Coeurs de Resnais – Sublimation de la banalité fictionnelle

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Sublimation de la banalité fictionnelle à l’aide du cinéma comme langage. Notion de sublimation hautement proustienne (cf. note sur Proust). Pourquoi banalité fictionnelle ? Toutes les histoires ont été racontées. Que ce soit chez Sophocle ou dans Desperate housewives, ce sont les mêmes. L’ « histoire » tire l’œuvre vers la banalité, vers ce qu’elle partage avec des millions d’autres « œuvres » dans une dégradante promiscuité. Comment réagir face à cette trivialité de l’« histoire » ? En essayant, lourde tâche perdue d’avance, d’en créer de nouvelles (la plupart des cinéastes), en la refusant (Godard), en allant à ses sources originelles (Straub et Huillet), en revendiquant sa banalité et faisant de cette revendication un style (Truffaut). En la sublimant par le langage : Resnais.

 

Le matériau fictionnel de Cœurs est très proche des séries télé : des couples qui, dans une suite de dialogues, évoquent leur désespoir à la fois profond et (nous y revenons) banal. C’est du contact, presque chimique, entre ce matériau quelconque et le langage qui se l’approprie, que naît l’art. Langage : capacité du cinéma à créer un univers de lumières, de lieux, d’acteurs, de musique, de mouvements de caméra et de découpage, tous sublimes dans Cœurs et, surtout, dont la présence est soulignée avec juste ce qu’il faut d’insistance. Ce juste ce qu’il faut est distillé avec une maîtrise sidérante par Resnais, maîtrise lui permettant de ne pas tomber dans l’artifice clinquant (version Dogville).

 

Ainsi l’artifice des décors est-il souligné par des plongées montrant comme par erreur la séparation entre les pièces ou la réalité extérieure flotte-t-elle dans une neige perpétuelle. Le quartier (celui de la Grande Bibliothèque) hésite entre ébauche d’un quartier futur et vestige fantomatique d’un quartier passé. Même les programmes de télévision sont irréels, perdus dans un vide temporel entre l’ORTF et aujourd’hui. Les personnages semblent avoir échoué par erreur dans le film, ou avoir été transformés à leur corps défendant en ce qu’ils sont bizarrement : agent immobilier transfuge d’On connaît la chanson (Dussolier), contre-emploi comiquement factice (Lambert Wilson), voix sans corps (Claude Rich), intrus agressif parmi une population résignée à son sort (Morante), chef barman aux dialogues tronqués (Arditi) et enfin jeune femme à la recherche désespérée du personnage qui d’habitude, dans les autres films, tombe amoureux d’elle (Carré).

 

Ce langage est beau et le film célèbre sa beauté. Quand la lumière est belle, ce n’est pas sa simple beauté qui émeut (résultat), c’est la possibilité qu’a eu le cinéma de la créer, sa genèse filmique (moyen).

 

Séquence sublime (en réalité une des plus belles de l’histoire du cinéma). Le personnage de Pierre Arditi annonce à celui d’Azéma que son père est sur le point de mourir. Les quelques minutes de cette scène sont une sorte de concentré borgésien (cf. article sur l’Aleph) du langage cinématographique : la lumière change de tonalité pour épouser les sentiments des personnages, la caméra s’adonne à divers mouvements, fixes, mobiles, à l’épaule, le décor se rétrécit et s’agrandit dans le concert des émotions et, à un moment, la neige qui tombe dehors commence à tomber dedans. C’est cela le cinéma, la juxtaposition imprévue de lumières et de sons, créant un irréel ou un surréel profondément émouvant.

Deux commentaires sur la note précédente : Vacances au Liban

Suite à des discussions avec des amis, j’apporte deux notes optimistes.

 

D’abord, l’un d’eux a noté que la crise actuelle au Liban était aconfessionnelle. Cela est un fait. D’un côté, les sunnites et une partie des chrétiens (14 mars), de l’autre, les chiites, une autre partie des chrétiens et une minorité de sunnites (8 mars).

 

Les musulmans se sont constitués en deux blocs solidaires. Les sunnites appartiennent à la mouvance dite du 14 mars, date en 2005 d’une manifestation géante en faveur de Hariri, qui regroupe divers acteurs de la politique locale sans autre dénominateur commun que le refus de la présence syrienne, la volonté de créer un tribunal international pour juger les assassins de Hariri et une certaine ouverture au monde occidental. Les chiites quant à eux sont majoritairement sympathisants du Hezbollah ou son ersatz moins populaire Amal. Les chrétiens dont les leaders historiques étaient en exil ou en prison, sont aujourd’hui éclatés entre divers courants pathologiques : Aoun s’auto-attribue la plus grande popularité, devant Geagea, Gemayel et Frangié. Cet éclatement est une vraie chance. Les personnalités chrétiennes étant concurrentes, chacune a choisi un bloc musulman différent et a ainsi évité une tripolarisation strictement confessionnelle.

 

Leçon n°1 de cette distribution des alliances : les intérêts politiques passent devant les attachements confessionnels. Aoun s’est probablement allié avec le Hezbollah parce qu’il estime que ses chances de devenir président avec ces derniers sont plus élevées. Ceci est dans un sens une excellente nouvelle : un objectif politicien (devenir président) prend le pas sur des considérations confessionnelles (s’allier avec des fondamentalistes musulmans).

 

Leçon n°2 : mieux ! A travers la distribution des alliances actuelle, à première vue simplement régie par des calculs politiciens, semble se dessiner, à y regarder de plus près, une ligne de partage politique entre favorisés (14 mars) et défavorisés (8 mars), donc par extension entre droite et gauche. Cela est clair pour les musulmans, la disparité économique entre sunnites et chiites étant forte. Bien que moins saillant, le clivage existe aussi entre chrétiens. Ceux du 14 mars (Gemayel et Geagea) sont historiquement et idéologiquement ancrés à droite voire à l’extrême droite à consonance raciste. Le parti Kataëb par exemple a été fondé dans les années trente sur le modèle fasciste suite à l’émotion esthétique éprouvée par Pierre Gemayel aux jeux olympiques de Berlin. Dans le magma informe d’idées qu’il défend, Aoun quant à lui véhicule des messages gauchistes avec une verve révolutionnaire.

 

D’où une thèse encourageante selon laquelle la crise actuelle accompagnerait en réalité une gestation politique, le processus de formation des clivages politiques censés remplacer les différences communautaires. Idéalement, pour atteindre le scénario 1 dont je parlais dans le précédent article, il faudrait que les deux formations troquent leurs noms extrêmement conjoncturels (des dates de manifestations) contre de vrais noms de partis. Cela supposerait que le Hezbollah se départisse de son identité islamiste.

Deuxième note optimiste : le pourcentage de chiites dans la population serait surévalué. Il varierait en réalité entre 25% et 35%. De ce fait, la menace du scénario 2 (république islamiste) serait moins forte que les pronostics pessimistes ne le suggèrent.

Vacances au Liban

Le Liban est une « jeune démocratie ». Sorti de la tutelle syrienne en 2005 mais toujours soumis à son influence souterraine, le pays se débat aujourd’hui pour trouver les bases de son avenir.

