Vacances d’Anna III

Cœur et Etoile sont deux sœurs. Cœur a cinq ans, de longs cheveux ondulés, Etoile trois ans et des cheveux dont jaillissent des ressorts à spirale qui, lorsqu’on les tend, font PING avant de reprendre leur forme initiale.  

Cœur et Etoile passaient des vacances tranquilles à Beyrouth, au bord de la mer Méditerranée. Un jour, elles entrèrent par hasard dans une librairie mystérieuse vendant des livres anciens et y découvrirent un vieux roman d’aventures.  

Cœur le lut avidement de jour et de nuit. Au détour d’une page, elle apprit que dans un village perdu de Corse, en flanc de montagne, se cachait un fabuleux trésor. C’était le butin d’un célèbre bandit qui était mort. Tout le monde savait que la maison du bandit, comme on l’appelait, recelait un trésor mais personne n’osait aller le chercher car, selon la rumeur publique, le fantôme du bandit errait la nuit autour du trésor pour le protéger avec l’aide de son chien. Celui-ci, à force de vivre seul dans ces montagnes isolées, coupé de toute humanité, était devenu sauvage, s’était lentement métamorphosé en loup ou en hyène.  

Mais Cœur était courageuse et la perspective de trouver le trésor l’enthousiasmait. Le lendemain, échappant à la surveillance de ses parents, elle quitta la maison avec sa sœur Etoile et, assises à l’arrière d’une camionnette qui transportait des pastèques, elles parvinrent au port de Byblos. Là, elles rencontrèrent le capitaine Arthur qui, malgré son jeune âge, avait déjà fait le tour de la terre et sillonné les mers les plus dangereuses, au Madagascar, au Suriname et aux abords d’autres contrées exotiques. Cœur expliqua la situation à Arthur. Celui-ci avait entendu parler du fameux trésor ; l’idée de le trouver l’intéressait car il était lui aussi courageux sinon téméraire. Etoile lui précisa qu’elle avait arrêté la tétine, la couche et le biberon, qu’elle avait trois ans et plus deux ans. 

Les trois nouveaux amis embarquèrent sur le voilier d’Arthur, un beau navire de quinze mètres, direction la Corse. En mer, les jours se succédaient sans qu’on ne se rende compte de leur décompte précis. Les journées de plein soleil sur une mer étincelante, bercées par la mélodie monotone de la houle laiteuse alternaient avec des nuits parées de millions d’étoiles et éclairées par une lune en dilatation. Cœur et Etoile dormaient sur le pont et contemplaient les étoiles, essayant vainement de les compter. La recherche aventureuse d’un trésor les laissait dans un état d’excitation teinté d’une vague angoisse. Arthur était un navigateur hardi, semblait converser avec le vent qui battait dans les voiles. Les deux sœurs étaient fascinées par son utilisation du sextant, un merveilleux instrument. Après plusieurs jours de mer, ou étaient-ce des semaines, ils aperçurent une île. Ils crurent d’abord que c’était la Corse mais il s’agissait de l’Ile d’Elbe.  

Finalement, un soir, alors que le soleil se couchait, Arthur leur dit qu’ils s’approchaient du port de Calvi et de sa belle citadelle. Ils mouillèrent l’ancre dans le port de commerce et descendirent du bateau pour déambuler en ville. Une foule immense était réunie à l’occasion de la fête de la vierge. Les trois compagnons d’aventure voulurent trouver un endroit pour dormir mais tous les hôtels affichaient complet. Ils firent la fête chez Serge, le tenancier d’une plage dans la pinède. Arthur, Cœur et Etoile burent à la santé de la Corse. Finalement, ils trouvèrent un bel hôtel à l’orée de la forêt de Bonifato, La Signoria. Il était complet aussi mais Arthur réussit à convaincre le propriétaire qu’ils pouvaient préparer à dîner aux hôtes et, en échange, dormir dans la chambre des voyages. Le propriétaire accepta. Arthur prépara alors de fantastiques pâtes à la carbonara, sa spécialité, Cœur une mousse au chocolat dont elle tenait la recette de sa mère et Etoile des bonbons au caramel. Les clients étaient ravis. Tout le monde félicita les chefs. Le propriétaire était tellement content qu’il donna à nos amis une suite, la chambre 5, qu’il gardait toujours libre au cas où un hôte de marque, président de la république, vedette de télévision ou star de cinéma, se présentait à l’improviste. La chambre 5 était très belle. Au plafond était peint un ciel étoilé si bien que Cœur et Etoile ne furent pas dépaysées. 

Le lendemain, ils se réveillèrent très tôt. La journée allait être longue à la recherche du trésor du bandit. Le livre de Cœur donnait le nom du village dans lequel il se trouvait, Falcunaghja, mais pas son emplacement précis. Celui-ci était seulement connu, selon le livre, par une très vielle dame qui vivait dans un village perché au haut des collines surplombant la mer, le village de San Antonino.  

Nos trois aventuriers décidèrent d’atteindre ce village en traversant la forêt de Bonifato. La journée était chaude mais les arbres millénaires de la forêt, ses rivières secrètes et ses piscines naturelles prodiguaient une fraîcheur de cave, celle d’un territoire printanier échappant à la vigilance du soleil d’août.  

Après plusieurs heures de marche, ils arrivèrent au village de Pigna et déjeunèrent dans un petit restaurant de tapas corses, A Casarella. Une heure plus tard, exhalant une forte odeur d’ail brûlé dans l’huile chaude, ils rejoignirent San Antonino. Trois ânes, Vanille, Caramel et Philou, les attendaient. Seuls eux pouvaient retrouver la maison de la vieille dame dans le dédale des ruelles étroites dont les murs suintaient l’humidité et dégageait l’odeur entêtante des années. 

 Ils arrivèrent devant la porte de la vieille dame, une ancienne porte en bois, travaillée par la succession des saisons et l’alternance des chaleurs et des froids extrêmes. Ils frappèrent ; personne ne répondit. La vieille dame était-elle morte, emportant avec elle le secret du trésor ? Arthur, Cœur et Etoile étaient inquiets. Cœur eut, comme d’habitude, une idée lumineuse. Elle proposa d’aller au cimetière pour vérifier si une stèle au nom de la vielle dame y existait. Le cimetière était en flanc de montagne et faisait face à la mer. Le soleil se reflétait sur les stèles blanches éclatantes de lumière. Le nom de la vieille dame n’était sur aucune d’entre elles. Cœur pensa qu’elle était peut-être sourde. La seule chose à faire était de l’attendre devant sa porte pour la surprendre. Au bout de quelques longues heures, alors que les trois amis commençaient à somnoler bercés par le seul bourdonnement des abeilles et le bruit lointain du vent qui soufflait dans un arbre, un grincement s’entendit, la lourde porte en bois s’ouvrit et une silhouette frêle s’extirpa de l’obscurité de la maison dont les odeurs âcres s’échappèrent précipitamment comme libérées d’un emprisonnement prolongé. C’est Cœur, la plus diplomate des trois, qui fut chargée d’aller parler à la dame. Comme celle-ci était en effet sourde, il fallait utiliser le langage des signes. Près d’une heure plus tard, Cœur revint le sourire aux lèvres, elle avait le plan d’accès à la maison du bandit, la vieille dame l’avait appréciée et lui avait confié ce que personne jusque là n’avait réussi à lui soutirer. 

Les trois amis pénétrèrent à nouveau dans la forêt. La nuit commençait de tomber. Les bruits des animaux se faisaient de plus en plus menaçants voire maléfiques. Etoile avait peur. Arthur, plus habitué aux mers qu’aux profondeurs denses des bois, semblait regretter de s’être embarqué dans cette aventure. Heureusement, Cœur était là pour rassurer tout le monde. Ils arrivèrent finalement à une clairière et décidèrent d’y passer la nuit. A l’aube, ils furent réveillés par les oiseaux et les senteurs du maquis. Il fallait repartir. Après plusieurs heures de marche, alors que le soleil se couchait à nouveau, ils arrivèrent à la maison du bandit. Ils furent accueillis par un hurlement effrayant. Le chien, qui avait dû les flairer, les menaçait. Cœur décida d’aller à sa rencontre pour l’amadouer. Elle s’approcha de lui lentement. Il la menaça de ses crocs et lui lança un regard vert où toute la méchanceté animale semblait concentrée. Cœur lui dit qu’ils avaient croisé le fantôme de son maître en pleine mer, errant au-dessus des flots. Le fantôme avait un message pour son chien : il allait très bien et il lui demandait de confier le trésor à trois personnes prénommées Cœur, Etoile et Arthur qui le visiteraient un soir d’août. Cœur fut persuasive. Le chien baissa la garde, s’approcha d’elle et la lécha affectueusement. Ensuite, il la laissa entrer dans la maison du bandit où elle trouva un vieux coffre en bois qui, lorsqu’elle l’ouvrit, illumina la nuit par l’éclat de l’or et du diamant. 

Ils prirent le trésor et dirent adieu au chien qui versa une larme de nostalgie. Les trois amis étaient heureux. Arthur faisait des projets, voulait acheter avec sa part du butin un nouveau voilier, Etoile rêvait déjà à de nouveaux jouets. Mais Cœur remit vite les choses au point. Il était hors de question d’utiliser ce trésor à des fins d’enrichissement personnel. Ils devaient le distribuer aux pauvres, à tous les pêcheurs de la côte méditerranéenne sur la route du retour. Arthur lui demanda si cela n’allait pas la tête. Ainsi, après tous ces efforts et ces dangers affrontés, fallait-il jeter le trésor par les hublots. Cœur, humaniste et philosophe, soutint que donner l’argent aux pauvres c’était faire du bien. Arthur fut vite convaincu retrouvant sous une cupidité passagère sa véritable nature altruiste.  

Voici donc nos amis de nouveau sur le voilier en route pour Beyrouth. Ils étaient heureux. Ils s’arrêtèrent à Bonifacio sur une plage déserte, la plage des Canettes, pour nager dans l’eau chaude à l’abri des falaises. Ils bivouaquèrent cette nuit-là sur la plage, allumèrent un feu et mangèrent des daurades qu’Arthur avait pêchées. Au petit matin, ils furent réveillés par des gerbes d’embrun et les hennissements de satisfaction de chevaux qui nageaient dans l’eau, montés par des jeunes femmes en maillot de bain, une promenade organisée par un club équestre.   

Trois jours plus tard, au large des côtes libyennes, Arthur aperçut dans sa longue vue un navire battant pavillon noir avec une tête de mort, un navire de pirates. Il se dirigeait vers eux. Les trois compagnons prirent peur. Les pirates avaient sûrement eu connaissance de la présence à bord d’un trésor. Que faire ? Le navire était maintenant très proche d’eux. Soudain, une barque s’en détacha avec à son bord le capitaine, un personnage effrayant, au visage balafré, borgne avec un cache noir sur l’œil, un perroquet sur l’épaule qui n’arrêtait pas de répéter : « Trésor, trésor ». Face au navire menaçant et à ses canons, il fallait user de ruse. « Donnez-moi votre trésor et vite ! » cria le capitaine, repris aussitôt par le perroquet. Etoile répondit : « Attention, j’ai arrêté la tétine, le biberon et la couche, j’ai trois ans, je n’ai plus deux ans ! » Mais cela n’impressionna pas le capitaine qui partit d’un rire moqueur. Cœur prit les choses en main. Elle dit au capitaine qu’il pouvait prendre le trésor s’il le souhaitait, elle l’en pria même, car ce trésor était maudit, elle voulait en fait s’en débarrasser. Quiconque l’avait était poursuivi à jamais par le fantôme du bandit corse, qui ne rigolait pas… Le capitaine n’en crut mot mais l’insistance – feinte mais très crédible – avec laquelle Cœur voulait lui refourguer le trésor l’inquiéta. Et si elle disait vrai… Depuis petit, il avait peur des fantômes – un traumatisme d’enfance. Au dernier moment, il se ravisa, non, dit-il, gardez votre trésor maudit, je ne prends pas ce risque, je préfère partir tranquillement à l’assaut des yachts de milliardaires. Le navire de guerre s’éloigna. « J’ai arrêté le biberon, j’ai arrêté la tétine » continuait de crier le perroquet. 

Deux semaines plus tard, nos marins mouillèrent au port de Sidon, après tous les ports de pêche de la Méditerranée et la distribution du trésor aux pauvres. Cœur et Etoile dirent Adieu à Arthur qui s’en allait vers d’autres aventures et versèrent une larme. Ils revinrent à Beyrouth à l’arrière d’un camion de pastèques. Le soir, dégoulinant de  jus de pastèque, elles rentrèrent à la maison. Curieusement, leurs parents ne s’étaient pas rendu compte de leur absence. A dîner, ils demandèrent, alors, ces vacances, ça vous plaît les filles. Oui répondirent en cœur les deux sœurs, un sourire en coin, tranquilles… « A la santé de la Corse ! » crièrent-elles dans un éclat de rire.

Petites mythologies des vacances françaises

La presse people

 

Prolifération des titres mais raréfaction des adultères et des vedettes qui « tombent le haut ». Focalisation anatomique sur les corps dans un paroxysme voyeuriste mi-jouissif, mi-honteux. Zooms grossissants sur les vergetures, la cellulite, les implants. Mise en abyme habituelle avec l’analyse par la presse sérieuse de la presse people fondée sur un dispositif journalistique éculé, alliage de sociologie à deux balles, de sarcasme et de fascination inavouée pour les chiffres de ventes. Je me rends compte du passage du temps. Toutes les vedettes que je reconnais sont boursouflées de graisse dégoulinante observée par un microscope photographique, les autres, désignées le plus souvent par leur prénom, les jeunes, je n’en ai jamais entendu parler, spécimens d’un monde inconnu au stade avancé d’un développement qui s’est fait à mon insu. Sous ces dehors de voyeurisme et cette quête frénétique, monstrueuse, de la disgrâce physique, se cachent une démarche touchante communisante ou à tout le moins égalitaire, une volonté de prouver que tous les humains sont pareils. Telle piqûre de moustique sur la cuisse d’une vedette, telle morve en équilibre instable au bout du nez d’une autre prouvent que les vedettes sont aussi vulnérables que nous et établissent entre elles et nous une communauté de destin anthropologique déchirante.

 

La littérature de gare

 

Les vacances offrent la possibilité de rencontrer en vrai des lecteurs de Marc Lévy, Guillaume Musso et Dan Brown. Les ouvrages sont souvent des pavés, surtout ceux de Dan Brown. Or les jours se passent selon la loi éternelle de la temporalité et les vacanciers sont toujours à la page 30. D’où une hypothèse que je formule qui peut révolutionner notre conception de la littérature : et si finalement personne n’avait lu au-delà de la page 30 de ces livres, et si à partir précisément de la page 31 ceux-ci recelaient des chefs-d’œuvre inconnus, et si, ainsi, l’art était amputé de tout un pan enfoui dans l’ombre de pages jamais tournées ?

 

Le rosé

 

Le petit rosé. Rosé est indissociable de petit. Un petit rosé peut-être ? Il est pas mauvais ce petit rosé ! On se prend une autre petite bouteille de ce petit rosé ? Le petit rosé est la quintessence des vacances, sa robe de soleil couchant, les effluves de petit plaisir qu’il exhale, son absence de prétention. Le petit rosé ne se la pète guère. Il est là presque honteux d’exister, snobé par les grands rouges altiers qui ne daignent pas se mêler à la plèbe vacancière, et il procure ce petit plaisir de plage en s’excusant. On boit le rosé, on fantasme sur ce midi du mois d’août, attendu toute l’année, où léché par les vagues d’une paillote corse on profère la sentence magique « On se prend un petit rosé ? ». Cependant, on le dénigre, on raille sa trivialité, les migraines qu’il procure. A la fin de l’été, on oublie le petit rosé, on le refoule dans un coin paumé de notre mémoire estivale et l’exclut vite fait de notre référentiel gustatif.

