Le pont des arts

pont-des-arts.1212948195.jpg

L’itinéraire de mon footing du dimanche matin est toujours le même. Les quais étant fermés à la circulation, je m’y engage au niveau du pont de l’Alma, franchis la Seine en empruntant la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, poursuis ma course jusqu’au pont des arts que je traverse pour repasser rive gauche et rentrer chez moi.

 

Tous les dimanches, le pont des arts offre le même spectacle. Senteurs de pisse des fêtards du samedi soir ; bouteilles d’alcool cassées, restes de rixes enivrées ; peintre matinal qui a toujours presque terminé sa toile très figurative de l’Institut de France ou ses vues de Seine avec mouettes imaginaires ; touristes américains en extase devant tant de « charm », la vue sur la tour Eiffel, la proximité du Louvre et un point de vue plongeant sur des bateaux mouche exhalant le gazole ; touristes japonais à l’admiration moins expressive et nécessairement photographique – photographies sophistiquées du fait de leur exhaustivité aussi arbitraire qu’essentielle, photographies de tout, de l’ensemble et du moindre détail, déconstruction derridienne d’une carte postale.

 

Ce dimanche matin brumeux, le pont des arts est différent. De loin, on aperçoit des sortes de caisse de bouquinistes accrochées aux deux côtés de la passerelle. « Palestine, la vie tout simplement ». Titre d’une exposition de photos organisée par la Mairie de Paris jusqu’au 30 juin, traduit en arabe et en anglais.

 

Les photographes, Taysir Batniji et Rula Halawani, sont des gens de là-bas. L’un d’eux a photographié son intérieur, avec tendresse et modestie. Beaucoup des photos représentent la laideur du sous-développement qui ne se résout pas à avoir du charme. Intérieurs insalubres, inspirant un dégoût culpabilisant, villes informes, collages de bâtisses inachevées, s’enchevêtrant les unes dans les autres, se dévorant les unes les autres, formant un corps vorace qui se nourrit de lui-même, un amoncellement en parpaing sur lequel se dressent, en guise de vautours, des antennes paraboliques rouillées pointées vers les rêves des ailleurs prospères. Et soudain la photo d’un splendide olivier propageant son ombre millénaire constellée de points de lumière, dans une plaine à la beauté rare, dans tous les sens du terme. Ou la photo surréaliste d’un autre olivier que les colonisateurs ont arraché et que les Arabes replantent par la nuit tombante, comme une plante d’appartement, au milieu de rien, en signe de « contestation ».

 

Dans ce pays abstrait, politique, idéologique, religieux, synonyme de haine, de mort, de fanatisme, on surprend des gens et une ville réelle, avec des bouchons, des publicités, une jeune fille qui achète des cacahuètes à un vendeur ambulant, des murs ocres centenaires, tapissés de couches superposées de photos effritées de candidats aux législatives. Des vieux édentés dont la bouche happe les lèvres et les rides creusent des sillons profonds se tiennent au milieu de la terre qu’on vient de leur confisquer. Des jeunes étalés sur des canapés en similicuir parachutés du ciel et comme maintenus dans leur position de chute.

 

Chaque pays a une thématique. Au Liban par exemple, c’est la mort. Je l’ai vue partout quand je suis allé en mai, la mort passée, massacreuse, faucheuse, sacralisée ; la mort présente, qui a les noms des fils et filles de qu’on a égorgés pour venger quelque chose, peu importe quoi, une vengeance autoalimentée ; la mort future qui fait rôder ses anges, des hommes politiques aux allures de morts-vivants. Dans ces photos de Palestine, ce sont les frontières.

 

C’est le pays des frontières infinies (pas en distance, en nombre). Avec l’Egypte sur des étendues désertiques. Avec les colons. Les fameux check-points et la micro-vie locale qui s’y organise. L’attente y est telle qu’elle se transforme en mouvements de vie, qu’elle enfante la vie. Le transitoire se mue en permanent. Le mur bien sûr, cette bave grisâtre dans une plaie boueuse, dans le sillon de laquelle est apparue une vie fantomatique. Et puis les barbelés dans toute la profondeur de champ, qui strient le ciel, zigzaguent entre les gens. Ceux-ci essaient de conférer à leur existence une normalité ridicule. L’un d’eux, muni d’in attaché-case, se prend pour un homme d’affaire pressé. Autour de lui, il y a des murs, des barbelés, des miradors, et il fait comme si de rien n’était, tels ces dingues qui se prennent pour Napoléon III, et préparent fébrilement la bataille de Solferino dans un asile de fous.

