Textures et finitions, Toy Story 2 et Jeff Koons

Mon fils regarde Toy Story 2 tous les matins. J’ai dû le voir et le revoir par fragments, surtout la deuxième moitié qui coïncide avec mon réveil et que je connais désormais par cœur. J’avais adoré le 3, à la fois pour la qualité de ses personnages – un méchant d’anthologie, onctueux ours en peluche rose tout droit sorti de chez Scorsese – et sa trame scénaristique. Le 2 m’attirait moins mais sa vision intensive m’a fait découvrir une radicalité à laquelle je n’avais pas été sensible et dont l’exposition Jeff Koons à Beaubourg m’a fait prendre conscience.

Après l’étonnement de voir un artiste comme Koons exposé de son vivant à Beaubourg, on saisit la démarche marketing, l’accessibilité de l’œuvre pour le collectionneur milliardaire de modèle courant, l’angle productiviste, les tableaux hideux ayant soi-disant nécessité dix ans de travail, les ballons mobilisé des dizaines de personnes. Il y a là un côté artiste de commande de la renaissance, les princes italiens ayant été remplacés par ceux du Golfe et les Pinault de ce monde, tous ceux qui par l’art, depuis des siècles, cherchent à s’élever au-dessus de la basse matérialité de leur condition de commerçants. Pour  ma part, la chose qui m’a le plus intéressé, c’est le nœud.

Il s’agit d’un lapin gonflable en bronze, avec un petit détail imprévu, le nœud. Détail insignifiant, caché, mais qui donne à l’œuvre toute sa force. Celle de la finition. Car il s’agit d’un vrai nœud, maladroitement fait, par une main d’enfant, reproduit à l’identique. C’est alors que l’on note le réalisme dans la reproduction des plis du latex sur-gonflé. C’est d’autant plus réaliste que c’est faux. On admire moins le résultat, l’œuvre, que l’exploit de l’imitation de la texture.

Toy Story 2 est un film de textures, plus génial que Koons de ce point de vue. Si les créateurs du film dessinent les décors de manière assez approximative et minimaliste (gratte-ciel, automobiles, etc.), ils montent un souci de perfection dans la reproduction des matières, comme le carton, le plastique, la mousse protectrice, les petits bouts de fer plastifié qui servent à accrocher les jouets au carton, mais aussi les chips, la moquette ou cet étrange métal anodisé des tableaux de bord kitsch des automobiles américaines. Tout ce qui est à hauteur de jouet est magnifié, cependant que le reste, le cadre environnant, est rendu abstrait, comme par un effet de myopie. Certaines matières sont d’autant plus attirantes qu’elles sont insolites, comme celle dont est fait le cheval de Woody, cette sorte de tissu tressé, ou celle en laine rousse des cheveux de Jessy. Il se crée un saisissant effet d’abyme, car l’animation digitale imite des jouets qui sont eux-mêmes censés imiter la réalité morphologique. On est devant l’imitation d’une imitation avec, au passage, deux transsubstantiations, de la peau humaine au plastique, du plastique aux pixels numériques. On retrouve le même souci de détail que chez Koons, la moindre des granularités est reproduite, par exemple les dentelures du trou dans la boîte en carton dans lequel Jessy observe la voiture de sa propriétaire s’éloigner après l’avoir abandonnée devant un camion de déménageurs. Mais contrairement à Koons, les textures et les finitions dans Toy Story  sont vivantes, soumises à l’usure, non muséifiées : le carton est rayé, sur les tapis roulant de l’aéroport il y a des traces noires de gomme… Si Koons véhicule des messages sociaux convenus sur la société de consommation, la marchandisation du sexe, le libéralisme, les idolâtries protéiformes, tout un logiciel rabâché depuis le pop art jusqu’à Houellebecq, Toy Story opère sur un registre proustien.

A hauteur de jouet, c’est aussi à hauteur d’enfant. Toutes ces matières, ces textures, ces finitions peuplent notre imaginaire, nous qui avons passé les premières années de notre vie le nez dedans. Le film en distille la nostalgie diffuse, avec les plaisirs mêlés de la mélancolie, de la découverte – comme celle d’un cahier dont on avait oublié l’existence, témoin pourtant de qui on était, jour après jour, à une époque donnée – et de la régression.

Interstellar, de Christopher Nolan

Une semaine après l’avoir vu, j’éprouve un sentiment ambivalent envers le film. Il m’a profondément marqué par certains aspects, déçu par d’autres.

Je suis fasciné par la théorie de la relativité, par l’élasticité du temps. Dans la plus belle scène du film, Nolan condense le passage du temps dans quelques minutes. Il nous donne à imaginer la longueur de l’écoulement des années dans le référentiel terrestre, précisément en insistant sur l’instantanéité de leur passage dans une galaxie où une heure correspond à sept ans. Cette distorsion des durées relatives n’est pas due à un artifice romanesque (les « trois ans passèrent » de Stendhal dans la Chartreuse de Parme) mais aux strictes lois de la physique quantique. A mesure que le héros du film s’aventure dans les franges de notre système solaire, qu’il explore des constellations nouvelles à la recherche d’une meilleure vie, il s’éloigne de sa fille qu’il a quittée adolescente. Ce ne sont pas les distances qui les séparent mais la divergence de leurs lignes temporelles respectives, chacun étant emporté dans la sienne, la fille à une vitesse plus grande. La séparation devient de plus en plus inéluctable, le retour de plus en plus impossible, car il ne suffit plus de juste rentrer, le monde qu’on a quitté a été projeté dans le futur, dans un point inaccessible de l’espace-temps. Leurs temporalités se croisent à l’âge de trente-cinq ans, puis elle continue de vieillir cependant qu’il reste éternellement jeune. Pour elle, sur terre, il est mort. Elle ne garde de lui que l’image inaltérable du jour de la séparation, celle que nous-mêmes spectateurs auront devant les yeux tout au long du film. D’un point de vue proustien, c’est comme si un des participants à la fête du Temps retrouvé demeurait résolument jeune. Tel un fantôme soustrait au temps. Nolan transforme même le temps en une matière organique, pondérale, dotée de gravité, que l’on peut manipuler.

Le futur terrestre d’Interstellar est un monde recouvert de poussière, où il ne pleut plus, où des tempêtes de sable viennent balayer les terres arides dont une humanité agricole, aux poumons détruits, exploite la production promise au feu. Sa vision est extrêmement réaliste, correspondant à un passé cauchemardesque qui est le futur vers lequel on peut imaginer que la pollution nous conduit. Contrairement au préambule de Solaris – j’y reviendrai – la terre n’est pas belle, l’homme n’y a plus ses racines, elle exhibe sa structure sous-jacente dénudée.

Autre force du film, sa capacité, très américaine, de raconter une histoire de famille intimiste en l’inscrivant dans le gigantisme de l’univers. Comme dans le très beau – et plus épuré – Gravity, Interstellar est avant tout l’histoire de la relation entre un père et sa fille.

Malheureusement, Nolan atténue la force de son propos – un père et sa fille, la perdition de la terre et l’ouverture à l’immensité métaphysique de l’univers, dans une vague migratoire désespérée – par une profusion de figures narratives éculées de l’entertainment hollywoodien. Il abuse notamment de la figure « course contre la montre » : course poursuite avec un drone, retour vers la station spatiale pour échapper à une vague monstrueuse sur une des planètes visitées, sauvetage en dernière minute du héros harcelé par le personnage très tarkovskien de l’excellent Matt Damon, recherche de la clé de l’énigme dans la chambre de l’enfance cependant que la menace du frère approche, etc. A cet égard, Gravity réussissait lui à rester fidèle à sa structure narrative pure : unité de temps, de lieu et personnage solitaire confronté à l’immensité cosmique d’une souffrance de mère. Mais Interstellar se veut épique dans la lignée des deux grands films de l’histoire de la science-fiction, 2001, odyssée de l’espace et Solaris – j’exclus Stalker, la zone du film est mentale, non repérable dans la cartographie de l’univers.

2001 est un film étrange sur lequel le temps n’a pas eu prise. Etrange par sa sérénité, sa douceur, sa froideur presque. Nous sommes très loin de l’univers de Nolan avec sa surabondance d’effets, sa bande-son omniprésente, sa profusion d’histoires, de suspenses, son obésité fictionnelle. 2001 est structuré lui en quatre parties distinctes, narrativement très simples, entre lesquelles circule l’intelligence extra-terrestre incarnée par la figure fascinante du monolithe noir : l’aube de l’humanité, la découverte du monolithe sur la lune, le voyage vers Jupiter, et l’au-delà de l’infini. Il n’y a pas de héros, presque pas de personnages, ceux-ci n’ont pas d’histoire, pas de famille, pas d’attachement sur terre, pas de sentiments, ce sont des robots. Paradoxalement, le seul qui ait des sentiments, de peur, d’orgueil, de méchanceté est l’ordinateur central Hal. Mais l’homme, cet étrange homme placide, fait en sorte d’éradiquer ces sentiments en tuant Hal, dans une séquence d’anthologie, la plus belle du film, une des plus belles de l’histoire du cinéma, d’agonie informatique. C’est picturalement splendide. Dans le cœur de Hal, une sorte de bibliothèque luminescente et rougeoyante, le cosmonaute va débrancher une à une les cellules de la mémoire de l’ordinateur dont la voix va se déformer, devenir incompréhensible, avant de rendre son dernier soupir. La fin du film nous emporte vers de nouveaux territoires artistiques avec la longue et sidérante séquence psychédélique du périple dans le tunnel de lumière, l’arrivée dans un monde étrange et silencieux suivi du passage instantané, au gré d’un simple raccord, de la jeunesse à la vieillesse, puis de celle-ci à l’état de fœtus astral. Tout cela demeure abstrait, au sens d’art abstrait, et dénué d’émotion.

