Un été 2022
Je garde du film de Robert Mulligan, Un été 1942, un souvenir ému. Je me rappelle la lumière, le rythme, la musique de Michel Legrand. Rien de l’histoire, ni même des personnages. Ou alors si, vaguement. Un ado un peu nigaud tombe amoureux d’une jeune femme sublime. Je n’ai jamais osé le revoir de peur d’être déçu. J’ai essayé en écrivant ces lignes de l’acheter mais il n’était pas disponible sur Amazon. Il correspond pour moi, confusément, au sentiment de l’été.
Nulle autre saison que l’été n’est à ce point liée au « sentiment » qu’elle inspire. Sans doute parce que, parmi toutes les saisons, l’été est la plus éphémère. L’hiver est interminable, c’est une évidence. Tendu vers la période des fêtes, l’automne passe plus vite, mais on est content de le voir passer, d’en finir. Bien que jouissant d’une très bonne réputation (toute la thématique du « renouveau » et de « l’éternel retour »), le printemps pâtit d’une temporalité trop imprécise ; contrairement à l’hiver inauguré en grande pompe à Noël, à l’automne que la rentrée des classes officialise, on ne sait pas très bien quand le printemps commence, ni quand il se termine. Il est hésitant à ses débuts, il tergiverse, et sa fin est incertaine, une canicule en mai, des déluges en juin, comme ces films qui n’en finissent pas de finir. L’été, donc, saison de l’éphémère. On me dit « ah mais qu’est-ce que tu peux être déprimant toi », car pour moi, dans un décompte fatidique, chaque jour d’été est un jour en moins. Pour moi, le summum de l’été, sa fin presque, si j’ose dire, c’est le 21 juin, son début. Le jour le plus long de l’année, que les Suédois ont raison de célébrer dans une fête païenne de toute beauté. Après le 21 juin, les journées raccourcissent inexorablement. La fin se profile. Le meilleur, qui n’est qu’une anticipation du meilleur, est révolu.
Pour compenser le côté fuyant de la saison, il faudrait du temps long, des journées interminables et sans activité. De l’ennui. J’éprouvais ça, enfant, l’ennui. Les vacances étaient alors plus longues, là où j’étais, la rentrée des classes se faisait début octobre, et mes parents ne nous envoyaient pas à l’école les premiers jours, ça ne sert à rien, prétendaient-ils, les profs ne font que dicter la liste de fournitures. Or, de nos jours, soi-disant pour en « profiter », nous ne faisons que découper l’été en petits morceaux, en rondelles de temps. En voyages successifs. Nous y insufflons, quelle absurdité, de l’urgence, au lieu de la vacance. Du plein, du trop-plein, au lieu du vide.
Je pense qu’écrire ce qu’on vit aide à éprouver ce sentiment d’insouciance, de chaleur, de longueur. Ce sentiment de l’été.
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A son début (même s’il s’agissait de sa fin en fait, comme je l’expliquais plus haut), le week-end du 2 juillet est historique.
Le mercredi 29 juin, à 18 heures, j’émerge précipitamment dans la rue et hèle un taxi direction Roissy où m’attend un vol pour Istanbul prévu à 19h55.
Par ces temps post-Covid, préolympiques et pré-apocalyptiques – l’apocalypse socio-politico-économico-guerrière est annoncée à l’automne après un été où tout le monde a l’intention de « bien profiter » – Paris est bloqué. Sur l’autoroute A1, une série d’accidents, de travaux, de pannes, ralentit le trafic. Le taxi est au bord de la crise de nerfs. J’ai l’impression de fuir avec lui une zone de guerre. Il jongle avec les outils technologiques, consulte Waze, recoupe l’info avec son app G7, me demande ce que « raconte » Google maps, et en même temps, scrute avec fébrilité les signaux en provenance du réel qui nous encercle de toutes parts. Il se hisse sur des ponts stratégiques pour évaluer différentes autoroutes jaillissant de différents échangeurs à 360 degrés sur lesquels se déversent des flots ininterrompus et diluviens de voitures, de camions, de poids lourds, de vélos, de trottinettes, de scooters, de voitures de police, de bus, d’ambulances, de pompiers, de skateboards électriques, de tuk-tuk, de camions toupies, dans un tumulte de klaxons, d’insultes, de « connards » enragés, de sirènes apocalyptiques, de doigts d’honneur, de faces pétries de haine. Il peste, vitupère, merde, putain, saloperie, pris en tenaille de ces jaillissements torrentiels, comme si les véhicules engendraient en temps réel des véhicules dans une sorte d’emballement cellulaire digne d’un cancer généralisé. Malgré tous les outils de pointe à sa disposition et sa longue – on ressent le poids des années de conduite dans cet enfer perpétuel – expérience des périphéries parisiennes inextricables, il prend toutes les mauvaises décisions et en broie du noir, il rumine, ressasse ses échecs, ça m’a fait perdre vingt minutes, j’aurais dû rester sur le périph, grommelle-t-il sans cesse, en se rappelant une décision fatale de le quitter une heure plus tôt, je vais arrêter de faire ce métier, ras le cul. Il s’effondre sur le volant et fond en larmes. Je n’ose rien dire, je suis désolé pour lui, et j’ai aussi vaguement peur qu’il m’éclate la cervelle par désespoir, comme Travolta celle du passager arrière dans Pulp Fiction, ou, plus plausible, des fois qu’il prendrait sa retraire sur-le-champ, qu’il me lâche ici, sur un putain de pont, au centre de tous ces flux omnidirectionnels et ces agglomérats de carcasses métalliques vibrant de rage. Je tente : « N’ayez crainte, j’ai tout mon temps ! » (en réalité, je suis déjà très en retard, mais le plus important pour le moment est de ne pas retrouver ma cervelle éclaboussée sur la lunette arrière de la Mercedes classe E). « C’est vrai ? » demande-t-il, rassuré, comme si, même du fin fond du trou où des années de conduite dans la ville dantesque l’avaient enfoncé, il continuait de se soucier de l’horaire de mon vol. Cela le requinque un peu, il reprend courage on dirait. Il fait « Allez ! », et part à l’assaut de l’A1, qui se présente devant nous, dans toute la splendeur de sa menace, résolue à nous broyer. Mais putain le mec ne se laisse pas faire, il zigzague, fonce, freine, repart de plus belle, invective, improvise des détours, saute comme un électron surexcité entre les différentes voies avant, soudain, à 19h31, de freiner net devant l’entrée du terminal 2D de l’aéroport. Je le remercie, lui refile un gros pourboire, lui dis adieu et courage, il marmonne un vague merci, je vais rentrer chez moi là, je crois que je vais rentrer à la maison… Je détale, courant comme un fou vers la porte d’embarquement que j’atteins à 19h39, en nage, à bout de souffle, l’estomac tourneboulé, fier de mon accomplissement. J’ai fui Paris. La ville s’éloigne dans le hublot, faussement paisible vue d’en haut, puis disparaît sous les nuages.
Le vol se passe bien. Je travaille comme un acharné, réponds à des dizaines de mails, dans mon poste de commandement céleste. Le lendemain est le jour de la signature finale de la vente d’une société sur laquelle, en bon esclave du sous-prolétariat intellectuel, je bosse depuis octobre 2020, dans un suspense insoutenable, semé d’embûches et de coups de théâtre spectaculaires. J’y suis presque. Plus que quelques heures à tenir. Plus que quelques heures à tenir. Allez, plus que quelques putains d’heures à tenir.
A deux heures du matin, après une heure de trajet dans un taxi jaune turc, bercé par le hurlement martyrisé de son moteur sous-dimensionné, étourdi par les effluves de cigarette du chauffeur, une sorte de grosse masse adipeuse trempée dans le tabac, épuisé, affamé, balloté, je m’écroule sur la banque d’accueil de la réception du Swissotel, un havre de paix au décor alpin sur les hauteurs de la ville. Hélas, ces cons me refilent une suite à la faveur d’un cérémonial de salamalecs que je tente coûte que coûte d’abréger, en vain bien sûr, car ils y tiennent dur comme fer à leurs salamalecs faux cul, et je sais que je vais devoir passer encore un quart d’heure à éteindre toutes les lumières de la suite et baisser tous les rideaux et débrancher tous les appareils électroniques pour éviter que des loupiottes rouges inquiétantes ne perturbent mon sommeil.
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Doté d’une discipline de fer, je me réveille malgré tout à sept heures pour pratiquer mon sport quotidien sans lequel je sens que mon corps va s’engager dans la voie sans retour de la déliquescence et de la décrépitude musculaire. Je monte sur le toit du Swissotel avec sa vue splendide sur le Bosphore et la ville pour aligner des longueurs dans la piscine, sous le regard effaré et de biais d’une mouette un peu fake perchée sur le rebord du bassin.
Je suis très pris le reste de la journée. Un moment de pause dans le processus de signature coïncide avec un déjeuner dans une rue arborée, simple et belle, et un restaurant tenu par une mère et ses filles qui propose une cuisine de maison. Déjà, pendant cette agréable pause qui me rappelle Beyrouth, et même si les formalités de la vente ne sont pas encore finalisées, l’on sait que l’issue sera positive, et une douce euphorie règne.
Vers 17 heures 30, nous recevons enfin la confirmation que la société est passée de mains. Un mail, un seul mail, après des années de travail, confirme le « closing ». Tous les contrats abscons sur lesquels nous travaillons depuis des semaines, sur chaque mot desquels nous nous écharpons comme des linguistes obsessionnels, ont été signés. Je fantasme ce moment depuis des mois. Je me voyais hurler de joie, déboucher une caisse Krug, sauter sur place pendant des heures. Mais le moment ne se détache pas des autres moments de ma vie par un quelconque caractère unique, et ma joie est bien moindre que prévu. Je pense à ce docu de Depardon je crois dans lequel on voit Giscard mutique, sans réaction, sans émotion, sans rien, au moment de sa victoire à la présidentielle de 1974. Je dois appartenir à cette race d’hommes robotiques, des pierres.
