Critique

C’est quoi critique de cinéma, en France en 2018 ? Tentons une catégorisation à grands traits.

La première catégorie est transverse. Trait commun à toutes les castes de critiques, elles pondent des adjectifs qui sont repris quasi-systématiquement maintenant sur les affiches de films. L’effet est assez cocasse car tous les films, tous sans exception, sont (je cite les adjectifs les plus courants) : « splendides », « magnifiques », « sublimes », « renversants », « fascinants », « sidérants », « hilarants » (pour les comédies), « bouleversants », « émouvants », « poignants ». Il est vrai que le magazine qui trouvera « sublime » un navet sera plus Paris-Match, Télé 7 jours (si ça existe toujours) ou RTL, mais il y en aura toujours un pour convoquer cet adjectif hyper-galvaudé à propos de n’importe quelle œuvre. Evidemment, on est loin du sublime kantien quand il s’agit du dernier film français de modèle courant.

Deuxième catégorie, le critique moyen. Travaillant pour un média généraliste (Le Monde, Télérama, Les Inrocks, etc.), c’est avant tout un journaliste, qui aurait pu atterrir dans la rubrique auto ou théâtre, mais qui fait « cinéma ». Certains sont multicartes, comme les VRP représentant plusieurs sociétés.

Je ne suis pas sûr que le critique moyen aime le cinéma. En fait, il peut même donner l’impression de détester ça. Exemple : je suis tombé sur Le Masque et la plume qui regroupe une brochette de critiques moyens. Ce jour-là, ils ont évacué en trois minutes le seul film qu’ils aimaient (Girl), pour se concentrer pendant une heure à la détestation vomitive et nerveuse de dix autres. J’ignore quelle espèce de masochisme idiosyncratique les oblige à faire ça, à subir ce qui semble être une torture. Après tout, c’est peut-être tout bêtement parce que c’est leur métier, leur gagne-pain. En échange de, je ne sais pas moi, trois mille euros par mois, il faut se taper x films, pour en dire deux trois choses dans différents médias, à la chaîne.

En fait, la critique du critique moyen est décorrélée du film lui-même. Elle consiste à accoler des adjectifs ou des métaphores jouissivement négatives et totalement interchangeables : « nul », « nullisime », « copier-coller de films existants », etc. La critique la plus profonde (et récurrente), est : « il n’y a pas de mise en scène ». Il y a forcément une mise en scène. On peut ne pas être réceptif aux choix qu’elle a opérés, mais il faut alors l’expliquer. Trois critiques interchangeables en particulier m’horripilent, qu’elles soient négatives ou positives. L’une, négative, consiste à considérer que « c’est bien trop long », « quand même 2 heures 34 ! ». La maman et la putain fait cinq heures, c’est court. On arguera à juste titre que la longueur perçue de La maman et la putain n’a rien à voir avec celle, disons, d’un Ceylan. Mais cet argument était très utilisé pour le dernier film de Kéchiche par exemple, probablement un chef-d’œuvre. L’argument est utilisé en soi. Une autre critique, positive cette fois, et encore plus détestable en tant qu’archétype de la péquenauderie, c’est la suivante : « j’ai passé un bon moment ». C’est la remarque du plouc par excellence. On ne va pas au cinéma pour « passer un bon moment », enfin si, comme on irait à la pizzeria, mais pas quand on est critique, pas quand on est supposé aimer cela, le cinéma. « Oui, j’ai vu Cris et chuchotements ou Solaris, j’ai passé un bon moment. » « Salò, un super moment, très relaxant, j’étais content de ma soirée. » Il y a un troisième grief dans le catalogue du critique moyen : « on a vu ça cent fois ». Oui maos on a tout vu cent fois, mille fois. Depuis la tragédie grecque, ce sont les mêmes quelques histoires qui reviennent, les mêmes affects qui les irriguent, les mêmes personnages qui les habitent. C’est sans tenir compte de la versatilité folle de la fiction, sa capacité monstrueuse à se regénérer en d’infinies variations.

Sur cette émission radio en particulier, que je prends en exemple illustratif d’un courant critique plus général, deux films auraient mérité plus que ce que le critique moyen peut offrir. Le premier, c’est The House that Jack built. Farandole de formules à l’emporte-pièce : « trop long », jugements ad hominem sur le réalisateur (l’un des critiques, en guise d’analyse filmique, a soutenu que Lars Von Trier avait « peur de l’avion » et qu’il était « bête »), « on a vu ça cent fois » dans ses différentes variantes rhétoriques, et le jugement moral petit-bourgeois à la con (« mais il tue des enfants, c’est affreux »). Nous sommes, en 2018, sous le règne de la petite-bourgeoisie à qui tout fait peur, la mondialisation, l’immigré, le capitaliste, l’élite, et les films. On ne tolère qu’une chose : la moyenne petite-bourgeoise qui se fond docilement dans l’indistinction de sa propre moyenne. De nos jours, Pasolini ne pourrait plus faire Salò ou Porcherie, à côté desquels le Lars Von Trier est fleur bleue.

En fait, on n’a pas vu ça cent fois, on l’a vu zéro fois, qu’on aime ou pas, c’est un objet qui ne ressemble à rien. Je ne dis pas que c’est bien, je note un fait, des films comme ça, on n’en a pas vu, quelles que soient les grilles de lecture éculées que l’on plaque dessus. Comme celle-ci : « LVT a voulu montrer le meurtre en œuvre d’art, on l’a vu cent fois ». Non, c’est factuellement faux. Les meurtres ici sont totalement irréalistes, improbables et non préméditées, non esthétisés. Quelle mère de famille emmènerait ses mômes dans une forêt avec un inconnu jouer avec des fusils de chasse, et pourquoi ? Quel type serait capable de s’en sortir en traînant un cadavre derrière sa voiture, sous les yeux des flics ? Les situations sont grotesques. Ce n’est le meurtre comme œuvre d’art mais comme farce. Une farce improvisée. Le meurtre chez LVT s’invente dans le moment, il est accidentel, une chose entraînant l’autre dans un engrenage qui échappe au contrôle du meurtrier mais dont il utilise l’imprévisibilité pour parachever son entreprise. Même la fin, la descente aux enfers dantesque, est une farce, celle d’une imagerie éculée de l’enfer. Il n’est pas interdit d’établir des liens avec Buñuel, notamment le Fantôme de la liberté où chaque situation est un paradoxe y compris celle du sniper de la tour Montparnasse. J’ai vu 22 juillet sur Netflix, prenons-le comme quasi-documentaire pour un instant. Un fasciste norvégien descend de sang-froid 77 personnes à Oslo le 22 juillet 2011. Avec une simplicité enfantine, aussi irréaliste – sauf que c’est vrai – que celle avec laquelle Jack, ou le terroriste de Buñuel, tuent. C’est horrifique mais totalement grotesque. Le tueur du 22 juillet, c’est un Jack. Le mec a écrit un manifeste de mille pages sur internet sur les immigrés, le suprémacisme occidentale, etc. Même sentiment à la vue du documentaire sur le Bataclan. Les terroristes y sont dépeints comme des « brêles », des « débiles ». Le meurtre du journaliste saoudien en Turquie est horriblement comique, dans la bêtise de sa mise en œuvre. Ce lien entre la farce, le grotesque et l’horreur absolue interroge. Comme si on atteignait dans l’horreur un niveau d’irréalisme, d’invraisemblance dans le tissu même, le tissu le plus tendu, du réel, qu’il est difficile de les combattre, qu’il faut se départir de la rationalité pour le faire.

L’autre film c’est Capharnaüm, totalement éreinté, sur lequel je reviendrai dans un texte à part.

Troisième catégorie, le critique de cinéma spécialisé, avec deux sous-ensembles, Première et Studio d’une part, qui parlent des films comme on parle des voitures ou d’un produit quelconque, dont on analyse les pour et les contre, et Cahiers de cinéma et Positif d’autre part.

Les Cahiers du cinéma en particulier représentent la critique passionnée de cinéma. Ils n’y font pas un métier, voir un film n’est pas une pige, c’est un acte amoureux. C’est le seul magazine qui peut faire une couverture sur le son, ou la lumière, ou la musique, ou la régie. La critique y est amoureuse, positive, les négatives sont reléguées en annexe, dans des notes succinctes où beaucoup de films sont passées sous silence. De nombreux membres de la rédaction finissent pas faire eux-mêmes des films car c’est cela leur passion, parler des films pour en faire, dessiner au creux du commentaire les contours de l’œuvre future. Le critique moyen lui vieillit en critique, continue toute sa vie de faire le tour des piges pour arrondir ses fins de mois, en exploitant un petit fonds de commerces de formules acides et fatiguées.

Je hais les voyages et les explorateurs

S’il y a une chose que je déteste, c’est les mecs comme Lévi-Strauss qui se plaignent de leurs déconvenues de voyageurs. Ces bourgeois qui montent sur leurs grands chevaux au sujet de tracasseries sans importance dont tout le monde se fout.

Comme cette introduction ne l’indique pas, je vais moi-même m’adonner à cet exercice. En effet, je forme l’entreprise de dresser la liste de toutes les choses qui, depuis la préparation de la valise jusqu’au retour à la maison, créent des frictions dans mes dizaines de voyages par an.

Je déteste faire ma valise. J’ai mis des post-it partout, j’ai un catalogue complet et thématisé de checklists sur mon iPhone, j’ai pré-packagé un max de choses, et pourtant j’oublie toujours un truc. Pas deux, pas trois. Un. Le truc qu’il ne fallait pas oublier. Les cartes de visite alors que je me rends à une conférence ou un roadshow. Les lunettes de soleil alors que je me rends dans un pays chaud. Les lunettes de natation alors que je me rends dans un hôtel qui a une piscine. Mes écouteurs alors que j’ai des calls. C’est comme si cette chose, dotée d’une âme, et de dons de divination, savait que j’aurais besoin d’elle et se soustrayait à mon attention, par pure malice.

Le trajet en taxi de la maison à Roissy est un cauchemar. Surtout 2E et 2F, au fin fond de l’aéroport. Mes intestins sont suppliciés. Le rythme effréné de freinage et d’accélération du psychopathe au volant me maintient dans un état permanent de quasi-vomissement qui est pire que le vomissement puisqu’on vit avec le vomissement en gestation, en soi, plus longtemps, sans le plaisir de dégueuler dans la Mercedes et faire en sorte qu’elle pue pour les mois à venir. Je n’ose rien dire au chauffeur. C’est son métier, je n’ai pas le cœur de l’affecter dans ce qui le définit. Et encore, j’ai la chance de prendre des club affaires. Je n’ose même pas imaginer le supplice des clients du « grand réseau » dans des Prius dégueulasses aux banquettes en velours synthétique gris tachetées de graisse ou des Peugeot 307 puant le tabac, pris en charge par un chauffeur raciste et politologue qui analyse la marche du monde.

La France a donné naissance à des dizaines de prix Nobel. L’Ecole Polytechnique et Normale Sup ont formé tant de grands esprits. Mais nul d’entre eux n’a résolu, ou peut-être ne s’est penché sur la résolution du problème du parking minute à Roissy. A l’arrivée, c’est un état de guerre permanent. Une armée de voitures doit se frayer un chemin dans l’espace réduit du parking, l’occasion, à chaque fois, d’invectives, de freinages, de klaxons.

Au contrôle de police, je déteste enlever mes chaussures. Il n’y a qu’en France qu’on vous impose cette humiliation publique pour vous faire payer des années de terrorisme. Il m’insupporte aussi qu’au pire moment, alors que t’as enlevé tes chaussures, que tu as froid aux pieds, on te demande ta carte d’embarquement, alors qu’on vient juste de la contrôler. Une autre spécialité exclusive de Roissy.

Le lounge d’Air France est le théâtre d’une émeute. Rares sont les voyageurs qui n’ont pas accès à l’espace exigu et biscornu de cette cave souterraine. La nourriture y est infecte et énigmatique. On propose des choses bizarres, pas de la vie courante, des salades non encore répertoriées, du rosbeef par exemple, avec des cornichons dessus, c’est assez étrange, des mets iconoclastes dans des plateaux toujours aux trois quart vides, accentuant cette impression de restes, comme les restes d’un ancien repas, les traces de lointaines agapes. Nonobstant, de nombreux voyageurs remplissent leur assiette à ras le bord de ces aliments incongrus aux textures fatiguées, aux formes effilochées et souvent vaguement liquides. C’est comme si la nourriture sécrétait un liquide suspect et stagnant.

L’accès au Wi-Fi est gratuit mais on vous demande votre nom et prénom, pour vous traquer dans vos faits et gestes. Je mets toujours prénom caca, nom pipi et email caca@pipi.com. J’ai une pensée pour le data scientiste qui analyse tout ça et suit le plus sérieusement du monde les mouvements de ce voyageur fréquent qu’est Monsieur Pipi.

L’embarquement donne à chaque fois lieu à la même scène de liesse. Les gens sont convaincus que l’avion va partir sans eux, qu’il faut monter en premier, coûte que coûte. Ils sont persuadés que les places dans l’avion sont limitées, et distribuées sur un mode first come first serve. Le pire, ce sont ceux qui grugent et se font passer pour Sky Priority. En soi, cela ne me gêne pas, je peux comprendre que les êtres aspirent à un tel statut privilégié. J’ai juste du mal à saisir l’enjeu. Tu gruges, tu mets en jeu ta dignité d’être humain, tu prends le risque de te faire réprimander par l’hôtesse, ou d’être pris à partie par un vrai Sky Priority, voire, par le plus redoutable d’entre eux, le Platinum, qui va t’humilier devant tes enfants. Et tout ça pourquoi ? Pour poireauter dix minutes de plus dans l’avion, sous le flux inarrêtable d’une clim glaciale qui diffuse des effluves de mauvaise haleine mise en boîte.

A cause des fameux low cost, cela fait longtemps que quelle que soit la classe, tu te retrouves recroquevillé dans un siège dur comme du bois, à cinq centimètres du siège devant toi. Là, il y a un passage que je redoute, c’est quand l’hôtesse vient me voir pour me remercier d’être là. C’est la procédure pour les Platinum à vie, cette caste magnifique à laquelle j’appartiens, la seule distinction que j’ai obtenue dans ma vie. En fait, il ne faut pas se mentir, c’est artificiel. Je suis presque sûr que l’hôtesse se fiche pas mal que je sois là. Pourtant, elle joue la sincérité, avec un côté Marion Cotillard, se penchant vers moi : « Monsieur Pipi, je voulais juste vous dire… Merci. Merci d’être là. ». Je ne sais jamais comment réagir, quoi dire. Depuis quelque temps, je travaille sur un sourire pour cette circonstance, pour avoir l’air à l’aise. Le pire, c’est quand je suis accompagné de quelqu’un qui n’appartient pas à la caste. Je ne sais plus où me mettre car l’hôtesse me remercie, moi, de ma présence dans l’avion, laquelle présence lui fait honneur, et n’a aucune attention pour mon voisin, qui sourit jaune, contrit et envieux, se demandant si lui aussi un jour aura droit à cela. Je ne me sens pas lui dire, tu sais, toi aussi un jour, peut-être tu auras droit à tous ces honneurs. Je pense que cela ne ferait qu’aggraver le malaise.

