* Cœur a cinq ans. Elle est diplômée de Grande Section.

J’ai réussi à convaincre mes parents de nous prendre, Etoile et moi, à l’exposition de l’auguste peintre Auguste Renoir. Mes parents voulaient aller aux marionnettes du Champ de Mars. Il a fallu être persuasive. Ma petite sœur Etoile, qui a trois ans, et des cheveux dont jaillissent des ressorts à spirale qui, lorsqu’on les tend, font PING avant de reprendre leur forme initiale, n’a pas bien compris au début. Elle a dit : « je ne veux pas voir le renard, il est trop méchant le renard, c’est trop nul ». Une fois au Grand Palais, elle a oublié sa peur.
Nous n’avons pas été déçues. Il ne s’agit pas des toiles impressionnistes de Renoir attention mais de son œuvre plus tardive, celle du début du vingtième siècle avec un retour à un certain classicisme. Etonnamment, Etoile et moi avons retrouvé dans ces toiles des images de nos vies d’aujourd’hui bien qu’elles décrivent celle d’il y a cent ans, oui, CENT ans (c’est énorme). Etoile s’étonnait : « cent ans, moi j’ai trois ans » et essayait de compter de 3 à 100, en prenant quelques raccourcis, 3, 4, 5, 25-26-27, 100. Ainsi, les portraits des enfants, Jean et Claude (dit Coco), ressemblent à ceux de ma sœur et aux miens. Etoile a prétendu que Jean était son copain. Papa a été offusqué, nous a dit que Jean était un grand « cinéaste ». Il faut reconnaître que souvent les allégations de papa ne résistent pas à l’épreuve des faits. D’un côté, sur la toile, un jeune écolier qui fait ses devoirs, de l’autre ce papa un peu fou qui prétend que l’écolier « réalise des films, parmi les meilleurs du septième art ». D’abord, je ne sais pas pourquoi il a établi un classement des arts, il confond avec les arrondissements de Paris ou quoi, et ensuite, à l’école, jamais, jamais, je n’ai vu d’enfant, même parmi les plus grands, réaliser des films. Pour essayer de rendre tout ça crédible, papa s’est embarqué dans une histoire de jeu, Jean concevait en fait des règles du jeu. Enfin, passons. Il ne faut pas oublier Gabrielle, la nounou de Jean et Coco qui a servi de modèle au peintre pour des dizaines, des centaines peut-être, de toiles. J’ai éprouvé envers elle une vraie tendresse. Sa bonté était communicative. Papa en a profité pour reprendre son histoire de cinéma, disant qu’il était ému de voir la nounou de Jean Renoir, comme une personne de la famille, de notre famille. Bon.
Les déguisements sont un autre point commun entre les époques. Comme Etoile et moi, Renoir adore les déguisements. Dans une des toiles, il représente un monsieur très sérieux, Vollard, son marchand d’après papa (marchand de quoi, de fruits et légumes ? il n’a pas dit), déguisé en toréro, comme à Séville où nous étions allées. Dans d’autres, les femmes sont déguisées en danseuses orientales. J’ai demandé à maman de m’acheter les mêmes au magasin de jouets d’en face, un indépendant, une vraie caverne d’Ali Baba, mais très cher.
Renoir me rappelle aussi mes vacances, semble les avoir peintes cent ans (CENT ans, c’est énorme) avant qu’elles n’aient eu lieu. Cela peut paraître bizarre mais c’est véridique. On peut voir de très beaux champs d’oliviers avec des milliers de couleurs et admirer le miroitement du soleil sur les feuilles, comme pendant les vraies vacances. Ces toiles ne sont pas figuratives (j’explique : ce ne sont pas des imitations de photos) mais elles sont malgré cela tellement vraies qu’un curieux phénomène s’est produit. J’ai entendu le chant des cigales s’élever de la toile silencieuse ! J’ai demandé à mes parents si, comme moi, ils entendaient le chant, ils m’ont regardée avec suspicion, ont mis la main sur mon front pour voir si j’avais de la fièvre, m’ont demandé si j’avais la nausée. N’empêche que Renoir avait une belle maison de campagne, les Collettes, avec un énorme parc. J’ai senti l’odeur du maquis et de la mer apportée par le vent qui souffle dans les arbres par les après-midis d’ombre.