 

La pêche du jour

 

Elle est présentée fièrement par les serveurs des paillottes chics, des beaux loups, de belles daurades, grises ou royales, toisant fixement leur mangeur potentiel. Mais ce dernier est hésitant ; il faut dire que le kilo de ces merveilles est à 150 euros. Comparés aux très bons poissons que l’on trouve au Super U à dix euros, cela fait cher la daurade. Mais très vite, l’on se rend compte que la pêche du jour n’est pas destinée à être mangée, mais seulement à faire rêver. Seules les propriétaires de gros yachts peuvent se les permettre. Ces lingots d’or et d’écaille repêchés au fond de la mer sont alors remplacés par des filets, dont on ne connaîtra jamais la provenance, la mer originaire, dont on n’aura pas eu l’occasion de croiser le propriétaire ingurgité.

 

L’adjectif petit

 

En vacances, l’adjectif petit concentre en lui tout le plaisir. On a découvert une petite plage, une petite crique, un bon petit resto, un petit village, on a fait une petite sieste, un petit jogging, on a bu un petit café, un petit cocktail aux fruits… Dans ces phrases ce n’est pas le substantif mais l’adjectif qui est dit avec délectation. Seuls les bateaux sont grands.

 

Les bateaux

 

Ce sont les divinités de la plage. D’une multiplicité païenne, technologique, maritime et taxinomique. Face au ressac, contemplatif et jaloux, l’homme aime nommer les bateaux, en énumérer avec délectation, une excitation presque lubrique, les caractéristiques, en émaillant sa description d’un vocabulaire maritime imbitable et qu’il ne comprend lui-même qu’à moitié. La taxinomie est métaphorique, apocalyptique, thunder, storm, sont des noms de bateaux. Le semi-rigide occupe une place particulière car à la fois bateau et accessible. Au bout d’une vie de labeur, l’homme peut espérer acquérir un semi-rigide et, sans imposture linguistique, l’appeler bateau. Il peut alors évoquer avec sérieux voire inquiétude la vitesse du vent, sonder l’horizon avant de partir à sa rencontre. L’homme est fasciné par l’auxiliaire, le semi-rigide non autonome, appendice d’un yacht. S’il est moyen, au bout d’une vie de labeur, l’homme peut rêver, peut-être, d’un semi-rigide, un thunder ou quelque chose de cet acabit, alors que s’il est riche le semi-rigide est un vulgaire auxiliaire, un truc en plus, dont il peut oublier l’existence. Le rêve de l’un et l’appendice inconsidéré de l’autre.

 

Les plages

 

Il n’y a pas de plage parfaite. Quand elle est de sable fin, il y a trop de monde, quand elle est de galets, elle bousille les pieds, quand elle est déserte et de sable (a priori c’est bien), elle est tapissée de varechs, quand elle est déserte, de sable et entretenue, elle n’est déjà plus déserte, car un guide en a trahi le secret, quand elle est accessible elle est envahie de voitures par la route, quand elle est inaccessible elle est assaillie par les bateaux par la mer, quand elle est privée elle est colonisée par les transats, quand elle est publique elle est menacée par les camping cars, quand elle est semi-privée, elle est hésitante… La recherche d’une belle plage (de sable, déserte, propre, accessible, ombragée par endroits, ensoleillée à d’autres, avec un resto invisible dont les serveuses nues et à tomber distribuent gracieusement des homards entiers arrosés d’un petit rosé…) est une métaphore de la vie et de la recherche par l’homme de la perfection. C’est en vacances curieusement que l’on découvre tout à coup le sens de la vie : la recherche de la plage parfaite.

 

La beauté

 

C’est en vacances que l’on se rend aussi disponible à la beauté, que l’on découvre subitement celle de la terre, oubliée en temps normal car son appréciation est reléguée au deuxième plan de nos préoccupations. Comme rosé est toujours accompagné de petit, beauté est accompagnée de trop. C’est trop beau : il y a ce côté excessif, insoutenable presque. On aimerait que ce soit un peu moins beau. Quelques plaques de mocheté dans un ensemble uniformément sublime seraient les bienvenues. La Corse y va un peu fort : à une heure trente de Paris, jouxtant la civilisation occidentale destructrice systématique du beau, du beau de la nature en tout cas, des hectares ininterrompus de sublime, du sublime panoramique, des montagnes qui forment dans le ciel qu’elle pâlissent par contraste un théâtre d’ombres accidentées ; la mer qui apparaît, disparaît, réapparaît, re-disparaît au gré des courbes, des vallons, de l’interposition de maquis transitoires, profonds, impénétrables, odoriférants ; et le soleil qui baigne tout cela dans une lumière cuivrée et protectrice.

Lieux (récit d’une semaine au Liban)

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La maison de Jbeil (merci à la personne qui a envoyé la photo) 

Centrale, restaurant et bar, centre-ville de Beyrouth 

Rue Mar Maroun au centre du centre-ville. La nuit épaisse et dense de juillet réchauffée par le souvenir du soleil et les moteurs des 4×4. Convivium, un immeuble bunker en bois et béton d’inspiration guerrière avec plein de vigiles partout antenne radio détectrice paraît-il de bombes à la main. Fashion boutique Alma Pink délabrée. Steak house argentin flambant neuf avec son escouade de valets parking sur le qui-vive en attente des voitures de luxe dont émergeront côté conducteur un jeune gominé, sûr de lui, se dandinant légèrement, pliant les genoux, côté passager une paire de jambes nues se jetant de la portière du 4×4 en surplomb sur le vide. Restes rescapés de murs anciens. Immeuble des années cinquante au milieu des tours orné de trous colmatés à la va-vite au sortir (?) de la guerre, et les fils, les éternels fils électriques qui maintiennent tout ça dans une promiscuité rassurante. Un arbre, un palmier maladif coincé entre diverses choses hideuses, une ancienne maison libanaise, deux croix illuminées au néon d’églises voisines insérées à tout prix dans le magma de béton. Une tour oblongue qui jaillit de quelques mètres carrés non exploités, s’élance précipitamment dans les nuages à la recherche d’un retour sur investissement et offre son toit à la lactescence d’une lune pleine rognée sur le bord par une sorte de brume. La lune, unique espace constructible encore épargné par les projets immobiliers de haut standing qui se disputent, avec les églises, les restaurants, les stations services, les voitures, ce microcosme hyper-urbain en bordure d’autoroute, où les temps décomposés se stratifient sans souci particulier de cohérence. La nuit est un espace de calme où la ville se remet du martellement continu et diurne du soleil. 

Centrale. Une terrasse, arborée, murée par des végétaux, surmontée par des dizaines de ventilateurs. Un immeuble ancien dont les murs sont labourés par les éclats d’obus et autres projectiles a été pris au piège dans une cage en fer, une cage d’ascenseur. Comme pour le protéger de toute rénovation, comme pour en garder l’intégrité détruite et lépreuse en témoignage emprisonné des horreurs perpétrées dans cet endroit même où, déjà, imprégnés du parfum de l’encens et des femmes en début de soirée, nous buvons notre champagne. On se croirait dans ces anciennes demeures transformées durant la guerre en casernes. 

C’est doux. C’est indéniablement doux. Ventilateurs obsédants, feuilles d’arbres dessinant des formes inquiétantes dans la nuit, lointaine rumeur de la ville (klaxons, appels à la prière, insultes, sirènes de pompier…), saillies inexplicables de fraîcheur fugace, « dance me through the curtain » soupire Leonard Cohen. Jusqu’au moment où débarquent un groupe de jeunes très bruyants, juste à la table voisine. L’un d’eux habite au Liban, on apprend très vite qu’il a un bateau, plusieurs résidences, une montre série limitée 007 (au au seven), une chemise d’un designer connu (William quelque chose, mais pas Shakespeare), des lunettes de soleil Porsche Design, une Porsche, et d’autres voitures aussi pour des usages plus spécifiques, il connaît Paris, Londres et la plupart des capitales du monde civilisé comme sa poche dans laquelle un cigare turgescent est moulé. Il ne sort pas tous les soirs, ça non, juste six fois par semaine, en général, parfois un peu plus. Il aime la vie. Il dit qu’il croque chacune de ses journées, que le matin il est impatient de découvrir ce que celle qui point va lui réserver. Il est cramé par le soleil, ne comprend pas pourquoi, pourtant il n’a fait du bateau qu’à la pause déjeuner, entre midi et quatre heures. Il reçoit pas mal de coups de fil, tout le monde lui demande où il est, comme s’il avait disparu, il répond qu’il est au Centrale, qu’il ira ensuite au Skybar, il s’assure que son interlocuteur a bien prévu d’aller le lendemain à la « lick my chocolate party », lui demande s’il a pu réserver une bonne table, la sienne est la meilleure, d’assez loin. Régulièrement, une main vient se poser sur son épaule. S’ensuivent des embrassades, des effusions de sentiments à la faveur de retrouvailles qui abrègent, semble-t-il, des décennies de séparation. Les autres à sa table viennent de Londres ou de Paris, Londres ou Paris ça revient au même, disons qu’ils vivent entre les deux, un jour ici, un jour là. Pas un mot d’arabe, ce serait honteux. Anglais prédominant. Quelques digressions en français, par souci d’un minimum de poésie. Mais guère plus, le français c’est gnangnan. 

La conversation très frivole s’enflamme dès qu’elle se politise, se dichotomise entre 14 mars (Hariri & Co.) et 8 mars (Hezbollah & Co.). Les complots sont démasqués ourdis par une entente secrète entre les parties les plus antagonistes, ce n’est pas drôle sinon, entre le Hezbollah et Israël par exemple, entre les US et Al-Qaeda, le Hamas et les scientologues. Tout un enchevêtrement obscur de complots planétaires n’a apparemment pour seul but que de régir la vie des Libanais. Le type au bateau et à la chemise William quelque chose est anti-Hezbollah & Co. à mort. Sa voisine d’en face, une jeune femme dont le collier explore la poitrine ample, défend le Hezbollah, elle est révoltée, tout en gardant les formes entendons-nous. Le type hurle. Il égrène les arguments comme un ténor du barreau, comme s’il défendait un client devant la haute cour de justice de La Haye. La fille persiste en ramenant ses cheveux en arrière, elle sociologise le débat (lutte des classes, « you’re too upclass », dit-elle au type, elle exagère quand même, il le prend mal), elle apporte une perspective marxienne.   

Les discussions politiques sont incompréhensibles dans cette ville, elles quittent très vite le terrain de la rationalité pour s’enflammer, avec des émotions primaires, le rappel de dossiers traumatiques d’un passé foisonnant de guerres et de meurtres et bien sûr des considérations géopolitiques comme corpus rhétorique logorrhéique inépuisable. Pour définir la structure minimale de ces discussions autour de laquelle la rhétorique boursouflée se déploie comme une maladie métastasique, je parlerais de forces en présence et d’alliances mouvantes. Les forces en présence : 1/ des triptyques locaux religion-zahim (petit chef)-chaîne de télévision : sunnites de Hariri, chiites de Nasrallah et Berri, chrétiens de Aoun, Geagea, Gemayel, Frangié (un zahim par montagne), druzes de Joumblatt, lorsqu’un zahim passe l’arme à gauche, sa descendance prend le relais avec comme dans tout système héréditaire plus ou moins de bonheur ; 2/ des pays voisins (Syrie, Israël, Palestine) ; 3/ des pays régionaux (Iran et Arabie) ; 4/ des pays occidentaux (Etats-Unis et France). Les alliances mouvantes : les forces en présence se configurent et reconfigurent au fil des ans (des siècles ?) en deux groupes très haineux l’un envers l’autre (pas de politiquement correct ici, vu à tout moment la récence des deux groupes dans leur configuration actuelle et l’absence par conséquent de projets, le débat se situe au niveau des insultes, des appels au meurtre, de la diabolisation, du racisme, de la ségrégation sociale, etc.), dont les composantes changent au gré d’alliances, de trahisons, de retrouvailles, suivant une combinatoire infinie. Tout le monde a été tour à tour pour et contre tout le monde. Le problème du Liban est dans la mouvance tectonique de ses alliances, chaque reconfiguration des deux groupes s’accompagnant de guerres, de troubles, à la faveur de la trahison du jour, de la fracture plus ou moins profonde. Dans les pays stables, les alliances sont structurelles et les lignes de partage socio-économiques (gauche-droite). Au Liban, elles sont conjoncturelles, opportunistes, et les lignes de partage sont imprécises, si ce n’est, et encore, des tropismes culturels différents. Enfant, je me rappelle que ces mêmes forces (les pères des zahim pour certains, les mêmes pour d’autres), s’étaient réunies à Lausanne pour trouver une solution « définitive » à la crise du pays. C’était en 1983. Depuis, elles se sont réunies dans pas mal d’autres villes et la solution définitive du jour a toujours été éphémère. Les deux exemples les plus critiques de cette pathologie libanaise sont Joumblatt et Aoun. Le premier a été tour à tour pour et contre les Syriens, pour et contre les Etats-Unis, pour et contre Geagea, Hariri, Aoun, etc. et à chaque fois avec une ferveur sincère inentamée, et une virulence, insultante contre les ennemis, lyrique en faveur des alliés. Aoun a lui aussi été pour et contre la Syrie, pour et contre les Etats-Unis. 

Analysée ainsi, la situation paraît structurellement instable. Toute résolution est par définition précaire car elle repose sur une certaine configuration des forces en présence qui est contingente et susceptible de reconfiguration. La contingence des alliances fait que les deux groupes sont aujourd’hui appelés 8 mars et 14 mars, des noms arbitraires, vides de sens et par définition amputés de futur. Certes, des éléments factuels de stabilisation pourraient survenir (paix avec Israël, résolution de la question des réfugiés palestiniens au Liban), d’autres plus intangibles pourraient aider (« normalisation » des relations avec la Syrie), mais les gisements d’instabilité ontologique sont tels que le système ne sera jamais à l’abri d’une explosion future, sauf à séparer les forces en présence (projet fédéraliste de certains chrétiens), ce qui équivaudrait à un effritement du pays et la disparation du Liban. Le sud et la Bekaa seraient annexés à la Syrie, contribuant au passage à y légitimer le pouvoir alaouite. Le Metn et le Kesrouan formeraient une petite république chrétienne, marchande, touristique, destination annuelle des chrétiens de la diaspora en mal de racines et de taboulé. De Saïda à Beyrouth, un émirat, à l’image de ceux du Golfe, serait la propriété de la famille Hariri, plate-forme régionale financière, touristique et de proxénétisme en concurrence avec Dubaï. Au sein de cet émirat, la famille Joumblatt hériterait d’une seigneurie quasi-autonome au Chouf. Tripoli et le Liban Nord chrétiens seraient annexés à la Syrie. Reste la banlieue Sud de Beyrouth dont la population devra être déplacée en Syrie. Basta, tout le monde sera content. Le projet d’un Liban uni et multiconfessionnel ? Il suffira de l’enterrer sous un pin parasol au haut d’une montagne et le bulldozer d’un entrepreneur véreux l’emportera le jour où il faudra construire au sommet de celle-ci un énorme complexe en béton avec un parking de trois mille voitures. L’entrepreneur en tirera une Audi Q8 avec des vitres teintées. Avec un peu de chance Audi aura lancé la Q15. On aura échangé un pays contre une Q15, mais avec des vitres teintées. Dans d’autres pays, la constitution d’un ensemble stable à partir d’un assemblage composite de peuples (France, Allemagne) s’est faite grâce à un pouvoir central militairement puissant, expansionniste et absolutiste (monarchie, empire), chose inenvisageable au Liban, car aucune des forces n’a la légitimité d’être ce pouvoir. La Syrie l’a été pendant quinze ans (de stabilité donc, par construction) mais son absence de légitimité a inéluctablement fait péricliter son pouvoir. Le Liban oscille ainsi entre sa disparition qui serait structurellement stable et la perpétuation, structurellement instable et potentiellement explosive, de son existence contestée. 