Un point de départ alarmant 

La difficulté ne vient pas uniquement du fait que la Syrie, n’ayant pas accepté son retrait précipité et humiliant, se venge en faisant du Hezbollah un outil d’instabilité interne. La classe politique libanaise est elle aussi dans un état avancé de déliquescence. Si, dans les démocraties mûres, les courants politiques s’organisent autour de projets globaux de société, en général à prédominante économique (gauche, droite), ils s’organisent au Liban autour de personnalités « colorées » (chiite, sunnite, maronite, etc.), sans autre projet que la proposition de leur personne au service de leur communauté. Or ces personnalités peuvent au mieux être classifiées en courants pathologiques.

Les déséquilibrés : leur déséquilibre se manifeste sous diverses formes allant de l’instabilité vertigineuse (Joumblatt, Aoun), à la mégalomanie (Aoun, Hassan Nasrallah), à la régression infantile (Frangié) au déséquilibre mental généralisé (Aoun encore, champion de cette catégorie).

Les criminels de guerre : ceux-ci ont du sang de Libanais sur les mains, un sang en général mais pas toujours (cf. la dernière guerre Aoun-Geagea) de confession différente de la leur. Commanditaires de guerres civiles (Aoun, Geagea, Berry), de massacres (Geagea, Joumblatt), d’assassinats ponctuels (Geagea encore, champion de cette catégorie), ce sont ni plus ni moins que des criminels de masse (mass murderer). Les Libanais ont tendance à oublier cela, conformément au dogme de l’amnistie, mais nombre des personnes qui comptent aujourd’hui dans la politique libanaise sont des assassins. Cela n’est pas anodin. Dans le code pénal, une personne qui en tue une autre avec préméditation passe en général sa vie en prison. Le pays a non seulement pardonné aux criminels de guerre (admettons que l’amnistie ait été effectivement nécessaire), mais leur a confié ou envisage de leur confier le sort du pays.

Les fascistes : ce terme, bien que galvaudé et fourre-tout, reste le plus approprié pour décrire une réalité multiforme : cela va du racisme (Geagea contre les musulmans), au fondamentalisme religieux (Nasrallah), au populisme patriotique (Aoun), au populisme islamico-antisionisto-antiaméricain (Nasrallah), au populisme tout court fondé sur un charisme hystérique (Nasrallah et Aoun, champions ex-æquo de cette catégorie).

Les médiocres : encore un terme générique pour décrire une faune bigarrée. La médiocrité a de nombreuses composantes dont le poids relatif varie en fonction des personnes : corruption, logorrhée, ineptie, clientélisme, le tout dans une enveloppe de notable de province. A part quelques exceptions (que je ne connais pas mais dont j’ai du mal à croire qu’elles n’existent pas), toute la classe politique pourrait se retrouver sur cette liste.

La Syrie a joué un rôle clé dans la perpétuation de cette classe politique qui servait ses intérêts,  soit explicitement (comme le Hezbollah) soit indirectement par la médiocrité et les dissensions (les autres).

Mais la Syrie n’est pas la seule cause. Le refoulement total de la guerre, le refus d’en faire l’examen critique rétrospectif, en est une autre. L’approche constructiviste adoptée au sortir de la guerre a sans doute eu des mérites mais mettre certains des criminels en prison ou en exil alors que d’autres se voyaient confiés des pans entiers de l’Etat, a créé une situation potentiellement explosive, et qui de fait explose aujourd’hui.

Une troisième cause est le manque d’éducation des libanais. Le cliché veut que ce soit un peuple hautement éduqué. On donne en exemple telle ou telle personne, soit célèbre soit de son entourage, qui a réussi en Europe ou aux Etats-Unis. En réalité, cela ne concerne qu’une classe favorisée qui a les moyens d’assurer l’éducation de ses enfants dans des écoles et universités privées. L’éducation de masse est catastrophique en termes de qualité et d’adéquation avec les besoins politiques et économiques du pays. Plus dangereux, les favorisés qui ont accès à une éducation dite de qualité, la reçoivent dans des environnements qui véhiculent des valeurs communautaristes plutôt que républicaines : écoles religieuses, écoles laïques mais à population homogène (comble pour la mission laïque française, dont les élèves musulmans vont à Verdun et les élèves chrétiens à Achrafieh). Or l’école est l’endroit où se construit une nation et se véhicule la laïcité. C’est à l’école que s’apprend le respect de l’autre de quelque religion qu’il soit, que l’on remet en cause la logique raciste si courante aujourd’hui même parmi la classe dite éduquée (logique à trois temps : identifier des caractéristiques négatives chez certains individus, les imputer à la communauté à laquelle ils appartiennent, et enfin les prêter a priori à tous les membres de cette communauté).

Une autre cause est le manque de développement. Il y a corrélation empiriquement prouvée entre démocratie et développement économique (à l’exception notable de l’Inde). En particulier, la constitution d’une classe moyenne soucieuse de ses intérêts socio-économiques et donc exigeant des institutions fiables pour les pérenniser, est un élément clé de démocratisation. Malgré des milliards de dette, le Liban est très en retard sur son développement. Des zones ponctuelles de surdéveloppement (banques commerciales, enseignement privé, médecine…) cachent la carence des infrastructures de base (routes, télécommunications, électricité) et l’absence de secteurs privés compétitifs à l’échelle régionale. L’exemple des télécommunications est le plus représentatif de l’échec de développement. Le Liban est aujourd’hui l’un des pays les moins avancés dans ce domaine : pénétration mobile parmi les plus faibles de la région, pas de réseau internet à haut débit, retard technologique sur tous les fronts. La cause de cet échec est la succession de politiques calamiteuses menées par des ministres incompétents et soucieux de faire passer des intérêts personnels avant l’intérêt public.

Dernier élément explicatif de l’état dans lequel se retrouve notre classe politique : le système héréditaire. Phénomène tiers-mondiste mais spécifiquement libanais dans sa généralisation à tous les échelons de l’état, de nombreuses personnalités libanaises ne doivent leur position actuelle qu’à leur simple naissance. Or, la combinatoire génétique étant aléatoire, la probabilité que le fils d’un homme politique soit lui-même doué pour la politique est faible, si tant est que le père fût doué. Se sont ainsi succédé à des ministères clés, des personnages inexpérimentés et incompétents qui ont mis entre parenthèses le développement du pays le temps de perpétuer un prestige familial immérité.

Des scénarios pour l’avenir 

Face à ces constats, quels scénarios possibles pour l’avenir ? Il y en a trois.

Le premier est le scénario « conte de fées ». Le Liban serait laïcisé, deux formations politiques (en gros une gauche et une droite) se partageraient le pouvoir en alternance et débattraient à des échéances électorales (et non dans la rue ou dans des tentes) des questions fondamentales du pays : son développement, la résorption de la dette, la refonte de l’éducation, sa compétitivité économique. La classe politique actuelle disparaîtrait sous le double effet de l’âge et de la ringardisation face à une élite politique montante, formée à une école républicaine transcendant les clivages confessionnels. Les deux formations auraient des vues assez proches sur des fondamentaux de politique régionale et internationale : relations cordiales avec la Syrie, basée sur des accords économiques et politiques équitables, parrainage d’une résolution juste de la cause palestinienne sans volonté toutefois de sacrifice libanais dont tous s’accorderaient à croire qu’il serait à la fois néfaste pour le Liban et inutile pour les Palestiniens, relations fortes avec les pays arabes qui constituent a minima un vivier d’emplois pour les Libanais, et enfin bonne intelligence avec les pays occidentaux sur des bases pragmatiques dénuées à un extrême de discours tiers-mondistes ou islamistes grandiloquents et à l’autre extrême d’un mimétisme teinté de complexe d’infériorité.

