Filiations

Mother

 

Dans le film de Bong Joon Ho, une mère protège son fils un peu débile et commet un meurtre pour lui. Au cœur de l’intrigue policière se greffe l’histoire familiale, morceaux de mémoire où la douleur, la culpabilité et la tendresse se mêlent dans un tout émotionnel. J’apprécie la beauté visuelle du film, la formation de plans graphiques dans lesquels s’insèrent des touches d’absurde, des discordances de ton, et se côtoient la monstruosité et la drôlerie, le grotesque et le sublime. Les séquences sont structurées, minutées, mécaniques. Les microstructures narratives sont comme des constructions dramatiques autonomes tendues vers une finalité qui est dans la séquence elle-même ou survient à un autre moment du film. Je trouve toutefois le scénario trop huilé, trop parfait, ne laissant place à aucune digression injustifiée, à peu de moments gratuits, de repos, de flottement de la fiction. Chaque instant du film, chaque événement, même lorsqu’il est poétique, est fonctionnel et contribue à la progression de l’intrigue. Si les relations père-fils et mère-fille sont rebattues au cinéma, il est plus rare, à ma connaissance, d’explorer ainsi la relation mère-fils, sauf sur le mode de la comédie et de la caricature. Celle décrite dans Mother est fusionnelle, incestueuse presque, marquée par une obsession de la protection trouvant sa source, peut-être trop explicitement psychanalytique, dans une pulsion originelle infanticide. Le contraste entre l’âge des personnages, la violence de ce qu’ils vivent, et l’immaturité de leur relation figée dans l’enfance, projette sur celle-ci la lumière noire d’une culpabilité refoulée. L’enfance est mémoire. La filiation est mémoire. Le sujet du film est la mémoire. Celle immédiate que l’on perd, celle plus lointaine que l’on retrouve dans des instantanés quasi-mystiques. L’idée que le jeune homme débile oublie tout dans l’instant, puis fasse des efforts pour se rappeler les événements de la veille et, dans sa laborieuse exploration mémorielle, remonte par accident à ceux de l’enfance, à des révélations fragmentaires mais traumatiques, est très belle. Le film se termine sur une superbe scène d’oubli.

 

Tetro

 

Le dernier Coppola est artistiquement sublime, d’une italianité flamboyante et bancale à la fois, dans le pays de Borges. Je suis impressionné par les voyages de Coppola entre les films commerciaux qu’il transcende par son art immodeste, et les petits films artisanaux où celui-ci est au premier plan, emprunt d’une humilité nouvelle. Tetro est un film sur la création et la manière dont les relations filiales, familiales, la sous-tendent. Aller au cœur de l’œuvre, de ses références, de son imaginaire c’est, en même temps, aller au cœur de la famille, des relations entre les êtres, des blessures qui s’y forment. Le lyrisme du film trouve sa source dans l’art musical de Carmine, le père. Créer est un processus dont la charge dramatique provient des liens filiaux chaotiques. La création relève du rapport aux pays, aux langues, à l’Italie rappelée par des passages opératiques et à l’Amérique latine où le merveilleux et cette sorte de sommeil permanent traversé de possibles rêves, rendent le réel incertain.

 

Fantastic Mr. Fox

 

Le film de Wes Anderson est plastiquement beau. Il emprunte à son personnage principal son élégance, son dandysme et à la musique son rythme, sa grâce. Je suis touché par la relation entre le père et le fils, par la confrontation entre le fils réel et le fils fantasmé, version sublimée de soi, revanche procréatrice sur ses propres tares. La manière dont la tendresse se loge dans les défauts, les faiblesses, les « différences » par rapport au modèle d’enfant rêvé est si émouvante. C’est un film sur la transmission, le père comme modèle admiré, comme héros dont on recherche désespérément en soi la révélation atavique des qualités exagérées. Je me plais à voir le film du point de vue du fils : Fantastic Mr. Fox version héroïque du Père et le cousin version revue et corrigée de soi. Le film est aussi une célébration de la nature, des bêtes dans leur sauvage diversité, des levers et couchers du soleil, des saisons. L’apparition du Loup dans un bout de paysage enneigé qui se greffe dans l’automne rouge est magique.

Notes de lecture Discours Parfait de Sollers

La lecture rapide des critiques (à savoir la longue liste de deux lignes par canard qui accompagnent les pubs et, applicables à tout livre, semblent générées par des automates) m’a vraiment donné envie de lire ce livre : 900 pages de réflexions, de « Dante à Joyce, en passant par Hölderlin et Rimbaud ». L’ampleur du projet m’a impressionné : 900 pages sur des artistes complexes, géniaux, mythiques ! La quatrième de couverture, écrite par Sollers lui-même, promettait même une « nouvelle renaissance » tout en promouvant un autre de ses romans (vente croisée, comme chez Carrefour).

A l’achat, je me suis vite rendu compte, même si cela n’est précisé nulle part, ni dans le titre, ni dans la préface, ni sur la quatrième de couverture, qu’il s’agit en fait d’un recueil d’anciens articles rassemblés ici, voire de certains anciens livres comme Fleurs, qui y sont insérés. A la limite peu importe, l’exercice est commun et un de mes livres préférés est Articles intrépides de Hervé Guibert, recueil de ses articles du Monde. Cependant, à la différence de ce dernier, Discours Parfait est un fourre-tout, des livres, des articles, des préfaces, des interviews (de l’auteur bien sûr, pas par l’auteur) et les thèmes ne sont pas exclusivement littéraires, ni même artistiques, ils peuvent être politiques ou d’actualité. A la limite peu importe, on me promettait Dante et Hölderlin, je me retrouve avec un article sur Tariq Ramadan, mais bon, disons que cela fait collage, et sur la saison automne-hiver 2010, le collage est tendance. De ce collage ne ressort aucune unité, n’apparaît aucun fil conducteur, à part l’auteur dans une posture auto-admirative. A la limite peu importe, l’auto-admiration, l’auto-amour sont de vieux thèmes littéraires, flamboyants notamment chez les poètes arabes comme Al-Mutanabbi (je reviendrai sur cet exemple). C’est sur le fond que j’ai eu plus de mal.

La lecture de certains articles (je n’ai pas tout lu, mon masochisme ayant des limites) m’a décontenancé sur l’état général de la pensée, ou à tout le moins de la pensée médiatique, en France. Sur les thèmes politiques, la réflexion est d’une paresse sidérante. Un fond théorique ténu et des convictions consensuelles font office de grille de lecture de tout événement. Une dizaine de convictions clés font office de structure théorique sous-jacente. Purement morales, ces convictions ne requièrent aucun effort intellectuel ou analytique, c’est une suite de bien/pas bien partagés avec tout un chacun : démocratie (bien), dictature (pas bien), modération (bien), extrémisme (pas bien)… N’importe quel journaliste aura le même appareillage conceptuel. L’intellectuel d’aujourd’hui ne fait dès lors que relayer les lieux communs du jour mais, à la différence du journaliste lambda, en citant Nietzsche. Je peux le comprendre du reste. Il n’a plus le temps de la réflexion. Il est appelé à commenter les événements, tous événements, en temps réel en les confrontant à son expérience passée, or comme il passe son temps à commenter, cette expérience n’évolue pas et le passé commence à remonter à très loin, à l’époque de Tel quel dans le cas de Sollers. Même quand il publie des livres qui doivent lui offrir l’opportunité de structurer une réflexion, l’intellectuel cède à la facilité de simplement regrouper ses commentaires en espérant que s’en dégagera, par le bonheur des choix a posteriori, une unité providentielle. Le commentaire a remplacé la réflexion, les bribes une démarche systématique, l’impératif communicationnel (articles, interviews, conférences…) un minimum de silence méditatif.

