Notes d’été 2016

Un homme d’affaires d’une soixante d’années, entrepreneur à succès, m’avait dit une fois : « Je déteste les meetings, je ne sais pas moi, au seuil de la mort, quand on se rappelle les meilleurs moments de sa vie, jamais on va se dire : putain il était bien ce meeting de sept heures il y a trente-quatre ans… ». En revanche, les vacances, les étés, si, on s’en souvient au seuil de la mort (après, évidemment, pour s’offrir des étés et des vacances, il faut s’en taper des meetings…).

Je vais donc parler des vacances. J’écris ces lignes dans le vol Emirates Dubaï-Paris. Le vol dure sept heures, je suis sevré de films pourris, autour de moi tout le monde dort : la note sera longue.

Un mois d’août actif, de vacances, mais pas de vacance (éternel jeu de mot), avec quelques jours en Normandie, quelques jours à Beyrouth, quelques jours à Dubaï, et une dizaine aux Seychelles.

Etretat

Nous avions réuni des amis de différents pays chez nous en Normandie et en guise d’excursion sommes allés à Etretat. Pour peu que l’on quitte la hideuse plage envahie de touristes et qu’on gravisse les falaises, c’est un lieu magique, à la fois du côté du golf que de celui de la chapelle. Nous avons longuement marché en jetant des grands yeux sur les falaises à pic et les plages qu’elles dissimulent, dans l’eau cristalline desquelles des corps minuscules dansent. Nos amis étrangers étaient émerveillés par tant de beauté, ayant presque du mal à y croire (« incredible » est un mot qui revenait souvent), dans un endroit presque quelconque en France – ce n’est pas le Mont Saint-Michel ou quelque chose de ce calibre. Comme souvent, ce sont des étrangers qui nous font découvrir la beauté de notre propre pays, à deux heures de Paris, et c’est en les accompagnant que nous sommes amenés à regarder le paysage avec leur regard, la distance que ce regard permet et la beauté que cette distance révèle.

Mika

Le jour même de notre arrivée à Beyrouth, nous sommes allés à Baalbek pour un concert de Mika.

Rien n’y fait, j’ai toujours du mal à complètement appréhender la concentration dans une seule ville d’autant de contrastes. Baalbek c’est à deux (éprouvantes) heures de route de Beyrouth, pour quelques 60 kilomètres à travers des montagnes jalonnées de checkpoints divers et variés, sur des routes désertes bordées de champs agricoles et de campements de Bédouins et de réfugiés syriens, dans des villes qui se suivent et rivalisent de laideur. Nous sommes par ailleurs à quelques dizaines de kilomètres de la guerre qui fait rage en Syrie. Baalbek c’est : une sorte de capitale de la vallée de la Békaa ; un territoire agricole, nid de trafiquants et de terroristes potentiels, bastion du Hezbollah ; le grenier de l’empire romain dont les ruines sont probablement parmi les plus impressionnantes et les mieux conservées au monde, notamment les temples de Bacchus et de Jupiter ; une ville multiconfessionnelle où chiites, sunnites et chrétiens coexistent dans un mouchoir de poche ; et le lieu d’un festival éponyme qui a accueilli des stars internationales de la musique et de la danse. Ce soir, par une nuit fraîche et étoilée, sous un ciel bleu foncé, c’est Mika qui saute devant les temples romains. A notre sortie, notre chauffeur nous apprend que tandis que les filles prenaient des selfies survoltés avec Mika en arrière-plan, des affrontements ont eu lieu entre l’armée et les trafiquants de Britel, plaque-tournante des mafias, tribus et trafiquants locaux (drogue, voitures volées, armes, entre autres). Par hasard, je lirai dans les jours qui suivent un long reportage dans Le Monde sur cette ville.

Deux jours à Dubaï

La dernière fois que j’y suis allé, c’était il y a quinze ans et les choses ont moins changé que ce à quoi je m’attendais. Car il y a une caste internationale de fervents prosélytes de Dubaï qui vous cassent les pieds en donnant des louanges à cette ville censée être à l’avant-garde du progrès humain. Je vais passer outre les remarques aujourd’hui éculées sur l’artificialité de Dubaï. En réalité, je l’ai moins ressentie car à force d’être elle-même, dans sa revendication d’un gigantisme mi-kitsch, mi-futuriste, la ville a gagné en authenticité et a acquis une identité, elle est elle-même, elle est Dubaï. La comparaison avec Las Vegas n’est pas pertinente non plus car Dubaï n’est pas seulement un parc d’attraction, pas seulement un lieu de transit, c’est une ville où des gens se sédentarisent. Je vais également dépasser ma première impression, celle de nous retrouver en août dans une représentation assez fidèle de ce que doit être l’enfer : océan de poussière jaune sous un ciel beige brûlant à une température de cinquante degrés. Un enfer beige où l’on aurait construit des gratte-ciel. Malgré tout, presque à mon corps défendant, ayant hérité de mes origines beyrouthines une jalousie envers une ville qui a usurpé le statut de leader régional à la mienne, j’ai été impressionné par le « concept Dubaï » et trois choses en particulier.

La première, c’est la foi constructiviste. Bâtir est un concept qui n’existe plus en Europe. Même les grands travaux présidentiels en France ont été interrompus avec Sarkozy et Hollande. La Défense, c’est les années 1970 – on se rappelle la scène inaugurale de Buffet froid (1979). En France, en Europe, on gère. Les finances, le budget, la crise, le chômage, la terreur, les ghettos, le voile, l’islam. Personne ne parle de « bâtir ». Pour construire une tour à Paris, il faut cinquante ans de débat législatif, médiatique, philosophique, sociologique. Le projet architectural le plus fou des dernières années, la fondation Louis Vuitton, pour esthétiquement réussi qu’il soit, est un non-événement en comparaison aux projets émiratis : gratte-ciels, musées, opéras, parcs d’attraction, métro aériens, villes dans la ville créées ex-nihilo… A Dubaï, le gigantisme des projets a des accents prométhéens qui doivent ressembler à ceux de la construction de New York ou du Paris de Napoléon III. Ce constructivisme quasi mystique est rendu possible grâce à des milliers d’esclaves, minuscules silhouettes noires lévitant sur les chantiers, en plein mois d’août, des heures d’affilée, dans une chaleur infernale à laquelle aucune personne normalement constituée ne peut résister.

Deuxième motif d’étonnement, la nature nativement et foncièrement globale de la société. A part les contrôleurs de passeport à l’aéroport qui examinent le vôtre d’un air détaché, nous n’avons rencontré aucun local. Les cultures se côtoient dans une coexistence pacifique et une indifférence à la différence – j’avais éprouvé ce même sentiment de banalité de la différence au Canada. Dans un contexte international d’islamophobie exacerbée, on cite rarement l’exemple de cet émirat islamique, certes privilégié, mais qui a réussi à attirer dans son mode de vie voué exclusivement au consumérisme des dizaines de milliers de personnes de tous pays, authentiquement conquis par les vertus de son modèle, qui en font la publicité à longueur de Facebook. Nous avons passé deux jours à Atlantis, un parc aquatique géant, paradis des enfants, et j’ai vu se côtoyer dans les dizaines de piscines, de rapides, de toboggans, des Européens roses, des Indiens élégants, des Arabes monstrueusement obèses, des Africains statuaires. J’ai vu côte à côté des filles en string, pataugeant fesses à l’air dans la piscine à remous, et des femmes en burkini. Cela n’avait l’air de gêner ni les unes ni les autres. Tout le monde semblait s’en foutre en fait, tout le monde semblait obnubilé par un seul objectif, une seule aspiration : faire le tour des rapides d’Atlantis. Le hasard fait que chaque fois que j’allais sur lemonde.fr, je tombais sur « la polémique du burkini ». Je ne lisais pas et remerciais mon Dieu de ne pas être musulman. T’imagines, être né Mohammed en 2016 en France ? Putain ! Les mecs (quatre millions en France, des centaines dans le monde), non seulement sont les premières victimes des guerres et du terrorisme – des centaines de milliers de morts depuis 2001 pour quelques milliers de victimes occidentales – ils sont en plus collectivement désignés comme terroristes potentiels, leur religion est vilipendée à longueur de journée avec une violence inouïe et ils n’ont même pas le droit de s’habiller comme ils veulent, de manger ce qu’ils veulent. Pour un pays de la rationalité – Descartes –, de l’égalité, et – mort de rire – de la « fraternité », je ne sais pas comment on fait pour être aussi raciste. Bref, revenons aux choses sérieuses. Le buffet.

C’est un truc de fou. Une salle immense et d’innombrables « stations » avec le meilleur de la cuisine mondiale. Une sorte de cérémonie à la Marco Ferreri, de grande bouffe transcendant les frontières, où des peuples du monde entier, des Etats-Unis à l’Australie en passant par l’Europe et l’Afrique étaient réunis, une assiette remplie à ras-le-bord de tempuras, dim-sum, nans, samousek, houmous, macarons et bonbons Haribo, dans une célébration unanimiste de l’acte existentiel fondamental, de l’acte qui nous définit tous : l’acte de se goinfrer. Dans ce concert des nations et des monothéismes, même les Français ne réussissaient pas à faire entendre leur voix par définition discordante, si tant est qu’elle le fût, parce que les dim-sum à la pâte délicate, fourrés d’épinards, l’emportent sur toutes les résistances et restent compatible avec la laïcité.

Enfin, j’ai observé à Dubaï l’existence d’une classe elle aussi globale de travailleurs talentueux auxquels les Emirats ont délégué la gestion de leurs pays : des Indiens, des Ethiopiens, des Bangladeshis, des Sri-Lankais, des Kenyans, des Chinois, tous parlant un anglais parfait – alors qu’un étudiant de grande école française est généralement incapable d’avoir une conversation en anglais sans passer pour un attardé –, ayant une vraie intelligence de la relation client, un sens aigu du processus optimisé. C’était juste parfait. Ce prolétariat intellectuel, attiré par l’argent mais aussi par ce que ce pays-concept offre de projets objectivement stimulants, gèrent ainsi, dans une parfaite coordination, un bled entier.

Dubaï m’est ainsi apparu comme un laboratoire où l’on expérimente la suppression des frontières.

Voyage en Indochine

Une de mes lectures de l’été, les mémoires d’Hélie de Saint Marc, Les champs de braise, recommandé par un commensal de dîner parisien, m’a emmené en Indochine.

La vie de Saint Marc est divisée en cinq parties : résistance et déportation à Buchenwald ; guerre d’Indochine ; guerre d’Algérie ; cinq ans en prison à la suite du putsch des généraux de 1961 auquel il a participé ; vie civile aux ressources humaines d’une société de métallurgie à la sortie de prison. L’auteur décrit chacune de ces parties avec un talent littéraire indéniable. Après l’expérience horrifique de la déportation, après la mine et le côtoiement de la mort, la sienne et celle des autres, c’est en légionnaire qu’il souhaite vivre intensément et tombe amoureux de pays lointains, de leur nature, de leurs saisons, de leur peuple. Saint Marc réserve au lecteur de belles pages hédonistes sur la pluie, la terre, la boue, le calcaire, la faune et la flore d’Indochine ; sur le désert, les plages, les villes brûlées par le soleil d’Algérie. Les odeurs, les lumières, le vent jouent un rôle essentiel dans une poétique panthéiste d’autant plus surprenante que l’on a affaire à un guerrier taiseux qui a défendu les intérêts coloniaux d’un empire français en déclin. C’est aussi, à travers une expérience personnelle et romantique, tout un pan – pas très glorieux, quelle que soit la perspective, colonialiste comme la sienne ou anticolonialiste conformément au « sens de l’Histoire » – de l’histoire de France qui est décrit. Il y a aujourd’hui, en 2016, dans l’imaginaire collectif français et dans le logiciel des intellectuels et des politiques, un vrai culte des « Trente Glorieuses », trente années de croissance ininterrompue où les ménages s’équipaient en machines à laver et voitures, dans un pays qui se construisait au sortir de la guerre. Cette époque est aujourd’hui perçue avec nostalgie comme celle prodiguant le bonheur du consumérisme naissant. Saint Marc évoque l’envers ou le hors-champ lointain de ce décor idyllique. Ces années étaient celles de guerres qui firent des dizaines de milliers de morts, provoquèrent des déplacements de population, et laissèrent, notamment celle d’Algérie, une empreinte indélébile bien que largement refoulée dans la société française divisée.