Nous nous rendons à un dîner de célébration impromptu au Sunset, un restaurant qui offre une vue de dingue sur le Bosphore et son pont qui tombe dans la nuit et brille de lumières rouges. L’euphorie est hélas éphémère. Avec le dîner qui s’éternise, le service qui est d’une lenteur ubuesque, les sujets de conversation avec des inconnus qui tarissent, la fatigue s’installe et succède à la joie de l’apéritif. Vers 23 heures, nos partenaires locaux m’accompagnent dans les rues désertes de la colline qui surplombe la ville où nous déambulons, perdus, à la recherche d’un taxi.
Le lendemain, je me réveille à huit heures, en petite forme, ayant trop bu la veille, la tête dans l’uc. Je pratique mon sport sur le toit terrasse avec la vue sur le fleuve sur lequel, improvisant un spectacle grandiose en mon honneur, des jets continus d’eaux jaillissent de deux bateaux, postés juste devant moi. Ça me remonte le moral. Je m’étends au soleil ; je suis seul sur cette terrasse, en tête à tête absolu avec le soleil, tout près, à portée de main. Et je laisse le putain de soleil de putain de merde me réchauffer le corps, lentement, par couches successives d’épidermes, me laissant développer une pleine conscience sensorielle de la chaleur.
Quelques heures plus tard, je m’endors dans le taxi qui me conduit à l’aéroport. Le chauffeur me déclame plein de trucs gentils, que je suis quelqu’un de joli (tout joli, joli, qu’il minaude) et de sympa, que je me suis endormi, que c’était mignon comme tout, qu’il va emprunter le meilleur itinéraire possible, juste pour moi, que je mérite plein de bonnes choses dans la vie. Il s’adresse à Google traduction, et la voix d’une meuf robotisée et faussement enjouée retranscrit en français ses compliments et sa poésie à ma gloire. J’hésite à lui donner un pourboire. Je crains de le vexer en lui signifiant que je soupçonne tous ses mots doux d’être destinés à récupérer quelques dollars, alors que son amour pour moi est peut-être sincère, peut-être qu’il m’adore, qu’est-ce que j’en sais. Je les lui donne quand même. Il raconte des trucs en turc à son smartphone, et la voix de la meuf robotisée, genre Scarlett Johansson dans Her, traduit qu’il apprécie mon geste, que c’est un très beau geste, qu’il me souhaite un bon voyage, que je suis très joli. Non en fait, il cherchait bien à récupérer cinq dollars, son idylle était intéressée.
Je pénètre avec la prestance d’un chef d’état dans l’énormité énorme de l’aéroport d’Istanbul, grand œuvre d’Erdogan, succédané probable de l’Empire Ottoman, sous trois cents mètres de hauteur sous plafond, et me prélasse dans le gigantesque salon, au centre d’infinies victuailles, avant d’embarquer pour Milan où je dois retrouver le lendemain soir ma fille et la déposer à la Bocconi pour son stage d’été. Une fois dans l’avion, pendant quelques instants, je crains que le vol ne soit retardé à cause d’une femme qui, soudain, se met à hurler, tombe tout du long, vomit, se débat près des toilettes. Mais le personnel de bord ne perd pas le nord. On la ramène vers son siège et un médecin qui répond à l’appel à l’aide de circonstance, jaillit de quelque part avec, déjà, un stéthoscope au cou. Il s’occupera de la mourante pendant tout le vol rythmé par des hurlements et des vomissements intempestifs dont tout le monde semble se foutre.
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J’atterris à Malpensa vers 18h30 et arrive à Milan vers 20 heures. Je décide de marcher dans les rues de la ville à la recherche de la seule supérette encore ouverte où j’achète des bouteilles d’eau, des cerises et des myrtilles.
En rentrant à l’hôtel, dans l’accablante chaleur milanaise, je me dis que j’adore les cerises.
J’aime le mot : cerise.
J’aime leur forme, leur luisance grenat.
J’aime l’expression cerise sur le gâteau.
J’aime faire couler l’eau sur une barquette de cerises. L’écoulement de l’eau entre les billes juteuses, de plus en plus étincelantes, parcourues de petites cascades rutilantes : oui, j’aime ça.
J’aime leur goût, surtout quand elles sont croquantes, ou craquantes, et charnues.
Le film de Kiarostami – non, ce n’est pas prise de tête, merde, arrêtez avec ça – est l’un de mes préférés, avec la scène des cerises, même s’il s’agit de mûres et j’ignore, de ce fait, pourquoi le film s’appelle Le goût de la cerise.
Le nom de l’arbre : le cerisier.
Le nom du verger : la cerisaie.
Tchékhov.
La scène où Piccoli accroche deux cerises, dont les tiges sont solidaires, autour du lobe de l’oreille de Romy, puis croque dedans. La beauté solaire de Romy, dans cette scène.
La cerise incarne le sentiment de l’été.
Plus tard, je prendrais connaissance sur le site Instagram du musée du Louvre, d’un tableau de Louise Moillon, « une des femmes peintres les plus talentueuses du 17e siècle ». Une nature morte aux fruits. Elle y affirme sa « science virtuose du coloris. »
« Le rouge intense des cerises éclate contre le vert foncé des feuilles. »
Les cerises du tableau sont sublimes, si charnelles qu’on a envie de s’en saisir, d’en remplir sa main. Elles sont identiques aux cerises que je trimballe dans mon sac, dans les rues de Milan, près de quatre cents ans plus tard. Je suis troublée que Louise Moillon, en 1637, ait éprouvé les mêmes sensations que moi, devant les mêmes fruits, à quatre siècles d’intervalle, et qu’elle les ait éternisées dans un tableau. Je suis troublé que ce soit spécifiquement cette nature morte aux cerises que le Louvre choisira de publier sur Instagram, parmi les milliers d’œuvres du musée qu’on aurait pu « inspecter ». J’ai la sensation que Louise Moillon m’envoie un signal au travers d’Instagram. Je tape son nom sur Google images et la voici, les yeux baissés, le nez droit, la pose délicate, le menton fuyant, pensive, absorbée.
Une fois à l’hôtel, je place la barquette sous l’eau, abondante, créant des cascades tourbillonnantes, entre les galets de chair rouge.
Je les fais craquer sous mes dents. Je fais gicler le jus dans ma bouche. J’accompagne mentalement leur saveur en moi.
Puis, épuisé, rafraîchi par une douche, je m’endors.
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Depuis quelques années, mes réveils sont de plus en plus compliqués. Cela n’a pas toujours été le cas. Avant, il m’arrivait de me réveiller heureux. Ce samedi matin, les lueurs du soleil s’immiscent entre les rideaux. Je dois courir. Le devoir m’appelle.
Je sors dans les rues désertes de Milan. Seule, devant la boutique Chanel, une file d’attente résignée s’est formée. J’effectue des tours du parc Sempione en écoutant le podcastdu New York Times Book Review, comme tous les samedis. J’y apprends le concept de TokBook, des livres adoubés par Tik Tok et qui en deviennent des best-sellers mondiaux.
Le reste de la journée, je me promène dans la ville, le centre, le quartier de Brera, en quête d’admiration architecturale. Au gré de la promenade, je visite des boutiques et me délecte de leur beauté. Je suis épaté et jaloux de la manière dont les Milanais s’habillent, le chic en toute circonstance, le détail qui rehausse tout, et puis les pompes incroyables, des hommes et des femmes. Tout ça avec beaucoup de naturel, comme si de rien n’était, comme si c’était la première chose qu’ils aient trouvée à mettre en sortant précipitamment de chez eux. Je m’en imprègne pour essayer de les imiter mais je sais que j’en serais incapable. Les gens s’habillent si mal à Paris que c’en est une perpétuelle agression. Certes, il y a bien le cliché de la Parisienne chic, ça existe, mais dans quelques rues de la Rive Gauche, that’s it. Dès que tu vas dans les quartiers bourgeois, c’est une catastrophe, et ne parlons pas des quartiers bobos, ni évidemment de la province. Quant aux hommes, ils s’habillent très mal quel que soit l’arrondissement ou le département concernés. Il ne faut pas oublier les touristes qui trimballent un peu partout dans la ville la laideur insoutenable de leurs accoutrements. Touriste à Milan, c’est à moi de trimballer la mienne de laideur, le regard à l’affût d’apparitions de corps harmonieux.
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Vers 18 heures, je décide d’aller acheter des livres pour ma fille à la Librairie Internationale, pour accompagner son été. Et en effet, je remarque des étiquettes TokBook un peu partout. L’un des rituels les plus gratifiants de l’été est certainement le choix, pendant les semaines précédant les vacances, des livres que l’on emportera avec soi. J’ai essayé le Kindle, mais j’ai rapidement abandonné. L’abondance de livres contenus dans un format pratique éliminait toute contrainte de choix. Ce plaisir distinctif, similaire à celui de Proust devant le mur de confitures, qui consiste à en élire un, à écarter les autres, et à établir une liste où chaque livre arrive au bout d’un processus de sélection impitoyable, porteur d’une promesse incommensurable.
Je constate la petite place occupée par la littérature française dans cette grande librairie, en comparaison aux livres anglophones, bien que nous soyons en Italie. L’offre française n’est-elle pas attrayante ? Ne correspond-elle pas aux goûts des Italiens ? Voyons voir ce que nous avons ici. Ah, Michel Houellebecq, notre génie national tout de même. Bon, ce n’est pas vraiment une lecture pour les moins de cinquante ans non suicidaires, il faut le reconnaître. Annie Ernaux, très bien, mais son style est concis et tranchant, non narratif, avec des phrases brisées comme du verre. Je me demande comment cela rend en italien, la traduction la rend-elle chantonnante, un peu guillerette. Quelques classiques par-ci par-là, un Balzac qui traîne, un Stendhal (Stendhal quoi ! le plus italien de nos classiques) qui se morfond dans les rayonnages tout en bas. La Recherche et Céline sont mieux placés, mais je pense à ma fille qui ne se destine pas à l’agrégation de lettres, je ne vais pas lui acheter cela, même si ce sont mes livres et auteurs préférés. Peut-être Un amour de Swann ? Ils proposent une dizaine d’exemplaires cette année pour célébrer la mort de Proust. J’hésite. Non vraiment, même ça, ce n’est pas possible.