Sur la partie littéraire, les choses sont encore plus décevantes. Le travail critique de Sollers se situe à trois niveaux. Le premier est celui de la reconnaissance du génie. Dante, Rimbaud, Mallarmé, Joyce, Proust, Céline étaient des génies. On s’en doutait un peu mais il n’y a aucun mal à le rappeler. Le répéter à chaque page peut être lassant, au mieux peut-on y déceler une sorte de démarche obsessive, au pire et plus vraisemblablement, une incapacité discursive à aller au-delà du simple constat admiratif. Commenter la dernière conférence de presse de Tariq Ramadan est à la portée de tout intellect. Se mesurer à l’œuvre de Dante et de Joyce et l’enrichir de commentaires est moins trivial, surtout dans la précipitation d’un article, d’une interview, d’un bon mot. De ce fait, Sollers est condamné soit à des clichés, soit à des constats de génie assénés avec une telle force que celle-ci peut sembler liée à une connaissance particulière, tenue jalousement secrète, des œuvres. Le deuxième niveau est l’affirmation décomplexée et convaincue de sa supériorité intellectuelle de lecteur exceptionnel. Seul moi comprends Dante dit l’auteur, les autres sont des ignares. Aucune preuve de cette appréciation exclusive n’est avancée, l’affirmation définitive suffit. Le troisième niveau qui en un sens alimente les deux premiers est celui des anecdotes. Il s’agit d’anecdotes biographiques, littéraires (des citations notamment), ou bibliographiques, lestées d’un name dropping convulsif. Ces anecdotes, très furtives, sont censées être les signes extérieurs d’une richesse et d’une profondeur enfouies qu’il serait inenvisageable de dévoiler. Elles envoient des messages codés à un lecteur fictif avec lequel l’auteur partagerait une érudition très sélecte. Ces trois niveaux constituent un mini-genre littéraire en soi, que j’appellerais le genre cocktail, idéal pour ces événements où l’on passe d’un interlocuteur à l’autre et dispose de quelques minutes pour briller. Je reviens à mon exemple d’Al-Mutanabbi qui est très sollersien. Je n’ai plus lu ce poète sublime (constat de génie, capacité d’appréciation) depuis la classe de seconde mais la remarque que j’ai faite (poète de l’auto-amour, genre poétique à part entière, « al fakhr » en arabe) est suffisamment pointue pour donner l’illusion d’une intimité avec son œuvre. Cela dit, il est vrai que je l’ai lu à l’adolescence et qu’en moi survivent des traces d’éblouissement, la vague réminiscence de ma subjugation esthétique d’alors que je ne saurais aujourd’hui théoriser mais qu’indéniablement, en toute bonne foi, je continue confusément mais agréablement de ressentir, comme l’éternelle greffe d’un bonheur préservé.

Je suis d’autant plus déçu que Sollers fait montre d’une vraie gourmandise, son écriture est limpide, empreinte d’une oralité pêchue. Son intelligence vivace, espiègle, aurait illuminé un travail sérieux sur les œuvres, pour mieux les faire aimer. Je pense même qu’à un moment de sa vie, il a dû être cultivé, c’est-à-dire capable en approfondissant l’œuvre de la faire apprécier, d’en révéler les gisements de beauté ignorés. L’un des articles sur Joyce par exemple, vers la fin, est très approfondi. Il analyse le catholicisme de l’auteur, thème qui ne m’intéresse pas en soi mais qui, au moins, a le mérite du sérieux. L’article date de 1979.

Je suis devenu français

Je suis devenu français. Par décret de naturalisation. J’en suis fier. Proust était français, et Stendhal, et Rimbaud, et Renoir (père et fils), et Bresson. Le simple fait d’appartenir à la même nation que les Renoir m’émeut.

La procédure de naturalisation s’est conclue par une cérémonie au cours de laquelle un livret nous a été remis, avec cartes d’identité et autres documents administratifs. Nous y sommes allés en famille ; c’était un moment important. Les filles ne comprenaient pas bien pourquoi. La notion de nationalité leur est étrangère. Elles semblent la lier à la langue.

La cérémonie a lieu rue des Ursins, une petite ruelle serpentine sur les quais de Seine, près de Notre-Dame. Un groupe de naturalisés se retrouve dans la salle Marianne où l’on reconnaît un drapeau tricolore, une statue de Marianne, des symboles de la France et la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. La décoration est kitsh mais l’effort de l’administration attendrissant, après tant de froideur procédurale. Le maître des cérémonies, un sous-directeur de préfecture très jovial, semble sincèrement heureux de nous recevoir, assisté d’une belle jeune femme, sans identité, sans nom, sans fonction, sorte de symbole incarné de la France qui vient à votre rencontre.

Le sous-directeur prononce un discours compassé, mais émouvant par moments. Il cite des grands noms français d’origine étrangère, Apollinaire, Verlaine, Gustave Eiffel, Marie Curie, Georges Charpak, Charles Aznavour, des académiciens (dont je n’ai pas retenu le nom). Il termine par le plus illustre de tous : Zinedine Zidane. Sur fond de musique symphonique, un clip résume la France en quelques minutes, ses monuments, sa beauté, son histoire, ses rois, ses principes fondateurs issus de la Révolution, l’égalité entre les races, les religions, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les nigauds et les malins. Il se termine sans transition par des plans de policiers dans le métro et d’avions Rafale. Tout le monde chante la Marseillaise dont le sous-directeur reconnaît que les paroles sont un peu datées mais la charge symbolique intacte. Mes filles me regardent chanter avec étonnement, un peu éberluées. J’avais imprimé l’hymne sur internet pour ne pas être pris au dépourvu le moment venu et sa longueur m’avait impressionné. Mais nous n’avons chanté qu’un seul couplet.

Les décrets sont remis aux personnes présentes, appelées dans un ordre aléatoire. Chacune est applaudie par les autres comme, selon la formule du sous-directeur, un « champion » qui parvient au bout d’un long et laborieux processus administratif. Les noms se suivent, souvent compliqués, mais prononcés avec une clarté parfaite par la jeune femme qui symbolise la France, et les pays et les histoires imaginées. Pendant quelques instants, le groupe se disloque, se désagrège en individus et chacun acquiert une éphémère épaisseur existentielle. Nous parcourons le monde, d’Uruguay, au Honduras, en passant par le Mali, la Côte d’Ivoire, l’Algérie, pour aller en URSS (c’est le nom du pays à la naissance qui est donné), au Sri Lanka, au Vietnam, des pays présents, des pays passés, des pays qui ont connu des gloires, le plus souvent ont souffert. Des hommes et des femmes défilent, heureux, élégants sans être endimanchés, juste parfaits pour l’occasion, porteurs d’histoires fugitivement devinées. On entend distinctement « Merci », « Merci bien » et on perçoit, à distance, l’émotion.

On comprend alors, dans cette diversité, dans cette volonté partagée de faire partie d’un pays, ce que veut dire l’exil, ce que veut dire l’hospitalité, ce que veut dire la « fraternité », ce mot « républicain » galvaudé, creux, voire niais, contraire à toute réalité, mais qui pendant quelques instants, quelques brefs instants, tout à coup, sonne vrai.

Après la distribution des livrets, on peut se lever, prendre des photos de la salle Marianne, lire la déclaration des droits de l’homme, noter : « regarde, nul ne peut être inquiété pour ses opinions », y croire, comme à une promesse nouvelle. On s’embrasse, pose avec le sous-directeur, échange quelques mots avec la jeune femme. On confie une pensée au livre d’or où je lis en passant quelques mots tracés d’une écriture hésitante, trahissant l’émotion : « je suis fier de faire partie de cette Grande Nation ».

Ce moment est une parenthèse secrète. Enfouie dans une sorte de salle de classe au fond d’une ruelle ignorée du cœur d’un Paris de touristes. L’espace de quelques instants, la fraternité et la sympathie s’expriment avant que, juste en sortant, en allumant la radio, on ne soit rappelé à la réalité, des haines petites et grandes, des désignations des autres, de leur catégorisation dans des groupes où l’individu se noie à nouveau dans une triste masse, homogène et stigmatisée.

La cérémonie a quelque chose d’anachronique. Instant perdu, déboussolé, dans le flot de nos rancœurs inexpliquées, et de nos cynismes résignés.

Café Constant

Ce café, un des quatre restaurants de Christian Constant rue Saint Dominique, le plus simple, le moins cher, est une institution. Comme j’y vais souvent, je peux en parler, et ce en empruntant un point de vie ethnique car, comme le dit Georges Clooney dans In the air, j’aime bien les stéréotypes, ça permet d’aller plus vite.