Je lisais en parallèle un livre passionnant de Kissinger sur la Chine – On China – et j’y ai appris que Hô Chi-Min et Giap appliquaient l’art de la guerre de Sun Tzu, or ce qu’Hélie de Saint Marc décrit, en l’ignorant naïvement je dirais, ce sont les effets de cette guerre essentiellement psychologique qui vise à saper le moral de l’ennemi, à lui faire perdre confiance en soi, une guerre où, l’exemple algérien l’illustre à merveille, gagner une bataille ne donne pas d’avantage. Légionnaire, Saint Marc a tout au long du livre un moral de merde : lâché par les politiques de la métropole et leurs compromissions, encerclé comme dans un jeu de go par l’ennemi, terrifié par son omniprésence étouffante, possédé par l’étrangeté des terres colonisées, torturé par le remords de lâcher ses alliés et les promettre à une mort assurée. On ne peut s’empêcher en lisant les descriptions de cet état d’esprit défaitiste joint à la rage frustrée de vaincre, de penser à la guerre que la France mène actuellement contre l’Etat Islamique. Elle est avant tout psychologique. Car aussi insupportable que cela puisse paraître, que représentent des centaines de morts dans une civilisation occidentale par nature guerrière, une civilisation de conquêtes, jalonnée de dizaines, voire de centaines de millions de morts innocentes dans une suite presque interrompue de guerres ? Et pourtant, l’ennemi réussit avec ses moyens artisanaux à terrifier un pays. Le FLN avait fait usage de la terreur en Algérie et Saint Marc décrit comment « grâce à » la torture et aux « interrogatoires sous contrainte », cette terreur avait été efficacement combattue, or la torture elle-même avait achevé de fragiliser la psychologie française.

Première « île paradisiaque »

Après ce voyage éprouvant dans la jungle indochinoise et le désert algérien, en compagnie d’hommes en quête d’intensité de l’expérience, nous avons atterri dans un lieu que j’appréhendais, auquel je me rendais pour la première fois, une île officiellement paradisiaque : les Seychelles.

J’ai été conquis par la nature luxuriante, la flore, les couchers de soleil magnifiques, le spectacle continu du ciel en transformation, les pluies soudaines, torrentielles et éphémères qui transforment les paysages en brume susurrante et, une fois arrêtées, laissent derrière elles une végétation étincelante au soleil. Il y a une sorte de concordance étrange entre toute la littérature des hôtels et resorts, leur vocabulaire – « paradis perdu », « jardin d’Eden »… – et la réalité. Parmi de nombreux « moments », j’aimerais garder deux en mémoire.

Le premier commence sur une plage célèbre de la Digue, fréquemment citée parmi les plus belles au monde, l’Anse Source d’Argent. De là, nous décidons avec ma fille d’aller à vélo à la Grande Anse, autre plage célèbre bien que moins touristique, car dangereuse et plus difficile d’accès. Nous laissons derrière nous la source d’argent qui scintille et nous engouffrons dans la jungle tropicale. Très vite, nous nous retrouvons seuls ; entourés d’arbres ; de silence et d’étranges cris d’oiseaux. Nous discutons en pédalant, de livres, de films, de l’île. Nous croisons un groupe de jeunes Seychellois à vélo avec un ghettoblaster dans le panier de l’un d’eux ; ils pédalent tranquillement au son de la musique créole en dansant imperceptiblement, comme en apesanteur sur leur selle. Ils prennent leur temps. Nous les dépassons et leur musique nous quitte progressivement, continue de nous parvenir de loin, comme un souvenir qui lentement s’éteint. Au bout d’une vingtaine de minutes, après une longue montée suivie de sa récompense, la descente, la forêt s’ouvre sur la Grande Anse dans un happening majestueux. Le vacarme du spectacle sidérant après la quiétude de la forêt. La lumière éclatante après la pénombre. Une armée de crêtes mousseuses se brisent sur la plage laiteuse, bordée de rochers jurassiques, nettoyée à intervalles réguliers par l’écume.

Le deuxième moment est une cérémonie. Pas une cérémonie hindoue ou animiste comme celles de Bali, ni religieuse, non, un anniversaire de mariage. Tout commence par un rituel des plus kitsch: j’ai réservé une table sur la plage, commandé le « sunset menu », et pour cause, nous allons contempler le coucher du soleil sur la Petite Anse à Mahé. Je voulais faire une surprise à ma femme, genre un groupe de danseurs, ou des lanternes célestes, mais j’ai trouvé mieux. J’ai demandé à Dieu de nous concocter un petit show et Il s’est exécuté, genre : « ok mec, laisse-moi faire ». Nous avons assisté à son opéra chromatique dans le ciel d’une île perdue au milieu de l’Océan Indien et du cosmos. En quelques minutes, Il l’a peint en rose, puis en orange, puis en gris, puis en bleu ; Il a tracé des traînées de poudre solaire d’une beauté absolue ; à chaque instant, le paysage semblait éternel, à chaque instant il se révélait éphémère, s’évaporant aussi vite qu’il n’apparaissait. Malgré l’état d’extase contemplative dans lequel nous étions, nous avons demandé à la serveuse italienne, manifestement complice de Dieu, sa correspondante sur place – parce que franchement une fille des Pouilles qui te sert un dîner sur une plage sauvage à Mahé, ce n’est pas crédible – de nous prendre en photo. Erreur. Faute de goût. Elle a tout simplement refusé. Elle a montré le ciel, et « après, après », a-t-elle fait. Il y a des moments de communion totale avec la nature. C’était l’un d’eux.

Les clichés

Je me livre pour finir à un exercice de mauvaise foi résultant de l’observation de touristes de différents pays, avec les clichés réducteurs qui leur sont associés. Cela fait des années que nous louons des maisons propices à la misanthropie, loin de tout, sur une plage noire au bord de la mer à Bali, dans le désert des collines pisanes, à flanc de montagne en Grèce, au milieu de champs agricoles en Sicile. Dans les hôtels haut de gamme aux Seychelles, nous nous sommes retrouvés en présence d’une humanité en vacances. Je sais que ce type d’exercice me vaut quelques insultes, mais dans la confidentialité de ces pages, c’est un péché que je revendique.

Rencontrer un Français sur une île comme ça, très loin de nos bases, une île en contradiction flagrante avec la désormais célèbre sinistrose hexagonale, ça fout un peu la honte. Car les méthodes pédagogiques non orthodoxes passent mal sous les Tropiques. Les Français doivent être un des rares peuples qui croient encore aux vertus des châtiments corporels et n’hésitent pas à battre leur enfant en public. Dans la salle d’arrivée d’un hôtel de rêve, une fille pleure, son père lui dit arrête, puis il dit qu’elle lui « casse les couilles » et lui fout une baffe en pleine figure, très naturellement. Et c’est une famille qui a l’air très bien selon les standards sociologiques courants (catholiques, friqués, polo Lacoste…). Dans ces cas, on se regarde un peu gênés, l’air de dire, oui c’est un concitoyen… Ce père n’est peut-être pas foncièrement méchant, il est convaincu que foutre une claque au milieu de la figure de sa fille fait partie d’un arsenal didactique éprouvé – bien entendu la fille a redoublé de pleurs, et ça a duré deux heures. Il ne sait pas qu’à force sa fille va devenir un personnage de Virginie Despentes, frustrée sur les principaux chapitres de l’existence. Une fois, à New York, ça, c’était le plus drôle, une mère de famille bourgeoise a foutu une raclée à son adolescent de seize ans – il l’avait éclaboussée en plongeant dans la piscine. Le gamin courait en criant « arrête de me taper » et elle le suivait en lui foutant des baffes et provoquant l’hilarité des autres touristes. Une autre fois, dans les rues d’Honfleur, la mère d’une petite fille de trois ans qui avait couru dans la rue l’avait rouée de coups en hurlant : tu veux mourir c’est ça ? C’est ça que tu veux, mourir écrasée par une voiture et ne pas avoir de cadeaux de noël ? (c’était juste avant noël). Les frustrations, les colères rentrées se transmettent ainsi, de génération en génération, en public.

Autre caractéristique du touriste français, quel que soit le décor, même dans le plus bel endroit au monde, même par un temps magnifique, à une température idéale, devant un coucher de soleil à tomber, c’est sa constante, imperturbable et profonde mauvaise humeur. La mauvaise humeur est une sorte de devoir moral. C’est cocasse parce que paradoxal. Les Français passent énormément de temps en vacances, ils aiment je cite « prôfiter », mais ils font en sorte de s’assurer de ne jamais se départir de leur mauvaise humeur. Pas un vague coup de barre, un spleen passager, une douce mélancolie de fin d’été, non, non, ils tirent la tronche big time. Car il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Pour changer d’air, la seule solution que j’aie trouvée, quitte à me ruiner ou réduire considérablement la durée des vacances, c’est d’aller dans les hôtels luxueux car on y rencontre moins de Français. C’est trop cher – tu ne peux pas aller dans des endroits comme ça quand t’as onze semaines de vacances par an.

Les Allemands sont impassibles : zéro expression, rectitude, statues mutiques au bord de la plage. Beaucoup les redoutent et ne vont pas à Majorque par exemple, mais ils ont tort, les Allemands sont juste immobiles.

Les Italiens sont les rares touristes qui font encore un effort vestimentaire, comme aux temps d’une dolce vita imaginaire, avec de la recherche dans le choix des couleurs, jamais rien de hideux sous prétexte qu’on est en vacances et qu’on s’en fout. Ils créent dans le resort, autour de la piscine ou à la plage, une vie de village, se regroupant pour de longues conversations à bâtons rompus, autour d’un verre, tandis que le soleil se couche, que les Allemands regagnent leurs chambres dans un silence parfait, que les Français regagnent les leurs en tapant leurs enfants et tirant la tronche.

Signe des temps, nous croisons de plus en plus de Chinois. On reconnaît en eux une naïveté des premiers temps, un air admiratif et complètement conquis par la beauté des lieux. Il leur arrive d’être hilares de bonheur. J’imagine que le simple fait de découvrir que le ciel peut être bleu doit les émerveiller.

Les Américains hurlent. Leur conversation intimiste à deux : toute la salle, toute la piscine doit l’entendre. Ils éclatent d’un rire très haut qui ne peut être raisonnablement vrai – je veux dire, rien ne peut faire autant rire dans la vie, ce n’est pas possible… Plus ils sont riches, plus ils parlent fort, c’est corrélé, hurler est un signe de succès, le signe de la possession des lieux.

Chez toutes ces nations, à part l’allemande dont les ressortissants sont immobiles, la grande nouveauté depuis quelques années, ce sont les photos. C’est simple, prendre en photo chaque putain d’instant est devenue en 2016 une exigence absolue. Si vous ne prenez pas en photo l’instant, c’est simple, l’instant n’existe pas. La seule preuve de l’existence de ce que vous vivez, c’est la photo. Donc, dès la sortie de l’avion, jusqu’à l’atterrissage à Roissy, il faut collecter des preuves et les publier. A tel point que deux réalités finissent par coexister : il y a les « vraies » vacances, vrai n’est pas le bon terme, je ne sais pas ce qui est vrai, disons les vacances que l’on vit physiquement, dans le monde sensible, et les vacances telles qu’elles se déroulent dans les photos qui sont prises des « vraies » vacances. Ces deux réalités sont différentes, voire opposées. Exemple. Un couple d’Italiens débarque sur une plage. Ils descendent du bateau, inspectent vaguement le décor paradisiaque, sans trop réagir, il n’a pas l’air de les emballer plus que ça le décor paradisiaque. Il sort de son sac à dos tout un attirail pour prendre des photos dont une perche de selfies et une sorte d’appendice pour son iPhone. Il choisit un endroit et commence à prendre des selfies. Il fait tout cela sinon en tirant la tronche du moins d’un air absorbé. Puis soudain, dans le court instant du selfie, il fait une tête de mec radieux. Ils passent une demi-heure sur la plage et ne font que prendre des selfies. Dans la « vraie » vie : deux personnes qui font un reportage photo d’un air inquiet. Dans les photos : deux amoureux qui s’éclatent grave aux Seychelles. Il faut se rappeler ce que Dieu nous a soufflé dans la bouche de sa correspondante : « les photos, après, après ».