En 1972, Tarkovski répond à Kubrick avec Solaris. C’est de son propre aveu son film le moins réussi, celui aussi qui a le moins bien vieilli. Quatre ans après l’immense Andrei Roublev, nous sommes presque étonnés par son côté « navet des années 1970 ». La première partie est la plus belle, celle sur terre avec les magnifiques plans de jardin et d’herbes flottantes dans la datcha du père battue par la pluie nourricière. Dans cette ode panthéiste s’insèrent la visioconférence avec les scientifiques – séquence ratée, presque ridicule – et la longue séquence mythique et hermétique, d’autant plus belle qu’hermétique, de la circulation hypnotique des flux de voitures déshumanisées sur les autoroutes urbaines de Tokyo. Dans la station spatiale, les décors et costumes sont hideux, les acteurs antipathiques et hirsutes, à l’exception de la sensuelle Natalya Bondarchuk. Dans le rôle de Hairi, la femme défunte, elle ressuscite, ou plus précisément se matérialise sous l’effet de l’océan-cerveau qui recouvre la planète Solaris et produit hallucinations et délires. Au sein du fatras philosophique indigeste, quelques beaux moments, les flash-backs – encore une fois la terre – et les plans des Chasseurs dans la neige de Bruegel qui préfigurent Le miroir. Tarkovski essaie d’exprimer – et cela n’est qu’à moitié réussi – la nostalgie proustienne de la terre.

A cet égard, pour y revenir, Interstellar est plus proche de Solaris que de 2001. Cela va au-delà des citations explicites, comme celle de la planète recouverte d’un océan maléfique, de la première partie terrestre où le jardin vert et humide de Tarkovski s’est desséché, comme sous l’effet de la prolifération des flux de Tokyo que Solaris prophétisait, ou du bruissement de forêt dans les écouteurs de Matthew McConaughey qui rappelle la feuille de papier que Dr Gibarian mettait devant un ventilateur pour se rappeler le bruit du vent. Alors que Kubrick se tient à distance de ses personnages, qui sont des sortes de robots déshumanisés, Tarkovski et Nolan racontent des histoires de famille, de relations filiales et de couples. Dans les deux cas, les personnages éprouvent une nostalgie de la terre, bien qu’elle soit plus déchirante chez Nolan sous l’effet de la fuite inexorable du temps terrestre relativement à la fixité obtuse du temps spatial, et à la conscience de chaque instant de cette fuite. Il n’y a chez Kubrick aucune nostalgie. 2001 est une machine formelle, un trip mental, une œuvre d’art moderne déclinant des variations picturales autour du thème de l’espace. L’homme y est l’instrument inerte d’une intelligence extraterrestre supérieure, le monolithe qui le fait évoluer de l’état de primate à celui de créature interstellaire. Tarkovski et Nolan mettent l’homme au centre de l’univers, avec ses doutes, sa folie, sa conscience tortueuse. J’aime la partie avec Matt Damon que les explorateurs extraient d’un sommeil éternel. Sous sa normalité apparente de héros américain – excellent choix d’acteur – il y a cette folie retorse résultant de l’isolement, d’une mutation cérébrale qui rappelle celle du Dr Gibarian. C’est, dans un cas comme dans l’autre, de beaux portraits de désespoir.

Dimanche

Elle est esquissée dans la brume, forme menaçante qui s’approche de la ville, longiligne et inéluctable.

Avec le changement d’heure, les rues luisantes de rosée sont vides. De loin en loin, une voiture s’élance, et le bourdonnement de pavés s’évanouit dans les coulisses de l’aube.

Je n’ai jamais osé pénétrer dans la cité de Varenne. La voie appartient-elle à la topographie du terrain ? Ou bien à un cadastre spirituel ?

Telle une femme dont la beauté se révèle, entière, dans des circonstances particulières, à la faveur d’une lumière, d’une expression, d’une émotion singulières, c’est en automne que le jardin du Luxembourg atteint la culminance de sa beauté. Les carnations jaunes se reflètent dans l’eau imaginaire des sentiers ; comme libérées, les odeurs de feuilles liquéfiées, de terre moite, de sève végétale emplissent les poumons au rythme des profondes inspirations, des crissements de pierre sous les Nike ; des traces de brume se faufilent entre les promeneurs ou rampent au-dessus de l’herbe trempée ; une plaie béante de lumière s’ouvre dans la paix blanche du ciel.

Entre la rue du Bac et les Invalides, la rue de Grenelle est oubliée. Pas une voiture ne passe. Des silhouettes isolées emmitouflées dans le froid du matin sont crayonnées çà et là. La course du vélo emprunte la courbe de la rue cependant que défilent les bâtiments à la picturale hétérogénéité, aux lignes accidentées, que des portes-cochères révèlent, par inadvertance, des décors d’une splendeur toute républicaine, que Saint-Simon, Casimir Perrier et Martignac scandent l’avancée.

L’exposition est une progression vers un final retentissant, La mariée mise à nu par ses célibataires, même (Grand verre). « Chef-d’œuvre » abondamment commenté sur lequel Duchamp a travaillé dix ans mais œuvre étrangement mineure, formes ésotériques sur un verre transparent, la mariée est un nuage en haut, les célibataires des formes archétypales en bas. L’œuvre est intangible. Définitivement inachevée. Elle n’est qu’indices d’un projet abstrait qui est resté dans le domaine de l’intellect. Les Nu descendant un escalier s’enroulent en arabesques brunes, maquettes architecturales d’une tour contorsionnée. Comme ça, j’aurais dit que ce sont ceux-là, les chefs-d’œuvre de Marcel Duchamp, peintre.

Des maisons cubiques isolées dans des décors lunaires de Californie. L’exposition Frank Gehry commence sur un mode mineur qui ne présage pas le bouleversement subséquent. Du rigorisme viennois des débuts, aux « one room buildings », aux « one room buildings » superposés, imbriqués, aux constructions complexes d’églises ouvertes au ciel, accueillant la pluie de lumière, aux vagues et aux voiles. A partir de la quatrième ou cinquième salle de cette sublime, sublime exposition, les maquettes s’affolent, elles deviennent assemblages de complexités, juxtapositions cubistes de structures courbées, de tubulures et de cheminées, et de clochers, entre lesquelles se faufilent les ondulations, sur lesquelles se réfléchissent les lumières polychromes du jour, les striures des plans d’eau, les divagations de notre psyché. Bilbao et le Concert Hall Walt Disney vous arrachent des larmes tellement c’est beau, tellement le dialogue entre le dedans et le dehors est inopiné, tellement l’intériorité est en cambrures douces quand l’extériorité est en chevelures miroitantes. Gehry est peintre.

Il ne fait pas aussi beau sur Google Maps que dans la réalité. Quatorze minutes pour aller de Beaubourg au Musée Picasso via Rambuteau. Une file d’attente d’un kilomètre devant le musée, des êtres verticaux, compulsant studieusement des fascicules explicatifs du génie du maître avant de le vénérer gratuitement le jour de l’ouverture. La file est moins longue toutefois que celle pour le lancement de l’iPhone 6.

Un énorme cycliste obèse perché sur sa selle ; le BHV ; des vélos qui louvoient à en perdre haleine ; des piétons qui se jettent entre les voitures comme autant de suicidés ; des bus aux allures martiales partis à la conquête de la ville ; des échoppes de souvenirs qui éructent des chants de patriotes ; des riches qui émergent de limousines cernées de gens en livrée ; des nuées de pétasserie déterminée ; le Louvre ; des colonnes de voitures à l’assaut de leur cible dans une course effrénée ; qui dessinent des lignes effarées sur la toile immuable des Tuileries ; c’est cela, la rue de Rivoli.

L’obscurité rose dans la fenêtre. Des timidités cosmiques et éphémères. Spectrale au petit matin, la Tour Eiffel est ocre.

Puis très vite, le noir.

Tosca, de Puccini, à l’Opéra Bastille

Pierre Audi livre une mise en scène classique et élégante de l’opéra de Puccini. Resserré, dense, réduit à l’essentiel, Puccini a élagué la pièce très élaborée de Victorien Sardou dont le livret s’inspire. Trois actes, trois unités de lieu, trois inspirations cinématographiques.

Dans le premier, nous sommes dans la pénombre de l’église Sant’Andrea Della Valle. Une énorme croix est posée sur la scène, socle de marbre monumental et monolithique. Le peintre Mario travaille sur une œuvre néo-classique inspirée de William Bouguereau ; un ecclésiastique converse avec lui ; Angelotti, ancien consul échappé de sa prison, trouve refuge dans la chapelle. L’art, l’église, la politique. L’église fermée est ouverte aux turbulences de la vie romaine déchirée entre républicains bonapartistes, le royaume mafieux de Naples et l’impitoyable papauté. A la fin de l’acte, c’est l’arrivée du terrible Scarpia, dans un long manteau de cuir noir, cheveux luisants et plaqués, personnage diabolique de policier, de délinquant, appartenant à une mafia et des fascismes intemporels. Le Te Deum retentit dans l’admirable tableau fellinien d’un chœur chrétien. La coexistence de cette élévation religieuse et du « fascisme » de Scarpia, si l’on peut se permettre cet anachronisme, est saisissant. Le mal est comme magnifié par la splendeur liturgique.

Le deuxième acte se déroule dans le Palais Farnèse et les appartements de Scarpia attenants à une chambre de torture. Décor viscontien complexe. Avant son arrivée, la lointaine cantate de Tosca interfère avec les chants des sbires dans un dialogue polyphonique. Elle fait son entrée, tard dans la nuit. L’heure est grave. Sous le poids écrasant de la croix suspendue dans le vide, l’intrigue se noue et se dénoue ; les sbires gravitent autour d’elle et de Scarpia, se meuvent dans une chorégraphie sophistiquée, empruntant des couloirs, se croisant dans des ouvertures et fermetures de portes, selon des trajectoires précisément définies entre la chambre et la cellule de torture dont proviennent des hurlements ; la guerre psychologique s’intensifie, chacun manipule l’autre dans un jeu pervers. Tosca est dans la plénitude de sa force et de sa beauté. Objet de désir, elle allie la trivialité d’une fille des rues à une transcendance de diva. Elle se donne et se refuse, attaque et bat en retraite, tenant tête à une bande de malfrats effroyables, jusqu’à tuer leur chef, prête à tout pour l’être aimé.

L’opéra se termine sur la plate-forme du château Saint-Ange, dans une sorte de plaine périurbaine du Pasolini néoréaliste incendiée par l’aube boréale que la musique peint de ses couleurs impressionnistes. Tosca et Mario mourront. Anges déchus, trompés par le stratagème de Scarpia, aveuglés par leur amour, ils sont les victimes de la violence de l’Histoire. Un voile de soie noir tombe sur scène dans un froissement de déchirure, tel un corps suicidé, cependant que la silhouette de Tosca s’éloigne comme dans les deux précédents actes, vers l’aveuglante lumière céleste.

L’opéra de Puccini a quelque chose de quintessentiel. Scarpia est le mal absolu, Tosca l’amoureuse absolue.

White Bird, de Gregg Araki

Une adolescente rentre chez elle, en fin d’après-midi. La maison est plongée dans l’obscurité. Au salon, un corps massif est immobile, bien installé dans son fauteuil. « Ta mère a disparu », dit-il, sonné. 

La clé de l’énigme est dans cette scène. Elle prendra une ampleur inattendue lorsque l’on saura ce qui s’est passé au cours de cet après-midi californien.

Après Kaboom, Araki revient avec un nouveau film sur l’adolescence, moins psychédélique, plus mélancolique. Nous sommes à LA, dans une banlieue à la Lynch, mais apaisée, élégiaque, où l’étrange a perdu de son aura terrifiante, a désormais quelque chose de fantomatique.

Araki inverse les rapports générationnels, les adolescents sont normaux, leurs parents tarés. Kat, dix-sept ans, est une fille intelligente, bien dans sa peau, bien dans son corps, fière de ses seins qu’elle aime contempler dans la glace, les seins juste parfaits de Shailene Woodley sur lesquels, comme une main posée, tombe négligemment l’étoffe soyeuse de sa chevelure. Kat a un rapport décontracté au sexe ; le plaisir qu’elle a éprouvé une fois l’invite à la redécouverte avec une insistance brûlante ; elle séduit son voisin un peu débile, un flic de quarante ans qui n’est pas non plus une lumière – et cela ne verse jamais dans le sordide, cela ne lui fait jamais perdre sa belle innocence, son beau sourire. Elle incarne une sorte d’innocence sexuelle kundérienne. Ses deux amis, une black obèse et un gay caricatural, qui commentent en temps réel sa vie, sont eux aussi épanouis dans le trou perdu où pourtant ils étouffent mais auquel ils restent attachés comme à l’enfance. Autour de ces adolescents matures, les adultes sont désaxés. Des ombres. Les transfigurations pitoyables de rêves d’adolescent. Le père de Kat est une mauviette dans un corps baraqué de flic de série télé. Sa mère, une Bovary taraudée d’insatisfaction, se lamente sur une adolescence perdue, un âge d’or incarné par sa fille resplendissante qui lui renvoie l’image effroyable de flétrissure de sa propre beauté, de sa fanaison dans l’air fermé de la médiocrité. Son insatisfaction d’exister est telle qu’elle finit par se désagréger, se liquéfier en personnage de rêve qui hante le sommeil de sa fille et lui confie la résolution de l’énigme de sa propre disparition.

Tout cela baigne dans l’étrangeté, tout cela semble se produire dans un monde tangent au nôtre. L’action se déroule dans les années 1980 et l’absence d’iPhone, de connectivité, de réseaux sociaux fait planer une atmosphère dont on a peine à croire qu’elle a un jour existé. Les scènes sont filmées avec juste ce qu’il faut de décalage, dans des décors juste ce qu’il faut artificiels, pour rendre incertaine leur réalité. Sheryl Lee fait une apparition. Fantôme surgi d’un passé lointain, elle emprunte les traits d’une femme on ne peut plus normale jusqu’à ce que Kat découvre des boîtes de Prozac gravées à son nom.

Mais contrairement à Laura Palmer qui fut la victime expiatoire de la folie des adultes, Kat s’en sort. C’est une fille intelligente qui contrôle son destin, avance accompagnée par le triste fantôme d’une mère éthérée, cloîtrée dans les années cinquante, dans une condition féminine qui a fait souffrir tant d’héroïnes sirkiennes, mais dont elle sait, dans l’avion qui l’amène à Berkeley, qu’elle appartient à un temps révolu. Kat sait que l’avenir lui appartient, à elle.

Son père finit par se pendre, elle se retrouve seule, amputée de son enfance. Adulte.

Mommy, de Xavier Dolan

Concert d’éloges pour ce film. Les attentes sont donc élevées, partiellement déçues. Et puis ces décrets autocratiques et unanimistes autour d’un film me bloquent.

Reconnaissons-le : ce gamin a du talent ; sa fougue juvénile est étourdissante ; il sait créer des personnages de femmes brisées, d’une force fragile ; excelle dans l’esthétique kitsch, le filmage du laid, du criard, du sirupeux ; et il a un style, n’est pas dans le référentiel, il fait déjà du Dolan, et même si, comme il est normal, on peut déceler des influences, d’Almodovar, à Cassavetes, à Gus Van Sant, elles sont totalement appropriées et dissoutes dans son univers propre.

Mais soyons justes, son film est indigeste. Franchement. Déjà, l’intention. Je veux faire un film qui émeut. L’émotion est une incidence, une conséquence, de la beauté esthétique, de l’identification psychologique à des personnages, que sais-je, elle n’est pas une intention. On ne dit pas à un enfant : je vais te faire pleurer, mais : je vais te raconter une histoire. Ensuite le traitement. Peut-on être plus littéral ? Pour faire pleurer, je vais mettre en scène des personnages qui pleurent, une mère séparée de son fils hurlant devant un hôpital psychiatrique dans une scène caricaturale, je vais avoir recours aux ralentis, à des morceaux pop insupportables. C’est du pléonasme outrancier de mélodrame égyptien qui, dans  mon cas, tue l’émotion. Et puis ce garçon est amoureux fou de chacune de ses idées. Pour montrer le désarroi et la solitude de la mère, il a cette belle trouvaille du sac de provisions troué. Très bien. Mais nul besoin de faire durer le plan si longtemps, on a compris, il suffit de faire naître l’émotion, elle saura faire son travail en nous. Il suffit d’allumer la mèche et laisser l’étincelle courir. Ou la scène ridicule du karaoké, je ne crois pas une seconde à l’amour de ce garçon pour sa mère. L’émotion chez Dolan laisse un goût sucré de pâtisserie écœurante. Enfin, l’esthétique. Je peux concevoir que l’on ne veuille pas filmer des intérieurs moches mochement. Mais les contre-jours bibliques, la lumière ocre de publicité d’huile d’olive ne transcendent pas la laideur, ils l’accentuent à trop vouloir la styliser. La beauté du kitsch, la sublimation de Céline Dion et je ne sais plus quel autre morceau pop, il y parvient, et c’est risqué. A la limite, une bande-son sophistiquée comme celle de Saint Laurent est, en comparaison, une solution de facilité. Mais la frontière est ténue avec l’esthétique publicitaire dans la tradition eighties d’Alan Parker et Adrian Lyne. Le dernier fantasme de la mère est littéralement une publicité d’assurance ou de banque, vous savez ces films interchangeables où les enfants grandissent, ont des diplômes, se marient, ont eux-mêmes des enfants et crèvent, ces films publicitaires qui résument la vie en quatre-cinq étapes clés auxquels le produit assuranciel adéquat est à chaque fois associé.

Il y a quelques beaux plans, des portraits de femme dans le sens pictural du terme – auquel à mon sens le format 1×1 aurait pu se limiter. De belles lumières. Mais au lieu que ces instants brillent de l’éclat de leur rareté, ils sont noyés dans un trop-plein bourratif. Exemple. Anne Dorval, Die, la mère de l’enfant hyperactif, est dans sa buanderie, elle jette un regard au-dehors et aperçoit sa voisine, Suzanne Clément, la surprend dans ses expressions craintives de bête fragile et traquée. C’est très beau cela, ce voyeurisme où l’émotion parvient de loin, incertaine, atténuée, non surlignée, floue, muette. Suit un plan où on la voit elle, Die, de la rue, derrière la vitre embuée de la buanderie, à travers une sorte de filtre chromatique vert-de-gris. C’est visuellement beau, c’est accidentel, ce n’est pas un procédé de chef-op, en tout cas cela ne ressort pas comme tel. Le plan est un peu long, il eût fallu laisser notre imagination se l’approprier plus tôt, mais c’est bien. Je ne sais plus s’il y a de la musique. Pas de chanson en tout cas. Idéalement rien. Le problème c’est que ces moments sont rares dans le film. Un autre plan très beau (je procède par contre-exemple pour exprimer mon idée). C’est la scène Céline Dion. Le début, juste, de la scène. Ce plan furtif, presque volé, sur Suzanne Clément saisie de trouble, qui résiste à l’émotion qui va la submerger, un regard, presque rien, qui donne la chair de poule, avant le tsunami qui emporte tout dans sa lourdeur dévastatrice.