J’adore mes copines. J’aimerais tellement faire du piano. Je ne sais comment ce Monsieur Renoir a compris tout cela avant tout le monde, cent ans (c’est énorme) avant même que je ne naisse. Regardez ce tableau, les deux jeunes filles au piano. J’aimerais tellement être avec elles. Elles ont l’air de s’amuser tout en étant sages, respectueuses de la musique. Etoile a beaucoup aimé cette toile. Elle a dit qu’elle était la fille debout, et que j’étais la pianiste. Mes parents ont dû la prendre au moins cinq fois à la salle où le tableau est exposé car elle voulait le revoir et le revoir encore.
Mes parents ont profité de l’exposition pour m’apprendre le participe présent, car beaucoup des titres utilisent ce temps, « jeune fille lisant », « femme cousant », « femme regardant par la fenêtre », etc.
Au milieu de ce cours de grammaire, un des dessins m’a soudain surprise. Beaucoup moins beau que les autres, très simpliste, enfantin dans le mauvais sens du terme, il représentait un homme et une femme, côte à côte, un peu raides. Je fus déçue, comment Monsieur Renoir a-t-il peint cela ? Heureusement, papa m’a dit que ce n’était pas un dessin, mais que cela indiquait l’emplacement des toilettes. Je fus rassurée.
Il y a un aspect de l’œuvre renoirienne (j’aime bien, l’œuvre renoirienne, ça fait sérieux) dont je n’ai pas saisi le lien avec la réalité, ou alors qui appartient à une époque révolue, c’est la nudité. Les femmes sont très souvent nues dans ses toiles. A la maison, on peut comprendre, quoique je ne voie pas pourquoi elles le seraient ainsi, paresseusement étendues sur un lit. Mais, tenez-vous bien, elles sont aussi nues dans les champs, près des rivières. Toutes ces toiles s’appellent plus ou moins des baigneuses. Autant s’étendre paresseusement nue sur un lit me paraît curieux, autant se dénuder pour prendre un bain est logique. Mais pourquoi en plein air ? J’y ai ensuite réfléchi et je pense avoir trouvé la réponse à l’énigme. Il y a cent ans (c’est énorme, CENT ans), il n’y avait pas de baignoires. De ce fait, les femmes allaient prendre leur bain dans les rivières du village (il n’y avait pas de ville, ou à la ville elles allaient à la fontaine de la place). Autre particularité intrigante, prendre le bain était une activité de groupe, il y a rarement une baigneuse, elles sont en général cinq, deux au premier plan, trois en arrière-plan. Après le bain, les femmes se coiffaient, toujours nues, et leurs joues devenaient rouges de chaleur. Ces habitudes ont aujourd’hui disparu. Je vois rarement, sinon jamais, ma mère donner rendez-vous à ses copines pour une douche de groupe puis se mettre toute nue au milieu du salon pour se coiffer. Il y a un aspect qui me gêne dans cette nudité. A l’époque, les femmes étaient très grosses et pourtant, à voir l’admiration avec laquelle Renoir les peignait, elles devaient être considérées comme belles. On dirait des statues, des monuments à la gloire de la féminité. De nos jours, les copines de maman pleurent quand elles ont gagné un kilogramme. Quand j’ai posé la question à mes parents sur cette coutume de début de siècle de se balader et de se baigner nue en pleine nature, au bord des rivières, et de manger à satiété pour devenir toute ronde, ils m’ont parlé de l’antiquité, en ce sens que (c’est compliqué), il y a cent ans de cela (c’est déjà énorme), Renoir se serait inspiré de scènes, vraies ou mythiques on ne sait pas (tant qu’à faire), d’il y a deux, trois, quatre, cinq mille ans voire plus. J’ai cinq ans. Etoile a trois ans. On parle donc de scènes qui sont à mille Etoile ou Cœur de nous. Quand je pense au temps qu’il faut attendre entre un anniversaire et un autre, même entre un mercredi et un autre, trois mille ans… Détails qui tuent : on voit l’inspiration classique dans le contour des corps, la précision de leur tracé par rapport à l’impressionnisme et l’influence de la sculpture. Maman a disserté sur le côté, je cite, panthéiste des scènes, l’amour de la nature, la nature élevée au rang de divinité. A propos de Jean Renoir, je me demande si papa et maman ne jouent pas au jeu de qui peut inventer les histoires les plus saugrenues.