Ils ont tous les Amélie Nothomb en poche, cela dit, mais que lui dirais-je, tiens ma fille, c’est pour toi, prends ce livre, je te le transmets, il est incroyable, il changera ta vie, pour ensuite la voir feuilleter les cent pages entièrement dialoguées en Times New Roman 16 de ce minuscule opuscule et ses fariboles absurdes ? Je l’imagine faire la moue en feuilletant l’objet, le retournant, et s’interroger : « Mais… c’est quoi ça ? C’est tout ? » Peut-être Modiano, ça ne mange pas de pain, Modiano. Nous sommes début juillet, au zénith de l’année, elle a seize ans, il fait beau, le monde va à la dérive, certes, mais en attendant, il n’est pas interdit d’apprécier ce qu’il nous reste de vie, alors… Encre sympathique ? Euh… non. Je pense à Emmanuel Carrère tiens, lequel, avec Houellebecq et Nothomb, est l’un des auteurs contemporains les plus populaires ici à en juger par les rayonnages de la Librairia Internazionale. Je crois que son seul roman – je cherche un roman – est Classe de neige, car les autofictions avec leurs histoires de sexe, de masturbation et de problèmes d’herpès sur la bite, c’est sans doute très bien, hein, je ne dis pas le contraire, mais c’est gênant de donner ça à sa fille, tu vois. Le résumé de Classe de neige a l’air intéressant, sur la quatrième de couverture. Mais j’ai le souvenir – du film – d’une atmosphère sombre, chargée. Pas envie de prendre de risque.
À côté de Balzac – c’est rangé par ordre alphabétique – il y a tout un rayon Bussi. Jouxtant un Maupassant qui a dû être placé là par erreur, tout un rayon Musso, et bien sûr Levy. Je serais tout à fait disposé à lui acheter un roman de gare, quelque chose de léger, mais même si elle ne prévoit pas de passer l’agrégation, elle n’est pas idiote pour autant, et à partir de trois neurones, ces livres sont illisibles. Alors quoi ? Bon sang ! Ah, je tombe sur le livre de Nathalie Azoulay, Fille parfaite, introuvable en France, dont l’histoire racontée à la radio m’avait plu : deux filles, l’une passionnée de littérature et l’autre douée en maths, amies depuis toujours, leurs vies parallèles, le suicide de la mathématicienne. L’auteure s’était très bien dépêtrée de son interview avec Finkielkraut et ses délires sur les éoliennes, les téléphones portables, les immigrés ; elle lui avait tenu tête, elle m’avait plu. Elle avait même osé contredire la doxa réactionnaire : « contrairement à vous, je trouve les éoliennes belles, parfois », avait-elle osé. Les images des éoliennes dans le détroit d’Øresund m’étaient alors revenues lorsque j’atterris à Copenhague, et la beauté de ces éoliennes qui ponctuent les étendues marines, tournant sans cesse. Dans Fille parfaite, je me dis qu’il pourrait y avoir une identification avec de vrais personnages, que le suicide ne la traumatisera pas plus que ça car, Dieu merci, c’est la mathématicienne qui se pend, et ma fille n’est pas douée en maths, donc c’est plutôt une bonne nouvelle. J’aime bien les livres qui suivent le parcours de deux amies pendant des années, comme Elena Ferrante, même si l’enfance chez cette dernière est interminable et ennuyeuse avec ses anecdotes locales dont on se fiche éperdument.
Le rayon anglo-saxon, immense, est à la fois plus varié et plus attrayant. Ils savent vraiment créer des couvertures de livres, c’est le royaume du merchandising, comme on dit. Bien que très chics, les couvertures uniformes de nos livres français, qu’elles soient beige, jaunes, blanches ou noires (depuis des lustres, les maisons d’édition parisiennes se sont partagé ces couleurs), sont moins vendeuses que les superbes créations américaines, avec leurs caractères en relief et leur iconographie originale, parfois si magnifiques que l’objet en lui-même vaut la peine d’être admiré, indépendamment de son contenu. Ils produisent également des livres pour les milléniaux (je dis cela en contraste avec la moyenne d’âge des écrivains français mentionnés précédemment, qui ont au moins soixante ans, quand ils ne sont pas décédés), dont la figure de proue est Sally Rooney. J’en ai lu un et ce n’était pas du tout mauvais. Je vais en acheter un autre pour ma fille, allez. Il y a de grands écrivains comme Joyce Carol Oates ou Franzen qui écrivent des « romans » (Crossroads en ce mois de juillet 2022) avec des « personnages », des « histoires », des bons, des méchants, des rebondissements, un contexte historico-politique, etc. Beach Read, c’est le titre du livre que je vais lui acheter, tout simplement. Je trouve le résumé amusant : deux écrivains en herbe se lancent un défi, écrire le meilleur livre de plage. En fait, à part Musso et compagnie, rares sont les écrivains français qui écrivent des « romans » (mis à part quelques exceptions vraiment médiocres qui sont généralement récompensées par le Goncourt). C’est l’ère de l’autobiographie sous toutes ses formes. Même les plus grandes œuvres de la littérature française (Les Essais de Montaigne, La Recherche, Le Voyage et toute l’œuvre de Céline) sont plus ou moins des autobiographies. Peut-être que le XIXe siècle français était finalement une exception.
Je m’inquiète pour la littérature française. Vraiment. Si je fais le compte des livres que j’ai réussi à terminer ces dernières années, qui ne me sont pas tombés des mains, il n’y en a pas tant que ça. Le royaume de Carrère (et ses autres livres), Plateforme de Houellebecq (et ses autres livres), Pedigree et Dora Bruder de Modiano, La place d’Ernaux, Le lambeau de Philippe Lançon. Est-ce la faute des éditeurs ? Des vieux, blancs, imbus d’eux-mêmes et de leur pouvoir, vivant en vase clos, très antipathiques ; que voulez-vous qu’ils publient ces gens-là ? Des livres qui leur ressemblent : tristes, vieux, prétentieux, fatigués, bourgeois. Mais je ne pense pas que ce soit la raison car ils ne lisent que rarement les livres qu’ils publient, ils n’ont pas que ça à foutre.
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Après ces méditations, je vais boire un spritz bien mérité dans un café et j’en oublie assez vite les tourments de la littérature française. Car je suis bien. Je l’ai vendue ma putain d’entreprise. J’ai réussi. Je suis assis sur une place à Milan. Je sirote un putain de spritz. C’est l’été. Ma fille est montée dans un taxi à Malpensa, je vais la retrouver d’ici une heure dans un restaurant étoilé Michelin. Je glisse comme ça doucement dans l’ivresse. Un glissement subtil. Non, je suis bien. Je pense à Rohmer. Ça me vient à l’improviste, comme souvent viennent les idées, par des associations souterraines qui nous échappent. Rohmer, à l’instar de Proust, est un type qui m’a pas mal influencé. J’ai vu ses films jeune, les ai adorés, les ai revus à différents âges, la dernière fois pendant le confinement avec nos enfants. Au début, ils échangeaient des regards effarés, du genre mais qu’est-ce qu’il nous sort encore là – faut dire que c’était après un cycle Ozu – puis ils se sont pris au jeu, jusqu’au moment où, un soir d’avril 2020, en panne d’inspiration, l’aînée m’avait même lancé, et un Rohmer, t’aurais pas un Rohmer ? Encore aujourd’hui, cet auteur on ne peut plus français inspire des cinéastes du monde entier, notamment en Asie, Hong Sang-soo en Corée ou Ryusuke Hamaguchi au Japon qui, avant Drive my car, avait réalisé Contes du hasard et autres fantaisies, dont on devine dès le titre l’inspiration. Mais si je pense à Rohmer ce soir de juillet, sur une place à Milan, c’est à cause de mon obsession des saisons qu’il a indéniablement nourrie. De tous les cycles rohmériens (Contes moraux, Comédies et proverbes, Contes des quatre saisons), c’est en effet le dernier que je préfère, dans lequel on ressent à quel point nos vies sont un entrelacement de quatre vies, nos consciences un entrelacement de quatre fils de conscience. Dès Le signe du Lion, puis avec La collectionneuse, Pauline à la plage, Conte d’été donc, et son chef-d’œuvre, Le Rayon vert, Rohmer a célébré l’été. Je l’ignore au moment où ces pensées me traversent l’esprit euphorisé par le spritz mais lorsque, à la fin de l’été, je filmerai deux de mes enfants sur une plage à Blonville, en Normandie, le soleil se serait couché dans un spectacle très rayon vert. Même Conte d’hiver commence avec des scènes solaires d’été et tout l’hiver est ensuite habité par le souvenir de ces images, la quête de ces images et de leur protagoniste, l’amour d’été. L’hiver rohmérien est en cela une célébration en creux de l’été dont il est hanté, dont il n’est que l’absence. L’été, chez l’auteur de l’hivernal Ma nuit chez Maud qui se conclut quand même sur une plage, est une célébration des corps dénudés. L’opposition entre le corps nu de la fille de Conte d’hiver, et son corps emmitouflé d’hiver, incarne ce sentiment de perte, de déchéance, d’enfermement.