Dans le cinéma de l’hystérie, il y a Zulawski et Pialat. Dolan se situe plus du côté du premier, mais en nettement moins barge. Zulawski n’est pas forcément nul d’ailleurs, j’ai revu Possession que j’ai trouvé bien, très extrême, pas démodé. Mais il faut revoir A nos amours. Les thèmes sont les mêmes, les enfants qui partent, la mère hystérique, le père absent, la chronique d’une dislocation familiale, de l’effritement des liens filiaux, fraternels, amoureux, la tristesse de la banale transformation de l’amour en haine. Mais Pialat sonde la vérité des émotions sans se laisser submerger par les artifices. Son lyrisme est d’autant plus fort qu’il est fortuit, comme inconscient. Même quand il met du Purcell, et Dieu sait qu’il n’est pas dans le chic, le plan est fixe, sur un abribus, sous la pluie, il y a une retenue, une pudeur. C’est comme marquer une pause et laisser l’émotion agir en nous, comme elle agit en Suzanne. Je me rappelle la scène de séparation finale, elle est si belle, dans ce bus qui emmène la fille à Roissy, le dialogue à bâtons rompus, San Diego, les baleines, l’arrière-plan de ville qui tournoie dans les fenêtres, et la lumière de l’après-midi, la vraie lumière céleste d’un après-midi parisien qui dore évasivement les visages au gré des mouvements du car, du flux et reflux des sentiments. On peut émouvoir, bouleverser, avec rien. Beaucoup plus qu’avec trop.

P’tit Quinquin, de Bruno Dumont

Je ne suis pas fan de Bruno Dumont. L’explication est plus physiologique que cinématographique : je n’ai jamais réussi à dépasser le premier quart d’heure de ses films sans m’endormir. Sauf Flandres dont j’avais beaucoup aimé la partie irakienne – les scènes de guerre en tout cas, je ne sais plus s’il s’agissait d’Irak ou d’un conceptuel pays en guerre. Même si j’ai du mal avec ses personnages d’attardés qui sillonnent des paysages sublimes et baragouinent des trucs imbitables dans une langue mêlant la débilité et l’accent d’un nord de la France d’un sinistre inimaginable, je reconnais son sens du cadre, du filmage du corps humain.

Je n’irais pas jusqu’à m’emporter comme certains et qualifier cette série du plus grand chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma – ont-ils vu Twin Peaks ? – mais je reconnais un ne m’être pas endormi, deux avoir apprécié l’ensemble et trois, surtout, avoir admiré certaines séquences très réussies.

Le film est moins hilarant qu’on ne le dit, on rit de bon cœur ici ou là certes, mais on est surtout embarrassé d’un humour infantile, aux dépens de débiles mentaux, de trisomiques, de visages ravagés par des tics, de gueules étranges de freaks, sur lesquels ne se pose pas le regard bienveillant d’un Mocky. Cela dit, la comédie allège le propos du cinéaste et le déleste de toute la lourdeur métaphysico-ésotérique qui plombait ses autres films et empêchait la grâce d’advenir. Il y a ici de vrais moments où elle advient. En particulier dans le rapport entre les deux enfants qui transcendent le film, échappent à l’instrumentalisation dans une perpétuelle rébellion. Dans leurs échappées bucoliques à vélo, ils sont un condensé de cruauté buñuelienne à la manière de Los Olvidados et d’innocence poétique.

Le scénario est parfois bâclé, avec un côté « amateur délibéré » qui ne soutient pas une seconde la comparaison avec une série américaine. La greffe de certaines séquences ne prend pas, comme le suicide du noir. Malgré cela, il y a quelque chose qui reste de la circulation du diable dans cette bougarde pourrie et de ses manifestations les plus virulentes. L’extrême violence, tragi-comique, des meurtres, la fusion de l’animal et de l’humain ou la possession de certains personnages comme l’oncle trisomique par Satan sont fascinantes.

Certaines scènes sont sidérantes : le bœuf écorché de Rembrandt, chtiderman (plus belle scène du film), les enfants après le suicide du noir ou la très belle fin qui fait penser à une cérémonie vaudou où la présence du diable est physiquement, matériellement ressentie.

L’institutrice, de Nadav Lapid

Ce film est désagréable à voir. Il provoque un véritable malaise. A travers l’histoire d’une institutrice qui pense reconnaître chez un gamin de maternelle un génie poétique, le cinéaste dresse un portrait glaçant d’un pays secoué par des ondes de violence. Tout y est violent, les supporters de matchs de foot, l’humour, le sexe, la manière de manger, la fête, le soleil, la réussite sociale, les rapports de travail, la danse. La société israélienne est électrisée par une violence souterraine permanente, un rapport pornographique aux choses, un état d’urgence et de tension. Dans ce cadre-là, très belle métaphore, l’institutrice croit reconnaître un espoir de poésie, comme un être fragile à protéger coûte que coûte, à faire fleurir coûte que coûte, d’autant plus que ses poèmes sont des épiphanies accidentelles et non reproductibles, des phénomènes instables et imprévisibles. Mais la société réagira à la subversion de l’institutrice, la violence se retournera contre elle – impressionnante scène de fin à l’hôtel –, l’enfant lui-même, possédé par son talent involontaire, se rebellera pour être phagocyté par l’invincible corps social.

Saint Laurent, de Bertrand Bonello

Je déteste cet adjectif. Je m’efforce de l’employer avec parcimonie, comme si je ne disposais que d’un crédit limité ne m’autorisant à y recourir qu’en cas d’extrême nécessité. Malgré le manque de recul, malgré le risque de le regretter en relisant mon lyrisme dans cinq ans, je l’appose sur ce film.

Sublime.

J’aime des beaux films non l’effet immédiat mais celui des jours qui suivent ; ces images qui reviennent dans des rêvasseries impromptues ; cette beauté envoûtante et empoisonnée qui ne vous quitte plus ; ces personnages qui continuent de vous hanter. Certes, des scories scénaristiques de film français moyen ont survécu ici à la radicalité, certes je pourrais relever des faiblesses dans le portrait des seconds rôles féminins, des classicismes superflus dans un ensemble d’une obscurité vénéneuse, des scènes de boîte de nuit décevantes – rien de plus difficile à filmer qu’une boîte de nuit, il faut remonter à Collateral de Michael Mann pour se rappeler la dernière sidération à ce sujet – mais autant la mauvaise foi pousse à tout rejeter en bloc, autant la complicité incite à regarder ailleurs, là où l’œuvre se passe.

Nous sommes d’accord, les biopics devraient être interdits par la loi. Le cinéaste fait mieux, il les pulvérise. Il déstructure la vie, la fragmente ; remplace le triste déroulement biographique, l’inéluctable ascension suivie de l’inéluctable déchéance suivie de l’inéluctable rédemption suivie de l’inéluctable reconnaissance, l’inéluctable linéarité d’une vie par un foisonnement opératique, une prodigalité confuse de sentiments, une intensité incommensurable. Il désorganise alors les temps, les périodes, les histoires avec pour seule obsession, nourrie de tant de références diverses et emmêlées, de Lynch, à Visconti, à Proust, celle de transformer des personnes réelles en personnages de romans, celle d’infester la réalité, la true story, par le redoutable poison de la fiction.

Saint Laurent est un sublime portrait antinomique, un portrait de la polarité humaine.

D’un côté, nous avons Bergé. Personnage balzacien, « fait d’une seule substance que la chimie de l’âme nous permet de définir », pourvu d’une unique mission et projeté dans la vie à la seule fin de l’accomplir. Si Rastignac c’est l’orgueil, Goriot le sacrifice, Bergé c’est le pognon. Sa raison d’être : monétiser le génie de Saint Laurent. Il est lui-même génial. La scène à la fois hyperréaliste et fantastique de la négociation avec les Américains illustre de manière admirable sa quintessence, sa composition chimique, la manière dont tel un projectile, tel un automate déterminé, tel un fauve gastronome qui déguste sa proie, il s’élance vers son but. Rien ne l’arrête, pas même la menace de la mort ; il est prêt à tout ; à chercher son actif au sens capitalistique du terme dans une décharge publique ; à superviser le processus de recrutement d’un bouledogue ; à menacer avec une violence inouïe l’amant de sa créature ; à vendre son Saint Laurent à Sanofi ; à le coter en bourse ; à le céder à Pinault ; à le transformer en rouge à lèvres, en cravate, en sac à main. Bergé, c’est le personnage qui devant une toile représentant la chambre de Proust ne s’émeut pas de la chambre mais relève la cote de l’artiste. C’est l’arriviste du XIXème siècle qui conquiert Paris à l’aide de sa bête de cirque, à l’aide de son Saint Laurent.

Saint Laurent c’est le personnage dostoïevskien ; celui des sensations suraiguës et incandescentes, du scandale, de l’excès, de l’addiction sauvage, à l’amour, à l’alcool, aux drogues, à la beauté ; le personnage de l’extase du moi. C’est ainsi que, dans son sublime – lui aussi, mais sans hésitation – portrait de Dostoïevski (Trois maîtres) dont toutes les citations sont ici tirées, Zweig décrit l’auteur mystique russe : « sa morale n’aspire pas au classicisme, à la règle, mais à l’intensité. Bien vivre pour lui, c’est vivre fortement, entièrement, dans le bien et dans le mal, sous les formes les plus violentes et les plus enivrantes ; jamais Dostoïevski n’a cherché la règle, mais la plénitude. » « Son plaisir n’est pas une jouissance banale, mais la mise en jeu de tous les sens », la « volonté de sentir », « dans la chaleur orageuse » de l’overdose sentimentale. Tel est Saint Laurent. On comprend dès lors qu’il faille concentrer la vie sur la période de l’intensité, de la créativité et des dérives et des amours tragiques et des évanouissements, qu’il ne faille retenir que les moments paroxystiques dans une condensation absolue, qu’il ne faille donner de la décadence qu’une image flétrie et embarrassante, le temps, la vieillesse transformant le Saint Laurent jeune, aux muscles longilignes et secs, à la nervosité viscérale, le Saint Laurent « possédé de la volupté », en prince viscontien déchu, empâté, souillant, avec la même intensité toutefois, la même entièreté dans le mauvais goût, l’essence de son âme : l’élégance.

