Nous arrivons à l’hôtel Phénicia, en plein cœur de Beyrouth. Lieu mythique d’avant-guerre,
le Phénicia a été complètement détruit pendant les combats dits « des
hôtels » de 1976 opposant d’un côté le Holiday Inn, immense barre toujours
en ruines, de l’autre le mythique Saint Georges, belle bâtisse des années 1950 labourée
d’éclats d’obus. Le Phénicia est le seul à avoir été restauré dans cette zone
de la ville évoquant des images paradoxales de guerre et de dolce vita, de femmes sublimes sirotant
un cocktail en abandonnant leur corps au soleil au centre d’une vue grandiose,
et de combattants cagoulés qui s’entretuent pour une certaine idée du Liban. Il
est ensuite devenu le lieu par excellence des mariages, celui où toute jeune
femme rêve de convoler en noces avec un prince charmant ayant fait fortune dans
les pays du Golfe ou en Afrique pour lui offrir une fête de rêve dans un lieu
où tant de mariages ont été célébrés et de crimes perpétrés.
Parfaitement réglé par un maître des cérémonies sûr de lui et tout en
discrétion, le cérémonial du mariage libanais est immuable. Les invités connaissent
l’exacte séquence des festivités et cette prédictibilité scénaristique qui ne
peut être ponctuée, à l’occasion, que de rares nouveautés, rassure et plaît. Ce
soir, plusieurs mariages sont célébrés en même temps, nous sommes dans celui de
la salle Sidon, de style empire, vers laquelle une signalétique précise – les
prénoms des époux – nous oriente dans le flux des multiples cohortes d’invités.
Dans la salle, des tables rondes ont été disposées entourées de sièges
recouverts de housses en satin blanc serties de diamants, au milieu desquelles
trônent d’immenses bouquets de roses blanches. Sur les murs en marbre et les
colonnades romaines, des projecteurs font tournoyer des lumières psychédéliques
mauves et ocres. Des spirales défilent à toute vitesse en balayant les parois
marmoréennes comme dans un vieux film de série Z.
Les invités sont introduits dans la salle par de charmantes hôtesses parlant
français. Les femmes sont resplendissantes. Leur maquillage est très prononcé,
le fond de teint fait penser à une plage de sable par une fin d’après-midi d’été,
la chevelure a le volume exceptionnel des perruques du XVIIIème siècle et, agglutinations
fractales de boucles dorées, les extensions capillaires sont des constructions
complexes et impénétrables. Cela dit, ce sont surtout les formes qui sont mises
en valeur. Vu son volume et la part importante de celui-ci qui déborde de la
robe, on se demande par quel dispositif de soutien la poitrine est retenue.
Quant aux fesses, elles viennent conclure dans une sphéricité jaillissante,
rehaussée par des talons extrêmement hauts, la surface lisse et dorée par le
soleil du dos dénudé. A l’autre extrême, les femmes voilées sont recouvertes
par des couches superposées d’étoffes bistre. Nulle part ailleurs que dans
cette ville peut-on assister à la coexistence pacifiée et festive de ces
antinomies vestimentaires.
La salle Sidon dispose de deux grandes portes d’entrée, comme toute salle
de mariage qui se respecte, détail dont on saisira l’importance dans un
instant. Sur les écrans vidéo, des images nous parviennent de deux caméras
placées à l’extérieur de la salle, alternées avec une vue plongeante de celle-ci
captée par une grue très agile dite « grue Louma ». La première
caméra extérieure (appelons-la caméra A) filme le marié devant la porte A au
milieu d’une bande de copains détendus et rigolards. La deuxième caméra, la B,
filme la mariée en contre-plongée, devant la porte B. Celle-ci se résume pour
l’instant en un petit point surmonté d’une gigantesque perruque, au milieu
d’une robe blanche à traîne, sertie de diamants et de quantité de pierres scintillantes.
Ce soir, la robe est signée Elie Saab, le couturier des stars, un génie de
l’équipage nuptial, artisan hors-pair qui ne se déplace pas à moins de
cinquante mille dollars. La robe est elle-même au centre d’un escalier d’honneur
en marbre beige, bordé de colonnades romaines. La mariée est au bras de son
père qui arbore une mine déconfite, comme s’il ne saisissait pas tout à fait le
sens de sa présence au milieu de cette magnificence.
Sur fond de musique arabe et de percussions, les portes A s’ouvrent enfin. Le
marié fait son entrée, décontracté, sûr de lui, entouré de potes hilares qui ne
sont pas en reste de calembours poilants. Cependant, sur l’écran B, la mariée dévale
les escaliers, ignorant ce qui se trame dans la salle, jouant à celle qui passe
dans le coin par hasard.
C’est alors qu’intervient Verdi.
Un air tonitruant d’opéra retentit dans la salle Sidon. Les mamies sursautent.
Les quelques enfants hurlent de peur. Tout s’arrête. Les portes B s’ouvrent lentement.
Deux rangées de jeunes hommes en uniforme d’officiers de la grande armée
soulèvent leur épée dans une parfaite synchronisation. Au fond, on aperçoit les
escaliers en marbre que la mariée a juste fini de dévaler. Elle avance extrêmement
lentement entre les officiers napoléoniens au bras de son père qui, la cravate
dénouée, la mine chagrine, semble de plus en plus dérouté. Pavarotti se
déchaîne, le marié et ses copains attardés se taisent, admirant bouche bée la
mariée qui avance au ralenti flanquée du père anéanti. Au bout d’une dizaine de
minutes, la promise parvient à rejoindre la grande porte de la salle Sidon. Le
marié va à sa rencontre, les bras ouverts, le sourire aux lèvres. Dans un
cérémonial émouvant et solennel, il arrache la mariée à son père, après avoir soufflé
à ce dernier quelques mots de circonstance qui semblent durer plus longtemps que
prévu. C’est l’instant dit « Aznavour » de la cérémonie. Parfois, des
organisateurs particulièrement cruels envoient même « je sais qu’un jour
viendra, car la vie le commande, ce jour que j’appréhende où tu nous quitteras ».
Le père s’aperçoit tout à coup que c’est fini, c’est plié. Avec sa femme, il en
a chié pendant plus de deux décennies pour nourrir, blanchir, élever, éduquer
sa fille, a subi ses crises successives, de poussée des dents, de fesses
purulentes, de mal au ventre avant d’aller à l’école, de traitement
orthodontique à dix mille dollars, d’adolescence compliquée, il s’est bien morfondu
quand elle rentrait tard, qu’elle avait une mauvaise note en SVT, ou couvait un
rhume. Or là, un étranger vient tout juste de la lui ravir au bas d’escaliers
en marbre, devant la salle Sidon. Il voit la longue traîne glisser sur le sol
et se replier comme une vague sur la rive, le laissant seul « le jour
comme la nuit, l’été comme l’hiver, il aura un peu froid ». Mais deux
rangées de feux d’artifices font jaillir le feu dans une odeur de soufre et
l’arrachent à ses rêveries. Les invités se lèvent et applaudissent à tout
rompre et il disparaît dans la fumée, on n’entendra plus jamais parler de lui.
Pavarotti finit par la fermer. De la porte C (une troisième, avec trois
portes la salle Sidon est décidément une salle de haut calibre), des jeunes en
costume traditionnel déboulent pour la zaffé,
un spectacle de danse libanaise qui dure entre un quart d’heure et une heure
selon le tarif de zaffé.com, wedding
entertainment, la société organisatrice, avec sabres, boucliers, nay, la flûte libanaise, et un énorme
tambour sur lequel l’un des danseurs s’acharne, faisant éclater les uns après
les autres, méthodiquement, les tympans de l’assistance. Les danseurs font
preuve d’une énergie folle, courant, tournant sur eux-mêmes à un rythme
endiablé, sautant très haut et atterrissant accroupis, exécutant des combats au
sabre, improvisant des dabkés, tout
en tapant comme des fous furieux sur l’énorme tambour et arborant un énorme
sourire figé et vaguement inquiétant. La Louma tourne à toute vitesse au-dessus
de leurs têtes, comme dans ces films de Lelouch dont la musique de Francis Lai
reprend sans fin le titre. Une fois le spectacle terminé, les mariés sont
accompagnés à leurs trônes monarchiques surélevés au centre de tous les regards.
C’est alors qu’intervient un intermède technique inattendu.