La Finale

Week-end du 9 juillet. Vendredi soir. De retour de voyage, nous dînons en famille sur la terrasse de Lilly Wang, sans doute la plus belle de Paris avec sa vue des Invalides dans la lumière vespérale. C’est un dîner rituel, qui chaque année marque le début des vacances, l’ouverture officielle de cette parenthèse d’insouciance, de vacance (éternel jeu de mot), que nous redécouvrons avec les enfants épuisés par l’année scolaire et contemplant, à la fois excités, effrayés et déjà vaguement tristes à l’idée de sa finitude, la longue étendue de temps, remplie de promesses, qui se présente à eux.

Samedi, nous allons très tôt à Londres pour déposer les filles au camp d’été. J’en profite pour rendre visite à un ami à Hampstead Heath, immense parc où une course à pied est organisée au profit de la lutte anti-cancer.

L’après-midi, autre rituel, nous assistons à un musical, Les misérables. Choix questionnable, malheureux, et pour cause, musical sinistre – à la fin tout le monde meurt et pendant tout le monde pleure. L’occasion pour moi de mieux saisir, en me rappelant l’œuvre d’Hugo que j’ai dû lire enfant, l’essence même du peuple français. Ce que la pièce représente, les barricades, les émeutes, la lutte de classes perpétuelle dépeinte comme une épopée romantique, est d’une grande actualité. Rien n’a changé. Un destin est révolutionnaire ou n’est pas, en France. Pour nous remettre de l’hécatombe, nous faisons du shopping. Dans les hauts lieux de pèlerinage habituel : H&M, Hamley’s, Muji… Finalement, heureusement que le capitalisme a triomphé.

Le dîner du soir est un exemple d’échec de l’économie du partage : après une recherche minutieuse sur Open Table, nous tombons sur un Italien pas mal mais dans un quartier craignos – les filles ont limite peur – où nous nous rendons en Uber avec en guise de chauffeur un type qui durant tout le trajet parle Saoudien au téléphone, au volant de sa Prius pourrie en écoutant du hip-hop à plein volume.

Dimanche matin, je vais courir à Hyde Park, ou plus précisément dans les Kensington gardens. Un de mes itinéraires préférés : la beauté du jardin, des lacs, de la serpentine, le côté champêtre et néanmoins royal, en pleine ville, les transitions instantanées entre le bitume à la campagne.

Dans le train de retour, je lis le magnifique numéro des Cahiers du Cinéma sur l’été. Plus qu’un numéro de magazine, un exercice littéraire où chaque journaliste convoque des souvenirs cinématographiques et dessine une certaine conception, un certain fantasme de la saison. Il y a bien sûr les grands cinéastes, Bergman, Rozier et plus que tout Rohmer, qui mieux que quiconque, avec Le Signe du Lion, La Collectionneuse, Le Genou de Claire, Pauline à la plage, Conte d’été et le magnifique Rayon Vert, a saisi cette sensation de l’été, saison particulière où quelque chose change dans la manière dont la vie s’écoule, où l’on est tenu de se mettre entre parenthèse, de se rendre disponibles, aux sens, aux aventures, aux amours, à toutes ces choses dont les autres saisons nous distraient ou nous privent. Je me suis aussi rappelé quelques autres films moins connus, dont un, que j’avais vu enfant, Un été 42, très beau (sensation de beauté abstraite qui me provient d’un passé de plus en plus distant). La lecture de ce cahier de vacances m’a énormément réconforté car autour de nous, le monde sombre dans une troisième guerre mondiale (à l’heure où j’écris, depuis les petits événements familiaux que je dépeins, il y a eu des attaques terroristes à Nice (84 morts) et Munich) et une récession structurelle appelée à durer (« low growth environment » : la thématique à la mode dans la monde de l’économie en 2016).

De retour à Paris, je découvre mon quartier quadrillé pour la finale de l’Euro mais suis moins sur les nerfs que d’habitude, c’est la fin, j’en conçois un véritable plaisir. Pour les quelques rares nuits où j’étais à Paris, j’ai réussi à chaque fois à m’enfuir, à me réfugier dans des cinémas à l’écart de la foule. Je rentrais à pied après le match et découvrais la débandade des fans. Pour la demi-finale France-Allemagne, je me suis réfugié dans une salle de cinéma à Montparnasse pour voir Julieta d’Almodovar – une daube auréolée de critiques dithyrambiques – mais j’ai suivi le match sur Whatsup, en prétendant y assister et claironnant des « Allons enfants… ».  Ce soir-là, pour une fois, il y avait une belle ambiance dans les rues de Paris, un sentiment qui s’apparentait à de la joie collective.

La finale fut infiniment triste. J’avais convié des amis chez moi, mis le son à fond et la France a perdu. En rentrant chez lui, l’un d’eux a assisté à des scènes de guérilla urbaine, policiers contre casseurs, bombes fumigènes contre cocktails Molotov aux abords du pont de l’Alma. L’avenue Marceau était sillonnée de voitures hurlantes. Portugais et Algériens fêtaient la victoire dans une France qui, la veille « enfin réconciliée », se retrouvait divisée à nouveau – putain  à quoi ça tient… Tout cela n’était pas très exaltant.

Je suis invité à un dîner rituel d’avant les vacances chez des amis du quartier. Chaque commensal fait ses prédictions pour l’année à venir, à vérifier en juillet 2017 : Trump/Clinton ? Marine Le Pen présidente ? Sinon qui ? La guerre en mer de Chine ? Impact du Brexit ? Nous convergeons sur deux prédictions certaines : petit un, on n’en sait rien ; petit deux, ça va encore être une année de merde… Ragots : tout Paris (sauf moi) sait que Macron est gay… Mes « Ah bon ?? » me font passer pour un provincial, « voyons, tout le monde en parle… », « avec le directeur de Radio France, voyons ! », le « directeur de Radio France, cette sorte d’Alain Delon époque Visconti ? », « bah, oui… ». Tout cela semble très naturel. Je me promets de travailler mon parisianisme.

Malgré tout, ce sont les vacances. Alors chaque commensal doit recommander un livre qui lui a changé la vie et qu’il vend aux autres : Les champs de braise de Hélie de Saint Marc (pour apprendre le courage et peut-être – débat…– devenir courageux soi-même) ; Diplomatie et On China de Kissinger (pour comprendre le monde et pourquoi la Guerre de Trente Ans a assuré des décennies de paix) ; Silk roads de Peter Frankopan (pour apprendre l’histoire du point de vue de l’autre) ; L’univers de la possibilité de Benjamin Zander (pour s’accorder la note A et vivre mieux) ; Thinking slow and fast de Daniel Kahneman, (pour apprendre à réfléchir, c’est moi qui recommande cela, j’hésite mais finalement n’ose pas Vernon Subutex qui même sous prétexte de « radiographie implacable de la société française » ne passerait vraiment pas auprès d’une audience trop cultivée pour un roman de gare rock/facho/bobo/porno/etc., je veux dire après Les Champs de braise¸ résistance, Buchenwald, Indochine, guerre d’Algérie, prison, tu peux pas mettre sur la table le destin d’une galerie de connards narcissiques et cyniques qui s’apitoient sur leur sort de merde en citant des noms de chanson rock) ; L’étonnement philosophique de Jeanne Hersch (pour réussir l’épreuve de philo, encore moi, le livre est génial) ; Sapiens de Yuval Harari ; Harry Potter (pour comprendre tous les êtres humains de moins de trente balais qui nous entourent car Harry Potter, c’est leur vie).

Enfin, celui qui intervient en dernier, hésitant : Lettres à un jeune poète de Rilke.

Silence gêné.

« Bien entendu », ajoute-t-il.

On le toise genre : « Euh ? ».

Réactions : « C’est un truc d’ado, non ? », « j’ai dû aimer à une époque mais si je relis ça aujourd’hui… »

Définition du temps qui passe : on a dû lire Rilke et puis un jour on passe à Kissinger.

The Neon Demon

J’ai pris une vraie claque à sa vision… d’une intensité que je n’avais pas connue depuis, quoi, Cemetry and the splendour

Je ne suis pas fan de Nicolas Winding Refn (NWR) a priori. Drive ne m’avait pas emballé. Je suis allergique au bellâtre – comme dirait Xavier Dolan – qui jouait dedans, et a contrario très ému par la figure d’Elle Fanning, ceci pouvant expliquer cela. A part l’épilogue et le générique de fin que je trouve trop explicitement kitsch, j’ai été cette fois esthétiquement abasourdi, bouche bée pendant les deux heures de la projection.

Evacuons les références, comme ça c’est fait, cette hybridation virtuose entre Kubrick, pour ce qui est des espaces et de la pureté du récit, David Lynch, pour ce qui est de l’atmosphère flippante et de l’effacement des frontières entre réalité et rêve, et Cronenberg, pour ce qui est de la décomposition des corps et du retournement de la chair purulente.

Evacuons aussi, n’étant pas un journaliste de modèle courant, les thématiques, mythologies, métaphores et autres réflexions philosophiques à deux balles sur la beauté, la marchandisation des corps et les perversités narcissiques des égos compulsifs.

Et concentrons-nous sur l’essentiel : la beauté formelle sidérante, le surgissement continu de plans sublimes interrompant la langueur des travellings avant et arrière rythmés par la musique lancinante. Je parlais d’espaces et invoquais trois cinéastes majeurs, ce que NWR explore comme eux, c’est un espace mental. Comment s’introduire dans celui d’une gamine de 16 ans, comment transformer les influx nerveux, sensations, émotions, fantasmes, en images. Comment représenter, littéralement, l’imagination (le processus par lequel les émotions et les fantasmes se projettent en images mentales). Comment atteindre l’essence du mental en excluant du film les contingences sociales, technologiques, ethnologiques. Contrairement aux lieux communs du post-modernisme de gare, absence totale ici d’outils digitaux, de media sociaux, pas un portable, pas un Mac. Absence des addictions associées à ce « milieu » dans l’imaginaire populaire : pas de drogue, pas d’alcool, pas de sexe. Les personnages sont alertes, complètement sobres, fanatiquement chastes. La réalité ainsi purifiée est en elle-même à tel point immatérielle, planante en soi, qu’on ne songe pas à lui superposer une dématérialisation supplémentaire des rapports humains ou à l’artificialiser à l’aide de substances. Nous ne sommes plus chez Bret Easton Ellis, c’est désormais bien plus froidement effroyable, les personnages sont en maîtrise totale, intrinsèquement stonés.

La scène du défilé est le climax de cette représentation mentale. Jamais rien vu de tel. A côté, celle de Bonello dans Saint Laurent fait pâle figure. La force de NWR est de complètement s’abstraire de l’environnement, de le réduire à de lointains signaux, comme reçus d’une autre planète, ou d’au-delà le rêve : pas de plans sur le public et les Catherines Deneuves de service du front row ; les photographes se réduisent à d’elliptiques flashs qui constellent au ralenti l’écran et rythment la bande sonore de leurs battements sourds ; pas d’inserts sur l’effervescence backstage ; pas d’effervescence du tout du reste ; un état de flottement, de sidération, une succession d’images planant hors de toute réalité, hors de toute temporalité ; des fulgurations mentales géométriques et diffractées ; des symétries visuelles psychédéliques et triangulaires ; une transcendance mélancolique éclairée au néon mauve.

