éprouvé, on aimerait l’immobiliser, le retenir. Mais les années courront. Et ce moment unique restera unique. Par essence. D’autant plus unique qu’il est court, limité à un seul week-end. Sa lueur perdra de son éclat dans le flot d’autres moments, dans le chaos de moments qui rythment la vie des gens d’en bas.

Week-end à Copenhague

La ville

 

Copenhague est étrange. On ne saurait à quelle autre capitale la comparer. Pas Stockholm, plus belle, plus fière, plus hautaine. Pas vraiment les autres villes d’eau, Venise, Amsterdam ou Bruges. Les canaux, ici, sont ouverts à l’océan et leur circulation dans l’enchevêtrement des rues et des larges artères est décousue. Une ville difficile à saisir. Son centre n’est pas vraiment central, ni limité à un périmètre précis ; son architecture est hétérogène ; l’ancien y côtoie le post-moderne, le lent délabrement le clinquant du neuf, les murs de brique des structures métalliques et des joyaux architecturaux noirs, les fenêtres de prison de vastes baies vitrées, les voies rapides des havres de paix inattendu, quartiers sans voiture comme celui au bord des lacs, jardins apaisants comme celui du musée juif ou du fort verdoyant en forme d’étoile non loin de la petite sirène. La bibliothèque royale symbolise l’identité architecturale de la ville avec la coexistence, dans un même bâtiment, de l’ancien édifice et d’une structure en verre monolithique, baptisée : diamant noir. L’eau est omniprésente. Elle s’immisce dans la ville. L’irrigue. La nourrit. L’emporte au large. Avec ses entrepôts de sel, ses paquebots à quai, ses structures métalliques, Copenhague est portuaire. Les rues et avenues non arborées, larges, les murs tagués, la saleté des lendemains de nuits de fête, lui confèrent un caractère très urbain, très moderne comme Berlin, tout en faisant éprouver un sentiment d’inachevé accentué par les nombreux chantiers et, çà et là, les non-lieux égarés dans la platitude infinie et rayés par un enchevêtrement de lignes de chemin de fer. Comme si l’océan omniprésent était finalement le centre de la ville ; que la terre n’était qu’une sorte de banlieue accueillant négociants de denrées, militaires et marins en permission. Au milieu de l’après-midi, nous prenons une pause dans le jardin du musée juif. Nous nous assoupissons. Il y a une fontaine, sa musique, des enfants, leurs lointains cris qui courent, sous le regard ténébreux et hostile de Søren Kierkegaard. Juché sur un trône, seul philosophe danois, auteur de traités du désespoir dans un pays qui se targue d’être le plus heureux au monde, il est la fierté nationale.

 

Noma

 

Le taxi nous conduit sur une île non loin du centre. Il emprunte des rues quelconques, sans caractère. Tourne à droite, dans une zone en construction, emprunte une large voie au bout de laquelle il y a le canal. Sur le canal, un voilier glisse. Le restaurant est au bout d’un grand entrepôt de sel. Il est vingt heures, la lumière vespérale est belle. Philippe nous accueille au seuil du restaurant, sur une grande cour pavée qui donne sur l’eau et où règne un silence mystique que seul interrompt, par intervalles, le tintement de la cloche d’une église invisible, dissimulée dans ce décor portuaire et industriel en devenir. Le dîner est une expérience à la fois gastronomique et théâtrale. Les grandes baies vitrées sont ouvertes, les voiliers naviguent sur le canal, le ciel s’assombrit pour ne noircir tout à fait qu’à la faveur des desserts, comme dans un tomber de rideau. La cuisine ouverte – en réalité une des deux cuisines, celle vouée à la préparation des mets, leur production se faisant dans une autre, au premier étage – grouille de jeunes cuistots qui sont aussi les serveurs. Une vingtaine. Chacun viendra à notre table pour décrire l’un des vingt plats (douze petites entrées servies à une cadence folle et huit plats principaux) et nous glisser en passant quelques mots sur lui ou sur elle. Ils viennent de tous les pays du monde pour réaliser leur rêve de travailler – gratuitement – au Noma. On admire ce mélange explosif, où le talent naît des différences dans un feu d’artifice de créativité, de jeunesse passionnée. A l’image de la ville, le repas est inattendu, les ingrédients détonants, les goûts à la fois familiers et cryptiques. De la mousse, des fourmis citriques – elles développent nous apprend-on une défense naturelle qui leur confère cette saveur –, des larves d’abeille en provenance de la ruche du restaurant, des végétaux brûlés, des pétales de fleurs – une tarte de pétales de fleurs –, de la viande fumée des semaines durant, des herbes nordiques inconnues et rafraîchissantes, deux œufs d’oiseau fumant dans un nid à la faveur d’une épiphanie bergmanienne. Entre chacun des plats, on vous laisse prendre une pause, on vous laisse sortir dans la cour et y déguster un verre de vin – tous confidentiels, vins biologiques en provenance de petits producteurs de France et d’Autriche, appellation Vin de France – en contemplant la rive d’en face, qui s’illumine par petites touches. Les serveurs partiront bientôt en vacances, une certaine euphorie règne, les « Yeah ! » fusent en cuisine. Une des serveuses, autrichienne, prévoit un tour gastronomique à Paris et dans le pays basque. Elle a réservé chez l’Astrance, Septime et Le Chateaubriand. Me rendant compte par comparaison de son génie, je leur vends ce Gagnaire malheureusement  reclus dans son triste restaurant de la rue Balzac avec son service à l’ancienne, du temps où Michelin faisait la loi et imposait une expérience de relais de province. Elle dit oui bien sûr, il a dîné ici il y a deux ans, avait beaucoup apprécié. C’est Michel Bras qui épate ces jeunes. Ils en parlent tous. A la fin du dîner, nous visitons les lieux avec Nate, un gars de Boston aux allures de geek, fan comme tous de Michel Bras et du pays basque. Il nous fait découvrir la cuisine dite de production et surtout, lieu magique, l’atelier de création dissimulé derrière une porte en trompe-l’œil. Là, dans un décor tamisé, entourés de bibliothèques garnis de livres du monde, d’alvéoles rétroéclairés dans lesquels sont consignés des produits bizarres couverts de boue, champignons, pierres, œufs, là, près d’une longue table couverte d’herbes et de fleurs, le chef et sa brigade de lieutenants cosmopolites conçoivent des recettes nouvelles en mode brainstorming. Une fois la visite terminée, Philippe nous raccompagne jusqu’au taxi. La nuit est complètement tombée ; une lune blême luit derrière le voile de nuages vaporeux.