Les Américains

Après la tour Eiffel, le Café Constant est le lieu le plus visité en France par les Américains. Cela est économiquement très intéressant pour le restaurant et surtout, j’en suis ravi pour eux, pour les serveurs. Ces clients laissent 15% de pourboire, comme chez eux, alors que le Français de la table à côté, et quand je dis à côté c’est pratiquement la même table, lorsqu’il est pris d’un élan exceptionnel de générosité, laisse, allez, 32 centimes, en pièces de 5 et 2. Par comparaison les 20 euros de pourboire peuvent paraître too much. Eh bien non. Chez Constant, les Américains sont dans un perpétuel état d’extase. Tout les ravit. La France, et ses symboles fondateurs, la Tour Eiffel et Amélie Poulain en particulier, sont incarnés dans chaque élément de la table, de la fourchette, au pain « it’s so (un temps) good », à la carafe d’eau, au pichet (« Oh my goodness, look at this ! ») de vin. Quand le foie gras est servi, leur excitation est telle qu’elle atteint des niveaux presque orgasmiques comme en attestent les « Oh my god ! » qui se succèdent dans un emballement non maîtrisé, synchrone d’un plaisir insoutenable. Ils s’extasient devant leurs plats mais aussi devant ceux des autres clients. Au début, je ne comprenais pas pourquoi les femmes me souriaient avec insistance. Assez vite je remarquai que ces sourires, que j’imputais de manière assez naturelle à mon irrésistible attrait, coïncidaient avec l’instant précis où l’assiette (attention très chaude) de caille farcie au foie gras servie avec des lentilles vertes du Puy se posait sur ma table. Je compris alors qu’ils exprimaient de la jalousie mais aussi une fraternité gustative transatlantique. Et si, indéniablement, ces femmes étaient amoureuses folles de moi, ce n’est pas tant à cause de mon charme intrinsèque, mais à cause de mon statut éphémère de mangeur de caille. A travers moi, c’est la caille que l’on admirait, j’étais pour ainsi dire transcendé par la caille.

Les Japonais

L’admiration japonaise est très différente, tout en délicatesse et longs silences. Au début, je prenais ce mutisme et cette inexpressivité pour de l’indifférence, mais assez vite je compris que le silence était une marque de respect, d’effacement devant les mets. L’expérience a quelque chose de mystique même si le recueillement devant une salade d’artichauts ou une tartine de sardines ne les empêche pas de prendre de discrètes photos de chaque morceau avalé, éternisé ainsi avant sa disparition en bouche.

 

Les Français

Le rapport qualité-prix du Café Constant est l’un des meilleurs de Paris. Cela dit on s’en sort rarement à moins de 35 euros par personne au dîner. Même si ce n’est pas excessif, cela reste cher pour le peuple. Donc les clients n’appartiennent pas forcément, comme l’ambiance pourrait le suggérer, à la classe ouvrière. Mais pourtant, quand on dîne chez Constant, il faut que cela fasse peuple. En arrivant, il faut commencer par des blagues d’automobiliste, du style, oh putain elle allait me foutre un PV, je l’en ai empêché en dernière minute. Ensuite, il faut absolument parler la bouche pleine, sinon cela ne fait pas peuple et puis c’est moins bon. Parler la bouche pleine est un art, il faut savoir glisser les mots entre des déglutitions partielles, de sorte que la phrase soit dite progressivement en parallèle, non seulement à la mastication, mais aussi à l’avalement en strates successives. Plus simplement dit, les mots doivent rythmer l’avalement. Exemple : « ben voilà quoi déglutition partielle elle allait me foutre un PV déglutition partielle mais déglutition partielle (rapprochée de la précédente car en fait elle en est la suite) je lui ai dit voilà déglutition partielle j’ai pas mon scoot déglutition faussement finale en réalité partielle c’est pas pour ça que tu vas me foutre un PV déglutition finale ». Il ne suffit pas de parler de PV la bouche pleine, encore faut-il faire beaucoup de bruit en mastiquant et, notamment, claquer la langue contre le palais, clac, clac, clac. Dans la phrase ci-dessus, il s’agit intercaler des clac, clac, shlak, entre les mots. Chacun sait par ailleurs que la sauce est le véhicule des saveurs, si bien qu’il faut la lécher partout où elle se trouve. Quel plaisir intense assortie d’élégance que de lécher le couteau ou de le sucer avant de conclure par un claquement des lèvres. Une fois qu’on a fini, il ne faut pas oublier de saucer le plat d’abord avec le pain, très énergiquement, presque frénétiquement, pour s’assurer qu’aucune particule de sauce n’a échappé à la miche, puis avec les doigts. Le geste est simple, humecter le doigt de salive, ramasser les quelques miettes indéfinies, les poser délicatement sur la langue, qu’on aura pris soin de sortir avec une certaine avance.

Les vieux du quartier

A midi le menu est à 15 euros. Exceptionnel ! Du coup, cela fait vraiment peuple. Les commerçants du quartier et les vieux remplacent les touristes. J’adore la vieillesse. J’aime dire vieux et pas personne âgée ou sénior parce qu’il n’y a aucune honte à être vieux et je ne vois pas pourquoi on masquerait cet état, ce bel âge, sous un synonyme ambigu qui suggère une gêne. Il faut être vieux pour apprécier les plaisirs de la vie. Il faut voir avec quelle délectation ces deux amis savourent leurs plats, se frottent les mains avant chacun. Ce qui est triste, d’un point de vue ontologique, c’est qu’il faille attendre soixante-dix ans pour comprendre que le sens de la vie réside dans un plat de haricots blancs, et sa sauce. Edouard sois raisonnable demande cette dame à son mari qui ne rêve que d’une chose depuis qu’il est arrivé, que d’une chose, d’un pichet, car le sens de la vie n’est pas dans la bouteille de vin, il est dans le pichet de vin, c’est-à-dire qu’il faut aller à la plus grande simplicité pour dépouiller le plaisir de tout résidu intellectuel, de toute appréciation, de tout jugement, de tout classement, de tout savoir. Ce monsieur rêve de son pichet et demande juste que le vin soit fruité, quand la serveuse le sert, il s’assure, il est bien fruité hein ? Quand il le goûte, il le reconnaît, il est bien fruité. Il propose du vin à sa dame, tu en veux ? Il est bien fruité. Elle n’en veut pas, hélas, elle est bien plus jeune que lui et le sens de la vie lui échappe.

Les évangélistes

Quand on aime le Café Constant, on veut absolument partager son amour avec d’autres et on y entraîne ses amis. Comme les serveurs sont très aimables et vous accueillent chaleureusement, avec des remarques personnalisées, cela impressionne. Ensuite, il faut recommander. Comme on a goûté à tout, on peut dresser un tableau comparatif des différents plats, en conseiller un ou deux (pour une première fois) tout en insistant sur la liberté de choix (mais prends ce que tu veux). En tant qu’évangéliste, il faut aussi préempter le jugement des prosélytes en s’extasiant sur tout avant eux pour, ainsi, les empêcher d’émettre la moindre réserve. S’ils osent une critique, il faut le prendre très personnellement et rompre tout de suite l’amitié.

Queffélec

Queffélec (c’est un écrivain) est un habitué des lieux. Il est l’un des rares à pouvoir réserver une table. En vérité, on ne lui réserve pas la table, on la lui garde, c’est très différent. Il a même préfacé des bouquins de Constant en faisant de la poésie autour des crevettes et des filets de bar, entre autres. Discussion au bar :

– Serveur 1 : C’était qui ?

– Serveur 2 : Queffélec, il est gentil lui, il appelle à 10 heures 30, après il vient et il reste jusqu’à une heure du mat. Qu’est-ce tu veux, les artistes.

– Un client : C’est qui lui ?

– Serveur 2 : Queffélec, prix Goncourt.

– Un client : Ah ouais, ouais, bien sûr…

– Serveur 1 : T’as lu ses livres ?

– Serveur 2 : J’ai juste lu Les noces barbares. Après je ne sais plus trop ce qu’il a écrit.

– Moi : C’est pour ce livre qu’il a eu le prix Goncourt non ?