Au milieu des invités en tenue de soirée, débarquent trois ou quatre ouvriers en uniforme bleu roi de prolétaire taché de graisse automobile. Ils disposent aux quatre coins de la piste des sortes de tubes auxquels sont attachés des télécommandes radio, comme s’ils préparaient un attentat terroriste. Les lumières baissent. L’un d’eux actionne une machine, une fumée blanche s’échappe de tôles en acier grossièrement soudées et, rampant sur le sol, noie la salle dans un épais brouillard. Au milieu de la piste, lévitant sur la fumée blanche, les mariés exécutent la « première danse » sur une chanson de Céline Dion, cependant qu’un autre technicien mal luné, en tenue de jogging, introduit nonchalamment des feuilles argentées dans un broyeur qui les découpe en confettis et les propulse en l’air, provoquant une pluie de paillettes scintillantes. Des cameramans professionnels prennent des photos de la scène féerique et je me fais la remarque qu’en arrière-plan de chacune d’entre elles, comme une ombre intrusive, apparaîtra le technicien mal rasé en tenue de jogging qui bourre la machine en fixant le plafond d’un air ennuyé. C’est au moment où Céline Dion pousse un cri particulièrement long que les équipements radio attachés aux tubes disposés aux quatre coins de la piste clignotent, faisant jaillir une gerbe incandescente de flammes, donnant l’impression que Céline Dion vient elle-même d’exploser en vol. La danse se termine en beauté par une pirouette aperçue au championnat du monde de danse de salon.
Il est vingt-deux heures, on peut enfin manger. D’habitude, un énorme
buffet vous invite à remplir à plusieurs reprises votre assiette de saumon, de
crevettes, de pâtes fraîches, de houmous, de taboulé, de grillades, de
camembert, de salade niçoise, de vol-au-vent, d’endives roquefort, de mini-burgers,
d’artichauts, de cœurs de palmier, de sushis, de fallafel, de chawarma (préparé
sur place), avant de se ravitailler en desserts, des délices libanaises, des
profiteroles, de la mousse au chocolat, des macarons, des glaces italiennes.
Mais ce soir, le dîner est hélas servi à table.
Les écrans géants retracent la vie des mariés dans un diaporama qui reprend
les photos de leur naissance (la maman qui change les couches), à leur enfance
(lui jouant au ballon avec un sourire édenté, elle coiffant sa poupée avec un
sourire édenté), à l’adolescence, à l’université (les diplômes avec les toges
américaines), au travail (lui devant un ordinateur, elle devant un ordinateur,
tout travail pouvant se résumer ainsi), à leur rencontre (photos prises dans la
perspective de ce soir à différents endroits du monde, devant la tour Eiffel, à
Euro Disney, devant un étang à canards, au restaurant). Les photos défilent sur
une musique nostalgique, une suite de fondus enchaînés. Je remarque que quand on
passe d’une photo à la suivante, un cœur se métamorphose insensiblement en
photo. En quelques minutes et un diaporama PowerPoint, on résume une vie dont
je me dis que finalement elle ressemble à toute vie et peut se réduire à dix quinze
slides.
A notre table, nous avons la sœur du marié qui fait des études de
« maîtrise des processus éducatifs » à Genève. Elle est sublime. Ses
traits, ses gestes, leur harmonie, et même leurs défauts participent d’une
perfection d’ensemble théorique incarnée par un miraculeux hasard génétique. A
côté d’elle, sa cousine est d’une beauté plus accessible (le travers de la
perfection est une certaine distance qui peut s’apparenter à de la réserve).
Elles ne nous adressent pas la parole, le nez dans leur Blackberry, échangeant
des rafales de messages sur BBM d’un air concentré. L’intruse de la table est
une jeune femme suédoise qui a connu le marié dans une grande école en France. Respectueuse
des coutumes locales, elle n’en est pas moins perplexe face à leur extravagance.
Dans son village natal au sud de la Suède, la fête se limite en général à un
déjeuner dans la cafeteria de la mairie avec des nutriments en provenance du
distributeur Sélecta et quelques bouteilles d’alcool blanc indéfini. Des convives
s’y prêtent à l’exercice du discours, une tirade monotone et dépressive sur
l’ennui existentiel et les souffrances de l’enfance, de l’âge adulte et de la
vieillesse. A la fin du repas, vers 14 heures, la nuit tombée, ceux parmi les
convives qui ne se sont pas suicidés rentrent chez eux pour tenter de se
pendre.
Après le dîner, on danse. Dans les limites permises par les étoffes vert
caca qui les emmitouflent, les femmes voilées font montre d’une grande
souplesse et d’une mobilité véloce. Pour les autres, c’est plus compliqué. S’il
est concevable de suspendre dans une stase cérémonieuse et en équilibre
instable les formes dans l’instant précédant la déchirure à la fois imminente
et sans cesse reportée de la robe les enveloppant, il est bien moins aisé de s’y
abandonner à des danses enragées.