 

Le plus beau musée du monde

 

Les Danois ont le sens de la formule. Ils sont connus pour avoir créé de belles marques mondiales. Le plus beau musée du monde s’appelle donc le Louisiana Museum of Modern Art, et il se situe à quarante minutes au nord de la ville. L’endroit est magique, des étendues vertes et vallonnées tombent abruptement dans une mer scintillante sillonnée de voiliers blancs. Des jardins verdoyants sont ponctués de sculptures de Miro, de Max Ernst, de Giacometti. La collection permanente est limitée mais nous avons l’opportunité de visiter une belle exposition d’Emil Nolde, la même je suppose que celle du Grand Palais en 2012. Avec ses personnages au regard de fou, ses diables grotesques, ses sauvages éberlués, ses scènes de la bible et des légendes et ses explosions florales kitsch, Nolde est sans conteste un expressionniste allemand. Plus insolite, l’exposition de Hilma Af Klimt, peintre suédoise du début du siècle, précurseur de l’abstraction, dont l’œuvre prolifique, d’inspiration tantôt géométrique, tantôt théosophique et ésotérique, forme un ensemble disparate, d’un goût douteux, mais aux expérimentations bizarres et colorées.

Lacs

Lors d’une visite à Constance, je me fais la remarque que le lac est une figure littéraire, poétique et cinématographique à laquelle sont associées des histoires qui peuplent notre imaginaire.

Le lac Constance

Il s’étend sur l’Allemagne, la Suisse et l’Autriche en empruntant une forme géométrique insolite, oblongue, dotée de deux doigts. Sur ses rives, on peut visiter des villages où règne une insouciance rêveuse propre aux cités balnéaires. S’il invite comme eux au voyage, avec ses bateaux à moteur qui tanguent à quai et ses voiliers indolents, le lac, à la différence de l’océan et de la mer, décrit un espace fermé, où l’ailleurs a quelque chose à la fois d’étrange et de familier, d’accessible et d’insaisissable, quelque chose de rassurant. On peut prendre le bateau pour rejoindre la rive d’en face. A mesure qu’on s’en approche, elle prend la forme d’une ville vacillante dont la taille augmente dans notre champ de vision, nous appelant à sa découverte. Ce qui n’était, il y a quelques instants, que touches à l’horizon, s’anime de vie. Sur les routes côtières, l’eau court à toute vitesse, scandée d’arbres, de maisons éclairées par des rayons de soleil mouvants, et de vues du large. Le soir, quand le ciel, le lac et les montagnes s’assombrissent, chacun empruntant une coloration différente, comme si l’eau, l’air et la pierre étaient trois incarnations de gris, les restaurants et les terrasses bruissent de monde, les fenêtres s’éclairent et une brise marine vient caresser les joues des promeneurs.

Le genou de Claire

Dans ma redécouverte des Rohmer, j’ai été émerveillé par la beauté picturale de son cinquième conte moral. Rohmer, cinéaste des lieux et des mots. Le genou de Claire est une référence en matière de direction photo en lumière naturelle, celle d’Annecy, son lac, ses montagnes, ses ciels changeants au gré des humeurs des personnages et des promenades. Sur les bords du lac, des jeunes gens prennent des bains de soleil en philosophant à l’ombre d’un saule pleureur. Rohmer aime les films de vacances, nombreux dans sa filmographie. L’esprit et le corps sont prédisposés au désir et à la séduction, disponibles, ce qui nous divertit – travail, tracas du quotidien… – est mis en suspens. Les dialogues du Genou de Claire, très écrits, sont d’une grande beauté littéraire et analytique, comme si les personnages commentaient en temps réel leurs sentiments. A la fin du film, à l’heure des valises et des départs, on saisit le sens des vacances, parenthèse de présence à soi et au monde qui se referme en laissant derrière elle une trace douloureuse.

L’inconnu du lac

Le lac inspire la peur, le danger et l’attirance qu’ils exercent. Sa beauté, ses profondeurs inconnues et sombres inquiètent. Au désir de Rohmer, qui prend corps dans des mots et des raisonnements brillants, succède celui, mortifère et taiseux, de Guiraudie et de ses personnages sombres et bêtes. Désir charnel privé d’intelligence, désir triste. La mort rôde, complice du sexe, menaçant les corps esseulés, désorientés dans leur quête de jouissance.