Contrairement à ce que l’on peut penser, une telle configuration, prise statiquement, n’est pas du domaine du rêve. J’ai travaillé pour des multinationales implantées au Liban et les salariés étaient de toutes les confessions. Il ne serait venu à l’esprit de personne de recruter ou de promouvoir quiconque sur la base de sa religion. Il est tout à fait possible de reproduire cette dynamique méritocratique dans des formations politiques aconfessionnelles. La difficulté est d’atteindre un tel scénario conte de fées, étant donnés les obstacles qui en empêchent la réalisation. Ces obstacles sont de deux ordres paradoxaux liés à la communauté chiite, du fait d’une particularité non pas religieuse mais économique.

Comme une importante partie de la communauté chiite vit dans des conditions économiques précaires, elle est plus réceptive à des discours populistes renforcés par des aides sociales extra-étatiques, qu’à des discours rationnels dans la veine démocratique, affaiblis par de probables exigences de rigueur économique. Nous revenons à l’importance des classes moyennes dans la démocratisation d’un pays.

Le paradoxe vient du fait que les chiites risquent en même temps d’être les fervents défenseurs de ce projet. Vu leur supériorité démographique, ils sont assurés, sinon aujourd’hui du moins dans quelques années, de prendre le pouvoir s’il revenait aux urnes de le donner. Les communautés chrétiennes et sunnites s’y opposeront alors par crainte de voir le Liban se transformer en petit Iran.

Comment résoudre ce paradoxe ? A long terme, le projet de laïcisation est inévitable. De deux choses l’une : soit le pays s’engage de manière volontariste dans cette voie et œuvre à la formation d’une classe politique digne de ce nom, auquel cas, malgré la réalité démographique, il y a espoir qu’un jour un chiite élise un maronite et vice-versa, soit le pays s’enfonce encore plus dans le confessionnalisme avec deux conséquences : un retardement mais non un empêchement de la prise de pouvoir par les chiites (conduisant au scénario 2), et entre-temps, une longue série de crises.

Le deuxième scénario est le scénario catastrophe. Le Liban deviendrait une république islamique formant avec la Syrie et l’Iran un axe de nuisance régionale et internationale. Le pays serait fortement impliqué dans la crise palestinienne insoluble dans les décennies à venir et, en contribution au front Iran-Syrie-Liban, offrirait ce qu’il a toujours été prompt à offrir : son sol comme champ de bataille préféré des autres. La Syrie et l’Iran continueraient de vivre en paix, et le Liban connaîtrait des crises successives et des guerres ponctuelles, dont certaines deviendraient chroniques. Les relations avec l’Occident seraient rompues et ceux qui ne se plairaient pas dans un tel environnement émigreraient. Les sunnites et les chrétiens seront des obstacles à la réalisation de ce scénario mais comme ils vont inéluctablement devenir minoritaires sous l’effet conjugué de l’émigration et du nombre des naissances, leur marge de manoeuvre sera limitée.

Le troisième scénario est celui d’une reprise de tutelle syrienne. La communauté internationale, devant le constat d’incapacité des libanais à s’autogérer et soucieuse de ne pas déséquilibrer la région, demanderait à la Syrie de reprendre le contrôle. De ce fait, comme dans les années 90, le pays serait géré à partir de Damas. Tout cela se ferait soit sous couvert d’indépendance de façade, soit carrément en annexant le Liban à la Syrie ou en en faisant un satellite.

Le scénario 1 est-il possible ? 

Le scénario final sera sans doute quelque part entre le 1 et le 2. Le 3 semble improbable. Le curseur est actuellement vers le 2 (ou une variante du 2 tout aussi catastrophiste). Le ramener vers le 1 est difficile avec la classe politique actuelle. La question clé est dès lors : comment créer ex-nihilo une classe politique avec les caractéristiques suivantes par ordre croissant de rareté : compétence, probité, volonté de mettre son talent au service du pays sans aucune contrepartie, conscience nationale incommensurable, attachement nul, mais vraiment nul, à sa communauté. La seule possibilité est celle du noyau. C’est le modèle français des Lumières. Une poignée de personnes ont, grâce à leur aura intellectuelle, révolutionné le destin d’une nation. Il s’agit donc de créer un noyau de personnalités ayant les caractéristiques ci-dessus et qui devront par tous les moyens prendre le pouvoir. Appel à candidatures.

Pour ou contre le Champ de Mars

Le Champ de Mars est un parc pas comme les autres. Pour y courir deux fois par semaine au moins, je le connais bien. Par rapport à l’altier jardin du Luxembourg, au bourgeois parc Monceau, ou au jardin des Tuileries aux allures impériales, le Champ de mars est un parc populaire, sans aucun grillage, sans aucun portail, avec peu de statues, ouvert à la ville et totalement libertaire. On y rencontre une population bigarrée, avec une concentration certes élevée de touristes mais qui décroît à mesure que l’on s’éloigne de la Tour Eiffel pour s’approcher de l’austère Ecole Militaire, les deux étant jointes par deux larges allées parallèles, l’une côté quinzième et l’autre côté septième, le long desquelles des joggeurs font leur exercice, des chiens réclament une balle à leur maître, des vielles dames promènent une silhouette hésitante, des gendarmes à cheval supervisent le tout avec une certaine nonchalance. C’est assez mal entretenu, donc plus charmant que le trop parfait jardin du Luxembourg (où, suprême outrage, les aires d’enfant dignes de ce nom sont payantes). Dans le Champ de Mars, il y a de grands espaces ouverts où des équipes improvisées jouent au football, d’autres au basket, où des pompiers font leur exercice et des personnages bizarres s’adonnent à des mouvements de corps asiatiques.

Cela étant, l’attrait du jardin dépend des saisons.

En été, contre !

Insupportable en été, car la concentration de touristes est exagérément élevée sur l’ensemble du parc, y compris sa partie méridionale, du côté de l’Ecole Militaire.

Plusieurs conséquences à cette surreprésentation touristique. D’abord, la multiplication des cars, qui rivalisent de laideur. Une analyse chromatique révèle que tout car de touristes qui se respecte doit être peint en couleurs criardes et multiples, le plus souvent primaires, le motif de l’arc-en-ciel étant lui-même le plus galvaudé. Deuxième conséquence, l’effet de magnétisme de la Tour Eiffel, vers laquelle tout le monde semble converger, en vertu d’un instinct universel, celui du touriste en quête du monument. En combinant cet effet à celui des cars, ce sont des groupes entiers, homogènes en termes de nationalité, qui se tordent le cou dans une extase au début sympathique, mais à la longue lassante, car le potentiel d’attractivité de la Tour se tarit devant tant d’admiration. Même exaspération face aux poses de photos prises devant la tour, qui se doivent d’être drôles : émulation de la tour avec le corps, main ouverte de sorte que qu’elle paraisse comme posée sur la main de la personne photographiée, contre-plongées acrobatiques, etc.