Pour aller à New York de nuit, je suis en classe affaires. On va m’accuser à juste titre d’être un gros bourgeois mais l’expérience est insupportable dans l’A380. D’abord, il y a cette idée purement sadique d’un lit qui ne s’ouvre pas à 180 degrés mais uniquement à 170. C’est extrêmement frustrant, car la psychologie humaine est telle qu’on ne pense plus qu’aux dix degrés restants, et le corps humain est tel qu’il glisse en permanence sur cette pente imperceptible. On passe sa nuit à glisser. L’autre moyen de torture, c’est le mécanisme électrique permettant de régler les sièges et qui fait dans ces vols un petit bruit mécanique particulièrement irritant. Pendant les six heures de vol, le bruit ne s’arrête pas un instant. Il y a toujours quelqu’un, à chaque instant, qui a besoin de régler son siège. De surcroît, je fais partie de cette catégorie humaine dont l’anatomie auriculaire ne permet pas l’introduction de boules Quies. Je ne sais pas combien nous sommes dans cette situation. Enfin, il y a la personne qui ronfle à côté de moi, ça arrive à tous les coups, voici comment.

Je monte dans l’avion, m’installe, mets mes chaussettes de contention, jette un coup d’œil aux films, m’organise… A mesure que les passagers embarquent, de plus en plus nombreux, de plus en plus loin dans l’avion, le siège à côté de moi reste vide. Insidieusement, s’installe l’espoir qu’il le reste. Les minutes passent, l’espoir augmente. La perspective du siège vide se confirme. Le commandant annonce enfin « embarquement terminé ». « Fermeture des portes ». Une douce euphorie s’empare de moi. Je range des effets personnels sur le siège resté vide, comme pour entériner sa disponibilité. Les hôtesses distribuent le champagne. Des serviettes chaudes. Tout semble parfait. C’est à ce moment précis que déboule un type, toujours le même, corpulent, très massif, en nage – il est en retard, il a couru –, dont la respiration bruyante et haletante préfigure l’ampleur des ronflements futurs, une heure et un litre de Bordeaux plus tard. Il se dirige inéluctablement vers le siège à côté du mien. C’est le type qui est entré juste avant la fermeture définitive des portes et n’a pas eu le temps d’atteindre son siège avant l’annonce du commandant. Il a réussi à s’immiscer in extrémis dans cet interstice temporel. Il s’arrête, a un moment d’hésitation – un léger espoir subsiste qu’il se soit trompé de vol, de siège – vérifie le numéro, non, il n’y a aucun doute, c’est le bon, il se retourne vers moi, me sourit et, triomphal, m’apprend la nouvelle : « je suis là ». S’il était là depuis le début, ça va encore, ce serait totalement fair, mais pourquoi le faux espoir ? Reste une seule possibilité, mais très peu vraisemblable. Qu’il se métamorphose par miracle en une femme sublime et délicate, à la respiration totalement silencieuse, au parfum exquis, aux manières raffinées. Mais cette métamorphose n’a pas lieu. Je sais que je vais passer la nuit avec lui.

A l’arrivée, il m’arrive quelques fois de louer une voiture. Une des énigmes de l’existence, c’est celle du sujet. Le sujet de la rédaction que l’employé de l’agence de location tapote sur son ordinateur avant de me donner l’Opel en question (du reste pourquoi les voitures de location sont toujours des Opel ?). Mais qu’écrit-il ? Je précise mon étonnement. Que peut-il bien trouver à écrire – car c’est d’une longue rédaction qu’il s’agit – au sujet de la location d’une Opel. Parfois, j’essaie de me pencher pour percer son mystère, mais il protège son œuvre, me lançant un regard de réprobation.

A l’hôtel, je sais qu’encore une fois mon rêve de toujours ne sera pas exaucé. Je n’aurai pas une chambre correcte du premier coup. Je demanderai au garçon de la réception si la chambre est calme, il dira oui, mais ajoutera « ça va ». Elle ne sera pas calme. Je sais que quand je monterai, et jetterai un coup d’œil à la fenêtre, je me rendrai compte du percement inopiné d’une autoroute, de l’existence de travaux, d’une climatisation entrechoquant des hélices métalliques déglinguées, ou de la mitoyenneté avec les appareillages volubiles des ascenseurs. J’ai l’impression qu’un algorithme revanchard me poursuit et fait en sorte de toujours trouver la pire chambre pour moi. Je redescendrai pour qu’on m’en trouve une autre. Le pire, c’est qu’on m’en donnera une. La chambre correcte préexistait donc à ma plainte, le garçon à la réception ne voulait expressément pas me la donner, à moi. Souvent, j’ai honte, je dois avoir recours au procédé de la « menace » pour avoir la chambre correcte, à savoir le mauvais commentaire sur Trip Advisor. C’est bas. Je rêve d’être cet ancien collègue, un mec d’un mètre quatre-vingt-dix, charismatique, sûr de lui, qui arrivait à la réception de tout hôtel et lançait « vous m’upgradez dans la suite royale, n’est-ce pas ? Comme d’habitude », alors que c’était la première fois qu’il mettait les pieds dans l’établissement. Lui obtenait la suite royale, du premier coup.

C’est propre à la province française, je parle de ce système ingénieux de cintre non solidaire composé de deux pièces, l’une qui reste accrochée à la tringle, l’autre qui a la forme d’un cintre décapité. L’objectif de ce dispositif est de prévenir les subtilisations de cintres. Mais qui ? Qui aurait l’idée de voler un cintre dans un hôtel ? Qui partirait avec des cintres planqués dans une valise ? Or, comme je suis la personne la plus gauche depuis la création, j’ai toujours du mal à réintroduire le cintre décapité dans la partie qui reste accrochée à la tringle.

Autre particularité de la province française, la technique de pliage de draps sous le matelas, en sorte que le drap soit extrêmement tendu, formant une sorte de camisole. S’introduire dans le lit exige une force musculaire très considérable. Une fois sous les draps, on se sent prisonnier, comme momifié, incapable du moindre mouvement. J’essaie en général de retirer les draps de sous le matelas avec les pieds mais sans succès évidemment, avant de me résoudre à m’extraire à nouveau du piège pour arracher le linge de toutes mes forces.

J’aime rentrer chez moi. Découvrir la maison silencieuse, tard dans la nuit. Retrouver un univers familier. Je sors au balcon pour respirer un grand coup. Dissiper la nausée du trajet en taxi Roissy-Paris. Surprendre la tour Eiffel qui s’éteint et, au loin dans le ciel, le bourdonnement inquiétant d’un avion dans la nuit.

Retrouver une harmonie perdue

La relecture de Rue des boutiques obscures (1978) m’a fait un drôle d’effet. L’expérience de lecture elle-même était modianesque. En réalité, je n’étais pas sûr de l’avoir déjà lu. Ou alors, c’était il y a très longtemps. De vagues images adolescentes remontaient à la surface, impossibles à situer, ni dans le temps, ni dans l’espace. Mais restait cette vision d’un paysage dans la neige, d’une frontière, d’un passage, d’une silhouette qui s’estompe… C’est tout. Une image rétive à l’oubli, photographique, qui a dû me marquer profondément à l’époque pour ainsi se loger à jamais dans ma mémoire, y flotter comme un iceberg à la dérive dans la noirceur de l’océan. A tel point que je ne suis pas sûr si je l’ai lu, ou vécu. Elle fait partie de moi, de ma propre biographie.

Non, décidément, je n’avais pas lu ce livre. Aucun souvenir, aucune impression de déjà-vu à la relecture des cent premières pages. Si je l’avais lu, je me serais quand même souvenu de l’histoire, peu banale. Or non. Celle d’un homme amnésique enquêtant sur lui-même, à la recherche de ses propres traces délavées, ne me disait absolument rien. C’est comme si l’amnésie du roman avait opéré sur moi. La structure des premières cent pages est, du reste, étonnante, presque exclusivement dialoguée.

Toutefois, progressivement, à mesure que les dialogues laissent place aux rêveries de la prose, des signaux infinitésimaux commencèrent à me parvenir de cette frontière enneigée qui m’avait marqué. Insensiblement, le roman se dirigeait vers elle, vers la ville de Megève. Le fait que ce soit Megève me troubla profondément. Je ne connaissais absolument pas l’existence même de cette ville à l’époque, mais depuis plus de dix ans j’y passe une semaine par an. Comme si ce roman m’y avait inconsciemment guidé, à la recherche des traces de Denise. J’arrivai enfin à cette page magnifiquement triste où celle-ci disparaît à jamais dans la neige, « là-bas, un tout petit point noir », l’espace de quelques lignes d’une simplicité bouleversante. Déjà, une signalisation comme Dora Bruder, plus tard : « Elle avait vingt-six ans, les cheveux châtains, les yeux verts, et mesurait 1,65m ». Cette page me tira des larmes. Encore une fois, sans doute. C’est comme si un lien s’établissait entre mon émotion d’alors à la lecture de cette page, et mon émotion d’aujourd’hui, à sa relecture. Une connexion secrète entre deux points résolument distincts de l’espace-temps. La preuve, le signe, que malgré les années, la distance, j’étais finalement le même. Qu’au fond de moi, une identité subsistait.

Modiano me donne l’impression d’avoir œuvré toute sa vie pour aboutir à un chef-d’œuvre. Chaque roman est une ébauche, un travail préparatoire, en vue de Dora Bruder (1997). On en retrouve dans Rue des boutiques obscures des pièces prémonitoires. L’enquête. Les traces effacées. L’occupation allemande. Les tentatives de fuite. La disparition. Et ces minuscules parenthèses de plénitude qui échappent à l’emprise des hommes et du temps. Mais Dora Bruder a la force de l’évidence. L’enquête s’y impose. Il faut retrouver la trace de cette fille, il faut la soustraire à l’oubli qui la réduit à une ou deux lignes dans une annonce de journal, au fin fond de la mémoire collective. Il faut partir de la matière chétive de ces deux lignes, de la description sommaire qu’elles font d’une fille quelconque pour reconstituer une vie. La lecture du roman m’avait à tel point bouleversé qu’en le refermant je m’étais trouvé changé, autre.

Rue des boutiques obscures est plus fabriquée, plus manifestement fictionnelle. Il lui manque quelque chose du talent, parfois tragique, du réel. Des figures imposées (le détective, l’amnésique, les maisons abandonnées, les photos…) sont convoquées pour décrire l’émotion que suscite le passé et la disparition de ses traces. Mais c’est un exercice de style là où Dora Bruder est une évidence.

J’ai ensuite lu Accident Nocturne (2003). Pour la première fois. S’il n’a pas la force de Dora Bruder, il est, en tant que long poème mélancolique, plus pur que la Rue. Le prétexte est d’une grande simplicité : un accident nocturne de voiture à l’angle de la rue de Rivoli, sur la place des Pyramides. Qui lance le protagoniste à la recherche d’une autre figure, non celle immédiate de Jacqueline Beausergent, mais celle implicite du père, disparu, perdu dans la brume de la porte d’Orléans. Tout au long du livre, on croise son fantôme dans des cafés, partout dans Paris, puis, de plus en plus, à la périphérie, comme si le fantôme était ainsi poussé vers les lisières, avant de complétement se dissoudre dans la brume. Comment se fait-il que Modiano, cet étranger à moi, si loin de moi, décrive ce que pourtant j’éprouve, quand il appelle le quartier étrange autour de l’école militaire un quartier métaphysique, quand il décrit les arrière-pays où la ville se transforme en banlieue et va s’éteindre, exténuée, dans une désolation morne, quand il sillonne les rues mortes du dimanche soir, ou croise les spectres égarés de l’enfance.

Il y a dans ce roman quelques pages d’une beauté incroyable. Celles où le narrateur accompagne la dénommée Geneviève Dalame. Un trajet en bus des plus banals, mais des vies entières suggérées, par phosphorescences passagères. Une montre d’homme autour d’un poignet de femme, sur laquelle une suite de cloques roses dessine une cicatrice. Des allers retours incessants entre la réalité tournoyante dans les vitres de l’autobus 21 (elle est dactylo à Opéra Intérim, à quelle station s’arrête-t-elle, les encombrements) et les douleurs silencieuses d’une vie, les rencontres éphémères avec le fantôme du père, son souvenir. Je pourrais lire et relire ces pages, ce trajet dans l’autobus 21, qui n’est au fond que le trajet de la vie, avec toutes ses petites choses si insignifiantes et si profondes. Au détour d’une phrase, Modiano fait d’ailleurs un portrait dans lequel, chose troublante, je me reconnais, un petit vers de poésie, des plus beaux qui soient : « Moi, dit-il, j’étais un type assez banal qui avait le goût du bonheur et des jardins à la française. »

Vacances au Canada

Nous avons visité plusieurs villes sur trois fuseaux horaires. Vancouver, l’océan, le parc Stanley, ses third et second beach, son lost lagoon, le pont suspendu de Capilano,  la montagne Grouse, l’observation des oiseaux de proie sur son sommet, le marché Granville ; les villes de Jasper, Banff, Lake Louise, le parc naturel national, les lacs et les randonnées, l’immensité accidentée et rocheuse des espaces, la vie sauvage (wilderness) ; Montréal, la vieille ville, la rue Saint Paul, les apéros sur les toits des hôtels, notamment l’hôtel de la place des armes et le William Grey, le plateau Saint-Laurent, l’art mural, le Mont Royal, le jogging sur le chemin Olmsted jusqu’à la croix Mont Royal, le chalet du même nom, sa vue sur la ville, le lac aux castors en contre-bas, le port et l’acrobranche urbain ; Québec, son île Orléans ; Toronto et son quadrillage d’avenues interminables, son front de lac, la vue sur le C-Tower, Yorkville et ses commerces de luxe, Forest Hill et ses maisons de riche ; Ottawa, minuscule ville dominée par son parlement, traversée par le fleuve du même nom ; Montebello, village perdu entre les deux, offrant un vague charme de Nord Est américain à contempler sur des chaises Muskoka. L’arrivée à Montréal après dix jours dans l’Ouest anglo-saxon fut un choc : inefficacité généralisée, syndicats, taxes les plus élevées du pays, travaux à tous les coins de rue, cacas nerveux identitaires, bref, un charme indicible bien de chez nous. Dans toutes ces villes, errant au pied des gratte-ciels clinquants et des passants pressés, têtes hirsutes, corps abîmé, titubant comme des ours des trottoirs entourés d’une meute fidèle de chiens-loups faméliques, les même SDF qu’à Paris, New York ou San Francisco rappellent, comme dans toutes ces villes, la dureté du système et ce qu’il advient à ceux qui ne s’y soumettent pas.

