New York

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Des fenêtres de ma chambre d’hôtel, on peut observer le ciel s’éclaircir insensiblement en se colorant d’un rose profond et inquiétant. Sur le toit en contrebas du building d’en face, un énorme tuyau crache une fumée blanche qui se disperse en volutes volatiles prenant brusquement leur essor. Les tours de bureaux qui m’encerclent sont illuminées et désertes, vidées de leur substance, comme dans un film de science-fiction. La rumeur continue des voitures reconquiert le silence de l’aube. Je vais faire un jogging à Central Park.

Le ciel est gris et plombé de nuages menaçants mais les buildings qui bordent le parc sont dorés par une lumière subliminale en provenance d’un soleil invisible qui dispense clandestinement ses rayons. Je fais le tour du lac Jacqueline Kennedy et c’est au détour d’un chemin que le soleil me fait face avec une arrogance moqueuse un rien sardonique. En quittant le parc, je me retrouve sur la 5th Avenue au niveau de la 90ème et doit courir pendant une bonne demi-heure pour rejoindre l’hôtel dans le calme matinal de l’avenue alors que défilent à ma gauche les immenses résidences, à ma droite les musées.

Je mange le petit-déjeuner en rêvassant face aux énormes baies vitrées qui donnent sur des platanes de la Madison Avenue et des immeubles dont la pierre grisâtre s’irise de lumière flavescente alors qu’à côté de moi une mère et sa fille belges dont la blondeur est à l’égal de celle de la lumière se remercient mutuellement de ce merveilleux voyage en sirotant un thé vert parfumé au jasmin.

Je vais au MOMA visiter une exposition sur les expressionnistes abstraits. Je découvre au deuxième étage les œuvres de jeunes photographes comme Alex Prager. Ce dernier paraphrase Hitchcock et Sirk et dépeint des formes de désespoir dans des couleurs éclatantes comme celle d’un yellow cab ruisselant de pluie dans lequel une femme est engouffrée le visage inondé de larmes noires. Je suis accueilli au quatrième étage par des Andy Warhol (les soupes Campbell, un Marilyn, un Elvis) et un Roy Lichtenstein qui m’invitent à entrer dans plusieurs salles, chacune au nom d’un mécène milliardaire et de sa femme, dédiées à Jackson Pollock. Je note combien une toile en vrai provoque des sensations différentes à celles que l’on a en feuilletant un livre, non seulement du fait de sa taille, inévitablement plus petite ou plus grande que ce à quoi on s’attendait, et de son occupation de l’espace, mais aussi de ses reliefs, notamment chez Pollock, où l’enchevêtrement des lignes et leur enroulement se font dans les deux plans horizontal et vertical, avec des coulées de peinture éjectées du tube solidifiées pour un éternel instant. Une jeune touriste française constate que cela ne ressemble à rien et qu’on dirait du vomi. Je découvre aussi combien Soulages en France s’est inspiré des peintres américains des années cinquante et soixante (« ce type de correspondance est peu mis en valeur à ma connaissance à Beaubourg ou au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris », je note mentalement), notamment les dernières séries de Mark Rothko appelées Noirs sur Gris, ou la dernière série de monochromes noirs de Ad Reinhardt, voire même, au niveau de la composition et non du chromatisme, Bernett Newman, et du chromatisme et non de la composition, Robert Motherwell et son Elégie à la république d’Espagne. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre les variations chromatiques de Rothko, ces masses flottantes amorphes de couleurs lugubres et, ce matin, les transformations dramatiques du ciel, et me juge moins sensible à de Kooning dont la charge bordélique des toiles ainsi que leur trop-plein symbolique et représentatif contrarient ma recherche de pureté et de minimalisme, ou plus précisément de répétition obsessionnelle des motifs. Au cinquième étage, je fais le tour de l’exposition permanente et suis particulièrement confondu par la beauté du Baigneur de Cézanne et de son pendant chez Picasso, le Meneur de cheval nu. Je me demande à quoi cette émotion particulière est due. Je me fais un commentaire ethnique en constatant le nombre de peintres américains nés ailleurs, en Lettonie (Rothko), en Arménie (Gorki), en Hollande (de Kooning).

En sortant du musée, je suis instantanément happé par le flux des voitures au milieu d’une foule de piétons en panique emportée par le cours torrentiel d’une eau qui va la projeter inéluctablement dans le vide alors que défilent des deux côtés des avenues des dizaines de magasins de vêtements écoulant des stocks de milliards de vêtements produits par des usines dont rien ne peut plus arrêter le rythme effréné de production (« comme un mouvement cinétique qui s’emballe et qu’aucune force ne peut plus freiner », me dis-je par analogie). On fuit, affolé, une catastrophe imminente ou qui a vraisemblablement déjà eu lieu up-town. Seuls quelques personnages étranges vaquent à leurs occupations comme si de rien n’était, inconscients de la catastrophe en gestation signalée par des vibrations infinitésimales qui s’amplifient. Une mère promène son enfant dans une poussette McLaren, un mendiant tourne sur lui-même comme un possédé en débitant des oracles apocalyptiques, un type promène son cheval blanc au milieu de la chaussée qui se craquelle dans un tremblement sourd avant d’exploser et d’avaler les humains dans le sein obscur et noir d’une bête préhistorique dérangée dans son sommeil immémorial et transitoire. Je me réfugie dans un Starbucks où des survivants hagards font la queue pour se payer un tall latte écrémé en attendant que la colère de la ville tombe alors que des hordes de survivants se précipitent dans les boutiques de fringues pour s’acheter des dizaines de fringues qui leur serviront à rester dans le coup, stylistiquement parlant, dans l’au-delà rythmé de sirènes stridentes et de vagues sonores ininterrompues et grondantes de cabs affolés.

Je m’engouffre dans la limousine noire Lincoln Town Car qui m’attend à l’angle de la 57ème et de Park et fuis vers JFK en empruntant le pont du Queens au niveau de la 59ème. Je me retourne et contemple une dernière fois le spectacle grandiose de la ville tapissant la nuit d’infinies lumières éphémères dont la ligne de crête accidentée et accidentelle est engloutie progressivement par l’eau dont la limousine fuit le déferlement en fonçant à tombeau ouvert sur les avenues du Queens bordées d’un noir sur lequel se greffent des enseignes lumineuses de commerces sinistres et déserts que le raz-de-marée emportera alors que le A380 d’Air France décollera du tarmac de JFK en offrant du hublot une vue imprenable sur la ville gobée par une eau qui monte très haut et sur laquelle flottent des Pollock et de Kooning, les morceaux éparpillés de Campbell soup et, ironiquement, la toile de Lichtenstein, I don’t care, I’d rather sink .. than call Brad for help !

Vacances en Provence (par Cœur)

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Première partie : La maison

Le chat minou – Ils arrivent samedi après-midi vers seize heures. Deux couples et trois filles, Cœur, Etoile et Lune. Mes maîtres leur font le tour de la maison et, pour finir, me présentent : « Voici le chat Minou, il est très gentil, complètement autonome, il fait tout tout seul ! » Les regards se tournent vers moi. « Bonjour Minou » dit l’un d’eux, les filles exécutent une sorte de danse barbare et déjà « m’adorent ». Je sens pourtant, mon intuition ne me trompe jamais, que ma présence ne leur fait pas vraiment plaisir, surtout aux adultes. Les rires sont crispés, les compliments sur mon « merveilleux pelage gris perle » forcés. Les mamans ont peur. Surtout quand je montre mes griffes. « Ah il a des griffes ! » disent-elles, surprises. Les jours suivants prouvent que les enfants m’aiment bien et les parents pas du tout. Ils font des commentaires désobligeants sur mon emploi du temps : « Mais regardez-moi ça, il passe sa journée à prendre des bains de soleil ! » s’indigne l’un d’eux. Eh bien oui, c’est si étonnant quand il fait trente degrés, que le ciel est d’un bleu profond, qu’un petit vent rafraîchit l’air ? Et eux, que font-ils toute la journée ? A part paresser au soleil, préparer des repas et passer des heures à table pour discuter de tout, de rien et de moi. J’essaie de nouer des liens pourtant, mais en vain. Chaque fois que je veux jouer, ils partent en courant, « Ah Minou, ne me griffe pas ! », « Ah minou, tu m’as fait peur, je ne t’avais pas vu ! ». Les filles elles m’ont sauvé la vie. Un matin à l’aube, je dormais dans le jardin quand une pluie torrentielle s’est abattue sur la nature. Impossible de trouver un abri. Me voyant ramper sur l’herbe luisante, les filles ont appelé leurs parents pour les supplier de me laisser entrer. Etoile, la plus petite, venait de voir le film Toy Story 3, et parlait tout le temps de Buzz l’éclair. Elle a dit à son papa : « Si tu ne fais pas entrer Minou, j’appelle Buzz l’éclair ! »

Les poules – Tous les jours à la même heure, l’un d’eux vient ouvrir la porte du poulailler. Ils nous laissent dehors toute la journée. Ils nous donnent des noms. L’une de nous est surnommée Sarkozy parce qu’elle s’agite dans tous les sens. Etoile court derrière nous en criant, cachez-vous les poules, sinon j’appelle Buzz l’Eclair. Parents et enfants sont ravis par nos œufs, ravis de manger de « vrais œufs », de ferme, à la coque. Quand il a plu à verse une nuit, que les arbres ont déversé des trombes d’eau, le jardin et les murs en pierre suintant l’eau ont été recouverts de vers de terre. Un régal. Les soirs, au coucher du soleil derrière la pinède, alors que le ciel rougeoie, l’un des deux papas vient fermer la porte du poulailler pour que le renard ne vienne pas nous dévorer. Grâce à nous, ils ont une opinion très favorable des poules. Ils nous font des compliments en nous donnant en exemple au chat qui déteste cela.

Les paons – Lorsque les propriétaires de la maison ont fait visiter la volière, ils ont dit qu’il fallait nous nourrir tous les jours, et que nous mangions de tout. « De tout ? » se sont étonnés les locataires. « Eh oui Madame, ce sont des omnivores. » Pendant les deux semaines qui suivent, c’est un festival : pâtes au pistou, escalopes de poulet sauce champignon, petits pois, poulet à la sauce thaï, risotto au citron, bar sauvage sur son lit de légumes, toute une palette de desserts. Les locataires avaient plusieurs anniversaires à fêter, celui de Lune, d’Etoile et de la maman de Cœur et Etoile, nous avons eu droit à un gâteau à la vanille recouvert de bonbons, à un gâteau au chocolat, à du pain d’épice. L’une des deux mamans, flattée que nous ayons dévoré la ratatouille qu’elle avait préparée, s’est prise d’affection pour nous. La seule chose qui nous a vexés, c’est leur réaction à notre cri, « un bruit de klaxon de poids lourd sur l’autoroute ».