L’apothéose touristique a lieu le 14 juillet pour le feu d’artifice. A perte de vue, le jardin est alors noir de monde, chaque individu se trouvant  confié un mètre carré de pelouse sur lequel il étend une nappe pour pique-niquer, en attendant l’événement patriotico-pyrotechnique.

A noter en passant que je ne déteste pas la Tour, au contraire. J’ai pour elle une certaine tendresse, car c’est une icône populaire, universaliste (rares sont les monuments qui unissent les peuples dans une telle admiration unanime), sans arrière-plan militaire, ne célébrant ni empereur, ni roi, ni président, seulement le progrès, la science et la foi en l’Homme.

En automne, pour !

C’est en automne que le jardin est le plus agréable. Les feuilles des arbres virent au rouge, à l’ocre, mais surtout, spécialité du lieu, au jaune. Un jaune très vif, parfois cristallin (particulièrement celui d’un arbre côté quinzième, dont les feuilles en deviennent presque transparentes), qui contraste avec le noir charbonneux des troncs. On peut surprendre ces feuilles jaunes en train de tomber indolemment et créer sur le sol un tapis luisant sous la pluie, sorte de miroitement des arbres dans un plan d’eau imaginaire. La couleur rouille de la tour se marie d’ailleurs bien avec les nuances de ces feuilles d’automne.

L’automne, ce sont aussi les brumes qui plongent le jardin dans une atmosphère crépusculaire qui, je ne sais pourquoi, nous transporte dans un incertain dix-neuvième siècle. L’Ecole Militaire, la statue du Maréchal Joffre sur son cheval, tout cela instille une atmosphère inquiétante. La Tour elle-même se retrouve la tête dans les nuages, disparaît parfois comme enlevée par d’ésotériques sortilèges.

Ouvert de tous les côtés, le jardin l’est aussi au ciel. Lorsque celui-ci est gris ou lorsque les nuages lourds et sordides s’y accumulent, ils semblent vouloir dévorer le jardin qui, menacé, vulnérabilisé, en devient plus attachant. L’automne et ces froides pluies créent sur le sol mal entretenu un mélange boueux de terre et de feuilles, au parfum âcre et organique. Cela fait du champ une parenthèse dans la ville, spatiale, telle un reste oublié de profonde ruralité, et temporelle, tel un pan de temps figé depuis des décennies.

Je ne me rappelle plus l’hiver et le printemps. A suivre donc quand les jours de ces saisons viendront.

Lady Chatterley de Pascale Ferran

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Objet attachant que ce film.

Attachant par ses défauts d’abord. Les défauts des films dont l’auteur a pensé longtemps à l’avance chaque scène, chaque idée, au risque d’une certaine prévisibilité, d’un manque de spontanéité. La représentation du désir féminin est assez convenue. Dans Belle du Jour, film insurpassable sur l’érotisme féminin, mais sans doute particulier car imaginé par des mâles, des éléments saugrenus (la fameuse boîte du client chinois, les éléments morbides ou masochistes) provoquaient un désir obscur. Dans Lady Chatterley, la sensualité fait plus classiquement vibrer la nature, les bois, le passage des saisons, les bourgeons de fleur en gros plan, les odeurs, les couleurs, la pluie. C’est joliment filmé mais manque de la folie des désirs et de la passion. Malgré, ou sans doute à cause, de ces effets appuyés de projection dans la nature de la sensualité, le spectateur ne sent pas monter le désir. Les scènes d’amour sont assez décevantes, rapidement évacuées, soit parce que lui jouit rapidement soit parce que la scène est coupée pour tout de suite nous montrer les amants dans un profond sommeil post-coïtal. C’est peut-être le message du film, la déception du désir et le fait qu’il passe derrière des sentiments plus forts comme la tendresse et l’amour. Ou alors que par rapport aux fantasmes d’une Lady Chatterley, la réalité est décevante mais en même temps beaucoup plus tendre.

Attachant par ses qualités ensuite. D’abord les acteurs, tous quatre (Constance Chatterley, l’homme des bois, le mari et la servante Ms. Bolton) excellents. L’homme des bois est très intriguant, en même temps acteur inconnu et sosie de Marlon Brando, à la sensualité massive et gauche. L’actrice est également extraordinaire, n’était ce relent d’Audrey Tautou dans certains plans. Ensuite les références cinématographiques. Une superbe référence à Truffaut dans l’échange épistolaire de la fin du film entre Constance et Ms Bolton, et le très beau gros plan sur cette dernière récitant avec cet inimitable mélange de passion et de froide monotonie, sa propre lettre lue par Constance. Buñuel bien-sûr avec les références à Belle de Jour et à Tristana, notamment à travers le corps cassé du mari (double masculin de Tristana avec cette aigreur caractéristique des blessés de la vie). Un des plans forts du film est celui où Constance aperçoit à travers la voiture en marche son mari libéré de son fauteuil roulant, comme dans la fin de Belle de Jour. Des références aussi à des films des années 70, notamment ceux de Ken Russel, un metteur en scène anglais aujourd’hui méconnu, qui a réalisé des films à l’ambiance similaire à celle de Ferran, notamment Women in Love, adapté du même DH Lawrence et dont les acteurs mâles rappellent l’homme des bois.

Enfin, la vraie réussite du film est la gestion du temps. Un temps long comme le déshabillage très progressif des protagonistes. Dans les premières scènes d’amour, assez drôles à cet égard, le coït doit se frayer un tortueux chemin à travers de nombreuses strates de vêtements, liées entre elles par des mécanismes complexes de boutons et d’élastiques. La scène de la nudité intégrale est une vraie célébration, un accomplissement, une libération, sous une pluie battante, en communion avec les éléments. De même, avant de jeter leur dévolu sur un lit, les amants subissent-ils des positions très inconfortables, par terre, sous les arbres, dans les buissons. Ce que Ferran réussit à peindre, c’est le lent processus de découverte du désir, une découverte faite de surprises, d’étonnements (par exemple du curieux rapport entre la taille du sexe masculin au repos et en excitation), d’interrogations, de doutes, parfois de ravissement. Si les deux personnages s’aiment tant au bout du film, c’est en partie grâce à cette découverte commune, au cours de laquelle ils se sont soutenus l’un l’autre dans une entreprise qui les dépassait, un voyage dans des territoires inconnus que leurs mémoires ont désormais en partage. De là également, la très belle territorialité du sexe, son association à des lieux clairement délimités, bordés par des routes, ou des barrières, balisés par des repères telle une croix en pierre ou une source. Un territoire mythologique, de conte de fées, enfoui dans les bois, fantasmé, rêvé. Les amants ont l’exclusivité de la signification mythologique de ces lieux.