– Serveur 2 : Oui, vous l’avez lu ?

– Moi : Non, j’ai vu le film.

– Serveur 2 : Ah la classe monsieur a vu le film, moi j’ai lu le livre. Pas joyeux en tout cas le livre.

– Moi : Oui, je me rappelle le film non plus, sinistre, un truc de viol non ? Tout y est gris et moche.

– Serveur 2 : Ouais c’est ça, il est bien franchement le livre, franchement très bien, mais il faut le lire uniquement si on est obligé quoi, genre un jour d’hiver quand il neige, que l’électricité est coupée…

– Moi : Mais attendez c’est connu, le Goncourt c’est comme les étoiles Michelin, pour un ou deux Gagnaire, t’as des dizaines de tâcherons qui te font des trucs lourds et prétentieux. Quoi de pire qu’un dîner dans un étoilé Michelin, un supplice !

– Serveur 2 : Faut pas dire ça à Constant, il a une étoile au Violon d’Ingres !

– Moi : Je sais, j’y vais jamais, je préfère ici, au moins tu peux parler la bouche pleine, crachoter, finir ta sauce chocolat avec les doigts et pourlécher ton assiette. Au moins tu vois, c’est bon.

Les lieux chez Rohmer

Si la presse a largement évoqué les facettes les plus connues de l’œuvre de Rohmer, dans une approche parfois simplificatrice – marivaudage, passion et raison, élégance du verbe – il en est un qui est passé sous silence et qui pourtant structure ses films : les lieux.

Davantage que pour tout autre cinéaste, chaque film de Rohmer est ancré dans un lieu particulier qui, plus qu’un décor, plus même qu’un personnage, est la source des histoires, leur terreau, là aussi où elles se déversent, se développent, se ramifient.

Dans l’une des trois histoires des Rendez-vous de Paris, un couple se retrouve dans plusieurs parcs de la ville et leur relation progresse ainsi au rythme d’une exploration à laquelle les ressorts de l’histoire sont pratiquement délégués, comme si les endroits visités se chargeaient eux-mêmes de faire avancer l’intrigue amoureuse. Dans la dernière histoire du même film, le rapport de séduction entre un jeune peintre et une inconnue croisée au musée s’entremêle aux endroits qu’ils commentent, qui ont en commun un rapport à l’art, version sublimée et dont on peut explicitement parler, d’une attirance implicite. L’histoire glisse ainsi du musée Picasso, aux rues du Marais, dans un superbe travelling arrière révélant des murs tagués et lépreux, à l’appartement du peintre. Ce dialogue entre les personnages et les lieux dans lesquels ils évoluent et qui investissent leur conversation est au cœur de l’œuvre rohmérienne.

Dans Ma nuit chez Maud, Clermont-Ferrand, ville de Pascal et des usines Michelin, est le cadre en hors-champ de la nuit en question dans l’intimité d’un appartement retranché. On retrouve dans de nombreux autres films ce rapport dialectique entre intérieur et extérieur, à travers notamment le motif des fenêtres : scènes d’intérieur dans lesquelles l’extérieur pénètre par les fenêtres, ou scènes d’extérieur dans lesquelles des bouts d’intérieur sont incrustés.

Dans L’arbre, le maire et la médiathèque, le rapport au lieu est politique et Rohmer montre à la fois l’influence du lieu sur l’homme et celle de l’homme sur le lieu. Il explore les mécanismes, politiques et rhétoriques, qui conduisent à la transformation, ou la transfiguration, d’un lieu. Ces mécanismes sont d’autant plus complexes qu’ils ne sont pas manichéens. Si la médiathèque est appelée à dénaturer le lieu et y faire affluer des centaines de voitures, créant à la place de l’arbre un parking, si elle semble surtout destinée à promouvoir la carrière nationale de l’homme politique, elle permet également, dans la rhétorique de ce dernier et sans doute en partie en vrai, d’offrir à la population locale un accès sinon à la culture du moins aux loisirs qui pourrait éviter un exode et la disparation de l’école même dont le professeur est le contestataire le plus ardent du projet. Au cœur du débat politique donc, le lieu.

Conte d’été est une variation autour de la promenade sur les côtes d’une Bretagne resplendissante de soleil. La conversation emprunte les détours du paysage, s’anime de ses beautés surprises. Le rapport à l’autre est poétisé, érotisé, par son inscription dans un cadre, non pas intimiste comme dans Ma nuit chez Maud, mais solaire, mouvant, qui se dévoile au gré de la marche. Le soleil invite au dénudement des corps, le vent explore les intervalles entre la peau et les tissus légers.

Ce thème du voyageur revient dans Les amours d’Astrée et de Céladon, long cheminement à travers des pays en partie rêvés, en partie ancrés dans la réalité d’aujourd’hui, dont on ne peut oublier qu’elle est celle filmée, comme d’ailleurs l’exergue du film le rappelle. La recherche de l’autre au terme d’un voyage est un thème récurrent chez Rohmer. Elle n’est pas planifiée, on ne suit pas les traces de l’être recherché dans une filature, elle est soumise au hasard, comme si les lieux eux-mêmes présidaient à la quête et se chargeaient de faire converger les trajectoires des personnes aimées, presque à leur insu. Dans Conte d’hiver par exemple, l’héroïne retrouve un amant d’été disparu, volatilisé, dans un bus, par pur hasard. Dans Le Rayon vert, les éléments exercent leur charme pour incarner un être désiré qui n’avait aucune existence préalable.

Parfois, l’approche est plus radicale. Dans L’ami de mon amie, la nouvelle ville de Cergy-Pontoise est l’argument principal et l’intrigue amoureuse un prétexte pour explorer cette architecture insolite. Nous nous souvenons autant des personnages de Rohmer que des lieux où ils évoluent qui restent précisément dessinés dans notre mémoire : la chambre de Louise dans les Nuits de la pleine lune, l’appartement et la maison du Conte de printemps, les deux maisons de Pauline à la plage…

Le rapport entre l’intrigue et son inscription spatio-temporelle devient conceptuel dans les films historiques, notamment Perceval le Gallois et L’Anglaise et le duc. La fausseté assumée des décors est le seul moyen de les rendre vrais, car en imitant le réel on ne met l’accent que sur l’imitation (on dirait Paris sous la révolution, la reproduction est réussie), alors qu’en recréant une nouvelle réalité, les décors en carton de Perceval, les toiles peintes de L’Anglaise et le duc, on fait tendre l’imaginaire vers ce qu’étaient les vrais lieux disparus, on laisse le champ libre à une reconstitution personnelle, unique, qui est de l’ordre du rêve, car le lieu disparu n’est finalement que rêve.

Sous l’apparence trompeuse de leur fixité, les lieux sont en perpétuel changement, avec les saisons bien sûr – un même lieu, le Champ de Mars par exemple, est différents lieux selon la période de l’année – mais aussi l’heure du jour, la lumière diurne ou vespérale, le mouvement des différents vents comme dirait Godard, autre cinéaste de lieux, l’empreinte de l’homme, le rétrécissement des rivières… Ces changements sont liés au temps, les évolutions sont plus ou moins longues, s’opérant dans la seconde, la minute, la journée, la saison, ou à travers les siècles. J’évoquerais à cet égard un dernier exemple, mon préféré.

Il me reste à l’esprit, inexplicablement, par un processus de sélection mémorielle que j’ai du mal à élucider, la scène d’un film que j’ai vu il y a longtemps, et n’ai plus revu depuis, Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, dans laquelle Reinette et Mirabelle se réveillent à l’aube (temps et lumière), en pleine campagne (lieu), pour surprendre l’instant particulier et très précis où tous les animaux de la forêt, et notamment les oiseaux, se réveillent à l’unisson, dans une simultanéité parfaite, magique, faisant basculer le lieu (le changeant radicalement) d’un silence parfait, l’heure bleue, à une volubilité chantante, à la fois joyeuse et assourdissante, du repos à une excitation dont la soudaineté est accentuée par la lente dérive de la nuit vers le jour. Cet instant dont on ne suspecte pas l’existence, qui survient, sans qu’on ne le sache, chaque nuit, est surpris dans son mystère, révélateur de la vie des bois dont la secrète poésie est trahie.