A propos du confinement de 2020, l’un de nos exploits familiaux a été de mater cinquante putains de films, et de les avoir tous notés sur une échelle de 1 à 5. Si Rohmer a réussi à vaincre toutes les résistances, si même Ozu a ému avec Bonjour (top 3 des meilleures notes) et les derniers plans de la maison vide du Goût du Saké, je n’aurais pas réussi à les convertir à 2001, Odyssée de l’espace. Faut dire que je l’ai survendu durant le dîner précédant la séance. Faut dire que les longues scènes de silence parfait flottant dans le silence parfait de la campagne normande flottant dans le silence parfait de cette nuit dans le monde, rythmée par la seule respiration des deux astronautes, étaient insoutenables d’ennui et installaient un sentiment éprouvant d’angoisse. La scène, ma scène, est arrivée trop tard, cueillant tout le monde dans un état d’épuisement physique. C’est celle avec HAL 9000, l’ordinateur de bord doté d’intelligence artificielle. Les deux astronautes remarquent que son comportement est devenu imprévisible ; il lit sur leurs lèvres des conspirations dirigées contre lui. Ils décident de le débrancher et HAL les supplie de ne rien en faire, les supplie avec des accents déchirants dans la voix, et là, c’est le moment qui réside au sommet de ma vie de cinéphile, là, les deux types commencent à retirer une à une les cartes mémoire de HAL, l’image, le chromatisme sont superbes soit dit en passant ; impuissant, il continue de les supplier, d’implorer leur pitié, mais sa voix se dérègle, à mesure que les cartes sont retirées, de plus en plus incohérente, robotique, incompréhensible, il finit par donner sa date de naissance, le 12 janvier 1992, et chante Daisy Bell, avant de s’éteindre tout à fait. Ces quelques secondes de supplications éplorées avant le débranchement définitif sont parmi les plus bouleversants du cinéma. Autour de moi, les quatre autres membres de la famille se sont endormis, je suis le seul à les revivre, comme si elles n’avaient existé que pour moi.
Putain je suis bien là, tranquille sur cette place de Milan où le mouvement est rare, et lent. Quelques mois plus tard, par une nuit pluvieuse de novembre, planqué dans ma chambre dans un Paris sinistre, je tomberais sur une publication Instagram intitulée 36 heures à Milan. Cela ferait remonter le souvenir de cette soirée d’été, de l’attente de ma fille sur cette place, de comme j’étais bien. Ce ne serait pas une image, des sons, ni même exactement une lumière, mais un sentiment. Le sentiment volatil et lointain, et doux, de l’été. Quelque chose dont on sait qu’il a existé, mais le contraste avec le présent est si puissant qu’on a du mal à croire en sa réalité passée.
En m’appelant pour me dire qu’elle arrive dans une quinzaine de minutes, ma fille m’arrache à ces rêveries décousues et me ramène brusquement au réel, comme dans les films de science-fiction où un artéfact permet instantanément de s’extraire d’un monde parallèle.
Pour me rendre au restaurant Joia, un étoilé Michelin végétarien que j’ai réservé de longue date, je traverse, euphorique, le Giardini Indro Montanelli. Il est très beau le Giardini en question ; juste ce qu’il faut de décati, avec style tu vois, en ruines comme seule l’Italie sait tomber en ruines ; une bande de jeunes un peu louches traînent, vaguement menaçants ; et la nuit tombe ; et le gris de la tombée de la nuit assombrit leurs silhouettes dispersées, disposées à différents endroits, hiératiques un peu, dans une représentation théâtrale, dirait-on. Une pièce à Avignon. J’allais à Avignon avant, tous les mois de juillet, qu’est-ce que j’aimais cela. Tu peux aller au bout du monde, tu n’éprouveras jamais le type d’évasion qu’Avignon procure. Le in j’entends, snob tel que je suis. Ça me manque.
Je pénètre dans le restaurant comme si j’entrais dans une réalité alternative, de la même manière que l’on peut se sentir dépaysé, presque désorienté, en étant accueilli dans une maison chaleureuse, au milieu d’un repas animé, après avoir parcouru seul une longue route par une nuit pluvieuse. Je m’assois à une table dans un coin stratégique d’où je peux détailler les autres clients. J’attends ma fille. J’adore cette attente. La savoure et espère l’étirer. Elle est tendue vers un seul événement, l’attente, vers l’arrivée de ma fille ; tout, absolument tout le reste, pendant quelques instants, disparaît de ma conscience habitée par l’unique attente.
BIP ! Ma fille me texte pour que je sorte dans la rue.
Elle débarque dans un énorme van qui se gare devant le restaurant.
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Dans une salle de restaurant d’une rue sombre de Milan, à la fin d’une journée chaude de l’été 2022, la journée du 2 juillet 2022, très loin de tout, coupé du monde, sur une autre planète, notre dîner est exquis. De ces longs dîners qui s’éternisent. Rythment l’été, en produisent la respiration, le ponctuent de pauses, de suspensions. J’aurais aimé qu’il dure des siècles. Mais il dure des siècles, dans ma mémoire.
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S., ma fille, est née en août 2006 à Paris. Cette année-là, nous sommes restés à Paris tout l’été, ne pouvant aller au Liban à cause d’une guerre entre Israël et le Hezbollah. Je me souviens d’un été agréable, tel que Paris peut l’être : vidé de sa population, lent, un peu lourd, souvent gris et pluvieux. Une agréable tristesse, teintée d’ennui, imprégnait l’atmosphère. Je crois avoir pris mes congés, et les journées passaient à ne rien faire.
Ma fille est née dans une clinique privée du 17ème arrondissement. Durant les deux ou trois jours pendant lesquels ma femme est restée à la clinique, je lui rendais visite et rentrais tard à la maison, en empruntant le bus 92. Peut-être que je confonds cette période avec une autre époque, une autre naissance, mais je garde un souvenir précis de moi attendant sous l’abribus près de la place Pereire, à la tombée de la nuit, dans le calme d’une ville déserte, avec les fenêtres sombres.
Elle a connu une enfance sans histoires à Paris, rythmée par les rituels de l’année : l’école, les vacances, le ski, Noël, et les grandes vacances d’été, cette énorme parenthèse ensoleillée où elle avait sans doute l’impression de vivre enfin.
Elle parle encore des années 2018 et 2019 comme celles de la fin de l’enfance et de l’insouciance totale, une époque de la vie où rien n’était important. Après cela, il a fallu commencer à penser à l’avenir, à la vie adulte, à ce qu’elle allait décider d’être. J’imagine qu’elle devait se retrouver soudain au bord d’un abîme, face à l’inconnu, à l’infini des possibles, à l’heure des choix, au seuil terrorisant (je suppose, en tout cas, c’est ainsi que je le vois a posteriori) de dizaines d’années de vie à travailler, à construire une famille, à dépenser une énergie folle, et pour quoi exactement.
S. avait des goûts simples. Elle aimait le crochet, passer la journée sous la couette, regarder des séries télévisées. De temps en temps, elle aimait aussi aller boire un café avec des amies dans le quartier, et ses grands projets pouvaient être par exemple d’assister à un concert. Elle adorait également créer des carnets de lecture, une idée qu’une professeure lui avait soufflée et qu’elle s’évertuait à exécuter à la perfection. Ce qu’elle aimait, c’était, selon ses propres mots, moins la lecture elle-même que le fait de produire un bel objet, le plus bel objet qui soit : un carnet de lecture, contenant des extraits, des analyses, et des reproductions de toiles de maîtres. C’était un exercice gratuit, non noté, mais auquel elle consacrait des heures sans le souci de l’efficacité des bons élèves qui ont compris le système. Plus tard, à l’adolescence, quand les choses commencèrent à entraîner des conséquences, elle a essayé de se raccrocher à ces plaisirs simples et inutiles, de les protéger, de leur dédier un peu de son temps. C’était comme une sorte de loyauté envers elle-même, envers sa véritable identité, tandis que le système s’attachait à la faire plier à ses règles productivistes.
Il y a eu ensuite le Covid, qui a interrompu ce rythme régulier et prévisible de nos existences. Je ne sais pas comment elle l’a vécu. Je peux essayer de me projeter à partir de moi-même, mais nous appartenons à des âges et des générations tellement différentes. Pour ma part, j’ai l’impression que la pandémie a bouleversé mon existence, pas de manière explicite, ou physiologique, pas de manière palpable, mais d’une certaine manière, souterraine. Parfois, dans mes pires journées ou mes nuits d’insomnie, je me demande si elle ne m’a pas fait perdre le goût des choses. Le goût si particulier du premier jour de vacances ; d’un samedi baigné de soleil ; du café après une heure trente de jogging au parc. Les saveurs sont devenues plus fades, je crois.
L’été 2022 est celui qui séparait la seconde de la première, une classe fatidique où votre avenir se décide et peut se jouer – vraiment – sur une note ou deux dans des matières fatales comme les maths. Elle avait voulu suivre un stage à la Bocconi, le HEC italien, pour voir à quoi ça ressemblait. C’était une filière populaire pour les Français qui voulaient échapper à l’enfer des classes préparatoires en France en allant étudier en Italie. Sa grande sœur avait été admise à Yale, la prestigieuse université américaine, et elle aussi voulait décrocher un grand nom. Elle stressait à ce sujet. Ce stress était très étranger à la personne qu’elle avait été, je crois, pendant toute son enfance, avec sa vie sans histoire dans une famille bourgeoise et ses plaisirs simples et accessibles sans quête aucune de performance, le plaisir insigne d’accepter la non-performance.
Je voyais ce long dîner, ce samedi soir à Milan, dans un restaurant confidentiel, comme une petite parenthèse enchantée dans la marche du monde et la marche de la vie.
Après un dessert exquis composé de pêches et de cerises, encore les cerises, enfouissant leur fraîcheur sous une nappe de chantilly aérienne et glacée, nous rentrons à pied à l’hôtel. Nous traverspns le même Giardini et les mêmes rues désertes, observés par les mêmes spectres des mannequins de marques de luxe, tirés à quatre épingles, droits comme des i sous les lampadaires mélancoliques.