Un jeu brutal

Le premier et très beau film du cinéaste panthéiste et méditatif qu’est Brisseau préfigure son cinéma. Plus tard, dans Céline, la méditation permettra d’atteindre une symbiose avec le paysage dans une sorte d’orgasme doux et lent. C’est dans le lac de Salengro, quand l’eau fraîche et lourde s’écoule sur son corps, que la jeune fille du Jeu brutal s’invite aux sens.

De beaux lendemains

Le cinéma d’Egoyan est inégal. J’aime sa première manière, trouble et inquiétante et ce qu’il en reste dans son œuvre récente, de facture purement hollywoodienne. Mais il est un plan des Beaux lendemains qui m’a marqué, celui où le bus scolaire sombre dans le lac gelé, lentement, silencieusement (juste quelques craquements de la glace), filmé de loin, englouti dans la surface impassible et étincelante. Malgré l’horreur, malgré les cris inaudibles des enfants, ce plan a quelque chose de profondément serein.

San Francisco et Central Park

Depuis que j’ai lu le beau livre de Murakami – Autoportrait d’un auteur en coureur de fond – je me suis résolu de prendre note de quelques impressions de joggeur.

A San Francisco, je suis parti de Market Street pour rejoindre l’Embarcadero. J’ai ensuite longé les Piers, traversé le Fishermans Wharf. Chacune de mes respirations a empli mes narines d’odeur d’huile frite et de pains industriels. Juste après, le bonheur. L’océan, enfin, accessible. Le soleil et le silence. Plus de voitures. Une brise presque crémeuse sur le visage. Des promeneurs solitaires dans le paysage. Le Golden Gate Bridge apparaît enfin, bien qu’incertain. Des groupes d’écoliers me saluent. Je me dirige vers le Bridge, qui augmente imperceptiblement de taille. Les collines environnantes du Presidio m’offrent une merveilleuse vue. Les vagues viennent battre contre les rochers de cinéma.

J’avais couru à Central Park au mois de mai. L’automne offre un spectacle différent. Les feuilles jaunes illuminent le décor, volent au vent par saccades ; le ciel changeant laisse échapper çà et là des rayons de soleil qui dorent un pan du décor en laissant les autres dans l’ombre, comme s’il voulait attirer l’attention sur tel ou tel ensemble d’immeubles ; des érables japonais traversent le paysage au gré de ma course. J’y vais très tôt le matin et surprends des dizaines de coureurs dans les allées… Cette énergie qui irrigue la ville… Ce n’est pas au Champ de Mars que je risque de rencontrer des coureurs à six heures trente… Cette fois, je ne vais pas jusqu’à Harlem, je me contente de faire trois tours du réservoir puis de passer par le Great Lawn et la Bethesda Terrace. De retour à l’hôtel, lorsque je m’engage dans la 6ème avenue, les poids lourds au métal luisant sillonnent les rues et une foule déterminée fonce sur moi, armée de gobelets Starbucks.

Prague et L’insoutenable légèreté de l’être

Jour 1. Arrivée vendredi midi. Déjeuner chez Sansho, bistro sympa, tenu par un Anglais, proposant une cuisine internationale goûteuse et sans prétention. Immersion dans une autre ville, une autre culture, à une heure trente de Paris. Commentaires sur les disparités culturelles européennes. Quatre types boivent des pintes de bière en rigolant… Deux filles nous jettent des regards en coin… Impression d’être dans un roman de Kundera, dans les années 1960 ou 1970. Nous déposons les bagages à l’hôtel Augustine, un monastère converti en hôtel rattaché à l’église Saint-Thomas. Huit moines continuent de vivre dans l’une des ailes, retranchée au fond de la cour. On peut entrapercevoir les mouvements feutrés et glissants de leurs silhouettes furtives. Notre chambre donne sur la cour du monastère. Dans la fenêtre, les feuilles d’un arbre nous enveloppent et, en levant les yeux, la coupole de l’église Saint-Thomas veille sur nous. Un sentiment de paix nous gagne.

Direction le pont Charles, l’attraction touristique de la ville, numéro 1 dans tous les guides. Des contingents de Chinois descendent de bus, suivent le parapluie multicolore d’un guide au pas pressé avant de reprendre la route pour aller à Budapest ou une autre ville du genre. Des Français critiquent quelque chose ou en fournissent l’explication philosophique, ils s’attendaient à plus, ou à moins, il y a constamment un problème de dosage. Vues en contre-plongée sur les statues et leurs poses pleines de vie. Visite de la vieille ville, conquise par les marchands du temple et les boutiques de souvenir scintillants de laideur. Nous trouvons refuge dans le Clementinum, un ancien collège jésuite qui abrite l’impressionnante bibliothèque nationale et la chapelle des glaces. Nous y sommes seuls. Nous montons dans la tour d’astronomie. Admirons la vue sur Prague. Séance photos avec une jeune guide. Nous marchons ensuite vers la Place de la vieille ville.

Odeur de churros et de cochon rôti à la broche. Hors contexte, un mariachi chante une sérénade mexicaine. Nous contemplons les différentes bâtisses et en étudions minutieusement les styles à l’aide de notre guide Gallimard, du roman, au gothique, au néo-gothique, au baroque, au néobaroque, au style Sécession. Prague est une ville d’architectures, il suffit d’admirer les façades et d’en deviner l’inspiration. Nous nous engageons ensuite dans l’avenue de Paris, belle artère arborée avec de part et d’autre les boutiques de luxe de modèle courant. Nous prenons un verre dans un café en face du ghetto juif.