Vingt-trois heures trente, c’est ce moment particulier où l’on commence à s’ennuyer
sans pouvoir vraiment partir car il faut attendre une dernière cérémonie de
toute importance, peut-être la plus
importante de toutes, la cérémonie du gâteau. C’est là qu’intervient encore une
fois Verdi ou peut-être Wagner, la musique d’Apocalypse Now. Une dizaine de serveurs introduisent sur une sorte
de brancard une pièce montée de plusieurs étages dont jaillissent des gerbes de
fleurs des bois. Le technicien débraillé en tenue de jogging intervient à
nouveau aux commandes de sa machine qu’il alimente en feuilles de papier
argenté sous une nouvelle pluie de paillettes. Le maître des cérémonies confie
un sabre aux mariés (un sabre japonais de samouraï) qui le tiennent tant bien que mal pour couper solidairement le
gâteau en évitant de malencontreusement décapiter des convives dans les parages.
Des gerbes de feu jaillissent et une vingtaine de serveurs font leur entrée en
tenant chacun un petit gâteau surmonté d’un feu d’artifice, comme si le grand
gâteau avait instantanément enfanté plein de petits gâteaux. Ils tournoient
entre les tables, on se demande où ils vont, mais en réalité, ils ne vont nulle
part et continuent de tourner sans fin, le regard absent, la tête penchée, alors
que Wagner déroule sa symphonie. Le maître des cérémonies confie alors aux
mariés une colombe blanche terrorisée qui lance des regards dans toutes les
directions, surtout vers le sabre qu’on agite sous son bec. Les mariés lancent
la colombe en l’air sous un tonnerre d’applaudissements et elle va se cogner
contre les murs à la recherche d’une issue. Pendant ce temps, les serveurs
continuent de tourner, les gâteaux à la main, comme si rien ne pouvait plus les
arrêter.
Petit rituel : la mariée doit lancer son bouquet. Celle des jeunes
femmes célibataires qui l’attrapera est promise au même sort féérique qu’elle,
c’est ça le principe. Le marié, lui, doit attraper avec les dents la jarretière
de sa dulcinée et la lancer en l’air en direction d’une meute de copains
célibataires abîmés par l’alcool.
C’est à ce moment précis que s’installe une certaine fatigue. Surtout parmi
les personnes âgées qui observent, vaguement hagardes, les jeunes se déchaîner sur
la piste de danse. Quand quelques-unes d’entre elles se résolvent à quitter la
salle Sidon, c’est tout de suite l’hémorragie, comme si tout le monde attendait
un signal pour décamper. Très vite, la salle prend des airs d’après-fête, d’un
champ de ruines arpenté par des serveurs tristes qui débarrassent les tables
d’un geste las. Sur la piste, un noyau dur de jeunes continue de danser, coûte
que coûte, jusqu’à la fin de la nuit. On porte les mariés sur les épaules, on
les lance dans toutes les directions comme des projectiles, on se déhanche sur fond
de musique arabe.
Cette image de jeunes qui dansent s’éloigne, disparaît comme un souvenir, à
mesure que nous quittons la salle Sidon, que nous retrouvons le monde réel et
que le son de la musique s’estompe dans le brouhaha d’un grand hôtel où
paressent comme dans tout grand hôtel des Saoudiens vautrés reluquant des filles
du cru.
Quand nous sortons, un attroupement de convives assiègent des voituriers
sur les dents. J’observe ces couples, ces familles, dans l’attente anxieuse de
leur voiture. Je pense aux jeunes mariés balancés d’épaule en épaule dans la
salle que nous venons de quitter et à la vie qui les attend. Dans quelques
années, ils tomberont par hasard sur le DVD du mariage. Ils se trouveront magnifiques
ou ridicules mais, quoi qu’il en soit, resplendissants de jeunesse,
scandaleusement jeunes. Cette nuit-là, suivis par un caméraman, ils avaient
fait le tour des tables pour porter un toast aux invités, souvent des inconnus,
amis de leurs parents. Une hécatombe. La plupart d’entre eux seront morts. Pour
beaucoup, cette brève image sera la dernière, la seule peut-être, de leur
passage sur terre avant leur disparition dans le néant.
Au moment de se coucher, en se brossant les dents, les mariés ne pourront s’empêcher
de faire le parallèle entre leur reflet fatigué et ridé dans le miroir, entre
l’ennui de la quotidienneté que le brossage de dents symbolise, et cette fête
pleine de promesses, où tout était encore possible. Ils auront l’impression d’avoir
quitté le Phénicia ce jour-là, tard dans la nuit, jeunes et bêtes et naïfs, et
de se retrouver l’instant suivant devant ce miroir, vieux et épuisés.