Nous avons visité des lacs. Lac Beauvert au bord duquel nous dînions à Jasper ; Lac Annette dans lequel nous avons pu nager ; Lac Peyto en forme de renard parfaitement dessiné dans le creux des montagnes ; Mud Lake que nous avons parcouru en bateau et sur les rives duquel nous avons surpris deux ours noirs se faisant la cour avant l’hibernation ; Lac Moraine que nous avons visité à l’aube dans des replis de brume et le soir entre chien et loup ; Lac Louise sur l’eau verte et glacée duquel nous avons fait du canoë ; lac Miroir surplombé par un obélisque rocheux à la forme d’un ours pétrifié ; lac Agnès et son tea house ; tous les lacs en bord d’autoroute dont la course de la voiture a surpris le scintillement véloce.

Nous avons fait des randonnées en montagne. A Jasper sur le Old Fort Point loop ; à Banff le long du fleuve Bow, sur le Tunnel montagne et le long du Johnston canyon ; à Lake Louise pour rejoindre les lacs Miroir et Agnès. Cette dernière randonnée était magnifique. A mesure que l’on gravissait la montagne, la vue sur le lac vert s’élargissait en contre-bas dans une sérénité immobile ; une chute d’eau soudain apparaissait ; puis le lac Miroir et son obélisque, autour duquel de petites silhouettes faisaient des ronds dans l’eau ; puis le lac Agnès, magnifique, et la vue à l’infini.

Nous avons vu des chutes d’eau. Les chutes de Mud Lake où nous nous sommes approvisionnés en eau fraîche ; celles de Bow où nous avons tenu une réunion de famille ; de Johnston où nous avons fait la queue pour quelques photos ; de Montmorency au Québec qu’on a traversées de part en part en tyrolienne ; du Niagara que nous avons immortalisées en contre-jour, tôt le matin, pour semer la foule.

Nous avons parcouru des milliers de kilomètres en voiture. Le long de routes serpentines séparées en deux par des lignes jaunes ; entre des montagnes offrant le spectacle rocheux, hallucinant et sans cesse renouvelé des chevauchements et sédimentations millénaires ; sur les trois cents kilomètres de décors de western de la promenade des glaciers de la route 93 entre Jasper et Lake Louise ; sur les mille kilomètres de vide accidenté et inquiétant séparant Vancouver de Jasper ; sur la 401 d’une verte et apaisante monotonie sur laquelle veillaient des nuages placides, entre Toronto et Ottowa.

Nous avons mangé. Goûté aux cuisines japonaise, indienne, mexicaine, libanaise, portugaise, italienne, thaïe, hawaïenne, anglaise, grecque ; avons établi le classement des meilleurs grilled cheese sandwich du pays, avec en numéro un Tony’s Grill, seul diner ouvert de Blue River, au milieu de nulle part entre Kamloops et Jasper, tenu par une femme acariâtre, dans un décor de David Lynch, et qui, avec son pain complet parfaitement beurré, son cheddar orange saumon parfaitement élastique et adhérant aux deux toasts, coiffait au poteau le Four Seasons de Toronto et son sandwich qui fait du chichi ; avons même échoué dans un McDonalds tenu par une famille locale, dans la ville de Merritt, oubliée de tous au milieu de la highway 5, après avoir tenté notre chance au 7 Eleven où languissait une Bovary du cru, déjantée et probablement ivre, tournant des saucisses d’un air dégoûté en nous parlant de son week-end dans ce coin pourri, puis au Subway où marinait depuis un temps lointain des ingrédients fatigués proposés par une junkie provinciale et désespérée ; avons réussi à déguster jusqu’à cinq frites de la centaine que compte une Poutine de modèle courant ; à finir la moitié d’une queue de castor dans le Beaver Tails du front de lac à Toronto, nappée d’Oréo fondu, de cannelle, de compote de poire ; à survivre à un chocolat favori, crème glacée au sirop d’érable trempée dans un chocolat fondant.

Nous avons assisté à un concert de Taylor Swift au Rogers Center de Toronto. Taylor a couru en long et en large sur l’énorme scène, distribué une centaine de high five à la foule en délire, s’est envolé dans un drone au-dessus de celle-ci, a joué au piano, a changé une vingtaine de fois de tenue en cinq secondes à chaque fois, fait un duo avec Bryan Adams, dansé au centre de jeux de lumières épileptiques, mené des chorégraphies survoltées. Nous étions crevés.

Nous avons visité deux musées. Le ROM de Toronto où par souci d’éclectisme nous avons à la fois parcouru une exposition sur les araignées et une autre consacrée à la styliste néerlandaise Iris Van Herpen ; le MAC de Montréal avec la très belle exposition interactive de Rafael Lozano-Hemmer.

Nous avons vu Mission Impossible, the fall-out, une après-midi de pluie, dans une énorme salle, sur des sièges vibrants, au Cinéplex de la rue Sainte-Catherine à Montréal. Tom Cruise a couru comme un malade sur les toits de Londres, fait de la moto dans un concentré de Paris où tous les monuments étaient interconnectés et reliés par la Seine souterraine, de l’hélico au-dessus des montagnes et lacs de Norvège, situés au Cachemire et, pour finir, sauvé l’humanité in extrémis, au prix de quelques côtes cassées, en désactivant au bord d’une falaise vertigineuse, en équilibre instable, le compte à rebours fatidique.

Nous avons surpris des épiphanies urbaines. Un grand mur « Palestine Libre » à Montréal ; Belle de jour à l’affiche du cinéma du parc à Park Avenue ; une centaine de femmes sur la pelouse de East Island à Toronto dans une cérémonie religieuse de yoga en Lulu Lemon multicolores ; des gay pride dans toutes les villes ; une fresque représentant Leonard Cohen sur le mur d’un immeuble surpris à partir du Mont Royal.

Nous avons couru. Fait le tour du parc Stanley ; gravi et descendu le Mont-Royal ; pénétré le Marsh Loop à Banff par une matinée pluvieuse, la peur au ventre de croiser un des ours dont les nombreuses pancartes d’avertissement et les bruits suspects des feuillages annonçaient la présence en plein saison des baies ; arpenté le front du lac Ontario ; les rives du lac Ottawa ; et les sentiers de la rivière des Outaouais.

Nous avons rencontré plein de Canadiens. Tous ceux que nous connaissions dans les quatre coins du pays, lointains cousins, camarades d’universités perdus de vue, amis d’enfance retrouvés après des décennies de séparation, amis proches convergeant à Montréal pour un long week-end, connaissances parisiennes que nous voyons rarement à Paris, Québécois croisés au hasard des excursions et attirés par la langue française, des personnes d’origines diverses, des vies hétéroclites et dépareillées, surprises dans un court instant de leur trajectoire. Une chose m’a semblé commune à toutes ces rencontres. Ces Canadiens sont centrés sur eux-mêmes, leur famille, leurs enfants, l’université, le travail, la réussite. Très peu nous ont parlé de la société en général, de politique, de gouvernement. Je formule l’hypothèse selon laquelle les sociétés anglo-saxonnes sont centrées sur l’individu, alors que la France est centrée sur la société, l’Etat, l’individu n’étant qu’un rouage de ces systèmes centralement architecturés, rouage devant obéir à un mode d’emploi systémique décidé par la centralité et l’idéologie qui la sous-tend.

Bref, c’étaient des vacances actives.

Les Bonnes manières

Paris Beyrouth

Quel plaisir, dès mon embarquement dans l’avion de la MEA qui m’emmène à Beyrouth, de me départir de cette politesse hypocrite et contrainte, de pure surface, à laquelle je dois me conformer toute l’année à Paris. C’est la ville au monde dont la population est la plus désagréable, la plus incivique, la plus égoïste, la plus méchante, la plus non serviable, l’endroit où jamais je n’ai eu dans la rue la moindre preuve d’amabilité, et celle dans le même temps où, victimisé par la moindre connasse de boulangère, il me faut aligner toute la journée les bonjour, merci, bonne journée, bonne continuation, bonne fin d’après-midi, bon début de soirée, madame, monsieur. La putain de libération ! Aussitôt dans le vol MEA, je peux me saisir de l’expression « s’il vous plaît », la foutre à la poubelle, et être moi, libre enfin. « – Vous avez votre choix ? – Poisson. » « – Vous voulez boire quelque chose ? – Eau. » « – Tout va bien ? – (pas de réponse, reste rivé sur le film. »).

Affaire d’état

A mon départ, la France est toujours confisquée par une affaire dont je tairai le nom pour éviter la nausée. Le « journal de référence » Le Monde a fermé boutique pour devenir un quotidien spécialisé d’un seul sujet exclusif : l’affaire. Cela faisait sans doute un bail que ce quotidien paresseux, franchouillard, politicard, cherchait son scoop, son Mediapart du pauvre, et une fois qu’il le trouve – enfin, « trouve » est un grand mot, ouvre le courrier de la balance quoi – il n’ambitionne pas moins que de faire tomber le pays. 220 morts dans un attentat de l’EI en Syrie ? Personne n’en parle, qu’est-ce qu’on a à en foutre franchement quand un type chez nous, dans notre république, a donné une tapette à un manifestant. Pas question de faire la biographie de chacune des 220 victimes, des sous-hommes d’un pays de merde, quand il faut élaborer celle, volumineuse, du fouteur de baffes. Si un flic avait buté un Arabe ou un Noir en banlieue, il aurait eu droit à une dépêche AFP en page 34 avant d’être acquitté puis décoré de la légion d’honneur. Mais là, c’est autrement plus grave. Il faut bien que le petit-bourgeois trouillard finisse par se payer la tête de Macron, avec son passé de banquier, sa femme cougar, ses velléités de réforme et désormais son bougnoule casqué de 25 balais. Quel plaisir de retrouver Beyrouth ! Dans sa paralysie politique bienheureuse. Sa sécurité infaillible. Un des derniers havres de paix sur terre. Loin des eaux putrides de la politique française, dans celle, chaude et bienfaisante, de la Méditerranée. Loin des quarante degrés à l’ombre et des particules fines dont la maire l’édile parisien s’assure de la prolifération.

Le barbouze

Dans mon vol ME201, Takéiddine est assis près de moi. C’est ce Libanais ami d’enfance de Copé qui faisait des allers-retours avec l’Afrique pour rapporter des sacs de billets. Il est en complet de lin blanc, littéralement colonialiste. En tenue « je vais en Afrique récupérer du fric ». Chose étrange, il a ses écouteurs, semble écouter une musique entraînante et danse sur place, fait des arabesques efféminées avec les mains. La conjonction de tous ces éléments – barbouze, complet blanc, musique, arabesques – est d’une étrangeté vaguement surréaliste. Dès que l’avion atterrit, il accourt chercher une énorme valise dans le compartiment à bagages.

Sarkozy

J’ai vu sur Netflix La conquête, un film qui retrace l’accession au pouvoir de Sarkozy de 2002 à 2007. Comme dirait un politicard français ventripotent avec rosette à la boutonnière, pourquoi « diable » réalise-t-on un film comme ça, reprenant mot pour mot les petits mots sur Chirac, Villepin et le nabot déjà ressassés ad nauseam dans la presse. J’ai trouvé le personnage de Cécilia pas mal cela dit (excellente Florence Pernel). J’aurais axé le film sur sa relation avec Sarko. Je ne sais pas, Cécilia qui se fait enfiler par Sarko, une levrette avec Attias, des cérémonies SM, elle avait une belle tête de maîtresse la patronne. Un film érotique de série B mis en scène par Yann Gonzales. Avec des montagnes de cash comme dans Breaking Bad planquées dans quelque box sur l’autoroute. Pas un billet dans ce film très poli, comme revu par Guéant ! Ils sont où les sacs de Takeiddine ? Lecoq est excellent en Chirac (qu’il campe trop jeune toutefois, mais avec une malice réjouissante) tandis qu’il manque à Podalydes l’énergie de l’original, son énervement, la viscérilité de son ambition. Le comédien du Français se concentre trop sur les quelques tics du nain (les fameuses épaules, les mains, le discours haché) et en sous-joue la niaque. Sarko apparaît parfois comme un pauvre type mollasson, relativement zen même en pleine affaire Clearstream.

Trait d’union

J’ai vu sur YouTube l’échange entre Trevor Noah, cet humoriste africain-américain qui a succédé à John Oliver, et l’ambassadeur de France à Washington. L’ambassadeur était outré (« rien n’est moins vrai ! » écrit-il à l’humoriste) par le fait que Trevor ait qualifié l’équipe de France d’africaine, refusant même tout trait d’union identitaire (afro-américain, franco-sénégalais, etc.). J’ai retenu ceci de l’édito de Trevor qui me semble vrai : quand t’as volé, tué, fait des trucs pas bien, t’es pas 100% français, t’es « issu de l’immigration » ; quand tu ramènes la coupe du monde, tu es 100% français, toutes tes origines sont effacées, tu incarnes la France éternelle. Le migrant qui a sauvé un môme en escaladant un immeuble est africain en bas, français en haut, et eusse-t-il raté son coup il serait resté résolument africain. Et encore, cette dichotomie identitaire est le fait des gens bien sur eux. Pour les racistes de tout poil, on n’est que ce que nos ancêtres ont été, à jamais.

Le couteau dans le cœur et Love

Toujours sur Netflix, j’ai vu Love de Gaspar Noé, l’autoproclamé « enfant terrible » du cinéma français. Etonnamment, je n’ai pas trouvé cela complètement nul. C’est lourd, je le reconnais. Mais il y a un vrai travail sur les lieux, les plans, les arrière-plans. Certains plans séquences sont très beaux comme cette longue promenade filmée en travelling arrière ou, à la fin du film, la rencontre au belvédère des Butte-Chaumont. Les scènes de sexe ont fait débat avec des gros plans insistants sur des bites en érection, filmées comme des artéfacts d’art premier, des masturbations et des coïts interminables. On n’éprouve aucun trouble à assister à tout cela, sans doute parce que l’excitation ne monte pas, qu’on se retrouve souvent au milieu d’une action répétitive, qu’il y a une distanciation par rapport au matériau brut (choix soigné et visible des couleurs, de la musique, des angles de vue) pour en faire quelque chose que l’on peut tour à tour juger beau ou racoleur, vide de passion et d’intellect.

En assumant totalement son artificialité de tous les instants, sa posture d’art naïf, Le couteau dans le cœur me laisse perplexe. La mise en scène ne me transporte pas et je n’éprouve pas d’émotion. Le fétichisme de tous les instants, l’affichage permanent d’une intention citationnelle sous-jacente, l’étalage constant d’une mystérieuse cinéphilie des franges, font écran. La question que je me pose alors c’est : pourquoi ne pas préférer un vrai giallo, ou un vrai De Palma des années 1970 ? Quelle est la place dans l’art du pastiche, du « à la manière de » ? C’est en étant attentif que j’apprécie quelques instants fugaces de beauté plastique, comme la séquence finale dans le cinéma qui s’étire en blocs disparates, se répand en de nouveaux lieux et baigne dans un beau jeu sur les lumières.