Et puis Bonello invente ce De Bascher de Beaumarchais. Enfin il a existé paraît-il, on le reconnaît dans quelques photos d’époque, mais Bonello le crée en tant que personnage à partir de quelques rares traces archéologiques d’une ère révolue, mythifiée par des témoins pas nets, de fêtes décadentes, de débauche baudelairienne, de lieux interlopes, d’une époque où l’interlope et son mystère existaient encore. De Bascher est un composé de littérature, la réincarnation multiple de tout un ensemble de personnages « fin de » : fin de XIXème, fin de règne, fin d’époque, pâles fantômes évadés des volumes de Huysmans et Proust ou des films de Visconti. Il y a une scène, la plus belle peut-être du film, où Saint Laurent est seul dans son bureau. Bergé a mis fin à son amour fou avec de Bascher en allant frapper à la porte de son appartement circulaire où canapés en cuir crissant, miroir rococo et instruments de torture cohabitent dans la quête de l’au-delà auquel mènent des partouzes morbides. L’amant qui l’a transporté dans les extases mystiques a disparu. Il écrit une lettre, une lettre magnifique où la luxure et la boue, la chair et l’intellect se mêlent comme dans le dessin d’une robe. On frappe à la porte et un type entre avec une toile enveloppée dans du papier kraft « de la part de M. Bergé ». Bergé, c’est la réalité. Bergé, c’est la Raison. La pureté psychologique du personnage balzacien univoque. Saint Laurent c’est l’addict à l’extase. La réalité frappe à la porte de l’extase. Plus tard, quand Saint Laurent écrit une lettre poétique pour tirer sa révérence, dire adieu à la beauté et à l’élégance dont il fut l’esclave défoncé, Bergé l’appelle pour lui lire en articulant bien le communiqué de presse écrit en son nom suite à la vente à Sanofi.

Le film se termine par l’apothéose du défilé des Ballets Russes de 1976, où se rencontrent les temps, les personnages, les morts, les overdoses, les regrets, cependant que les mannequins défilent dans un tournoiement de tableaux, sur la Manon Lescaut de la Callas.

Eloge de la France

Genèse de la note

Esprit de contradiction… J’en ai ma claque des livres, articles, interviews, points de vue, lettres ouvertes, coups de gueule, dossiers spéciaux, décryptages, témoignages, qui ressassent l’état catastrophique du pays et prophétisent son inéluctable, son inexorable, son irrémédiable perdition, son « suicide ». Une France au bout du rouleau. Une France condamnée, recroquevillée, hagarde, bavant comme une bête meurtrie sous le coup des morsures du populisme, du racisme, du protectionnisme, du défaitisme, du passéisme. Une recherche sur Amazon « La France en panne » vous fait crouler sous les livres, les dates de parution varient entre 1900 et 2014, la France était déjà en panne dans toutes les décennies du siècle dernier et de celui-ci, la France a toujours été en panne…

Dans Le monde d’hier de Stefan Zweig, mon livre de vacances qui, par sa magnifique description des sociétés que l’écrivain a connues, inspire en filigrane cette note, un livre qu’on serait bien avisé de lire en lieu et place des putréfactions littéraires d’aujourd’hui, il y a un chapitre d’amour de la France intitulé « Paris, la ville de l’éternelle jeunesse ». « Nulle part cependant, dit Zweig, on n’a pu éprouver la naïve et pourtant très sage insouciance de l’existence plus heureusement qu’à Paris, où la confirmaient la beauté des formes, la douceur du climat, la richesse et la tradition ». Plus loin, Gide confie à Zweig : « C’est par des étrangers qu’il faut que nous nous fassions montrer les plus beaux endroits de notre propre ville »… On est souvent aveugle à la beauté qui nous entoure, insensible au bonheur qui est le nôtre…

Je suis allé à Rock en Seine fin août et rencontré une jeunesse festive, amoureuse, planante et, pourquoi pas, insouciante…

En déplacement à Lund au sud de la Suède, je suis sorti courir, tôt le matin. Près du portail d’entrée du parc, une longue file de Vélib, copie des Parisiens… Chez Noma, soi-disant meilleur restaurant au monde, les cuisiniers rêvent de leurs vacances en France pour aller dîner chez Septime, Michel Bras ou Inaki Aizpitarte… Je lis Wallpaper dans l’Eurostar et tombe sur le classement des 100 premiers designers au monde, 20 sont français, 19 vivent en France, c’est le pays numéro 1 en influence et nombre d’artistes… Toutes ces anecdotes et signaux faibles créent des connexions dans mon esprit et m’amènent à l’idée subversive, inacceptable, révolutionnaire : ce pays est innovant. Peut-être n’y choisit-on pas les bons secteurs, peut-être que l’élan vers la réussite pécuniaire est trop contraint par des hésitations philosophiques et psychanalytiques, peut-être que la phobie de l’argent y est viscérale, mais la fibre innovante existe.

C’est comme quand on regarde un match de foot, on soutient le Ghana contre l’Allemagne, le faible contre le fort, j’ai le réflexe de défendre mon pauvre pays, comme je peux. Surtout qu’il m’a naturalisé, m’a gagné comme allié, que je lui dois de la reconnaissance.

Pas facile pourtant… Je traîne avant de me lancer dans cette entreprise ridicule et niaise… Je suis exposé aux news, submergé de news immédiats et d’analyses certaines. C’est sûr, quand vous lisez qu’un type a écrit un bouquin sur Le Pen pour dire combien ce dernier était sympathique parce qu’il esquissait des entrechats avec sa femme comme un funambule (sic) ou récitait Musset entre deux remarques humanistes sur les nègres et les bougnoules ; quand toute la presse se précipite sur une analyse optimiste montrant chiffres à l’appui que 60% de la population française est laissée pour compte car elle habite en périphérie des centres-villes (pour rappel, la France est la cinquième puissance au monde, le PIB par habitant est de 42 mille dollars, l’école et la santé y sont gratuites, faudrait offrir un voyage en Afghanistan au type qui a écrit cela, cela le ferait réfléchir… pourri gâté va) ; quand tout un courant réactionnaire offre pour seul horizon le passé, ce putain de passé déchiré par deux guerres mondiales, par des guerres coloniales, habitée par une société rance idéalisée dont il se trouve qu’ils, ces corporatistes du passé, sont les produits élitistes ; quand vous êtes bouche bée devant l’incompétence et l’amateurisme des politiques auxquels le pays est livré depuis… toujours en fait, des gars qui n’ont jamais vendu quoi que ce soit de leur vie, jamais travaillé dans une entreprise, jamais monté une affaire, jamais vécu dans le besoin, jamais été chômeur, jamais passé du temps à l’étranger, des gars dont le métier est de se tirer la bourre pour gagner des élections où le niveau du débat est défini depuis cinquante ans par Le Pen et monopolisé à tous les coups par l’immigration et la sécurité, où chaque cambriolage revêt la gravité d’un cataclysme qui ébranle les fondements de la nation millénaire (pendant ce temps, les statistiques le montrent, la France est l’un des pays les plus sûrs au monde) ; quand vous êtes confrontés à tout cela, vous n’êtes pas forcément motivé pour écrire un éloge de la France. Vous savez en plus que quelques arguments positifs que vous présentiez, on vous rétorquera qu’ils correspondent à une vision parisienne insulaire, Paris, cet îlot de richesse arrogante dans un océan de misère crasse.

Mais je vais le faire quand même. Et mon éloge sera indépendant de Paris et de l’argent. Il prendra la forme d’impressions car, à la suite de Stefan Zweig, je suis convaincu qu’« une seule vision, une seule impression sensible a toujours plus de pouvoir sur l’âme que mille articles de journaux », sachant aussi pertinemment qu’il est possible de tout faire dire et son contraire aux chiffres. Ce qui m’a persuadé d’écrire l’éloge finalement ? Le cinéma Le Balzac, sur les Champs-Elysées.

Une salle de cinéma pleine à craquer pour un film turc de 3 heures 15

Deux mois après sa sortie. Un pays aussi curieux de l’ailleurs, aussi ouvert aux créativités autres, aussi friand de nourritures intellectuelles, ne peut être en perdition. Dans l’ère de la mondialisation avec tout le branle-bas de combat idéologique qui l’accompagne, cette salle comble, un samedi soir, à l’entrée de laquelle vous êtes accueilli par le formidable propriétaire toujours souriant, est un incommensurable atout. Winter Sleep aura plus de succès en France que partout ailleurs et notamment qu’en Turquie où des amis s’en moquent, comme d’un fatras indigeste et lent. Dans cette vision zweiguienne d’une salle pleine, j’ai saisi notre curiosité de l’autre. Derrière, il y a aussi une entreprise, un gars qui, au lieu de se morfondre, a monté une société de distribution qui s’appelle Memento spécialisée dans le marketing de tout ce que les pays improbables produisent de beautés (son précédent fait d’arme est La séparation en provenance d’Iran, 1 million d’entrées, bien plus que le film français moyen). La France sait reconnaître les talents, les faire éclore, quelles que soient leurs origines. A l’ère de la mondialisation, c’est ce qu’on appelle un avantage concurrentiel car tout l’enjeu sera d’attirer, d’attirer et non de dégoûter, les talents ultra-mobiles du monde qui est le nôtre. Bien que des ministres pleurent dans une robe Saint-Laurent notre métallurgie sinistrée, l’avenir, si dur que cela puisse paraître, n’est pas dans la métallurgie. Il faudra s’y faire. Ni dans l’industrie manufacturière. Quand le coût du travail est je ne sais combien de fois plus élevé que dans le pays le plus compétitif du jour, et le restera malgré toutes les réductions par ailleurs nécessaires, c’est un combat donquichottesque perdu d’avance, générateur de frustrations et consommateur d’énergies conservatrices et passéistes qui mériteraient d’être dépensées dans la construction du futur. L’avenir est aux industries de la connaissance, à l’innovation technologique, aux technologies de la santé. C’est là où nous avons un avantage comparatif. C’est là où notre interculturalité et notre œil pour le talent paieront.