Après, je  peux essayer de théoriser l’admiration formelle que j’éprouve. Prétendre que tout ça n’est que rêves d’une fille provinciale sur le sexe, la peur du sexe, sur soi, la peur de soi, sur son pouvoir d’attraction, la peur de son pouvoir d’attraction. Ou processus initiatique de corruption de la beauté naturelle par l’artificialité souveraine qui couronne le film, par la laideur de la beauté fantasmée par l’imaginaire eugénique des foules d’égos. Ou véritable passion, dans le sens christique du terme, d’une vierge des temps post-modernes. Ou Théorème sur l’irruption létale d’un corps étranger, à la beauté mystique, dans la vulgarité de ces mêmes temps. Ou fantasme cinématographique avec figures archétypales nimbées d’une lumière irréelle : le motel, la piscine, les plateaux de shooting, les diner, les Camaros avec un aigle aux ailes d’un feu rougeoyant sur le capot galbé, les mecs louches, les photographes voraces, et, échappés du Coppola des Outsiders, les démons angéliques de l’adolescence errant sur les hauteurs de LA pour capter les messages qu’une constellation luminescente de rêves leur envoie. Ou un narcissisme des images elles-mêmes, en train de se mirer, siglées avec les initiales d’un type amoureux de lui-même.

Fan Zone (suite) – Chronique d’un mois de fête

Le premier jour a été compliqué. Je rentre chez moi vers 20 heures et à mesure que je m’approche de la fatidique avenue de la Bourdonnais un sentiment de chaos m’envahit. L’avenue est colonisée par des bandes dispersées de péquenauds braillards et débraillés qui viennent assister au concert de David Guetta. J’exhibe fièrement ma carte d’identité au checkpoint de la rue de Belgrade, le policier me dit désolé, la rue est bloquée, elle a été transformée en « sas de sécurité ». Je fais comment alors ? Il faut aller rue Marinoni et suivre le parcours d’un fan, comme si je me rendais au concert. Rue Marinoni, le policier m’ordonne d’un geste du menton de faire la queue. Je retourne voir le premier policier : son collègue me demande de faire la queue avec les péquenauds pour rentrer chez moi, c’est inacceptable, c’est un droit fondamental que de pouvoir rentrer chez soi, et patati et patata. Il reste inflexible. Il dit après vous êtes pas contents, après vous nous dites « y a des attaques terroristes, y a des attaques terroristes », alors vous voulez pas de terrorisme, vous faites la queue. Je m’embarque dans des raisonnements inutiles sur l’inutilité de la Fan Zone comme si c’était lui l’organisateur en chef. Saisi d’un sentiment d’étouffement, bousculé par les fans suants dans le cagnard qui s’agitent dans des mouvements browniens, je croise un voisin et ami, lui aussi en costume cravate, il remarque que notre tenue n’est pas adaptée, autour de nous celui qui a choisi de mettre un pantacourt avec un marcel peut être considéré comme hyper bien sapé ce soir, surtout s’il transpire à grosses gouttes. Il m’invite chez lui si je finis à la rue. C’est complètement disproportionné et en un sens proustien, je me rappelle mon enfance et cette situation traumatique dont j’ai été si souvent témoin, celle où mes parents négociaient avec les miliciens pour franchir des checkpoints à grand renfort d’arguments sentimentaux. Je vais voir l’autre policier, dans un état de fébrilité qui rétrospectivement frise le ridicule – ça va, je sais que je vais pouvoir rentrer, pas la peine d’en faire des tonnes. Excédé, il me laisse passer en me faisant signe de fendre la foule. Une fois chez moi, je me rends compte que ce n’est pas un concert de David Guetta, car c’est Louane qui chante Maman, maman, etc. en faisant vibrer les vitres. Je suis sur le point de me tailler les veines quand heureusement Kenji prend le relais et c’est comme ça pendant deux heures.

Malgré ce début catastrophique, la suite de l’Euro se passe bien mieux que prévu. Déjà, ils arrêtent tout vers 23h30 et les derniers gueulards les plus déterminés s’évanouissent dans le silence quelques minutes plus tard. Ensuite, on dort profondément car plus aucune voiture ne passe, le réveil est bienfaisant sur l’avenue déserte. Parfois, on entend les oiseaux. Jamais je n’ai vu l’avenue aussi propre, un convoi exceptionnel de camions poubelles dernier cri nettoyant toutes les heures les trottoirs dans un beau ballet mécanique et aquatique.

Autre bonne surprise, comme nous l’a dit un policier avec lequel nous avons sympathisé, « c’est bon enfant ». En réalité, le fan est un organisme assez simple et assez univoque, une sorte de circuit fermé dédié exclusivement à l’ingurgitation de bière et à la l’urine. Dans le quartier, très vite, on leur a donné un nom, les « arroseurs », pour cette longue tradition qui est la leur de pisser partout. Un fan chez lui n’a pas de toilettes par exemple. Quand l’envie lui prend de pisser au milieu d’une action décisive, il le fait sur sa table basse, arrose sa femme ou ses enfants, c’est très informel. Pareil dans la rue.

Nous n’avons pas tout de suite réalisé ce que c’était. Ils sont apparus le troisième ou quatrième jour. Avec ma fille que j’accompagnais à l’école, nous avons tourné autour, intrigués, jusqu’à ce qu’un type vienne, sort sa quéquette et pisse dedans. Nous avons alors compris que ces grands bac gris un peu partout dans la rue étaient d’ingénieux urinoirs et des instruments de conditionnement du fan qui, quand l’envie lui prend de pisser, risque de tomber sur un urinoir et, à force, de s’y habituer.

A part boire des bières et pisser, un fan émet aussi des sons désarticulés. Souvent des sons monolithiques prolongés sans harmoniques, comme des « ouuuuuuuuahhhhhhhhhhhhh », des beuglements, à peu près comme ça, « baaaaaghhhhhhhbeuuuuuuheuuuu », des cris de victoire, « héééééééééééééééoooooooooooooooouaaaaaaaaaaaaaaa », à des volumes élevés. Le fan le plus sophistiqué assortit ces sons d’une mélodie très répétitive. Globalement, cela crée une ambiance sonore agréable, pas exactement élégiaque, mais non sans charme. Au début, on croyait – les policiers aussi, découvrant comme nous leurs mœurs – que les fans célèbrent par définition des victoires. Or pas du tout. Ils célèbrent tout, victoires, défaites, matchs nuls. En rentrant le soir, on demandait au policier de service, alors on célèbre quoi ce soir ? Une défaite cuisante ? La disqualification de l’équipe ? On en riait de bon cœur.

J’ai choisi les premières semaines riches en matchs passionnants pour entreprendre des voyages extrêmement lointains. Je suis allé une semaine en Chine, j’y ai assisté à des conférences, j’ai vu le monde en action, en train de se faire, et j’ai découvert la formation d’un axe USA-Chine qui, au dire d’officiels des deux bords, a décidé de régir le troisième millénaire. Je me suis demandé quelle serait la place de l’Europe dans tout cela et lorsque je fus accueilli à mon retour par un concert synchronisé de « bâââââahhhhhhAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA », une crainte confuse s’est emparée de moi.

Nous sommes allés dîner chez des amis qui ont une terrasse dans la même avenue avec vue sur les snipers et le grand écran. Le parc était étonnamment vert. Le surplomber ainsi était magnifique. Cela m’a inspiré une métaphore sur la politique : l’homme politique voit les choses ainsi, de haut, il est essentiel pour lui de prendre les décisions dans le monde rose et vert de l’abstraction, en évitant tout contact avec la réalité d’en bas.

J’ai programmé un autre voyage pour le concert de Muse. C’est ma femme qui m’en a parlé à mon retour. Je suis nul en musique mais autant Guetta, c’est pour les péquenauds, autant Muse paraît-il c’est pour les intellos. Il se dit que ce sont les nouveaux Pink Floyd. Je ne sais pas si je suis influencé par cette segmentation ethnomusicologique, mais j’ai cru comprendre que la file d’attente était civilisée. Personne ne pissait, ne hurlait, on pouvait même rencontrer des gens normaux. Elle était très longue, bloquant notre entrée et s’étendant à l’infini.

Un soir que nous devions fuir le quartier à cause d’un match, nous avons pris un taxi. J’étais passablement énervé, ma femme me demandait où j’allais chercher toute cette énergie d’énervement, je me préparais non sans impatience à une séance de défoulement avec le taxi. Dans mes fréquents trajets Roissy-Paris, je fais toujours en sorte de garder le silence, me faisant parfois passer pour un sourd-muet, parce que je sais qu’il suffit d’un rien (« ah regardez ce cycliste… ») pour déclencher d’interminables dissertations sur l’état de décomposition sociétale de « ce pays », du Michel Onfray à la puissance 10. Imaginez : passer une heure dans l’espace confiné d’une classe E avec Michel Onfray. Pourtant, ce soir, j’avais décidé de déclencher la machine dissertative. Mais il faut croire que je n’ai pas de cul. Je décide de tomber sur une sorte de sage au volant d’une Jaguar, un grand black genre Forest Whitaker au QI surdimensionné. Je lance (il a eu du mal à pénétrer dans le carré de sécurité qu’est devenu notre quartier) : « Monsieur, nous souffrons de la Fan Zone… ». Lui : « Monsieur (virgule), si tous les désagréments étaient de cet ordre, notre société se porterait bien mieux. Que font-ils de mal ? Ils regardent un match, boivent un coup, ils sont contents, c’est bon enfant ». Ma femme me lance un regard genre : tu vois ? Je marmonne : « Font chier avec leur bon enfant ». Bien que dépité, je n’abandonne pas. J’aborde le sujet de chauffeur de taxi par excellence, celui qui garantit une bonne demi-heure de fiel discursif mâtiné de lepéno-zemourisme : François Hollande (son incompétence, le complot planétaire Uber-Macron comme quoi Macron est un actionnaire de l’ombre de Uber parce qu’en fait il était banquier, etc.). Moi : Hollande, quand même, il nous porte la poisse, regardez ce temps pourri, en plein mois de juin… Lui : « Monsieur (virgule), à sa façon, je dis bien à sa façon, Monsieur Hollande aura contribué à redresser le pays. Il a fait ce qu’il fallait faire. Il est courageux. Et puis, pour la première fois dans l’Histoire de France, il y aura un monarque/président sans casseroles : pas de diamants de Bokassa, pas de fille cachée, pas de cancer en phase terminale avec bilans santé truqués, pas de passé vichyste, pas de valises de cash et d’affaires d’HLM, pas de Bettencourt, pas d’affaire(s) Tapie, pas de Bygmalion… Pensez-y… » Mouais… Ma femme me fait signe genre il t’a bien eu. Je tente alors le tout pour le tout : le football. Je prends des risques en m’avançant sur un terrain de complète ignorance. Moi : l’équipe de France a quand même de la chance, se retrouver avec l’Islande… Je tente l’humour : Ils ne sont même pas 11 dans leur pays les Islandais, je ne sais pas si l’équipe sera au complet, haha. Lui : « Monsieur (virgule), le Royaume-Uni aurait été plus facile parce que le Royaume-Uni allait construire le jeu alors que là, ils vont être 11 en défense et il suffira d’une contre-attaque pour nous prendre en défaut. » Bon fait chier, il me fatigue.

La Fan Zone, ce sont aussi des moments accidentels de pure poésie. Comme ce jour où, dans la foulée du Brexit qui a ébranlé notre continent en mobilisant dans la presse tout un vocabulaire géologique (séisme, tremblement de terre, choc sidéral,…), le Royaume-Uni a perdu face à l’Islande. Je rentrais du travail et j’ai croisé deux jeunes Britanniques, un couple. Ils se tenaient par la main, elle avait posé sa tête sur son épaule et les larmes coulaient sur sa joue, diluant l’Union Jack. Dans un mouvement improvisé de solidarité, des fans de tous les pays européens, une union européenne à échelle réduite en quelque sorte, les ont entourés pour entamer une très belle chorégraphie spontanée comme dans un film de Jacques Demy, tandis que l’un d’eux jouait du saxophone – un pro, c’était évident. C’était simple, émouvant, les rayons du soleil faisaient des jeux de lumière naturelle et dorée derrière eux. Je me suis immobilisé un instant, pour contempler le spectacle, j’avais la chair de poule.

Non je déconne. Quand les Anglais ont perdu, les fans sont sorti en criant : AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA (mais un A guttural, pas net, à la limite de la rupture des cordes vocales) et il faisait un temps de merde d’un gris cendreux.