Possession

J’ai en revanche été complètement sidéré par Possession de Zulawski que je vois pour la première fois en entier. La beauté plastique, celle de la lumière, sont proprement sidérantes. Adjani y atteint des sortes de sommets inexplorés de la folie et de l’actorat. Contrairement à la légende, elle ne fait pas que crier. Au summum de son art, il lui suffit d’un regard pour exprimer l’étendue de sa démence, de sa possession, de son désespoir. Elle joue d’ailleurs un double placide au personnage dérangé d’Anna, et elle y est tout aussi inquiétante sans la moindre hystérie. Mais c’est bien devant la scène de transe dans les couloirs glauques de métro de Berlin, à l’aube, que l’on reste bouche bée pendant cinq minutes. Bouche bée. Berlin est l’autre personnage de ce chef-d’œuvre, une ville grise d’une tristesse absolue. Par des mouvements de caméra sophistiqués dans les vastes rues souvent désertes de la ville, des mouvements aériens sans ostentation ni excès, Zulawski capte un moment de pur désespoir dans l’histoire de la cité coupée en deux, vivant à l’ombre horrifique du monstre de l’Est. Le film vous marque profondément. Il est comme ça des moments de grâce créative – Zulawski ne fera jamais rien d’aussi bien à ma connaissance, Adjani sera marquée par le rôle et fera de plus en plus de l’Adjani après – qui se saisissent d’artistes, par des lois qui demeurent insondables, avant de les quitter désespérément.

Avignon 2018

Le Festival d’Avignon est une expérience. Elle m’extrait avec une efficacité redoutable de mon quotidien et me projette dans le monde radicalement différent de créateurs barrés qui dépensent une énergie folle pour monter des projets incroyables. Pour y être allé à plusieurs reprises, je m’autorise à édicter quelques règles de base pour ceux qui veulent tenter l’expérience.

Le bon hôtel tu choisiras

Après les avoir tous essayés, à savoir L’Hôtel de l’Europe, La Mirande, et l’Hôtel du Cloître Saint-Louis, j’ai définitivement jeté mon dévolu sur Le Prieuré à Villeneuve-lez-Avignon, l’ancienne villégiature des papes – ils n’étaient pas cons les papes, ils savaient ce qu’ils faisaient. Soyons clairs, nous sommes en France, pire, nous sommes en province française, où même dans un soi-disant 5 étoiles à quatre cents euros la nuit, tu te retrouves dans une chambre interdite de rénovation sous prétexte de « charme », avec un service de merde, des nanas du village officiant le temps du festival comme soubrettes fraîchement émoulues d’un Buñuel des années 1970. Cela étant, tu es dans un village magnifique, dans un lieu idyllique, où du matin au soir les cigales hurlent pour toi, célèbrent ta présence.

L’hôtel doit être perçu comme un lieu stratégique de repli. Il faut savoir s’évader de l’évasion, se ressourcer entre les spectacles, fuir la foule suante d’Avignon, dans un lieu de paix. La clientèle du Prieuré est huppée, ce qui te change de la festivalière type, la quinquagénaire hyper moche, sciemment hyper mal fagotée, hyper désagréable, mais hyper cultivée, qui peut te dresser un bilan comparatif entre toutes les pièces de toutes les éditions du festival depuis trente ans, ou encore du spectateur du cru, qui vient ici en terrain conquis, désabusé, critique de tout avec l’accent du sud, particulièrement inadéquat pour l’analyse de pièces maniaco-dépressives en provenance d’un nord lugubre. Le dimanche matin, après un long sommeil réparateur, après le jogging sur l’île de la Barthelasse, sur ses sentiers odoriférants tachetés de lumière et longeant le scintillement du Rhône, après le capuccino à la terrasse du café du village, après quelques heures de plaisir qui donnent tout son sens à la vie quoi – putain, on dirait du d’Ormesson, je vieillis – tu es bien content de t’allonger au bord de la piscine et d’assister au ballet des filles bien gaulées qui n’en ont rien à foutre du théâtre et, souvent américaines, ne sont là que pour goûter au charme d’une Provence de carte postale.

Dans les bonnes salles tu te rendras

La qualité des spectacles se devine à leur salle. Tu fuis les petites salles. Tu es sûr de t’y retrouver devant un « jeune collectif » qui a produit un truc hyper prétentieux dont la ressemblance avec le spectacle de fin de quatrième de ta fille est troublante. Or, tu te rappelles, tu t’es fait vraiment chier au spectacle de ta fille et encore il durait une heure. Les « jeunes collectifs » ne font rien à moins de trois heures de nos jours. Par exemple, évite à tout prix le théâtre Benoît XII, sis rue des Teinturiers, une affreuse ruelle interminable où des hordes miséreuses se goinfrent de surgelés vaguement réchauffés et des jeunes « sympas » te distribuent des tracts pour des spectacles à la con. Le théâtre lui-même est une salle étouffante, non climatisée où tu te verras assister, le cul sur un banc en bois, coincé entre deux mémés, au « jeune collectif ». Cette année, j’ai commis l’erreur d’y aller pour assister au Pays lointain, inspiré de Jean-Luc Lagarce. Depuis que Xavier Dolan, ce célèbre cinéaste canadien devant chez qui toutes les actrices font la queue pour décrocher le rôle d’hystérique de leur carrière, l’a mis au goût du jour, ce Lagarce, une sorte de Guibert du pauvre, est assimilé à un génie. Servie par des jeunes pleins de talent mais déjà, à vingt balais à peine, académiques, la pièce nous refait le coup du garçon qui est « monté à Paris », y a découvert la vraie vie, et revient chez ses péquenauds de parents pour une visite éclair, le temps de constater que ce sont vraiment des péquenauds, qu’ils sont restés immobiles dans leur vie de merde, la mère à plier le linge, le frère à bosser à l’usine, la sœur à rêver d’autre chose, la belle-sœur à faire des mômes, alors que lui évolue dans les hautes sphères de l’Art et qu’en plus il a la chance de bientôt mourir.

Donc on évite Benoît XII, ou les gymnases, pas bons les gymnases. Les belles salles : c’est la Fabrica, une sorte de temple moderne du théâtre aux abords de la ville, avec des banquettes confortables, la climatisation, une énorme scène, des toilettes propres et nombreuses, tout une panoplie de moyens qui te rendent fier de payer des impôts ; c’est la cour du lycée Saint-Joseph – attention, la cour pas le gymnase – un lieu magnifique, où j’ai vécu tant d’émotions – ; c’était – Py semble l’avoir délaissée hélas – la carrière de Boulbon, une cour d’honneur bis, plus rock, plus minérale, plus sauvage ; et la cour d’honneur du Palais des Papes. Les meilleurs spectacles ne sont pas à la cour d’honneur, le lieu écrase la production, c’est difficile d’être à sa hauteur. Mais il est magique : effrayant, venteux, dur, âpre.

A l’enthousiasme tu te prépareras

Si tu es du genre à tout critiquer, si rien n’est à ta hauteur, faut pas aller à Avignon. L’expérience n’est belle qu’admirative.

Cette année, j’ai vu Arctique à la Fabrica, une pièce réjouissante d’Anne-Cécile Vandalem, qui mélange cinéma, théâtre, musique, dans un thriller lynchien – rideaux rouges, lumières qui grésillent et clignotent, groupe musical qui commente l’action comme un chœur – très drôle dans un paquebot désaffecté, errant sur les eaux internationales près du Groenland. Vaisseau fantôme en déshérence peuplé de cadavres. L’auteure passe de la comédie au film de genre, de la série Z à des instants de poésie surréaliste, avec un naturel réjouissant, sans trop en faire, tout en posant des questions sur le monde, le réchauffement climatique et la fonte des glaciers. Ma meilleure expérience de la saison.

Dans la cour du lycée Saint-Joseph, j’ai assisté au spectacle magistral des Choses qui passent d’Ivo van Hove. D’aucuns lui ont reproché le côté glacial de ces choses, l’absence d’émotion, l’impression de mécanique redoutable, voire le simplisme du texte centré sur un secret de famille vite révélé, comme évacué, et lourdingue. J’y ai vu une chorégraphie solennelle et racée, autour du corps d’une vieille matriarche assise sur sa chaise haute, aveugle, saisie de visions cauchemardesques et ressassant l’histoire de son amour mortifère. Je fus profondément remué par la manière dont les corps se meuvent, ou se tiennent immobiles, ou se contorsionnent, la manière dont ils forment des configurations mouvantes de groupe, entrent et sortent, se fondent en une masse compacte, puis se désagrègent en silhouettes noires et isolées, courbées sous le poids des ans, battues par des vents imaginaires. Je fuis transporté par la musique qui les accompagne, jouée sur scène par un Harry de Wit intense, concentré sur ses percussions et ses cordes, reproduisant la partition pulsatile du temps qui passe, obsédante, implacable, dans des mouvements parfois déments, au fond de la scène. Je fus ému – oui ému donc, par la forme et non le fond, n’ayant que faire de l’indigence de l’histoire – par les visages inquiétants, abîmés, torturés, méchants, déclinant toutes les variantes du désespoir humain dans une constellation expressive déchirante.

Enfin, dans la cour d’honneur, j’ai assisté à Story Water, un spectacle de danse qui m’a réjoui sur une musique de Boulez interprétée à merveille par l’Ensemble Modern de Francfort. Les spectateurs étaient déroutés par une performance en devenir, qui se cherche, par la construction en temps réel de la chorégraphie, par itérations successives et participatives. J’ai trouvé cela très beau. Ce qu’on a surtout retenu c’est les quelques vérités rappelées sur les murs du palais, en lettres géantes, scandées de percussions sévères, au sujet de Gaza, trois millions de personnes entassées dans un territoire minuscule, les maladies, la malnutrition, l’interdiction de quitter leur prison. En sortant, une jeune fille, intriguée, demandait, c’est où ça, Gaza ? Des vertus pédagogiques du théâtre.

La pièce d’Oliver Py tu ne verras pas

Olivier Py est le directeur du festival, un mec hyperactif présent sur tous les fronts. C’est un bon directeur à mon sens, qui starise moins les auteurs que ses prédécesseurs et donne à voir de belles productions du monde entier. Toutefois, il a un petit défaut, il insiste pour lui-même se produire à Avignon et mettre en scène des pièces qu’il a lui-même écrites, de sa propre main. En relisant mes notes de l’année dernière, je me suis aperçu que je n’avais pas détesté les Parisiens. En revanche, Pur présent, l’opus 2018, trois « tragédies », inspirées à ce qu’il paraît d’Eschyle, t’as beau convoquer Brecht, Sophocle, Aristote, et tout le gotha du théâtre antique dans le dossier de presse, ça le fait pas. A sa décharge, c’est manifestement torché, je ne sais pas combien de temps il a passé dessus, une ou deux semaines tout au plus je dirais. Je veux dire tu ne peux pas torcher un truc en deux semaines et dire voilà c’est du Brecht, voilà, je suis Brecht désormais.

L’exercice n’est pas complètement inintéressant cela dit. Il faut se rappeler d’où il vient Py. Il a quand même mis en scène l’Aïda de Verdi à Bastille, avec une énorme pyramide dorée qui tournait sur scène dans une flamboyance kitsch accueillie par des huées hystériques d’abonnés nonagénaires. Or là, il s’astreint à un dispositif minimal, rugueux, trois types en survêt Adidas sur un tréteau à la Scierie, une nouvelle salle très belle, très charpentée, en prise directe avec la ville (on entend les klaxons, les motos). C’est très différent des Parisiens où tout virevoltait sans cesse pour faire « légèreté de la vie ». J’aime ici le travail sur les corps, leurs mouvements, leurs courses ; c’est très animal. Les personnages qui s’affrontent, un caïd en prison et son aumonier, un banquier satanique et son fils rebelle, sous le regard d’un troisième, un observateur, secrétaire, lieutenant, éructent, crachent, transpirent, s’épuisent, enragés sur une musique classique jouée au piano droit ; c’est assez beau.

Non, c’est le texte qui ne va pas. Comme dans les Parisiens d’ailleurs. Tu as des tirades entières qui alignent des mots énormes aves des majuscules énormes (genre : Dieu, les Etoiles, Sublime, les Mathématiques, la Lumière) et qui une fois réunis ne veulent absolument rien dire. J’aurais aimé acheter le livre juste pour citer quelques verbatims hilarants (du style : les étoiles brillent sur le possible, je ne peux pas parler, j’ai la bouche pleine de terre infertile…). C’est le syndrome de l’euphorie de l’écriture, que j’appelle aussi le syndrome Fiodor. Quand un auteur, non édité, non relu, est emporté par sa fièvre créatrice, part en vrille dans des logorrhées censément poétiques et se prend tout à coup pour Dostoïevski. Dans ces cas, il faut se relire une semaine plus tard et voir si l’on comprend ce que l’on a soi-même écrit, c’est un bon test.

Py sert un discours sur le capitalisme comme incarnation du mal absolu à travers la figure du banquier qui mène le monde à sa perte. Je me suis dit que la force du capitalisme, c’est la stupidité de ses adversaires. Leur incompréhension du système (contrairement à Marx qui en avait une compréhension approfondie). Cette vision complotiste consistant à imaginer une congrégation supérieure d’argentiers maléfiques, les juifs quand il était encore possible d’être antisémite, les « financiers » aujourd’hui, régissant le monde, élisant les puissants, ruinant les faibles. La nouvelle trouvaille de l’édition 2018, c’est les algorithmes. Py est persuadé que ce sont désormais des algorithmes et des robots qui règnent sur le monde et il en veut particulièrement aux mathématiciens qui les ont conçus, dans une quête éperdue du bouc émissaire. Il y a des bribes de vérité dans ce qu’il raconte, le trading algorithmique prend effectivement de l’ampleur et fait bouger à lui seul les marchés quand il est aux mains des hedge funds, notamment macro, mais l’ignorance fait verser dans l’exagération conspirationniste. Les banquiers ne sont pas des suppôts de Satan, ce sont juste des mecs qui font leur métier, un métier de merde peut-être, mais il faut bien que quelqu’un le fasse. J’ai des amis banquiers ou quant – ces fameux mathématiciens responsables de tous les maux du monde –, ils sont normaux, ont des gosses, un salaire, des soucis, des fuites d’eau dans leur appartement, ils ne se vivent pas en suppôts de Satan. Les crypto-monnaies n’ont pas été inventées par des banquiers véreux pour organiser la fin du monde, mais par des cyberpunks qui voulaient justement contester l’emprise des banques en créant des systèmes autorégulés, anarchiques, sans aucune autorité. Les populistes, ce n’est pas l’oligarchie financière qui les élit, mais les peuples, le pauvre petit peuple blanc inculte et raciste qui a une peur bleue des migrants. L’oligarchie financière s’en fout pas mal des migrants, au contraire, c’est de la croissance démographique et du PIB à pas cher, l’argent n’a pas d’identité culturelle. La crise de 2008, financière certes, était principalement due à l’incompétence des régulateurs et des agences de notation, qui n’ont pas su contrôler l’avidité au gain de certains financiers. Bref, la critique du capitalisme souffre d’une méconnaissance du sujet dont résulte un manichéisme caricatural qui nuit à la critique elle-même et la décrédibilise. Accessoirement, de l’importance des accessoires. Le banquier de Py parle comme une racaille de banlieue dans un costume cheap de chez Célio et pianote sans cesse sur un iPhone 4 à 9 euros forfait inclus. Quand t’as dévalisé rien moins que le monde, tu peux te permettre mieux et en général t’as de bonnes manières.