Au milieu d’une des salles, trône une énorme statue de Venus. Vénus est la déesse de l’amour. Elle a une pomme de terre à la main. Papa prétend que c’est une pomme mais je vous assure qu’elle ressemble plus à une pomme de terre. On retombe dans l’illogisme. Comment, si Vénus est une déesse, a-t-elle posé pour le peintre. Le peintre a vu une déesse, c’est ça ? On peut voir des déesses maintenant ?! Enfin il y a cent ans. J’ai franchement un doute sur la santé mentale de ce peintre. Cela étant, l’histoire de Vénus est quand même intéressante. Elle est devenue déesse suite à un concours de beauté, comme de nos jours, arbitré par le berger Pâris, comme la ville.
Vers la fin de l’exposition, exténuées, notamment par tous les allers-retours vers la salle avec les deux jeunes pianistes, nous avons assisté à un petit film où l’on voit Renoir peindre. C’était émouvant. Il était vieux, très vieux avec des mains étonnantes, comme conçues pour exclusivement tenir le pinceau. C’était le même film de trois minutes qui tournait en boucle, mais Etoile n’a pas compris si bien qu’on l’a vu au moins dix fois.
Un autre sujet m’a fâchée dans cette exposition. C’est Pablo. Pas le copain d’Etoile à l’école, Pablo Picasso. J’ai une révélation à faire. C’est triste mais je vais la faire. Pablo est un copieur. Vrai. Etoile s’est formalisée. Elle a dit que son copain Pablo était gentil, qu’il ne copiait pas. Je lui ai expliqué que je parlais de Picasso. Rien à faire. Bref, Picasso donc a tout copié sur Monsieur Renoir. Ce dernier peint une toile qui représente une danse villageoise, superbe, avec sur le visage de la femme, dans son sourire, le vertige de la danse, et dans la chaleur de ses joues, celle de l’amour. Pablo peint la même chose. Et encore, je ne parle pas des baigneuses (je ne veux pas l’accabler). Pourquoi tu as fait ça Pablo, je t’aimais bien moi, je te trouvais « magique », d’autant plus que mes parents avaient exulté en entendant ce mot dans ma bouche, voulaient tout de suite m’envoyer à une école de surdouées de l’art. Papa prétend (je suis sûre que c’est pour me consoler) que ce n’est pas du copiage, que c’est de l’inspiration, voire un hommage. Il a beau utiliser des synonymes, il ne me convainc pas. Et pour finir il tombe bien bas, Pablo. Quand Monsieur Renoir meurt, il est très triste, moi aussi d’ailleurs, je n’étais pas au courant de sa mort. Pour lui rendre hommage, il fait son portrait au crayon dans un journal (comme plus tard il fera le portrait de Staline dit papa, en rigolant beaucoup à sa propre blague, je le reconnais un peu stupide). Jusque là ça va. Mais il ne trouve rien de mieux que… de copier une photo. Il a pris une photo du peintre et il l’a copiée. Quel est l’intérêt ? De refaire en moins vrai une photo ?
D’abord révoltée, j’ai ensuite compris. Dans la photo, il y a beaucoup de détails, un décor, des instruments, etc. Monsieur Renoir est noyé dans tout cela, dans l’anecdotique. Picasso a tout gommé. Il a juste gardé Auguste et encore avec des traits simples, on ne reconnaît même plus ses habits. Comme si la photo s’était évaporée. Qu’elle s’était effacée au profit de l’essentiel. Je ne l’ai pas dit à mes parents parce qu’ils m’auraient prise chez le pédiatre, mais j’ai cru voir dans ce dessin l’âme de Monsieur Renoir. J’ai souvent demandé à mes parents : on va où quand on meurt ? Ils répondent en général, sans grande conviction, pour en finir, euh au ciel. Là, j’ai compris qu’on allait dans un dessin de Picasso. Finalement, il est bien magique ce Picasso, et je comprends ce que papa expliquait avec maladresse, à coup de synonymes. Une partie de sa magie prend sa source dans l’âme d’autres magiciens, comme l’auguste Auguste.