De l’infantilité des monarques (Le Soleil de Sokourov en DVD et The Queen de Stephen Frears en salles)

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Une note rapide pour mettre en parallèle deux excellents films dont les personnages centraux sont des monarques en temps de crise : Hiro Hito à la fin de la deuxième guerre mondiale et la reine Elisabeth à la mort de Lady Di. Nous les accompagnons dans leurs doutes profondément existentiels. Ils s’interrogent sur leur fonction et très vite sur leur être même qui en est indissociable. Les interrogations de Hiro Hito sont encore plus vertigineuses car il est supposé être de nature divine. Comment un Dieu peut-il vivre sur terre ? Quel rapport aux choses qui l’entourent peut-il avoir, sachant que ces choses émanent de lui, sans qu’il ne sache vraiment comment ? Le film de Sokourov traduit avec poésie et humour l’hypersensibilité de Hiro Hito aux êtres vivants (des mollusques qu’il étudie aux stars de cinéma dont il collectionne les photos) qui revoient l’image du démiurge qu’il est. Quel rapport à l’horreur aussi ? Très belle scène dans laquelle l’empereur parcourt, impuissant, les rues d’une ville en ruine. La reine Elisabeth a le même rapport affectif aux gens, dans leur multitude anonyme. Un rapport personnel à l’abstraction des foules. Les petits mots insultant la couronne, laissés devant le palais de Buckingham à la mort de Lady Di, la blessent au plus profond de son être comme autant de démentis de ce pourquoi elle vit. 

Les deux films montrent aussi avec drôlerie le caractère infantile des monarques. Vivant totalement détachés de la réalité, des pans entiers de leur personnalité sont restés figés dans l’enfance, voire la petite enfance, les adultes partageant une expérience de la vie, qu’ils n’ont pas. Dans Le Soleil, le personnage de Hiro Hito ne sait même pas ouvrir une porte. Leur infantilité contraste avec la lourdeur de leur tâche et, dans le cas de Hiro Hito, les décisions extrêmement graves qu’ils doivent prendre. 

Cette situation n’est pas sans rappeler celle d’un Chirac (voir note correspondante) vivant dans l’irréalité du pouvoir depuis trente ans.

Chirac (Documentaire sur France 2)

Le documentaire de France 2 sur la vie de Chirac était très intéressant. J’ai préféré la première partie retraçant l’ascension chiraquienne avant 1995 pour son côté romanesque, moins inquiétant et ténébreux que celui de Mitterrand, mais plus stendhalien. 

Je voulais dans cette note mettre l’accent sur un élément qui m’a paru extrêmement fort et que j’appellerais la précédence du verbe sur la réalité.  

Le documentaire relève avec malice les contradictions de Chirac en juxtaposant des interviews parfois séparées de quelques semaines voire de quelques jours, dans lesquelles il se contredit sans aucun scrupule. Deux exemples parmi d’autres : en 1976, « je ne démissionnerai pas », suivi d’une démission retentissante quelques semaines plus tard ; en 1997, « je ne dissoudrai pas l’assemblée nationale » suivi de la fameuse dissolution. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ces contradictions. La première est celle de la sincérité du personnage au moment de ses premières affirmations (je ne démissionnerai pas, etc.) et son corollaire, son incompétence à prédire le futur, aussi proche soit-il. Peu probable. La deuxième hypothèse est plus subtile mais guère plus réaliste. Les affirmations initiales (je ne démissionnerai pas, etc.) seraient une manœuvre d’auto-coercition. En disant haut et fort une chose contraire à ce vers quoi il tend mais qu’il ne souhaite pas, Chirac tenterait de se lier les poings. La troisième hypothèse me semble la plus plausible. Un détour s’impose pour l’expliciter et ce détour passe par deux exemples. 

Le premier exemple remonte au débat Mitterrand-Chirac entre les deux tours de la présidentielle de 1988. Une des raisons clés sinon de l’élection de Mitterrand du moins de sa large avance au deuxième tour, a été la stature d’homme d’état dont il a fait preuve au cours de ce débat. Cette stature s’est particulièrement affirmée dans sa phrase assassine « Dans les yeux je la conteste ». Toute la superbe de Mitterrand s’est cristallisée dans cette contestation très sûre d’elle face à un Chirac désarçonné et novice. Or, le pouvoir de cette phrase est indépendant du fait que Mitterrand ait dit la vérité ou non. Il se peut très bien qu’il mente. La force de la phrase, vecteur de la force de celui qui ose la dire, atténue la gravité d’un éventuel mensonge, qui n’est même pas vérifié par les journalistes. 

Le deuxième exemple provient d’une intervention de Chirac lors des scandales de la Mairie de Paris qui ont exhumé des années de probable corruption. Dans cette intervention, Chirac utilise le terme d’abracadabrantesque emprunté à Rimbaud. L’utilisation de ce mot annihile comme par magie, c’est le cas de le dire, l’effet explosif des accusations. L’attention des journalistes et hommes politiques est accaparée par le pouvoir du mot et détournée des faits pourtant extrêmement graves. 

J’en viens à mon hypothèse : en politique, le verbe passe avant la réalité. Le peuple n’attend pas d’un homme politique qu’il dise la vérité. Cette vérité serait d’ailleurs tellement nuancée et complexe qu’elle dérouterait et, paradoxalement, décrédibiliserait celui qui la dévoilerait. Pour autant, le peuple n’est pas dupe et ne croit pas tout ce que l’homme politique dit. Il sait bien que les discours déforment la réalité ou, a minima, la simplifient. Dans ce rapport particulier avec le vrai, on attend du politique qu’il fasse montre de conviction, d’assurance, de stature. Reprenons les exemples. Quand Mitterrand dit « Dans les yeux, je la conteste », le citoyen est-il convaincu de sa bonne foi ? Probablement non. Mais il est fasciné par sa conviction, son assurance, sa stature. Cette fascination provient à la fois de la formule (aurait-il dit « Je la conteste » sans le « Dans les yeux » que l’effet de fascination en serait atténué), de l’intonation de la voix (une sorte de sévère solennité), de la fixité glaçante du regard. Quand Chirac dit « abracadabrantesque », dit-il la vérité ? Peut-être que non. Mais il montre de la conviction, dans un style certes différent, moins théâtral, plus ironique, mais qui plaît par son culot. De ce fait, l’attention des journalistes est détournée des faits, vers le mot et les deux ne peuvent coexister dans leur esprit et celui des citoyens. 

Revenons aux contradictions de Chirac. Lorsqu’un journaliste lui demande s’il va démissionner, quelles sont ses options ?  

1.     Dire la vérité : « probablement, mais je ne suis pas encore tout à fait décidé. J’hésite ». Mauvaise réponse, montrant de l’hésitation, un manque de conviction et de stature. 2.     Montrer de la conviction plus près de la vérité : « Sûrement ! ». Pas possible car il faut alors passer à l’acte, ce qu’il ne peut pas faire puisque la vérité est qu’il hésite 3.     Montrer de la conviction en mentant : « Jamais ». C’est ce qu’il fait. Le mensonge est moins grave qu’une vérité hésitante. La preuve, après en avoir accumulé des dizaines du même acabit, Chirac est devenu président de la république à 83% des voix. C’est dire si le public n’est pas rancunier envers ceux qui lui racontent une chose et son contraire pour peu que ce soit à chaque fois avec la même conviction inébranlable. 4.     Ne pas répondre, utiliser la fameuse langue de bois, aligner des mots qui constituent bien des phrases au sens grammatical, qui ont même un sens littéral, mais ne veulent rien dire, installant une sorte de vide sémiotique. La langue de bois peut être une solution de secours et doit même coexister avec les mensonges proférés avec conviction, car quelque soit l’indulgence du public envers ces derniers, an abuser est dangereux pour le politique.  

Le même arbre de décision s’applique à la dissolution et aux autres mensonges ou contradictions mémorables de Chirac. A part pour les aspects de corruption, c’est le peuple lui-même qui exige de mentir. C’est à cause du peuple, de sa soif de conviction, que les politiques mentent ou quand ils ne peuvent raisonnablement le faire inventent ce langage particulier qu’est la langue de bois.