VINCERE, de Marco Bellocchio

Vincere est scindé en deux parties. Dans la première, Benito Mussolini est un homme. Il éructe dans les rues, les clubs enfumés, et fait sauvagement l’amour à Ida qui est tombée folle amoureuse de lui. Dans la deuxième, l’homme disparaît, on ne reverra plus l’acteur et Mussolini, transfiguré, devient une idole éclatée en images de cinéma, en statues de marbre, en portraits officiels. Le processus de transformation de l’homme, sensuel, terrien, violent, en idole théorique a quelque chose de monstrueux. Comme dans La Mouche de Cronenberg, les signes prémonitoires de la métamorphose brutale sont essaimés dans la première partie : incrustations intempestives d’images de foule, de drapeaux noirs qui se déroulent, expressions inquiétantes surprises sur le visage, au milieu de scènes d’intimité. Toute la vie d’homme de Mussolini, celle d’avant la dictature, sombre après celle-ci dans une marge de la réalité, éradiquée du système quadrillé de soumission mentale, y compris Ida, dont l’existence même est niée.

Le film met magistralement en scène la tension entre les rapports individuels, de personne à personne, dont la passion est l’exacerbation, et les rapports de foule, la constitution d’un sentiment composite formé des idolâtries de millions de personnes envers un Dieu ou un dictateur, l’un et l’autre intangibles. Ceux qui, comme Ida, fidèle à son amour pour l’homme, ne participent pas de cet élan adulatoire sont cloîtrés dans les asiles psychiatriques. Les contestataires de la folie dominatrice sont les fous officiels dans un relativisme schizophrène.

Le film est dans un état perpétuel d’effervescence, à mi-chemin entre cinéma et opéra. Il est irrésistiblement beau, chacun presque de ses plans est flamboyant. Les éléments naturels, la pluie, le brouillard, la neige, sont d’une démente poésie emportée par une musique continuelle. Les symboles carcéraux, barreaux, filets, murs, cellules, portes, définissent des territoires dont l’imagination doit s’évader à travers des brèches de folie. L’amour de la première partie, devient adoration de Mussolini et détestation collective d’Ida, dont le destin est anéanti, et de son fils, moqué en public, imitant son père dont il révèle la substance farcesque avant de sombrer dans la folie, dégénérescence pathologique du charisme dictatorial, qui en révèle la matière première psychotique.

Bellocchio suit encore une fois le destin mélodramatique d’une femme emportée dans une histoire et une Histoire qui la transcendent, font vaciller son corps, son esprit et in fine, la transforment elle-même en idole, c’est-à-dire la déshumanisent.

Note de lecture de Gracq

Je relis La presqu’île et hélas souffre. Ce que je dis est interdit (il est interdit de ne pas aimer Gracq) mais que faire ? Est-ce mon esprit qui subit un phénomène d’insensibilisation à la beauté littéraire ? Les phrases sont belles, en tout cas sont conçues pour sans conteste l’être, dans un labeur visible, ostentatoire presque, mais je n’arrive pas à me résoudre au gouffre entre ce qui est raconté, auquel je suis complètement insensible, et la préciosité excessive de la langue qui semble suggérer une profondeur qui m’échappe. Mais qui sont ces personnages ? Où se trouvent tous ces lieux d’une sorte de province indéfinie et désertée ? De quelle période s’agit-il ? Je manque de repères. Ce monde est étanche à toute réalité par moi reconnaissable. Rien ne se passe. Quel est le sens de cette inaction perpétuelle qui génère de l’inaction ? Je suis dépaysé, exclu, n’arrive pas à comprendre pourquoi Gracq raconte tout cela, par quel processus intellectuel, quelles prédilections personnelles, quel besoin il est amené à extraire ces êtres d’un territoire dont l’étrangeté topographique m’angoisse et la torpeur existentielle m’excède. Il explore des lieux que je n’arrive à situer sur aucune carte géographique ou métaphorique et que je finis par assimiler au vide. Une phrase décrit ces lieux : « c’était, dans ces campagnes aux toits sourds et muets, sans un aboiement de chien, sans un cahotement matinal de charrette, un malaise physique à la fois diffus et violent, le sentiment d’être fourvoyé en rêve dans un pays qui se lève inexplicablement tard. » Gracq décrit à merveille mon sentiment de lecteur, celui d’être perdu dans un village duquel tout signe de vie a disparu. Les phrases de Proust sont infinies aussi, et labyrinthiques, mais il s’y passe tellement de choses, elles bruissent de tellement de sentiments contradictoires, de tellement de jalousies, d’admirations, d’excitations sexuelles, d’extases mémorielles, elles font vivre tellement de personnages, font côtoyer le sublime et le vulgaire, le tragique et la farce, dans un entrelacement tellement bordélique, qu’elles sont formidablement courtes. Chez Gracq, la phrase peine, emprunte de tortueux chemins syntaxiques sur lesquels, j’en culpabilise, à aucun moment, je ne rencontre une quelconque source d’émotion. Je pense que j’avais connu ces mêmes sensations en lisant Le Rivage des Syrtes. Lorsque Gracq décrivait une femme, un paysage, une après-midi longue à vivre, je n’éprouvais envers ces choses aucune émotion, je ne les concevais que comme un assemblage grammatical de jolis mots.

Lieux II – semaine de noël au Liban

Les bars

La nuit, les lieux sont multiples et différents. Chez Ferdinand, rue Hamra, nous retrouvons une ambiance de pub de Boston ou de Georgetown. La proximité de l’université américaine fait affluer professeurs et étudiants. C’est là aussi, hors des amphis, que les rapports entre les uns et les autres prennent une coloration particulière, vaguement érotique, qu’un arrière-plan de séduction se profile derrière le voile de la convenance que l’alcool lève. A Gemmayzé, la rue des bars par excellence, ceux-ci sont minuscules, des trous dans le mur, dans lesquels une foule compacte, réunie dans une joie volubile, se noie dans la fumée des cigarettes, observée avec envie, une haine jalouse, par une autre foule taciturne, à l’entrée du trou, qui cherche à y entrer.

Hamra

Dans les années soixante et soixante-dix, avant la guerre, cette longue rue parallèle à la corniche, connaissait un bouillonnement intellectuel et social exceptionnel bien qu’en partie exagéré par la mémoire collective. Tous les grands esprits du monde arabe venaient paraît-il chercher dans cette rue, ses cafés-trottoirs, ses bars, une liberté de penser, de s’exprimer et de reconcevoir le monde. Les grands artistes, les poètes, les peintres sirotaient un jellab entre deux séances fiévreuses de création de chefs-d’œuvre. Avec la guerre, cette population mythique a disparu, la rue s’est dispersée un peu partout dans le monde, s’est figée dans son dernier instant de paix et a subi un lent processus de déliquescence. Lorsque nous y sommes allés cette fois, nous ne l’avons pas reconnue. Les restaurants contemporains ont remplacé les enseignes fantomatiques des années soixante-dix. Des bars ont ouvert, premiers d’une longue série qui dès Noël prochain aura transfiguré le lieu pour en faire celle des oiseaux de nuit qui viennent « sauter » d’un bar à l’autre.

Les shopping malls

Ils sont nombreux et segmentés, conformes au concept américain de village couvert autosuffisant, avec ses magasins, ses restaurants, ses aires de jeu, ses cinémas. ABC à Achrafieh est le plus classieux, fréquenté notamment par les habitants de ce quartier chrétien, où le prix de l’immobilier avoisine les niveaux parisiens. City Mall, structure gigantesque sur l’autoroute qui longe la côte vers le Nord, à l’intersection d’un enchevêtrement indéchiffrable de ponts et d’échangeurs, est plus populaire, extrêmement bruyant, d’énormes puits de lumière faisant monter des profondeurs du lieu les cris des enfants, les chants de Noël, les cloches de Papa Noël et une musique d’ambiance insupportable. Des milliers de gens s’y retrouvent. Le parking a quelque chose de mythologique, créant sous terre, dans les ténèbres enfumées par les pots d’échappement, des embouteillages monstres. Le Beirut Mall est le mall musulman par excellence du fait de sa localisation à la frontière de la banlieue sud. Mais cette confessionnalisation commerciale n’est pas absolue, les beyrouthins de toutes religions allant librement d’un mall à l’autre. Ces lieux grégaires offrent une échappatoire à la ville en même temps qu’une opportunité d’immersion dans sa population.