Retour sur nos pas à l’hôtel que nous quittons deux heures plus tard pour aller au restaurant La Dégustation, Bohême bourgeoise, seule table étoilée du pays, dans une rue calme non loin du couvent Saint-Agnès. Plaisir inaltérable de commander avec un rien d’hésitation deux coupes de Champagne. Elles luisent dans la lumière tamisée avant de nous offrir une belle ivresse. Superbe dîner, cuisine tchèque revisitée, pleine de saveurs de la terre, du gibier, des forêts humides et noires (j’imagine). Le sommelier propose une série de vins tchèques d’autant plus délicieux qu’on en ignorait l’existence.

 

Jour 2. Nous voulions courir sur la colline du Petřín mais nous découvrons une ville plongée dans le brouillard. Nous ne renonçons pas. Sur le pont Charles, les silhouettes noires des saints et des rois se devinent vaguement dans leurs étranges poses à travers l’épaisseur de la brume. Le pavé luit d’une pluie nocturne. Des groupes de fêtards semblent rentrer chez eux en ordre dispersé. Le Petřín est invisible.

Nous prenons les quais, côté Château. Nous courons assez longtemps le long des berges. A notre gauche, une autoroute urbaine déverse un flux de voitures énervées, à notre droite la Vltava est plongée dans le brouillard, en face la rive est invisible. Par instants, nous apercevons un cygne, lévitant sur la brume avec une nonchalance mélancolique. Nous gagnons un pont pour rejoindre la rive gauche.

Peu à peu, imperceptiblement, le brouillard se lève. Par endroits, il se transforme en volutes de fumées traînant sur l’eau. Le soleil signale sa présence derrière le voile des nuages. Un à un, des ponts se forment devant nous, comme des apparitions. Cette rive est plus calme que l’autre, plus belle. Les bâtisses offrent une variété architecturale et chromatique. Là-bas, le pont Charles, un coude du fleuve. Nous courons sur l’île de Kampa.

En me voyant arriver en nage, le bas du visage inondé de morve, l’hôtesse me refoule de la salle à manger (je ne respecterais pas le « dress code »). Comme pour lui donner raison, des clients distingués me dévisagent avec un étonnement fatigué.

Visite du Château. De la cathédrale Saint-Guy. De la rue dorée. C’est objectivement sublime mais j’étouffe dans la foule des touristes. Lorsqu’une Française derrière moi dit qu’elle s’attendait à quelque chose de plus… enfin de moins… enfin voilà quoi… je propose de nous planquer dans les jardins en terrasses du Château. Des petits trésors s’offrent à nous au gré de la promenade, comme s’ils étaient conçus spontanément pour l’agrémenter. Nous restons comme cela de longues minutes dans un silence que seul un oiseau invisible, par intervalles, interrompt.

Nous déjeunons au restaurant Terasa u Zlate Studne, sur une terrasse surplombant la ville et ses tuiles brunes. Là, l’église Saint-Thomas, plus loin la belle coupole de l’église Saint-Nicolas de Mala Strana.

Après le déjeuner, nous marchons le long de la rue Nerudova avec ses façades baroques et atteignons le monastère de Strahov, heureux d’avoir semé la foule. Visite des deux bibliothèques de la théologie et de la philosophie. Pourquoi cette ville est-elle si riche, en jardins, en monuments, en bibliothèques. Nous lisons le guide pour en appréhender l’histoire complexe. Sur la carte, l’incrustation au cœur d’un monde multiforme, germanique et slave l’illustre. Nous longeons les allées du Petřín près du monastère et pour la première fois rencontrons des habitants de la ville. Des couples promènent leur enfant dans une poussette. Des amoureux contemplent la vue en se tenant la main. Cela nous réconforte, nous pensions que la ville avait été désertée.

Nous nous trompons de théâtre. Pour je ne sais quelle raison, j’étais persuadé qu’il fallait se rendre au Théâtre des Etats, peut-être parce que j’ai tellement lu et on m’a tellement répété qu’y fut créé Don Giovanni sous la direction de Mozart lui-même. Le théâtre est fermé. J’appelle l’hôtel. Rigoletto ? Ben, c’est à l’opéra d’état. Il est sept heures mois cinq. Nous hélons un taxi, lui expliquons la situation. Il fonce dans le dédale des ruelles pavées, s’engage dans des boulevards à contre-sens. Nous arrivons avec dix minutes de retard. Réussissons quand même à gagner nos places. Après l’opéra nous allons dîner dans un Italien sans charme en chantonnant La dona e mobile. Nous allons ensuite en boîte près de l’hôtel. Je voulais me rendre à cet abri anti-nucléaire de l’époque soviétique transformé en boîte de nuit mais c’était trop loin, on voulait pouvoir rentrer à pied.

 

Jour 3. Très belle journée ensoleillée et fraîche. Je monte péniblement le Petřín en courant. J’atteins le sommet et y découvre un beau jardin secret, une maison, une roseraie, des allées, des bancs blancs et une église à la coupole dorée – je songe aux églises orthodoxes. En redescendant, je surprends des visions partielles de la ville entre les branches des arbres dorés. C’est une belle saison pour visiter, l’automne.