La reine des guêpes – Les locataires ont été prévenus que toute la propriété avaient été « traitée » mais bon que nous viendrions quand même, qu’il ne fallait pas se faire d’illusions. Comme s’il y avait un traitement possible contre nous ! Comme si on pouvait traiter une maison contre la nature qui l’encercle ! Les hommes sont vraiment étonnants. Ils viennent s’installer dans les champs, au milieu d’une pinède, dans un domaine qui nous appartient et tout de suite ils cherchent à nous éradiquer. Le premier jour, ils ont voulu déjeuner sous une paillotte. Ils ont mis la table. Il y avait de la viande hachée, des salades, des fruits. Ils étaient tout contents à la perspective de déjeuner à l’ombre, par une journée chaude de Provence, les narines assaillies par l’odeur de l’herbe sèche et des pins, les oreilles bercées par le chant des cigales et le murmure d’une petite fontaine. Dès que la table fut dressée, j’ai appelé mes collègues pour une expédition punitive. Deux ou trois d’entre nous, pas plus, avons tournoyé en permanence autour des mets. Les mamans, notamment l’une d’entre elles, hurlaient « Ah ! Des guêpes ! Une guêêêêêêpe ! ». Etoile dit : « Les guêpes, si vous ne partez pas tout de suite, j’appelle Buzz l’éclair, qu’est-ce que vous croyez ! » Ils nous ont comparées à des abeilles et ont prétendu que ces dernières étaient plus gentilles et utiles à la nature, alors que nous étions dangereuses, complètement inutiles et je cite « d’une méchanceté gratuite ». Regardez-moi qui parle : des hommes. Les guêpes ne piquent pas tant qu’on ne les agresse pas, ont dit les enfants, à juste titre, mais on ne les écoute pas bien sûr, on leur dit de manger leurs petits pois. Puis ils sont allés sur internet pour trouver des « remèdes contre nous ». L’une d’elles s’avéra à la fois originale et très efficace. Ils mirent du café moulu dans une tasse et le brûlèrent afin que s’en dégage une puanteur insoutenable. Nous déguerpîmes, certes, mais les enfants se sont mis à crier « ça pue ! ». Nous, nous sommes allées dans la nature, parmi les parfums de fleurs et des herbes de Provence.

Les fourmis – Nous en avons assez de ce Jean de la Fontaine. Le scénario est toujours le même. Ils sont assis au milieu du jardin sous les arbres et ne font rien. Ils disent : « On est bien là ! » Leur inactivité les pousse à observer autour d’eux et à s’écrier : « Ah mais regardez ces fourmis ». Naturellement, chacune d’entre nous a une miette de pain sur le dos et la transporte vers une cachette pour l’hiver. Sur ce, les humains s’apitoient sur notre sort, parce que nous sommes travailleuses, « les pauvres », et la comparaison avec la cigale qui au même moment s’égosille ne manque pas d’arriver et avec elle la référence à Jean de la Fontaine.

Les chacals, les hyènes, les lynx, ou le hibou tout simplement – La nuit, après le coucher du soleil, quand les cigales se taisent enfin, je fais monter, des profondeurs des bois qui entourent la maison, ce bruit-là : houhou. Quand la maman de Cœur a dit que c’est un chacal tout le monde s’est moqué d’elle. Ce n’est qu’un hibou voyons. Mais elle insiste. Ce cri, elle le connaît, il est identique à celui de son enfance au village, sa grand-mère lui avait dit que c’était celui du chacal, son grand-père l’avait même rencontré en personne dans la forêt. La résolution de ce mystère prendra plusieurs jours. En fait, la maman de Cœur connaît mon nom en arabe, pas en français et personne n’est sûr de la traduction. Alors elle me décrit plus en détails. Elle dit que je chatouille, que j’ai un rire sardonique, en gros je suis une hyène. Une hyène qui fait houhou toutes les nuits, accompagnant un pivert qui toque contre le tronc des arbres. Je ne révèlerai jamais mon secret : suis-je une hyène ou un hibou, ou une hyène qui fait semblant d’être un hibou ? Ou le contraire ? Je rôderai toutes les nuits dans la forêt noire et le champ blond que la lune a recouvert de gris.

Les « mais-c’était-quoi-déjà-cette-bête » – La nature est préservée, la route est loin, la végétation dense et odoriférante : c’est là où nous aimons élire domicile. Bêtes ailées ou rampantes ou vibrionnantes, nous nous sentons à notre aise, lézardons au soleil, effleurons l’eau de la piscine pour nous désaltérer. Les humains sont toujours étonnés de notre existence et cherchent à nous donner un nom. Ils procèdent en général par comparaison, « on dirait une coccinelle mais elle est verte », « c’est comme qui dirait une sauterelle mais elle est toute petite », « c’est une sorte de libellule mais sans ailes », « mais, mais, mais… on dirait un scarabée ».

Les fées – Si j’entends les animaux parler, c’est, j’en suis sûre, grâce aux fées. Elles sont partout. Dans les platanes et les pins, dans les oliviers, dans les champs blonds entourés de montagnes vertes, dans les sous-bois impénétrables. Elles sont minuscules et n’hésitent pas à voler parmi les guêpes et autres bêtes ailées. Elles viennent des profondeurs des bois et s’introduisent discrètement dans nos pensées. Elles y restent pour toujours, souvenirs luminescents des lieux, qui créent dans notre mémoire de petits territoires préservés.

 

Deuxième Partie : Les villages

Vaugines – Minuscule village où nous ne faisons que passer pour prendre un café au bar de la mairie, près de la fontaine. Dans les ruelles pentues qui s’introduisent presque dans les maisons, mes parents se rappellent celles du Liban, les dédales d’escaliers, de cul-de-sac, de cours de maisons, de balcons à même la rue et, de temps en temps, au bout d’une ruelle, l’ouverture vers les collines à l’horizon. C’est tellement calme qu’on se demande si le village est habité. Pourtant, des bruits nous parviennent de l’intérieur des maisons modestes qui donnent sur le paysage grandiose. Des chats se prélassent sur les escaliers, ventre à l’air, yeux clos, une patte contorsionnée, se léchant les poils.

Lourmarin – Visite du château, jeu de piste pour compter les clochers du village, pour identifier des animaux, un chien, un bouc (des gargouilles), un tigre, un escargot (sur une cheminée monumentale), de gros poissons (dans le bassin). Nous déjeunons sur la place, pour ensuite nous promener dans les ruelles et prendre les photos d’anciennes bâtisses, de fontaines, de lanternes, d’une petite église sur une colline.

Cucuron – La route qui y mène, au milieu des étendues vallonnées du Luberon est, déjà, apaisante. Nous buvons un café autour du bassin, à l’ombre d’immenses platanes qui laissent filtrer la lumière du soleil dont les taches dansent sur les murs. Nous visitons ensuite le donjon, qui domine la vallée et en offre une belle vue, verte et jaune ocre, avec la montagne Sainte-Victoire au loin. Seule une route qui trace un chemin sinueux dans les champs rappelle que l’homme est passé par là. Nous jouons sur un rocher au bas du donjon et y gravons nos noms pour l’éternité. Ainsi, lorsque nous serons très vieilles, avec des cheveux blancs et tout, que nous reviendrons pour visiter ces collines comme ce couple qui nous sourit, nous retrouverons après tous ces hivers et ces étés, nos noms sur ce rocher et nous nous rappellerons ces vacances de notre lointaine enfance. C’est alors que des bruits d’animaux parviendront de loin à nos oreilles qui n’entendent plus bien.

Ansouis – Nous terminons le voyage, avant de prendre le train pour Paris, dans ce village perché sur une colline, dominée par un château et une église. Le mistral est monté, il souffle dans les arbres et nos cheveux. Il étouffe ce qui restait de bruit dans ces lieux paisibles. Nous déjeunons dans un restaurant près du château tenu par un fils (le serveur) et sa maman invisible, dont il parle sans cesse, c’est elle qui prépare les tartes salées, les pâtes au pistou et aux tomates. Nous sommes sur le point de partir quand de nouveaux vacanciers arrivent, disent à leurs enfants de choisir tranquillement leur plat : « Nous sommes en vacances ». Ils disent qu’ils aiment ce vent, qu’ils aiment ce lieu au climat radical, que les pluies torrentielles du printemps ont rendu vert, dont la rudesse de l’hiver explique l’épaisseur des murs et l’effritement du bois. Nous quittons le village, encore un lieu où nous n’avons fait que passer, qui file comme ça dans nos vies. La voiture s’introduit dans les vaguelettes de tuiles et, des oliviers défilent dans les vitres de la voiture et, à l’arrière de celle-ci, doucement, nous nous endormons.

 

 

Petites mythologies des vacances libanaises

Le tsunami solaire

Elle vous terrasse dès la sortie de l’enceinte hyper-climatisée de l’aéroport. Une chaleur insoutenable. La température avoisine les quarante degrés. L’humidité vous met instantanément en eau. Les théories expliquant cette vague exceptionnelle de chaleur sont nombreuses. Le réchauffement climatique n’y est certes pas étranger. Ce sont aussi les suites de la canicule russe qui là-bas encercle de feu des villes entières. Mais la chaleur est discontinue. Elle sévit uniquement hors des lieux climatisés. Entre ceux-ci (voitures, appartements, centres commerciaux…) des poussées caniculaires, des fournaises transitoires et éphémères, créent des territoires tampons d’immersion dans le feu. Il faut monter très haut, dans la montagne du Kesrouan, à Faqra, le village chic pour millionnaires, pour se retrouver au-dessus de la brume, au-dessus de la chaleur.