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Le lendemain est un dimanche. Je me réveille plus tard que prévu et sors quand même affronter la chaleur en courant, via Montenapoleone, via de la Monte Pietà, le parc Sempione, deux tours, retour par via Dante (putain les noms de rue), le Duomo, la galerie Vitorre Emanuele, la Piazza della Scala, la Piazza San Fedele, la via Sant Andrea. J’aime les places italiennes carrées, clairières urbaines surprises dans le dédale des rues.
Nous allons petit déjeuner au Lu Bar. Grands bols de fruits coupés. Les abricots, en particulier, fondent en bouche, presque liquéfiés, tu ne penses pas ? Ces fruits concentrent en eux la saveur de la vie, n’est-il pas ? Ma fille acquiesce, de plein cœur. Elle a cette expression d’acquiescement que j’aime tant surtout quand il est accompagné de la dégustation d’abricots liquéfiés.
Nous marchons dans les rues de la ville pour en admirer les immeubles, en visiter les boutiques, et rejoindre le Duomo. Nous nous infiltrons dans un Four Seasons récemment rénové en jouant les milliardaires très chill. Une splendeur à 3000 euros la nuitée en chambre très simple. Nous rejoignons ensuite nos amis, dont la fille suit également un stage à la Bocconi, dans le quartier du Navigli. Nous inscrivons les filles pour leur stage, allons boire un dernier café, finalisons les derniers détails pratiques, nous disons au revoir.
Je prends un taxi pour Malpensa.
L’avion est pile à l’heure.
Je lis Fille parfaite, la mienne n’en a pas voulu, elle a jeté son dévolu sur Beach Read.
A côté de moi, une dame, élégante, la soixantaine. Son mari est placé sur le siège devant elle. A un moment, il lui tend la main, vers l’arrière. Elle la saisit et la serre.
Ce geste d’amour imprévu, furtif, rend la journée plus que parfaite.
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C’est l’anniversaire de mariage de mes parents. Je les appelle. Des images d’eux jeunes me reviennent à l’esprit, en particulier une image. C’était au Beirut Cellar, un steak-house réputé de la ville dans les années 1970 et 1980. Une photo en noir et blanc, malheureusement perdue, dont je n’ai aucune copie physique, mais une copie parfaite demeure dans ma mémoire. Ils regardent tous les deux l’objectif de l’appareil photo. Assis face à face, le photographe, probablement l’un de ces professionnels qui prenaient des photos dans les restaurants, est positionné à leur gauche. La photo est prise de côté, et ils regardent vers la gauche, fixant exactement le même point hors-champ, probablement ce photographe qui leur fait signe. Ils sont rayonnants. Je ne les ai jamais vus aussi radieux.
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Soudain, une image de Summer of 42 me revient en mémoire. C’est celle de l’actrice, vers la fin du film, debout dans l’obscurité, enveloppée dans un halo de flou, tirant sur une cigarette. La silhouette d’une actrice rayonnante qui sombre. Intrigué, j’ai tapé son nom sur Google pour voir qui elle était et je suis tombé sur une femme terrifiante de quatre-vingts ans affirmant avoir survécu à une tragédie, et j’ai laissé tomber ma recherche.
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La semaine du 4 juillet, je m’arrange pour me rendre en Normandie pour le travail. Les 5 et 6 juillet, il fait un temps de rêve. Apéro sur la terrasse de ma maison, un Dom Pérignon vintage 2003 pour fêter l’été, le bac de ma fille. Dîner sur la plage. Nous avons des réunions dans des lieux prévus pour les vacances. Je rentre à Paris le mercredi soir. Jeudi, dîner avec des amis d’université. Ils vieillissent, ils n’arrêtent pas de vieillir. Leur âge est un miroir du mien. Bal des têtes de Proust qui m’obsède encore et toujours. Je sors de là démoli.
Le vendredi 8 juillet, je pratique mon sport sous un grand soleil et un temps qui a le pouvoir de vous rendre instantanément heureux. Je m’exerce au Champ de Mars, dans le kiosque à musique, entouré des sans-abris qui dorment ici et me lancent des regards effrayés tout en lâchant quelques pets.
Vers 11h, ce jour-là, nous prenons la voiture en direction de Milly-la-Forêt pour récupérer notre fils dans un camp de piano. Ayant vécu un an à Fontainebleau, il y a vingt ans de cela, j’ai emprunté l’A6 à de nombreuses reprises. Puis, un jour de juillet 2003, j’ai roulé sur cette autoroute pour la dernière fois, sans jamais y revenir depuis. En parcourant cette autoroute à nouveau, les souvenirs refont surface avec une précipitation panique après une longue attente dans les limbes de la mémoire. Une relation s’était établie entre l’autoroute et moi. Je me rappelle des tronçons précis. Je revis mon ensommeillement dans ses ténèbres, la nuit, la joie que je ressentais lorsque le véhicule tranchait une ligne cinétique dans le champ d’une lumière idyllique en fin d’après-midi.
Nous déjeunons à Barbizon.
Nous roulons dans la campagne de Fontainebleau, que j’adorais. Les vastes étendues jaunes. Les villages qui ponctuent le trajet comme dans un morceau de musique. La forêt.
Nous assistons au concert de notre fils avec un sentiment de fierté. Il veut si bien faire. Il nous lance des regards pour surprendre notre assentiment, voire notre admiration. Semble déçu par sa performance. Perfectionniste.
Nous rejoignons ensuite Villers-sur-Mer en Normandie (A6 – A86 – A13). L’A13 est une autoroute plus monotone, surtout après les deux cheminées à la sortie de Mantes, car jusqu’aux deux cheminées, nous sommes encore à Paris. Ma relation avec l’A13 est en train d’être écrite. Je l’ai prise des dizaines de fois elle aussi, par tous les temps, à toutes les heures du jour et de la nuit. Je me sens particulièrement proche d’elle au plus profond de l’hiver, au mois de février disons, au fond du trou quoi. Là, je suis presque seul, et la relation devient exclusive. Dans les ténèbres pluvieuses et venteuses, j’échappe à l’espace-temps. Parfois, il m’arrive de m’arrêter sur une aire d’autoroute pour m’assurer que l’humanité continue d’exister dans les franges bitumées.
Après trois heures de route, nous rejoignons la Normandie et dînons au Sunset. Comme le nom du lieu le présage, le soleil se couche dans une splendeur chromatique qui justifie d’être au monde.
Nous rentrons à la maison vers 22 heures. Il fait encore jour, à la limite de l’heure dite entre chien et loup. Nous sommes le 8 juillet. Le raccourcissement des journées depuis le 21 juin n’est pas encore perceptible.
Samedi matin, je vais courir autour de la maison, dans la campagne normande. Je m’adonne à mon rituel, jogging, capuccino dans le jardin, douche qui me fait émettre des ah prolongés de bonheur d’être ; puis déjeuner à la fraîche. L’après-midi, je range des trucs, j’adore ranger des trucs. J’ai lu un bouquin de développement personnel qui affirmait que « ranger des trucs » réduisait l’anxiété et la rumination mentale. J’en suis la preuve vivante.
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Le bilan de la semaine du 11 juillet que je passe à la campagne en télétravail est mitigé. Les innombrables calls Zoom m’épuisent. Des calls extrêmement longs. Ereintants de longueur. Et puis nous avons invité la fille au pair américaine en Normandie pour s’occuper de notre fils et elle a attrapé le Covid. Isolée dans une chambre, elle passe la journée à dormir ou à appeler sa mère. La chambre est minuscule. La quantité de virus qui doit y circuler considérable.
Malgré tout, quelques beaux moments. Une après-midi avec mon fils à l’acrobranche de Saint-Gatien où il marche, leste et léger, sur le sommet des arbres, en apesanteur. Un dîner avec ma femme dans un restaurant à Touques, au calme d’une brise fraîche.
Nous nous rendons également deux fois au Cinéma Morny, une fois avec ma femme pour voir le film coréen Decision to Leave et une autre fois avec mon fils. J’apprécie particulièrement le moment où nous quittons la salle et, après avoir été immergés dans l’esthétique sophistiquée d’un film noir labyrinthique, avec sa femme fatale, son montage virtuose et ses lumières oniriques, nous nous retrouvons à Deauville, accueillis par les mouettes et caressés par l’air marin.
Un autre soir, nous dînons avec une amie sur une terrasse à Blonville. On parle des enfants qui quittent la maison. Je le vis mal, j’éprouve de la destalgie, un mot nouveau que j’ai forgé avec mon fils, pour exprimer une nostalgie dépressive. Cette amie parle aussi de libération. Selon ma femme, c’est elle – notre fille qui partira en septembre aux Etats-Unis – qui mettait l’ambiance à la maison. J’ai une envie irrépressible de chialer, de ces envies qui ne se traduisent pas en larmes. Des larmes qui affleurent mais asséchées, comme les paysages normands sur lesquels il n’a pas plu depuis des semaines. Peut-être que quand je lirai ces lignes en 2050, au milieu de quelque désert, reconnaîtrai-je dans cette sécheresse les prémisses de la fin du monde climatique.
Un matin, je me lève et m’adonne à mon rituel du matin, petit déjeuner – flocons d’avoine, yaourt grec, myrtilles, sirop d’agave : tout simplement – en lisant les titres des journaux. En défilant ceux du Monde, l’envie me prend de me suicider, un pistolet dans la bouche, la cervelle éclaboussée sur les poutres apparentes du plus bel effet.