En prenant le chemin du cimetière juif, notre destination du jour, nous apercevons une porte sans prétention qui semble cacher un parc. Nous y pénétrons. Nous nous retrouvons dans les magnifiques jardins du sénat avec son étrange mur de grotte artificiel. Nous marchons ensuite vers le cimetière juif, le plus ancien d’Europe et suivons la longue file des touristes qui longe d’un pas étonnamment pressé les allées qui serpentent entre les stèles innombrables, disposées les unes contre les autres, les unes sur les autres, dans une sorte de dentition anarchique. Nous visitons les synagogues, notamment l’espagnole, au style mauresque et nous étonnons du contraste entre sa décoration et les autres styles de la ville. Je prends une photo devant la statue de Kafka. L’imagine habitant cette ville (toute sa vie si je ne m’abuse), jette un coup d’œil au château, là-haut, me remémore nos parcours, le livre, la première nuit dans le livre. Nous nous rendons ensuite au couvent Saint-Agnès. Nous y sommes seuls. Vraiment seuls. En compagnie du personnel du couvent gagné par la lassitude. Nous parcourons les innombrables salles de peintures médiévales.

Après le déjeuner, nous marchons lentement sur la rive de la Vltava, croisons les habitants dans leur sortie du dimanche et nous reposons dans la cour de notre monastère, en paix, avant de prendre l’avion du retour.

 

 

 

A Paris, nous décidons de revoir L’insoutenable légèreté de l’être de Philip Kaufmann. J’aurais tendance à le préférer au roman. Il capte un instant magique de cinéma avec un Daniel Day Lewis jeune, magnétique, au regard perçant, fascinant, une Juliette Binoche jeune, aux joues rouges, innocente, à peine débarquée de sa campagne. A lui seul, le générique me bouleverse, scénario de Jean-Claude Carrière, image de Sven Nykvist, musique de Leoš Janáček, naturellement, et des acteurs extraordinaires comme Lena Olin (celle d’Après la répétition), Erland Josephson (son partenaire dans ce même film). Certaines séquences sont magistrales, celle des émeutes de 1968 en particulier, avec leur mélange de noir et blanc (sublime, c’est entendu, Sven Nykvist) et de couleurs déteintes d’époque. Kaufmann alterne des plans documentaires avec d’autres – le terme n’est pas anodin, s’agissant de Kundera – lyriques dans une dramaturgie éclatée. Il capture sur les visages, les jambes des filles, l’énergie et l’érotisme de la jeunesse soulevée que son héroïne photographie. La scène de la première rencontre entre Tomas et Tereza dans le spa de province est elle aussi très belle avec ses effets de brumes, les espaces kafkaïens qui s’emboîtent et la circulation virtuose de la caméra. J’aime les scènes de piscine, le flottement de Tereza dans l’eau des rêves et des cauchemars. Le film date de 1988 et à l’époque, jeune, j’avais été troublé par la séance photo entre Tereza et Sabina. Un peu moins cette fois. Je vieillis. La deuxième partie du film, ou la troisième peut-être (difficile d’en identifier une septième), celle du retour à Prague, est d’une tristesse poignante, qui s’imprime en vous. Les personnages à qui l’on s’attache vont inéluctablement vers leur perte. Le roman et le film sont de belles histoires d’amour et racontent le bonheur d’aimer, les tourments, le sacrifice de soi pour l’autre. Il décrit le déracinement hors et dans son pays. Lorsqu’on ne reconnaît plus son propre pays, ses propres racines confisquées, et qu’on n’a plus que l’être aimé comme attache à la vie.

Coeur et Etoile à Venise

Nous arrivons à l’aéroport Marco Polo et pas une goutte d’eau, rien. L’avion atterrit sur un tarmac en béton, comme partout, le terminal n’est pas sur l’eau non plus. Toute cette histoire d’eau, pour rien. Heureusement, après avoir marché exactement sept minutes, nous arrivons à un quai et la mer s’ouvre devant nous, pâle et vaste. Nous prenons un taxi, mais pas une voiture, un bateau, et nous prenons l’autoroute, mais pas en bitume, en vagues délimitées par des poteaux. Au loin, dans la brume matinale, on voit se dessiner Venise.

Nous passons devant une autre île, désertée par ses habitants, Murano, connue pour ses verres (on les verra partout). Le bateau taxi se gare enfin devant la porte de l’hôtel, dans un petit canal embouteillé.

Première destination, la place Saint Marc. Noire de monde, longue file d’attente devant la basilique dorée et boursouflée et le palais des doges. Café chez Florian avec de délicieux amaretti et un orchestre qui joue en terrasse la chanson du Titanic de Céline Dion. Nous sommes dans le petit salon de ce café qui date de 1720. Nous flânons ensuite aux alentours, nous perdons dans le dédale des rues. Il est délicieux de se perdre à Venise. Il faut vite quitter la place et la foule pour découvrir la cité (ah bon, je croyais que c’était ça Venise, la place Saint Marc, il paraît que non). Nous prenons une gondole, 80 euros, pas donné. Il emprunte des canaux calmes où nous fuyons les touristes (nous sommes des touristes, nous nous fuyons nous-mêmes ?). Il nous montre la maison de Mozart, celle de Desdemone, nous confie le nom de quelques palais. Comme ça c’est fait dit maman, comme s’il s’agissait d’une corvée. Nous continuons de nous perdre dans les ruelles, nous nous retrouvons deux ou trois fois devant l’église San Moisè. Mes parents font les boutiques, comme ça c’est fait. Déjeuner à l’osteria San Marco, je prends des ravioli, c’est délicieux, mes parents boivent une bouteille de prosecco, et somnolent. Nous rentrons à l’hôtel pour la sieste.

Réveil à 16 heures au son des vaporetto qui monte dans la chambre aux volets fermés, fendillés de lumière. Thé sur la terrasse de l’hôtel avec vue magnifique sur la lagune et le Dorsoduro. Les campaniles de la ville sonnent les cinq heures. Mission : trouver des masques. Carnaval ! Demain sera une longue journée d’églises et de musées donc récompense anticipée : des masques, des poupées. Rien n’a changé depuis le XVIIIème où casinos et églises se côtoyaient. Venise est un concentré de beauté et de laideur, de piété et de débauche. Nous allons d’un magasin à l’autre, pour acheter des masques de carnaval, garantis faits à Venise, comme ça c’est fait. Nous tombons sur la place San Zaccaria. Toutes s’appellent campo, des campi, sauf une, la place Saint Marc qui est une piazza. Nous entrons dans l’église, allumons un cierge, les murs et le plafond sont tapissés de tableaux, plus beaux les uns que les autres, peuplés d’anges et de christs et de vierges et de vénérables hommes à la barbe blanche. Les églises : intermèdes de silence dans le brouhaha de la foule.

 

Nous allons au Rialto, on dirait une émeute, mais non, ce sont des touristes. Nous fuyons les touristes à l’Erberia, une petite place sur le grand canal. Dîner très simple : des gnocchis avec un filet d’huile d’olive, divin. Maman commande des lasagnes qu’elle partage avec Etoile et des cichetti qu’elle partage avec papa. Le ragu est délicieux. Le ciel s’assombrit, les réverbères s’allument, quelques rares fenêtres aussi. Tout cela se fait doucement, comme si le jour s’évanouissait dans les bras de la nuit. La place à côté est pleine de monde devant la merca, mais nous avons sommeil. Nous prenons la ligne 1 du vaporetto. Maman trouve les garçons beaux, même les garçons du vaporetto, beaux et élégants.

C’est de nuit que le grand canal est le plus beau. Les reflets de lumières frêles dans l’eau. Les lustres Murano et les murs tapissés de livres dans les grandes fenêtres. Parfois, un habitant ouvre l’une d’elle, la ville n’est pas déserte, des vies y palpitent. Chaque palazzo se détache, éclairé et encadré de noir, et tangue sur l’eau. C’est encore plus irréel que de jour. Nous contemplons silencieusement ce spectacle d’ombres et de reflets dans lequel des lunes artificielles révèlent des splendeurs secrètes. Nous arrivons à la Punta della Dogana, la girouette de la fortune dans la nuit, puis à l’hôtel.

Les cris nous parviennent du rio avec le bourdonnement du vaporetto. Le jour s’est levé et envoie son rai de lumière oblique sur une ancienne commode de la chambre désuète. Petit déjeuner à la terrasse du Palazzo Gritti avec sa vue sur la Salute, majestueuse basilique égarée sur les flots. On lit dans un guide : « La courbe de ses volutes déroulées comme des vagues prêtes à crouler, jeux du soleil autour d’une coupole gris-vert dont la sphère permet toutes les nuances de couleurs rompues. » (Paul Morand). Le soleil recouvre l’eau d’une fine pellicule de brume vaporeuse, comme si les choses hésitaient à exister.

Nous entrons dans l’église Santa Maria del Giglio où les toiles nous éblouissent, un Rubens, comme ça, en passant, c’est une ville qui vous réserve des émerveillements non prémédités. Musée de la musique où sont exposés violons, violoncelles, mandolines, harpes, contrebasses datant du XVIIIème siècle, admirés au son d’une musique de Vivaldi. Les calles, les rii, les fondamente (calle qui longe un canal), forment des labyrinthes et puis soudain, comme par enchantement, tel calle étroit débouche sur tel campo, comme une forêt sur une clairière, comme une journée de travail sur une vaste soirée. Les campi rectangulaires ou en L, sont fermés, cachés au cœur du dédale, avec leur église, leurs palais, leurs puits, leurs restaurants, leurs bars. Pas de statues, Venise célèbre l’état, pas les hommes. Campo San Stefano, avec la statue (exception) d’un écrivain. Visite du palais Franchetti dont les baies vitrées donnent sur un jardin et le pont de l’académie. Murs et plafonds gothiques, exposition de sculptures en verre de Murano.

Nous allons au musée Fortuny, un génie, inventeur, photographe, créateur d’étoffes, concepteur d’éclairages, chimiste… Au rez-de-chaussée une très belle exposition de peintures de Paolo Ventura qui racontent une histoire, comme une bande dessinée. Un monsieur et son automate dans les années 40 dans le ghetto de Venise qu’ils fuient, je comprendrai plus tard. Photos dans la brume du matin. De la mélancolie. Au deuxième étage, l’atelier de Fortuny, ses étoffes, ses tableaux, des éclairages de théâtre. Les couleurs chatoyantes défilent dans la pénombre des tentures.

Nous allons à une pizzeria près de la basilique des Frari et de la non moins sublime Scuola Grande San Rocco où règne Tintoret, l’un des trois peintres de Venise avec Titien et Véronèse. Au bout d’une demi-heure de marche, le large campo San Polo s’ouvre à nous et nous conduit dans des ruelles qui se faufilent vers la basilique. Après les pizze, nous visitons la maison de Goldoni et ses marionnettes de la commedia dell’arte. Nous entrons dans la basilique où un concert de musique nous attend. La plus grande de la ville, elle est aussi l’un des plus grands lieux de culte humain. Sur l’autel, trône l’Ascension du Titien : Jésus monte au ciel porté sur un nuage par une nuée d’anges. La toile elle-même semble monter au ciel sur la musique de Bach.