 

La femme étrangère ou l’ « étrangère »

Le concept : le Libanais qui a épousé une « étrangère » et l’emmène au Liban pour les vacances d’été et de Noël. Elle inspire d’abord la méfiance. Elle est censée être égoïste, de mœurs légères, à l’affût de la moindre occasion pour cocufier son mari et déshonorer son héritage phénicien. Sans compter qu’à la première crise conjugale, elle est capable (sans aucun complexe) de prendre l’avion et de fuir avec les enfants. Elle est comme ça, la femme étrangère. D’ailleurs, on l’appelle tout simplement « l’étrangère ». Elle empêche son mari de revenir au pays et de s’y installer pour mettre un terme à des années d’exil et de privation de taboulé. Un Libanais qui a épousé une étrangère, ce n’est jamais une bonne chose. Mais la réalité n’est pas aussi manichéenne. Une fois au Liban pour les vacances, après le dixième repas de famille et la première tonne de hoummos digérée, elle s’adapte. Walla (au nom de Dieu), elle devient mieux que la Libanaise. Walla elle devient experte dans la préparation de plats bien de chez nous. Bientôt, elle est étrangère bass (mais) elle aime le Liban plus que le mari lui-même (qui n’en revient pas, se gausse de satisfaction), plus que l’autre belle-fille qui est pourtant libanaise de souche, elle.

 

La guerre avec Israël

Chaque saison touristique est par définition menacée par une guerre inévitable et inéluctable et accessoirement indubitable avec Israël. Le précédent de 2006 et d’autres massacres de moindre envergure ont marqué les esprits. Cette année, l’inéluctabilité de la guerre est encore plus inéluctable que d’habitude. Guerre il y aura. La question est de savoir quand. D’identifier l’étincelle. Le casus belli. Tout le monde est à l’affût des signes avant-coureurs du conflit : mouvement de troupe à la frontière nord de l’état hébreu, article dans Haaretz décortiquant les raisons futures de la guerre (accusation du Hezbollah par le Tribunal International pour le meurtre de Hariri, perte de crédit du Hezbollah, guerre d’annihilation de ce dernier soutenue par la population libanaise). Deux événements majeurs ont même failli déclencher une guerre évitée in extrémis. Le premier est l’arrachage par un soldat israélien d’un arbre (surnommé l’arbre magique) sur le territoire libanais, lequel arbre gênait Tsahal dans l’observation des mouvements militaires côté ennemi. L’arrachage a conduit à des échanges de tirs et des morts des deux côtés, avec le rapport habituel de dix entre le nombre de victimes libanaises et israéliennes (mais ne nous adonnons pas à cette comptabilité macabre). Le deuxième événement relève plus d’un happening, d’un rendez-vous national, autour d’un discours de Nasrallah, le chef du Hezbollah. Vendredi 6 août, Nasrallah annonce qu’il a des preuves de l’implication d’Israël dans l’assassinat de Hariri et que ces preuves il les présentera le lundi 9 août, à 22 heures 30 pétantes. Arrive lundi. Nasrallah anime un show de deux heures trente, lâchant les unes après les autres les « preuves », dans un cérémonial dramatique et solennel, à forte composante technologique, des images de satellite, des photos prises par des drones israéliens et interceptées par le parti de Dieu, des espions par dizaines. Je mets preuves entre guillemets car le lendemain un débat national d’envergure est lancé autour du substantif « preuve » donné aux « preuves » du Hezbollah. Pour d’aucuns, ce sont simplement des « indications », des « éléments à verser au dossier », des « pistes putatives », des « éventualités conjecturelles », des « suppositions intuitives et vaguement pressenties », des « possibilités probabilistes stochastiquement plausibles » ou tout simplement des « données brutes non concluantes et encore moi conclusives ». Mais pas des « preuves ». Des lemmes peut-être, des postulats, des axiomes. Si la guerre est inéluctable, c’est que le fameux tribunal international qui enquête depuis cinq ans sur l’assassinat de Hariri va rendre ses conclusions en septembre et selon des sources concordantes il serait en mesure d’accuser le Hezbollah, lequel prévient que si son accusation était confirmée, il prendrait le pouvoir au Liban moyennant un coup d’état.

 

Le chauffeur de taxi (très) raciste

Son racisme est décomplexé et généraliste. A côté, la droite et l’intelligentsia réactionnaire françaises, auxquelles on ne peut pas reprocher de cacher leur racisme et leur xénophobie sous d’inutiles précautions de forme, est un groupement d’enfants de chœur humanistes amoureux de l’Autre. En gros, le taxi libanais hait tout le monde sauf, curieusement, les représentants de la catégorie (confessionnelle au premier degré et régionale au second) à laquelle il appartient. Comme quoi, le hasard fait bien les choses. Il a eu la chance, par la naissance, d’appartenir à la seule catégorie qui échappe à son mépris et sa détestation.

 

La diode laser

Des médecins frais émoulus de Johns Hopkins à l’esthéticienne du coin, tout le monde propose une épilation totale et définitive grâce à la DIODE LASER. On insiste énormément sur la totalité de l’épilation. Aucun poil, si récalcitrant soit-il, ne peut résister à ses rayons. Qui dit multiplication de l’offre, dit guerre des prix. Les affiches 4×3 promeuvent une épilation totale de tout le corps à 199 USD tout compris, avec facilités de paiement.

 

Les espions

La nouveauté politique de la saison, c’est la prolifération tous azimuts d’espions israéliens. Ils sont plus de cent à avoir été démasqués, et ce n’est qu’un début. Ils sont partout, à tous les étages de la société, issus des dix-sept confessions, des chrétiens, des musulmans, achetés par l’état hébreu pour un salaire mensuel : cadres d’opérateurs de télécommunications (pour l’interception des appels), officiers de l’armée, cadres de partis politiques, concierges, vendeurs ambulants de barbe à papa, etc. La plupart sont menacés de pendaison pour haute trahison. Certains ont déjà fui pour Tel-Aviv. Qu’est-ce qui explique cette soudaine et massive découverte d’espions ? Nul ne le sait. Est-ce Israël qui les a « lâchés », pour créer un écran de fumée et préparer sa guerre estivale (voir plus haut) ? Possible.

 

L’espoir

Objectivement le tableau est noir. Politiquement, le pays n’a pas réussi à forger une identité nationale, l’appartenance à la confession continue de prévaloir. Le système est très vaguement démocratique, vicié par des transmissions de pouvoir héréditaires non méritocratiques et soumis à des instabilités locales et régionales multiples. Economiquement, malgré une dette qui s’élève à 140% du PIB, dont le seul service se chiffre à 30-40% du budget de l’état, les infrastructures (routes, transports publics, télécommunications, électricité…) restent sous-développées car ce n’est pas la priorité. A part le tourisme (hôtellerie et restauration) et le secteur bancaire, les réussites sectorielles ou entrepreneuriales sont rares. L’état du système éducatif est alarmant. Les écoles et universités privées (de qualité mais souvent confessionnelles donc perpétuant la séparation communautaire) sont extrêmement chères et les écoles publiques délaissées par l’état car ce n’est pas la priorité. Une grande partie de la population, la plus défavorisée, ne bénéficie d’aucune couverture sociale, mais ce n’est pas grave car au Liban les gens s’entre-aident. Ecologiquement, les projets immobiliers irrespectueux de l’environnement, l’absence de planification, l’inefficacité du traitement des déchets, l’inexistence à tous les niveaux de la moindre conscience écologique, détruisent méthodiquement et irrémédiablement le patrimoine naturel du pays, sans doute son bien le plus précieux, sans que quiconque ne s’en soucie car ce n’est pas la priorité. Culturellement, cela fait longtemps que le pays n’a pas donné un grand écrivain, un grand musicien, un grand cinéaste (à une ou deux exceptions près issues de la diaspora)… Aucune activité éditoriale, aucune exposition, aucun musée digne de ce nom ne viennent combler l’indigence culturelle du pays et concurrencer les sitcoms turques débiles et les talk-shows politiques, mais ce n’est pas la priorité. Les talents individuels dont le pays et la diaspora regorgent n’ont jamais réussi à être mobilisés dans un projet collectif (à part le cocktail dinatoire auquel on invite celui qui a réussi à l’étranger). Au mieux, celui qui a réussi aide sa propre communauté, de préférence au détriment des autres. Le déficit patent de l’Etat dans tous ces domaines (infrastructurel, éducatif, de santé, culturel, écologique, économique…) conduit au développement d’initiatives autonomes et à la création d’états communautaires dans l’état, dont l’exemple le plus marquant est le Hezbollah, qui par une gestion rigoureuse des fonds iraniens, a construit pour les populations chiites des écoles, des hôpitaux, des centres sociaux, en plus d’une armée autonome, d’un réseau de télécommunications privé, de medias propagandistes, etc., répondant à un vrai besoin mais réunissant les conditions d’une future guerre civile et régionale. Malgré tout cela qui est factuel et désespérant, on y croit. Je ne sais pas à quoi au juste le « y » fait référence mais on y croit. Ce qui unit les Libanais de tous bords, de tous pays, c’est le sentiment diffus, imprécis et indéfinissable d’un espoir, une mythologie de l’éternel espoir, celui, malgré leur divergence croissante, d’une convergence entre l’idée du pays, son concept théorique jamais matérialisé, et peut-être, un jour, la réalité.

 

Week-ends (par Coeur)

C’est agréable de quitter Paris les vendredis soirs. J’aime la perspective de ces vacances minuscules et du retour du dimanche dans l’appartement taciturne. A Tunis, le vent marin circule dans les ruines de Carthage et les thermes d’Antonin ; les plages de Gammarth sont parsemées des détritus nostalgiques de l’été passé ; le cimetière marin en surplomb sur la falaise se précipite dans la mer à Sidi Bou Saïd. Nous jouons à compter les portes et les fenêtres de couleur différente. A l’horizon, les colorations se répandent en taches accidentées et dentelées. Dans la cour arborée d’un restaurant, un garçon escalade un arbre et se retrouve au-dessus des feuillages, tout en haut, comme un étrange oiseau. A Louviers, à cent kilomètres de Paris, les arbres de la forêt sont immenses. En pénétrant dans la forêt, on peut avoir l’illusion momentanée d’avoir fui, d’être loin du flux incessant des voitures, on peut rêver de cours d’eau et d’une parenthèse silencieuse rythmée par les piverts qui toquent contre les troncs.

Lieux II – semaine de noël au Liban

Les bars

La nuit, les lieux sont multiples et différents. Chez Ferdinand, rue Hamra, nous retrouvons une ambiance de pub de Boston ou de Georgetown. La proximité de l’université américaine fait affluer professeurs et étudiants. C’est là aussi, hors des amphis, que les rapports entre les uns et les autres prennent une coloration particulière, vaguement érotique, qu’un arrière-plan de séduction se profile derrière le voile de la convenance que l’alcool lève. A Gemmayzé, la rue des bars par excellence, ceux-ci sont minuscules, des trous dans le mur, dans lesquels une foule compacte, réunie dans une joie volubile, se noie dans la fumée des cigarettes, observée avec envie, une haine jalouse, par une autre foule taciturne, à l’entrée du trou, qui cherche à y entrer.