La télévision : talkshows fleuves, voyance et sitcoms turques

Elle est allumée en permanence dans toutes les maisons, dès les premières lueurs de l’aube, carré lumineux bleuté tremblant dans l’obscurité moribonde, jusqu’à très tard dans la nuit. Les talkshows politiques se suivent et se ressemblent : un présentateur gominé, tenant entre l’index et le majeur un stylo Montblanc servant à gribouiller deux trois trucs sur son cahier d’un air dramatique et, face à lui, un homme politique dans une pose auto-satisfaite, sirotant un café turc, exhibant un bide grandiloquent. Pas de débat, un dialogue, un tête-à-tête, une conversation à bâtons rompus, longue, extrêmement longue. Le sujet est toujours le même : le Liban, dans une vision très globalisante (« qu’est-ce que le Liban ? », « qui sommes-nous ? », « d’où venons-nous ? », etc.). L’homme politique décrit sur trois ou quatre heures, l’étendue de son intelligence, de son honnêteté, de son discernement (il émaille son discours de nombreux exemples montrant à quel point il avait à chaque fois raison) et, étonnamment, la stupidité, la malhonnêteté et le manque de discernement de ses adversaires. C’est une longue déclaration d’amour qu’il se fait à lui-même exprimant avec des mots infinis, des phrases infinies, des métaphores infinies, des plaisanteries infinies, la splendeur de son être. Le présentateur participe de cette adulation en donnant çà et là quelques illustrations du caractère sublime de son interlocuteur qui ne manque alors de se gausser de plaisir dans un frétillement de double menton.

Au nouvel an, les présentateurs accueillent des voyants. Ce corps de métier a connu un véritable essor ces dernières années. Comme sans doute personne ne comprend rien à la vie politique du pays, les voyants semblent encore offrir la grille de lecture la plus fiable. Le cérémonial est le même sur toutes les chaînes. Un voyant au physique un peu inquiétant se concentre sur un point fixe où réside la réponse à tout, avec un léger strabisme accentué par l’effort. Le même présentateur gominé fait d’abord le bilan de la voyance de l’année écoulée, un bilan implacable, chacune des prédictions ayant été vérifiée par les faits. Un montage parallèle montre d’une part les prédictions et d’autre part des extraits de l’actualité donnant raison au voyant : il avait dit « la terre tremblera, oui je le sens elle tremblera », un extrait de CNN accompagné d’une musique dramatique montre un tremblement de terre au Japon, il avait dit : « un artiste mourra », un extrait montre la mort d’un des frères Rahbani, célèbres paroliers de Fairouz, il avait dit : « je vois des foules, des foules, je vois des foules », autre extrait montrant des manifestants place de la République en France (il est voyant à l’échelle globale), il avait dit : « de l’eau, mais c’est quoi toute cette eau ? », un extrait de la LBC relate une fuite d’eau dans un immeuble au centre de Beyrouth – il avait tout prévu, tout était écrit dans ce point fixe de l’espace qu’il sonde. Du coup, les Libanais, accrochés aux lèvres du voyant, vivent en anticipation l’année 2010 à travers ces prédictions qu’il assène calmement, comme des haïkus. Même la presse sérieuse s’y met. L’orient-Le jour, le quotidien francophone de référence, donne la parole à la voyante maison, une page entière de terribles prédictions. Entre les talkshows et la voyance, les chaînes proposent des sitcoms. Après les telenovelas d’Amérique centrale, ce sont des sitcoms turques doublées en dialecte syrien qui ont du succès. Ce sont des histoires d’amour-haine. La passion est fougueuse et l’homme, mâchoire contractée, regard noir, est particulièrement violent, giflant la femme avec une incroyable brutalité (élève de Clouzot, le metteur en scène semble avoir demandé de vraies gifles), qui la fait tourner sur elle-même en spirale avant de l’envoyer au pied du lit puis, pétri de regrets, l’embrassant sur la bouche tellement intensément qu’on a l’impression qu’il va lui aspirer les intestins. Bien que répétitif (gifle, baiser, gifle, baiser, etc., parfois de la vaisselle cassée), le scénario plaît. Le contraste entre la brutalité passionnelle et le doublage syrien, dialecte arabe chantant qui se prête plutôt à la comédie, est déroutant mais les téléspectateurs s’y font.

Mar Mikhaïl

La rue Mar Mikhaïl commence juste après le pont du quartier arménien de Bourj Hammoud, et la bifurcation d’un côté vers l’autoroute Fiat, du nom de la concession qui s’y trouve, et de l’autre vers la Quarantaine, une zone industrielle près du port de Beyrouth qui avait accueilli les réfugiés palestiniens avant la guerre. Elle va jusqu’au bâtiment de l’Electricité du Liban, et débouche à la Rue Pasteur à partir de laquelle on peut bifurquer à gauche pour retrouver la rue Gouraud, où se trouvent des dizaines de bars et de restaurants. Dernièrement, la rue est devenue très tendance, on en parle comme du Marais, même si la communauté gay est remplacée par les garagistes. On y trouve d’une part des spécialistes fonctionnels de pots d’échappement (achékman), de roulements à bille (rolemanét), de carburateurs (carburator) et Asfour (L’oiseau), le spécialiste mondial de la climatisation de voitures, capable de transformer n’importe quel amas de tôles en frigo ambulant, d’autre part des spécialistes par marque, BMW (Bi M), Mercedes (Mar Sidès), Renault (Rino), Peugeot (Bijo)… Un des précurseurs de la transformation de la rue est le restaurant Tawlé (La table) qui, s’inspirant d’un autre concept, Tabkha (La cuisine), entretient un esprit vintage et nostalgique en s’adressant à des trentenaires qui se retrouvent dans la cuisine de leur enfance avec la maman, la téta (mamie) ou la sânaa (la bonne) préparant des plats simples. Tout le monde se donne rendez-vous dans ce restaurant qui se trouve juste à côté du garage d’Asfour (L’oiseau) et en face de Spoiler Center, le centre des pare-chocs, (« un spoiler est un accessoire commercial destiné à remplacer le bouclier de série dans le but de valoriser l’esthétique (le look) du véhicule. » (Source : Wikipédia)), où les zehran (petites frappes) viennent gonfler leur Bi M afin d’épater les filles dont ils sifflent les fesses. L’année prochaine, plusieurs des garages seront transformés en restos et bars, la rue Gouraud étant saturée et devant s’étendre vers le Nord.

Eglise sur une colline face à la mer

La colline se trouve à une dizaine de kilomètres au nord de Byblos, la ville côtière où l’alphabet fut inventé. Nous y allons pour un mariage. L’église date de la fin du dix-neuvième siècle, mais elle vient d’être rénovée par le maire qui a financé les travaux en échange d’une promesse de ses administrés de l’élire à vie. La mer est noire ; sa présence dans la pénombre se fait ressentir par une certaine fraîcheur, la conscience d’un large invisible. En face de l’église, il y a l’Ecole des Martyrs car ce village a « offert » beaucoup de martyrs durant la guerre. Tout le village s’est retrouvé dans l’église, donnant l’impression de vivre dans un autre espace-temps.