Calles, ramos (courte calle, impasse), campo (San Toma), vaporetto, pont de l’académie. Nous voici à la fondation Peggy Guggenheim, une dame qui a offert un musée à la ville comme Mister Pinault dont tous les gondoliers et taxis nous parlent sans cesse. Mon moment préféré : je prends l’audioguide, j’écoute et explique à mes parents. L’atelier de Picasso, deux silhouettes dans un atelier, très simples, l’une n’a ni seins ni bras, ses seins sont deux pommes sur la table, ses bras deux traits noirs, l’autre a trois yeux, ou, peut-être, deux yeux et une bouche. C’est un peintre devant une toile, ou devant un modèle. Le poète de Picasso, un homme perdu dans ses pensées, une moustache, une pipe, les formes sont à peine discernables. J’adore le Paysage avec des taches rouges de Kandinsky. Le bleu profond représente le calme, le jaune citron l’excitation. On peut aussi y voir une église et un cimetière. Plus qu’un paysage, ce sont des émotions. La baignade de Picasso : le fond n’est pas gris comme dans les baigneuses, mais bleu, comme la mer, trois silhouettes, deux femmes dont une enceinte, un homme dont la tête sort de l’horizon et les observe. On dirait des formes en papier gris ou en bois, comme le bateau miniature qu’elles construisent. J’aime beaucoup Le baiser de Max Ernst inspiré de Léonard de Vinci, la présence subliminale de deux oiseaux, dont un perroquet. Mais mon peintre préféré est Joan Miro. Dans Intérieur hollandais II, des personnages gonflés comme des créatures marines voltigent dans un bocal : une femme joue au pipeau, un chien aboie, un monsieur sourit ou dit chut. J’ai déjà vu Piet Mondrian au centre Pompidou, on retrouve deux de ses toiles ici. Nous terminons le parcours par les Jackson Pollock qui ne ressemblent à rien. En regardant de plus près, ou de plus loin, nous devinons plein d’yeux noyés dans une masse d’ombre et de lumière. En sortant, un chimpanzé peint par Bacon.

La promenade se termine à la Punta della Dogana, devant le garçon qui tient une grenouille par la queue (pourquoi, on ne le saura jamais), sous la girouette que le vent fait légèrement tourner. Le soleil commence à se coucher sur les vagues, au loin c’est doré. Le taxi nous emmène à l’aéroport Marco Polo. Après avoir sillonné des canaux, il s’élance dans la mer. A notre gauche l’astre défile dans le ciel et éclaire l’étendue marine dont émergent, çà et là, comme les derniers souvenirs de la ville des poteaux solitaires en bois.

Christmas in Lund

 

Comme d’habitude la descente de l’avion vers Copenhague s’accompagne de la formation progressive d’une ville portuaire qui s’extrait doucement de la brume véloce. Depuis mon dernier séjour les éoliennes n’ont rien perdu de l’indolence avec laquelle elles fournissent la ville en énergie alternative. Après le pont qui relie Copenhague à Malmö, la campagne suédoise givrée défile dans une monotonie qui vacille entre le blanc, le gris et des restes expirants de vert. Dans l’attente d’une réunion de travail, nous déjeunons dans un restaurant au centre-ville de Lund. L’environnement villageois et le côté minuscule de cette ville universitaire de cent mille habitants nous fait naturellement disserter sur la mondialisation. Nous commençons par constater l’importance cruciale de la communication dans les projets technologiques, il est extrêmement difficile de travailler avec des ingénieurs indiens, pour des raisons culturelles, la colonisation britannique a, qu’on le veuille ou non, laissé des marques, comme ce culte de la hiérarchie, cette incapacité à prendre des décisions sans l’aval du chef, il est en revanche plus facile de travailler avec des Chinois, ce sont hard workers. Indiens et Chinois ont ceci en commun qu’ils ne savent pas dire non. Je fais part de mon étonnement face à l’élection récente au parlement de députés suédois d’extrême-droite au passé néo-nazi. Sven semble inquiet surtout que ces députés ont un swing vote, que la droite a besoin d’eux pour faire passer les lois. Il nous apprend que dans la région du Skåne où nous sommes, au sud de la Suède, l’extrême-droite recueille plus de dix pour cent des voix. Cela s’explique par la présence dans la ville voisine de Malmö de mafias étrangères, russe et albanaise. Ces mafias ont plusieurs volants d’activités, drogue, prostitution, crime organisé et autres trafics. La raison pour laquelle elles ont jeté leur dévolu sur la ville de Malmö est sa position géostratégique, entre Copenhague et son aéroport d’une part, l’Allemagne et la Pologne et leurs plates-formes de prostitution de l’autre. Stockholm est une ville plus sûre, plus « tranquille ». Les habitants de la capitale snobent les gens du Sud, les considèrent comme des méridionaux qui pourraient tout aussi bien faire partie du Danemark. Nous comparons l’immigration en France et en Suède. La Suède accueille beaucoup d’immigrés, d’Irak et de Yougoslavie notamment, Sven soutient qu’il n’est pas facile de les intégrer, même s’ils ne font pas de vagues – car c’est finalement ce qui est demandé à un immigré, ne pas faire de vagues. Le contraste physique entre les immigrés et la population locale n’aide malheureusement pas à les faire fondre dans une masse uniformisante susceptible de gommer les différences et de perpétuer une homogénéité, une sorte d’identitarisme ethnique auxquelles les gens semblent tenir et dont la moindre perturbation les met en danger comme si elle remettait en cause leur être même, dont les autres, la multitude des autres est un miroir. Je suis étonné de l’existence en Suède, pays traditionnellement de gauche, berceau du lagom (l’apologie du juste milieu), de telles formations extrémistes.

 

Après nos réunions, nous allons au dîner de Noël du Grand Hôtel (le Grand Hôtel a toujours eu le meilleur buffet de Noël). Il est déjà 19 heures 30, nous sommes horriblement en retard. Sur les grandes et nombreuses tables, l’ambiance est enjouée et déjà alcoolisée comme en attestent des visages cramoisis et des éclats de voix caverneux propulsés dans des rires opératiques. Nous commençons par les harengs, déclinés dans une dizaine de sauces, la plus traditionnelle étant la sauce moutarde et la toute dernière, nouveauté de la saison, celle au curry. Les harengs sont accompagnés de différentes variantes d’aquavit. Face à mon étonnement devant une telle prolifération de harengs dans leurs sauces épaisses et multicolores, Sven m’apprend qu’au début du vingtième siècle, les Suédois n’avaient que cela à manger, des harengs. Nos hôtes suédois entonnent des chansons traditionnelles de Noël, légèrement grivoises. L’ambiance est sympathique.

 

Après le dîner nous allons au Herkulus, le bar du village, en traînant un peu des pieds. Il est 22 heures, l’endroit est à moitié vide, mais nous remarquons dans un coin, comme un signe prémonitoire, une dizaine de filles, soit sublimes soit sublimissimes. Cependant que nous alignons les verres de Cognac suédois infect (le seul au monde qui ait l’appellation Cognac), un flux continu de filles sublimes (ou sublimissimes) emplit le Herkulus, tant et si bien qu’en embrassant du regard les tablées voisines, nous constatons que nous sommes entourés par un nombre incalculable d’entre elles. Quelques garçons déjà ivres passent inaperçus à la manière de fantômes incolores à la gémellité blanchâtre vaguement vampirique. Nous accostons une fille pour lui demander pourquoi les sexes ne se mélangent pas, questionnant implicitement l’atonie érotique du lieu en contraste avec la sublimité de ses clientes. Elle nous demande d’où nous venons et lorsque nous prononçons le mot France, il y a un blanc. Suivi d’une expression de stupeur. Suivi d’un son prolongé, le « a ». Suivi de France avec une interminable syllabe an et plein de points d’exclamation. Mais elle apprend le français, corrige, la langue française, elle dit cela avec un accent aussi sublime que son visage, elle poursuit qu’elle vient de passer son examen de fin de trimestre à l’Université de Lund, le sujet portait sur le régime pétainiste et la collaboration pendant la second guerre mondiale, le régime de Pétain, nous ne saisissons pas tout de suite, malgré la clarté phonique cristalline. Elle s’appelle Lotta comme la plupart des filles des environs. Elle nous propose de descendre à la cave où c’est comme ici mais avec une musique plus forte et on peut danser. La cave est blindée. Le mythe de la France (synonyme dans l’inconscient de Lund de romantisme, de finesse, de culture, d’érudition et d’amants magnifiques) opère à merveille. La scène continue de gagner en irréalisme, en vague monstruosité, comme dans ces rêves traîtres qui se transfigurent en cauchemars, l’effet du Cognac suédois infect aidant. La mode à Lund est d’avoir une capuche sur la tête, style moine du moyen-âge, à la nuance près qu’elle ne cache pas le sourire édenté d’un moine mais, par une transmutation trans-temporelle et  absolument transgénique, les traits parfaits d’une lundaise desquels la pénombre a effacé tout défaut.

 

Vers trois heures, après pas mal de cognac suédois, je quitte le Herkulus et sors dans la nuit déserte. Je rejoins les ruelles abandonnées sur lesquelles veillent une église médiévale, et des magasins de chaussure Ecco. La neige tourbillonne dans la lumière ocre des réverbères auréolés d’un halo de brume.

 

Le lendemain, une épaisse couche de neige recouvre tout et je découvre ça de la fenêtre de ma chambre cotonneuse baignée de lumière jaune aux murs de laquelle des personnages du dix-neuvième siècle me sourient comme des fantômes.

 

Dans la rue, les gens de Lund sont des silhouettes noires à l’assurance hésitante qui font dignement face à la tempête. Celle-ci devient de plus en plus forte, on se demande si le pont vers Copenhague va fermer.

 

Vers 15 heures, la nuit tombe. Nous prenons l’autoroute blanche. Le pont est ouvert mais le vent frappe tellement fort qu’on a l’impression qu’il va l’emporter, lui faire faire des spirales dans l’air saturé de brume grise constellée de débris de lumière, lui faire faire une danse de métal et de béton. Nous sommes bloqués à l’aéroport de Copenhague, dans l’avion, pendant quelques heures, en attendant le dégivrage de l’appareil. L’immense étendue de l’aéroport est recouverte de blanc. A l’horizon, une longue ligne de camions défile avec des phares clignotants jaunes. Des fumées effrayantes sont pulvérisées par des longs bras de robot sur les appareils garés en train d’être dégivrés.

 

Le taxi prend enfin la porte d’Asnières, puis le Boulevard Malesherbes, puis la rue Miromesnil, s’engouffre dans cette rue à toute vitesse, jusqu’au moment où au détour d’un immeuble apparaisse la verrière éclairée du Grand Palais, suivi par la perspective sur le dôme des Invalides embuée dans une splendeur humide. Je pense à la nuit chaude qui m’attend, à la beauté de cette ville, avec un sentiment de réconfort, et, je crois pouvoir dire, d’appartenance.