Hamra

Dans les années soixante et soixante-dix, avant la guerre, cette longue rue parallèle à la corniche, connaissait un bouillonnement intellectuel et social exceptionnel bien qu’en partie exagéré par la mémoire collective. Tous les grands esprits du monde arabe venaient paraît-il chercher dans cette rue, ses cafés-trottoirs, ses bars, une liberté de penser, de s’exprimer et de reconcevoir le monde. Les grands artistes, les poètes, les peintres sirotaient un jellab entre deux séances fiévreuses de création de chefs-d’œuvre. Avec la guerre, cette population mythique a disparu, la rue s’est dispersée un peu partout dans le monde, s’est figée dans son dernier instant de paix et a subi un lent processus de déliquescence. Lorsque nous y sommes allés cette fois, nous ne l’avons pas reconnue. Les restaurants contemporains ont remplacé les enseignes fantomatiques des années soixante-dix. Des bars ont ouvert, premiers d’une longue série qui dès Noël prochain aura transfiguré le lieu pour en faire celle des oiseaux de nuit qui viennent « sauter » d’un bar à l’autre.

Les shopping malls

Ils sont nombreux et segmentés, conformes au concept américain de village couvert autosuffisant, avec ses magasins, ses restaurants, ses aires de jeu, ses cinémas. ABC à Achrafieh est le plus classieux, fréquenté notamment par les habitants de ce quartier chrétien, où le prix de l’immobilier avoisine les niveaux parisiens. City Mall, structure gigantesque sur l’autoroute qui longe la côte vers le Nord, à l’intersection d’un enchevêtrement indéchiffrable de ponts et d’échangeurs, est plus populaire, extrêmement bruyant, d’énormes puits de lumière faisant monter des profondeurs du lieu les cris des enfants, les chants de Noël, les cloches de Papa Noël et une musique d’ambiance insupportable. Des milliers de gens s’y retrouvent. Le parking a quelque chose de mythologique, créant sous terre, dans les ténèbres enfumées par les pots d’échappement, des embouteillages monstres. Le Beirut Mall est le mall musulman par excellence du fait de sa localisation à la frontière de la banlieue sud. Mais cette confessionnalisation commerciale n’est pas absolue, les beyrouthins de toutes religions allant librement d’un mall à l’autre. Ces lieux grégaires offrent une échappatoire à la ville en même temps qu’une opportunité d’immersion dans sa population.

La télévision : talkshows fleuves, voyance et sitcoms turques

Elle est allumée en permanence dans toutes les maisons, dès les premières lueurs de l’aube, carré lumineux bleuté tremblant dans l’obscurité moribonde, jusqu’à très tard dans la nuit. Les talkshows politiques se suivent et se ressemblent : un présentateur gominé, tenant entre l’index et le majeur un stylo Montblanc servant à gribouiller deux trois trucs sur son cahier d’un air dramatique et, face à lui, un homme politique dans une pose auto-satisfaite, sirotant un café turc, exhibant un bide grandiloquent. Pas de débat, un dialogue, un tête-à-tête, une conversation à bâtons rompus, longue, extrêmement longue. Le sujet est toujours le même : le Liban, dans une vision très globalisante (« qu’est-ce que le Liban ? », « qui sommes-nous ? », « d’où venons-nous ? », etc.). L’homme politique décrit sur trois ou quatre heures, l’étendue de son intelligence, de son honnêteté, de son discernement (il émaille son discours de nombreux exemples montrant à quel point il avait à chaque fois raison) et, étonnamment, la stupidité, la malhonnêteté et le manque de discernement de ses adversaires. C’est une longue déclaration d’amour qu’il se fait à lui-même exprimant avec des mots infinis, des phrases infinies, des métaphores infinies, des plaisanteries infinies, la splendeur de son être. Le présentateur participe de cette adulation en donnant çà et là quelques illustrations du caractère sublime de son interlocuteur qui ne manque alors de se gausser de plaisir dans un frétillement de double menton.

Au nouvel an, les présentateurs accueillent des voyants. Ce corps de métier a connu un véritable essor ces dernières années. Comme sans doute personne ne comprend rien à la vie politique du pays, les voyants semblent encore offrir la grille de lecture la plus fiable. Le cérémonial est le même sur toutes les chaînes. Un voyant au physique un peu inquiétant se concentre sur un point fixe où réside la réponse à tout, avec un léger strabisme accentué par l’effort. Le même présentateur gominé fait d’abord le bilan de la voyance de l’année écoulée, un bilan implacable, chacune des prédictions ayant été vérifiée par les faits. Un montage parallèle montre d’une part les prédictions et d’autre part des extraits de l’actualité donnant raison au voyant : il avait dit « la terre tremblera, oui je le sens elle tremblera », un extrait de CNN accompagné d’une musique dramatique montre un tremblement de terre au Japon, il avait dit : « un artiste mourra », un extrait montre la mort d’un des frères Rahbani, célèbres paroliers de Fairouz, il avait dit : « je vois des foules, des foules, je vois des foules », autre extrait montrant des manifestants place de la République en France (il est voyant à l’échelle globale), il avait dit : « de l’eau, mais c’est quoi toute cette eau ? », un extrait de la LBC relate une fuite d’eau dans un immeuble au centre de Beyrouth – il avait tout prévu, tout était écrit dans ce point fixe de l’espace qu’il sonde. Du coup, les Libanais, accrochés aux lèvres du voyant, vivent en anticipation l’année 2010 à travers ces prédictions qu’il assène calmement, comme des haïkus. Même la presse sérieuse s’y met. L’orient-Le jour, le quotidien francophone de référence, donne la parole à la voyante maison, une page entière de terribles prédictions. Entre les talkshows et la voyance, les chaînes proposent des sitcoms. Après les telenovelas d’Amérique centrale, ce sont des sitcoms turques doublées en dialecte syrien qui ont du succès. Ce sont des histoires d’amour-haine. La passion est fougueuse et l’homme, mâchoire contractée, regard noir, est particulièrement violent, giflant la femme avec une incroyable brutalité (élève de Clouzot, le metteur en scène semble avoir demandé de vraies gifles), qui la fait tourner sur elle-même en spirale avant de l’envoyer au pied du lit puis, pétri de regrets, l’embrassant sur la bouche tellement intensément qu’on a l’impression qu’il va lui aspirer les intestins. Bien que répétitif (gifle, baiser, gifle, baiser, etc., parfois de la vaisselle cassée), le scénario plaît. Le contraste entre la brutalité passionnelle et le doublage syrien, dialecte arabe chantant qui se prête plutôt à la comédie, est déroutant mais les téléspectateurs s’y font.

Mar Mikhaïl

La rue Mar Mikhaïl commence juste après le pont du quartier arménien de Bourj Hammoud, et la bifurcation d’un côté vers l’autoroute Fiat, du nom de la concession qui s’y trouve, et de l’autre vers la Quarantaine, une zone industrielle près du port de Beyrouth qui avait accueilli les réfugiés palestiniens avant la guerre. Elle va jusqu’au bâtiment de l’Electricité du Liban, et débouche à la Rue Pasteur à partir de laquelle on peut bifurquer à gauche pour retrouver la rue Gouraud, où se trouvent des dizaines de bars et de restaurants. Dernièrement, la rue est devenue très tendance, on en parle comme du Marais, même si la communauté gay est remplacée par les garagistes. On y trouve d’une part des spécialistes fonctionnels de pots d’échappement (achékman), de roulements à bille (rolemanét), de carburateurs (carburator) et Asfour (L’oiseau), le spécialiste mondial de la climatisation de voitures, capable de transformer n’importe quel amas de tôles en frigo ambulant, d’autre part des spécialistes par marque, BMW (Bi M), Mercedes (Mar Sidès), Renault (Rino), Peugeot (Bijo)… Un des précurseurs de la transformation de la rue est le restaurant Tawlé (La table) qui, s’inspirant d’un autre concept, Tabkha (La cuisine), entretient un esprit vintage et nostalgique en s’adressant à des trentenaires qui se retrouvent dans la cuisine de leur enfance avec la maman, la téta (mamie) ou la sânaa (la bonne) préparant des plats simples. Tout le monde se donne rendez-vous dans ce restaurant qui se trouve juste à côté du garage d’Asfour (L’oiseau) et en face de Spoiler Center, le centre des pare-chocs, (« un spoiler est un accessoire commercial destiné à remplacer le bouclier de série dans le but de valoriser l’esthétique (le look) du véhicule. » (Source : Wikipédia)), où les zehran (petites frappes) viennent gonfler leur Bi M afin d’épater les filles dont ils sifflent les fesses. L’année prochaine, plusieurs des garages seront transformés en restos et bars, la rue Gouraud étant saturée et devant s’étendre vers le Nord.

Eglise sur une colline face à la mer

La colline se trouve à une dizaine de kilomètres au nord de Byblos, la ville côtière où l’alphabet fut inventé. Nous y allons pour un mariage. L’église date de la fin du dix-neuvième siècle, mais elle vient d’être rénovée par le maire qui a financé les travaux en échange d’une promesse de ses administrés de l’élire à vie. La mer est noire ; sa présence dans la pénombre se fait ressentir par une certaine fraîcheur, la conscience d’un large invisible. En face de l’église, il y a l’Ecole des Martyrs car ce village a « offert » beaucoup de martyrs durant la guerre. Tout le village s’est retrouvé dans l’église, donnant l’impression de vivre dans un autre espace-temps.