Grâce à la Fan Zone, j’ai renoué avec le plaisir simple de l’évasion. Vendredi soir, je vais directement du bureau à la Gare Saint Lazare ; j’achète le Paris Match au Relay (songe un instant au plaisir de le lire sur un transat) ; travaille, bouquine, écris ceci dans le train ; malgré le temps pourri (le pire été depuis mille huit cent quelque chose) il y a un air de vacances en ce début juillet ; arrive vers 21 heures 30 à Deauville juste à temps pour contempler un coucher de soleil grandiose ; pénètre dans la maison, prépare un plateau télé et me vautre dans le canapé Caravane moelleux comme tout pour voir un film avec ma fille en bectant des popcorn.

C’était en semaine, j’étais vanné, je me suis couché tôt, bercé par la clameur de la foule. C’est peut-être pour cela que j’ai fait un horrible cauchemar. Je me réveillais le matin comme changé, ne me reconnaissant pas. Je me levais machinalement et urinait sur la porte de la chambre. Ma femme me demandait pourquoi je faisais ça, c’est dégueu, et je n’arrivais pas à former des mots, pris d’une profonde angoisse : je voulais m’exprimer, lui dire « ben je fais quoi, je pisse sur une porte, comme tout le monde », j’avais l’impression que les mots étaient sur le point de se constituer en syllabes intelligibles, mais les seuls sons que je pouvais émettre était des geignements rauques. C’était effroyable. En ouvrant mon armoire, je ne retrouvais aucune de mes chemises, mes costumes avaient disparu. Il n’y avait plus que des pantacourts, des T-shirts sans manches et une collection de drapeaux européens en forme de cape. Je m’habillais ainsi pour aller travailler avec, en guise de cartable, un pack de 6 de Kronenbourg. Je me métamorphosais en fan ! Je déboulais au bureau en hurlant pour célébrer un match nul. Je me suis réveillé en sursaut, il n’était que minuit et des vrais gens hurlaient dehors, tout cela devenait confus. J’ai respiré profondément, je me suis saisi d’un livre soporifique et intelligent pour m’endormir dans de bonnes conditions (Introduction à Nietzsche de Karl Jaspers). L’intelligence commença à se répandre en moi, comme une sorte de potion purgative et bienfaitrice. J’ai alors rêvé que j’étais à Zurich, dans le Dolder Grand, que je me réveillais le matin pour aller courir dans la forêt humide et y rencontrais une biche.   

Un des soirs, au restaurant, j’attendais 23 heures 30 pour rentrer chez moi. Le restaurant s’était vidé, les serveurs et les cuisiniers étaient fatigués et me regardaient avec un air de supplication. J’ai décidé de marcher pour perdre du temps ; pour une fois la soirée était douce, c’était agréable. Pour une fois aussi, j’ai apprécié le silence fantomatique des rues tristes et laides du quinzième arrondissement. De loin en loin, des gens regardaient le match dans les cafés. Il y avait des prolongations, je suivais ainsi en direct la progression d’un match qui pour moi revêtait une importance capitale (Pologne-Portugal), que j’attendais avec impatience depuis des mois. Pour les tirs au but ou plutôt juste le dernier, je me suis arrêté devant un café, d’autres passants m’imitèrent, et finalement le Portugal a gagné. Ce petit happening communautaire m’a plu. Avenue de Suffren, j’ai soudain été happé par une foule immense qui émergeait de tous les coins d’immeubles comme une eau qui cherche toutes les fentes dans la roche pour s’en extraire : des fans. Ils avaient l’air de zombies dans un Romero des années 1970, ils entretenaient un dialogue cryptique à base d’éructations insondables en chancelant un peu sur eux-mêmes, comme sonnés. Ils étaient surveillés par des CRS sur les dents, toujours très élégants, observant un peu sceptiques les corps chancelants drapés de drapeaux. Un fan criait « beuuuuuuuhhhhhh », l’autre lui répondait du tac-o-tac « éééhhhgggghhhhhhhhhhh » alors qu’un troisième à plusieurs centaines de mètres leur envoyait les échos lointains de braiements épais et sinistres (il devait être polonais, je ne décelai aucune joie victorieuse dans ses huées).

J’étais assez désespéré moi-même quand devant chez moi j’ai finalement rencontré une personne normale, ce qui m’a fait un bien fou, parce qu’à part être normale, elle a prononcé une phrase, une putain de vraie phrase, la phrase la plus belle, la plus intelligente et la mieux tournée sur cette Fan Zone (elle engueulait son copain dépité comme un petit gamin) :

« It was the biggest piece of crap I’ve ever experienced in my life! »

PS:

Un grand merci aux policiers et gendarmes, des héros ! C’était a huge terrorist magnet, juste sous nous, et zéro incident !

Je ne l’envie pas, c’est moi qui écris

yvetot

J’ai acheté Mémoire de fille, le dernier livre d’Annie Ernaux, dans un Relay à Roissy. Le prétexte ? Documentaire. Etant père de deux filles, je voulais explorer leur psychologie par procuration, en 200 pages, le temps d’un vol Paris-Istanbul.

Dès les premières lignes, j’ai été submergé par une étrange émotion. Quand Annie Ernaux décrit les immenses et vastes étés de l’enfance et de l’adolescence, ces étés qu’on ne retrouvera jamais plus tard, j’ai pensé à ceux de mes enfants, et combien ils sont éphémères.

Tout est banal chez Ernaux, colonies de vacances, écoles, choix d’un métier, séjour à Londres : une vie sans intérêt. Tout pourtant est d’une grande gravité. Chacun de ces événements insignifiants revêt un caractère déterminant dans une trajectoire initiatique. C’est étonnant, me dis-je, notre vie se décide largement à une époque où nous sommes naïfs, ignorants, souvent seuls, souvent incompris, souvent même stupides. Une époque de ruptures, avec les parents, les professeurs, les amis, les premiers amants, tous ces êtres capitaux qui s’introduisent dans nos vies, en disparaissent aussitôt, en ne laissant derrière eux qu’une tristesse enfouie.

Si j’ai aimé ce livre, ce n’est pas tant pour l’histoire un peu cucul de dépucelage ou de non dépucelage, ce n’est pas tant pour les faits qu’il relate, c’est, en creux, pour l’exégèse, a postériori, en 2014, à partir de bribes et d’images isolées et floues, de la naissance d’une vocation. La vocation d’écrire. Non seulement d’écrire, mais de transformer la réalité en fiction. De vivre pour écrire. De voir en toute chose et en toute expérience de la matière première littéraire. La vie comme flux continu d’écrits. La vie laissant des pages noircies comme autant de traces archéologiques pour mieux comprendre un jour le présent à l’aune de l’avenir dont il sera le passé.

Annie Ernaux n’est pas dans la nostalgie. De toute façon les souvenirs sont sinistres, aucune joie, aucun humour, aucune fierté ne les illuminent. La lecture de leurs livres respectifs m’inspire un rapprochement, ou devrais-je dire un éloignement inattendu : D’Ormesson et Ernaux, aux deux extrêmes du spectre ontologique. Un homme, une femme ; lui perpétuellement content de vivre, elle torturée ; lui parisien, elle provinciale ; lui parents diplomates et aristos, elle petits épiciers ; lui Normale Sup Ulm, elle école normale des instituteurs ; lui name dropping classe (Borges, Caillois, Lévi-Strauss, Valéry, etc.), elle initiales de moniteurs de colo, d’amies d’enfance anonymes du village ; lui dans le 7ème, elle à Yvetot qui se résume pour moi à un panneau « Sortie 25 » en rentrant de Deauville ; lui ouvrant la fenêtre sur la côte amalfitaine avec en arrière-plan un corps de femme alanguie, elle implorant en vain que le moniteur en chef qu’elle a sucé la veille lui donne signe de vie ; lui les amours insouciantes, elle les amours tristes et honteuses. Qu’un D’Ormesson existe, c’est banal. Son existence est prévue, institutionnalisée, sa place l’attend dans des écoles, des comités de lecture, des académies, des galas, des pléiades. Qu’une Ernaux existe, ça, c’est extraordinaire. Un accident. Un raté dans la prévisibilité des destins. Dans l’inéluctabilité des héritages programmés. Dans le déterminisme. La force de la littérature, c’est précisément cela. C’est dépasser les déterminismes. Quand D’Ormesson raconte qu’il quitte les locaux de Gallimard le vendredi soir pour aller en voiture à Rome et y déjeuner Piazza del Popolo, cela fait rêver en soi. Ote la pression sur la manière dont il faut le raconter. Transcender le trou de cul du monde au bout de la sortie 25 de l’A13 que doit être « Yvetot », avec pour simple arsenal des mots, pas d’histoires, pas de wow effect, pas d’épate, juste des mots, démunis, nus, alignés, flottant dans la vacuité parfaite de leur beauté intrinsèque, c’est de l’art.

Ernaux crée ou recrée la vie de cette autre qui était elle soixante ans plus tôt. L’altérité de soi. Le fait que l’on est quelqu’un d’autre à chaque instant de notre vie. Le fait que devant des photos du passé, on ne se reconnaît pas, on se sent étranger à la personne photographiée dont pourtant tous les indices concordent à penser que c’est nous. C’est grâce à l’analyse de tous ces autres, ce cortège d’inconnus qui habitent notre passé, ont pris des décisions à nos dépens, à l’insu de qui nous sommes aujourd’hui et qui découle pourtant d’eux, que nous pouvons saisir une certaine essence de soi. Donner naissance à du sens à partir des inintelligibles présents passés que nous avons vécus, en les inscrivant dans la durée longue d’une évolution que chaque présent pris isolément ne permet pas de concevoir. Comme un promeneur errant au hasard qui doit faire des choix à chaque croisement et découvre en arrivant à une destination que sa trajectoire répondait à une logique sous-jacente, que ses choix étaient moins arbitraires qu’au moins en partie dictés par cette logique qui se révèle alors, entière. Dans le cas d’Ernaux, cette essence, cette logique, c’est l’écriture. Elle se définit par l’écriture et c’est à la source de l’écriture qu’elle remonte, à la genèse en elle de la volonté d’écrire, qu’elle retrouve, à l’état embryonnaire dans la fille gauche de dix-huit ans sur laquelle elle enquête, dans ses poèmes maladroits, dans les pages narcissiques de son journal scrupuleux.

Son enquête est moins sèche, mois factuelle, que celle d’un Modiano. Elle est à la fois plus émotive et plus analytique. L’enquêteur qu’elle est s’observe en train d’enquêter, reconstitue non seulement les événements mais les émotions qui les ont accompagnés, et revit ces émotions déformées par la distance, l’altérité de soi, la brume de la mémoire.

Je me suis promis de passer le livre à ma fille, je ne sais pas, à ses quatorze ans. A l’ajouter à la liste des recommandations futures. Parce qu’il peut changer sa vie. Elle comprendra peut-être que c’est à quatorze ans qu’on est le plus heureux. Elle vivra ses quatorze ans en connaissance de cause de ce bonheur. Elle comprendra l’importance de bien choisir son métier. Elle comprendra la fierté que certains métiers procurent et, sans doute la fierté la plus grande, celle d’être écrivain. Annie Ernaux respecte les personnages de son passé, elle ne les dénigre pas, même quand elle leur voue une vague haine (le mot est peut-être fort), mais elle ne peut s’empêcher de s’enorgueillir.

Car c’est elle qui les fait exister.

Car c’est elle qui écrit.

 

Walk and Talk

2016-06-04 15.40.01-1

J’appréhendais le voyage. On n’est pas préparé à ce genre de missions, cela ne relève pas du logiciel standard des relations humaines.

La journée s’est bien passée. Elle fut même agréable. Mon ami habite à Highgate, c’est à quelques stations de Saint Pancras, mais déjà à la campagne. Une immersion inattendue dans un paysage vert, luisant de pluies récentes. Un paysage de paix. Il habite une belle maison, de ces maisons dont on dit qu’elles ont une âme, comme un prolongement des personnes qui les habitent.

Avec les amis que l’on connaît depuis longtemps, il n’y a pas de formalisme, pas de protocole. Je discute avec sa fille pendant qu’il lit son courrier ; je bois un thé ; joue à cache-cache et visite la maison ; découvre les chambres que je ne connaissais pas ; la terrasse avec vue sur la forêt, un observatoire, le centre-ville de Londres au loin dans la brume. Je ressens sa présence bien qu’elle soit imperceptible. Deux chats sculpturaux me surprennent dans mon exploration de l’absence, comme d’énigmatiques réincarnations.

Il me dit qu’on va aller faire des photocopies à Crouch End, une petite ville à côté. Ce sera le premier de nos walk and talk de la journée. Les photocopies, c’est un prétexte, un objectif ténu de promenade sans lequel celle-ci n’aurait pas de finalité, serait comme vaine.

Bien que sillonnées de voitures, les rues sont paisibles. L’architecture est moins pesante qu’ailleurs à Londres. D’une rue à l’autre, le thème d’ensemble varie. Construites au début du siècle dernier, aux premiers temps du tube, les maisons ont chacune leur personnalité, des détails leur conférant une unicité. Il nous arrive de croiser des riverains ; des familles « normales » se préparent à prendre la route mais sans la panique caractéristique des départs, avec un flegme britannique dont tous leurs mouvements semblent empreints. Nous buvons un café à Crouch End. Discussions à bâtons rompus. Réflexions décousues à voix haute.

De retour à la maison, je fais du coloriage avec sa fille qui parle un français parfait. Elle me dit que sa mère parle français, c’est pour ça. Un français parfait et sophistiqué.

Les heures passent dans une série de bâillements de moins en moins espacés.

Nous sortons déjeuner. Dans la direction inverse de ce matin. Comme si nous nous étions fixés comme objectif implicite d’explorer les environs. Nous marchons et parlons. La discussion devient de plus en plus structurée, les bribes de ce matin semblent s’organiser. Nous évoquons le Brexit ; la situation en France ; les vacances d’été qu’ils vont passer aux Pouilles dans une ferme dont il me montre des photos ;  un projet d’achat d’une maison à Grasse qui a toujours appartenu à la famille de sa femme ; il faut absolument qu’elle y reste. Il ne connaît pas très bien Paris ; on se promet d’y marcher comme ici pour découvrir les beaux endroits ; il trouve qu’il y a trop de voitures, trop de pollution, peu d’espaces verts ; la discussion est à un niveau conceptuel d’organisation urbaine, de développement durable, de la manière pour une ville de se réinventer. J’écris ces lignes dans le taxi sur l’A1, immobilisé dans un bouchon monstre.

Il y a des sujets que nous n’abordons pas. Avant, quand je les voyais, nous passions des heures à discuter cinéma, à se rappeler des scènes préférées de films, à en décrire la lumière, à en répéter le dialogue. Le cœur n’y est plus. Le cinéma, c’est le passé. Leur passé.

Nous rentrons à pied. Il me parle du changement d’école des enfants. Après une longue masturbation intellectuelle, il a opté pour une école francophone onéreuse et loin de chez lui – au lieu de l’école publique gratuite où les enfants auraient pu aller à pied. Il faut préserver l’héritage francophone, c’est essentiel.

Il y a un jardin en contrebas de la maison, un lieu dont le bruit des voitures a du mal à troubler la paix. Mon ami pourrait y rester des heures, à lire, à méditer. Il ne l’a jamais fait. Un voisin nous salue avec une courtoisie dont les accents de sincérité retiennent mon attention, habitué que je suis à l’agressivité d’« Italiens de mauvaise humeur » des Parisiens. Mais cette courtoisie manque de chaleur. Ce sont nos voisins et ils n’étaient jamais là, même aux pires moments. Je me note mentalement que moi non plus, je n’étais pas là. Certes, j’habite à Paris, mais je suis un ami.

Ça va. Il n’a plus en lui cette colère sourde quand il croise des familles normales dans la rue. La quantité de tâches administratives le distrait de sa douleur, bien qu’il ne cherche pas à en être distrait, bien qu’il préfère sans doute vivre avec sa douleur, comme une sorte de compagne. Il a rejoint un groupe de personnes comme lui. Ils se retrouvent deux fois par semaine. Relativiser le malheur, savoir qu’il existe ailleurs, à différents degrés, fait du bien. Il y a comme un sens d’appartenance à une communauté tragique.

Je me fais le constat que c’est cela l’amitié : converser sans arrière-pensée. C’est quelque chose de rare. Que l’on voit rarement décrit dans des films ou des livres. Dans l’Eurostar du retour, je continuerai de lire le livre de Karl Jaspers, L’introduction à la philosophie de Nietzsche. J’en suis au début, à la vie de Nietzsche et au chapitre sur les amitiés avec Erwin Rohde et Wagner. Le dialogue épistolaire, les ruptures, mais la persistance d’une relation qui traverse la vie.

Mon train est à 18h31. Je dois bientôt partir. Sa fille me demande de passer la nuit chez eux. Mais j’ai des enfants moi aussi, je dois les retrouver. Ils sont avec leur maman non ? Je ne sais pas quoi répondre, les enfants savent vous tendre des pièges.

En partant, elle me dit tu sais, maman est au ciel.

Dans les rues vertes de Highgate, en direction de la station de métro, je me rappelle le rêve. Quelques jours avant la mort de sa maman emportée par un cancer fulgurant, ma femme avait fait un rêve étrange. Elle nous parlait – face caméra – disant vouloir voir ses enfants grandir. J’avais envoyé un SMS. Il avait répondu dans la minute : « elle s’est envolée il y a quelques jours de ça ».

Elle

Si j’ai aimé le film pourtant inégal de Paul Verhoeven c’est que par moments, dans ce qu’il a de mieux, il ressuscite un cinéaste adoré, Buñuel. C’est sous cet angle particulier que je vais en parler et, en énumérant les analogies, me remémorer les films de Buñuel et Carrière avec un plaisir intact.

Le charme discret de la bourgeoisie. Ce que la bourgeoisie peut cacher de tordu. Ce n’est pas le tordu qui est intéressant, le tordu est banal (crime, adultère, viol, sadomaso, une collections de banalités que l’on voyait déjà défiler chez Madame Blanche dans Belle de Jour), c’est le contraste entre le tordu sous-jacent et les manières. C’est le fait que ces bourgeois sont délicieux, courtois, charmants. C’est la perversité de ce contraste personnifiée par Deneuve, épouse modèle de Belle de Jour, et qu’Isabelle Huppert perpétue à sa façon. De ce point de vue, le personnage le plus normal est celui de la belle-fille qui oppose à cette perversité courtoise la franchise de sa saloperie ordinaire.

Isabelle Huppert en Catherine Deneuve ou Bulle Ogier buñueliennes est impressionnante, sa performance physique incroyable. Sa courtoisie est plus subtile que celle du bourgeois de base, c’est une Séverine contaminée par la Tristana odieuse de la fin de film éponyme. L’excellent Laurent Lafitte incarne à merveille une sorte de Fernando Rey imberbe, doucereux au possible, d’une merveilleuse perversité. C’est le gendre le plus parfait qui soit, le plus malade qui soit.

Passage obligé du film de bourgeois français, de La Règle du jeu au Charme, en passant par Le Fantôme de la liberté ou On connaît la chanson, le dîner est un summum de drôlerie et d’incongruité et une leçon de mise en scène. Si le début est buñuelien, Verhoven verse dans la farce (plus Viridiana), les personnages se lancent rapidement des saloperies à la figure et l’un d’eux tombe raide mort.

Il y a enfin toute une série de clins d’œil explicites : Huppert avec des béquilles (Tristana), la superbe scène de la chaudière (Archibald de la Cruz), Huppert qui se touche en espionnant par la fenêtre Lafitte qui construit une crèche de Noël grandeur nature (La Voie lactée, Le Fantôme), le pape à Saint Jacques de Compostelle (La Voie lactée), les adultères entre couple d’amis (Le Charme).

La partie la moins réussie du film est celle qui se déroule dans la société d’Huppert. Elle cultive la fascination du bourgeois pour les jeux vidéo comme moyen d’expression post-moderne où on peut extérioriser des pulsions que la virtualité et le maniérisme désinhibent. L’intention est intéressante mais trop d’intrigues poussives s’y enchevêtrent.

Malgré une mise en scène éblouissante – les scènes répétées de viol, les confrontations entre Lafitte et Huppert, la scène de dispersion des cendres, le flashback sur les meurtres du père, le regard caméra de la fille psychopathe, la scène hitchcockienne magistrale d’orage et de fermeture des volets – le film pâtit de son matériau scénaristique composite, accumulatif à la fois d’archétypes (père assassin de masse, mère nymphomane entretenant un gigolo, fils débile, belle-fille salope, mari veule, amant ridicule, employés pervers, voisin SM) et de rebondissements pléthoriques (accidents, viols, enfant illégitime, mort, suicide, etc.). C’est trop, et ce trop est un peu facile et fait perdre en vraisemblance. Le film est adapté d’un mauvais roman (je ne l’ai pas lu mais cela se devine) ce qui en soi n’est pas un handicap (Belle de jour était aussi adapté d’un mauvais roman), mais là où le tandem Buñuel Carrière étaient maîtres dans l’équilibre entre vraisemblance et absurdité, les pires énormités étaient d’un naturel confondant, Verhoven et son scénariste sont à la peine.

Nous avons vu le film à deux et étions perturbés le lendemain. Je ne saurais trop dire par quoi. Peut-être par ce que la normalité la plus parfaite – deux voisins dans des maisons cossues de banlieue bourgeoise, genre Maisons Lafitte – peut cacher de profondément inquiétant, et de résolument impénétrable.

Fan Zone et mails à Anne Hidalgo

Voici l’histoire et le cheminement de mes deux mails à Madame Hidalgo au sujet de la Fan Zone.

Premier mail (jamais envoyé)

« Madame,

Il y a deux réalités : la réalité dans laquelle vous vivez, celle de la communication pure, et la réalité euclidienne dans laquelle nous autres Parisiens évoluons. Elles ne sont pas les mêmes.

Que vous privatisiez tout un espace public, le Champ de Mars, pour l’Euro 2016, occasionniez deux mois de galère, de nuisances sonores, de risques sécuritaires pour les riverains, sans demander leur avis, sans leur envoyer la moindre lettre, dans un pays en état de siège, passe encore. Mais que vous présentiez cela dans la plaquette en PJ comme une entreprise « de développement durable », avec des standards inégalés de propreté, c’est à se demander si c’est de la distorsion de la réalité, de l’ironie ou ce que l’on appelle familièrement du foutage de gueule.

Vous avez visité le chantier ? Quelques photos en PJ.

Le spectacle est impressionnant dans la thématique « comment délabrer un espace vert ». Le côté cauchemardesque a peut-être quelque chose d’esthétiquement intéressant, comme une installation d’artiste dépressif vouant une haine viscérale à l’élément végétal, mais ce n’est pas cela que vous mettez en exergue dans un parti-pris qui eût pu être post-moderne. La brochure montre au contraire un joli champ totalement fictif et tout verdoyant. La réalité ? La pelouse est brune, le parc est sillonné de rats, il y a partout des grillages, des containers, des rivières de gros câbles, et ce territoire en friche, à l’abandon, est distraitement surveillé par des vigiles fatigués.

Propreté ? En PJ les photos du Champ de Mars samedi dernier à 9 heures, un samedi ordinaire. Au lieu de claquer des millions d’argent public pour construire une prison grillagée à ciel ouvert où, après une séance de « palpation », vont se côtoyer fans potentiellement énervés, vigiles de sociétés privées et policiers – ce qu’on appelle « la fête » – à laquelle vous conviez même les enfants, vous devriez envisager d’en dépenser une fraction pour entretenir le parc tout au long de l’année.

La mairie du 7ème nous a dit que l’alcool était toujours « en cours de discussion ». En admettant que cela va être une « fête du sport », le sport c’est des hommes qui se dépensent physiquement, pas des types qui boivent des bières, avalent des Pringles et laissent derrière eux des amas de détritus et des effluves d’urine que d’autres  – les agents de propreté de la ville qui ne profiteront pas de la « fête », eux – devront nettoyer après leur départ, lequel se fera invariablement dans un concert de vociférations et de chants délicats. Alors pitié pas d’alcool. (En écrivant cela, je sais, il y AURA de l’alcool, car il n’y a PAS de pitié). 