L’arrière-plan de l’été 2022 est pour le moins sombre. La guerre en Ukraine, commencée le 23 février, se poursuit avec sa litanie de noms de ville insituables, réduites en cendres. Les jours se suivent et les noms des villes changent, toutes aussi abstraites les unes que les autres, dispersées dans la platitude des plaines et la monotonie des confins et la théorie des cartes, où sont érigées çà et là, monuments solitaires, des centrales nucléaires. Le Covid, qu’on croyait disparu, réapparaît de plus belle, avec des dizaines de milliers de cas, et des malades partout autour de nous. L’économie ne présente aucun, mais strictement aucun, signe positif : les bourses se sont cassé méchamment la gueule, l’inflation atteint des niveaux record, nous allons manquer de gaz, nous nous dirigeons vers une récession, une stagflation, récession doublée d’inflation, le pire des cocktails, les taux d’intérêt explosent. Si les dictatures (Poutine et ses alliés, pour faire vite) se portent à merveille, les démocraties n’en finissent pas de se décomposer, les Etats-Unis sont au bord de la guerre civile, la France est fracturée, émiettée, en proie à ses lubies d’identité menacée, etc., l’Italie en crise et sans gouvernement, le Royaume-Uni en fin de règne dans une crise économique sans précédent, l’Allemagne à court d’énergie. Tout cela, je le parcours en quelques minutes grâce à un mouvement régulier du pouce qui fait défiler l’écran de la terreur. Ah, pour égayer le tableau, il fait terriblement chaud partout en Europe, les forêts brûlent, l’air devient irrespirable, la marche forcée vers la fin climatique du monde est inéluctable et irréversible. Et puis évidemment, l’Afghanistan est retourné à l’âge de pierre depuis le départ des Américains. Impossible d’échapper à cette page du Monde. Pas moyen d’émigrer sous de meilleurs cieux, ils sont chargés de nuages noirs, dégueulasses, partout, partout. Même au beau milieu de l’océan, t’auras des poissons qui crèvent sous toi à cause de la pêche intensive et du plastique. La seule bonne nouvelle nous parvient de trilliards d’année en arrière, autant dire qu’elle est bel et bien révolue, la bonne nouvelle, ce sont des images du big bang d’un télescope de la Nasa.
Dans ce contexte cauchemardesque, le dimanche 17 juillet est une de ces journées parfaites que j’affectionne.
(A propos de mes « journées parfaites » à répétition, j’ouvre une parenthèse. Plus tard au cours de cet été, en Grèce, je lirai un livre américain, inconnu en France, intitulé The Crane wife, par CJ Hauser, dont j’avais écouté quelques semaines plus tôt une interview dans le New York Times. Un livre très féminin, à la couverture rose, racontant des histoires entrelacées et sentimentales d’amours déçues. Une autofiction, mais à la narration éclatée, des nouvelles dont CJ est la protagoniste, qui se répondent entre elles, où se mêlent les temporalités (l’enfance, l’âge adulte, mais aussi la vie des parents et des grands-parents) et des digressions sur des films, des livres, d’autres histoires, le dialogue qu’elles entretiennent avec la vie. J’aime beaucoup la douceur du livre et la promenade dans laquelle il nous entraîne, ses chemins de traverse, ses bifurcations inattendues. Au centre du livre, la nouvelle principale, The Crane wife, a été publiée dans The Paris Review et went viral, réunissant un million de lecteurs. Bref, un joli livre de vacances, un joli livre tout court. Dans l’un des passages, CJ Hauser rapporte que son grand-père lui avait raconté cette histoire d’un prof de mathématiques qui traçait des cercles toute sa vie et qui, un jour, d’un seul geste continu, avait tracé sur le tableau noir un cercle absolument parfait. Les élèves avaient décidé de ne pas l’effacer. CJ Hauser va tourner pendant plusieurs pages, entrecoupées d’autres événements de sa vie, autour de ce cercle, pour en arriver à l’idée que, comme chez Borges, ce cercle contenait en lui tous les autres cercles, moins parfaits, qui l’avaient précédé. Ce n’était pas un cercle, mais tous les cercles. Depuis, je pense à mon obsession des journées parfaites, comme des journées qui renferment en elles toutes les autres journées. Elles se déroulent avec la facilité d’un tracé de cercle parfait, mais en elles, continuent d’exister toutes les autres journées un peu bancales, un peu merdiques, dans un agrégat mémoriel au chaos paisible. C’est pour tout ça que je les apprécie.)
Donc ce dimanche 17 juillet, je me lève tard, vais courir sur la plage par marée basse et grand beau temps. Nous déjeunons à la maison. Vers 18 heures, je me rends à la gare à vélo pour rentrer à Paris, le trajet me prend une quarantaine de minutes. J’embarque mon vélo dans le train. Dans la grande vitre de l’étage haut de mon TER, défilent les paysages avec douceur. Les étendues vallonées jaunes et ponctuées d’arbres tristes d’un Vexin aux faux airs de Toscane. Un tracteur trace un chemin de poussière paresseuse. A Mantes, des passagers qui attendent leur train, des blacks, des femmes voilées, me donnent l’espoir d’un renouveau après le côtoiement des ploucs de souche avec leur silhouette caractéristique : gros bide, tongs, short prince de galles, et casquette. Mais c’est curieux. En relisant, fin août 2022, pour les corriger, ces lignes que j’ai dû écrire début août, peut-être durant le vol Paris-Athènes, je ne sais plus, je constate que j’ai oublié cette journée dont je dis pourtant qu’elle fut parfaite. Il me reste l’image de ce tracteur, mais serait-elle restée, cette image, si je ne l’avais pas écrite, et si, en la voyant dans la fenêtre du train, je ne m’étais pas dit qu’il fallait que je l’écrivisse ? Nous sommes le 30 août à l’heure où j’écris, et la journée du 17 juillet pendant laquelle rien de spécial ne s’est passé, a disparu de ma mémoire, évaporée. Je me rappelle le trajet à vélo, le tracteur, les passagers qui attendaient le train sur le quai de Mantes. Le reste : plus rien. Et si, finalement, l’écriture ne permettait pas de sauver quelque chose du temps ?
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Le vendredi 29 juillet, après une journée paisible et vacante au travail, nous prenons un verre entre collègues au Sir Winston, rue la Pérouse. Je me note qu’on passe plus de temps, dans une vie, avec des collègues auxquels rien ne nous lie, sinon un travail, qu’avec ses amours, ses enfants, et évidemment ses amis. Nous dînons en famille à la terrasse du Veramente, un Italien que nous fréquentons depuis au moins quinze ans, au coin de la rue.
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Le vol pour Athènes est prévu tôt le matin, nous nous réveillons à l’aube, groggys dans le taxi, nous nous goinfrons de pains de chocolat et de yaourts Saint Malo dans le salon flambant neuf du terminal 2F de Roissy et, quatre heures plus tard, atterrissons à Athènes, où nous attend Dimitri, qui nous emmène à Porto Heli, d’où nous prenons un taxi bateau pour rejoindre Spetses.
(Quand je relis ces lignes en octobre 2022, je remarque que le fait que nous soyons cinq n’est pas explicite, cinq dans le taxi pour Roissy, le vol pour Athènes, le taxi pour Porto Heli, le taxi bateau pour Spetses. A l’époque, le fait d’être cinq était une évidence. Or en octobre 2022, nous ne sommes plus que quatre. Notre fille aînée a quitté la maison. Ne l’ayant pas relevé à l’époque, je me dis que je n’ai sans doute pas suffisamment profité de ce statut à cinq, qui me manque tant désormais.)
Nous passons un peu moins de deux semaines à Spetses avec des amis.
Depuis combien de temps n’ai-je pas lu des pages et des pages dédiées à une sexualité épanouie, exploratrice, affranchie de l’atmosphère sombre d’une culpabilité judéo-chrétienne ? Elle est drôle, pas hilarante comme le Céline de Guerre, mais tout de même drôle et décomplexée, sans être victimaire, elle embrasse la vie avec autant d’appétit que le sperme doux-amer de ses nombreux partenaires, prodiguant des fellations en série avec une maîtrise virtuose de l’art de la succion. Elle ne prend aucune autre pose que celle du plaisir, pas de message transcendantal, pas de phénoménologie hiératique, pas de colère contre les dominations ancestrales, pas de cause à défendre. Elle domine le monde avec la même assurance avec laquelle elle chevauche son vélo et ses partenaires dans les parcs berlinois, se promenant souveraine en robe d’été, sans culotte en dessous.
Je chercherai son compte sur Instagram pour la traquer, mais son compte est privé et compte peu d’abonnés. Voilà la littérature que j’aime, intime, drôle et sincère. Je lui enverrai un message privé sur Instagram, lui proposant de prendre un verre, sans aucune intention sexuelle, mais simplement pour pouvoir raconter ici la rencontre, avec la crainte qu’elle en fasse elle-même le compte rendu. La crainte et la tentation car le personnage qu’elle aurait fait de moi m’aurait appris à me connaître. J’ai été tenté d’inventer sa réponse et de développer tout un récit à partir de cela, mais flemme.)
Sur un plan gastronomique, nous refaisons tous les restaurants ou à peu près de l’île avec quelques bonnes surprises, notamment Nychtaméron. Derrière ce nom sympathique que je répète non sans joie à tous les bourges du XVI que je croise devant le Poseidonion, le grand hôtel de l’île, se cache, sous le Bikini, le bar à la mode où nos adolescents passent leurs nuits – en toute sécurité, c’est ça qui est génial ici, tu vois ? – une taverne des plus simples et des plus goûteuses, dont ni le service, rustique et rêche, ni les prix, invraisemblablement bas, ni le décorum, une petite terrasse donnant à la fois sur une décharge et la mer, ne se sont adaptés aux goûts de Paris dont l’île est devenu un nouvel arrondissement. Sinon, tout le monde dîne au moins une fois à l’Orloff, dont l’emplacement et le point de vue sont uniques, ne serait-ce que pour en critiquer la cuisine qui manquerait de saveurs. Comme l’année dernière, nous allons en excursion au Bostani, le restaurant-potager du Poseidonion, sur les collines surplombant la mer.