Lazy b, plage privée à Jiyyeh, sud de Beyrouth  

C’est doux. C’est indéniablement doux. Soleil définitif. Vent léger. Murmure des vagues qui charrient des sacs vides de Frito-Lay. Autour de nous, les corps sont des toiles tendues de graisse sur laquelle frétillent des crevasses, dérivent des vergetures sinueuses aux sillons imprécis, mises en valeur par la nervosité des corps secs et noirs des maîtres-nageurs et des Philippines malingres en jean et sweater qui jettent un regard taciturne sur la marmaille dont elles sont censées surveiller la croissance pour en faire un jour, à leur tour, des tortionnaires de bonnes. Agglutination de chair flasque et d’énormes corps velus ponctués comme dans un tableau pointilliste par les éclats vifs des pédicures soignées, rappel des étincellements du soleil sur l’étoffe liquide et vacillante de la mer. 

Les plagistes ploient sous le poids des transats. Le maître-nageur est de Saïda, son histoire avec la mer est longue et fusionnelle, il passe sa journée sur un rocher poli par les vagues et craqué par le soleil, au milieu des flots, comme si la terre lui était interdite, comme si à son contact il risquait de s’effriter tel un bloc de sel. Je discute avec Raafat, le serveur qui m’apporte un Jellab. Je lui dis qu’on aimerait aller à Tyr, qu’on n’y est jamais allé. On parle de Saïda, de Tyr, de ces villes de pêcheurs, de prolétaires de la mer. Il est d’origine tunisienne. Ses parents sont palestiniens. Il a vécu en Libye, en Tunisie, ailleurs, au gré des expulsions, des refuges, mais à chaque fois sur la mer, comme s’il parcourait les côtes de la Méditerranée. Sa maison à Saïda est léchée par les vagues. Il me fait penser à un héros camusien. L’hiver, il ne travaille pas, il n’existe plus. Il renaît l’été. Il gère une cafétéria à Saïda, c’est sa cafétéria, serveur sur cette plage, c’est en plus. 

Avant d’échouer sur cette plage, nous avons fait des repérages dans le coin. La plage Bellevue juste à côté est dédiée aux femmes. Elles sont là de huit heures à minuit. En plein jour, elles dansent au son du derbakké. On aperçoit de loin leurs petits points noirs dans la mer. Raafat me dit qu’elles fuient la maison, que c’est le seul endroit où elles puissent se défouler, d’où cette fête perpétuelle. Certaines y viennent aussi pour trouver une épouse à leur fils. La plage de Jonas un peu plus loin est charmante mais au pied d’une centrale thermique dont les quatre cheminées crachent une fumée noire et épaisse. Nous nous découvrons peu sensibles à cette poésie industrielle, à l’idée d’un farniente sous les parasols d’îles paradisiaques et l’ombre protectrice non, comme cela est si vieux jeu, d’une montagne verdoyante, mais d’une machinerie du dix-neuvième siècle qui pollue allégrement l’air et la mer. 

Autour de la piscine, la « jeunesse dorée » se prélasse après avoir passé le bac. Les garçons tiennent un verre de rosé à la main, les filles à plat ventre sur le bord du « horizon pool » offrent au soleil et aux regards de leurs copains et des serveurs des fesses rebondies pas encore nappées de la membrane adipeuse et crevassée dont les signes prémonitoires se laissent pourtant voir. Les serveurs besogneux et dociles circulent entre ces corps, dans cette odeur de vin, d’iode et de chair qui transpire, sans se départir de leur sérieux résigné. Le contraste entre la dorure de la jeunesse insouciante et l’indigence des serveurs du sud, des villes de pêche et des peaux noircies que l’uniforme rouge et blanc ne transcende pas, frappe. Leur passivité asexuée aussi face au spectacle des fesses et des seins presque (mais tout est dans le presque, tendu vers un possible dévoilement) dénudés. Les jeunes dorés parlent français (l’arabe est incompatible avec le reste, les fesses, le verre de rosé nonchalamment tenu à la main), un beau français de libanais, charpenté, fortement structuré par les r, les r concentrent la libanité, les rouler reviendrait à la révéler, il faut parler à la parisienne, du coup le r devient gh et rejoint paradoxalement le gh guttural de l’arabe, Paris devient Paghis. 

Scandale. Une Italienne vient déposer sa serviette de plage à côté de nous. Son geste montre qu’elle rêve de cet instant depuis l’aube, de cet instant précis où la mer, il n’y a rien à dire sublime, va s’imprimer sur sa rétine. C’est sans compter sur la vigilance de sa voisine qui sort précipitamment de l’eau et lui interdit formellement de poser sa serviette là. En fait, elle a réservé la plage pour sa famille, douze adultes et une vingtaine d’enfants et de petits-enfants. L’Italienne qui voit son rêve se briser s’énerve, lui demande où sont tous ces gens, ils arrivent répond la Libanaise, sûre d’elle, en soulignant qu’elle est polie, qu’elle demande poliment à l’Italienne de foutre le camp, d’aller poser sa serviette ailleurs, pourquoi pas face aux poubelles par exemple. Quoi, elle a décidé comme ça qu’elle avait absolument besoin d’être là, face à la mer ? L’Italienne ne l’entend pas de cette oreille, elle proteste, dit que ce n’est pas possible, qu’il n’y a qu’au Liban où l’on réserve des plages. La Libanaise est vexée par cette critique des coutumes locales, elle confirme que c’est comme ça au Liban, il faut se réveiller tôt et réserver la plage, dans un pays il faut se conformer aux coutumes locales vous savez, elle dit. Elles lèvent le ton. La mère de la Libanaise vient en renfort. Demande ce qui se passe. La fille explique. La mère, la soixantaine épanouie, ne voit qu’une solution à cette problématique, un coup de poing sur la gueule de l’Italienne dont elle conteste l’italianité même. Elle n’est pas italienne celle-là diagnostique-t-elle. Le père de la Libanaise les rejoint aussi. Il apporte un élément nouveau à la discussion. En fait, il aurait payé pour la plage, c’est déjà fait, c’est réglé. L’Italienne joue les naïves. Elle demande comment ça se passe, on peut payer pour réserver toute la plage c’est ça ? Le père confirme. Finalement, l’Italienne déguerpit, la place reste vide toute la journée. 

Hôtel Colibri, Baabdate, montagne du Metn 

Le Colibri est un ancien hôtel, de ces hôtels éternels et éternellement désuets, d’avant le temps. Buffet à volonté fellinien parmi des pins qui transpercent une toiture en tôle ondulée sur laquelle sont suspendus des ventilateurs, bêtes ailées mécaniques en perpétuel mouvement. Les tables sont intergénérationnelles et joyeuses. Les grands-parents, leurs enfants et petits-enfants ont tous mis les habits du dimanche et si les grands-mères fardées perpétuent le souvenir d’une coquetterie fanée et refusent le relâchement de leur peau, les adolescentes miment elles des starlettes anachroniques en bas résille et arborent un maquillage criard qui fait ressortir de manière déchirante la fraîcheur de leur peau. Les hommes ont le teint hâlé par le soleil et les ans et les extrémités du visage, nez, oreilles, favoris, protubérants comme si tout le reste disparaissait, s’enfouissait sous le poids de ces organes hypertrophiés par le besoin de rester en contact sensoriel avec les choses. Ce sont des créatures du soleil, des particules solaires humanisées. 

Les gens ici sont moins aisés que ceux de Centrale et en gardent une authenticité que l’argent n’a pas corrompue. Ils parlent arabe et mangent énormément ne sachant que choisir dans ce buffet luxuriant et cosmopolite à vingt dollars par tête où les plats libanais typiques, y compris les tripes farcies et les cornes grecques côtoient la fajita, des sushis et la paëlla dans une circulation des saveurs portées par le riz. 

Après le déjeuner nous allons chez des amis dans une ancienne maison de Baabdate avec une belle vue sur la montagne d’en face – ça a toujours été la montagne d’en face, elle n’a jamais eu de nom, est-ce cet anonymat qui lui a permis d’être préservée, passant outre la vigilance destructrice des promoteurs véreux dont la mission est de méthodiquement enlaidir le Liban en échange de leur enrichissement personnel et surtout de son affichage jouissif ?  

Pour renter à Beyrouth, on nous recommande de prendre la « nouvelle autoroute » et, alors que pendant la journée j’étais ravi de la préservation de cette montagne du Metn dont les traits ont peu évolué depuis mon enfance contrairement à ceux de nos hôtes qui ont flétri, je découvre avec stupeur une énorme plaie au sein de la montagne, plaie dont l’objectif affiché avec fierté est de joindre celle-ci à la plaine en cinq minutes chrono. Nous arrivons à hauteur des carrières qui creusent la montagne avec une haine démesurée comme pour se venger d’elle, lui faire payer le prix de crimes imaginaires. La montagne est rongée par une maladie impitoyable révélant ses viscères. Sa majesté passée, perdue dans des jours de plus en plus imprécis tant le passé auquel ils appartiennent est indéfini, a été bradée contre des pierres censées recouvrir des immeubles super de luxe. Curieux un peuple qui s’acharne autant sur sa propre terre, s’adonne avec tant d’application à sa destruction pour s’assurer que plus aucun centimètre carré ne subsiste de sa beauté haïe, de sa beauté coupable qu’il faut coûte que coûte bafouer pour se claquemurer dans des immeuble super de luxe.  

Je me demande si ce n’est pas le soleil qui est la cause de cette haine de la terre, si ce n’est pas ce soleil insoutenable qui alimente la haine de la nature qui heureusement disparaîtra lorsque les immeubles super de luxe et les autoroutes reliant en cinq minutes n’importent quels deux points recouvriront tout. Quand donc arrivera ce jour tant attendu où l’on pourra enfin être sûr qu’aucune parcelle n’aura échappé au projet immobilier qui supplantera la terre originelle legs honteux des siècles ? Quand pourra-t-on enfin être sûr que toutes les montagnes ont été rasées, et passer dans le règne de la platitude en béton au sein de laquelle quelques arbres se planqueront, méprisables survivants du monde d’avant. Quand on les aura coupés à leur tour, enfin, enfin, les grillons fermeront leur sale gueule et s’épanouira le bruit des échappements dont on aura opportunément enlevé les pots anti-pollution qui ralentissent le véhicule et réduisent considérablement sa capacité meurtrière. Quand viendra enfin le jour béni où du haut de l’avion le pays offrira le spectacle continu et homogène d’un énorme bloc en parpaing vibrant de l’irrégularité ondulatoire de ses millions d’habitations ? Ce jour où la mer elle-même sera bétonnée et se terminera par une longue série de tours qui offriront à leurs seuls habitants le privilège de contempler l’horizon ?  

En cinq minutes nous surplombons le port. La promesse est tenue. On aurait pu battre l’objectif si ce n’est cette veulerie provoquée par les traces d’accidents sur le parapet qui sépare les voies montante et descendante de cette autoroute anthropophage, conçue pour tuer. Le port est baigné dans le soleil couchant de six heures, ses formes sont imprécises et les ossatures des grues dessinent une géométrie abstraite qui se fond dans le ciel et dans laquelle l’eau ruisselante de lumière coule, visqueuse et enflammée. La ville elle-même sous les flots de lumière n’est qu’une prolongation du soleil. A mesure que la voiture dévale la pente nous pénétrons dans la forme abstraite et les entités intangibles prennent progressivement une forme intelligible et d’une grande laideur dont la condensation progressive est saisissante. A partir de là, du fleuve de la mort comme on l’appelle, tout sera hideux, c’est garanti, pas d’erreur sur la marchandise. A la moindre manifestation de beau il faudra faire appel au promoteur véreux qui se chargera diligemment de réparer cette négligence. 

Skybar, bar au centre-ville de Beyrouth 

Sky pour les intimes, à ciel ouvert, à portée de main du ciel et de la mer. La baie en contrebas est un lac paisible où se reflètent les lumières des montagnes du Metn et du Kesrouan. Juste en face, le port de Beyrouth est une construction sophistiquée de lumières multicolores surréelles. Des mouvements de grue subreptices se discernent dans la nuit noire parcourue de la brume fine de quelques nuages confidentiels. L’endroit est beau, vaste dans son ouverture, offert avec abandon au firmament. Des lumières blanches tracent des lignes suspendues ; des points lumineux clignotent au rythme de la musique ; des bouteilles d’alcool, coraux lumineux fièrement alignés, rétro-éclairés, à la transparence vitrée de la vodka, cuivrée du whisky ou acidulée des cocktails adossés sur la mer et la montagne, sont la surface luminescente d’un plan d’eau suspendu au haut d’une colline perchée sur le vide visqueux de la baie. Peu à peu cette eau électrique vibre de monde, et la foule tangue au son de la musique, des verres phosphorescents tracent des petites trajectoires aléatoires. L’ambiance est bon enfant, en décalage par rapport à la promesse de débauche qu’on nous avait faite. Oui, lorsque la musique s’accélère des bras nus de jeunes filles se libèrent de leur engourdissement et comme des serpents au bout d’un bâton dessinent des arabesques envoûtantes destinées à la foule en contrebas, oui, les jupes sont courtes, les dos nus et les décolletés prodigues en visions fugaces de poitrines hâlées, mais de tout cela se dégage une sagesse et une naïveté qui empêchent les dévoilements ou les abondons de dériver sur des eaux troubles, de s’érotiser. C’est un lieu de drague plus que de contacts physiques, le contact est visuel, les deux organes les plus sollicités étant les mains tenant le verre et les yeux en activité permanente pour capter çà et là des instants décisifs de sensualité. Le contact physique est surtout entre les hommes dans le cérémonial du salut, c’est le même groupe de gens qui viennent ici mais à chaque fois ils sont surpris de retrouver là – toi, là? Quelle surprise! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! – celui dont on sait qu’il a résolu d’y passer tous les soirs de son été. Les retrouvailles entre les chabéb, version locale des ragazzi, et avec ce lieu, sont empreintes d’émotion, exprimée dans des embrassades, de vastes et longs mouvements des bras avant le contact tant attendu – depuis la veille – des mains. Les salutations mixtes sont emphatiques, salut mon amour hurle cette fille très libérée sûre de sa superbe, torse bombée et pieds traînants avec la nonchalance que le statut de bombasse sexuelle lui confère, à l’adresse du mec bronzé – rouge écarlate – qu’elle croise et de la foule qui l’enveloppe en célébration de sa gloire – celle d’être l’amour, si rhétorique soit-il, d’une bombasse nonchalante. 

En rentrant, nous découvrons les nouvelles tours du centre-ville, la Marina Tower, le Four Seasons éclairées de lignes horizontales épurées formant face à la mer et sous la lune qui déverse une douce lumière lactée un ensemble architectural et surtout lumineux de grande beauté, car outre l’éclairage des tours lui-même, les façades vitrées reflètent des morceaux défragmentés et mouvants de ville, de phares de voitures, de phares de bateaux, et d’autres tours. 

Tyr 

Première étape, Saïda, une ville dont je découvre avec étonnement le niveau de développement, c’est la ville Hariri avec des avenues arborées, des ronds-points, un paysage urbain ordonné, mais sans grand charme. Après Saïda nous prenons une large autoroute bordée de champs de bananiers, de palmeraies, parmi lesquels s’invitent comme d’habitude des habitations hideuses soit délabrées soit en chantier (rarement arrive-t-on à capter cet instant où la construction achevée, le délabrement n’a pas encore commencé). Tout à coup l’autoroute est coupée par un barrage de barbelés, de tonneaux et de ferrailles quelconques, comme au temps de la guerre. Elle se poursuit mais elle est déserte, très large et déserte, allant vers un ailleurs inconnu dont le mystère est préservé par une pente.  

Nous passons par le centre de Sour (Tyr), une ville Hezbollah, copie de la banlieue sud. Les affiches publicitaires verbeuses, presque des modes d’emploi du produit, les portraits sinistres décolorés de martyres adolescents et les glorifications catégoriques des dignitaires Hezbollah et Amal, font en sorte de combler le moindre vide dans l’espace perceptible par l’œil et non encore bouché par un immeuble hideux. On a l’impression d’être au cœur d’une vomissure figée par le béton et fermentée par un soleil sans fin. Au détour d’une rue, entre quelques portraits de Khomeiny, de Nasrallah et de ses prédécesseurs, nous surprenons au dernier moment un portail blanc rouillé et une pancarte signalant la présence d’un site archéologique. Là se trouve l’hippodrome mythifié dont nous rêvons depuis trois jours. Nous entrons, achetons des tickets à deux fonctionnaires qui se prélassent à l’ombre autour d’un café en déjouant comme d’habitude les complots interplanétaires. Nous garons la voiture dans un jardin ombragé sous les branches d’un chêne. Une gerbe d’oiseaux totalement imprévus prend son envol et voici que des gazouillis s’entendent, joyeux, se fichant pas mal que le sol soit jonché de cannettes de Coca délavées par le soleil et la succession des saisons.  

Nous visitons les ruines impressionnantes, dans leur état originel, car personne depuis leur existence n’a daigné s’en occuper, à part pour y verser des détritus bien entendu, seuls signes de modernité. Des pierres archéologiques sont dispersées un peu partout dans ce terrain vague strié par la course d’une multitude de lézards jouissant du soleil qui craquelle les pierres entre lesquelles poussent des mauvaises herbes millénaires. Aucun panneau, aucun écriteau explicatif, aucune indication ne viennent et heureusement en un sens polluer l’aspect originel de ces lieux. L’empreinte humaine est juste au cœur des ruines et à leur périphérie. Au cœur avec une scène de concert et des gradins pullulant de chaises en plastique où le soir des spectateurs viendront applaudir une star de la chanson arabe, à la périphérie où une station service Mobil et d’élégants immeubles concurrencent par la promesse (car inachevés) ou le souvenir très lointain (car délabrés) de leur beauté le fantôme tonitruant des chevaux de course qui chevauchaient cette poussière. Dieu merci le ministère du tourisme ne s’occupe pas de ce lieu, désert, vous pensez bien qu’il n’a pas que cela à foutre le ministre du tourisme, tout occupé qu’il doit être à placarder sa face sublime dans les rues et à concevoir des slogans originaux à sa propre gloire.  

Nous allons ensuite à la plage de Tyr qui a dû être un jour un endroit magique de sable blanc avec d’un côté les montagnes qui se transforment en collines puis se déversent accroupies dans la Méditerranée, vague figée brune et verte, et de l’autre l’hippodrome, terrasse battue par les flots qui était en contact de la mer avant qu’on ne perce une autoroute entre les deux pour relier en cinq minutes je ne sais quels deux points pourris. Que l’on se rassure ! On a pris soin d’enlaidir tout ça en plantant ici des palmiers maladifs pour faire paradisiaque, là des immeubles en front de mer, juxtaposition de cavités noires, fenêtres, orbites oculaires décharnées, reliées par des plaques de béton, étoffes sales tendues au ciel et qu’aucun vent ne bat. 

Edde Sands, plage privée à Jbeil, au Nord de Beyrouth 

Lorsqu’en 2003 nous venions à cette plage faisant face à la mer dans une frontalité inédite au Liban – longue et large bande de sable battue par les vagues – elle était encore artisanale. Des transats, des parasols, des cabanes en bois, un restaurant couvert de bambou, et la vielle maison de Jbeil surplombant sereinement les flots depuis des décennies et observant le développement urbain de la côte avec une placide ironie, tel était alors le décor de ce lieu, certes pas confidentiel mais relativement calme.  

De retour cette année, nous sommes au cœur d’une usine balnéaire, d’un conglomérat industrieux de piscines qui se succèdent pour se jeter dans l’eau, entre des décors travaillés par un paysagiste, nénuphars, cyprès, roseaux, plantes diverses et variées, fontaines, essayant non sans peine de résorber la poussière qui sature l’atmosphère. Autour des piscines, sur la plage, des rangées rectilignes de transats sont disposées comme au cinéma. Des groupes électrogènes planqués derrière de fausses vieilles maisons alimentent l’usine et crachotent leur fumée d’une demi douzaine de cheminées. Le lieu bien que vaste est surpeuplé, encore une fois intergénérationnel, pullulant d’organismes velus et graisseux ponctués de petites notes de couleurs gaies qui s’agitent dans l’eau dans une joyeuse grégarité. Cela bout sous le soleil qui recouvre tout d’une fine membrane dorée et fige les choses organiques et végétales dans une immobilité paresseuse. Le soleil couchant fait rêver à une vraie plage de sable ridée par le vent et les pas des vacanciers où béton et plastique blanc se seraient désagrégés laissant place à des serviettes usées posées à même le sable sous l’ombre de pins parasols qu’on n’aurait pas rasés pour les remplacer par de sinistres palmiers déracinés. Le soleil se couche et la vieille maison sur son promontoire, simple, éternelle, esseulée, continue de nous observer dans un mutisme fier, avec le dédain que lui permet son statut, hélas sans doute sursitaire, de dernière chose belle sur la côte. 

Misanthropie du beau. Joyeuse pagaille du laid. 

Monastère au haut d’une colline 

En descendant de la montagne vers sept heures, une colline, la seule épargnée par le parpaing. A son sommet, un monastère en pierre blonde, éclairée par une lumière tiède, surveille les humains. Le clocher est clairement dessiné sur une toile bleue que la nuit fonce en temps réel et, en flanc de colline, des pins parasols solitaires lancent leur silhouette tombante vers l’horizon violet et rose, derniers soupirs chromatiques d’un soleil qui ne se résout pas à disparaître. 

Varouj, restaurant à Bourj-Hammoud 

C’est au 705 d’une longue ruelle, au cœur de Bourj Hammoud, le quartier arménien de Beyrouth, que se trouve le restaurant Chez Varouj. Varouj, la soixantaine, est un personnage élégant et taciturne, avec une belle gueule d’arménien sculptée par le temps, sereine, adoucie par les cheveux blancs. Il a l’élégance surannée des barons (messieurs arméniens), pantalon gris, chemise blanche et cravate rouge, regard pénétré rivé vers un documentaire animalier à la télévision. Son fils Kevork est aux fourneaux derrière un réfrigérateur transparent éclairé au néon, et lui passe les plats qu’il sert avec une assurance nonchalante en prenant soin de goûter à chacun avant de le poser à votre table. Pas de carte chez Varouj, ce serait un affront, c’est lui qui choisit pour vous. Il faut le remercier avec déférence, la même que celle d’un garçon obèse qui l’aide religieusement à nettoyer les tables. Les mets sont succulents, déclinaisons bigarrées (couleur, parfum, forme) d’ail, d’huile chaude, de coriandre : oiseaux, grenouilles, mante, patates piquantes. Varouj se pavane dans les vingt mètres carrés du restaurant, un cigare à la bouche, comme au milieu d’un royaume, tantôt contemplatif, tantôt soucieux, l’œil un instant à l’affût du moindre détail, l’instant suivant profond et sondant l’horizon. Il est solennel. Mais parfois, événement imprévu, les traits de son visage se métamorphosent, se relâchent, respirent profondément avant de se reconstituer : il sourit.  

Nous sortons après avoir réglé, pas d’addition, un chiffre qu’il vous lance à la fin du repas, rond, définitif. La ruelle est très étroite, on peut du balcon d’un immeuble toucher celui d’en face, le linge est étendu et obstrue le petit morceau de ciel strié de lourdes grappes de fils électriques, épaisse chevelure enchevêtrée se jetant voluptueusement d’un immeuble a l’autre. Quatre jeunes hommes en marcel et caleçon, une cigarette greffée aux lèvres, jouent aux cartes au milieu de la ruelle, plus loin d’autres garçons discutent autour d’une mobylette décharnée. Dans une échoppe des ouvriers s’acharnent sur des machines à coudre au milieu de bouts de tissus éparpillés. Au numéro 898 nous arrivons sur une place coquette, un garagiste est ouvert à minuit passé, alors que le cinéma Le Royal a éteint ses feux. Si les films présentés sont normaux, des films d’action, une comédie romantique, il paraît que la direction les entrecoupe de scènes licencieuses interdites ailleurs au Liban. Nous arrivons enfin sur une avenue, au pied d’une usine désaffectée, en face d’un ancien bâtiment sur lequel un peintre figuratif arménien a peint des fresques représentant des timbres postaux anciens, de 4 piastres, à la gloire d’Anjar, la ville de ruines romaines, de Tyr, de Sidon, de Byblos, un Liban mythique d’un âge d’or fantasmé. 

Des effluves nocturnes pestilentiels émanent du monticule marin d’ordures de Dora. Nous remontons à la montagne, baissons les vitres, la nuit tiède pénètre dans la voiture avec ses parfums de roseaux et d’herbe séchée par le soleil, de fumier, le chant continu des grillons et des oiseaux noctambules émaillé de légers désaccords phonétiques à mesure que la voiture dépasse un champ pour passer au suivant. Les phares trahissent le secret de bestioles ailées vibrionnant et de chats de gouttière terrifiés et rampants. 

Fakhreddine, restaurant libanais à Broumana 

Un des plus anciens restaurants libanais à Broumana. Belle région. Arbres fleuris, bougainvilliers, lauriers, routes sinueuses bordées de murets en pierre chaude. Le restaurant a une vue exceptionnelle sur d’autres montagnes et se penche sur une vallée. Les montagnes sont étonnamment préservées, recouvertes de pinèdes, successives. Dans le salon d’hiver vide, je croise deux chauffeurs de familles du Golfe qui déjeunent là. Je leur demande le nom de la montagne d’en face : Hammana, Falougha, Annaya, et tout là-haut Dahr-el-Baïdar. Face à mon étonnement, ils me disent avec un demi-sourire que c’est ça le Liban, le Liban vert, qu’un jour tout était comme ca. Mais les Libanais n’apprécient pas leur pays. Ils me disent que seuls les gens du désert, ils baissent la voix, les gens du Golfe, apprécient cette beauté, s’extasient devant le moindre arbre, car ils savent la difficulté de faire pousser un arbre. Les chauffeurs se lamentent, bientôt cette montagne n’existera plus, ils me demandent de regarder au creux de la vallée vers la région du Monteverde, est-ce que je vois la carrière, la pierre rongée, eh bien dans trente ans elle se sera répandue et une bonne moitié de la montagne aura disparu. Je suis témoin d’un spectacle provisoire, j’essaie de sauvegarder en mémoire ces images transitoires qui s’imprègnent de nostalgie. 

A table, nous discutons politique. Au-delà du 8 mars et du 14 mars et des conneries de ce style, nous relevons l’importance d’un vrai parti vert. C’est le parti le plus important à créer car il y a urgence à préserver ce pays dans le sens géographique, géologique, patrimonial du terme. Nous dressons la liste des projets concrets à lancer, au plus vite : développement de l’énergie solaire pour capitaliser sur un climat exceptionnel, inscription des montagnes au patrimoine de l’Unesco pour en faire des zones inconstructibles, moratoire sur les carrières, mise en place d’un plan de recyclage des ordures, d’un traitement des ordures moderne, plan côtes pour détruire tous les immeubles construits illégalement, classement des anciens immeubles pour interdire leur destruction ou leur rénovation sauvage, bonus et malus écologique sur les voitures propres ou polluantes pour limiter le nombre de 4×4, application scrupuleuse des lois sur l’urbanisme, développement d’un réseau de transport en commun privatisé de qualité, interdiction des anciennes voitures, etc. 

Haret Hreik, quartier de sécurité du Hezbollah, banlieue sud de Beyrouth 

Nous visitons des amis qui habitent là depuis 1978. A l’époque, tout autour de leur immeuble, il n’y avait que des champs de citronniers. Haret Hreik, Ghobeyrie étaient des villages avec une population chrétienne dont les derniers représentants se retrouvent les dimanches à l’église. Aujourd’hui les champs de citronniers ont été remplacés par des immeubles HLM surpeuplés, bavant du linge, des antennes paraboliques et moisissant en temps réel. Nous sortons au balcon, l’immeuble est au milieu d’un énorme chantier sablonneux. La poussière recouvre tout, l’air est poussière. Mon hôte explique que tous les immeubles autour d’eux ont été détruits par Israël pendant la guerre de juillet 2006 parce que des dirigeants du Hezb y habitaient. Eux-mêmes avaient fuit le 13 juillet au matin quand Israël a commencé à pilonner l’aéroport. En face de nous des fondations émergent des entrailles de la terre, le troisième sous-sol d’un immeuble rasé est béant. Depuis, le Hezb a fondé une association, le Jihad du bâtiment, pour tout reconstruire. Des affiches géantes promeuvent dans tout le quartier le travail déjà accompli, 890 immeubles rénovés. Le soleil qui se couche derrière les barres HLM en chantier, croisements géométriques de barres de fer, irradie les nuages de poussière. Bruits des mobylettes, des voitures, des camions de fruits, des taxis collectifs. Des piétons se disputent l’espace étroit des rues avec les jeunes oisifs qui discutent par groupe de cinq à dix alors que des ouvriers de pays improbables fourmillent sur les chantiers en faisant mine de contribuer à une œuvre prométhéenne. 

Hôtel Albergo, rue Adbel Wahhab el-Inglizi, centre de Beyrouth 

C’est sans doute l’un des quartiers les plus anciens d’Achrafieh. Les rues sont étroites, irriguées par des impasses, des passages, des jardins secrets. Une petite pancarte pléonastique, que le gouvernement, exploit majeur, a réussi à planter là, indique « Quartier à caractère traditionnel ». Nouveau, énième choc lorsque je découvre que l’un des plus beaux immeubles de la rue, l’immeuble Panayot, datant de 1920, sera bientôt enchâssé dans une tour « moderne » de quatre-vingts mètres. Sur la photo, la tour dévore l’ancienne demeure, la surmonte comme une excroissance mutante terrifiante. L’ancienne façade, mélange subtil d’architecture ottomane et levantine, avec les touches impressionnistes du temps qui passe, est atteinte d’une tumeur super de luxe en pierre super de luxe et en marbre super de luxe. Le crime super de luxe est déguisé en exploit super de luxe, des affiches vantent le confort, le (super de) luxe, la sérénité du projet super de luxe avec un lyrisme super de luxe. Très vite, je suis rassuré, « trois ou quatre places de parking super de luxe sont prévues pour chaque appartement super de luxe ». Fallait le dire avant ! Qu’est-ce qu’on se fout de l’immeuble Panayot franchement à partir du moment où trois ou quatre places de parking sont prévues pour chaque appartement super de luxe ! Eh ? Pourquoi ne pas avoir transformé l’immeuble lui-même en parking de quatre étages ? Il paraît que la façade sera préservée dans un élan auto-admiratif de bonté, mais que tout l’intérieur sera détruit, les pierres et avec elles les histoires et les parfums qui flottent. Vous savez pourquoi ? Mais parce que ce n’était pas super de luxe ! Ils ne savaient pas faire des immeubles super de luxe en 1920. Je parie qu’il n’y avait même pas de marbre super de luxe et encore moins, je suis mort de rire, la climatisation à base de AC (eille ci) split system camouflés dans des faux plafonds du plus bel effet. Et puis c’est quoi cette première réaction épidermique et bourgeoise que j’ai en faveur d’une préservation du patrimoine architectural libanais ? Suis-je antimoderne ? Le projet Armorial (qui tire paraît-il son nom d’ « Art » et d’ « Harmonie », j’ai la chair de poule !) est un vrai projet démocratique qui supprime le privilège de quelques familles ayant hérité de ce lieu pour offrir à ceux qui, au Golfe, en Afrique et ailleurs, ont amassé du fric super de luxe à la sueur (c’est le cas de le dire) de leur front super de luxe, l’opportunité de monter comme une bête mâle l’histoire femelle du pays. Le prolétariat riche a le droit, c’est presque un droit constitutionnel, de destituer l’aristocratie architecturale. Quel plaisir ultime et postmoderne pour les happy few qui habiteront la tour de sentir sous eux, en eux, encastré dans leur quotidien marmoréen super de luxe (pas quotidien du reste, beaucoup ne viendront là que quinze jours par an), l’histoire martyrisé de ce pays ! Et puis encore une chose, je me suis documenté, il paraît que la Direction Générale de l’Urbanisme a agréé le projet ! Mais oui ! Je suis rassuré, cette direction est connue comme étant l’une des plus strictes au monde. 

Nous nous remettons de nos émotions sur la terrasse de l’Albergo, un bel hôtel dans et hors du temps, dans et hors la ville, pas encore surmonté par une tour, l’œuvre d’un esthète qui avait transformé plusieurs anciennes maisons en restaurants en les rénovant et en en préservant l’identité. Tous ces restaurants sauf celui-ci ont depuis mis la clé sous la porte, trop beaux, trop respectueux. Ceinte de verdure, de petits oliviers, de jasmin, de lauriers, éclairée par des lampes torches mauresques et les lumières aqueuses d’une petite piscine qui se projettent sur les murs en vergetures luminescentes, la terrasse est un lieu de paix au cœur de la ville dont la rumeur parvient de loin, atténuée. Elle surplombe les immeubles du quartier et leurs terrasses éclairées par le flux des images de télévision. Vers neuf heures trente, tous les minarets de Beyrouth lancent la prière du soir dans une polyphonie plaintive dont les vagues sonores viennent s’échouer doucement sur ce toit. Vers onze heures, des groupes de jeunes font leur entrée en tenue de soirée, c’est ici que l’on prend un verre avant d’aller faire la fête. L’un d’eux a une mauvaise nouvelle, il n’a pas trouvé de cigares. Mais il oublie vite et enchaîne les coups de fil à ses amis pour vérifier où ils sont, dans une obsession de la géo-localisation qui est peut-être un atavisme de guerre. Tout le monde parle anglais autour de nous, comme dans la plupart des endroits où nous sommes allés. Le français disparaît lentement. Nous sommes dans le règne des « I am like », « She was like ». Il faut dire qu’à part se moquer de l’accent des Libanais et relever leurs fautes de grammaire, les Français n’ont pas fait grand chose pour la promotion de leur langue. Nous quittons l’hôtel, la porte transparente de l’ascenseur révèle dans sa descente des couloirs couverts de tapis persans, des bibelots égyptiens ou phéniciens, des portes ocre et taupe closes sur des histoires silencieuses. 

Camus 

Pendant mon séjour j’ai lu Camus, Noces, L’été, L’exil et le royaume. Je ne l’avais plus relu depuis le bac. Je ne me rappelais pas la force de ses pages. Des pages de pierre morte, de soleil vert, de mer. Redondants avec ce que j’ai vu au Liban. Commentaire de ce que j’ai vu. Le soleil camusien est tel qu’il conduit au dénuement, un dénuement ontologique qui libère l’être de ses oripeaux culturels, de sa prétention stupide à une âme, le ramène à sa stricte matérialité. Le soleil, et la mer qui le réfléchit, le démultiplie, fait naître la conscience aiguë de notre nature minérale, la conscience aiguë de notre existence en tant que choses.  

Sur les corps à Alger : « Quand on va pendant l’été aux bains du port, on prend conscience d’un passage simultané de toutes les peaux du blanc au doré, puis au brun, et pour finir à une couleur tabac qui est à la limite extrême de l’effort de transformation dont le corps est capable. Le port est dominé par le jeu de cubes blancs de la Kasbah. Quand on est au niveau de l’eau, sur le fond blanc cru de la ville arabe, les corps déroulent une frise cuivrée. Et, à mesure qu’on avance dans le mois d’août, le blanc des maisons se fait plus aveuglant et les peaux prennent  une chaleur plus sombre. Comment alors ne pas s’identifier à ce dialogue de la pierre et de la chair à la mesure du soleil et des saisons ? »  

Sur le crépuscule à Alger : « Sur les collines qui dominent la ville, il y a des chemins parmi les lentisques et les oliviers. Et c’est vers eux qu’alors mon cœur se retourne. Dans le ciel, soudain vidé de son soleil, quelque chose se détend. Tout un petit peuple de nuages rouges s’étire jusqu’à se résorber dans l’air. Presque aussitôt après, la première étoile apparaît qu’on voyait se durcir dans l’épaisseur du ciel. Et puis, d’un coup, dévorante, la nuit. »  

Les pages sur Florence sont magnifiques. A Beyrouth terminons à Florence. « J’entends bien qu’on me dit : l’Italie, la Méditerranée, terres antiques où tout est à la mesure de l’homme. Mais où donc et qu’on me montre la voie ? Laissez-moi ouvrir les yeux pour chercher ma mesure et mon contentement ! Ou plutôt si, je vois : Fisole, Djémila et les ports dans le soleil. La mesure de l’homme ? Le silence et les pierres mortes. »  

« Des millions d’yeux, je le savais, ont contemplé ce paysage et, pour moi, il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme. Il m’assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile. Le monde est beau, et hors de lui, point de salut. La grande vérité qu’il m’enseignait, c’est que l’esprit n’est rien, ni le cœur même. Et que la pierre chauffée par le soleil, ou que le cyprès que le ciel découvert agrandit, limitent le seul univers où « avoir raison » prend un sens : la nature sans hommes. »

Petits mouvements de voyage

J’ai reçu en cadeau de noël les œuvres complètes de Lévi-Strauss à la Pléiade. Quel plaisir d’être en contact, au hasard des pages, avec autant d’intelligence ! Une œuvre monumentale hélas souvent réduite à Tristes tropiques voire, parfois, à son célèbre incipit: « Je hais les voyages ». 

J’aime les voyages. Les petits matins de départ quand le taxi attend respectueusement au bas de l’immeuble, sous la pluie fine, et que ses phares mi-éteints sont reflétés abstraitement par la chaussée mouillée. 

Ce matin, je vais à Milan pour la journée. J’observe les petits mouvements de vie des voyageurs prolétaires comme moi, ces hommes d’affaires comme on les appelle pompeusement, pas pompeusement d’ailleurs, de manière imprécise, floue. Nous nous ressemblons tous avec cet uniforme du sérieux uniforme, ces nuances à peine perceptibles de délavage de la chemise bleue, ces affirmations stylistiques criantes exprimées par la largeur d’une cravate, la doublure d’une veste ou la couleur des talons de chaussette, et ces visages hagards sur lesquels la nuit écourtée fait affleurer de manière indécente des doutes que les expressions habituelles, apprêtées, sont entraînées à masquer, mais qu’elles laissent filtrer par un manque de vigilance propre aux aurores. 

Au salon Air France, trois exemplaires humains de ce type sont assis près de moi, comme dans les blagues, un Allemand, un Français et un de dos,  penchés liturgiquement sur un Financial Times constellé de délicates miettes de pain au chocolat et maculé de quelques taches disgracieuses de nectar de pamplemousse, sans sucres ajoutés, conformément à la réglementation en vigueur, dans lesquelles sont emprisonnés des caractères d’imprimerie à moitié liquéfiés par le jus d’agrume. L’Allemand est facétieux par ce matin blême, il est venu avec une belle provision de plaisanteries, qu’il lâche, les unes après les autres, en lançant entre chacune, comme pour y puiser son inspiration, un regard furtif vers les baies vitrées qui donnent sur le tarmac et les ombres hallucinatoires des appareils en attente de partance, au milieu de lumières clignotantes, rouges et jaunes, qui émettent des sons étouffés par le vitrage. Il rit énormément à ses propres blagues.  

Le fait que, de nos jours, l’investissement le plus lucratif soit dans les corporate bonds, constat en effet désopilant, le met dans une bonne humeur germanique attendrissante. Il embraye sur les hedge funds en traçant de la main une courbe exponentielle qui monte très haut (je note alors que son bras est d’une longueur anatomiquement insoupçonnée), et qu’il accompagne du regard pour juger de son tracé adroit : la courbe des pertes. Alors que sa main s’immobilise à un point dont il a prémédité les coordonnées dans l’espace du salon, il éclate de rire. Le Français écoute distraitement, en tapotant sur son Blackberry des mails fictifs et hochant la tête en signe d’un mépris déguisé en fausse approbation. Il jauge son collègue à partir d’une sphère inaccessible, d’une sphère dont il a le monopole, la sphère de l’intelligence. 

Je monte vaguement dans l’avion. Quatre hôtesses enjouées accueillent ma mine livide avec une courtoisie de bon ton, qui manque toutefois de la chaleur qui enveloppe celle réservée au passager suivant, un beau gosse italien très bronzé, en short, de retour de vacances. Les quatre hôtesses le draguent, il fait semblant de ne pas s’en rendre compte. Elles citent des provenances de rêve dans une tentative divinatoire d’identification du soleil responsable de son hâle. Seychelles? Ile Maurice? Afrique du sud? Mexique? L’Italien répond à chaque fois no comprendo. Finalement un passager en business, ayant lu Copacabana en grand sur le débardeur du plagiste, crie Brésil, coupant court, par trop prématurément, à l’effort itératif des hôtesses, synchrone d’un émoustillement libéré dans des rires charmants. 

Je suis assis à côté d’un homme d’affaires grisonnant très classieux, sur les genoux duquel les Echos sont déployés dans toute leur splendeur apocalyptique, et sur l’attaché-case Tumi duquel, des poches prolifèrent en temps réel et une carte Flying Blue Platinum, d’un magnifique gris anthracite, est fièrement nouée. Il entreprend d’appeler tous ses subalternes avant le décollage, histoire de pourrir leur journée grâce à quelques formules acides inspirées par une nuit apaisée. J’imagine l’effet de son ironie managériale sur les subalternes, coincés dans une rame bondée du RER A ou entraînés par le mouvement d’un escalator de la Défense. Heureusement, sa superbe est écornée par des problèmes de transmission sur deux interfaces air, l’une entre son oreillette Bluetooth et le Blackberry et l’autre entre ce dernier et la borne radio de Roissy-en-France. Ainsi, sa phrase liminaire interrompue, « Ouiiiii Charles-Edmond à l’appareil, je voulais voir deux points avec tôa, point 1 : » perd-elle de son pouvoir terrifiant au bout de la quatrième répétition. Surtout, le « point 1 » avorté de la fin, promesse déçue d’humiliation, semble perché sur le vide d’un précipice inexistant. 

L’avion va décoller à l’heure ce matin, un problème informatique chez Air France ayant sans doute empêché le retard que la compagnie, soyons honnêtes, s’échine à appliquer le plus scrupuleusement possible. 

L’hôtesse soupire « PNC aux portes, désarmement des toboggans », avec des tremblements de sensualité, traînée de poudre du bel Italien et des images de vacances qu’il a inspirées, plongées à mi-corps dans l’eau tiède d’une mer émeraude.

Vacances 2008

Les vacances sont terminées et c’est non sans impatience que je reprends la plume afin de les graver pour l’éternité dans le blog paternel. Mon billet de l’année dernière a fait sensation, on m’en parle encore aujourd’hui. Ce sera mieux cette année car j’ai grandi et envisage les choses avec plus de recul.

Les vacances ce sont d’abord des maisons. J’ai passé trois semaines au Liban dans la maison de téta (ma grand-mère) sur des collines surplombant le sud de Beyrouth, avec une vue panoramique sur la mer, les toits à tuiles rouges, un paisible monastère et, hélas, des immeubles laids ou inachevés. Quel plaisir après une journée de plage d’assister au coucher du soleil en mangeant des triangles La Vache qui Rit et sirotant un jus !

La plage au Liban est belle, comme toute plage, mais les coutumes locales ont ceci de bizarre que l’après-midi les filles commencent à danser au son d’une musique extrêmement élevée. « On se croirait en boîte de nuit ! » s’est plainte maman, sans que je ne comprenne à quelle boîte elle faisait référence.

Le Liban est un paradis car j’y passe mon temps avec mes grands-parents et, je ne sais pas s’ils s’en aperçoivent, tout ce qui est interdit à Paris devient miraculeusement permis. C’est un pays permissif le Liban : la télé plusieurs heures par jour, le chocolat, les caprices, etc. Paris est insupportable avec ses règles arbitraires, le processus permanent d’éducation dans lequel je suis embarquée et mes parents qui se disputent pour décider des sanctions quand je tire les cheveux de ma sœur, l’un étant pro-Naouri (laissez les enfants se disputer sans intervenir) et l’autre interventionniste car elle « s’en fout de Naouri. »

Après le Liban, j’ai passé un week-end en Provence à dix minutes d’Arles, un village au nom mystérieux de Baux de Provence, dans un « relais et château ». C’était un hôtel, ne me demandez pas pourquoi ils l’appellent « relais et châteaux », il n’avait rien d’un château, c’était peut-être juste un relais. Une belle piscine au milieu de champs d’oliviers, un potager et surtout une animalerie avec des chèvres. L’hôtel s’appelait La Cabro d’or, qui veut dire chèvre d’or en provençal. C’est une vraie légende, un mythe, comme me l’a expliqué Bérénice (joli prénom !), la baby sitter qui m’a gardée quand mes parents sont sortis dîner. La Cabro d’or erre à la pleine lune dans les palais abandonnés et le long des abîmes. La légende dit qu’on trouve de fins fils d’or dans la colline accrochés aux herbes et certains soirs, la Cabro d’or saute de rocher en rocher. Il ne faut pas la suivre…

C’est l’histoire d’un roi maure, Abd al-Rahman, qui avait tenté en vain de s’emparer des Baux et qui emporta avec lui un butin. L’histoire est un peu longue, il y a des fioles et tout et tout mais résumons. Il s’est caché dans une grotte profonde accompagnée de sa chèvre. Le pauvre Abd s’y est retrouvé nez à nez avec un monstre et a engagé un combat mortel qui a transformé, de par sa violence, tout son or en poussière, si bien que la chèvre fut couverte de poudre d’or et erra ainsi dans le village. Le lendemain, ma sœur et moi avons longuement joué avec les chèvres de l’hôtel.

Nous avons aussi visité une exposition (je mets en italiques les mots sur lesquels, en lisant, il faut appuyer) à Arles. L’endroit, le musée Réattu installé en bord de Rhône dans l’Ancien Grand Prieuré de l’Ordre de Malte (je cite, je n’y comprends rien) est tout simplement magique, avec ses petites cours, ses fenêtres qui tantôt donnent sur le fleuve, tantôt sur le dédale des ruelles arlésiennes. L’exposition en elle-même était, disons, bizarre, avec des photos, des peintures, dont certaines superbes, et… des robes, oui des robes exposées sur des mannequins sans tête comme dans un magasin de vêtements. « Regardez-moi ça, c’est de l’art ! », semble dire tout le monde. Admettons. Le monsieur qui a cousu toutes ces robes colorées, belles il est vrai, avec lesquelles j’aurais tellement aimé me déguiser (mais elles ne sont pas à vendre), s’appelle Christian Lacroix. Plus ludique, dans une des cours carrées fermées, rafraîchie par une petite fontaine au murmure continu, un immense collier de perles bleues est accroché à un arbre. On se croirait dans un film de Rivette ! (sic, comme pour toutes les références cinématographiques qui vont suivre, mon père est cinéphile).

La particularité de la Provence – chaque contrée a ses petites traditions – c’est qu’au restaurant les autres clients vous parlent, discutent avec mes parents, disent que ma sœur et moi sommes « trop belles » avec un accent charmant. A Paris, je n’ai droit qu’à des remontrances.

Le week-end suivant, celui du 15 août, nous sommes allés en Bretagne, encore une fois dans un relais et château, mais cette fois un vrai, le château de Bretesche, avec un pont-levis et une princesse cachée qui ne se montre jamais. Mais moi, j’ai surpris sa beauté à sa fenêtre avant qu’elle ne se réfugie derrière d’épais rideaux. Devant le château, trône un magnifique arbre aux troncs ailés et à l’ombre imposante, un cèdre me dira papa, le symbole du Liban. « C’est quoi symbole ? », lui ai-je, avouez-le opportunément, demandé. « C’est quelque chose qu’on peut voir qui évoque quelque chose d’autre qu’on ne peut pas voir » m’a-t-il répondu, didactique. « Je vois », ai-je répondu non sans ironie…

La Bretagne c’est quelque chose ! En Provence les choses étaient claires, le soleil se lève le matin, se couche le soir, et entre les deux brille. Ici, le ciel est le théâtre de bouleversements permanents passant du bleu, au gris au noir profond strié d’éclairs incandescents. C’est à la fois beau et terrifiant ! Nous avons par exemple visité le parc zoologique de Branféré, isolé du monde, au milieu de rien, dans une sorte de paradis originel. Eh bien nous avons dû nous réfugier plusieurs fois dans des abris de fortune et sous des arbres, dont un chêne millénaire dont jamais je n’oublierai les troncs infinis et tentaculaires, dessinant des entrelacs dans la nuit tempétueuse. Onirique, mystérieux, profond ! On se croirait dans un film de Woody Allen qui aime beaucoup les scènes pluvieuses de parc.

Nous avons déjeuné à côté du zoo dans un village de « huit cents âmes » (je ne sais pas pourquoi ils disent « âmes », c’est comme cela qu’ils doivent appeler les habitants de la Bretagne). Ma mère n’arrivait pas à concevoir qu’un village soit aussi petit. « Huit cents âmes, disait-elle, c’est un théâtre à moitié rempli ! C’est deux fois quatre cents, c’est huit fois cent, c’est comme un mariage au Liban, c’est une file d’attente à la préfecture (elle a multiplié ainsi les références comparatives) ». L’âme qui nous servait à manger (une crêpe bien sûr) était très gentille !

La plage en Bretagne n’est pas conçue pour la baignade. Malin ! Voici donc une chose qui se refuse à la chose pour laquelle elle est conçue ! Elle est belle à voir, tumultueuse, battue par le fracas des vagues, cernée de rochers menaçants et, par marée basse, constellée de taches minuscules qui s’étendent à l’horizon, celles d’âmes qui pêchent.

Sur le chemin du retour, nous sommes passés par Nantes, une jolie ville avec son opéra, son fort des ducs de Bretagne (avec un pont-levis mais pas de princesse cette fois), et son jardin des plantes. Mon papa était impressionné tellement j’étais calée en noms d’arbres même si j’ai compris qu’il trichait. Il sait que je connais un seul nom d’arbre (à part le cèdre que j’ai appris la veille mais il n’y en avait pas dans ce jardin) : le séquoia. Alors il a attendu de passer devant l’un deux – à Nantes, une étiquette indique le nom de chaque arbre – pour me demander : « Quel est le nom de cet arbre Anna ? ». Je répondis fièrement « le séquoia ». Les âmes qui pique-niquaient à l’ombre du séquoia étaient épatées. Elles sont venues vérifier le nom sur l’étiquette.

Pour finir, et couronner le tout, nous sommes allés en Corse. Quelle merveilleuse île ! Comment autant de beauté, largement préservée, peut-elle exister à une heure trente de Paris ? Je vous le demande ! On se croirait à l’époque de l’antiquité, dans la Méditerranée d’Ulysse (sic). Le soleil, la mer, le maquis, les femmes dénudées…

La maison que nous avons louée était spéciale, une sorte de bastide en plein maquis avec une tourelle enfouie dans les arbres et au fond la ligne irrégulière des montagnes qui transpercent des traînées de brume, comme dans les montagnes sacrées du Japon (sic). Les propriétaires avaient rapporté de leurs voyages, comme des dons de la mer, des objets que les vagues ont fait échouer sur la plage, une kyrielle de souvenirs d’Afrique du Nord, de Damas, et d’autres contrées encore : jarres, miroirs, narguilés, consoles, fioles, en plus, pour couronner le tout de deux maracas que nous avions toujours en main, ma sœur et moi.

Un soir, nous sommes allés à un restaurant « étoilé Michelin ». Je vous explique : Michelin est un constructeur de pneus qui attribue des étoiles (ou des macarons c’est selon) à des restaurants. Rien de plus normal n’est-ce pas, comment aurait-il pu en être autrement venant d’un fabricant de pneus ? Inversement, pour évaluer les constructeurs de pneus, on fait appel à des restaurateurs. Je plaisante bien sûr. On m’a expliqué l’idée : qui dit pneu dit roue, qui dit roue dit route, qui dit route dit carte, qui dit carte dit guide, donc guide des restaurants, tanaaaaa ! En tout cas, étoilé Michelin veut dire que c’est bon, et ça l’était effectivement ! Le restaurant avait une vue magique sur le golfe de Porto Vecchio qu’éclairait un croissant de lune couleur abricot sur fond de nuit bleue. Comme dans un film de Bertolucci. 

Nous avons beaucoup discuté à ce dîner, c’était l’occasion de faire le point. Mes parents m’ont expliqué les concepts de village, de ville, ceux-ci formant, par leur groupement, des pays, et ces derniers, par leur groupement, des continents : l’Amérique des Indiens, l’Asie des éléphants et des steppes, l’Afrique des plages, des palmiers et des fauves, l’Océanie des kangourous et l’Europe des règles strictes. Depuis, j’appelle ce restaurant le « restaurant des pays ». Nous avons trinqué, mes parents avec des coupes de champagne, moi avec mon Pago, à la santé de ces géographies qui s’emboîtent comme des poupées russes.

Un autre soir, mon père a voulu préparer un « barbecue ». Il était très fier de son coup. L’opération consista à allumer des flammes, des flammes par-ci, des flammes par-là, des allumettes qui brûlent les doigts, et ensuite à nous présenter des knakis chauffés aux microondes. Je n’ai pas très bien compris à quoi avaient servi toutes les flammes. Encore un de ces cérémoniaux culinaires insondables. J’étais très contente cela dit. Ma mère moins car je ne sais pourquoi, elle a dit à mon père : « ça marchera une autre fois » et a ajouté, en langage codé : « c’est le charbon qui devait être humide ».

En journée nous allions à la plage ou dans des villages. C’est en Corse que les plages sont les plus belles, avec des pins comme parasole, et veillant sur nous, les montagnes protectrices. Papa sait si bien nager qu’il va paraît-il jusqu’au bout de la mer, à la grande cascade qui la termine et, posant ses mains sur la bordure, en contemple le spectacle grandiose.

Un jour, nous nous sommes promenés dans des sentiers secrets et avons découvert des trésors : une pinède avec des pins dont les racines affleurent comme une eau qui fuit doucement ; un champ de blé vert lové entre deux dunes de sable blanc ; un sentier secret qui longe une plage secrète avec personne, mais personne ; un caca de loup qui sort la nuit du maquis ; et une vue sublime sur une enfilade de plages rocailleuses pressées de rejoindre le soleil.

Une autre fois, nous sommes allés en bateau, conduits par Adrien, un plagiste, à une plage inconnue de Bonifacio, déserte, entièrement à nous. On se serait cru dans Le Mépris de Godard. Soit dit en passant, Adrien était beau comme un Dieu, mais j’avais beau lui faire les doux yeux, louer son sens de l’orientation, complimenter son île, tout ce qu’il trouvait à dire c’est : « elle est trop polie » !

Nous sommes ensuite montés à la haute ville, « mais c’est Paris ! » ai-je crié hâtivement : c’est parce que je revoyais des immeubles après des jours de plage et de collines touffues. Le problème des collines, c’est que chaque fois que mes parents y apercevaient une construction, ils criaient : « non mais ce n’est pas possible, ils vont la détruire cette île ! ». Encore un de ces paradoxes que le temps m’apprendra à élucider : comment peut-on détruire en construisant ?

Même l’aéroport, la nuit du retour, est onirique. On marche vers l’avion. Il est posé là, au centre du cosmos et clignote. Au loin, des montagnes d’un noir plus profond que celui du ciel dessinent une ligne accidentée derrière laquelle la mer engloutit nos souvenirs de vacances.

Voici quelques images de cet été confiées à la postérité… L’année prochaine, parmi les cinq continents, j’ai choisi l’Afrique et demandé à mes parents de m’y emmener, car les palmiers montent jusqu’ au ciel, que les plages de sable sont infinies, que les Africains sont accueillants et drôles. Il va falloir que j’apprenne la langue, l’Africain. Et là, on se croira dans Le Livre de la Jungle (pas sic !).

Lagom

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Tout est parfait à Stockholm, début août. Nous avons aligné dix rendez-vous professionnels, pas une minute de retard. Si, pour être honnête, une seule fois, lorsque « Sorry, I am two minutes late » s’est excusé le retardataire, sincèrement confus. Je compare à la France, aux attentes dans les couloirs et les antichambres, aux cadres moyens aussi occupés que des premiers ministres qui débarquent avec trente minutes de retard, à bout de souffle, des flaques de sueur luisant sur leur chemise froissée. Toutes les personnes que vous rencontrez à Stockholm sur le chemin de la réunion, la réceptionniste, l’assistante, sont au courant de votre rendez-vous, reconnaissent votre nom, ne vous demandent pas de l’épeler. Quand vous arrivez dans la salle, tout est prêt, des verres d’eau en nombre exact, des bouteilles d’eau plate et gazeuse, des rondelles de citron fermes, des thermos de café et de thé, des gâteaux. Je rappelle qu’en France, la réunion (qui a commencé une demi-heure en retard), commence par un quart d’heure de tractations autour du café.

 

Chose étrange, quand les Suédois interviennent dans les réunions, ils le font calmement, posément. Ils présentent leurs idées dans un Anglais parfait, avec un mélange de persuasion et de détachement. En France, la réunion est un terrain de conflits d’idées, d’égos, de diplômes. Tout argumentaire y a un double objectif : présenter l’argument lui-même mais aussi et surtout, faire valoir l’intelligence dont elle est issue que les diplômes confirment (« je connais untel de l’X » ou mieux « je le connais des Mines, en école d’appli, enfin lui non il n’a pas fait l’X, mais bon, il est bien hein, il est gentil »).

 

La civilisation suédoise touche l’ensemble de la société. Au restaurant, l’hôtesse d’accueil connaît votre nom, le nombre de personnes à votre table, vos contraintes alimentaires. Elle vous attendait. En sortant dans la rue, vous faites un signe magique de la main, inconnu en France, et un taxi s’arrête net. De surcroît, il n’est pas raciste. Il n’insulte pas les cyclistes qui du reste conduisent parfaitement leur vélo sur les pistes cyclables, ni le maire de Stockholm, ce pédé qui a construit le tramway (en même temps, le maire de Stockholm n’est peut-être pas pédé). Même si le tarif de la course est de cinq euros (car il ne vous insulte pas non plus si votre course est courte), vous pouvez régler par Amex. Le chauffeur ne se plaint pas en ces mots : « Non mais avec tout ce qu’ils me prennent (« ils » étant un concept globalisant représentant une sphère administrative, politique et mercantile très hostile, aux contours aussi larges qu’imprécis), je prends pô l’Amex » !

 

Lorsque vous interagissez avec des serveurs de restaurant, des réceptionnistes d’hôtel, des vendeurs, un service client, non seulement votre interlocuteur ne vous agresse pas, ne vous blâme pas, ne vous donne pas de leçon de civisme, comme cela serait la norme en France, mais en plus, il est aimable. Il ne s’agit pas de l’obséquiosité artificielle américaine dont les fins commerciales sont flagrantes mais d’une amabilité naturelle et sincère. Vous demandez un renseignement ? On vous répond ! Un service ? On vous le rend ! Vous rencontrez un problème, retard d’avion, bagage perdu ? Ce n’est pas de votre ressort comme en France, mais de celui du fournisseur du service.

 

Les papiers sont moins surestimés qu’en France où persiste ce besoin systématique et impérieux de demander les trois dernières fiches de paie, la carte d’identité, une carte de crédit, une facture EDF, GDF ou France Telecom. En Scandinavie, on vous croit sur parole, on vous fait confiance a priori, considère que vous êtes forcément de bonne foi.

 

La ville a un rapport particulier au beau. Tout y est élégant, clair et sobre. Les matières sont nobles. Les choses inutiles et non pratiques sont bannies. Quand elles sont utiles et pratiques, il faut aussi qu’elles soient belles. Le corolaire de cette double exigence esthétique et utilitaire, est un rapport apaisé aux choses. En France, tout est conçu dans le souci de vous compliquer la vie, portes qui s’ouvrent à l’envers, bus avec des escaliers pour les mamans avec poussette, interfaces hommes machines conçues par des X-Mines pour des X-Mines, messageries fonctionnant à la reconnaissance vocale afin de vous ridiculiser dans le métro quand vous hurlez « Message suivant » ou « – Sauvegardez – Désolée, je n’ai pas compris votre commande – Sauvegardez ! Merde ! » . Le rapport aux choses est aussi tendu que celui aux êtres. A Stockholm, dès la sortie de l’avion, les choses sont ordonnancées pour vous faciliter la vie, une petite marche vous permet de faire rouler le bagage, jusqu’au taxi, les portes s’ouvrent automatiquement, les unes après les autres, rythmées sur vos pas. Tout ce que les gens font, ils le font calmement, avec facilité et sans effort.

 

La femme suédoise n’est pas nécessairement belle. Mais elle peut l’être surnaturellement. Au point de se demander ce qui a rendu possible la combinaison génétique sous-jacente à sa beauté, de combien d’itérations coïtales elle est le résultat ravissant. Le rapport entre la personne belle et sa beauté est empreint d’un grand détachement. Une belle fille au Liban, même pas belle, vaguement séduisante, le fait comprendre avec insistance et pédagogie, mettant en valeur ses seins, serrant ses fesses ou exhibant ses lèvres pulpeuses à l’aide de violentes couches de rouge à lèvre écarlate. Elle a un double objectif dans tout ce qu’elle entreprend, l’entreprise elle-même et la provocation d’érections autour d’elle. La Française est plus subtile. Elle suggère mais ne dévoile pas, conformément à la théorie de la naissance. On montre la naissance des choses (seins, fesses, cuisses) et on laisse l’admirateur en imaginer le prolongement invisible. A Stockholm, la femme belle ne semble pas en être consciente, comme si elle ne possédait pas de glace, comme si personne ne le lui avait jamais dit, comme si cela allait de soi. Cela donne l’impression à l’admirateur de découvrir un trésor ignoré, passé sous silence, qu’il est seul à pouvoir contempler.

 

Je revenais serein de cette belle ville mais fus saisi d’un étrange malaise à l’instant où une jeune femme, mi-hôtesse mi-quintessence de la beauté humaine, vérifia ma carte d’embarquement. Les Suédois sont-ils heureux ou cachent-ils un désespoir profond  sous l’ordre et l’harmonie ? Leur bonheur est-il un sentiment fugace comme leur été, l’été de Monika ? Et finalement, ne serions-nous pas, nous autres peuples primitifs, plus heureux de nos faiblesses, nos maladresses, nos égos, qu’eux de leur perfection tranquille, noircie çà et là de fulgurances barbares (groupes néo-nazis, etc.), comme des reflux nauséabonds d’un çà superbement refoulé ?

 

Les Suédois ont rationalisé leur conception de la vie sous le terme de Lagom, vocable qui n’existe dans aucune autre langue et veut dire : « just the right amount ». Ni trop, ni trop peu, juste ce qu’il faut. La question qui depuis me hante : le Lagom est-il paix et sérénité, bonheur, ou gouffre d’ennui ?

Impressions LUMINEUSES du Liban : le goût de la vie, la beauté (même si précaire), la plage

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Le Torino Express, un des lieux de résistance vitale 

Elle est légendaire. La soif de vie des Libanais que le commerce de la mort non seulement n’entame pas mais nourrit. La mort protéiforme : martyrs, victimes d’assassinats, de bombardements, de voitures piégées, de vengeances, de célébrations à la kalachnikov, d’accidents de la route (aucune limite de vitesse ou d’alcoolémie respectée, sauf lors de la soirée de la Saint-Sylvestre). Même dans les périodes de fulgurances mortelles (guerres civiles, assassinats en série, invasions diverses, massacres), la vie trouve des endroits où se réfugier, où trembler, où unir les gens dans la peur et l’espoir mêlés. Des solidarités s’improvisent alors, des amitiés passagères naissent. Et l’inéluctable exode ou concentration s’organise vers ces lieux centripètes, abris d’immeubles, montagnes épargnées, cafés et restaurants résistants (sur son blog mon frère évoquait un café où la jeunesse se retrouvait pendant l’invasion israélienne de 2006, le Torino si je ne m’abuse). Jamais, même aux pires moments, la vie ne se retire complètement, n’abdique. Toujours, elle continue de balbutier.  

Alors quand la paix revient, c’est l’explosion vitale. La durée moyenne de l’adaptation post-traumatique est de l’ordre de la nanoseconde. Cette explosion est d’abord festive. Elle est partout, dans les rues où les voitures s’entassent dans des bouchons stridents de klaxons et d’insultes, sur le visage des femmes sur-fardées, sur les plages noires, dans les restos des montagnes où des tables parallèles entre elles et perpendiculaires aux vallées et montagnes bruissent d’orgies alimentaires, dans les concerts où les chanteurs locaux s’égosillent alors que les danseuses suent, dans les boîtes de nuits à l’occidental où des cérémonies sacrificielles accompagnent le débouchage des magnums de champagne… La vie déborde de partout. Pourtant elle continue de côtoyer la mort qui elle aussi est partout (voir ma note noire). Cette cohabitation est à la fois curieuse et émouvante. Comme si on faisait la fête parmi des cadavres exposés, glorifiés, sans s’en rendre compte. Mais j’admire cette exubérance de vie. Elle est unique. 

La dualité mort-vie a un corollaire, la confrontation du beau et du laid. Je suis persuadé qu’on peut écrire une histoire du Liban comme processus de conquête du laid sur un beau originel. Le pays est à la base paradisiaque. Ce n’est même pas une image. 500 km de côte, des montagnes verdoyantes qui plongent dans la mer avec une folle précipitation, qui se succèdent pour rejoindre le soleil et fusionner en lui, des ruines romaines sidérantes de présence, des vestiges phéniciens et des noms à la poésie biblique ou antique ou proustienne comme Sidon, Tyr, Cana, Byblos, Baalbek. Une sorte de Corse mais avec en plus les murmures ancestraux des monothéismes et des civilisations méditerranéennes.  

Compagnon de la mort, le laid a méthodiquement érodé ce patrimoine esthétique.  

Comme la mort, le laid est d’une vertigineuse versatilité. Il est commerce avec des affichages hideux, des centres commerciaux nauséabonds, il est architecture avec un urbanisme massacreur, des parallélépipèdes montés sur pilotis suintant la rouille (communément appelés immeubles), posés ici et là, n’importe comment, en front de mer, sur la pente des montagnes, il est pollution avec des déchets déversés dans les eaux, accumulés dans des monticules marins, des tours fumantes d’usines interlopes érigées sur la côte, il est guerre avec des ruines non muséifiées, s’incrustant entre des immeubles « modernes », liés par des enchevêtrements infinis de câbles inextricables qui strient le ciel. 

Le laid est tout cela. 

Et pourtant le beau résiste. Il se niche dans des recoins insoupçonnés, naît à l’improviste à la moindre occasion, comble des vacances providentielles de projets humains. Les anciennes maisons, les ombres, les arbres, les haies fleuries. La recherche minutieuse de ces traces précaires et timides, disséminées dans les à-plats de laideur, suscite des émotions rares – comme leur objet.  

Si la vie est inexpugnable au Liban, le processus de phagocytage du beau par le laid peut être irréversible. Un ministère du beau serait à créer. A cet égard, un hommage appuyé devrait être rendu à Walid Joumblatt un seigneur féodal de la montagne druze, personnage inénarrable par ailleurs, mais qui par un acte de résistance invraisemblable aux tentatives de corruption et de contournement de la loi, et un esthétisme salutaire a presque préservé la beauté originelle de son fief au Chouf. 

Finissons par une note d’eau et de vent : la plage. Concentré du Liban. La mer, quintessence de tout, matrice de tout. La mer qui est en chaque libanais, qui à elle seule donne des frissons quand l’avion atterrit près d’elle, presque sur elle, et que les passagers applaudissent le pilote, non par ringardise comme on le croit, mais pour saluer sous eux la survivance de leur terre ballotée entre la vie et la mort. Et puis des vieilles maisons de plage qui survivent. Et les gens qui foncent dans les vagues empestant l’iode. Dansent la techno sous le soleil bas et violent de l’après-midi, simulant des coïts théâtraux, transgressant des interdits sexuels délicieusement désuets, dont l’Europe, où le sexe est médicalisé, statistique (au même titre que le PIB ou l’inflation, un indicateur annuel ne suit-il pas en France le pourcentage de femmes qui font des fellations et acceptent la sodomie), a la nostalgie. Et bien sûr la femme libanaise qui déploie toute sa séduction, fusion admirable de formes généreuses et dansantes, d’énergie, de volonté et d’une vulgarité multicolore.

Impressions NOIRES du Liban : une géographie mentale projetée en affiches 4×3

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Le paysage urbain et mental de Beyrouth est colonisé par les billboards (affiches 4×3). Moscou était la ville L’Oréal, totalement rendue aux marques, Penelope Cruz et Denise Richard ayant remplacé Marx et Lénine. C’est différent à Beyrouth. Bien sûr, il y a surabondance de campagnes publicitaires, en majorité pour des marques et commerces locaux, et en général pas très inventives, soit totalement paraphrasantes, simple photographie du produit, soit « sexy ». Enormément de pubs pour des maillots et de la lingerie avec systématiquement – cela semble être la règle éditoriale pour ce genre de produit – une jeune femme étendue – toujours étendue – regardant lascivement l’objectif. Je ne sais plus quel chercheur sérieux avait défini la pornographie photographique comme étant, non pas la nudité, mais la mise en scène de trois béances, des lèvres, des cuisses et j’ai oublié la troisième. Passons. 

Les campagnes d’affichage sont aussi politiques. Nous avons visité des villages en bord de mer et un hommage y est presque toujours rendu au nouveau président de la république, un général plutôt austère, qui en guise d’hilarité est juste capable d’esquisser le début d’un éventuel sourire. L’hommage est le même pour chaque nouveau président : les notables du village, le maire, l’association des commerçants comptant sur lui pour sauver le pays et ainsi faire prospérer la commune. A chaque fois, l’espoir est sincère ; à chaque fois, il est déçu.  

Nous sommes allés à des plages au sud de Beyrouth. Sur l’autoroute, les 4×3 politiques sont exclusivement à la gloire du Hezbollah. Les slogans idolâtres sont relativement peu nuancés. L’une des affiches représente la silhouette noire d’un combattant qui plante un drapeau du Hezb (diminutif de Hezbollah, parti en arabe) au sommet d’une colline libérée métaphorique, sur fond de soleil couchant ocre, à la fin d’une longue journée de lutte. Commentaire sous forme de chiasme : « Ils (les ennemis potentiels j’imagine, americano-sionisto-impérialisto-athées – ndlr) peuvent venir de l’univers entier » et la chute : « Nous venons de Dieu ». Le rappel de cette descendance divine est récurrente : « Nous avons tenu nos promesses (de libérer les prisonniers libanais des geôles israéliennes – ndlr) – Nous venons de Dieu » ou encore « Nous vous avons libéré (s’adressant aux prisonniers – ndlr) sans aide de quiconque – Nous venons de Dieu ». La campagne est graphiquement soignée, rien à voir avec les banderoles rustiques des politiciens de seconde zone ; le Hezb confirme sa réputation de professionnalisme organisationnel et de communication.   

Ce jour là, en revenant de la plage, j’ai raté une sortie et nous nous sommes retrouvés dans la banlieue sud, bastion du Hezb, presque entièrement détruit en 2006 par Israël et presque entièrement reconstruit l’année suivante par l’Iran. Contre-intuitivement, on y retrouve les mêmes affiches de jeunes femmes en maillot ou tenue légère, étendues et regardant la caméra pour signifier sans ambiguïté les torrides pensées que le déshabillage exhibitionniste leur inspire. La propagande du Hezb est idéologique et pas particulièrement répressive des mœurs. Nombre de leurs ferventes supportrices ont des tenues très sexe. Rien à voir avec le statut de la femme en Arabie Saoudite par exemple, où elle est continuellement fliquée par son entourage masculin et, lorsqu’elle sort, par une police religieuse très zélée, à l’affût des dévoilements millimétriques (une mèche de cheveux, un bout d’avant-bras), uniques armes de séduction des damoiselles. Outre les filles étendues donc, pas loin d’elles, les grandes artères de la banlieue sud exposent, sans fin, des photos accrochées aux réverbères de martyrs de la Résistance, avec le nom de chacun précédé de la mention « Martyr combattant ». Les photos semblent être prises outre-tombe. Les martyrs sont livides, une pâleur renforcée par la noirceur de leur barbe post-mortem de post-adolescent et le fond jaunâtre. Leur tête est détachée du corps et flotte, légèrement inclinée pour signifier la désarticulation et l’absence de vie, dans une sorte de purgatoire lugubre. Rares et un peu penauds, quelques affiches du cousin pauvre du Hezb, le parti Amal (espoir en arabe), et de son leader Nabih Berri, président de la chambre, dont l’un des slogans loue (à peu près) « la perspicacité, l’acuité intellectuelle, la vision », bref le talent quoi. 

A quelques centaines de mètres, on se retrouve en région chrétienne, tant les géographies communautaires sont imbriquées et le passage d’un extrême à l’autre des monothéismes brusque. A un carrefour appelé Chevrolet du nom d’une concession de voitures de cette marque, aujourd’hui en ruines, je remarque une très belle composition artistique en hommage au leader chrétien Samir Geagea. Il s’agit d’un mélange de photomontages et de statues. Au milieu, une croix avec un Christ sanguinolent sous un écriteau « Roi des Juifs » et une statue de la vierge. A droite et à gauche, des affiches représentant face à face Geagea et Mar Charbel, grand saint de l’église maronite. Le slogan : « Le Saint du Liban… La montagne du Liban ». La montagne est une métaphore de Geagea, symbolisant l’orgueil et la force majestueuse. Entre le saint (Mar Charbel) et la montagne humaine (Geagea), est représentée une carte du Liban Nord (le sud étant majoritairement peuplé de musulmans, il ne présente pas un grand intérêt – je rappelle que c’est au Sud que le Hezb vantait sans fausse modestie sa nature divine), avec en surimpression un portait de la vierge Marie. Très bel équilibre donc entre la mansuétude de celle-ci, la sainteté de Mar Charbel et la juste dureté de Geagea. Le tout est constellé de logos des Forces libanaises, d’ecce homo, de croix, de cèdres et différents slogans chrétienno-nationalistes plus, un peu hors contexte, un message prônant le retrait des armes du Hezbollah. Comme un certain nombre d’hommes politiques, Geagea est issu de la guerre pendant laquelle il s’est illustré par son idéologie séparatiste (il ambitionnait de transformer le Liban en une fédération de cantons religieusement homogènes), son background de médecin pseudo-diplômé et son côté un peu sanguinaire, avec la particularité je crois que lui-même exécutait certains des assassinats par déficit sans doute d’esprit de délégation. A sa décharge, ses partisans rappellent que c’est le seul des acteurs de la guerre à avoir fait de la prison, dix ans d’un total isolement propice à la mysticité, laquelle justifie qu’il rejoigne aujourd’hui Jésus, Marie et Mar Charbel dans la sphère de la sainteté.  

La région chrétienne a elle aussi ses martyrs omniprésents en 4×3. Ce sont les journalistes et hommes politiques assassinés depuis trois ans, assassinats commandités par la Syrie selon la majorité gouvernementale. Rafic Hariri en premier lieu auquel un mémorial est consacré mais aussi Gibran Tuéni, rédacteur en chef du Nahar ou Pierre Gemayel, député chrétien. « Nous ne mettrons pas le genou à terre » ; « Tu es mort pour le Liban » ; « Pour que vive le Liban »… peut-on lire sur les affiches représentant ce dernier souriant, jeune (il avait trente cinq ans quand il a été assassiné), scandant des foules en contrechamp. Une des affiches le représente riant avec en arrière-plan la photo de sa voiture criblée de balles. En face d’elle, une pub pour Homeline, le Darty local. On y a voit une femme qui a des papillons multicolores sur la tête et une coiffure phosphorescente : « Il y a d’autres moyens de l’impressionner (to impress him, en anglais dans le texte, him faisant référence au mari – ndlr). Une pub de sèche-linge je crois.   

A l’entrée d’un village, une affiche du cardinal Nasrallah, patriarche des maronites avec le slogan: « la Gloire du Liban vient de toi ». Sur la route de l’aéroport, les affiches dithyrambiques d’un autre Nasrallah commandant en chef du Hezb et idole mi-religieuse, mi-rock des foules chiites voire d’une partie des chrétiens. Cette trans-confessionnalité de l’idolâtrie me semble être une première au Liban, sauf erreur. Initialement je pensais qu’elle était théorique. Or j’ai discuté avec des amis chrétiens et ils semblaient sincères dans leur déférence au sayed (maître) comme on l’appelle.  

Religion et politique sont intimement liées au Liban si je peux me permettre ce poncif, à une subtilité près toutefois. Les observateurs non avisés ont tendance à penser que les hommes politiques libanais défendent leur religion et pour ce font la guerre dans la perspective de tuer un maximum de personnes des autres religions. Une guerre de religions en somme, fondée sur la foi alliée à un prosélytisme ultraviolent. Il n’en est rien. Tous les conflits libanais sont des conflits de pouvoir ou de territoires entre des seigneurs locaux, soit féodaux, soit intronisés par la guerre. La religion est là pour remplacer le vide programmatique, à bon compte qui plus est. Les Libanais étant assaillis de catéchèse, de Coran, de Ramadan, de première communion, depuis leur plus tendre enfance, le sentiment religieux est indissociable de leur être même et la capacité du religieux à surexciter leurs instincts les plus profonds, à s’entremêler à leur bestialité au sens pascalien du terme, est sans commune mesure avec le pouvoir d’embrigadement d’une démagogie vulgairement politique ou idéologique. En gros, il est plus facile d’exciter les foules pour ou contre le Chiite, le Sunnite ou le Maronite que pour ou contre un projet par trop libéral, indûment keynésien ou trotskyste. 

Même les corps sont devenus des supports d’affichage, sous formes de tatouages. Garçons et filles à la plage arborent fièrement sur leur épaule, leur dos, leur bras, qui un cœur, qui une croix, qui un cœur et une croix entremêlés. Dans ces compositions cardio-religieuses, à la ligne souvent hésitante – j’imagine les commerçants qui s’improvisent tatoueurs pour bénéficier de cette vague de représentation corporelle – vient s’immiscer parfois un bestiaire de scarabées et de scorpions pour les durs, des papillons pour les tendres. Les tatouages font écho à des pendentifs là encore le plus souvent religieux, des croix, des Allah en écriture calligraphique arabe, qui tremblotent soit à la lisière du vallon qui sépare les seins des croyantes, soit sur le lit douillet de l’abondante pilosité du croyant.     

Pour mettre un peu de profane dans tout cela, des affiches, tout aussi pléthoriques, et du coup totalement trans-confessionnelles, de chanteurs et chanteuses locaux. C’est l’été, sur les plages, dans les restaurants, sur les terrasses, au bord des rivières, dans les vallées vertes, à l’ombre des pins, des galas et des concerts rivalisent de décibels. Les chanteuses y minaudent à mort, les chanteurs pleurent leur dulcinée qui est partie (et souvent on la comprend). Encore une fois, la composition des affiches est invariable, photo de l’artiste en gros plan avec des lettres en or annonçant le concert. A part une chanteuse qui est assez nature, Haïfa Wehbé, sorte de Sophia Loren orientale, très sexuelle (pourtant, c’est une Chiite du Sud, de quoi, j’insiste, bouleverser les idées reçues et complexifier les catégorisations hâtives et globalisantes), avec des traits proéminents, grande bouche pulpeuse simulant en permanence un râle orgasmique, yeux cernés d’un noir profond, poitrine plantureuse, les autres artistes féminines sont le produit exclusif de la chirurgie esthétique. Leur physique est de ce fait surnaturel, ni beau, ni laid : singulier. Elles sont les clones d’un modèle originel, extra-terrestre ou plutôt virtuel, sorte de star érotique mais asexuée de synthèse 3D, que les différents chirurgiens et manipulateurs de Photoshop semblent décliner à l’envi. 