Bien cordialement, etc. »

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Raisons (politiques) du non-envoi

Comme on peut le constater, la « Fan Zone » du Champ de Mars pour l’Euro 2016 m’agace assez profondément ; je l’avoue, en grande partie égoïstement (un mois de nuisances sonores et de promiscuité forcée avec des supporters de foot) ; mais aussi parce que cela m’insupporte philosophiquement que l’on saccage un espace vert dans une ville qui n’en compte pas tant que cela finalement. Mon mail n’aurait servi à rien, je le sais ; j’ai juste voulu me défouler. Au mieux – c’est déjà arrivé – le cabinet m’aurait répondu dans la langue de bois. J’avais envoyé par le passé deux mails à Madame Hidalgo. Ils étaient restés sans réponse jusqu’au moment où, dans un message lapidaire, j’avais menacé de poster sur Twitter je ne sais plus quelle réclamation. Comme beaucoup de politiques j’imagine, Anne Hidalgo n’agit qu’en fonction de la communication, le « cabinet » avait pris peur et répondu dans l’heure promettant que je ne sais plus quelle équipe allait prendre en charge ma demande, ce que naturellement ladite équipe n’a jamais fait, tablant, à juste titre, sur mon oubli. J’avais l’impression d’être Ben Stiller dans Greenberg qui envoie lettre sur lettre à des institutions mutiques et totalement abstraites (« Dear American Airlines », « Dear Sheraton », etc.).

J’ai donc peaufiné le mail sur la « Fan Zone », l’ai relu une ou deux fois, puis, au moment d’appuyer sur « Send », quelque chose d’étrange se produisit. J’ai eu comme une hésitation. Voire une crainte. Je me suis censuré.

Un mail qui ne sert à rien, et dont on ignore les conséquences. D’une manière ou d’une autre, la Mairie pourrait m’embêter. Elle a plus de pouvoir sur moi que j’en ai sur elle. Je ne sais pas moi, elle peut décider d’ouvrir une boutique de souvenirs hideux qui vend des écharpes de merde et des Tours Eiffel phosphorescentes dans mon immeuble, me poussant au suicide.

Je sais, c’eût été peu probable, mais une vague paranoïa m’a ainsi traversé l’esprit. J’ai pensé au livre de Kundera, La plaisanterie, où le héros, après la plaisanterie du titre, est pris dans un engrenage de tracas avec le régime communiste. Pour rien, sans enjeu, pour une foutue blague. C’est ce que connaîtra plus tard Tomas de L’insoutenable légèreté de l’être, pour avoir refusé de renier un article qu’il avait commis comparant le régime tchèque à Œdipe aveugle. Dans cet instant un peu vertigineux concomitant à mon « Send », je me suis demandé ce que veut dire « démocratie ».

Mon hésitation posait en premier lieu la question de la liberté d’expression. Mais cette hésitation est paranoïaque, j’en conviens. Le plus probable, c’est qu’Anne Hidalgo aurait pressé sur « Junk » sur son MacBook Pro. Un type du 7ème lui écrit, le 7ème ne votera jamais pour elle, on s’en fout, poubelle. En revanche, justement, c’est l’inutilité du mail et l’insignifiance de ce que je pense, en admettant qu’on me laisse le penser librement, qui en second lieu m’interpellent.

On peut dire peu importe ce que tu penses. Or pour avoir discuté avec de nombreuses personnes dans le quartier, mon agacement au sujet de cette « fan zone » est loin d’être un cas isolé ; je représente quelque chose, et pas forcément quelque chose de minoritaire, en tout cas localement. Personne ne nous a consultés, ne serait-ce que pour la forme, avant de construire la prison en plein air où seront parqués les supporters gueulards. La décision a été prise en conseil municipal, dans un total respect du processus démocratique. Mais c’était une non-décision, la maire ayant la majorité et pouvant en gros faire ce qu’elle veut.

Elle avait été la risée de tout le monde à l’époque, mais le concept de démocratie participative de Madame Royal avait quelque chose de puissant, au fond, au moins à l’échelle locale. La démocratie participative aurait comblé le fossé entre administrés et élus. Je vis à Paris, j’aime cette ville, et je n’ai aujourd’hui absolument aucune voix au chapitre. La Maire est élue par d’autres arrondissements, elle se fout du mien, même si paradoxalement j’ai pu voter pour elle. Etonnamment, la Mairie du 7ème n’a absolument aucun pouvoir. Je suis en gros pris en otage. Demain, si Madame Hidalgo décide de transformer le Champ de Mars en parking Vinci ou en déchetterie, ou en Décathlon, ou en Picard géant, je suis persuadé qu’elle en a les moyens « démocratiques », pour peu qu’elle présente cela comme un moyen de « faire la fête ».

J’aurais pu m’y réfugier tous les soirs pendant un mois, tout au long de l’Euro 2016. Mais pendant ce temps, dans l’indifférence générale, le dernier cinéma du 7ème, la mythique Pagode, a fermé ses portes. Il faut paraît-il claquer 26 millions d’euros pour sa rénovation. La ville ne veut pas le faire. On espère qu’un milliardaire achète le trophée, genre Arnault, Pinault ou Drahi. J’espère que l’un d’eux le fera. La longue file d’attente rue de Babylone et la discussion qui l’accompagne, comme dans un film de Woody Allen des années 1970, me manquent déjà. Pour m’en consoler, je n’ai que le concert de David Guetta, le 9 juin, sous chez moi.

Entre-temps…

« Alors pitié pas d’alcool. (En écrivant cela, je sais, il y AURA de l’alcool, car il n’y a PAS de pitié). »

Il y AURA beaucoup d’alcool les gars…

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Prise de conscience esthétique

Peu à peu, ma réflexion évolue. Plus j’y pense, plus je m’approprie la Fan Zone, plus je comprends l’intention et l’œuvre d’art. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est ma remarque censément ironique au sujet d’un artiste dépressif qui serait à l’origine de l’installation. En fait, je pense que c’est vraiment ça. En formalisant mon rapport esthétique à l’œuvre, j’en saisis la beauté.

Nous avions revu il y a un an ou deux Le Désert rouge d’Antonioni. Pour rappel, c’est un film très étrange, sorti de nulle part, d’une beauté sidérante, dans lequel une Monica Vitti princière, aussi paumée qu’angélique, arpente le décor d’une usine flambant neuve, des constructions sophistiquées transpercées de tuyaux, de cheminées, de machines fumantes au chromatisme sublime. Dans le bonus du DVD, Antonioni donnait une interview dans laquelle il comparait une pinède d’un paysage italien éternel à un horizon barré d’usines et de cheminées. Pour lui, disait-il, l’horizon d’usines est plus beau que la pinède éternelle, parce qu’elle est l’œuvre de l’homme.

Prenons un autre exemple. Cette photo à Zurich :

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La pelouse est parfaite, le ciel est parfait, les Alpes sont parfaites, pas un kleenex ne traîne au sol, rien : fucking boring. Ils ne sont même pas foutus de tapisser ce gazon de bouteilles en plastique ou de canettes de Coca. Pas foutus de cacher cette vue idyllique à l’aide de hideux grillages.

Maintenant prenons les photos du Champ de Mars, les corbeaux, la boue, les câbles, les conduits d’aération, les camions, l’idolâtrie des soi-disant « sous-cultures » (fans de foot, jeux vidéo, musique de merde) : l’œuvre de l’homme.

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C’est ce que j’éprouve soudain devant la Fan Zone. Je me réconcilie avec l’œuvre de l’homme. Cette photo, que l’on trouve sur un site officiel, accentue le côté surréaliste, particulièrement intéressant.

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Nous avons vu plus  haut la « réalité », mais les décisions des politiques ne se fondent pas sur la « réalité » mais sur son ersatz fictif, sur une sorte d’avatar. Dans cette photo, la Fan Zone est un espace de méditation, de repli sur soi. On y voit un Champ de Mars immaculé, des rangées de haies théoriques très hautes – elles n’existent pas –, et une foule contemplative, admirant un écran où rien ne se passe, comme dans une messe ou une longue minute de silence. Personne ne bouge, les postures sont graves et silencieuses.

Conquis par ces niveaux de lecture esthétiques, je réécris donc mon mail à Anne Hidalgo.

Deuxième mail à Anne Hidalgo

« Madame,

Partout dans le quartier, et en général dans l’Ouest parisien, chez les « bourges », vous avez des détracteurs. D’aucuns prétendent qu’avec les installations hideuses de la Fan Zone et, de manière générale, la transformation du Champ de Mars en dépotoir, vous mettez en danger un site classé au patrimoine mondial de l’Humanité. Ils trouvent cela affligeant. Je ne suis pas de ces détracteurs.

Après un moment d’hésitation, dans un éclair de lucidité, j’ai saisi votre intention esthétique. Les grillages, les vigiles d’Europe de l’Est, le plus grand écran du monde de 420m2, les containers posés au hasard sur la boue, surveillés par une congrégation de corbeaux qui se délectent des détritus de la nuit, sont d’une grande beauté, une beauté cauchemardesque certes, qui rappelle un camp de détention, une usine à l’abandon, un parc après l’apocalypse, mais d’une grande beauté.

Prenez par exemple cette photo, très belle, très symbolique : un parc d’enfants à l’abandon, souvenir d’un ancien monde révolu.

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Une remarque toutefois si je puis me permettre : il y a un coin de verdure que vous avez oublié de « saccager » (j’utilise ce mot dans le sens d’un processus artistique). Certes, l’artiste y a laissé non sans humour deux vêtements pourris de clochard, mais hormis ce détail, cela me paraît un peu trop vert et fait tache dans la tonalité d’ensemble. Nul camion, nul haut-parleur, pas la moindre construction en acier. Mais je suis mesquin, ce ne sont que quelques mètres carrés dans un territoire par ailleurs complètement saccagé.

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Mais là ne s’arrête pas votre projet. Il deviendra encore plus intéressant avec l’arrivée des fans, une humanité à l’état réduit idolâtre de types qui tapent dans un ballon sur un écran de 420m2. L’œuvre d’art va prendre vie ! Chaque Fan va laisser derrière lui du papier gras, une bouteille de Champagne Baron de Bellac arrosés de sa pisse, et va repartir en rotant, heureux de sa contribution à l’œuvre.

Des esprits chagrins, des bourgeois rabougris osent souligner que cette entreprise ne serait pas écologique. FAUX !

La preuve, cette photo, il n’est pas écologique peut-être ce panneau ?

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Autre preuve, cette file de camions diesel dont un œil aiguisé comme le mien reconnaît tout de suite qu’ils sont électriques, c’est une évidence.

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Si je vous écris aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour exprimer mon admiration, c’est pour faire une suggestion, vous sachant à l’écoute attentive des Parisiens : je pense que la Fan Zone devrait être une installation permanente.

 Après tout, au moment de son installation, la Tour Eiffel était temporaire. Or il y a tellement d’expériences que l’on pourrait mener dans la Fan Zone, le transformer – tout est prêt pour ce faire – en camp de détention, en Fan Zone d’autres sports, en lieu de concerts carcéraux, etc. etc. Les possibilités sont tout simplement illimitées.

Votre dévoué. Etc. »

Pour le coup, sans aucune hésitation, j’ai appuyé sur « Send ».

De la vulgarité en art

Je rentre d’un week-end à Zurich. Beau pays. Propre, cher, peuplé de vieux au volant de voitures de luxe. On peut y apprécier le silence. La nature y est d’une beauté spectaculaire : les Alpes, le lac de Zurich, les forêts. Je peux très bien imaginer à deux heures de là Nietzsche dans son chalet ou la communauté paresseuse de la Montage magique à Davos.

C’est en me rendant au travail à pied, à mon retour lundi à Paris, que je suis saisi, voire choqué, par le contraste. Après quatre jours de propreté, toute cette saleté à laquelle je ne faisais pas attention m’agresse. Le chaos – là-bas tout était fluide, prévisible, réglé ou immobile – me paraît vain. Le Champ de Mars est toujours le dépotoir en plein air de la Mairie de Paris que les vaillants éboueurs n’ont pas eu le temps de nettoyer ; sur le pont d’Iéna, une congrégation de corbeaux agressifs encerclent un gros rat pris de panique à la perspective de son déchiquètement imminent ; les traces serpentines d’urine et les crottes généreuses et luisantes agrémentent les trottoirs ; les murs sont noirs ; les voitures essaient à tout prix d’écraser les piétons en klaxonnant comme des tarés et saturant l’air de particules fines ; tout cela me paraissait bien normal avant mon voyage à Zurich, tout cela avait même un certain charme champêtre en comparaison à New York ou au Caire, mais ce matin j’y décèle je ne sais quoi d’infernal, une impression de ville à l’abandon. Une hypothèse que j’avance : peut-être Paris voit-il dans la saleté, un certain degré de saleté, une nécessité.