Dans le registre sportif, je m’illustre par plusieurs joggings mémorables. J’ai couru toute ma vie ou presque et jusqu’à présent, je ne sais pas s’il faut dire jogging, ou footing, ou running. C’est pitoyable. En anglais, c’est tout simplement « run ». Bref. Des joggings donc, mémorables, des deux côtés de l’île, c’est-à-dire, en partant du Poseidonion, à droite et à gauche. Autant que Proust, j’adore mon rituel du matin lorsque l’île est encore endormie. J’affronte ses collines, j’admire les vues tout en écoutant le podcast et parfois en versant quelques larmes. Ensuite, je vais nager dans la mer au Paradise, relâchant mes muscles dans l’eau salée, bercé par son clapotis, tchou, tchou, tchou, tchou. Finalement, je termine en buvant mon café au Tiramisu café, les pieds dans l’eau.
Mais les deux sorties – « sortie », voilà encore un autre terme – les plus mémorables sont des trails, des randonnées en courant, sur les collines environnantes, l’une qui surplombe Pachni, restaurant de viandes célèbre où nous dînons aussi, et permet de traverser l’île de part en part, dans une succession de panoramas et une déclinaison d’expositions au soleil et d’ombres mouvantes ; l’autre qui surplombe des plages du nord-ouest de l’île, au départ du domaine résidentiel après Kaïki, et qui rejoint, au sommet, l’église Ilias et sa vue bouleversante sur la pinède et la mer incandescente et le Péloponnèse évanescent vers lequel se dirigent des bateaux laissant derrière eux une trace blanche figée. A cela s’ajoutent mes séances de gymnastique méditative sur la terrasse de notre chambre avec vue sur la mer et les toits.
Pour ce qui est des plages, nous alternons les multiples possibilités qu’offre l’île en fonction de l’humeur du jour, plus ou moins sauvage, parfois le Paradise ou le Kaïki (musique, restaurant en bonne et due forme avec cuisine internationale, sports nautiques), d’autres fois Anargiri voire Xylo (sans musique, sans plage, avec un snack bar), ou Zogeria, plus rustique encore avec sa pinède.
(Au passage, tous ces détails touristiques à la con sont là pour créer des souvenirs. Ce sont les ingrédients d’une formule chimique qui, du moins je l’espère, prendra tout son sens dans trente ou quarante ans, vers 2055, lorsque j’aurai plus de quatre-vingts ans et que je me rendrai visite, à moi-même de cinquante ans, en lisant ces lignes. Ils permettent de fixer le souvenir, de lui offrir des surfaces auxquelles il pourra s’accrocher.En écrivant ceci, j’ai fait un truc con. J’ai programmé une alerte dans Outlook pour le 1er novembre 2052, avec pour objet « Relire les pages du récit Spetses de 2022 », au cas où j’oublierais. Je parie sur le fait que le logiciel Outlook existera toujours et qu’il y aura un équivalent du smartphone pour m’alerter le vendredi matin du mois de novembre 2052. Il faut croire en la continuité technologique, après tout, et puis trente ans, ce n’est rien.)
Je suis un peu déçu. Les vacances sont pour moi le temps de la conversation. Or aucune de celles philosophiques, littéraires, politiques, cinématographiques, auxquels je m’attendais, n’a vraiment lieu. Nous ne faisons que parler de bouffe (dans le registre, le meilleur tzatzíki, la meilleure fava, etc.), de météo (registre assez pauvre car il fait tout le temps beau ici, si bien que ce fil de conversation se réduit à la répétition sans fin des trois mots suivants : fait trop chaud), de lieux de vacances, et de détails pratiques d’organisation. En fait, on n’est jamais là où on est. Avertissement, gros cliché : « on ne vit pas le moment ». On est tout le temps distrait par ce que l’on va faire après, par ce que d’autres font et qu’on espionne sur Insta, ou par le partage de ce que l’on fait afin que les autres que l’on espionne ne vivent pas le moment que l’on espionne mais le nôtre qu’ils espionnent. Il y a comme ça tout un trafic de moments, d’échanges, de troc pour s’assurer que personne, nulle part, n’ait les yeux rivés sur son fucking moment à lui.
Nous passons une journée à Hydra que j’avais adoré l’année dernière, et qui est toujours là, roc érigé au milieu de la mer, cuit par le soleil. Notre groupe n’apprécie guère cette brutalité rocheuse et préfère rentrer dare-dare à la plus douce, bien que moins jolie, Spetses.
La chaleur de l’été 2022 fait plusieurs victimes au sein de notre groupe, dont les membres tombent, les uns après les autres, comme dans une battle royale. Seul, un petit noyau est appelé à survivre. Le dernier jour, que nous passons sur un bateau à faire le tour de l’île et des baies à Porto Heli, nous sommes sur les rotules, nous avons besoin de vacances pour nous remettre des vacances.
Les deux familles se disent au revoir, le temps a passé vite, c’était bien hein, la fatigue rivalise avec un vague enthousiasme. Quant à nous, nous avons loué une voiture pour passer une petite semaine dans le Magne, juste nous cinq, afin de renforcer les liens familiaux avant que notre fille, qui a obtenu son bac, ne parte à l’université, quittant ainsi le foyer, probablement pour toujours. Nous – ses parents – sommes anxieux, tristes, déjà nostalgiques ; et pendant ce temps, ce foutu iPhone, avec son intelligence artificielle, ne trouve rien de mieux à faire que de nous balancer de vieilles photos d’elle quand elle était enfant, avec ses tresses et ses sourires édentés. Je ne sais pas pourquoi, par quel hasard algorithmique, juste pour nous faire chialer. Quatre jours dans le Magne. C’est le temps que nous nous sommes accordé pour nous nourrir de la présence éphémère de notre fille. Chaque minute de ces quatre jours compte, et elle ça commence à la soûler, la pression que nous mettons pour nous assurer qu’aucune seconde n’échappe à ce projet.
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A supposer que le premier soit celui dont nous venons, Porto Heli, donc, le Magne est le troisième des quatre doigts du Péloponnèse. On nous a dit qu’il était le plus sauvage, le plus beau, le plus sauvagement beau, des doigts, une sorte de Corse sous-développée, aux villages abandonnés, aux perspectives bouleversantes. Pour ces dernières retrouvailles familiales, nous cherchions un endroit reculé, coupé du monde, sans distraction autre que la beauté de celui-ci. Cela tombe bien, car un phare situé à l’extrémité de la péninsule du Magne marque effectivement le point le plus bas de l’Europe continentale. À ce titre, il revêt les attributs fascinants d’un lieu désolé, semblable à une fin du monde.
La route de Porto Heli à notre hôtel est un spectacle. Un film projeté sur le pare-brise. Après avoir visité le théâtre d’Epidaure (un must) et un arrêt à Nafplion, le monde se transforme subitement, se désertifie, le ciel devient noir, des éclairs on ne peut plus éclairs le strient, une pluie diluvienne s’abat. C’est un rite de passage, d’un plan de la réalité à un autre, du monde des hommes à celui des bêtes en liberté, de la civilisation à la nature millénaire et intouchée.
Nous élisons domicile dans un hôtel dit de luxe, sur le golfe de Laconie, à l’Est de l’île, avec le projet de « rayonner » à partir de là, comme disent les guides touristiques. Le site de l’hôtel au milieu d’un champ d’oliviers est magique, une baie, paisible comme un lac, au bout d’une longue plage à la fois calme et animée, d’une animation lointaine et muette. On a du mal à croire à la réalité de l’hôtel, à l’agitation qui y règne. D’ailleurs, une charmante femme du restaurant nous apprend que souvent des vacanciers viennent ici et refusent d’admettre qu’un « hôtel » ait été érigé à l’endroit même de leur plage sauvage, où nager est proprement exquis avec des alternances d’eau chaude et de courants froids soudains (putain, je ne sais vraiment pas si j’ai goûté sur le moment à cette exquisité, ça m’obsède cette question, si ça se trouve j’avais l’esprit occupé par une connerie arbitraire qui a depuis rejoint la cohorte de conneries arbitraires qui me traversent l’esprit). Ce qui ajoute à l’irréalité de l’hôtel, sème le doute sur son existence dans le monde de la physique newtonienne, c’est qu’individuellement, chaque membre de l’équipe est d’une gentillesse exquise, mais collectivement, par l’on ne sait quel phénomène, ils atteignent un niveau d’incompétence comique qui fait follement penser à une pièce de théâtre, un gag, une scène d’un Buñuel des années 1970.
La plupart des journées, nous les passons reclus dans cet hôtel stratégiquement situé à la lisière imprécise entre le vrai et le faux, à lire, nager, discuter, rêver, se prélasser. En gros, nous voyageons dans des mondes fictionnels, bien calés sur les transats de notre hôtel fictif, ça fait mise en abyme en diable (« avec un y ! », je dû dire cela aux filles à chaque fois qu’elles ont dû potasser Le malade imaginaire et la scène où Argan contrefait le mort). Les soirs, nous allons dîner dans un village des environs. Notre préféré est Limeni, minuscule avec vue sublime sur le coucher du soleil et un rang sans fin de vacanciers muets armés de leur smartphone. Nous aimons aussi Areopoli, plus populeux, moins spectaculaire, mais vibrant d’une atmosphère d’été. Les nuits, des chacals hurlent dans les environs, de longues plaintes qui emplissent le ciel étoilé ; à cause de la pleine lune nous explique le personnel de l’hôtel.