La guerre du Liban au prisme d’Umberto Eco

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Dans son dernier livre A reculons, comme une écrevisse, une collection d’articles et de conférences, Umberto Eco analyse la guerre, notamment dans le premier chapitre, Quelques réflexions sur la guerre et la paix et dans le très bel article Le Loup et l’agneau, rhétorique de la prévarication. Dans cette note, je reprends les principaux points de l’analyse d’Umberto Eco et les mets en perspective d’une nouvelle guerre, postérieure à sa conférence et qui en confirme certains points, la guerre qui a opposé Israël et le Hezbollah cet été. 

Commençons par le déclenchement de la guerre. Le 12 juillet 2006, le Hezbollah capture deux soldats israéliens et en tue sept autres à la suite d’une opération destinée, selon son chef, à libérer des détenus libanais en Israël. S’ensuit une guerre de six semaines d’une violence inouïe (guerrière et médiatique) avec d’une part la destruction de la banlieue sud de Beyrouth et de villages chiites du sud du pays et d’autre part des centaines de roquettes lancées sur le nord d’Israël.  

Le chapitre Rhétorique d’une prévarication nous éclaire sur ce déclenchement. Eco reprend la fable de Phèdre Le loup et l’agneau. Le loup cherche un prétexte de litige lorsqu’il rencontre l’agneau au bas d’un ruisseau. A un ou deux arguments faibles du loup (tu troubles l’eau du ruisseau, tu as dit du mal de moi il y a six mois), l’agneau oppose des réfutations habiles. Finalement, le loup recourt à une nouvelle justification (« ton père a dit du mal de moi ») pour sauter sur l’agneau et le dévorer. La fable nous dit deux choses : le prévaricateur cherche avant tout à se justifier et si la justification est contestée, il recourt à la force. 

Par la suite, Eco donne plusieurs exemples historiques de prévaricateurs plus ou moins subtils. Arrêtons-nous sur les casus belli, les prétextes de déclenchement de guerre. La fable du loup en présente un. Le loup cherche à convaincre l’agneau, l’assistance et lui-même que l’agneau lui a causé un tort et que pour cela il faut le dévorer. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, prétexte de déclenchement de la première guerre mondiale, en est un autre. Pour Eco, le casus belli est alimenté par la théorie du complot : «  des arguments pour déchaîner une guerre ou commencer une persécution est l’idée qu’on doit réagir à un complot ourdi contre nous, notre pays, notre civilisation. » 

Revenons à la guerre au Liban. Certes, le Hezbollah n’est pas un agneau. Mais la capture des soldats israéliens a tout d’un casus belli. Cette capture ne justifiait certainement pas une guerre, ni les milliers de morts, ni les centaines de milliers de réfugiés de part et d’autre. Preuve en est que les soldats sont toujours capturés et que de toute façon, à l’approche d’une défaite éventuelle, le Hezbollah aurait pu les tuer. La capture est répréhensible – tout autant que celle des prisonniers libanais détenus en Israël du reste – mais ne justifie en soi une guerre que sur un plan rhétorique d’une légitime défense théorique, laquelle cautionne non seulement des représailles mais leur extrême violence (ce qui a été appelée la « disproportion » durant la guerre de juillet). Cette violence n’est même pas dissuasive pour le futur, car elle est la justification même de l’existence du Hezbollah. 

Comme le casus belli est maigre (comme l’argument du loup), il faut l’étoffer avec la thèse du complot contre la « civilisation occidentale ». Cela tombe à point, car cette thèse est à la base des rhétoriques de M. Bush, et sert d’ossature idéologique à ses différentes guerres. Dans un très long discours envoyé à l’Occident, M. Olmert effectue un parallèle entre les « sauvages » du Hezbollah et les nazis. Il accuse le Hezbollah et l’Iran d’ourdir un plan d’extermination du peuple juif similaire à celui d’Hitler : « Je sers la voix de six millions de citoyens israéliens bombardés, qui servent la voix des six millions de victimes juives réduites en cendres par des sauvages en Europe. Dans les deux cas, les responsables de ces actes sont des barbares qui servent un seul but : effacer la race juive de la surface de la terre, comme Adolph Hitler l’a dit, ou effacer Israël de la carte de la terre comme Mahmoud Ahmedinjad l’a dit » (extrait du discours de M. Olmert le 31 juillet 2006).  

Tout prête à croire que nous faisons face à un complot islamiste internationaliste. L’ennemi est à la fois très abstrait (une organisation occulte internationale avec des dirigeants mystérieux, multiformes, vaguement aperçus dans des vidéos amateurs) et très concret (il est potentiellement dans chaque musulman). L’ennemi a une idéologie, dans ce cas une religion, l’islam, qui fait peur, parce qu’on ne la connaît pas (impénétrabilité du Coran), que ses célébrations sont inquiétantes (moutons égorgés), et qu’elle serait intrinsèquement violente (bien que toute son histoire soit moins meurtrière que quelques années du vingtième siècle occidental). Les journalistes exploitent cette complexité, cette obscurité menaçante, non pas pour l’éclairer mais pour la renforcer et ainsi vendre en perpétuent la peur. 

Globalement donc, le déclenchement de la guerre au Liban (indépendamment de qui a raison ou tort) répond bien à la double rhétorique du casus belli (le prétexte de la capture des soldats) et du complot (islamiste contre Israël et l’Occident). 

Poursuivons avec la structure de la guerre. Dans sa note Réflexions sur la guerre, Eco inscrit les guerres dans une perspective de mutation historique. 

D’abord la paléo-guerre, guerre classique avec des morts en centaines de milliers, dont le paroxysme a été la seconde guerre mondiale avec ses cinquante millions de morts. Il s’agit de « triompher de l’adversaire de façon à retirer un bénéfice de sa défaite » et pour cela être prêt à payer un prix élevé en vies humaines. Autre condition fondamentale : savoir qui est l’ennemi et où il se trouve. Le choc concerne deux ou plusieurs territoires reconnaissables. Les victoires napoléoniennes ont des noms de territoires délimités, essaimés dans le Paris d’aujourd’hui, Iéna, Austerlitz, Alma… 

Après la deuxième guerre mondiale, la guerre froide a conduit à une « paix belligérante » et des paléo-guerres périphériques au Vietnam ou au Moyen-Orient.  

Avec la fin de l’Union Soviétique, les guerres périphériques passent au premier plan (guerre du Golfe, au Kosovo…) et répondent à de nouvelles règles, celles de la néo-guerre.  