 

Les frontières ne délimitent pas des entités géographiques faisant sens, elles délimitent et créent des lieux microscopiques, des morceaux de terre arbitraires, pour séparer les Israéliens de leur menace, et les Palestiniens de leurs parents, amis, souvenirs – d’une part d’eux-mêmes. J’imagine ces frontières poursuivre leur entreprise séparatiste au cœur même des hommes et des femmes, ériger dans leur cerveau des murs, des barbelés. Ce matin de dimanche brumeux, j’imagine des rêves devant traverser des checkpoints pour émerger, transis par l’attente, des inconscients quadrillés. Une géographie labyrinthique et inextricable de la détestation, où le lieu est le résultat de la frontière et non le contraire.

 

Et pourtant la vie s’infiltre. Elle s’infiltre : « pénètre comme par un filtre à travers les interstices ou les pores d’un corps solide ». La vie comiquement normale. Une salle de sport avec des jeunes garçons en tenue de judo qui sourient à la caméra. Un barbier hilare et son client couvert de mousse à raser. Des jeunes dans une piscine municipale rigolant avec un parent en djellaba. Des célébrations d’on ne sait quoi, noces, ramadan, Eid. Des déjeuners renoiriens sur fond de Jéricho par une journée ensoleillée d’hiver. Et la mer qui, elle, est la même ici qu’en Sardaigne ou en Corse. La même mer que regardent concomitamment des jeunes au torse nu et noir de soleil, essayant de pêcher un poisson fatalement pourri, et des jeunes femmes seins nus, qui se les dorent au Club 55. Il faudrait un grand mur tout au long de la plage, pour fermer la mer. Ce serait l’aboutissement logique, inexplicablement retardé, du processus d’encerclement, de morcellement, de partition minutieuse, d’émiettement. Quel plus beau symbole des horizons bouchés qu’un mur dressé en front de mer sur lequel viendront battre, vaincues, des vagues frustrées de ne pas trouver sous elles ce mélange de sable, de graviers et d’ordures qui fait le charme des plages de Gaza.

 

La vie comiquement normale s’infiltre, mais aussi la vie spirituelle et religieuse. Dans les « vues générales », se dressent des minarets, des clochers d’église, des synagogues. Et on voit des foules prostrées devant Allah, des étendues de dos courbés multicolores, ou de bougies de Noël devant l’église de la nativité. Car dans ces villes, le rapport au ciel se noue apparemment plus facilement, la laideur se languit de la grâce du haut, les Dieux rôdent depuis la nuit des temps, plus vengeurs que miséricordieux, jamais repus de la dévotion prodigue en sang des fidèles.

 

Naplouse, Gaza, Hébron, Jéricho, Jérusalem, des noms de villes associées à deux images d’un antagonisme profond et surréaliste, celle de la bible, des évangiles, du Coran, et celle des journalistes du vingt heures débitant de manière impavide et ennuyée le nombre de morts du jour. Villes qui prennent vie sur le pont des arts, entre le Louvre et l’Académie Française Choc esthétique. Ces intérieurs crasseux, ces femmes voilées, ces oliviers à la beauté intrusive dans l’empire de la désolation,  intemporelle dans le règne du provisoire, ces hommes et ces femmes dont les frêles tremblements de beauté font vibrer un sourire, une ride, une expression involontaire, dialoguent avec la beauté majestueuse, confiante, harmonieuse, légèrement irisée de la pisse jaunâtre du samedi soir, du plus beau pont, de la plus belle ville, du plus beau pays au monde.

Assemblée générale de l’Association

goblet.1193613405.jpg

Le plus pur des hasards m’a fait passé l’après-midi du samedi au Point Ephémère au 200 quai de Valmy, pour l’assemblée générale de l’Association (maison d’édition de BD alternatives, éditeur de Persepolis). Expos de quatre artistes dont Mazen Kerbage (très bel album Beyrouth Juillet Août 2006) et une auteure de BD belge attachante (Dominique Goblet), dont l’album autobiographique (Faire semblant fait mentir), sorte de Persepolis belge, est très beau. L’occasion de découvrir la musique Free Jazz improvisée de Mazen qui fait des choses très drôles en soufflant et crachant dans un tuyau relié à une trompette.