J’ouvre une parenthèse à ce sujet. Je suis récemment allé à une assemblée générale de copropriétaires. C’est un collège qui nous apprend énormément sur la nature humaine. Durant deux heures, toute civilité est mise en suspens et des personnes tout à fait bien, qui restent courtoises, choisissant leurs mots avec soin, s’armant de rhétorique et de dialectique, s’écharpent avec une méchanceté crasse sur des sujets aussi insignifiants que la rampe d’escalier ou la couleur de la boîte à lettres (taupe ? ou gris souris ?). On attend ce rendez-vous annuel pour extérioriser toute la haine refoulée, non sans jouissance. Des clans se forment, certains sont ouvertement attaqués et harcelés, d’autres se lancent dans des plaidoyers (préparés à l’avance ? c’est vachement bien structuré) qui n’ont de fin qu’eux-mêmes. Il y a autant de passion sinon plus dans cette loge de gardienne délabrée où il faut décider du changement de tableau électrique de la cave qu’à l’assemblée générale de l’ONU quand on délibère de l’avenir de la planète. Dans ce contexte donc, l’un des copropriétaires a expressément demandé de mettre à l’ordre du jour un « sujet grave » : la salubrité ou plutôt l’in – un temps – salubrité du local poubelles. N’habitant pas l’immeuble, je n’étais pas au fait de l’équilibre des forces en présence, mais ce monsieur me semblait haï de tous. Il était nouveau dans l’immeuble, encore nourri de rêves et d’illusions. On l’écoutait donc d’un air vaguement dédaigneux, sans prêter attention à ce qu’il racontait, comme s’il n’existait pas. Il s’était lancé dans un exposé de niveau international, distribuant tout un ensemble de pièces : extraits du règlement de copropriété de 1947, lois municipales, jurisprudences (je n’exagère pas) et, temps fort de son exposé : des photos dudit local. C’est vraiment dégueulasse, les poubelles sont jetées par terre, à côté et non dans le bac. Malgré l’emphase ridicule de son plaidoyer, je me dis qu’il avait raison, que tout le monde allait se mettre d’accord, qu’une décision historique allait pouvoir être consignée dans le compte-rendu de l’AG. A ma surprise, les autres copropriétaires étaient révoltés. Non par les accusations implicites de saleté, mais par le fait que le « nouveau » tentât je cite « de rendre cet immeuble plus propre que propre, à tout prix » et que « c’est aussi ridicule qu’injustifié ». Nécessité de la saleté comme hygiène de vie.

Revenons à Zurich.

J’ai séjourné dans un hôtel luxueux, le Dolder Grand, du nom d’une colline qui surplombe la ville et offre des vues imprenables du lac, des Alpes, des golfs, des clochers d’église. On aurait dit des écrans de télé en mode « pause ». Le soir, à la terrasse du Sorell, un autre hôtel non loin de là, moins clinquant, les Alpes virent doucement au rose, un rose pâle et éphémère qui s’estompe ensuite dans un bleu glacial. Paysages métaphysiques. On n’éprouve pas un simple sentiment de beau, il y a plus que cela, « par-delà l’homme et le temps ». Je repense à Nietzsche : « Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Sylvaplana ; près d’un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C’est là que cette idée m’est venue. » L’idée en question, c’est l’éternel retour.

Le Dolder Grand, propriété d’un milliardaire véreux poursuivi par la justice, est collé à une forêt vallonnée où j’ai pu courir. Hélas, un couloir aérien m’a rappelé par intermittence l’existence du genre humain. Le spa de 4000 m2 propose tous types de saunas, douches, piscines, et de choses comme ça. Après le jogging dans les bois immaculés – concept assez étonnant mais qui existe, comme si les bois s’auto-entretenaient – je me suis abandonné à un cérémonial qui devint immuable : piscine, jacuzzi en plein air avec vue sur le lac et un village en contre-bas, sauna, douche glacée, thé chaud et bain de soleil. De temps en temps un vague septuagénaire venait patauger avec moi mais à part cela personne n’osait perturber mon rituel ou empiéter sur mon territoire.

Néanmoins, tout cela est matériel, et rien de tel pour transcender la matérialité que l’art. L’hôtel expose des œuvres d’art moderne dans le l’aile historique et le nouveau bâtiment, conçu par Sir Norman Foster. Ce sont des œuvres d’art de riche. On en a pour son argent. Des sculptures, quelques immenses tableaux, ou collages drolatiques (comme un carton de clochard encadré « 1 € pour manger s’il vous plaît », ou un clochard en bronze grandeur nature affalé derrière la réception). Tout l’imaginaire de l’art de riche est là : du Fernand Léger, du Niki de Saint-Phalle avec des sculptures obèses et bariolées, du Joan Miro grossier, du Botero, beaucoup de Botero, des sculptures en métal rouillé. C’est d’une grande laideur. D’une grande vulgarité.

Mais ça a de la gueule. Nous avons ensuite visité le Kunsthaus, musée d’art moderne collé au musée d’art classique exposant, lui, des tableaux champêtres représentant sous-bois et bœufs (au point de faire regretter l’absence de la moindre guerre dans l’histoire de ce pays). En comparaison aux sculptures obèses et clinquantes de l’hôtel, les Picasso et autres Paul Klee du Kunsthaus font pâle figure. Une armée de Giacometti malingres tentent de nous impressionner, mais putain ils sont anorexiques. Et puis un Picasso ici ou là, ça n’a pas grand intérêt ; coupés de leurs séries, de l’évolution artistique du peintre, ils sont orphelins. Les sculptures sont terriblement vieux jeu, y compris la construction en spirale avec des dés à jouer, star du musée. En somme, l’art vulgaire de riche jouit d’une plus grande présence. Comme celle, dans le parking de l’hôtel, derrière une rangée de Porsche, de Bentley, d’Aston Martin et ma Skoda Yeti de chez Europcar, d’une gigantesque femme boursoufflée, botérienne, en marbre rouge. Elle m’agresse certes, mais ce faisant affirme son existence. Elle me parle. Elle me dit que tout ça, toute cette propreté, tout cet argent, ces milliers de mètres carrés de parkings et de spa, ce n’est pas normal, ça a quelque chose de paisiblement monstrueux.

Beautés tristes

The Assassin de Hou Hsiao-Hsien

Je n’ai pas été à proprement parlé subjugué, comme il était programmé que je le sois, par The Assassin. J’ai trouvé sa beauté attendue, travaillée jusqu’au moindre rai de lumière, dans des compositions absolument réglées, puisant dans un répertoire classique du beau : paysages grandioses, brumes, clairs-obscurs… L’artificialité des couleurs, très Technicolor, ajoutait à cette impression générale. Je suis plus sensible à la beauté inattendue mais néanmoins construite de Cemetry of Splendor. Cela dit… Cela dit, l’imbitabilité de l’histoire m’a envoûté. La facture se prêtait à un mélodrame ample, une vaste fresque académique, non ces lambeaux égarés de fiction qui s’éparpillent comme la brume en laissant derrière eux un sentiment d’impénétrabilité. Dans un ensemble esthétiquement convenu, et je suis conscient de la sévérité de cet adjectif mais suis incapable d’en trouver de meilleur, certains plans et scènes m’ont ébloui, pris de court, coupé le souffle. Les scènes de combat, de véritables chefs-d’œuvre de chorégraphie elliptique, d’une concision soyeuse, viennent fendre le poème élégiaque et y infliger des blessures mortelles, avec une gracieuse et sidérante vélocité. Ces scènes succèdent à des plans de paysages immobiles. La difficulté de comprendre qui est qui, de se situer dans une quelconque géographie, de saisir la raison des fulgurances empêchent toute émotion nommable de naître, même pas celle de l’étonnement esthétique. Mais avec le recul, c’est peut-être de tristesse qu’il s’agit : tristesse errante d’un assassin éploré dont le corps altier, la beauté aristocratique parcourent les étendues de solitude.

Carol de Todd Haynes

Autre film, autres temps, même errance. Même solitude. Celui d’un couple de femmes homosexuelles qui fuient les conventions de l’Amérique puritaine des années cinquante, de sa société morbide, pour « aller vers l’Ouest ». Sans but, à la conquête d’espaces indéfinis, dans le gris délavé d’un hiver pâle. Le film nous instille un sentiment de froideur, celle des paysages, des intérieurs, des chambres d’hôtel anonymes, des routes sillonnées de voitures paresseuses. Même la passion intense a quelque chose de compassé, prisonnière des conventions qui, en creux, par contradiction, nous font apprécier la liberté de notre temps. Si Todd Haynes réussit une chose, c’est le portrait d’un visage, celui de Thérèse (Rooney Mara), dans son infinie déclinaison de stases rêveuses, d’étonnements ronds, de troubles sensuels, et d’extases, contemplés à travers le filtre d’une photographie vaporeuse, faite de la même matière que les souvenirs. Ce visage d’une beauté renversante, mutique, impénétrable, est cependant déterminé, presque têtu, dans une quête de l’amour absolu. Thérèse n’est pas une midinette amoureuse et plaintive, aux mains d’une femme manipulatrice ; elle est une combattante, qu’aucun doute ne traverse, qui vit pleinement sa passion.

Trois souvenirs de ma jeunesse

J’ai un rapport étrange avec Desplechin. Je n’ai jamais éprouvé envers lui le sentiment d’inconditionnalité que j’ai pu avoir à l’égard de Resnais, Rohmer ou Rivette, quel que soit mon amour ou désamour de tel ou tel film, pour citer d’autres cinéastes très français, dans la lignée desquels j’ai tendance à le placer. Cette étrangeté provient peut-être de l’insaisissabilité voire, malgré le projet autobiographique sous-jacent, l’impersonnalité de l’univers de Desplechin, l’intellectualité livresque, souvent référentielle, de ses films qui me font l’impression de manquer d’âme, de sincérité, de tripes, trop occupés à se regarder exister en rapport à quelque chose d’autre. Ou alors, je ne saisis pas très bien la nature des sentiments décrits, je m’en sens exclus, j’hésite quand il s’agit de les interpréter, sont-ils réels ou ironiques ; je ne connais pas des gens comme ça dans la vie ; je ne m’identifie pas ; je ne les trouve ni sympathiques ni détestables, juste bizarres. Comme le père, soi-disant effondré par la mort de sa femme, mais qui instaure une telle distance entre lui et cet effondrement, une telle emphase de la douleur, comme dans un mélodrame égyptien revu par Becket, qu’on ne sait pas ce qu’il faut en penser, s’il faut le détester, le plaindre, ou lui foutre deux claques. Truffaut qui semble être la source d’inspiration de cet opus, à en juger des clins d’œil appuyés, savait avec La Femme d’à côté susciter l’émotion. Il avait envers ses personnages de l’empathie, oui, c’est sans doute cela qui manque ici, l’empathie, le regard est toujours vaguement ironique, distant, ambigu en tout cas, jamais le sentiment n’est assumé dans ce qu’il a de littéral, l’effet de style doit le transcender. Donc j’ai assez détesté la première demi-heure du film avec l’argument rothien du double, ersatz d’Opération Shylock. J’ai aussi trouvé l’épilogue très faux. Mais étonnamment, entre les deux, quelque chose s’est passé. L’histoire d’amour de Paul Dédalus et le portrait d’Esther, j’ai trouvé ça vachement beau. Les dialogues ont gagné en poésie, et cet amour haché, épistolaire – les lettres lues face caméra sont superbement écrites –, dans un Roubaix aux paysages de banlieue soviétique, dans des fêtes sinistres, un Paris rêvé par un provincial, m’a bouleversé, renvoyant à une adolescence obscure, empreinte de la tristesse des amours perdues, des soirs de pluie dans une ville à peine ébauchée, peuplée de solitudes.