Les basiques

Démocratie, paix, libertés individuelles, état de droit, tout cela nous semble acquis. Il est utile de se rappeler que des hommes meurent as we speak pour y parvenir, que de nombreux pays, sans doute la majorité des pays du monde, en sont cruellement privées, que les populations européennes elles-mêmes, il y a juste soixante-quinze ans, ne jouissaient d’aucun de ses « basiques » et offraient leur vie, leur vie, pour les défendre. Les gardiens de la mémoire de ces temps sombres ne sont plus là pour le rappeler. Quand on ajoute la santé et l’éducation gratuites, les infrastructures exceptionnelles, la moindre route au fin fond de la moindre campagne étant dans un état parfait, la France doit faire partie d’une petite dizaine, au grand maximum, de nations privilégiés.

Nullité pleine d’espérance des politiques

Elle est saisissante, il n’y a rien à dire. Genre, le type le plus intelligent de la république, allez le Mozart de la République française, ne peut pas attendre une semaine, pas un mois, pas un an, une petite semaine, avant de sortir une connerie et proférer des inepties dont ma fille de dix ans aurait eu honte. Le métier de politique attire les nuls, cela ne fait aucun doute. A partir de ce constat, positivons. Les problèmes du pays sont connus, les solutions aussi, il y a donc de l’espoir. Il y aura bien des visionnaires pour exploiter les atouts objectifs dont nous jouissons. Les exemples de la Suède, du Canada, de l’Allemagne le montrent dans les trente dernières années. Ces pays étaient en panne et s’en sont sortis. Il faut en particulier regarder la Suède car le commentateur français de modèle courant aura moins tendance à se focaliser sur les « mais » (oui mais les emplois sont plus précaires, oui mais les inégalités se creusent…). Au regard du niveau d’incompétence de la classe politique, la situation actuelle du pays est reluisante. Sans ses atouts structurels, il aurait dû sombrer dans l’abîme. J’évoque trop la « compétence » des politiques, mais là n’est sans doute pas le problème. On peut faire avec des moyens. On devrait d’ailleurs. Ce qu’il faut c’est du volontarisme, un sens concret des réalités du terrain, aiguisé de ses propres limites, et une capacité de persuasion. Quand on a président bègue, pas facile de convaincre toutes les ligues passéistes qui ont quelque chose à perdre de réformer le système sur lequel leurs privilèges et l’exclusion de tant de délaissés sont fondés.    

Putain c’est beau

On va au bout du monde pour contempler une plage et la même se trouve à trois heures de train. Putain ce pays est beau, « putain » traduisant le rapport d’étonnement devant ce miracle géographique, de l’océan, des mers, des rivières, des montagnes, des collines, des dunes, des promenades, des plages de sable, de galet, de cailloux, de rochers, des marées hautes, basses, moyennes, des pinèdes, des calanques, des vallées, des lumières ; et architectural des églises, statues, châteaux, monuments, hôtels particuliers, bordels décadents. C’est important la beauté. C’est un don précieux et structurel. Elle est gratuite, elle appartient à tous, il suffit d’ouvrir l’œil. Elle stimule l’imaginaire, nous projette dans une dimension esthétique accessible et nous met en valeur en soulignant notre capacité d’appréciation. Des poètes comme Julien Gracq ont dédié leur vie à la beauté des paysages. La beauté est monétisable, elle attire bien entendu les touristes, mais aussi les talents d’ailleurs. Et pourtant, dans un classement récent, Paris sortait septième sur quinze en qualité de vie pour les expatriés (Dubaï quatrième… dans le fucking désert). L’environnement économique et social déteint sur la perception de qualité de vie, des siècles d’histoire et de splendeur n’arrivent plus à concurrencer le désert.

Le ciel

Je rentre de Taipei. J’atterris à Roissy, exténué. Dans le taxi, la tête posée sur la vitre, mon regard erre avant de s’arrêter sur le ciel. Un sentiment d’étonnement me saisit, qui se transforme en plaisir, puis en profond bien-être. Le ciel est bleu. D’un bleu outremer de printemps. « Un ciel tendu de molle soie bleue, comme une tente de paix dressée par Dieu. » J’ai passé une semaine à Taipei, j’aurais pu y passer un an, ou dix, j’aurais pu être à Shanghai, à Pékin, le ciel aurait été le même, gris noir et saturé de particules mortifères irrespirables. Le ciel bleu n’existe pas, là-bas, malgré les taux de croissance du PIB – qui du reste ralentissent. C’est inestimable un ciel bleu. C’est inestimable de pouvoir aller au parc, se promener dans des allées, s’asseoir sur un banc, manger un sandwich au soleil, se laisser réchauffer par ses rayons, prêter l’oreille au pépiement des oiseaux, lire un ouvrage face à un paysage précis, un coucher de soleil rose. C’est un privilège. La lumière est un privilège.

Lire

« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions jamais su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire » disait Proust, dans sa préface à Ruskin. Lorsque je débarquai en France en 1995, mon regard s’arrêta sur un chauffeur de bus plongé dans un épais roman, durant sa pause. Je me rappelle précisément où c’était, dans le XIIIème arrondissement. Je venais d’un pays où personne ne lit. Lire est gratuit (il y a des bibliothèques municipales partout, les livres de poche offrent le meilleur rapport intelligence prix qui soit), rend intelligent, redonne confiance en soi, en la vie, en le génie de l’homme et distrait de la bêtise. Mais ce n’est pas juste une évasion, c’est aussi une source d’inspirations, de connaissance, de projets. En lisant en écrivant, sans virgule, tel est le titre d’un livre de fragments de Gracq : la lecture et la création, indissociables. La France est le pays de la lecture, celui qui a le plus de prix Nobel de littérature, des centaines de romans paraissent chaque année, pour absolument tous les goûts. C’est un pays où la moindre aventure sexuelle, le moindre problème psychique, le moindre adultère, la moindre panne de chaufferie, donnent naissance à un roman.

Voir

Ma cinéphilie me pousse à surpondérer l’importance des films. Il y a dix pays au monde qui ont un cinéma, au grand maximum, la France est l’un d’eux. Un cinéma commercial, pourri à mon goût mais qui a le mérite d’exister et de financer des œuvres d’auteur qui sont une autre preuve de créativité. Appartenant à la secte internationale des rohmériens, j’affirme qu’il est le plus grand cinéaste français, je souligne français. Rohmer a filmé la beauté de France, il a sillonné ses régions, célébré la lumière de ses soirs, la teinte de ses automnes, la chaleur de ses étés. Il a filmé la beauté de la langue, l’élégance de ses formes, la finesse de sa description de l’intime, des hésitations du cœur et des constructions de l’esprit. L’intellect français oscille entre Rohmer d’une part (Marivaux si l’on veut académiser), c’est-à-dire la finesse, l’élégance, le « goût de la beauté », que les esprits chagrins appelleront mièvrerie, et Voltaire de l’autre, l’ironie, le cynisme, la moquerie qui hélas prend souvent le dessus dans la société du ricanement facile. Voltaire est le mal français. C’est le méchant. Le ricaneur dénué de talent – qu’a-t-il laissé derrière lui, exactement ? Zadig et Candide ? Les bons, c’est Stendhal, c’est Baudelaire, c’est Rimbaud. Rohmer n’est pas élitiste. Le Rayon vert pourrait très bien être son meilleur film. L’héroïne dépressive y parcourt la France, la montagne, la mer, Paris, les banlieues. Héroïne mythologique – le film est une odyssée – elle est secrétaire et habite un studio sous les combles. Pour reprendre confiance dans le pays, il faut revoir Rohmer. Lire sa récente biographie. Il a vécu pendant des années dans un trois pièces de 55 m2 en compagnie de sa femme et de ses deux fils, avec toilettes sur le palier, et ne s’est autorisé qu’un repas par jour par souci d’épargne, pour faire exister les Cahiers du cinéma dont il était le directeur – la revue telle qu’elle est encore aujourd’hui a été conçue par lui. Il a réalisé des films jusqu’à la fin, dans d’atroces souffrances physiques. C’est un modèle de persévérance et de passion.

L’immigration

C’est le plus grand atout du pays, cette population jeune qui fait le lien avec l’eldorado qui est juste en face, séparée par une étroite mer. La Chine, l’Amérique latine, c’est trop tard. Les positions y sont prises. L’Afrique est un territoire vierge, d’hommes et de femmes, souvent francophones, dont un certain nombre ont émigré en France. Il faut aller en banlieue pour constater cette énergie, rencontrer les entrepreneurs, ceux qui montent des affaires. Cette population ne s’est pas intégrée, elle n’a pas renié sa culture, elle n’a pas été victime du glaçant processus d’assimilation, d’éradication déterminée des racines. Ils n’auront pas les mêmes rêves de devenir fonctionnaire EDF à cause du CE et de l’emploi à vie, comme dans les années 1960, sous De Gaulle. Ils s’en foutent de De Gaulle, du TGV et de je ne sais quel autre motif de fierté poussiéreuse. Ils oseront entreprendre, prendront des risques et à terme serviront d’exemple. J’avais lu une étude de The Economist qui montrait que 1% – de mémoire, mais un chiffre significatif – de la croissance américaine provenait de l’immigration. Beaucoup de la formidable capacité d’innovation des Etats-Unis, ce qui véritablement la distingue de l’Europe des vieilles industries, a son origine dans le creuset de talents internationaux que le pays attire. Je me rappelle une réunion dans la « vallée » à laquelle participait une quinzaine d’ingénieurs, tous de nationalités différentes.