La ville, les plages, les villages se succèdent ainsi, entièrement assaillis par ces 4×3 d’artistes, de produits électroménagers, de martyrs, de leaders politico-religieux, de glorifications diverses et variées, de la patrie, de Dieu/Allah, de saints. Diversité célébrationnelle très païenne finalement. Toutes ces images s’entre-expriment et entretiennent un dialogue surréaliste, souvent écœurant. En effet, le cerveau humain n’est pas adapté à mon sens au recueil aussi concomitant voire fusionnel de signaux de mort, de sexe, de religion, d’argent, de politique et de fête. Propagande multiforme, allant puiser dans les instincts primaires le ferment de rêves de pacotille et d’appartenances exclusives à une famille, une région, une secte** et parfois, hélas rarement, un pays. 

** C’est ainsi que l’on appelle les différentes déclinaisons du christianisme et de l’islam au Liban. Etre orthodoxe, maronite, grec catholique, latin, arménien, syriaque quand on est chrétien ; sunnite, druze, chiite, alaouite, quand on est musulman, n’est pas la même chose. Il y a ainsi dix-sept variantes locales, chiffre magique, des monothéismes.

Voyage à Moscou

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La Porsche Cayenne de notre guide russe nous conduit de Moscou vers un village à 200 Km du centre, avec une alternance de lancées à 160 Km/h et de bouchons interminables, par ce vendredi après-midi d’exode vers la campagne. A 19 heures, dîner dans la datcha du propriétaire, une maison en bois au milieu de petites collines verdoyantes qui descendent doucement vers un lac paisible. Nous dînons dans un petit pavillon en bord de lac. Toute la famille et des amis sont là, et avec eux des personnages de roman russe du dix-neuvième. Les aliments ont des goûts premiers d’aliment. C’est presque émouvant de retrouver dans le jus sanguin d’une tomate voluptueuse, le goût de la tomate, l’idée platonicienne de tomate. Idem pour les concombres, les radis, les oignons verts et la viande. Alors que la discussion s’enflamme avec les vapeurs de la Vodka, le paysage qui nous encercle subit des transformations radicales avec désinvolture : grand soleil, une pluie fine commence à tomber, invisible gaze certes, sauf que des milliers de petits ronds clignotent sur l’étendue du lac. La pluie s’arrête et un vent violent d’orage souffle dans les arbres, ride le plan d’eau, fait envoler les cheveux. Les changements de notre conscience sous l’effet de l’alcool s’extériorisent dans le paysage vert et liquide, tantôt dostoïevskien et tantôt tchékhovien.  

Après le dîner, la Cayenne fonce vers Moscou. Le sol des étendues rurales emmagasine la chaleur du soleil qui s’éternise alors que l’air a refroidi, si bien que des enfilades éthérées de brume volent au ras de l’herbe. On arrive finalement à l’orée de la ville et les tours se profilent à l’horizon, comme des morceaux transplantés de Dubaï. Enormes avenues qui s’étendent sans fin, prévues sans doute pour les parades militaires. J’aime celle qui n’a aucun feu car elle reliait la maison de Brejnev au Kremlin. 

Notre guide est devenu millionnaire, il représente des marques européennes en Russie, c’est un des agents de la modernisation de son pays, modernisation voulant dire infiltration dans le paysage mental et urbain des marques, porteuses de nos valeurs occidentales, d’hédonisme, de beauté, de superficialité revendiquée, d’esthétique qui se donne à admirer sans effort, d’argent transfiguré en objets à contempler qui en gardent toutefois les traces vaguement sublimées. Plus besoin de l’effort intellectuel exigé par une page de Tolstoï pour accéder au beau dans son deux-pièces lugubre, le beau vous assaille de partout, vous fait rêver, rêves lovés dans les courbes des stars ou celles des BMW.  

Pourtant, notre guide ne garde pas de l’époque soviétique, celle à laquelle il vivait avec sa femme et son enfant dans un 28 m2 (mais fonctionnel), le souvenir d’affreux malheurs. Il semble même envahi par une douce nostalgie, lui qui adore le rugissement sensuel du moteur de sa Porsche. En réalité les mouvements incessants de cette ville qui se mue en temps réel, font naître en creux ce sentiment de douceur et d’insouciance passé. 

Ce soir-là, on va dans un bar à la mode très chic. Devant, une écurie de Bentley et de Maserati. Aux deux bouts de la piste des gogo dancers se déhanchent au son d’une musique techno. Des dizaines de femmes  à tomber par terre sont accoudées seules au bar, flamme tatouée sur l’épaule, démarche de la beauté sûre d’elle-même à l’affût des regards pris en flagrant délit d’admiration. Ames seules à la recherche, nous dira notre guide, d’hommes riches avec lesquels elles pourront passer le reste de la nuit, dans une fête flamboyante, et pourquoi pas ensuite, le reste de leur vie. Mais même la puissance de l’argent n’est pas capable de totalement corrompre cette civilisation dont l’élégance, altière, résiste au milieu d’une flamboyance « nouveau riche ». 

Le lendemain, nous circulons pendant des heures dans le centre de Moscou. Les symboles familiers du capitalisme ont envahi la ville et colonisent, comme des vers un cadavre en décomposition, les barres d’habitation soviétiques avec leurs fenêtres infinies, ou les grands œuvres du stalinisme triomphant des années quarante. Le premier McDonalds se trouve place Pouchkine. Les immeubles des bureaucrates sont envahis par des milliardaires, après une reconversion au luxe. Des pubs géantes de L’Oréal habillent des bâtiments sur lesquels les lèvres de gigantesques Penelope Cruz esquissent un début de baiser. Frénésie consumériste au milieu de laquelle rôdent les fantômes de l’indigence passée. Richesses revendiquées hantées par la recherche des pouvoirs d’antan, ces exacerbations de paranoïa et de flicage. Je vois parfois passer le spectre des voitures noires dans lesquelles des silhouettes s’engouffraient par des matins blêmes à l’époque du petit père des peuples. On ne fait plus la queue devant l’étal du boucher et la viande nimbée de mouches, mais devant des poulets rôtis ruisselants, des entrecôtes persillées, des steaks carmin, des colliers de saucisses. Signe de progrès, parmi les allées des supermarchés, déjà quelques obèses. 

L’un de nous est déjà venu plusieurs fois à Moscou, dont une fois il y a trente-cinq ans pour un séjour linguistique. Il a des frissons au Goum, les Galeries Lafayette locales, où il avait passé une heure dans plusieurs queues successives, dédiées chacune à une des étapes du processus d’achat d’un boulier. Il se remet à l’endroit même où il était il y a trente-cinq ans. Tout autour de lui, Louisse Vayton, Cartière, Chaumette, Piagette et la marque des marques, le McDonalds du luxe dont le nom fait voyager le prestige français à la suite de l’argent : Diiiyor. 

Témoins de la disparition inéluctable des dernières traces du soviétisme pris d’assaut par l’armée invincible des marques, des produits, des concepts, les monuments tsaristes, et les dizaines d’églises aux dômes boursouflées et dorées, dont certaines ont été reconstruites après avoir été détruites, comme l’église du Saint-Sauveur, qui avait été transformée en piscine municipale. Témoins aussi une statue de Karl Marx dans l’abondante chevelure de laquelle un pigeon fait caca, une affiche de Pouchkine pour une pub des montres Breguet, un Engels has been « utopiste avec lequel on nous bassinait »… 

Retour à l’aéroport dans une « limousine noire », une Ford Mondéo, sur laquelle il est écrit « Important Person ». Les Ikéa et les Auchan se suivent assiégés par des étendues de voitures parmi lesquelles de rares Lada végètent, témoins sursitaires d’un passé récent mais déjà lointain, vaincu par le progrès, la civilisation, la liberté et les enfilades de caddies.

Le pont des arts

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L’itinéraire de mon footing du dimanche matin est toujours le même. Les quais étant fermés à la circulation, je m’y engage au niveau du pont de l’Alma, franchis la Seine en empruntant la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, poursuis ma course jusqu’au pont des arts que je traverse pour repasser rive gauche et rentrer chez moi.

 

Tous les dimanches, le pont des arts offre le même spectacle. Senteurs de pisse des fêtards du samedi soir ; bouteilles d’alcool cassées, restes de rixes enivrées ; peintre matinal qui a toujours presque terminé sa toile très figurative de l’Institut de France ou ses vues de Seine avec mouettes imaginaires ; touristes américains en extase devant tant de « charm », la vue sur la tour Eiffel, la proximité du Louvre et un point de vue plongeant sur des bateaux mouche exhalant le gazole ; touristes japonais à l’admiration moins expressive et nécessairement photographique – photographies sophistiquées du fait de leur exhaustivité aussi arbitraire qu’essentielle, photographies de tout, de l’ensemble et du moindre détail, déconstruction derridienne d’une carte postale.

 

Ce dimanche matin brumeux, le pont des arts est différent. De loin, on aperçoit des sortes de caisse de bouquinistes accrochées aux deux côtés de la passerelle. « Palestine, la vie tout simplement ». Titre d’une exposition de photos organisée par la Mairie de Paris jusqu’au 30 juin, traduit en arabe et en anglais.

 

Les photographes, Taysir Batniji et Rula Halawani, sont des gens de là-bas. L’un d’eux a photographié son intérieur, avec tendresse et modestie. Beaucoup des photos représentent la laideur du sous-développement qui ne se résout pas à avoir du charme. Intérieurs insalubres, inspirant un dégoût culpabilisant, villes informes, collages de bâtisses inachevées, s’enchevêtrant les unes dans les autres, se dévorant les unes les autres, formant un corps vorace qui se nourrit de lui-même, un amoncellement en parpaing sur lequel se dressent, en guise de vautours, des antennes paraboliques rouillées pointées vers les rêves des ailleurs prospères. Et soudain la photo d’un splendide olivier propageant son ombre millénaire constellée de points de lumière, dans une plaine à la beauté rare, dans tous les sens du terme. Ou la photo surréaliste d’un autre olivier que les colonisateurs ont arraché et que les Arabes replantent par la nuit tombante, comme une plante d’appartement, au milieu de rien, en signe de « contestation ».

 

Dans ce pays abstrait, politique, idéologique, religieux, synonyme de haine, de mort, de fanatisme, on surprend des gens et une ville réelle, avec des bouchons, des publicités, une jeune fille qui achète des cacahuètes à un vendeur ambulant, des murs ocres centenaires, tapissés de couches superposées de photos effritées de candidats aux législatives. Des vieux édentés dont la bouche happe les lèvres et les rides creusent des sillons profonds se tiennent au milieu de la terre qu’on vient de leur confisquer. Des jeunes étalés sur des canapés en similicuir parachutés du ciel et comme maintenus dans leur position de chute.

 

Chaque pays a une thématique. Au Liban par exemple, c’est la mort. Je l’ai vue partout quand je suis allé en mai, la mort passée, massacreuse, faucheuse, sacralisée ; la mort présente, qui a les noms des fils et filles de qu’on a égorgés pour venger quelque chose, peu importe quoi, une vengeance autoalimentée ; la mort future qui fait rôder ses anges, des hommes politiques aux allures de morts-vivants. Dans ces photos de Palestine, ce sont les frontières.

 

C’est le pays des frontières infinies (pas en distance, en nombre). Avec l’Egypte sur des étendues désertiques. Avec les colons. Les fameux check-points et la micro-vie locale qui s’y organise. L’attente y est telle qu’elle se transforme en mouvements de vie, qu’elle enfante la vie. Le transitoire se mue en permanent. Le mur bien sûr, cette bave grisâtre dans une plaie boueuse, dans le sillon de laquelle est apparue une vie fantomatique. Et puis les barbelés dans toute la profondeur de champ, qui strient le ciel, zigzaguent entre les gens. Ceux-ci essaient de conférer à leur existence une normalité ridicule. L’un d’eux, muni d’in attaché-case, se prend pour un homme d’affaire pressé. Autour de lui, il y a des murs, des barbelés, des miradors, et il fait comme si de rien n’était, tels ces dingues qui se prennent pour Napoléon III, et préparent fébrilement la bataille de Solferino dans un asile de fous.

 

Les frontières ne délimitent pas des entités géographiques faisant sens, elles délimitent et créent des lieux microscopiques, des morceaux de terre arbitraires, pour séparer les Israéliens de leur menace, et les Palestiniens de leurs parents, amis, souvenirs – d’une part d’eux-mêmes. J’imagine ces frontières poursuivre leur entreprise séparatiste au cœur même des hommes et des femmes, ériger dans leur cerveau des murs, des barbelés. Ce matin de dimanche brumeux, j’imagine des rêves devant traverser des checkpoints pour émerger, transis par l’attente, des inconscients quadrillés. Une géographie labyrinthique et inextricable de la détestation, où le lieu est le résultat de la frontière et non le contraire.

 

Et pourtant la vie s’infiltre. Elle s’infiltre : « pénètre comme par un filtre à travers les interstices ou les pores d’un corps solide ». La vie comiquement normale. Une salle de sport avec des jeunes garçons en tenue de judo qui sourient à la caméra. Un barbier hilare et son client couvert de mousse à raser. Des jeunes dans une piscine municipale rigolant avec un parent en djellaba. Des célébrations d’on ne sait quoi, noces, ramadan, Eid. Des déjeuners renoiriens sur fond de Jéricho par une journée ensoleillée d’hiver. Et la mer qui, elle, est la même ici qu’en Sardaigne ou en Corse. La même mer que regardent concomitamment des jeunes au torse nu et noir de soleil, essayant de pêcher un poisson fatalement pourri, et des jeunes femmes seins nus, qui se les dorent au Club 55. Il faudrait un grand mur tout au long de la plage, pour fermer la mer. Ce serait l’aboutissement logique, inexplicablement retardé, du processus d’encerclement, de morcellement, de partition minutieuse, d’émiettement. Quel plus beau symbole des horizons bouchés qu’un mur dressé en front de mer sur lequel viendront battre, vaincues, des vagues frustrées de ne pas trouver sous elles ce mélange de sable, de graviers et d’ordures qui fait le charme des plages de Gaza.

 

La vie comiquement normale s’infiltre, mais aussi la vie spirituelle et religieuse. Dans les « vues générales », se dressent des minarets, des clochers d’église, des synagogues. Et on voit des foules prostrées devant Allah, des étendues de dos courbés multicolores, ou de bougies de Noël devant l’église de la nativité. Car dans ces villes, le rapport au ciel se noue apparemment plus facilement, la laideur se languit de la grâce du haut, les Dieux rôdent depuis la nuit des temps, plus vengeurs que miséricordieux, jamais repus de la dévotion prodigue en sang des fidèles.

 

Naplouse, Gaza, Hébron, Jéricho, Jérusalem, des noms de villes associées à deux images d’un antagonisme profond et surréaliste, celle de la bible, des évangiles, du Coran, et celle des journalistes du vingt heures débitant de manière impavide et ennuyée le nombre de morts du jour. Villes qui prennent vie sur le pont des arts, entre le Louvre et l’Académie Française Choc esthétique. Ces intérieurs crasseux, ces femmes voilées, ces oliviers à la beauté intrusive dans l’empire de la désolation,  intemporelle dans le règne du provisoire, ces hommes et ces femmes dont les frêles tremblements de beauté font vibrer un sourire, une ride, une expression involontaire, dialoguent avec la beauté majestueuse, confiante, harmonieuse, légèrement irisée de la pisse jaunâtre du samedi soir, du plus beau pont, de la plus belle ville, du plus beau pays au monde.