Chaïm Soutine à la Pinacothèque de Paris

soutine-3.1193613293.jpgsoutine-1.1193613264.jpgsoutine-2.1193613279.jpg

J’aime les expos biographiques, celles dans lesquelles une vie se déroule en tableaux. Inquiétant personnage que Soutine, maladif, dépressif, auto-dépréciatif. C’est son âme troublée qu’il éclate sur ses toiles, comme si ses entrailles se transformaient en couleurs et en huileuse peinture. Comme ces bœufs écorchés de Rembrandt, ces personnages mi-clownesques, mi-débiles. Evolution et dialogues. Ce sont les maîtres mots de tout parcours pictural. Evolution de l’œuvre en accord ou en désaccord avec la vie, mutation des styles, de l’être pictural, de l’âme. Laissez-vous surprendre par une brutale violence (une vraie explosion) après une série de portraits de personnages paumés modigliainiens. Dialogue avec les autres peintres du passé mais aussi du futur, ceux comme Bacon, dont des traces prémonitoires troublent la folie ordinaire de ce peintre givré et abyssal.

Deux jours au Luxembourg…

Au jardin bien sûr. Je suis à chaque fois surpris par la beauté de ce lieu. Beauté sage, très française (là du coup il ne s’agit pas de la beauté du laid, ni d’un curieux baroque à la Buttes-Chaumont, c’est la beauté Catherine Deneuve, classicisme et consensus, nimbée d’une très allusive perversion). Il faisait beau ce week-end du 6 octobre. Ces temps parfaits dont on ne sait par quel hasard météorologique ils sont possibles, soleil, légère fraîcheur, clarté des couleurs, légères brumes vaporeuses, rendant diffuse la tour Montparnasse.

Deux jours comme un petit voyage dans un petit pays. Génial avec les enfants. Diversité des activités. Glande totale. Déjeuner sur le pousse (une barquette de Wok de la rue Vavin, ou une pizza aux girolles luisantes de la même rue). Balade sans but à la découverte des sculptures. Anna adore les sculptures surtout quand elles jouent à cache-cache, derrière des arbres, des buissons, timides, taquines. Baudelaire, (contre) Sainte-Beuve, Delacroix bien sûr, un énorme cerf, un lion, de sublimes dames, un Hercule contorsionné. Théâtre de Guignol. Spectacle pour enfants délicieusement artisanal. Et puis une exposition tiens, Arcimboldo. Des dizaines de personnes, des poussettes, de vieilles dames, entassées dans des salles obscures, admirant ou feignant d’admirer les saisons transposées sur des visages, les faunes et les flores exotiques, humanité ludique, fascinante et fascinée par la richesse du monde qui se révèle à des yeux voyageurs non encore blasés. Admirable de modernité ce peintre qui au début du XVIème siècle peut peindre comme Bacon (toutes les toiles ne sont pas fruitières), évoluer picturalement tout au long de sa vie comme Picasso, et dont certaines têtes, concentrés monstrueux de vivants composites bouffant des visages, sortent de films de Cronenberg. Fin de journée. Flâner dans des allées couvertes de feuilles jaunes, s’arrêter à côté du superbe bassin et écouter le ronronnement d’une eau paresseuse, rencontrer des amis ou discuter avec des inconnus.

Rouault, Matisse, correspondances

 

rouault.1171221164.jpg

Superbe exposition au Musée d’Art Moderne de Paris. Dommage qu’elle se termine aujourd’hui ! Extrêmement riche. La salle des gravures « Miserere » est un vrai choc visuel (cf. http://www.thirdmill.org/worship/rouault-l/default.asp).

 

Il ne s’agit pas uniquement de correspondances entre Matisse et Rouault, mais aussi d’échos entre eux et Baudelaire (les deux peintres ont illustré Les Fleurs du Mal), entre Rouault, Ensor et Picasso, entre des gravures de Rouault et des BD contemporaines. Les poèmes de Baudelaire près des illustrations de Matisse renvoient aussi à Borges, notamment à l’adjectivation (« soleil monotone », « île paresseuse », « arbres singuliers »).

 

« Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »