Adolescent, j’ai aimé Sautet.
Depuis, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai eu tendance à le snobber. Peut-être l’influence d’une certaine critique. Son nom aussi, pas terrible, pas compatible avec une extension en « ien », qui donnerait sautetien, en opposition à truffaldien, ou rohmérien. La non-appartenance assumée à la nouvelle vague sans doute. Et puis on aime ce que les autres aiment, or autant on trouve des admirateurs de Truffaut, de Rohmer, voire de Chabrol parmi l’élite cinéphilique, autant Sautet est un peu seul, surtout admiré par des cinéastes moyens, puisqu’il a somme toute inventé un certain film choral qui a fait des émules et donné des choses aussi insupportables que Les petits mouchoirs ou Le cœur des hommes. Sautet a été figé dans le temps. Même s’il a fait des films jusqu’en 2000, il est associé à une certaine époque et à un monsieur, Pompidou, or Pompidou, ce n’est pas sexy. Le film que j’ai continué à revoir avec un plaisir intact, c’est César et Rosalie, surtout pour ses acteurs et dialogues savoureux.
Or récemment, Netflix a mis en ligne plusieurs Sautet et m’a harcelé de recommandations de les voir. L’algorithme a bien vu que je ressassais des Truffaut ou un très beau Demy (La baie des anges). Un soir d’ennui, après avoir défilé des pages et des pages de séries dont aucune ne m’inspirait, je me suis laissé tenté par un film en particulier, Max et les ferrailleurs. Je savais vaguement que ce film avait les faveurs même des critiques les plus récalcitrants. Je l’avais vu il y a longtemps, je ne me rappelais plus rien.
Or wow. J’ai découvert plusieurs choses avec un véritable et admiratif étonnement. D’abord l’incroyable jeu des deux acteurs, Piccoli en pervers introverti et pas net, Romy en pute au grand cœur, entouré par les seconds rôles comme le cinéma français savait en faire avec en tête, Bernard Fresson, mais aussi François Périer et Georges Wilson. Ensuite, la grande force de la mise en scène et sa modernité. Son âpreté. Sa sécheresse sans concession. Le film n’a pas pris une ride : rare pour un film français de ces années. La séance photo dans la baignoire est un morceau de bravoure et de sensualité. La scène finale de braquage, sans aucune musique, est un sommet de mise en scène, de montage millimétré, avec ce talent de Sautet, à l’œuvre dans Les choses de la vie, de faire converger les personnages, les trajectoires, vers un lieu quelconque du drame, et d’orchestrer avec une implacable logique filmique, cette constellation de destins au moment de leur fatale interconnexion.
Encouragé par cette première expérience, je me suis lancé dans une entreprise encore plus risquée : revoir un film que j’ai adoré et qui a pourtant aujourd’hui mauvaise réputation en tant que matrice des films de Canet, Bedos, etc. Ce film, c’est Vincent, François, Paul et les autres. Dans ma tête, il s’agit d’un film sur la bourgeoisie pompidolienne, un monde atrocement démodé et formolisé. Or je me suis rendu compte que sur le chapitre de la peinture sociale, les choses n’ont pas tellement bougé. Reggiani campe ce qu’on appelle aujourd’hui un bobo, écrivain raté, picoleur, dans une baraque aussi énorme que bordélique et des gros pulls régressifs. Piccoli est le plus bourgeois de la bande, mais des bourgeois comme ça, j’en connais, ils sont planqués de nos jours dans le seizième ou le septième arrondissement, ils n’ont pas vraiment évolué depuis. Montand campe un personnage à la fois traditionnel et intemporel, repris ensuite par Rappeneau, de loser plein de charme, dont les projets ambitieux trouvent toujours un moyen de foirer. Le riche homme affaire en manteau de fourrure et en Rolls est caricatural, mais ce sont les accessoires qui ont changé, pas le personnage, les Berlutti et la doudoune Moncler ayant remplacé le manteau en fourrure, et la Tesla la Rolls. Depardieu, enfin, incarne le jeune qui rame et accumule les boulots. C’est, comme le titre l’indique, un film d’hommes, les femmes sont plutôt des faire-valoir, même si les Marie Dubois continuent d’exister, et qu’Audran incarne une certaine image de la femme moderne. Les addictions ont changé. Le smartphone a remplacé les clopes, car putain ce qu’ils clopent dans les films de Sautet. Je suis étonné que l’espace du film tout le monde ne meurt pas d’un cancer des poumons.
Sur le plan du cinéma, le film est encore une fois d’une très grande réussite. Les dialogues de Dabadie sont ciselés avec un mélange inégalé de naturel et d’écriture, sans jamais tomber dans le travers du cinéma moyen actuel du bon mot et de la formule. Le jeu des acteurs, Piccoli en tête, est un summum de l’art de jouer. Et la mise en scène est juste incroyable. J’en veux pour preuve une longue séquence de boxe, toujours casse-gueule à filmer, qui à mon avis égale les plus grands du genre avec un Depardieu bouleversant d’incarnation. Le montage en champ contre-champ de la crise cardiaque de Montand est sidérante. J’aime beaucoup, procédé rare et rarement copié, l’intervention inopinée chez Sautet d’une voix off très douce, qui fait avancer l’action, distille dans quelques instants de magie l’émotion que le film s’est évertué à construire. Elle est des plus belles dans Vincent, etc. Sautet c’est aussi le cinéaste des moyens de transport, avec la voiture au centre comme métaphore de la vie, mais aussi, ici, une séquence inoubliable de train, après le match de boxe. C’est un film plus rare et que je n’ai pas revu, mais je me rappelle cette longue séquence de Mado dans laquelle les voitures étaient embourbées.
Sautet a toujours été considéré comme un cinéaste des années soixante-dix. Or Netflix propose aussi des films plus récents, pas les méconnus Mauvais fils ou Garçon, mais les films de la fin. Sans grande conviction, j’ai donc revu Nelly et Mr. Arnaud.
Ah quelle merveille. Déjà, la première merveille, c’est Emmanuelle Béart. Je ne dis pas que c’est Rivette, sachant que Rivette c’était quand même spécial, mais la seule scène du restaurant gastronomique est un sommet de la carrière de l’actrice, avec son émouvante fraîcheur au milieu de la vieillesse étouffante qui s’ennuie dans la litanie des plats. Il y ensuite le jeu de Serrault pour lequel je manque de superlatifs, d’autant plus que c’est sans les excès fofolles de l’acteur, avec une sobriété limite glaçante. Malgré sa participation dite « fugitive », la seule performance de l’immense Michael Londsdale, campant un fantôme bizarre du passé, justifie de voir ce film. Mais à la limite tout ceci, ainsi que la qualité des dialogues, j’aurais pu m’y attendre. C’est la mise en scène, encore une fois, qui m’a surpris. Elle est, ici, inquiétante. Par moments (Serrault qui observe Béart dans son sommeil), elle filtre avec le thriller et, oui, j’ose, l’inquiétude que distillait, autre film d’appartement, le Eyes Wide Shut, de Kubrick.
La morale de cette redécouverte pour moi, c’est que pour solitaire qu’il soit et exclu de toute école, Sautet était en fait tout simplement un grand metteur en scène.