Footing sur la corniche à Raouché (le rocher) en bord de mer

Le parcours du footing s’étend de l’hôtel Vendôme Intercontinental, à côté du McDonalds, de la mosquée Gamal Abdel Nasser, de la statue de celui-ci, en contrebas de l’Ecole Supérieure de Affaires du groupe ESCP-EAP, juste après la concession Alfa Romeo, qui jouxte la plage Ajram pour femmes, jusqu’à Ramlet Baïda, la plage qui étend sur un kilomètre, plein ouest, son sable blanc, dont seules des carcasses de parasols en fer rouillé, un terrain de volley ou le cours sinueux des eaux d’égouts qui y sont déversées, interrompent la continuité étincelante. J’ai couru à différentes heures de la journée, par différents temps de décembre, ensoleillés ou pluvieux, clairs ou brumeux. Les pêcheurs lancent de longues cannes graciles pour capturer des poissons hypothétiques qui viendraient s’échouer là par un hasard de vagues et de ressacs dont on ne peut sonder la nature. Les Beyrouthins font du sport, et si leur tenue est parfaite, survêtements techniques, chaussures de course ultra-performantes, montres GPS, peu courent, la plupart marchent, souvent nonchalamment, convaincus de fournir ainsi un effort surhumain dont ils miment les signes sur leur visage. Outre l’aspect technique de la tenue, censé permettre une performance exceptionnelle, et son aspect moulant, censé mettre en valeur les formes, les femmes arborent un maquillage miroitant sur lequel le soleil se reflète et des lunettes cachant une partie du visage. La tenue sportive islamique est différente car la femme complètement couverte, dont seul le visage échappe à l’étoffe beige, porte tout de même, dans un contraste saisissant entre tradition religieuse et modernité sportive des Nike striées de bandes phosphorescentes. Sur le front de mer, les immeubles, les anciennes maisons individuelles, les tours qui affichent fièrement leur hauteur, se succèdent dans un défilé de couleurs, de couches temporelles disparates (des rues aux façades homogènes comme à Paris, construites à une période donnée, suivant un plan préconçu, n’existent pas à Beyrouth), et dessinent une ligne très accidentée, parée de palmiers qui tentent tant bien que mal d’exister dans le trop plein architectural des temporalités sédimentées et enchevêtrées. C’est lorsque j’arrive au haut de la colline qui surplombe la plage blanche que le paysage devient grandiose, morceau d’île ayant échappé à l’urbanisation, défiguré seulement par un chantier incrusté à l’horizon, derniers mètres avant la mer préservés de la progression du béton. Sur la plage, des éboueurs formant une constellation de points verts nettoient le sable, deux équipes jouent au volley-ball, un couple d’amoureux enlacés contemple le coucher dramatique du soleil, d’abord dans les nuages, puis dans l’eau. L’absence de vent rend complètement lisse la surface de l’eau et c’est doucement que de fines lignes blanches s’avancent de la plage et se dérobent comme un fantasme labile juste avant d’avoir pu frôler le sable dans ce qui aurait pu former une vague.

Les saisons

16 décembre – Descente d’avion à Copenhague, jour de neige

Nous sommes encore au-dessus de la masse crémeuse des nuages et le soleil apparaît par intermittence sous un voile vaporeux. L’avion entame sa descente. Nous nous approchons de plus en plus des nuages et cette proximité progressive les soustrait de leur feinte immobilité. En vrai, les nuages fuient, en contre-sens de l’avion, dans une panique croissante à mesure que nous nous en approchons, les effleurons presque. De longues plaques glissent dans une course apeurée. Une raie de lumière rose traîne sous le soleil, s’échappant d’une fente vers l’au-delà, et teintant le bleu de givre qui transforme le ciel en cristal. Finalement, nous pénétrons dans la masse cotonneuse et la lumière du soleil s’éteint pour toujours dans un dernier soupir. Le silence se fait et le blanc devient total. Nous sommes en réalité dans un interstice entre la vie et l’au-delà. En regardant vers le bas, des ombres diffuses apparaissent, spectres qui nous envoient des cris morts. L’avion s’attarde dans cette apesanteur douce. Les formes noires tentent de se fixer vainement sur ce qui semble être un fonds sous-marin. Soudain, nous sortons des limbes et apparaît l’étendue paisible de la mer avec des bateaux cargo immobiles accrochés au ciel sur lesquels des containers sont en équilibre instable, alors que plus loin une île révèle son existence avec une certaine fierté. Juste au-dessus de l’eau, à quelques mètres de hauteur, des bouts de nuages paressent, au milieu d’autres qui fuient, fumées élégantes ou fauves qui s’élancent dans le vide décoloré. Un voilier est en attente avec un drapeau jaune sur lequel on peut lire « stop the climate change here ». Nous survolons les terres, la neige dessine des formes géométriques, carrées ou rectangulaires, et révèlent des trous noirs dans lesquels le temps est pris en otage ou, çà et là, des formes plus libres, une rosace, un cercle, un lac, souvenirs de la créativité humaine.

Je passe la nuit à Lund, une ville suédoise non loin de Malmö. Des trois fenêtres de la chambre, les toits et les façades sont recouverts de neige jaunie par les réverbères qui respirent une vapeur en condensation alors que les arbres d’un square sont pétrifiés sous l’effet d’un sortilège blanc et cristallin. En arrière-plan, un train de nuit arrive en gare dans un bruit étouffé de ferraille, derniers résidus sonores et cinétiques du monde perclus. Au mur sont accrochés des tableaux de femmes disparues qui, tête penchée, observent mon accidentelle survie dans cette pièce chaleureuse en provenance du XIXème siècle.

17 décembre, Paris sous la neige

Paris est sous la neige aussi. Cependant, contrairement à Copenhague ou à Lund où le matin même les passants ne semblaient même pas se rendre compte de la tempête, flânant comme à leur habitude dans l’au-delà et vaquant insouciants et guillerets à leurs activités fantomatiques, Paris découvre le phénomène. Les journaux, la radio, la télévision, les taxis, les panneaux d’affichage de l’A1, les commerçants, les serveuses, les humoristes pas drôles, les grands penseurs, les politiques qui en appellent à reformer le pays et à ne plus nier la réalité de l’immigration, tous les représentants de la France en somme ne parlent que de cela, de la neige. La neige a expulsé tout autre sujet, du plus anodin au plus grave, des discours, des conversations, des préoccupations, des terreurs primitives. Jamais sans doute phénomène climatique ne fut aussi exceptionnel, car nous sommes en décembre et il neige, c’est comme si, que sais-je, il faisait 30 degrés en août, ou il pleuvait en mai, c’est le genre de dérèglements qui nous font douter du réel, qui posent la question d’un éventuel passage à un autre niveau de réalité. Bien entendu tous les avions sont en retard. Les passagers ne sont pas révoltés, ils sont plutôt compréhensifs, ils se seraient même plaints si Air France, qui depuis sa création (dans les années 20 je crois) n’a jamais réussi a faire décoller un avion a temps, annonçait tout a coup avec l’accent anglais ridicule de ses pilotes, que l’avion partait à temps, ou n’avait que la petite heure de retard coutumière.

19 décembre, Beyrouth après l’apocalypse

Le ciel est gris mais la chaussée est sèche. Une voiture de Geryes Taxi (Geryes est un vénérable saint libanais et les chauffeurs de cette compagnie sont en général des fondamentalistes chrétiens, à telle enseigne qu’à Pâques et noël leur flotte de Mercedes des années 80 parcourt les rues de la capitale avec d’énormes enceintes qui entonnent des champs liturgiques) nous prend à la porte 4 de l’aéroport. Très vite, il nous parle des déluges de la semaine dernière. Il décrit en réalité rien moins que l’apocalypse de Saint Jean. La pluie tombait sans arrêt pendant de longues heures. L’eau arrivait là (il nous montre le niveau, à hauteur des vitres du véhicule avec la main). Les rues se sont transformées en rivières torrentielles emportant dans leur flux hystérique, des pierres, des objets divers et très variés, des animaux morts, des bouts de voiture, des poubelles, des détritus dispersés par l’élément aqueux. Les voitures étaient poussées par l’eau, moteurs éteints, comme des voiliers sur une mer improvisée. Les maisons et les magasins furent inondés, les tapis flottèrent et s’éparpillèrent comme les feuilles multicolores d’arbres mythologiques. Le taxi était soulagé de sa survie à la catastrophe implacable dont l’absence de traces dans les rues que nous parcourons nous fait douter de la survenue ou du moins de l’ampleur décrite. Il faut aller au nord, au sud, dans la
Bekaa, dans ces régions déshéritées pour se rendre compte du cataclysme diluvien, proteste-t-il, reléguant dans un ailleurs absent et d’autant plus menaçant, cette fin de monde invérifiable.

20 décembre, Muscat, Sultanat d’Oman, le triomphe du soleil

Pourquoi allez-vous a Amman? – Pas Amman, Oman, le Sultanat d’Oman. – Oui d’accord, Oman, qu’allez-vous faire a Oman? Il y a quoi à Oman ?

Nous avons dû répondre plusieurs fois à ces questions. Outre un carrefour paisible (cool serait le terme le plus approprié, suspendu dans une sorte d’atmosphère planante) et ignoré de la majorité des humains entre l’Arabie heureuse, l’Inde et l’Asie, outre un statut politique anachronique de sultanat, outre The Chedi, un superbe hôtel dont l’architecture embrasse les cultures arabes et asiatiques, les mêle en fontaines, senteurs, arbustes et roseaux, dont la sérénité n’est rompue que par la plainte lasse du muezzin et le grondement furieux des quelques rares avions qui ont appris l’existence de ce pays et ainsi se posent sur le tarmac de l’aéroport voisin, on trouve a Oman une chose assez particulière que nous recherchons, cette chose est le soleil. L’objectif du soleil est double, il permet de bronzer, de nager dans une eau tiède, mais aussi et surtout de narguer la fatalité climatique, de prouver qu’alors même que le pilote d’Air France annonce avec son anglais ridicule des heures de retard à cause de l’imprévisible phénomène de neige en décembre, l’on peut en maillot de bain patauger dans l’Océan Indien. Comme preuve de cette subversion contre les éléments, comme trophée épidermique, nous ramènerons à Paris, un hâle triomphant que nous enverrons à la face pâle et maladive des parisiens. Las, ce projet sadique est quelque peu contrarié par la seule et unique heure de pluie annuelle sur Muscat, qui a sonné cette année le 21 décembre. Le ciel est noir. Une énorme étendue noire surplombe monstrueusement l’océan menacé qui cherche à s’évaporer, découvrant ses entrailles sans doute polluées. Mais la tache noir se résorbe progressivement, comme une coloration que les ans estompent en accéléré, et les vents en provenance d’Asie viennent chasser les nuages, couche après couche, pour finalement laisser la place à un soleil triomphant, immodeste, arrogant, dont l’incontestable suprématie sur le cosmos est enfin validée.

Canary Wharf

 

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Je cours d’un endroit à l’autre du centre financier de Londres par un jour gris prolongeant des bâtiments gris. Par instants, des images fugaces s’impriment sur ma rétine, physiologiquement, sans que je n’y prête attention. C’est seulement en fin de journée que j’en prends conscience. Ce sont des points de lumière et de coloration existentielle dans une chorégraphie d’humains dévitalisés, de robots. Ils sont féminins, elles ne participent pas à la course des hommes…

 

Deux amies marchent dans une galerie marchande… l’une tend à l’autre son muffin qui déborde de toutes parts nappé de sucre glace vert acidulé… l’autre approche sa bouche et la plonge dans la mousse gorgée de sucre et de vanille… Une jeune femme très belle, debout, pensive, sondant un point invisible de l’espace, pour y découvrir le sens de nos existences comme dirait Bataille, souffle dans son chewing gum, une bulle rose qui cache sa bouche, son nez, atteint son point maximal de gonflage et éclate en laissant sur les lèvres des débris de gomme, une éclaboussure sucrée que la langue vient lécher, dans une tentative de nettoyage et de dégustation… Dans le tube qui s’élance vers Canary Wharf et sa station aux allures de temple en béton sur le toit en verre duquel rampent des gouttelettes d’eau de la pluie qui liquéfie le ciel, une jeune Indienne est assise en face de moi, la tête soutenue par la main sous le fardeau de la fatigue ; son visage beau, doux et las contraste avec la rugosité de trois robots en costume cravate qui dissertent sur le rendement en dividendes des sociétés de utilities… Au Starbucks, une jeune femme rit à gorge déployée en croisant des jambes splendidement coulées dans des bas noirs ; pourtant elle discute avec un robot…

 

Les tours sont au bord de l’eau… Lorsque le black cab fonce dans le canyon urbain, j’aperçois à ma gauche une ouverture aqueuse : un porche plonge directement dans la Tamise où un bateau encadré par la pierre sculptée tangue doucement… Puis, après une longue rue bordée d’arcades sillonnée par des robots, la voiture s’élance dans le vide, le ciel se déploie brusquement dans une immensité que l’enferment ne laissait présager, et des nuages moqueurs lévitent, roses du plaisir de la pluie récente, enivrés du vent qui souffle en eux, et jetant un regard hautain sur les grues et les constructions métalliques qui accidentent la ligne d’horizon et annoncent une future ville.

The Middle East Airlines

La compagnie aérienne libanaise est un mythe, une institution. Son histoire est indissociable de celle du pays. Depuis l’enfance, l’avion blanc et son cèdre tournoient dans nos imaginaires comme sur le tarmac d’un aéroport. Il a traversé les guerres, immobilisé souvent, criblé de balles, mais reprenant du service aux premiers signes d’accalmie, empressé de relier le pays au monde après son isolation dans les barbaries du jour. L’avion a traversé les crises, survivant aux corruptions, aux clientélismes, aux népotismes, aux faillites potentielles, aux tentatives de vente par appartements confessionnels. Et il est toujours là ! Avec ses pilotes censés être les meilleurs au monde, ayant hérité du talent de « chauffeur » atavique des Libanais, ayant assuré au fil des siècles des trajets sans crash, des atterrissages soyeux célébrés par des applaudissements fournis.

Bon, tout cela étant dit, et ma dette envers la Middle East étant payée avec le vibrant hommage ci-dessus, je peux tranquillement me foutre de la gueule de la compagnie sans le moindre sentiment de manquer de patriotisme ou de gratitude envers la seule chose qui pouvait en temps dur nous emmener ailleurs.

Tout commence avec l’embarquement à Roissy. Il faut savoir que l’avion de la Middle East n’est pas stationné à l’aérogare même, non, je ne pense même pas qu’il soit stationné dans la ville de Roissy, je me demande même s’il est stationné en Ile-de-France, cela reste à vérifier. L’avion est très mais alors très loin du terminal d’embarquement 2F. Il faut prendre le bus certes, cela est un postulat de base. Mais ce qui est plus étonnant, c’est le temps que l’on passe dans ce bus. Il y a sans doute à cela des raisons touristiques, la volonté, que je me dois de saluer, de faire visiter les quelques dizaines d’hectares de l’aéroport Charles de Gaulle. Combien d’occasions avons-nous, sur une vie d’homme, d’explorer les recoins de cet aéroport, l’un des plus importants hubs au monde ? La Middle East nous offre cette opportunité. Ces bus en attente d’on ne sait quoi au milieu d’étendues désertes de bitume… Ces escaliers hagards qui montent vers le vide auxquels le départ de l’avion qu’ils desservaient en passagers confère une vanité inattendue et soudaine… Ces appareils en stationnement permanent épuisés de combien de voyages… Ces lapins qui détalent dans des étendues imprévues de gazon asséché par les effluves de kérosène… Ces êtres occasionnels marchant contre le vent, vers quelque chose d’inconnu, ou d’invisible ou de visible uniquement par eux à en juger de la détermination de leur marche…

Et puis un jour, au loin, dans la brume matinale, ou sous un soleil froid, ou sous la pluie, on l’aperçoit, fier, émergeant des profondeurs du temps et de l’éternité, notre cèdre. On y est.

Un des avantages de la Middle East, mais qui peut vite devenir un inconvénient, c’est que l’on peut prendre n’importe quel bagage en cabine. S’il vous est agréable de prendre une valise de vingt kilos, vous pouvez. Cela est commode mais les abus sont fréquents. Ainsi, une famille entière peut-elle débouler dont chaque membre traîne une malle ou une grosse valise qu’il est dès lors fort malaisé d’introduire dans les coffres à bagages. Mais systématiquement, les choses finissent par s’arranger grâce à cet incomparable esprit créatif, plein de ressources.

On attend assez longtemps avant de décoller car la desserte par bus fait que les passagers arrivent par groupes. Ainsi, après une demi-heure sans nouveaux passagers, alors même qu’on commençait à se réjouir de l’absence d’un voisin, voici qu’un nouveau groupe est introduit après un périple depuis le terminal 2F dont des signes d’épuisement témoignent de la longueur.

Le commandant de bord se présente enfin, en trois langues, en réalité en trois versions de l’arabe, une version littéraire, une version française et une version anglaise. Bien que fictif, car l’on ne comprend en général rien de ce que dit le commandant dans sa version très personnelle des langues française et anglaise, assemblage de sonorités biscornues émaillées de quelques « Beyrouth », ce trilinguisme est constitutif de la Middle East, de son image, de son identité.

Avant, il y avait une obsession du téléphone cellulaire. Le commandant, les hôtesses, les stewards, se relayaient pour contraindre les passagers, si nécessaire sous la torture, d’éteindre leurs portables. Cela participait d’une double conviction. D’une part, celle de l’incapacité viscérale des Libanais d’éteindre leur « cellulaire », de l’urgence irrépressible de passer un dernier coup de fil. D’autre part, le pendant dichotomique de cette pathologie cellulaire, la conviction que toute onde radio, aussi infinitésimale soit-elle, peut causer un crash, une explosion en plein vol ou une pulvérisation immédiate. Mais ce matin, je ne sais pour quelle raison, le personnel était plus compréhensif.

Tout à coup, le commandant hurle dans le micro, probablement en anglais. Je me demande s’il faut fuir, examine autour de moi les voyageurs qui ne semblent pas se départir de leur placidité, il faut dire que l’avion est toujours au sol, donc que les risques sont limités, à part celui d’une collision avec un autre avion. Car pourquoi le pilote hurlerait-il ainsi sinon ? Quelques instants plus tard, par une sorte de reconstruction sémantique à retardement, la phrase qu’il a bafouillée prend sens dans mon appareil cognitif et je réalise qu’il invitait le personnel de bord à se préparer pour le décollage…

Autant la Middle East est connue pour la qualité de ses pilotes, autant leurs goûts cinéphiliques sont douteux. Ce matin, dix films sont proposés, dix navets. Cela dit, leur choix n’est pas exempt d’un souci de faire découvrir des œuvres méconnues comme par exemple My life in ruins de Donald Petri avec Nia Vardalos (qui se fait de plus en plus rare, qu’on aimerait voir plus souvent à l’écran), ou encore 12 rounds de Renny Harlin avec John Cena. Avec le nouveau système de vidéo à la demande, on peut lire un petit résumé du film avant de le lancer. Les résumés ne sont pas toujours très clairs, c’est sans doute le commandant de bord qui les a rédigés, mais quand même compréhensibles entre les lignes. Par exemple, My life in ruin, est « une comédie romantique histoire d’un voyage qui tombe en amour avec l’un des touristes ». C’est assez conceptuel certes, et en même temps allégorique, « le voyage amoureux du touriste ». L’histoire de Imagine That avec Eddy Murphy est plus complexe, à la limite de la prise de tête : « Un cadre financier » (jusque-là c’est clair) « qui ne peut pas arrêter sa carrière downspiral en est invité sa fille imaginaire, où les solutions des problèmes à attendre ». Je vois le genre, une construction fictionnelle où la frontière entre réel et imaginaire est brouillée, où l’attente est pesante (« des problèmes à attendre »). Je préfère le film avec Nicholas Cage, moins risqué. Avec lui, le film est toujours le même, c’est juste le titre qui change. L’intrigue semble captivante : « Un professeur » (jusque-là, clair) « ouvre une capsule qui a été creusé à son fils de l’école primaire ; dans, il y a quelques informations froid ». Il faut apprécier le sens du détail de la Middle East qui se traduit par le souci d’une ponctuation précise, comme ce point-virgule entre « primaire » et « dans ». State of the play n’est pas mal non plus puisque : « Arising député et journaliste d’investigation » (il faut noter ce systématisme dans l’indication de la profession qui ancre l’œuvre dans un contexte social et tout simplement dans la réalité), « engagé dans un cas apparemment sans rapport, les meurtres brutaux. »

Distribution du déjeuner. C’est mon moment préféré. Avant, l’avion est comme engourdi. Les passagers encore assommés par leur réveil matinal et leur tournoiement à Roissy… Les couloirs déserts… Le silence à peine meublé de quelques bruits électroniques… Et puis soudain, un essaim d’hôtesses et de stewards sortent du néant, et une inflation de « Monsieur » et « Madame » rompent radicalement le silence. C’est la conception de la politesse de la Middle East : intercaler Monsieur ou Madame entre chaque mot. L’effet est lancinant. Tout l’avion résonne de « Monsieur » et « Madame » qui se font écho dans une symphonie désarticulée. Intercaler Monsieur et Madame dispense les hôtesses de toute autre politesse. « Monsieur, tu veux manger quoi ? ». « Monsieur, tu veux boire quoi ? – De l’eau. – Tu as de l’eau Monsieur. Tu veux quoi ? – Plus d’eau. – Monsieur, ça ne te suffit pas toute l’eau que tu as ? ». De plus, il faut composer avec la complexité dialectique du choix, car il y a deux possibilités pour le plat principal, « poulet » (« djéj » en arabe) ou lasagnes (« lasagna » en italien). Tout à coup, l’avion résonne d’innombrables « Monsieur, tu veux djéj ou lasagna ? ». Le choix n’est pas facile pour les passagers. L’un d’eux répond : « Salmon ». L’hôtesse, à juste titre, s’impatiente : « Monsieur, il n’y a pas salmon, il y djéj ou lasagna, tu veux djéj ou lasagna, salmon c’est l’entrée ». Le passager ne comprend pas. « Monsieur, qu’est-ce que tu veux manger ? ». De guerre lasse : « Bon, je vais te mettre du djéj ». Un autre répond de manière décalée mais pas inintéressante : « Je veux du café ». L’hôtesse : « D’accord Monsieur, mais le café c’est après, maintenant il faut choisir djéj ou lasagna. Bon je vais te mettre du djéj ». Je note qu’elle préfère refourguer le djéj aux indécis.

Après m’être rincé les mains avec des lingettes à l’eau de Cologne sponsorisées par Silkor Laser Hair Removal, (« never having to shave, tweeze or wax again, baby skin forever » promeut la lingette), dont l’effet est double, antibactérien d’une part, et source d’une insoutenable migraine instantanée d’autre part, j’attends impatiemment le passage, incontournable, du steward grisonnant, digne de confiance, qui ne va pas piquer dans la caisse : le responsable du duty free. Il déambule alors dans les allées avec un curieux mélange de dégoût (marque de sérieux ?), de démarche commerciale (« Black label, Monsieur, cigares ? ») et de superbe, émanation de l’expérience. Les formats de la duty free de la Middle East m’ont toujours amusé. Ces cartouches de Marlboro sous forme d’énorme paquet de cigarette, sorte de célébration monumentale des cigarettes, de propagande décomplexée assortie d’incitation financière à la gloire du tabagisme ; le Whisky déclinée sous toutes les couleurs : Red, Black, Blue Label, avec pour chacune différentes versions dans une segmentation chromatique d’autant plus sophistiquée que le produit est toujours le même ; et bien sûr les parfums, innombrables, dont le catalogue est tout simplement exhaustif, en ce sens que tous les parfums répertoriés sur terre sont vendus au Duty Free de la Middle East.

Après le repas, c’est l’heure de la détente. Tout le monde se lève et les passagers se rendent visite les uns aux autres. Au début, on aurait pu croire que la rencontre de tous ces passagers dans l’avion est celle fortuite entre différentes trajectoires de voyage, des inconnus pour ainsi dire que le hasard des réservations a réunis dans un même avion. Or il n’en est rien. A part moi, tout le monde se connaît. Pas dans le sens d’une vague connaissance, non, ils sont intimes. Des petits groupes se forment, des discussions s’animent, des complots s’ourdissent et se démasquent trahis par des chuchotements un peu trop ostentatoires et des œillades soupçonneuses, des rires fusent, les hôtesses et les stewards sont de la partie, le commandant ponctue le tout d’annonces ésotériques. Une énorme file se forme aux toilettes. C’est festif.

Il est vrai qu’on va à Beyrouth. Qu’on y retourne après un an d’absence pour revoir ses parents… Qu’on tient dans ces bras un bébé qui est né ailleurs entre deux séjours… Qu’une fiancée, une amie, ou tout simplement une fille « avec qui on parle » (formulation euphémique de « sortir avec ») nous attend aussi belle que le travail de sublimation de l’éloignement veut le faire accroire… Que l’on a déjà en tête les endroits où on aimerait aller… Les petits plaisirs qu’on aimerait s’offrir… Le petit resto… Le petit Arak au balcon à la tombée de la nuit avec vue sur la montagne et l’autoroute… On pourra aller à la plage, il va faire vingt-huit degrés en plein mois d’octobre… Pourquoi pas la montagne… Confusément, on sait que le séjour sera court, que ces hommes politiques sont toujours aussi véreux et incompétents, que ce pays « ne s’arrangera jamais » comme une machine défectueuse par conception, que les Américains finiront par prendre le parti de la Syrie contre le Liban, que les Français ne sont plus comme avant, comme au temps de Chirac avec qui « c’était autre chose », il « loge chez Hariri d’ailleurs ! »… Mais le temps n’est pas à l’acrimonie ou à la nostalgie anticipée… Car la mer se profile au loin, car l’avion entame sa descente dans la mer, escorté par la montagne, car l’avion plonge dans l’étincellement aqueux. Le commandant bafouille deux trois inepties, et puis il pose l’appareil avec un maximum de délicatesse sur l’eau, près des masures de la banlieue sud avec vue sur le tarmac, et tout le monde, dans un même élan, enfantin, patriotique, admiratif de l’aéronautique, transporté par un amour profond de sa compagnie aérienne, applaudit à tout rompre… Fairouz prend le relais avec une antienne des frères Rahbani… Tout le monde se lève dans une simultanéité parfaite pour récupérer les valises avant qu’elles ne soient volées ou pulvérisées ou désagrégées ou dématérialisées… Les hôtesses intiment vainement les passagers de s’asseoir… Une salve de SMS crépite, avec des mélodies différenciées allant de Mozart à Shakira.

Finalement, l’appareil déverse dans l’aéroport international de Beyrouth, de Rafic  Hariri, complète le pilote, des dizaines d’âmes sevrées et assoiffées de leurs racines et de ceux qui les attendent à la sortie, dans une immense foule ponctuée de visages un peu trop fardés dont fusent çà et là de naïfs bouquets de fleurs et la question déchirante et pleine d’espoir : « Bériz ? » (C’est l’avion de Paris ?). C’est alors qu’on se découvre un pouvoir insoupçonné, car en hochant simplement la tête pour dire oui, on provoque un énorme sourire et un profond bonheur.

Coeur et Etoile en week-end dans le Cotentin

Cœur et Etoile sont deux sœurs. Cœur a cinq ans, de longs cheveux ondulés, Etoile trois ans et des cheveux dont jaillissent des ressorts à spirale qui, lorsqu’on les tend, font PING avant de reprendre leur forme initiale.  

Les parents de Cœur et Etoile furent invités chez un cousin dans le village de Carneville près de Cherbourg dans le Cotentin. Cœur et Etoile étaient ravies à l’idée de passer un week-end entier à la campagne, en bord de mer. La combinaison de ces deux éléments, mer et campagne les intriguait. La veille du départ, Cœur traînait dans une vieille librairie parisienne. Dans un des anciens volumes qu’elle compulsait et dont les pages jaunies au parfum âcre retraçaient l’histoire de la Normandie des Vikings à nos jours, elle tomba sur un passage selon lequel, dans le village de Carneville, vivait une chatte appelée Saïsaï qui détenait un secret que personne n’avait réussi à percer. Celle qui le percerait serait promise à un fabuleux destin. Cœur était intriguée… 

Le lendemain, la famille prit le train à la Gare Saint-Lazare. Très vite le train abandonna l’agitation de la gare, ce bouillonnement d’angoisses hétéroclites, puis la tristesse des banlieues, puis la morosité des ZAC, des ZAI et des ZAE, pour se retrouver en pleine nature comme si, immobile, le train remontait en réalité le temps en réduisant sur son passage la densité humaine. Cœur et Etoile étaient sages. Chaque fois que le train pénétrait dans un tunnel, Etoile criait « Ah c’est la nuit ! » Quand il en sortait quelques secondes plus tard, elle s’étonnait, « Ah, c’est le jour ! » Ces brusques transitions du jour à la nuit et de la nuit au jour amusaient la famille. Au bar, Cœur vit deux hommes qui discutaient en buvant une bière. Elle surprit leur conversation. L’un d’eux s’exclama : « A la santé de Saïsaï, à nous le trésor ! », et tous deux partirent d’un grand rire sardonique qui retentit dans le wagon alors qu’au même instant un imposant nuage noir obscurcissait soudainement le ciel. Cœur s’inquiéta. Elle n’était donc pas la seule à connaître le secret de la chatte. Il fallait absolument trouver une solution pour écarter ces rivaux imprévus. Elle en parla à Etoile. Celle-ci fit mine de réfléchir et, après quelques longues minutes de méditation, elle soutint : « Je ne veux pas des lits superposés, non, deux lits jumeaux côte à côte. » Cœur insista et exigea un peu plus d’à-propos. Etoile sonda alors le paysage qui défilait, devenait de plus en plus vert et luisait d’une pluie récente, comme pour y puiser son inspiration. A cet instant, le train pénétra dans un tunnel et Etoile dit « Ah c’est la nuit ! » puis « Ah c’est le jour ! »  

De retour à leur voiture, Etoile s’impatienta : « Quand on arrive ? Quand on arrive ? » Cette insistance donna une idée à Etoile, « quand, mais oui, Caen ! » Elle retourna au bar, les deux bandits étaient toujours là, en train de trinquer en émettant d’affreux rires. Elle s’approcha d’eux et dit à Etoile en haussant la voix : « Ah je suis excitée à l’idée de découvrir le secret de Saïsaï, cette chatte qui se cache dans tel parc de Caen. » Les bandits cessèrent de rire. Ils se turent. L’un d’eux demanda à l’autre de prêter l’oreille aux informations précises que Cœur distillait et dont il ne pouvait suspecter la fausseté. Etoile se demandait si sa sœur avait perdu la tête. 

Le train ralentit, le conducteur annonça l’arrêt à Caen, aux arbres succédèrent de vieux bâtiments isolés, puis celui de la gare, au bas duquel défilaient les têtes des futurs voyageurs. Les bandits allaient-ils descendre ? Le stratagème de Cœur allait-il opérer ? Cœur était fébrile. Les freins crissèrent. Immobilisèrent le train. Les deux bandits se levèrent… puis se rassirent… puis se levèrent à nouveau… Et descendirent enfin en se tapant dans les mains. Cœur cria : « Oui ! » Etoile lui demanda « Pourquoi tu cries oui ? – Mais les bandits sont descendus dit Cœur – Ah ! » dit Etoile en cachant mal son incompréhension sous un soulagement feint. 