Tes impressions tu noteras

On oublie très vite. Les spectacles, les lieux, les impressions, les sentiments. Le présent, même intensément vécu, parfois très intensément dans les meilleures représentations, s’estompe inéluctablement. Il faut en garder une trace écrite. La trace écrite permet ensuite au présent passé de refaire surface. C’est magique.

 

Notules philosophiques

Schopenhauer

Je suis parti courir au Bois de Boulogne et, comme souvent quand je commence par ces mots, le temps était magnifique, le Bois était magnifique, les gerçures sur la surface du lac, les perspectives surprises, les échappées impromptues, étaient magnifiques. Je consulte le podcast et découvre quatre émissions sur Schopenhauer sur France Culture. Je lance la première qui commence par un air de Mozart. La course à pied, le Bois dans toute sa splendeur, Schopenhauer, Mozart : la journée commence bien.

C’est dans cette perspective optimiste, cette euphorie intérieure, que je m’apprête à découvrir le prince des pessimistes, le patron des maniaco-dépressifs, l’idole des losers, le parangon des misanthropes, le modèle des ratés – cette énumération me fait étrangement du bien –, le philosophe de l’ennui, de la souffrance et de notre oscillation permanente entre les deux (ennui et souffrance) : Arthur Schopenhauer.

Une première remarque de forme : le sens des titres de Schopenhauer. Leur poésie. De la quadruple racine du principe de raison suffisante, L’Art d’avoir toujours raison, Parerga et Paralipomena, et, évidemment, le grand œuvre, Le Monde comme volonté et comme représentation, ou tout simplement, pour les intimes, Le Monde.

Un mot sur sa biographie. Si l’on en juge des standards de 2018, de réussite, de succès, de gloire, de nombre de livres vendus, de followers sur Instagram, la vie de Schopenhauer est une vie de merde. Elle est marquée, comme souvent en art, par la rivalité, avec une figure de double, éblouissante, triomphante, roulant des mécaniques conceptuelles, Hegel, qu’il tient en très basse estime, mais qui vend, lui, qui remplit les salles de classe, embrasse l’Histoire de l’Humanité, édifie des pyramides philosophiques dans la plus grande pompe germanique. Le Monde, œuvre majeure de Schopenhauer, celle qui se coltine la chose en soi, est vendue à plus ou moins zéro exemplaire de son vivant. Sa salle de classe est vide. Seul comme un chien avec pour seule compagnie ses chiens, portant tous le même nom, Atma, l’âme du monde en sanscrit, Arthur étant un fervent admirateur de philosophie indienne.

A la base, notre ami est un disciple de Kant, en ce qu’il distingue, comme Kant, les phénomènes, c’est-à-dire ce que l’on perçoit, que l’on peut observer autour de nous, la représentation des choses, de la chose en soi, l’essence des phénomènes que l’on perçoit. Celle-ci, l’essence, est, chez Kant, inconnaissable ; nous n’avons accès qu’à des phénomènes. Dans un crime de lèse-majesté dont nombre ne se sont toujours pas remis, Schopenhauer va oser lever le voile sur l’inconnaissable, sur la chose en soi, en gros, en langage courant, sur le sens de la vie au-delà de nos perceptions, et il va oser lever ce voile en se fiant à une intuition. La chose en soi, ce sera la volonté.

La volonté est partout, c’est elle qui sous-tend tout : l’univers, la nature, les animaux, les hommes. C’est la volonté de vivre, de perpétuer l’espèce, de perpétuer le monde, sans aucune finalité. C’est une force à l’état pur, qui nous dépasse, dont nous sommes les instruments, une force sans finalité qui nous pousse à vivre et à perpétuer l’espèce, pour toujours.

Nous ne sommes que des instruments de cette volonté et rien n’a de sens. Notre désir est une ruse de la volonté, nous désirons des choses pour continuer de vivre ; notre désir est une souffrance, une souffrance vaine, car dès lors que son objet est obtenu, nous sommes tristes et plongeons dans l’ennui, avant de désirer autre chose, dans une répétition sans fin. Notre liberté est une illusion, une illusion trompeuse et efficace car elle répond au principe de raison suffisante, à la causalité. Alors que nous ne sommes que des instruments de la volonté, nous vivons dans le monde phénoménal de l’illusion de la liberté. Nous ne voyons que le phénomène et la chose en soi, à savoir la volonté, se dérobe à nous. C’est le voile de Maya, un voile d’ignorance.

Dans la Métaphysique de l’amour, Schopenhauer soutient que même l’amour est une ruse de la volonté, destinée à perpétuer l’espèce, à nous pousser à nous reproduire en nous faisant miroiter la beauté de l’amour, sa transcendance. Or on n’aime que pour procréer. L’amour meurt au premier môme, une fois accomplie la mission confiée à nous par la nature.

Cette dépression excessive est jouissive. Soudain, les souffrances, la fugacité des plaisirs, l’inéluctabilité de l’ennui prennent sens, dans le monde de la volonté. On peut enfin désigner un coupable, une cause originelle : la volonté.

Seul l’art nous permet de sortir de soi, d’échapper à notre stupide, absurde, volonté d’absolument vivre. L’art ouvre une brèche contemplative, met nos désirs en suspens le temps de la contemplation, tient la volonté en respect. Le temps d’un film, de la lecture d’un livre, de la visite du Prado, nous échappons à la dictature du vouloir-vivre, oublions notre prochain désir et touchons à une sorte d’essence scintillante de la réalité.

Notre gai luron a même développé une éthique fondée sur la compassion. La morale, selon lui, c’est ressentir les souffrances des autres, les vivre. Cette morale ultra-empathique interpelle dans le monde d’aujourd’hui où l’égoïsme est maître, où nous sommes totalement indifférents à la souffrance des autres. Des migrants peuvent crever par milliers à l’approche de nos côtes ; dès lors que sont préservés nos petits privilèges de petits-bourgeois, conquis à force de désirs, d’ennui, et d’oscillations entre les deux, ça va.

Le Duc de Saint-Simon

L’ignorance est une bénédiction. Je ne connaissais rien du Duc de Saint-Simon avant de tomber sur une autre émission sur France Culture intitulée Saint-Simon et le secret. J’y ai appris que le duc a noirci des milliers des pages décrivant dans le moindre détail la vie de la cour de Louis XIV. Cette entreprise littéraire de très grande envergure, qui n’aura d’équivalent sans doute que Proust, ne serait-ce que par son ambition anthropologique, a été réalisée dans le plus grand secret. Saint-Simon n’a jamais publié ses mémoires, il les écrivait pour lui et la postérité, dans sa « boutique », un bureau sans fenêtre à Versailles.

Les Mémoires sont une plongée dans la nature humaine.

Dans le vase clos de Versailles, intrigues, coups bas, flagorneries, courtisaneries, ambitions, manœuvres souterraines : Saint-Simon décrit avec une singulière acuité, un style d’une précision, d’une ironie et d’une nervosité réjouissantes, l’Elysée de 2018, n’importe quelle société du CAC 40, n’importe quelle société humaine tout court. En une heure de podcast, j’ai reçu un crash course sur la nature humaine. N’importe quel extra-terrestre débarquant sur terre et soucieux de rapidement comprendre les mœurs indigènes se doit de potasser Saint-Simon (il existe de nombreuses anthologies qui dispenseront l’extra-terrestre de lire des milliers de pages). Sans doute, se dira-t-il putain, où suis-je tombé ! Dans le miroir que nous tend le duc, nous sommes d’une bassesse, d’une couardise, d’une duplicité sans pareilles, soucieux de notre conservation, hantés par notre déchéance, au service diligent d’un « pouvoir », quel qu’il soit, que le Roi incarnait le plus caricaturalement possible.

L’Iliade, comme matrice originelle du monde occidental

A la mort de Philip Roth, j’ai écouté une interview où il parlait de l’Iliade. Dans une sorte de révélation (renouvelée, j’ai toujours eu cette intuition), je me suis aperçu que l’Iliade définissait la civilisation occidentale, comme si elle en avait rédigé le cahier des charges originel, au moment de la conception civilisationnelle, l’avait pour ainsi dire enfanté. L’Iliade est le livre d’Achille, le héros occidental par excellence, ou plutôt celui qui incarne un pan de l’Occident (Ulysse sera l’autre). Achille est assez stupide, extrêmement susceptible, irrationnel, d’une cruauté inouïe (cf. les massacres et la manière dont il traîne le cadavre d’Hector derrière son char : insoutenable), c’est une machine à tuer. C’est l’Occident en guerre qui largue aveuglément ses bombes tout en pleurant en permanence car Achille passe son temps à chialer quand il ne tue pas. C’est l’Occident punitif, vengeur, interventionniste, qui sème la mort dans des guerres innombrables, ivre de violence. Trump est un descendant d’Achille. La force brute et égocentrée, la susceptibilité paroxystique. Ce que l’Iliade déploie dans des chants d’une beauté renversante, c’est l’esthétique de la violence. L’œuvre est d’une violence de tous les instants, poétiquement transcendée. L’Occident doit s’interroger sur cette fascination esthétique, sur cette quête de la beauté meurtrière.

La dualité est centrale dans l’œuvre comme dans toute mythologie. Dualité entre le ciel et la terre, le feu et l’eau, entre le même et l’autre, entre les Achéens et les Troyens. Les Achéens forment une armée docile, homogène, obéissant à un chef, le modèle idéalisé de l’Occident d’aujourd’hui, la Suède de la « maison du peuple » d’avant les migrants, la France des Trente Glorieuses sous l’autorité du général de Gaulle, voire, à l’extrême, les incarnations horrifiques avec Hitler et ses Aryens homogènes. Ils sont le « même », ils sont le « un », l’identité. Les Troyens constituent une armée bigarrée, parlant différentes langues, une tour de Babel indisciplinée et chahutée. Ils sont l’autre. Dans la mythologie occidentale, il est impératif que le même détruise l’autre, que les Troyens soient défaits, et il faut que cette défaite soit le résultat d’une terrible vengeance, consécutive au massacre des Achéens, à la mort de Patrocle, le meilleur pote d’Achille, son double. C’est uniquement à ce moment, après s’être roulé dans le sable de souffrance, pétri d’une haine vengeresse et incontrôlable, qu’Achille, force brute et dénuée de scrupule, légitimée par la vengeance, terrasse l’ennemi. C’est la matrice de nos guerres. Il faut le 11 septembre – massacre des Achéens – pour abattre des déluges de feu sur l’Irak. Il faut Pearl Harbor pour lâcher une bombe atomique sur le Japon. Héros de l’Odyssée, Ulysse incarne un autre pan de l’Occident, celui de l’intelligence, de la ruse, de la capacité à flouer l’adversaire. Ce qui ne veut pas dire qu’Ulysse soit un tendre ; il n’hésite pas à massacrer quand il le faut (cf. les prétendants).

Comment se fait-il, encore aujourd’hui, que ces personnages somme toute assez détestables soient perçus comme des héros ? Sans doute incarnent-ils des valeurs inconscientes de l’Occident, mais la vraie raison à mon sens, c’est que leurs histoires sont racontées dans des chants d’une beauté sidérante. Il y a chez Homère une esthétique de la violence, un sens de l’image à la fois poétique et cinématographique, qui sont le troisième élément fondateur de notre civilisation : la fiction. Raconter pour fédérer. Créer des histoires, les perpétuer, leur donner une valeur identitaire et civilisationnelle. Homère fait de la barbarie un poème. Un poème qui nous habite encore.

La Faillite de la langue française

On parle beaucoup dans les cercles fascistes de l’identité française menacée par des hordes de barbares. Cette menace pèse particulièrement sur la langue française, fondement de l’identité française, de la culture française, une langue malmenée, torturée, éreintée, souillée, par une certaine catégorie de la population, dans certains quartiers, dans certains ghettos de non-droit stylistique. Ces quartiers qui menacent la république, vous les aurez évidemment reconnus, ce sont les beaux quartiers de l’Ouest parisien, avec leurs populations de souche. Il faut avoir le courage de poser ces questions, loin de la bien-pensance, sur la compatibilité entre la république et les Français de souche de ces quartiers favorisés.

Je ne supporte plus l’oralité française autour de moi. Quand les gens parlent anglais, parfois, souvent même, il leur arrive de parler bien. C’est de plus en plus rare dans ces quartiers favorisés. L’oralité est envahie par des tics insupportables, des bestioles sémantiques parasites rongent les phrases, les trouent, les désagrègent, les transforment en lambeaux syntaxiques démembrés. Ces parasites sont extrêmement contagieux, ils se propagent à la vitesse du son. Les adolescents sont la population la plus touchée mais leurs parents émulent consciemment ou inconsciemment leur parler faux. Le morphisme des déjections orales est frappant, de nouvelles scories peuvent apparaître et du jour au lendemain investir toute la phraséologie de ces quartiers protégés.

On connaissait le fameux « Voilà » à toutes les sauces. Le vocable, absolument haïssable, car contraire à lui-même, « voilà » étant censé désigner quelque chose mais en l’espèce désignant l’absolu Rien, connaît heureusement un certain déclin.

Désormais, c’est « Après » qui a le vent en poupe (« Après, tu fais ce que tu veux », « Après, on peut faire différemment »…). « Après » ponctue les phrases pour dire tour à tour « mais », « cependant », « par ailleurs », « cela dit », « cela étant », etc. Il n’y a aucun rapport entre cette utilisation et le sens originel que l’identité française lui a donné depuis des millénaires. « Après » avait à l’origine un sens chronologique (« je me suis couché après avoir dîné »). Etonnamment, pour remplir son nouveau rôle sémantique, « après » a remplacé « maintenant ». Avant, on disait, « la France est une grande nation, maintenant elle a des défis à relever » ; maintenant on dit « la France est une grande nation, après elle a des défis à relever ». Je suppose que dans quelques mois, « avant » remplacera « après » et on dira « la France est une grande nation, avant elle a des défis à relever ».

Transformation malheureuse du calamiteux « like » anglais, (« I was like crazy », « she was like: what ?? »), « genre » s’est imposé dans les cours de récré avant de conquérir le monde extérieur. Dans une phrase de cinq mots, il n’est pas inhabituel de compter cinq à dix « genre ». Ce tic qui devrait être impitoyablement combattu est accompagné d’autres du même calibre comme « en gros », « en fait », « en vrai », « franchement », « tu vois », totalement superfétatoires, à la sonorité grossière, vous incitant à vous taper la tête contre les murs. C’est toute une jeunesse des beaux quartiers, en perdition, qui bégaie, bafouille, incapable d’aligner trois mots, un sujet, un verbe et un complément, sans les inonder de « genre », « en gros », « en fait », « en vrai », « tu vois ». J’y vois une peur bleue du vide, du silence, du trou, un besoin viscéral de tout boucher.

« Du coup » est une autre des nouveautés de la saison 2017-2018. « Du coup » exprime a priori une conséquence, une variante moins élégante de « par conséquent », « en conséquence » ou « de ce fait » qui logiquement sont précédés par un premier terme du raisonnement (« A implique B », « A, du coup, B »). Or il n’est pas utilisé dans ce sens dans le langage courant, puisque, souvent, la phrase, le discours, commencent par « du coup » (« du coup, B »). Le « premier terme » du raisonnement (« A ») est inexistant, implicite. C’est comme si, gêné par sa présence au centre de l’attention d’un auditoire, mis mal à l’aise par sa prise de parole, le locuteur faisait semblant qu’il y avait naturellement une raison à cette présence, cette prise de parole, raison qui n’est pas explicitée (le terme « A » n’est pas explicité), mais rendue évidente, dans un fait accompli, par un « du coup » qui ne fait suite à rien. C’est en un sens le pendant de « voilà » mais en début de phrase. Example : « Du coup, nous sommes là ce soir pour… ».

Il est une expression qui est indissociable de son locuteur, une expression grâce à laquelle je peux dresser de ce dernier un portrait des plus fidèles, celui d’un homme, soi-disant cool, soi-disant à l’aise, soi-disant bienveillant, soucieux de son apparence, un rien hautain, nécessairement blanc et friqué, tolérant mais sans aucun Noir ou Arabe dans son entourage, souvent antipathique, cette expression, qui sonne extrêmement faux, c’est « à très vite » ou pire « à vite ». Si elle remplace « à plus », aujourd’hui ringard, « à vite » est une expression d’initiés, le signe de l’appartenance à un cercle de Parisiens souvent de l’Est qui se placent au-dessus de la mêlée, c’est leur signature.

Un autre tic étonnera encore plus le lecteur, car plus discret, plus difficile à détecter. C’est tout simplement le mot « non », mais utilisé non pas en tant que négation, (« – Tu veux plus de soupe ? – Non, merci ») mais quasiment comme affirmation, quasiment pour remplacer « oui ». Dans cet usage, « non » est solitaire, paumé au milieu du discours, par exemple « non, non… tout va vraiment très bien ». Attention, le « non, non » ici ne vient pas contredire une proposition qui précède, non, elle introduit le constat que « tout va vraiment très bien », un peu comme on dirait, « non, je ne suis pas inquiet, tout va très bien », sauf que, j’insiste, personne n’a reproché au locuteur d’être inquiet, le dialogue est purement intérieur.

Pire, deux expressions intolérables scandent désormais des phrases qui, ne voulant rien dire à la base, s’en retrouvent hermétiques, ces deux expressions sont des contractions. La première est « ‘fin » pour « enfin », qui n’est pas utilisée à la faveur d’une conclusion, laquelle n’a du reste pas lieu d’être en l’absence du moindre raisonnement, mais plutôt comme ponctuation, une ponctuation endiablée, hors de contrôle, qui sépare chaque mot, qui ‘fin sépare ‘fin chaque ‘fin mot ‘fin. La deuxième, encore plus horripilante, est une contraction de « tu sais » sous la forme de « t’sais », plus précisément « ttsé », avec deux « t », ou « t’sé », avec cette pause infinitésimale entre le t et le sé. Même finalité : ponctuer, chaque mot, voire chaque syllabe, bientôt peut-être chaque lettre « t’sé j’tsé lui a t’sé dit t’sé t’sé c’est pas t’sé sym t’sé pa » dans une allitération sifflante très irritante qui simule les tâtonnements de la pensée.

L’aboutissement de ces expressions parasitaires est une nouveauté qui est apparue en 2017, surgie de nulle part avec ses consonances philosophiques. On ne s’y attendait pas, personne ne l’a vu venir. Cette expression, à la fois horrifique et magnifique, c’est « en soi ». « En soi » a un sens. C’est ce qui caractérise la substance dont la qualité est d’exister en elle-même. Pour les philosophes antérieurs à Kant, principalement chez les scolastiques, l’être en soi, c’est la substance (en latin « ens in se » ou « ens per se »). Pour la population du XVIème arrondissement en 2018, c’est autre chose. « En soi », n’est pas définissable. En fait, dès que la phrase arbore un trou, une vacuité sémiotique, on peut les remplir par « en soi ». Or la phrase arbore énormément de trous. Hier même, une jeune femme au restaurant disait à son ami, « en soi, je n’ai pas froid, mais… ».

Genre : « Du coup, en soi, j’étais contente, mais en gros elle m’a dit t’sé ce n’est pas une raison, ‘fin tu vois. Non…. après tu peux faire sans, en soi. » Cette phrase, en soi, est tout à fait possible, plausible même, voire probable, en 2018, dans ces redoutables quartiers riches qui menacent notre langue, notre héritage, notre civilisation, en un mot, t’sé, notre identité.

Les Merveilles

D’après le site de Greenpeace, « la disparition des abeilles, et plus largement des pollinisateurs, est une catastrophe planétaire qui met en danger l’humanité. » Pour les apiculteurs, les abeilles sont massacrées à cause des pesticides. Selon L’Express, « la menace de la disparition des abeilles ramène, une nouvelle fois, au scénario de fin du monde. »

C’est le jeudi du pont de l’ascension. La famille est d’excellente humeur à la perspective du long week-end. Nous ouvrons les volets de la maison de campagne les uns après les autres, invitant le soleil dans les pièces ; les enfants courent dans le jardin, les bras ouverts pour embrasser le vent et aller à la rencontre des arbres ; une musique imaginaire de Mozart semble retentir ; les oiseaux forment un comité d’accueil tonitruant, glorifiant, répétant bienvenu, bienvenu, bienvenu, comme un hosanna euphorisé par l’interruption de leur solitude. « Viens voir ! », me dit ma femme, à voix basse, pour ne pas alarmer les enfants, interrompant une exaltation qui n’aura duré que quelques minutes. Elle me conduit à une salle de bains dont le sol est jonché d’abeilles mortes.

En inspectant la maison, nous découvrons un essaim d’abeilles qui s’affairent au soleil, sous le toit, hyperactives. Ce n’est pas la première fois qu’elles s’installent chez nous, où elles sont bien. Hélas, elles répandent le miel dans les murs, les structures de la maison, il faut donc les extraire et les confier à un apiculteur.

Pompier de formation, Stéphane est un jeune couvreur sympathique qui était passé il y a deux ans pour retirer un essaim du toit avec une impressionnante efficacité. Nous étions fiers. Nous avions sauvé des abeilles. Stéphane ne répond pas au téléphone. J’appelle les pompiers qui sans surprise me rappellent qu’ils ne s’occupent plus des abeilles, « c’était trop de boulot ». Ils me recommandent d’appeler Monsieur Gilles.

« Monsieur Gilles père à l’appareil ». Il m’avertit qu’il a quatre-vingts ans et ne pourra pas grimper au toit, mais volontiers pour me prodiguer des conseils. Son fils est apiculteur mais il ne fait pas du tout ces choses-là, il donne des cours à la faculté, il écrit des livres sur les abeilles. Monsieur Gilles me rappelle que les abeilles ne font aucun mal, que contrairement aux guêpes, bêtes et méchantes, elles sont pacifiques et intelligentes. En revanche, elles sont sensibles aux ondes électromagnétiques et aux parfums, c’est tout. Lorsque je lui dis que je cherche un couvreur pour récupérer l’essaim et la reine, il me dit que ce n’est pas la peine que lui vienne alors (me rappelle ses quatre-vingts ans), et m’enjoint de prendre soin de mes filles. Devant mon étonnement, avec un sourire dans la voix, il m’apprend que nos filles, ce sont les abeilles, c’est comme cela qu’on les appelle chez nous. Il me donne les coordonnées d’un apiculteur qui pourrait m’aider, un certain Patrick.

Patrick est un personnage bourru, aux manières un peu brusques au premier abord. Les joues cramoisies parcourues de veines turgescentes, le souffle court, le regard pas très stable, il fait vaguement alcolo par ce vendredi après-midi orageux qui énerve tout le monde. Il dit qu’il va regarder, monte sur l’échelle pour en redescendre aussitôt armé d’un verdict que je trouve expéditif : « c’est plus compliqué que ça ». Il m’explique où se sont nichées les abeilles en utilisant des termes techniques auxquels je ne comprends rien. Il semble savoir exactement où elles sont, le point précis où se trouve l’essaim, et ce point précis pour moi reste abstrait. Je jette des regards vides sur la lucarne devant laquelle les abeilles continuent de voler, comme pour imaginer, grâce à une radiographie mentale hélas inopérante, l’essaim industrieux. Patrick, malgré son regard pas très stable, ses pupilles dessinant des mouvements étranges, pas très logiques, comprend que je ne comprends rien et répète avec insistance, comme un prof excédé par un cancre impavide. Il m’explique ce qu’il va faire, des trous un peu partout, puis accrocher une ruche au toit et il me confie, sur le ton de la conspiration, de la malice, qu’il va jouer un tour aux abeilles, qu’il va les attirer dans la ruche dont elles ne pourront plus sortir, grâce à un mécanisme qu’il insiste pour me montrer. C’est un  petit bout de plastique censé expliquer tout mais dont le fonctionnement génial, pas cohérent avec le dispositif, un bout de plastique, m’échappe, que je regarde avec insistance, comme si la simple observation prolongée, purement optique, permettait de percer un mystère inaccessible au cerveau. Parmi mes invités, un avocat parisien distingué se joint à nous et s’intéresse au bout de plastique et Patrick trouve en lui un meilleur public, il lui dit, vous comprenez vous, hein ? Il dit qu’il va faire les trous là, là, là, et accrocher une ruche, et enlever ci, et enlever ça. J’essaie de trouver des excuses pour reporter son entreprise de démolition. Pendant ce temps, ma femme me fait signe de le renvoyer, elle me demande ce qu’il fait là ce type, d’où je l’ai sorti lui, c’est qui Monsieur Gilles, père, et j’hésite à lui apprendre qu’il projette de trouer les murs de la maison pour y accrocher une ruche et « jouer un tour aux abeilles ». Je crains que ce plan diabolique ne l’alarme d’autant plus que la ruche resterait accrochée quelques semaines. Je demande à Patrick si le résultat est garanti, il me dit ben oui, mais sans grande conviction, mettant l’accent sur le « ben » plus que sur le oui. Il dit que ça marche toujours, puis il dit ben oui ça marche la plupart du temps quoi. Je lui demande de voir la ruche en question, qu’il appelle familièrement « ruchette », que j’imagine donc minuscule mais qui fait en réalité la taille d’une niche de chien. J’ai du mal à l’imaginer suspendue à la façade de la maison, comme une niche de chien en apesanteur. Heureusement, Patrick a oublié sa perceuse et ne peut pas parachever son entreprise de démolition séance tenante. Il promet de passer le lendemain tout en perçant mon scepticisme. Manifestement très susceptible, il devient désagréable, agressif, je n’ai qu’à les laisser là les abeilles, elles « foutront du miel » partout dans les murs. Son discours produit dans mon cerveau une suite d’images mentales horrifiques. Par exemple, quand il dit « foutront du miel partout », j’imagine que la maison deviendra une construction liquide et mouvante. Il faut agir vite, insiste-t-il. Il connaît une maison – il me cite le nom d’un village dont évidemment je n’ai jamais entendu parler – où les abeilles se sont installées depuis 1946, c’était au sortir de la guerre. Ma femme me fait signe de renvoyer ce type, tandis que l’avocat, après l’examen de la camionnette remplie de ruchettes, me dit que je peux lui faire confiance, pour lui, il a l’air solide ce Patrick. Je dis à ce dernier que je le rappellerai. Il prévient qu’il ne pourra intervenir que dimanche parce que lundi il y a EDF qui passe, il observe qu’ils font chier parce qu’ils donnent des horaires de passage très larges. Pour une fois, je comprends ce qu’il veut dire et acquiesce un peu exagérément pour compenser mon mutisme tout au long de notre échange.

Il se trouve que Stéphane me rappelle le soir même. C’est un miracle. Sa voix me fait un bien fou, j’ai envie d’embrasser sa voix, la couvrir de baisers. Ma femme me fait des signes et répète C’est Stéphane ? C’est Stéphane ? C’est Stéphane ? Elle me donne des consignes et j’ai du mal à suivre à la fois ces consignes, pour la plupart mimées, et la conversation avec Stéphane dont je tente de capter chaque mot, chaque intonation, chaque ponctuation comme autant de signes de la providence. Il promet de passer le lendemain. Ce soir-là, nous sommes enjoués et heureux. A travers les arbres, le soleil couchant envoie ses rayons obliques sur la pelouse. L’alcool procure une ivresse insouciante. Nous nous imaginons en communion avec la nature.

Quand Stéphane m’appelle le lendemain pour m’avertir qu’il ne passera pas parce que qu’il pleut et que les abeilles seront énervées, « pas dans leur assiette », c’est une déception quasiment amoureuse.

Les abeilles sont de plus en plus nombreuses.

La nuit, je repense à ce scénario de film d’horreur que je voulais réaliser. Deux familles d’amis se retrouvent dans une superbe maison en Toscane, et la maison est envahie par une colonie de guêpes. Des centaines, des milliers, des millions de guêpes couvrent la maison, la piscine, les environs d’un manteau noir, luisant et vibrionnant de points bourdonnants dans un vacarme croissant, assourdissant, strident. Les deux familles finissent par s’entretuer et les guêpes couvrent leur corps et s’en nourrissent, régnant sur l’humanité dans une revanche de la nature sur l’homme.

« C’est merveilleux, les abeilles » me dit Monsieur Gilles, père. Il me demande pourquoi je ne les laisserais pas tranquilles, elles sont bien chez moi, laissez-les, m’implore-t-il. Je l’ai appelé pour demander conseil au sujet de la ruche suspendue au toit. Il n’a jamais fait ça, ne connaît pas cette technique, me rappelle qu’il a quatre-vingts ans, ne grimpe plus sur les toits, et que son fils écrit des livres. Pour Monsieur Gilles, père, la méthode de Patrick peut être assimilée à de la loterie : on ne peut pas ruser avec les abeilles, elles sont plus rusées que nous. Mais elles n’aiment pas les ondes électromagnétiques, c’est tout.

Nous rentrons à Paris. Stéphane est aux abonnés absents. Je l’appelle sept à huit fois par jour, de différents téléphones, à différentes heures. En vain. Quelques jours plus tard, il m’écrit enfin par texto qu’il ne trouve pas d’apiculteur pour récupérer l’essaim, que lui est couvreur, qu’il lui faut un apiculteur, qu’il est désolé.

Ma femme et moi nous lançons dans une recherche d’apiculteurs sur le territoire national. Elle appelle la fédération de Caen, des jardiniers, des mairies. J’ai la bonne idée d’appeler la crémerie du village qui vend un miel onctueux, crémeux, un pur délice. C’est une femme enjouée, souriante, affable, en un mot la star du village. Elle a un Certificate of Excellence sur Trip Advisor. Je lui dis voilà nous avons des abeilles sous le toit. Elle crie mais c’est merveilleux et apprend la bonne nouvelle aux clients qui lui achètent un peu de ceci et un peu de cela à ce moment-là. « Monsieur a des abeilles, vous vous rendez compte ». Elle est sincèrement emportée dans un soudain état de félicité, elle donne l’impression de vivre la plus belle journée de sa vie, parce que, je sais, avec le frelon asiatique il y a de moins en moins d’abeilles, elles sont décimées. Elle me rappelle que j’ai une chance folle et devant cette chance, dont je viens de me rendre compte, j’essaie gauchement de faire montre d’enthousiasme, en utilisant des superlatifs comme « oui, c’est génial » ou « nous sommes vraiment ravis » ou encore « nous vivons un rêve éveillé », pour compenser un le ton monocorde de ma voix éteinte. J’ai l’impression qu’elle veut entretenir la conversation qui la change des trois mots qu’elle doit répéter des centaines de fois par jour, depuis toujours, et pour toujours : « et avec ceci ? ». Elle prend mon portable pour le communiquer à un apiculteur qu’elle connaît.

Yohann m’appelle une dizaine de minutes plus tard, ému. Il a peine à parler. Il dit qu’il cherche un essaim depuis des mois et des mois, que la crémière lui a parlé de mon essaim et qu’il aimerait tant le récupérer. Il dit qu’il n’a pas de chance car il vient de quitter le village et revient à la fin de la semaine. Il dit que c’est bien sa chance. Je promets de le rappeler à la fin de la semaine.

J’appelle Stéphane une cinquantaine de fois dans les jours qui suivent pour lui apprendre la bonne nouvelle. Sans succès. Je lui envoie aussi une dizaine de SMS. Pendant ce temps, un autre apiculteur que ma femme a trouvé se dit intéressé mais ne monte pas sur les échelles, deux étages c’est trop haut.

Ce jour-là une vidéo circule sur internet montrant un sans-papiers escaladant quatre étages à mains nues pour sauver un enfant suspendu au balcon. Il devient un héros national et pompier et français, le même jour. Je ne peux m’empêcher de faire un maladroit parallèle entre lui et les dizaines d’apiculteurs et couvreurs qui refusent de monter deux étages sur une échelle pour sauver les abeilles et ce faisant, probablement, l’humanité. Ma femme trouve cette comparaison « disproportionnée » car des abeilles, ce n’est pas non plus un enfant suspendu au balcon. J’envisage un instant d’appeler Mamadou mais c’est déjà une star inaccessible.

Entre-temps, ma femme a appelé la société de dératisation pour demander s’ils connaissent quelqu’un. Le dératiseur lui a dit de ne pas s’embêter, qu’il fallait tout simplement les gazer, tout le monde les gaze. Il dit qu’il suffit de l’appeler et il interviendra.

Yohann rentre enfin au village, passe voir mais a peur de monter les deux étages et traficoter le toit. Il est sincèrement désolé.

Nous n’avons plus qu’un dernier recours. J’en parle à ma femme. Elle est dubitative, mais de guerre lasse, elle me dit de « faire comme je veux ».

« C’est qui ? », me demande Patrick et quand je lui donne mon nom il me raccroche au nez. Je rappelle et fais mine de croire à un problème intempestif de connexion (« nous avons été coupés »). Je lui explique la situation en bafouillant, lui dis qu’après toutes nos recherches, c’était finalement lui qui avait raison, oui, lui, Patrick, avec ses joues rouges et son regard pas stable. Il dit oui, mais maintenant il n’a plus le temps. Je lui demande innocemment s’il n’aurait pas une heure de disponible dans les jours, les semaines ou les mois qui viennent. Il prétend que non, qu’il est booké pour le restant de ses jours. La  colère montant, il me reproche de ne pas lui avoir fait confiance, dit qu’il n’a pas envie de travailler pour des gens comme moi et raccroche.

Nous passons plusieurs jours difficiles. Nous continuons d’appeler Stéphane, de l’inonder de SMS sans réponse – « lus » pourtant, d’après l’iPhone – avec des coordonnées d’apiculteurs. Nous constituons l’annuaire le plus complet d’apiculteurs de Basse-Normandie. Nous commençons à envisager le pire. L’idée fatale fait son chemin. Pernicieuse et déterminée. Les gazer. Nous avons l’impression de devenir des criminels en puissance, d’autant plus que ces jours-là les apiculteurs manifestent dans toute la France pour protester contre l’inaction du gouvernement face au massacre des abeilles. Pendant que les apiculteurs manifestent, nous ourdissons un projet de gazage d’abeilles, devenant complices de la fin de l’humanité, lieutenants de l’apocalypse en marche, auxiliaires du jugement dernier. La nuit, les mots de Monsieur Gilles, père, me hantent : « Et pourquoi vous ne les laissez pas vivre tranquillement, nos filles ? », « Et pourquoi vous ne les laissez pas vivre tranquillement, nos filles ? ». Dans mes cauchemars, Monsieur Gilles, père, ressemble au vieux voisin du couple dans le film de Polanski, Rosemary’s baby. Ou encore la crémière, qui dit « mais la chance que vous avez, quelle chance ! » avant d’ajouter « Et avec ceci ? ». J’imagine la fin du monde, en 2022 – il est communément admis que la fin du monde survient quatre ans après la disparition des abeilles – et des scientifiques qui, dans les décombres de l’humanité, dans quelque laboratoire souterrain, remontent à l’origine du cataclysme et en identifient l’élément déclencheur, l’appel que quelques jours plus tard nous passons à la société de dératisation.

Celle-ci promet de « passer dans l’après-midi ».

Petit précis des mythologies françaises

Genèse

Lors d’un dîner, une convive me dit que ça n’est pas pareil, jamais ; naturalisé français, je ne serai jamais aussi français qu’elle, de souche, depuis des siècles. J’avais rétorqué qu’elle était française par hasard, celui de la naissance, et moi par choix, celui d’un long processus semé d’embûches et d’incertitudes. Je lui avais cloué le bec, provoquant les rires des autres convives éméchés.

Je me demande pourtant si elle n’avait pas raison. La question reste pour moi irrésolue. D’une part, je ne crois pas aux racines. J’avais visité le pays d’origine de mes ancêtres, en quête active de sensations d’appartenance, attentif à des frissons impromptus, à une relation particulière, surprise, aux paysages. Or rien. Je n’ai absolument rien ressenti. Tout m’a paru étranger. Résolument étranger. Mutique.

L’être humain n’est pas un arbre. On arrache les racines d’un arbre, il meurt, je l’ai vu dans mon jardin, c’était triste. On déracine un être humain, il va ailleurs. Ailleurs, il peut devenir un cèdre. Exemple : Marie Curie. Nous avons peut-être, si on insiste pour employer ce terme, des racines culturelles. Quand je vais aux US, j’ai des frissons, parce que je retrouve les émotions qu’ont suscité en moi tant et tant de films, qui font en partie qui je suis. A Saint-Petersbourg, je vibre car j’imagine Dostoïevski. Pourtant, je n’ai aucun lien avec la terre américaine ou russe. La métaphore arboricole est romantique mais fausse. Nous ne sommes pas des arbres, nous n’avons pas de racines, je suis bien aussi français que la meuf coincée et vaguement facho du dîner.

Pourtant, quelque chose m’interpelle. Je me surprends souvent dans une posture d’observateur, d’observateur des mœurs indigènes. Comme si ces mœurs étaient extérieures à moi, étrangères. A l’image de Proust qui observe le salon des Guermantes, sauf que le salon c’est le pays tout entier. J’ai l’impression d’être à l’extérieur de ce que je vis, distancié par rapport à ce que je vis, spectateur. D’autant plus que les indigènes ne sont pas accueillants, qu’ils me maintiennent dans ma posture d’observateur. Ils restent à l’affût de mes attributs distinctifs, de mon étrangeté, de mon altérité, en particulier à l’affût du moindre accent. L’accent m’assigne à mon identité, ou disons à l’identité qui est derrière mon identité. Dès lors, ils me soûlent avec mon pays, me harrassent de questions ethnologiques à la con.

A partir de ce poste d’observation, j’ai inévitablment identifié des mythologies locales. Qu’on se rassure, il ne s’agira pas des archétypes du Français râleur, désagréable ou sale, mais de quelque chose de plus fin, de plus subtil, qui touche à l’inconscient même de ce peuple étrange, insulaire, complexe, torturé, dialectique.

Voici, en vrac, une collection de ces mythologies, une sorte de phénoménologie morcelée, par bribes.

Mai 68

A mon sens, c’est pour comprendre la France d’aujourd’hui, voire la France immémoriale, l’un des événements majeurs de l’Histoire. Il faut savoir que ce pays est profondément scindé en deux écoles de pensée ambivalentes, antinomiques, dialectiques : la pensée réactionnaire d’une part, la pensée révolutionnaire de l’autre. Il n’y a pas en France de progressisme, de réformisme, d’ouverture d’esprit. Non, la dialectique est très tranchée. Tout est dogme. La pensée (je désigne à dessein la pensée et non le Français, car une seule et même personne peut être tiraillée) réactionnaire cherche à restaurer un passé mythifié ethnocentrique (disons, chrétien, monarchiste, de la terre, des paysages de France, pour simplifier) ; la pensée révolutionnaire cherche à détruire en permanence le monde pour instaurer une utopie, un monde alternatif, en général communiste (toujours pour simplifier). Mai 68 est la confrontation caricaturale, dans la rue, de ces deux pensées, une sorte d’apogée dialectique de l’affrontement entre ces deux idéologies qui structurent l’Histoire de France. On pourrait dire que c’est la Révolution Française qui incarne encore plus cette ambivalence, mais l’événement était alors d’une complexité telle, avec ses ramifications économiques, sociales, politiques, qu’il n’a pas la valeur archétypale, éminemment lisible, de Mai 68, confrontation entre De Gaulle, qui incarne la France réactionnaire, et les jeunes étudiants maoïstes, trotskystes, etc. qui incarnent la révolution. Très vite, le pays entier, au-delà du quartier latin, s’était polarisé, se segmentant en deux camps distincts, chacun rejoignant sa base idéologique, aimanté par elle, comme si l’événement révélait, dans le sens chimique du terme, la schizophrénie constitutive de la nation. Pour comprendre la France, il faut comprendre Mai 68. Il n’est pas étonnant que des politiques comme Sarkozy y fassent référence, parce que c’est dans cet événement que l’on peut voir cristallisé, apparente comme une blessure, la dialectique de la nation, dont il incarnait l’un des termes antithétiques.

Le Palace

C’est une boîte de nuit des années 1980, symbole des nuits parisiennes. Les grandes figures de la nuit, de Saint-Laurent à Warhol, s’y rendaient.

Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est que cette boîte de nuit mythique comme on l’appelle, dont on continue encore de parler, qui fait partie du langage courant, a fermé ses portes au bout de cinq ans d’existence. C’est son côté éphémère, étoile filante, fantomatique. Car il n’y a pas de nuit parisienne. Les gens normaux ne vont pas en boîte de nuit, comme dans d’autres villes – je pense par exemple à Beyrouth, ou à Barcelone, où il est commun d’aller en boîte. Paris est une ville de restaurants, même pas de bars. Les boîtes sont soit provinciales (les fameux Macumba), soit des lieux élitistes réservés à une petite population de people vulgaires. Or pendant quelques années, Paris s’est rêvé ville de nuit, avec ce fameux Palace. On parle de ce temps comme d’une ère d’insouciance, un âge d’or, presque quelque chose qui, malgré une adresse, au 8, rue du faubourg Montmartre, n’a jamais existé.

Le Sida

Je viens de voir 120 battements par minute. Je dois dire que le film m’a passablement ennuyé. Ce qui aurait pu être un sujet complexe m’a semblé réduit à une série de happenings. Je n’ai pas été sensible à l’histoire d’amour, j’ai trouvé que la maladie s’interposait de manière trop envahissante entre les deux amants. Je venais de voir Mektoub, et à côté, par contraste, ce film m’a paru paresseux, policé, ultra-monté, dans le sens d’un montage laborieux qui ne laisse place à aucun imprévu, à aucun accident. Mais une chose m’a intéressé dans le registre de la mythologie, c’est l’idéalisation de la lutte.

J’ai ressenti, c’est dur à dire, une nostalgie pour cette époque, marquée pourtant par la mort. Car c’était une époque de lutte. La mise en scène pompière, la musique grandiloquente, les ralentis ostentatoires, tout souligne le lyrisme de la lutte, sa beauté en elle-même et pour elle-même. Soudain, ces personnages condamnés à mourir ont trouvé un sens à leur vie. Dans ces moments, se dessine l’illusion – toujours déçue – d’un monde alternatif. Dans l’exacerbation de la lutte, tout paraît possible. La réalité est mise entre parenthèses – le travail, les soucis d’argent, le quotidien, etc. –, l’utopie investit le réel avec une intensité ontologique telle que l’on se met à y croire, à croire à une dimension supérieure ou alternative.

Il faut souligner le côté festif de la lutte. Dans la société du spectacle de Debord et Muray, la lutte est la forme la plus achevée de la fête. Ceux qui luttent se regardent lutter, devant le spectacle festif de leur propre lutte, si bien que l’intensité de l’instant prend le dessus sur la fin recherchée. 120 battements par minute l’illustre bien avec la gay pride, sa préparation et sa mise en scène.

La France est le pays de la lutte, de la lutte elle-même. On a assisté à cela récemment avec Nuit Debout. L’objectif passe en arrière-plan. Dans le cas de Notre-Dame des Landes, la victoire a un goût d’échec car avec elle la lutte prend fin, si bien que certains tentent de la prolonger, de perpétuer l’état d’exaltation. Pour les pouvoirs en place, rien de sert de négocier. La négociation est un exercice de compromis, de co-construction. C’est un exercice efficace qui tue la lutte. En France, il suffit de tenir bon, d’attendre que la flamme de l’exaltation s’éteigne, et les choses rentrent dans l’ordre. Ou de complètement renoncer. Paradoxalement, il suffit de faciliter la lutte, de ne pas combattre la rue, pour que la rue se lasse. En l’absence d’adversaire, la lutte s’étiole, évidemment. Qui parle aujourd’hui du mariage pour tous, le non-événement par excellence ? La lutte n’avait alors d’intérêt qu’elle-même. La révolution française est peut-être la source généalogique de cet élan irrépressible vers les mouvements de masse qui donnent l’impression que nos vies, objectivement sans intérêt, sont investies d’une mission, prises dans un mouvement, un tourbillon, que soudain, vivre, ça compte. Je pense qu’une des raisons de cette idéalisation est qu’en France, contrairement aux Etats-Unis par exemple à l’autre extrême, dès l’enfance, sauf pour les surdoués, il nous est signifié que nos vies n’ont aucun intérêt, qu’on n’a aucun talent, qu’on est nuls. La nullité est une donnée, un postulat. Quand, soudain, cette médiocrité est prise dans une vague qui la transcende, l’emporte, c’est enivrant. C’est une révolution.