Première règle de la néo-guerre : le choc n’est plus frontal, l’ennemi est derrière le front, la territorialité disparaît. La guerre de l’été 2006 est à cet égard une néo-guerre par excellence. Toute territorialité y est éradiquée. Quel est le territoire du Hezbollah ? Même au bout de six semaines, Israël n’a pas su répondre à cette question. Leur seul repère était finalement le chiisme des combattants du parti de Dieu. Ils ont donc décidé de détruire toutes les régions chiites et les liens entre elles et avec le reste du pays. Ils ont détruit la banlieue sud, « bastion du Hezbollah », rien n’y a fait. Ils ont détruit une partie importante du Sud Liban, les roquettes continuaient de s’abattre sur le Nord d’Israël. Ils ont rasé l’immeuble d’Al Manar, la diffusion de la chaîne du Hezbollah n’a jamais cessé. L’ennemi d’Israël était nulle part et partout, même parmi ses propres soldats. Israël n’a pas intégré cette notion de non-territorialité, sans doute parce qu’ils sont obnubilés par la notion de territoires, et pour cause, alors que le Hezbollah l’a totalement maîtrisé. Israël était désemparé et on se rappelle son indignation face à la présence des combattants parmi les civils et sous terre, à des endroits inenvisageables en termes paléo-militaires. 

Avec la néo-guerre, s’établissent deux autres principes « (1) aucun de nous ne devrait mourir et (2) il faudrait tuer le moins d’adversaires ». Eco rappelle que ces deux principes sont totalement nouveaux. Dans les paléo-guerres, « les grands condottieri du passé, après la victoire, parcouraient nuitamment un champ de bataille parsemé de milliers et milliers de morts et n’étaient pas surpris de s’apercevoir que la moitié d’entre eux étaient leurs propres soldats. La mort des soldats était célébrée par des médailles et d’émouvantes cérémonies et donnait naissance au culte des héros. » 

La guerre du Liban est intéressante à un double égard.  

La logique d’Israël est paléo-guerrière : vaincre un adversaire, le Hezbollah, l’éradiquer, « nettoyer le Liban de ces terroristes ». Or leur paléo-guerre est doublement contrainte. D’une part, chaque soldat israélien mort est un mort en trop qui affaiblit la guerre même d’Israël. D’autre part, chaque mort civil libanais affaiblit l’offensive en attirant les réprobations de la communauté internationale. Or la stratégie adoptée par Israël, avec des raids et des missiles superpuissants lancés à partir de F16 aveugles, est demandeuse en morts, notamment civiles, une stratégie typiquement paléo-guerrière, comme le bombardement de Dresde par les alliés. Comment (et c’est une des raisons de l’échec d’Israël) mettre le pays à genoux, pousser les Libanais à se désolidariser du Hezbollah, sans tuer des civils et enfreindre ainsi au deuxième principe des néo-guerres ? 

De son côté, le mode opératoire du Hezbollah n’a absolument rien de paléo-guerrier. Le Hezbollah n’est pas une vraie armée, son organisation est originale, avec une centralisation du commandement au sommet et une totale décentralisation à la base, chaque combattant étant pratiquement responsable de lui-même, en l’absence de généraux, de colonels, etc. Le paradoxe est que ce mode opératoire de rupture se fonde en réalité sur une logique paléo-guerrière. Le Hezbollah n’a aucune contrainte en termes de morts dans ses rangs. Ces morts sont célébrés comme au temps de Napoléon ou de la Seconde Guerre mondiale. Ils sont appelés martyrs au lieu de héros, mais cela revient au même. Par ailleurs, leur but déclaré est de tuer un maximum de civils israéliens. Logique abominable mais, contrairement à ce qu’on dit, imputable non à un islam régressif mais à l’Occident paléo-guerrier d’avant la guerre froide. Comme le dit Eco, c’est cette logique qui prévalait quand « les V1 détruisaient Londres ou les bombes alliées rasaient Dresde ».  

Le fait que le Hezbollah ait résisté à l’attaque d’une armée beaucoup plus puissante vient de cette asymétrie. Israël utilise une stratégie paléo-guerrière classique (casus belli suivi d’une paléo-guerre qui a fait leur victoire en 1967) mais avec les contraintes des néo-guerres. Le Hezbollah mène une guerre d’un genre nouveau mais avec l’absence des contraintes caractéristique des paléo-guerres. 

Tout cela n’est possible qu’avec l’intercession des média. « La guerre est devenue un produit médiatique » dit Eco à la suite de Baudrillard. La règle fondamentale de cette médiatisation est la transparence. Chaque mort civil est « une évidence visuelle insoutenable ». Les journalistes étant des êtres humains, affronter et commenter la mort de civils déterrés des décombres alimentent leur révolte humaine et renforcent les principes de la nouvelle guerre. Pour Eco, les médias d’aujourd’hui jouent le rôle des services secrets du passé. L’intelligence avec l’ennemi est généralisée. 

Là encore, l’analyse de la guerre du Liban est édifiante. Israël a été touché de plein fouet par cette nouvelle règle de transparence totale. Progressivement, les médias ont révélé les doutes et la déconfiture de leur armée et ce faisant l’ont précipitée. Le téléspectateur a pu infiltrer les réunions mêmes d’état major israélien ! La transparence a même franchi une nouvelle étape, ce ne sont plus seulement les médias qui en sont les garants, les soldats eux-mêmes se filment, filment les réunions avec leur commandement, dans la mouvance des blogs et des journaux intimes dévoilés. 

De son côté, le Hezbollah, en tant que milice peu soucieuse de respectabilité internationale (souci qui peut être celui d’un état comme Israël), ne respecte pas les règles, mieux (ou pire), les joue et les déjoue en sa faveur. La transparence est revendiquée quand elle sert la cause de l’organisation, avec des caméras dépêchées sur les lieux de massacres et une exhibition des victimes. Elle est totalement niée quand il s’agit de son fonctionnement. Personne n’a vu un combattant du Hezbollah se morfondre à la télévision, et lorsque son chef y passait, c’est depuis un endroit inconnu, inexistant même.  

Il faut insister tout de même que toutes ces perspectives bellicistes ont en commun un abominable coût humain et qu’à cela il n’y a qu’une solution, la paix. Selon Eco, si l’établissement d’une paix universelle est illusoire et peut-être même non souhaitable (Hitler ne serait pas vaincu sans guerre), créer un tabou de la guerre (comme c’est le cas en Europe de l’Ouest par exemple) est possible afin d’en faire un recours extrême. Rien n’est plus pernicieux que de prétexter des dangers du pacifisme, en revitalisant le traumatisme munichois, pour déclencher facilement et sans scrupules des guerres.

Mary d’Abel Ferrara – Acte de foi et de création

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Dans son dernier film, sorti en DVD récemment, Ferrara fusionne acte de foi et acte de création, l’un et l’autre étant faits d’un même magma de sentiments humains indifférenciés.

Le film, godardien dans sa construction, gravite autour de trois personnages. Par godardien dans sa construction, j’entends que celle-ci est chorale (cf. Détective, Passion, Sauve qui peut, etc.) dans le bon sens du terme. Commençons par le mauvais sens. Le film choral hollywoodien (dont la matrice originelle est Short Cuts d’Altman et que l’on retrouve dans Collision par exemple ou des films de Lawrence Kasdan des années 80) suit des trajectoires à première vue parallèles mais qui se rencontrent à un moment ou un autre dans un grand finale ou des instants forts ponctuels. Mauvais sens car le film tient alors par son procédé qui, après avoir été utilisé dans quelques films, devient un lieu commun et décrédibilise les histoires parallèles, aussi intéressantes qu’elles puissent être en soi. Le film choral français, dont la matrice originelle est Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet, et que l’on retrouve dans des dizaines de films, suit les aventures d’une tribu d’amis, avec des allers-retours entre la vie de chacun avec sa part de privé, et la vie du groupe. Mauvais sens mais pour des raisons symétriques au film choral hollywoodien. Ce n’est pas le procédé qui devient un lieu commun, car il n’est pas suffisamment sophistiqué pour gagner en artifice (La Grande Bouffe est toujours un chef-d’œuvre bien qu’il utilise ce procédé), mais les histoires elles-mêmes (un mélange convenu de couples qui battent de l’aile, d’adultères, d’échecs et de réussites sociales qui se confrontent, etc.).