Il est essentiel que les immigrés gardent un lien avec leur pays d’origine, préservent leur culture, à la fois pour hétérogénéiser nos sociétés frileuses, les secouer, faire bouger les lignes, et contribuer au développement des pays émergents grâce à l’envoi de capitaux d’une part et au retour d’une partie des immigrés de l’autre.

Ceux qui craignent pour l’identité nationale appartiennent à deux catégories. Celle qui agite les fausses peurs viscérales pour se positionner en sauveur – la théorie spécieuse du « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas », en gros flatter les bas instincts – et celle qui, sincère, commet une erreur fondamentale d’analyse. C’est quoi l’identité française ? Mai 68 ou Le Pen ? Pétain ou De Gaulle ? La Restauration ou la Révolution ? Napoléon ? Maurras ou Jaurès ? La monarchie absolue ? La Bretagne ou la Corse ? L’Alsace ou Marseille ? Ou tout cela à la fois, c’est-à-dire rien car nul ne saurait synthétiser des courants aussi polarisés qui irriguent l’histoire du pays. L’identité française est son continuel morphisme, sa capacité à se façonner avec les mouvements de l’histoire, les nouvelles populations, les nouveaux pouvoirs. L’identité, c’est cette instabilité permanente et salutaire, cette faculté d’adaptation.

J’ai récemment lu dans un excellent supplément du Monde sur l’immigration (cahier Europa du 21 octobre 2014), les lignes suivantes d’éditorialistes allemands qui résument parfaitement l’opportunité migratoire :

« L’historien Fernand Braudel a jadis qualifié la migration de phénomène « inéluctable » de la civilisation. Qui migre acquiert flexibilité et spontanéité, d’immenses avantages dans un monde globalisé. Les entreprises actives à l’international l’ont bien compris, et recrutent de plus en plus d’étrangers : les migrants y ont la réputation d’être mobiles, ouverts, résistants, d’avoir le goût du risque et le don des langues. Ils sont de plus en plus souvent plus qualifiés que les autochtones. En Allemagne, 29% des migrants sont diplômés de l’enseignement supérieur, contre 19% pour la population totale. On peut tout à fait considérer les migrants comme une menace, mais cette menace vise moins le système social ou le niveau de rémunération du monde riche que son autosatisfaction et son inertie. »

Les femmes

La femme française est une héroïne. Elle travaille, élève 2,1 enfants en moyenne, gère les moyens de garde, la maison – malgré des progrès, l’homme a un penchant pour la beaufitude et manque de style. Et elle est belle. Stylée en tout cas. Combien de fois, de retour de voyage, me suis-je surpris à éprouver un bien-être indicible en croisant ces femmes qui savent mêler les styles, sélectionner l’accessoire qui, comme une touche de peinture, singularise la silhouette, ces femmes qui irriguent de leur beauté sophistiquée les rues de Paris. Pas plus tard que l’autre jour, je tirais frénétiquement sur un Vélib pour l’arracher de son point d’attache quand une fille s’avança dans un robe mauve légère que la journée chaude de l’été indien rendait absolument nécessaire, que le vent tiède faisait voler comme des voiles devant une fenêtre ouverte. Elle libéra le vélo sans effort et s’élança en position de danseuse. Bulle parisienne, j’admets. Il faut raisonner périphérie. Fermons la parenthèse robe mauve. Mais quand même, on est dans un pays de tradition judéo-chrétienne où la ministre de l’éducation est une jeune femme musulmane de trente-six ans, intelligente, souriante et stylée. Cela a de la gueule !

La serveuse de l’avenue Friedland

Il faisait beau, ce jour-là. Une de ces belles journées de septembre, le plus beau mois de l’année à Paris. Nous déjeunions en terrasse. Tout le monde avait eu la même idée, les femmes étaient belles, la lumière de la fin de l’été tombait obliquement sur une quinzaine de tables et en aveuglait la seule serveuse. Elle prend les commandes, sert les plats, débarrasse, encaisse et se fait insulter car c’est lent. Les français sont travailleurs. La théorie des feignasses est spécieuse. Le travail acharné de certains est la conséquence du mal local, le coût du travail et sa rigidité, la théorie selon laquelle il vaut mieux rester chômeur plutôt que d’accepter autre chose qu’un CDI, la dramatisation non de l’état d’inactivité, qui éloigne progressivement la personne du monde du travail, mais de l’instant de la perte d’emploi vécu comme un traumatisme absolu, une remise en question de soi. Aux Etats-Unis, il y aurait eu cinq serveurs ce jour-là. Cette fille fait le travail de cinq.

Les maths

Le système éducatif français est en panne. Aussi béat que je puisse être, difficile de me convaincre du contraire : inégalitaire, mal classé, rétrograde et napoléonien (la structure sous-jacente a été définie par l’Empereur) avec d’implacables « effets Mathieu ». Or s’il y a un moyen de réduire les inégalités, de redevenir compétitif à l’échelle globale, de remplacer la métallurgie et les mines de charbon de notre âge d’or industriel par des industries de la connaissance et des services, s’il y a un moyen, c’est l’éducation. Ni les impôts, ni le coût du travail, ni les ministres : l’éducation. Mais je ne m’étends pas là-dessus puisque faisant une apologie du pays, je serais hors sujet. Cela étant, on a de bons mathématiciens. Autant de Médaillés Fields que les Etats-Unis donc sept fois plus per capita. Il y a en France une passion des mathématiques qui doit remonter à Descartes, à Pascal, dont le corollaire est un goût de la conceptualisation et de la théorisation. Dominique de Villepin n’avait-il pas dit un jour : « Je l’admets, cela marche en pratique mais je ne suis pas sûr que cela marche en théorie. » Pourquoi est-ce important ? Parce qu’avec le développement des économies numériques, avec la frénésie égotique des services communautaires et des mois quantifiés, avec la mobilité, la géolocalisation et la surveillance de nos sommeils et de nos rythmes cardiaques, se sont constituées des mines de données. Les vraies mines ne sont plus les mines de houille, cela c’est fini, mais les gigantesques mines de données sur lesquelles le monde est assis et qui ne sont localisées nulle part, qui résident dans le « cloud ». C’est orwelien au possible, certes, mais peu importe, cette mine il faudra l’exploiter, quelqu’un l’exploitera de toute façon selon le dilemme du prisonnier de Nash. Comme toujours, on trouvera des exploitants voyous et d’autres de bonne volonté qui contribueront à améliorer nos vies. Les mineurs de ce nouvel âge sont ceux qu’en anglais on appelle des data scientists. C’est une des fonctions les plus recherchées dans les entreprises numériques et les départements « digital » des entreprises traditionnelles. La France est compétitive. Non seulement grâce à sa passion des maths mais aussi, dans ce cas d’espèce, parce que la main-d’œuvre y est peu chère. Un ingénieur ou un data scientist américain coûtera deux fois plus cher et sera moins loyal. Certes, cela ne crée pas des millions d’emplois, cela peut paraître élitiste – quoique, selon Bourdieu, les maths soient socialement moins clivants, car s’il faut être issu d’une famille bourgeoise pour faire l’ENA parce que le concours est basé sur ce qu’on appelle la « culture générale », ce n’est pas nécessaire pour les maths. Quoiqu’il en soit, cela crée un écosystème. Si les entreprises savent que de telles ressources existent en France, elles risquent de s’y installer et d’y créer des externalités positives. Des écosystèmes de la sorte, on peut en créer dix, mais l’erreur fatale, fatale, serait d’en confier la gestion à l’Etat. L’Etat sait construire des TGV ou des Airbus car ce sont des monopoles naturels soumis à des économies de réseau, et encore. C’est autre chose qu’il faut faire.