A la gare de Valognes, le cousin de la famille vint les chercher. La nuit tombait. On ne distinguait que le contour des choses, la silhouette des arbres, et tout semblait s’estomper dans le noir. Arrivée à la maison de Carneville, une belle maison entourée de parcs, la famille descendit de voiture. Le cousin fit les présentations. En dernier il présenta la chienne Maya et la chatte… Saïsaï. A ce nom, Cœur sursauta. La chatte était donc ici, dans la maison même ou elle allait passer le week-end. Quelle chance ! Mais le cousin poursuivit : Saïsaï est très sauvage et a peur des enfants. En effet quand Etoile courut vers elle, elle alla se cacher dans un buisson. Cela ne sera pas sans peine pensa Cœur, bon, la nuit porte conseil. Après un merveilleux dîner, un gratin dauphinois, du veau normand et de délicieux biscuits en dessert, elles se couchèrent dans une charmante chambre d’hôte à côté de la demeure principale. 

Le lendemain, Cœur essaya encore une fois de s’approcher de Saïsaï mais la chatte prit peur et se cacha dans les buissons. Cœur avait la journée pour réfléchir. La famille alla se balader au port de Saint-Vaast-la-Hougue, avec la belle vue sur l’île de Tatihou et sa tour accessible par bateau amphibie, et les parcs à huîtres visibles à marée basse ; à Barfleur où les voiliers paressaient au milieu des étincelles que le soleil faisait danser sur la nappe d’eau ; puis à l’anse de Mondrée. Là, la pâleur du ciel, du sable et des oyats qui fixaient les dunes dans un équilibre perpétuel, fragile comme celui de la nature, contrastait avec la profondeur bleutée de la mer. Les parents des filles allèrent se promener sur la plage alors qu’elles restèrent avec l’épouse du cousin dont la grande gentillesse les incita à parler de Saïsaï. Elle connaissait l’histoire. Elle leur apprit que la chatte dévoilait le secret quand on prononçait une formule magique. Selon la légende, seul un vieux pêcheur de Fermanville connaissait cette formule. Il habitait une ancienne maison en granite rose surplombant la mer et résistant depuis des lustres aux tempêtes. Tout le monda alla au port. Les nuages noirs s’accumulaient. Le soleil perçait un trou au milieu d’eux et déversait sa lumière abondante qu’il concentrait sur un cercle d’eau brûlant. Cœur et Etoile allèrent chez le pêcheur alors que leurs parents étaient distraits par le charme marin et de bout du monde des lieux.  

Le pêcheur, d’abord surpris de cette visite impromptue, sauvage comme la chatte, leur avoua vite que ce n’était pas lui qui détenait la formule mais deux cygnes bicolores blancs et noirs qui habitaient un étang à Carneville dans la vallée des moulins. Il était trop tard pour y aller le soir même. On dîna, un dîner délicieux comme d’habitude. Le lendemain, tout le mode alla à l’étang en empruntant un chemin bordé de murets en pierres anciennes constellés de petits points juteux roses ou rouges lie de vin, des mûres sauvages que la maman de Cœur et Etoile cueillait et que cette dernière mangeait en ponctuant sa dégustation d’impératifs « Encore ! ». Le paysage était charmant, les roseaux côtoyaient les chênes comme dans une fable, et les peupliers. Une roue à aubes était immobile. Sur une île microscopique, deux canards papotaient, avaient sans doute des choses importantes à se dire, cependant qu’une ancienne barque se mirait dans l’eau. Tout à coup les deux cygnes s’approchèrent de la rive. Cœur et Etoile les gavèrent de pain pour en quelque sorte les soudoyer et leur soutirer la formule magique. Alors que les adultes étaient occupés à prendre des photos, admiratifs de cette promenade au creux de la vallée, les cygnes chuchotèrent la formule : « Saïsaï chatte effrayée, donne moi ton secret. » Une fois à la maison, alors que les adultes exploraient dans des albums, des tableaux accrochés aux murs, des livres, des meubles, les histoires de la famille et des souvenirs enfouis, elles s’approchèrent de la chatte avec des restes de poulet de ferme. Elle en raffolait et elle en mangea tellement, s’étira et ronronna tellement, qu’elle en oublia sa peur. Au moment où elle bâillait ostensiblement, Cœur prononça la formule. La chatte fut stupéfaite. Dans toutes ses vies, personne n’avait découvert le secret car tout le monde prenait le pêcheur et ses aïeuls pour des cinglés qui prétendent que les cygnes bicolores parlent. La chatte lâcha le secret, « 11, rue des Tempêtes à Paris. » C’est à cette adresse que se trouvait le trésor caché. 

Dans le train du retour Cœur et Etoile étaient heureuses et trinquaient un verre de Pago à la main, en croquant les pommes vertes et les noisettes cueillies dans le jardin du cousin. Soudain, que virent-elles, après l’arrêt à Caen ? Les deux bandits venant au bar. Cœur fut saisie de peur. Il fallait partir au plus vite mais discrètement pour ne pas semer le doute dans leur esprit. Alors qu’elle sortait du wagon, le train entra dans un tunnel. Etoile cria « Ah, c’est la nuit ! » Trois secondes plus tard le train ressortit et Cœur surprit le visage d’un des bandits dans une posture d’effroi figée par la lumière soudaine. Un frisson parcourut le dos de Cœur. « Ah, c’est le jour ! » osa Etoile, un peu hésitante car il y avait de l’électricité dans l’air. 

Le lendemain, elles allèrent à la rue des Tempêtes. Au 11, elles soulevèrent une dalle et découvrirent deux colliers. Etoile était déçue car ceux-ci n’étaient pas en diamant mais en argent. Cœur comprit tout de suite que ces colliers étaient magiques. 

En se retournant, elles se retrouvèrent face à face avec les bandits qui avaient dû les suivre. 

Ils tendirent la main pour prendre les colliers mais celle-ci s’immobilisa, paralysée. Impossible de s’emparer du collier. Ils furent pris d’effroi et déguerpirent en courant. Etoile qui leur avait indiqué qu’elle avait arrêté la tétine, la couche et le biberon, qu’elle avait trois ans, et surtout pas deux ans, pensa que c’était à cause d’elle. Cœur, elle, se rappela les paroles du pêcheur de Fermanville : « Protège-le et il te protègera, ce collier protégeait les marins des tempêtes depuis la nuit des temps d’orage. »  

Cœur et Etoile se rappelleront toujours ce merveilleux week-end et l’accueil de leur cousin et de son épouse.

Descentes d’avion

Copenhague, hier

 

Le pilote s’éternise auprès des nuages. Puis l’avion s’engouffre lentement dans leur vapeur. La descente découvre la ville que celle-ci dissimulait. Pas une ville achevée comme Paris, agglomérat compact d’immeubles cerné de plaines quadrillées. Une ville parcellaire, en devenir, spectacle multiple, sous des nuages bas. Une mer paisible, collage de nuances de bleu diversement ridées, au milieu de laquelle des éoliennes tournent avec indolence et une île verte et ses quelques maisons paresse, se termine par la ligne de l’horizon dont émergent des cheminées industrielles. Le soleil illumine l’eau à travers les nuages, confie sa lumière à ses derniers qui le répandent partiellement créant des taches clairsemées qui élisent des parcelles de terre sur lesquelles dansent les roseaux lumineux.

 

Cette descente d’avion m’a rappelé celles de Riyad.

 

Je ne connais Copenhague qu’à travers des parcours en taxi d’un coin à l’autre de la ville. Mais j’aime cette coexistence douce entre des paysages industriels, résidentiels et portuaires. L’apparition inattendue de plans d’eau, comme si elle était partout et s’infiltrait dans le réseau des rues à l’improviste. Les bâtiments dont l’ambiguïté ne permet pas d’en deviner la finalité : sont-ce des habitations, des bureaux ou des entrepôts en briques brunes avec des fenêtres en fer noir au milieu desquelles un luminaire élégant forme des taches claires-obscures ? La ville est silencieuse et apaisante, les sons étouffés, les ouvertures vers le loin aqueuses, les zones suburbaines en pleine ville. Le silence ralentit le mouvement des vélos multicolores qui semblent tracer leurs sillons sur l’eau. La vacance accentue l’hybridité de la ville qui prend des airs de campagne. La simple immersion dans cette paix extrait le brouhaha enfoui en nous dans les villes du bruit.

 

Je prends le pont pour aller à Malmö. Le matin, l’aller. L’étendue horizontale claire, les pontons solitaires au milieu de l’eau, les voiliers assoupis, les éoliennes, les usines en bonne intelligence avec des forêts de mats, comme si la production se prélassait auprès de la plaisance. Les armatures métalliques diagonales du pont défilent à toute vitesse, fractionnent ma vision, syncopent l’immobilité. Le soir, le retour. La mer est trouée, une énorme béance dans laquelle coule le feu et sont suspendus un navire de plaisance et un tanker en apesanteur.

 

Riyad, il y a cinq ans de cela

 

Riyad est un plateau qui s’étend à l’infini. L’avion minuscule tangue à l’approche de l’infinitude. L’immensité nocturne est éclairée par de longues lignes lumineuses dorées qui s’enchevêtrent, se subdivisent, divergent et convergent, créent des formes géométriques, se prolongent parfois en courbes amples et tissent un réseau photonique, circuit imprimé gravé dans la noirceur du désert qui se déploie jusqu’aux confins de la terre. Cette plaque incandescente pivote autour d’un axe fictif avec la danse d’approche de l’avion. Elle soulève le ciel qu’elle éclaire en soulignant la surbrillance de la lune souvent orange. Le réseau de lignes quadrille des zones dans lesquelles de petits points émettent les ondes incertaines d’une lumière craintive ; ces petits points sont alors des vies.

 

Une fois dans la plaque, la ville est paisible, comme Copenhague, une sérénité oublieuse d’une agitation qui n’est jamais parvenue jusqu’ici. L’eau est remplacée par le sable comme agent ubiquitaire du silence. Les étendues ; les autoroutes irriguées par les caillots de sang noir des 4×4 américains ; le ciel omniprésent ; et jaillissant de la platitude les quelques tours monumentales au sommet desquelles des lumières clignotantes rouges envoient des signaux vaguement désespérés aux planètes lointaines.