Les films choraux qui convainquent (Mary, les films de Godard), se moquent du procédé qu’ils utilisent. Je pense à ce personnage de Dostoïevski qui est d’autant plus élégant qu’il ne pense pas à son élégance. Le film suit différents personnages car cela est une nécessité. Non que l’histoire de chacun ne soit pas suffisante à faire un film, mais elle est impossible à raconter si elle n’est pas mise en rapport avec celle des autres. Ce n’est pas le scénario qui trouve d’ingénieuses ficelles pour interconnecter des histoires. Elles sont en soi interconnectées, et le scénario doit révéler ces interconnexions. Revenons à Mary après cette digression involontairement longue. L’interconnexion est justement l’acte de foi et de création des trois personnages.

Mary, l’actrice, a interprété le rôle de Marie Madeleine dans un film tourné à Jérusalem. Créer son personnage l’a conduite à se confondre avec lui, à l’habiter et se laisser habiter. L’identification à Marie Madeleine l’a investie de la foi de cette dernière, dont l’intensité a traversé, intacte, les deux mille ans qui nous en séparent. Un premier exemple de création (d’actrice) se transmuant en foi intemporelle.

Théodore, le journaliste, est en plein tourbillon créatif. Il attend un enfant qui naît dans la douleur et dans une même douleur il crée des émissions de télévision autour de Jésus. Ces émissions, les problèmes de son fils et de sa femme qui se retrouvent à la frontière entre la vie et la mort, le font douter de sa propre foi ou de son absence. Il sent en lui cette foi naître. Acte de création, acte de foi et acte de création de la foi. Commune aux trois, une douleur indifférenciée.

Tony, le cinéaste, celui qui a réalisé le film sur Marie Madeleine, est le personnage le plus ambigu. Alors que les deux autres vivent leur foi/création dans la douleur, lui garde une distance ironique par rapport à son film. Pourtant, c’est lui-même qui prend le rôle de Jésus et dans les séquences de film dans le film, qui se confondent avec le film, l’intensité de son jeu est en contradiction avec sa désinvolture dans la vie réelle. Celle-ci n’est en réalité qu’une forme d’angoisse. La confirmation vient à la fin du film lorsqu’il brave la mort pour sauver la projection de son film.

Les trois personnages créent et croient. C’est cela qui les unit au-delà du fait que l’un commente le travail de l’autre auquel la troisième participe. Mais ils sont à différents niveaux d’accomplissement de leur foi. Si Mary est celle qui a atteint une forme de certitude, d’assurance dans sa croyance, Théodore est dans le doute torturé et Tony dans la doute cynique. Ferrara donne vie à ces sentiments avec une incomparable intensité, avec violence, la violence des explosions réelles, ou des explosions d’images qui traversent le film et coupent littéralement le souffle.

Accessoirement, le filmage de New York est de toute beauté, une beauté en noir et blanc. Encore un point commun avec Godard dont l’Eloge de l’amour filmait Paris (une des villes les moins ciné-géniques), et même ses lieux touristiques (la Fontaine Saint Michel) avec une incomparable beauté.

L’Ivresse du pouvoir de Claude Chabrol

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Est-ce un parti-pris que la laideur de ce film : costumes, décors, image… ? Un moyen par la forme d’exprimer la petitesse des gens qu’il décrit ? Ou est-ce le mode de filmage de Chabrol qui, habitué à la province, s’accommode mal de Paris ? En tout cas, en tant qu’objet de cinéma, L’ivresse du pouvoir agace par sa paresse esthétique, ses petits bouts d’intrigue jamais menés à bout, ses fondus enchaînés désuets, ses plans inutiles et décousus, la sempiternelle musique de Mathieu Chabrol qui à force d’être la même quelque soit le film est vidé de tout contenu et n’est plus que bruit.

Il y a bien un certain humour dans la description d’hommes d’affaires et de politiques, avec leur ostentatoire rosette à la boutonnière, leurs cravates aux couleurs criardes, leurs noms auto-descriptifs (« Parlebas », « Delombre », etc.) et leurs cigares turgescents. Mais ce portrait, trop caricatural, ne convainc pas. La corruption parisienne et d’Etat est plus subtile, plus feutrée. Cela étant, on pourrait arguer que toute corruption est corruption et quelque soient les dehors de sophistication qu’elle emprunte, elle revient à cela, au portrait d’hommes bêtes et vulgaires.

L’intérêt du film est dans le personnage de juge joué par Isabelle Huppert, moins pour l’interprétation de cette dernière, qui reste prévisible, mais par sa parenté avec un autre personnage de Chabrol, un personnage d’un de ses meilleurs films. C’est en effet comme si la postière de La Cérémonie se réincarnait en juge. Une même attitude d’irrévérence moqueuse envers les notables, teintée d’une pointe de vulgarité. Le spectateur s’attend à retrouver un personnage austère, profondément épris d’une justice souveraine. Jeanne Charmant-Killman (autre nom auto-explicatif, tue-homme) semble plus être dans une traque voyeuriste de dépenses dont l’accusé lui-même (inhabituellement sobre François Berléand, PDG d’une société publique) n’est parfois même pas au courant. Au début du film, le juge confie à l’avocat de l’accusé deux énormes dossiers d’instruction : « On a travaillé ! » dit-elle. Des pièces à conviction de ces dossiers ne nous seront révélées que des photos d’un « filtre de piscine », d’une « piscine », d’un pull, d’une robe… Lorsqu’elle visite la maison de l’accusé, elle compte le nombre d’orangers dans le jardin (cinquante-trois). Lorsqu’elle découvre l’existence d’un appartement dans le 8ème, elle souhaite le visiter et semble en concevoir une jouissance malsaine.

L’élément de complexité supplémentaire que le film apporte est lié à la vie privée du juge. Lorsqu’elle rentre chez elle, nous découvrons un appartement bourgeois, vieillot, pesant. Elle s’entend mieux avec le neveu de son mari, joueur de poker je-m’en-fichiste, qui oppose à la respectabilité le même mépris qu’elle, qu’avec son mari, représentant torturé d’une famille de notables. Nous apprenons finalement qui ni les couverts en argent, ni l’appartement poussiéreux, n’appartiennent à la juge. Elle finit par les quitter ainsi que son mari pour un deux pièces meublé.

Finalement, cette haine des bourgeois (en mettant sous ce terme tous les représentants d’une certaine respectabilité), est peut-être une haine de sa propre belle famille, qu’elle déporte en une vengeance sociale pour laquelle elle utilise avec ivresse son pouvoir de juge. Plus profondément, entre Violette Nozière, Madame Bovary, Une affaire de femmes, La Cérémonie et l’Ivresse du pouvoir, c’est le même personnage qui, contre un environnement social dont la meilleure caractérisation est la bêtise dans le sens de Flaubert, oppose une subversion souterraine, détournée et ponctuellement violente.