Entreprendre

J’ai les statistiques et les données contre moi. Le jeune français qui croque la vie à pleines dents rêve de devenir fonctionnaire EDF. Sur les grands succès entrepreneuriaux européens cotés en bourse – et ils sont étonnamment nombreux à avoir créé plus d’un milliard de valeur – la France est mal classée – Royaume-Uni 11, Russie 5, Suède 4, Finlande 2, France 2 sociétés technologiques cotées à plus d’un milliard, en l’occurrence Business Objects et Criteo.  Thomas Piketty qui affirme, dans GQ, qu’un entrepreneur ne doit pas s’enrichir de plus de 300 millions, que ce n’est pas pour cela que l’on crée des entreprises, que Zuckerberg aurait fondé Facebook pour rien, juste pour épater sa copine. C’est totalement faux et c’est ce raisonnement médiocre qui empêche des entrepreneurs talentueux d’être mégalomanes. Certes, que l’on gagne des centaines de millions ou des milliards, le confort ou plutôt l’extravagance matérielle est la même et du reste l’indécence de l’inégalité avec le chômeur tout aussi choquante. Ce qui pousse les entrepreneurs anglo-saxons à cette mégalomanie, c’est leur capacité, avec des milliards, à « changer le monde ». Ces gens ne sont mus que par ce profond désir, celui de « changer le monde ». Ce qui paraît ridicule en France à cause de l’ironie voltairienne, d’une sorte de fatalisme de la médiocrité, d’un monopole de l’état sur le changement du monde, est très profond « dans la vallée ». Et ce n’est pas faux. Je connais des personnes qui travaillent dans la fondation Bill et Melinda Gates et ce qu’elles font pour lutter contre la faim et les maladies dans le monde est beaucoup plus impactant, intelligent, efficace que des initiatives étatiques vouées à l’échec. De manière moins grandiloquente, tous ces milliardaires investissent, financent les nouvelles idées et vocations. Pour revenir à la France, je détecte en revanche des signaux faibles de goût d’entreprendre. Dans les années 90, les diplômés d’HEC, l’école la plus en avance sur le sujet, rêvaient de devenir banquiers d’affaire. Aujourd’hui, beaucoup souhaitent créer leur entreprise, sans même passer par la case grande société dont on se rend compte qu’elle est dépassée dans ses schémas du passé et ses organisations politiques. Je rencontre de nombreux jeunes, avec ou sans diplôme, qui ont lancé des entreprises et un certain nombre, non négligeable, réussit de manière éclatante bien qu’économiquement modeste à cause de l’autocensure culturelle et de la peur de la mégalomanie créatrice. Il faut comprendre, et cela n’est pas propre à la France, que la structure économique de l’entreprise s’est transformée en profondeur, dans une révolution discrète que peu notent. Nous ne sommes plus dans le monde que décrivait Houellebecq, d’une sorte de prolétariat intellectuel miséreux dans des structures déshumanisées. Jamais la barrière d’entreprendre n’a été aussi basse, en France comme ailleurs. Parfois plus en France du reste. Ce qui a fondamentalement changé c’est la baisse significative des CAPEX (ces investissements initiaux en machines et infrastructures). Il y a, dans le « cloud », toute une infrastructure mutualisée de machines et d’hommes au service des entrepreneurs. Le capital nécessaire pour passer de l’idée à la réalité, voire au succès, voire au triomphe, n’a jamais été aussi bas. Le capital lui-même devient une commodité avec les trillions en quête de rendement ou le phénomène du crowd funding. L’anecdote marquante qui illustre de manière caricaturale ce propos, c’est Whatsup, une société de 50 personnes, dont la valorisation est le double de celle d’Alstom avec tout son folklore politicien et industriel. Cela ne veut certes pas dire qu’il est facile d’entreprendre mais qu’il n’a jamais été aussi facile de le faire. Si on comprend cela, comme tout jeune l’a compris « dans la vallée » mais aussi en Suède par exemple, un espoir formidable naît et des « écosystèmes » se forment. Hélas, les politiques polluent tout cela en créant des comités présidés par des apparatchiks pour relancer l’innovation ou créer l’iPad français. Gâchis incroyable. Aucune des innovations de notre temps n’a été, nulle part, impulsée par un état. La créativité n’est pas centralisable, elle ne peut être dictée par des comités. La désindustrialisation de la France est douloureuse mais inéluctable. Ce n’est pas la structure industrielle du passé qu’il faut reproduire mais celle du futur qu’il faut impulser. Pour cela, la recette est éprouvée. Limiter le rôle de l’état et créer un écosystème à trois piliers : l’université, l’investissement, l’entrepreneur. Favoriser l’investissement est le plus facile, il suffit d’aménagements fiscaux relatifs à l’impôt sur les gains en capitaux qui n’envoient personne dans la rue puisque personne ne les comprendra de toute façon et d’en assurer – plus difficile – la stabilité. L’université est un défi vu d’où vient la France avec une structure de recherche (CNRS) déconnectée de l’université, donc des étudiants, donc largement de la vie et des écoles morcelées et élitistes, sélectionnant sur des critères destinés à former des fonctionnaires rétifs au risque (X) ou des rhéteurs sans fond (ENA). Aux Etats-Unis, l’université est un véritable moteur d’innovation. Nombreuses sont les sociétés technologiques et encore plus biotechnologiques issues de projets de recherche académiques. Mais les choses vont dans le bon sens avec des initiatives comme celle de Niel (création d’une école d’informatique avec un mode de sélection adapté, exemple d’ailleurs de capacité à « changer le monde » hors du circuit politique classique), les efforts d’une école comme HEC ou la création de centres universitaires comme celui de Saclay qui devraient bénéficier d’effets d’échelle pour dynamiser la recherche, attirer des chercheurs et des étudiants du monde entier. Quant au troisième pilier, l’entrepreneur, les signaux faibles sont encourageants et c’est là sans doute, en partie, un effet collatéral de la crise. Il reste des blocages à lever, des complexes à résoudre, des élans d’impérialisme à prendre, de la naïveté à retrouver, mais il est permis d’espérer.

Niel

Il personnifie les atouts entrepreneuriaux de la France plus qu’aucun autre entrepreneur, plus que les entrepreneurs du Web qui ont vendu trop tôt leur société ou manquent d’ambition internationale et impérialiste, plus même qu’Arnault peut-être malgré son succès planétaire et son génie, car Niel rend à la communauté et véhicule une image sympathique et moins princière. J’en parle plus comme d’un archétype que d’une personne en particulier (que je ne connais pas).

Niel n’investit pas sa fortune dans des œuvres d’art pour, comme le décrit Zweig à propos de la bourgeoisie juive de Vienne, « s’élever spirituellement, atteindre à un niveau culturel supérieur ». Il ne passe pas son temps à pleurer comme les autres patrons, sachant pertinemment qu’il n’y a rien à attendre des politiques. Il prend les sujets à bras le corps. Au lieu de se plaindre des marchés télécoms oligopolistiques qui ont ponctionné les revenus des consommateurs pendant des années, il les casse. Au lieu de critiquer l’enseignement supérieur français inadapté aux défis du siècle – l’école d’ingénieurs la plus prestigieuse s’appelle encore « Ecole des mines » –, il crée sa propre école avec aucun critère de sélection a priori, il suffit d’avoir entre 18 et 30 ans, des milliers de candidatures, un processus de recrutement hyper-sélectif qui dure un mois, exclusivement basé sur la passion des candidats, en l’occurrence le codage informatique, une parfaite adéquation avec les besoins du marché, des centaines d’étudiants ayant obtenu un stage, des emplois à 45K€ en France et 110 K$ aux Etats-Unis en sortie d’école (pour des personnes qui n’ont parfois pas le bac, ce qui par ailleurs confirme que la main-d’œuvre française est à bas coût dans ce domaine), une population diversifiée en termes d’origines sociales. En somme, une dé-ghettoïsation de l’éducation, une pulvérisation du système d’héritage. Avec une telle initiative qui aura un rayonnement international qu’aucune grande école française (à part HEC et dans une moindre mesure ESSEC grâce à leurs MBA) n’a, il a cassé les carcans français, shunté les structures sclérosées – il finance lui-même tout cela –, bousculé les habitudes ataviques héritées du XIXème siècle. Il s’est concentré sur un foyer de performance et de compétitivité, et l’a développé. En deux ou trois ans. Niel raconte qu’il recevait un grand capitaliste américain à Paris et ce dernier a souhaité visiter l’école. C’était un dimanche, il était 23 heures (l’école est ouverte 24/7). Le capitaliste américain aurait persiflé, il n’y aurait personne à cette heure-là. 180 étudiants y travaillaient. Dimanche, 23 heures. Ce n’est pas la France que je connais aurait dit l’Américain, c’est la France que je connais aurait rétorqué Niel, bien loin de l’image de feignasserie dont elle n’arrive pas à s’affranchir. Certes, quand Niel passe à la télévision, les questions sont ironiques et gravitent autour de ses milliards et/ou de ses ennuis passés avec la justice, tout simplement parce que personne dans la sphère publique ou journalistique n’est capable de comprendre les effets dynamisants sur l’économie d’entrepreneurs comme lui. N’en déplaise à Monsieur Piketty, c’est précisément grâce à ses milliards qu’il peut changer le monde et le faire de manière plus effective et visionnaire que n’importe quel politique obsédé de ses mandats électoraux.

Carrefour de l’Odéon, samedi soir

C’est un microcosme. C’est Paris. Mais il doit donner l’exemple par certains aspects. Ce samedi soir, tous les restaurants sont bondés. Devant le Comptoir du Relais, le restaurant de Camdeborde, une longue file d’attente s’est formée. Le pré-comptoir, le bar de tapas prévu pour ceux qui n’ont pas la patience d’attendre, est plein à craquer. La terrasse du Hibou ne désemplit pas, dès qu’une table se libère elle est prise d’assaut. Les serveurs débouchent les bouteilles de vin, servent les coupes de Champagne. Si cette petite place représentait la France, on aurait énormément de mal à croire qu’une crise sans précédent – la même qui dure depuis 40 ans – y sévit. Par ailleurs, j’ai appelé deux autres restaurants pour réserver une table une semaine à l’avance et les deux étaient complets – l’un était même archi-complet, en pleine période de collections. Si l’état est pauvre d’un point de vue comptable, les comptes étant mal gérés depuis des décennies par des bras cassés, les Français sont riches. Le niveau d’épargne est l’un des plus élevés d’Europe. Ils devraient prendre exemple sur le Carrefour de l’Odéon et dépenser. Difficile quand tout ce qu’ils entendent est que leur pays est malade, au bord du gouffre, voire déjà mort, que sa population est menacée de famine. Ils thésaurisent. Difficile quand tout message optimiste est raillé. Les piliers d’une économie sont le travail, le capital, les matières premières et aussi, voire surtout, un quatrième, plus soft, la confiance. Il y a suffisamment d’atouts dans ce pays pour qu’elle soit rétablie. Dont peut-être le plus important, « la naïve et pourtant très sage insouciance de l’existence. »