La Figure du banni

J’ai l’impression que peu de pays ont forgé de manière aussi violente des bannis, des mecs qui puent, des repoussoirs, des moins que rien, des merdes. Des mecs à qui on interdit des lieux, des plateaux de télévision, des infâmes. Les Français sont prudents, ils craignent l’avenir, le futur est perçu comme une chute, comme le processus inéluctable de perte des acquis. Personne ne souligne les progrès réalisés, l’amélioration impressionnante de la qualité de vie, on est obnubilé par la perte. J’aime beaucoup Buffet froid, ce film de Bertrand Blier des années 1970. Dans une des scènes, Depardieu, Carmet et Blier sont à la campagne, il fait beau et les oiseaux gazouillent. Blier : font chier les oiseaux, de toute façon, il va pleuvoir. La perspective du pire. Cela résume bien le rapport à l’avenir, « de toute façon, il va pleuvoir ». La prudence, la lucidité aiguë incitent à la sagesse, à avaler des couleuvres, à se laisser marcher dessus. C’est peut-être pour cela que des mecs qui n’en ont rien à foutre, qui claquent la porte, qui se mettent en marge de la société et de la respectabilité fascinent, fascinent et dégoûtent à la fois. Les bannis sont de tous bords, des génies comme Céline, des mecs sulfureux comme Drieu La Rochelle, voire des saltimbanques comme Dieudonné. Dans le pays de la dialectique, le banni a son antithèse, le panthéonisé, l’intouchable, l’incritiquable. C’est très tranché. Simone Veil par exemple. Intouchable. Etonnamment, De Gaulle commence à accéder à ce statut. Politiques et Français de tous bords commencent à se réclamer de celui que Mitterrand accusait presque d’être un dictateur.

Les Backrooms

Cela remonte-t-il à Sodome et Gomorrhe ? Ou peut-être le chef-d’œuvre monumental de Proust était-il la première œuvre décrivant la fascination qu’exerce la figure de l’homosexuel. Il ne s’agit pas ici d’une quelconque folle, ou de l’homo ordinaire qui se marie aujourd’hui à la mairie, celui-là on s’en fout. Pas tant non plus des homos notoires comme Gide, Saint-Laurent ou Bergé qui portent leur homosexualité comme un étendard. Ce qui fascine, c’est la communauté souterraine, cachée, mystérieuse, vaguement maçonnique dans son fonctionnement supposé ou fantasmé, d’invertis proustiens qui tirent les ficelles et, dans une sorte de conspiration, dirigent la nation. Parmi toutes les figures, celle sans doute qui attire le plus est celle du haut fonctionnaire homosexuel. De l’énarque honorable, bon père de famille qui se fait enfiler grave dans les backrooms, dans des scènes que préfigure à merveille les sublimes pages de Charlus montant Jupien sous les escaliers. C’est peut-être le contraste romanesque entre le sérieux de la fonction, l’ennui parfois de la fonction, le pouvoir ombrageux qu’elle confère, et la cocasserie d’un mec les fesses ouvertes dans une backroom, qui provoque les troubles voyeuristes. Cet exemple particulier, sans doute le plus saillant – la maçonnerie a été largement galvaudée par la presse – souligne l’attirance qu’exercent les sociétés secrètes, ces congrégations qu’on imagine régies par des codes cryptiques et des cooptations troubles et incestueuses.

La Théorie

Il y a dans ce pays un culte de la théorie. Des sublimes constructions mentales. Il participe de notre dualité fondatrice, la théorie est un proxy du monde alternatif, il transcende, par sa perfection, son esthétisme, la pratique, le réel bancal. La vénération des mathématiques en découle. La seule explication que je puisse donner de l’intérêt quotidien des mathématiques à mes enfants, c’est leur beauté, celle d’une utopie construite, pure, parfaite, dans laquelle on peut se perdre, admiratif. En découle aussi, par exemple, la vénération de certains philosophes allemands comme Heidegger. La théorie prévaut sur la pratique, évidemment. On attribue à Dominique de Villepin cette phrase merveilleuse : « cela marche en pratique, mais pas en théorie ».  La théorie est une frustration permanente parce que notre quotidien y est réfractaire. En théorie, les inégalités ne devraient pas exister ; en pratique, elles augmentent. L’argent ne devrait avoir aucune importance ; il régit nos vies. Cet amour de la théorie a des répercussions dans la vie quotidienne. Les produits, les interfaces clients, les procédures administratives, le code du travail, le code des impôts, tout est d’une grande complexité car prévu pour la théorie, nullement pour la vulgaire pratique.

L’Assignation à identité

Vous pouvez faire le test. Dans tout article de presse qui se veut portrait, on commence toujours par définir l’identité, l’origine, de la personne portraiturée, son état civil, ce que faisaient son père et sa mère. On est intimement convaincus que c’est cela qui définit un être : son « identité ». L’observation pragmatique du réel va à l’encontre de ce postulat, il y a autant de diversité de caractères au sein d’un peuple qu’entre les peuples, c’est une évidence. Cela doit être un réflexe colonialiste. Quand on débarque dans un nouveau pays, on n’est pas prêt à affronter la diversité humaine qui la constitue, on cherche des clés de lecture identitaires. C’est d’ailleurs, en bon Français, et au sujet des Français, ce que je fais ici. Je ne prétends pas que tous les Français soient comme ci, ou comme ça, mais je tente de dévoiler des lignes directrices, des résidus communs dans l’inconscient, formés par l’Histoire, l’environnement, la fréquentation plus ou moins assidue d’idéologies ambiantes. Je pense que cela explique des tendances macroscopiques, par exemple le fait que la France soit moins innovante que les Etats-Unis, ou que le taux d’épargne y soit si élevée, que les grèves y soient si fréquentes, et qu’on descende dans la rue pour un oui et pour un non, que sais-je ? Mais je ne crois paradoxalement pas que cela permette de mieux comprendre des personnes individuelles au sein de ces ensembles. Aux Etats-Unis, les entrepreneurs de génie sont une exception mais le système, si je peux l’appeler ainsi, est tel que ces exceptions existent alors qu’elles sont très rares en France.

Il me semble que cette assignation à l’identité a son origine dans le structuralisme, école de pensée fondée dans les années 1960 par Claude Lévi-Strauss, qui compte parmi ses représentants Michel Foucault, et qui s’inscrit contre l’existentialisme d’après-guerre de Sartre. Les structuralistes croient à la détermination de nos existences par des structures sous-jacentes que souvent l’on ignore et qui font que l’on n’est pas les êtres vertigineusement libres que Sartre décrivait. Nous partageons ces structures avec d’autres et elles créent ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui une identité. Ce que je tente dans ce texte peut être considéré comme une analyse structuraliste de la société française. Dès lors que nous sommes, avec Sartre, libres, nous sommes ou pouvons être singuliers ; si ce sont en revanche des structures qui nous déterminent, cette liberté est réduite, et notre singularité diminuée, les structures conformisent. Pour nous comprendre, il faut comprendre et analyser la structure qui nous conditionne. Si personne aujourd’hui ne parle plus de structuralisme et si cette école de pensée semble démodée, je décèle ses répercussions partout. Elle me semble avoir marqué les esprits, elle-même comme une structure (la structure de la structure en quelque sorte) de manière bien plus prégnante que l’existentialisme. Car il y a dans les classes intellectuelles plus de goût pour les concepts explicatifs, qui donneraient à nos agissements des fondements analytiques, structurelles donc, et en l’occurrence identitaires, des sortes d’alibis, que pour la notion de liberté, trop envahissante, trop menaçante, proprement vertigineuse car elle nous laisse devant un abîme de possibilités et une infinie responsabilité difficile à porter. C’est pour cela que tout ce qui a trait au libéralisme est si critiqué parce qu’il met l’homme face à ses responsabilités, alors qu’il aimerait s’inscrire dans le confort de structures qui le transcendent et l’expliquent.

Dans la perspective négative (le futur est menace, pas promesse), l’identité française est perçue comme menacée. On suppose qu’à l’instar des autres peuples que l’on réduit à leur identité, ainsi qu’il est facile de le faire à un niveau macroscopique, la France a elle aussi une identité, bien que, intime avec soi-même, au fait de ses contradictions, on ait plus de mal à la cerner, et que cette identité donc, largement supputée, est menacée par d’autres identités envahissantes, d’autant plus que les autres identités sont par définition univoques, lisibles. C’est l’affrontement entre une identité diluée, majoritaires, et des identités concentrées, minoritaires. Il est quand même hallucinant d’avoir eu un ministère de l’identité. Réfléchissez juste au programme du ministre, à ce qu’il fait au quotidien. L’existence même éphémère de ce ministère montre à quel point il s’agissait d’un besoin viscéral.

Mitterrand

Mitterrand est pour moi le président le plus français qui soit. Il concentre en sa personne, toute la France. La monarchie, le fascisme, la révolution, la terre, le secret, la duplicité. La duplicité, tel est sans doute le mot clé. Grand résistant, ministre d’après-guerre, et pourtant vichyste ; de gauche, voire d’extrême gauche, et pourtant réactionnaire ; bourgeois marié, et pourtant menant une double vie ; machiavélique et fleur bleue ; séducteur et morbide ; détestant l’argent et prenant des libertés avec les finances publiques… C’est particulièrement sa cour qui à l’époque avait troublé, ces figures étranges, spectrales, arpentant les couloirs d’un château où règnait la mort, tour à tour bannies et favorisées, succombant à des suicides mystérieux. Si l’Amérique est le pays de la candeur, du premier degré, de la naïveté, la France est celui de l’ombre, des zones de gris, des eaux troubles.

Henri IV

Une des premières choses qu’un étranger doit comprendre des coutumes locales, c’est ce système unique au monde de grande école, à savoir des institutions d’enseignement supérieur qui ne sont pas reconnues pour la qualité de leur enseignement ou de la recherche, comme en attestent les classements et la taille réduite de ces institutions, mais pour le processus de sélection aristocratique qui y mène. Ces écoles ont créé en douce une nouvelle aristocratie de substitution. De toutes, ce n’est à mon avis ni l’X, ni Normale Sup, ni l’ENA, encore moins évidemment les écoles de commerce, repaire indigne d’épiciers, qui fascinent. C’est en réalité un Lycée et ses classes préparatoires. Sis à quelques mètres du Panthéon, rue Clovis, ce lycée, Henri IV, est le lieu où se joue la sélection ; l’antichambre des carrières, où en secret des jeunes se préparent à intégrer l’aristocratie. A noter qu’il y a trois ou quatre écoles aristocratiques tout au plus, l’X (et encore principalement le corps des Mines), Ulm, l’ENA et peut-être les Mines de Paris. A Henri IV, beaucoup intègrent les contingents de ces écoles. Cela ne veut pas dire qu’ils réussiront leur vie, deviendront PDG, ou ministres, beaucoup auront des carrières quelconques, souvent de petits chefs dans des administrations pléthoriques. Tout cela est secondaire. Ce qui compte, c’est l’appartenance au réseau. Cette appartenance devient une qualité intrinsèque, ontologique. En cela, Henri IV est une fabrique ontologique, pas une fabrique des élites, mais la fabrique d’une aristocratie.

Vivre à l’année à l’hôtel

Dans tout dîner parisien, il y a le passage obligé « immobilier » : quartiers préférés, prix. C’est normal, un des rêves de tout Parisien est d’acquérir son appartement. Un rêve et un souci. Car le Parisien est soucieux, ce n’est pas pour rien qu’il a forgé cette expression qui ne veut rien dire, censée le rassurer, calmer son anxiété : « pas de souci ». Or si, souci. L’appartement, c’est un souci. Or, comme un premier de classe fasciné par le dernier, le voyou qui n’en a rien à foutre, le Parisien est fasciné par ces types mythologiques qui vivent à l’année à l’hôtel. C’est-à-dire que non seulement ils claquent leur fric à fonds perdus, mais ils le font pour une chambre d’hôtel. Le côté réactionnaire de mon cerveau (profiter des taux bas, acheter un appartement, marquer mon existence dans la pierre immémoriale, définir mon territoire et le mesurer en loi Carrez) est attiré par le côté révolutionnaire, le côté fuck it, le côté vivons à l’hôtel, le culte de l’éphémère, de l’incertitude. La figure archétypale de mec qui vit à l’hôtel était Jean-Pierre Rassam, un producteur d’origine libanaise qui habitait à l’année au Plaza Athénée, a produit Ferreri, Pialat, et d’autres, a épousé Carole Bouquet, était le beau-frère de Claude Berri, et a fini par se flinguer. On a écrit des romans sur le mec, c’est le mec qu’on aimerait être. C’est encore plus puissant que de posséder un hôtel particulier.

New York

Après Paris, c’est la ville la plus française au monde. Elle est le symbole de l’Amérique idéalisée, cinématographique, celle du rock, des gratte-ciels, de l’underground, des longues avenues, de Central Park, mais aussi l’avant-poste de l’Europe telle qu’elle se rêve, le territoire qu’elle aurait créée ex-nihilo en l’absence d’Histoire. Dans les rues de SoHo, les boutiques sont françaises, on parle français. Le week-end à New York, destination a priori banale, ne laisse de faire rêver. Qui n’aimerait pas vivre deux ans là-bas, à Manhattan ou à Brooklyn ? Pour transcender le côté villageois et provincial de sa vie ici. Au fond, il y a ce sentiment que ce n’est pas ici que cela se passe. C’est ailleurs. New York, c’est cet ailleurs.

Le rock

C’est en tant que musique de la rébellion que le rock a toujours attiré les Français. Tous les Français. Johnny pour certains, les Sex Pistols pour d’autres. En aimant le rock, les Français ont l’impression de vivre une révolution permanente qui transcende leurs vies plates, prudentes, épargnantes, sages. Ce n’est pas ça ma vie, se disent-ils, ma vraie vie ; ma vraie vie, c’est le rock, parce que le rock me fait vibrer, quand je l’écoute je me sens exister. Le reste est une distraction, un devoir, un métier de vivre ou survivre pour ne pas finir SDF. On retrouve dans la matière ontologioque des Français, cette dualité fondatrice entre pensée réactionnaire et pensée révolutionnaire. Une vie française lambda est passablement réactionnaire ; on est vaguement raciste, matérialiste, épargnant, on n’ose rien, on n’entreprend pas, le futur sera sombre, on se recroqueville sur ses acquis, on est avare, de son temps, de son argent, on est égoïste. Le rock transcende cette médiocrité. Tout à coup, notre alter égo rock, le temps d’un concert, d’une chanson, dans une communion grégaire, déserte sa vie, oublie ce qu’il est, et vibre, au contact de lui-même, de son inner-self, de qu’il pense être lui-même.