Footing sur la corniche à Raouché (le rocher) en bord de mer

Le parcours du footing s’étend de l’hôtel Vendôme Intercontinental, à côté du McDonalds, de la mosquée Gamal Abdel Nasser, de la statue de celui-ci, en contrebas de l’Ecole Supérieure de Affaires du groupe ESCP-EAP, juste après la concession Alfa Romeo, qui jouxte la plage Ajram pour femmes, jusqu’à Ramlet Baïda, la plage qui étend sur un kilomètre, plein ouest, son sable blanc, dont seules des carcasses de parasols en fer rouillé, un terrain de volley ou le cours sinueux des eaux d’égouts qui y sont déversées, interrompent la continuité étincelante. J’ai couru à différentes heures de la journée, par différents temps de décembre, ensoleillés ou pluvieux, clairs ou brumeux. Les pêcheurs lancent de longues cannes graciles pour capturer des poissons hypothétiques qui viendraient s’échouer là par un hasard de vagues et de ressacs dont on ne peut sonder la nature. Les Beyrouthins font du sport, et si leur tenue est parfaite, survêtements techniques, chaussures de course ultra-performantes, montres GPS, peu courent, la plupart marchent, souvent nonchalamment, convaincus de fournir ainsi un effort surhumain dont ils miment les signes sur leur visage. Outre l’aspect technique de la tenue, censé permettre une performance exceptionnelle, et son aspect moulant, censé mettre en valeur les formes, les femmes arborent un maquillage miroitant sur lequel le soleil se reflète et des lunettes cachant une partie du visage. La tenue sportive islamique est différente car la femme complètement couverte, dont seul le visage échappe à l’étoffe beige, porte tout de même, dans un contraste saisissant entre tradition religieuse et modernité sportive des Nike striées de bandes phosphorescentes. Sur le front de mer, les immeubles, les anciennes maisons individuelles, les tours qui affichent fièrement leur hauteur, se succèdent dans un défilé de couleurs, de couches temporelles disparates (des rues aux façades homogènes comme à Paris, construites à une période donnée, suivant un plan préconçu, n’existent pas à Beyrouth), et dessinent une ligne très accidentée, parée de palmiers qui tentent tant bien que mal d’exister dans le trop plein architectural des temporalités sédimentées et enchevêtrées. C’est lorsque j’arrive au haut de la colline qui surplombe la plage blanche que le paysage devient grandiose, morceau d’île ayant échappé à l’urbanisation, défiguré seulement par un chantier incrusté à l’horizon, derniers mètres avant la mer préservés de la progression du béton. Sur la plage, des éboueurs formant une constellation de points verts nettoient le sable, deux équipes jouent au volley-ball, un couple d’amoureux enlacés contemple le coucher dramatique du soleil, d’abord dans les nuages, puis dans l’eau. L’absence de vent rend complètement lisse la surface de l’eau et c’est doucement que de fines lignes blanches s’avancent de la plage et se dérobent comme un fantasme labile juste avant d’avoir pu frôler le sable dans ce qui aurait pu former une vague.

Les saisons

16 décembre – Descente d’avion à Copenhague, jour de neige

Nous sommes encore au-dessus de la masse crémeuse des nuages et le soleil apparaît par intermittence sous un voile vaporeux. L’avion entame sa descente. Nous nous approchons de plus en plus des nuages et cette proximité progressive les soustrait de leur feinte immobilité. En vrai, les nuages fuient, en contre-sens de l’avion, dans une panique croissante à mesure que nous nous en approchons, les effleurons presque. De longues plaques glissent dans une course apeurée. Une raie de lumière rose traîne sous le soleil, s’échappant d’une fente vers l’au-delà, et teintant le bleu de givre qui transforme le ciel en cristal. Finalement, nous pénétrons dans la masse cotonneuse et la lumière du soleil s’éteint pour toujours dans un dernier soupir. Le silence se fait et le blanc devient total. Nous sommes en réalité dans un interstice entre la vie et l’au-delà. En regardant vers le bas, des ombres diffuses apparaissent, spectres qui nous envoient des cris morts. L’avion s’attarde dans cette apesanteur douce. Les formes noires tentent de se fixer vainement sur ce qui semble être un fonds sous-marin. Soudain, nous sortons des limbes et apparaît l’étendue paisible de la mer avec des bateaux cargo immobiles accrochés au ciel sur lesquels des containers sont en équilibre instable, alors que plus loin une île révèle son existence avec une certaine fierté. Juste au-dessus de l’eau, à quelques mètres de hauteur, des bouts de nuages paressent, au milieu d’autres qui fuient, fumées élégantes ou fauves qui s’élancent dans le vide décoloré. Un voilier est en attente avec un drapeau jaune sur lequel on peut lire « stop the climate change here ». Nous survolons les terres, la neige dessine des formes géométriques, carrées ou rectangulaires, et révèlent des trous noirs dans lesquels le temps est pris en otage ou, çà et là, des formes plus libres, une rosace, un cercle, un lac, souvenirs de la créativité humaine.

Je passe la nuit à Lund, une ville suédoise non loin de Malmö. Des trois fenêtres de la chambre, les toits et les façades sont recouverts de neige jaunie par les réverbères qui respirent une vapeur en condensation alors que les arbres d’un square sont pétrifiés sous l’effet d’un sortilège blanc et cristallin. En arrière-plan, un train de nuit arrive en gare dans un bruit étouffé de ferraille, derniers résidus sonores et cinétiques du monde perclus. Au mur sont accrochés des tableaux de femmes disparues qui, tête penchée, observent mon accidentelle survie dans cette pièce chaleureuse en provenance du XIXème siècle.

17 décembre, Paris sous la neige

Paris est sous la neige aussi. Cependant, contrairement à Copenhague ou à Lund où le matin même les passants ne semblaient même pas se rendre compte de la tempête, flânant comme à leur habitude dans l’au-delà et vaquant insouciants et guillerets à leurs activités fantomatiques, Paris découvre le phénomène. Les journaux, la radio, la télévision, les taxis, les panneaux d’affichage de l’A1, les commerçants, les serveuses, les humoristes pas drôles, les grands penseurs, les politiques qui en appellent à reformer le pays et à ne plus nier la réalité de l’immigration, tous les représentants de la France en somme ne parlent que de cela, de la neige. La neige a expulsé tout autre sujet, du plus anodin au plus grave, des discours, des conversations, des préoccupations, des terreurs primitives. Jamais sans doute phénomène climatique ne fut aussi exceptionnel, car nous sommes en décembre et il neige, c’est comme si, que sais-je, il faisait 30 degrés en août, ou il pleuvait en mai, c’est le genre de dérèglements qui nous font douter du réel, qui posent la question d’un éventuel passage à un autre niveau de réalité. Bien entendu tous les avions sont en retard. Les passagers ne sont pas révoltés, ils sont plutôt compréhensifs, ils se seraient même plaints si Air France, qui depuis sa création (dans les années 20 je crois) n’a jamais réussi a faire décoller un avion a temps, annonçait tout a coup avec l’accent anglais ridicule de ses pilotes, que l’avion partait à temps, ou n’avait que la petite heure de retard coutumière.

19 décembre, Beyrouth après l’apocalypse

Le ciel est gris mais la chaussée est sèche. Une voiture de Geryes Taxi (Geryes est un vénérable saint libanais et les chauffeurs de cette compagnie sont en général des fondamentalistes chrétiens, à telle enseigne qu’à Pâques et noël leur flotte de Mercedes des années 80 parcourt les rues de la capitale avec d’énormes enceintes qui entonnent des champs liturgiques) nous prend à la porte 4 de l’aéroport. Très vite, il nous parle des déluges de la semaine dernière. Il décrit en réalité rien moins que l’apocalypse de Saint Jean. La pluie tombait sans arrêt pendant de longues heures. L’eau arrivait là (il nous montre le niveau, à hauteur des vitres du véhicule avec la main). Les rues se sont transformées en rivières torrentielles emportant dans leur flux hystérique, des pierres, des objets divers et très variés, des animaux morts, des bouts de voiture, des poubelles, des détritus dispersés par l’élément aqueux. Les voitures étaient poussées par l’eau, moteurs éteints, comme des voiliers sur une mer improvisée. Les maisons et les magasins furent inondés, les tapis flottèrent et s’éparpillèrent comme les feuilles multicolores d’arbres mythologiques. Le taxi était soulagé de sa survie à la catastrophe implacable dont l’absence de traces dans les rues que nous parcourons nous fait douter de la survenue ou du moins de l’ampleur décrite. Il faut aller au nord, au sud, dans la
Bekaa, dans ces régions déshéritées pour se rendre compte du cataclysme diluvien, proteste-t-il, reléguant dans un ailleurs absent et d’autant plus menaçant, cette fin de monde invérifiable.

20 décembre, Muscat, Sultanat d’Oman, le triomphe du soleil

Pourquoi allez-vous a Amman? – Pas Amman, Oman, le Sultanat d’Oman. – Oui d’accord, Oman, qu’allez-vous faire a Oman? Il y a quoi à Oman ?

Nous avons dû répondre plusieurs fois à ces questions. Outre un carrefour paisible (cool serait le terme le plus approprié, suspendu dans une sorte d’atmosphère planante) et ignoré de la majorité des humains entre l’Arabie heureuse, l’Inde et l’Asie, outre un statut politique anachronique de sultanat, outre The Chedi, un superbe hôtel dont l’architecture embrasse les cultures arabes et asiatiques, les mêle en fontaines, senteurs, arbustes et roseaux, dont la sérénité n’est rompue que par la plainte lasse du muezzin et le grondement furieux des quelques rares avions qui ont appris l’existence de ce pays et ainsi se posent sur le tarmac de l’aéroport voisin, on trouve a Oman une chose assez particulière que nous recherchons, cette chose est le soleil. L’objectif du soleil est double, il permet de bronzer, de nager dans une eau tiède, mais aussi et surtout de narguer la fatalité climatique, de prouver qu’alors même que le pilote d’Air France annonce avec son anglais ridicule des heures de retard à cause de l’imprévisible phénomène de neige en décembre, l’on peut en maillot de bain patauger dans l’Océan Indien. Comme preuve de cette subversion contre les éléments, comme trophée épidermique, nous ramènerons à Paris, un hâle triomphant que nous enverrons à la face pâle et maladive des parisiens. Las, ce projet sadique est quelque peu contrarié par la seule et unique heure de pluie annuelle sur Muscat, qui a sonné cette année le 21 décembre. Le ciel est noir. Une énorme étendue noire surplombe monstrueusement l’océan menacé qui cherche à s’évaporer, découvrant ses entrailles sans doute polluées. Mais la tache noir se résorbe progressivement, comme une coloration que les ans estompent en accéléré, et les vents en provenance d’Asie viennent chasser les nuages, couche après couche, pour finalement laisser la place à un soleil triomphant, immodeste, arrogant, dont l’incontestable suprématie sur le cosmos est enfin validée.

Lectrice de Twilight

 

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T. commença à lire le tome 1 de Twilight. Elle fut complètement accaparée par la lecture, comme si le livre l’avait possédée. Elle lâcha tout, confiant ses enfants à son mari pour aller lire dans des cafés, dévorant les pages jusqu’à trois heures du matin, sautant certains repas, mettant en suspens toute autre activité. Les trois autres tomes suivirent. Deux mille deux cents pages (le dernier tome fait 700 pages, les autres 500). On se moqua d’elle. Son mari lui montra des critiques littéraires prouvant que le livre était une daube, mal écrit, superficiel, et l’affublant d’adjectifs issus de l’esprit de critiques acrimonieux. Mais les critiques indifféraient T.

 

Bientôt, T. tomba amoureuse d’Edward, le héros « gorgeous » du livre, de sa peau blanche « de satin », de ses « lèvres admirables », de ses « crooked smiles », de ses œillades, de sa voix sublime. T. avait vu l’adaptation cinématographique du premier volume avant de le lire. Elle avait trouvé le film nul. Mais après la lecture des quatre tomes, elle le revit et, cette fois, fut subjuguée par la beauté d’Edward, incarnation magique, alchimique, d’un fantasme. Quand le deuxième film sortit, elle le vit quatre fois. Les salles étaient pleines d’adolescentes et T. se sentait rajeunir, revivant des frissons d’adolescence à quinze ans d’écart.

 

J’étais de celles qui se moquaient de T. Je soutenais comme toutes ses amies qu’elle était « insane ». Un jour pourtant elle me prêta le premier volume de Twilight. Au bout de la troisième page, le livre se saisit de moi, sans merci. W., mon mari, se pose toujours des questions sur l’art du roman et notamment celle de savoir comment un livre peut nous happer dans son flux narratif comme un cours d’eau rapide une barque qui ne pourra plus rejoindre la rive du réel. Au bout de la troisième page de Twilight, je confiai à W., un peu honteuse, que ce livre était étrangement prenant. Il me demanda distraitement pourquoi, je lui racontai l’arrivée de ce garçon dans un lycée paumé de l’Etat de Washington et les possibles fantasmatiques qu’elle suscitait…

 

Je n’arrivais plus à lâcher le livre. W. le sentait et me posait des questions de plus en plus insistantes. Je lui expliquai le contraste brûlant entre la chasteté de la relation entre Bella et Edward, et l’intensité érotique qui les attire. W. me demandait chaque jour s’ils avaient couché ensemble en espérant que la consommation du désir réduirait celui de poursuivre la lecture. Je lui répondais que non, bien sûr que non, en essayant moi-même de repousser cette échéance, l’instant où la perspective du plaisir est remplacée par sa nostalgie. D’abord indifférent, W. commença à s’agacer de mon absorption par le livre. Son dédain littéraire pour Stephenie Meyer se transforma en jalousie puis en mépris. Que pouvais-je trouver dans ces pages ? Pourquoi profitais-je de chaque instant pour les lire ? Je lui avouai que seule une femme pouvait ainsi décrire le désir d’une autre femme, l’électrification du corps au contact furtif des peaux, les frissons le long de la moelle épinière quand la main du vampire caresse la joue de son impossible proie ou son cou tendu à la transparence veineuse de laquelle le désir résiste dans une douleur jouissive. Je lui parlai également de la découverte par Bella de l’aura érotique insoupçonnée de son propre corps dans le regard sans cesse surpris d’Edward. Cette double jouissance d’être attirée par l’autre et de l’attirer, attisée par l’impossibilité du passage à l’acte. Désemparé par ces aveux, W. devint ironique, soutint que ces histoires de vampires et de loups garous, c’était n’importe quoi. Mais lui-même n’était pas convaincu par ses arguments sur la vraisemblance qui me laissaient indifférente. Jusqu’au moment où vint la question du style.

 

Un matin, je demandai à W. ce que voulait dire « to sigh ». Il me répondit : « soupirer, pourquoi ? ». Je lui expliquai que ce mot revenait souvent sous la plume de Stephenie Meyer. Il y avait là une brèche dans laquelle il pouvait s’engouffrer pour développer de manière plus mordante son ironie. Il choisit une page au hasard. En parcourant rapidement les phrases, il releva trois occurrences du verbe « sigh ». Edward mate, Bella soupire pour extérioriser son incandescence intérieure. Une autre page et là encore sigh apparaissait dans plusieurs phrases et Edward continuait de mater Bella de ses yeux jaunes. W. généralisa : « mais c’est deux mille pages de sigh ton truc ».

 

Entretemps, T. se languissait d’Edward. Elle était à la fois rassurée de mon addiction – « You see, I am not insane ! » – et jalouse des centaines de pages qu’il me restait à découvrir et de mon plaisir futur. Elle trouva sur internet les trois cents premières pages – volées ou mises en ligne par l’auteure, je n’ai pas bien compris – du cinquième tome. Elle en fut exaltée, car ces pages reprennent le premier tome mais du point de vue d’Edward. Ce fut jouissif mais court, elle les lut en deux jours. Alors, elle eut l’idée de relire tout dans la traduction française pour revivre ses sensations. La découverte était remplacée par l’anticipation des sensations dont elle connaissait la localisation précise et auxquelles elle s’offrait ainsi, en connaissance de cause, excitée à l’idée de les revivre et de leur capacité de reproduction. W. lut certaines pages en français et éclata méchamment de rire, « mais c’est quoi ce style ? ». T. imputa la faiblesse de la langue à la traduction. L’exemple type qu’elle prit fut celui des lèvres d’Edward, « flawless » en anglais, simplement « admirables » en français.

 

T. et moi dédaignèrent ces critiques et revînmes aux fondamentaux, la description du désir féminin, la violence qui enflamme le corps et étourdit l’esprit, dans un paroxysme sensuel et sensoriel, les membres qui flageolent face à la beauté vénéneuse issue de ces régions de nos mois dont les jours ont estompé la sombre clarté mais dont ce livre peut-être ridicule n’en révèle pas moins la timide lumière.