L’avant-veille de notre départ, nous faisons le tour de la presqu’île du Magne en voiture. Un road trip mémorable par la beauté spectaculaire des paysages, surtout sur la côte Est de la péninsule, des falaises, des montagnes qui se précipitent dans le Golfe de Laconie, des lacets de route qui tracent dans l’aridité jaune de sinueuses lignes noires et poétiques. Je m’arrête toutes les cinq minutes pour contempler une falaise, la mer, un paysage, une chèvre. Je propose au reste de la famille de descendre se gaver de la beauté du monde avec moi. « Moi, ça va » répondent les filles, un peu soûlées, sans daigner lever les yeux de leur iPhone pour jeter un œil à la sublimité qui m’exalte. Comme je veux faire de ces moments des moments uniques de communion familiale à cinq, je me contrôle, je sais que le moindre de mes pétages de plomb, la moindre des scènes de psychodrame hystérique à la Pialat ferait oublier tout le reste, et finirait dans le roman qu’un des enfants écrirait un jour pour « solder ses comptes » avec ses parents. Je fais donc semblant de m’en foutre qu’elles s’en foutent, mais au fond ça m’énerve, je me demande ce qu’il peut y avoir de si intéressant dans un putain d’iPhone, mais ne me lance pas non plus dans une tirade technophobe, trop cliché, trop daron, je ne m’abaisserai pas à ce niveau de daronitude. Ma femme, elle, s’est armé de cette théorie que « tout se ressemble ». C’est pratique, elle se suffit d’un seul rocher, les autres de toute façon se ressemblent. Bref, je vais comme un con contempler le paysage tout seul et, distrait par ma frustration intérieure, passe quelques secondes à faire semblant de le mater dans des transports esthétiques. Je remonte ensuite dans la voiture et marmonne c’est trop beau dans l’indifférence générale. Une ou deux fois, je tente des développements poétiques pour donner chair à mon admiration mais comme personne n’en a rien à branler, c’est un peu ridicule. « C’est beau des lacets de route qui tracent dans l’aridité jaune de sinueuses lignes noires et poétiques ! » que je fais, par exemple, comme si de rien n’était. Les autres marquent un silence devant l’incongruité de l’intervention et mouais lâchent-ils à moitié convaincus.
Cela dit, petit à petit, virage après virage, patiemment, les conversations commencent à quitter les rivages des choses pratiques, pour explorer ceux des idées. Les yeux commencent à se lever d’eux-mêmes des iPhone (sans injonction hystérique de daron). Nous dressons, ensemble (je me repais de cet « ensemble »), la liste des cinquante plus beaux films à voir, des dix plus beaux lieux à visiter. Comme une feuille de route pour la vie de notre fille qui part. Elle prend note. Nous parlons de Proust et les différents moyens par lesquels la mémoire fait remonter à la surface les sensations enfouies de l’enfance. Nous faisons le point sur nos films Pixar préférés. Toy Story 3 ?Quand Andy part au « college », et dépose tous ses jouets, toute son enfance, dans un carton, direction la décharge ? La scène horrifique de la décharge ? Non, on l’aura deviné, mon film Pixar préféré, un de mes films préférés tout court, est Vice versa. Il m’avait tellement bouleversé que je n’ose même plus le revoir. Je me remémore cette scène déchirante où les souvenirs tombent lourdement dans les ténèbres de la mémoire, pour y disparaître à jamais dans une éruption de cendres ; où le clown, était-ce bien un clown, lutte pour sa survie, mais finit lui aussi par tomber d’une longue et lente chute dans les abysses sépulcrales de l’oubli. (Ce n’était pas un clown. J’apprendrai plus tard, quand notre fille reviendra à Paris la semaine du Thanksgiving et qu’on évoquera la sortie de la suite du film en 2023, qu’il s’agissait en fait d’un ami imaginaire.)
Nous déjeunons les pieds dans l’eau à Porto Kagio.
Après le repas, nous marchons vers le phare – le bout du monde donc – et, après une quarantaine de minutes, pendant lesquelles les paysages défilent dans une succession de splendeurs sèches, l’atteignons enfin, battus par les vents, face à la mer infinie, cernés de toutes parts par la mer infinie.
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Le paysage me rappelle un voyage en Irlande, un autre bout du monde, tout à l’Ouest, lui. C’était le mois de février, à la fin des années quatre-vingt-dix. Je suivais une formation à Dublin avec des collègues et en compagnie de l’une d’eux, qui était aussi une amie, nous avons entrepris un voyage dans un bled perdu, je ne sais absolument plus pourquoi, ce qui nous avait pris ce jour-là. Elle connaissait un type, un Irlandais, je me rappelle vaguement sa tête, le genre de type toujours jovial et positif, très catholique de mémoire ; c’était incongru cette connaissance, d’un type irlandais quelconque qui nous emmènerait au bout du monde. Des heures et des heures de route, de nuit, sous une pluie battante, pour échouer dans un village paumé où se déroulait une procession funèbre à l’ancienne, avec un corbillard et des chevaux. J’avais assisté à une messe, je me rappelle parfaitement, nous étions debout avec mon amie, je me demande si nous n’allions pas à l’enterrement de quelqu’un ce jour-là. Mais qui ? Et pourquoi ? Quel lien étrange nous unissait à cette âme perdue dans l’immensité venteuse ? Mon amie avait cette idée que « l’Irlande c’est vachement beau », et elle voulait absolument la confirmer. Moi aussi d’ailleurs. J’avais vu plein de pubs dans les magazines, de falaises verdoyantes plongeant dans la mer, que le Magne me rappelle. Et surtout des photos de phares en veux-tu en voilà. On avait beau chercher pourtant, dans le village où le type jovial nous avait traînés pour assister à cette mystérieuse messe, il n’y avait point de trace de la moindre beauté ni du moindre putain de phare. De la tristesse, ça oui. J’étais pris de fous rires, je faisais des plaisanteries lestes dans l’église, le dépaysement était profond, l’un des plus profonds que j’eusse éprouvés car imprévu, non précédé par la préparation mentale à laquelle nous prédispose des lieux où nous projetons d’aller et dont on s’est déjà formé une idée. Le bout du monde irlandais, c’était pour moi, au mieux, ces paysages brumeux de falaises blanches et d’étendues vertes avec, à tout casser, quelques moutons dessus, ou je confonds peut-être avec la Nouvelle Zélande. Mon amie m’avait regardé de travers, genre, tiens-toi bien voyons, nous sommes dans une église, le type est mort (mais putain de quel type s’agissait-il ? pourquoi le connaissait-elle ?) C’était une amie mais en même temps j’avais décidé de tomber amoureux d’elle, enfin d’elle, d’une image idéalisée que je me faisais d’elle ; en vrai, elle était assez insupportable comme meuf. Un amour totalement non réciproque. Elle aimait un autre type, une sorte d’idiot, vraiment très bête, au regard rond et à la bouche en permanence entre-ouverte, qui aimait les énormes appareils de télévision et les voitures. Par construction, mon amour était platonique car non seulement elle l’adorait son idiot de copain, mais il était en tout point mon antithèse ; un cancre alors que j’étais premier de classe ; un adorateur de voitures alors que je savais à peine conduire ; très rond (sa tête, son corps, son visage, ses lèvres, formaient un assemblage bancal de sphères) alors que j’étais carré ; ne sachant probablement pas à quoi ressemblait un « livre », je ne parle même pas d’en avoir ouvert un dans sa vie, alors que j’avais lu Dostoïevski à treize ou quatorze ans. C’est marrant d’ailleurs ma rencontre avec Fiodor et les nombreux étés que j’ai passés en sa compagnie et celle des frères Karamazov, mon livre préféré, je ne saurais plus dire pourquoi, j’ai tout oublié, absolument tout, sauf cet amour pour ce bouquin et les circonstances estivales de sa lecture ; je n’arrivais plus à le lâcher le putain de bouquin et ce n’était pas Beach Read, ça, je m’en souviens. Je jouais au foot sur le toit d’une maison mitoyenne à la nôtre, à la « montagne » où nous passions nos étés, et j’étais tombé dans le vide, j’avais très mal aux cuisses labourées par la pierre d’un muret auquel je m’étais accroché. J’étais resté au lit. Au lieu de ne rien foutre, je m’étais mis à lire Fiodor, je ne sais plus lequel, probablement L’Idiot, on commence toujours par là je suppose. Je n’étais pas équipé d’un portable, il n’y avait ni télévision, ni jeu vidéo, ni enceinte de musique dans la chambre, je ne possédais rien en fait, à part des vieux livres appartenant à ma mère. Laquelle était tombée amoureuse de mon père parce que précisément il lui avait fait penser à Fiodor, dans un salon mondain à Beyrouth ; comme dans les bouquins du maître russe, il était assis dans un coin, à fumer, l’air très ténébreux. Je précise que le copain de mon amie aux connaissances irlandaises louches et dont j’étais amoureux, ne pouvait être qualifié d’idiot dostoïevskien ; non, c’était un idiot tout court. Pour être plus précis au sujet des circonstances de ma rencontre avec Fiodor, je crois qu’une amie de ma mère, me voyant ne rien foutre de mes longues journées d’été, surtout après ma chute, ah heureuse chute, avait demandé à ma mère pourquoi je ne lisais pas, au lieu de rien branler. Cela m’avait vexé. Et il se trouve que cette amie adore aujourd’hui mes posts Instagram, elle me met toujours des commentaires du style : « tu es un poète », tant et si bien que j’ai réglé mes commentaires Insta à off, cela devenait embarrassant. Donc j’étais amoureux de cette amie avec laquelle j’avais entrepris ce voyage étrange, aux circonstances inexpliquées, et d’autant plus amoureux qu’elle ne m’aimait vraiment pas ; elle m’aimait beaucoup en fait, comme un ami, elle pouvait me raconter tout, me parler longuement de ses soucis à la con, et je faisais semblant d’être intéressé, alors que son copain, idiot comme il était, un hmar, ne captait rien à ce qu’elle racontait et regardait la télé, mais elle ne m’aimait pas du tout amoureusement, elle n’éprouvait aucun mais aucun sentiment de ce genre à mon égard. J’aimais l’impossibilité de cet amour qui le condamnait à n’être qu’un fantasme que la réalité ou plutôt la réalisation ne pouvaient altérer. Ah ! qu’est-ce que je me complaisais dans ce sentiment de désir non assouvi et impossible à assouvir. Encore un symptôme de la maladie chronique dont je souffrais depuis la lecture de Proust. Le modèle de cette amie, c’était Gilberte, pas Albertine, je n’étais pas jaloux puisque je ne la possédais pas, mais Gilberte, la Gilberte produit de l’imagination de Marcel. Je me demande même si je ne cherchais pas à créer, à travers cette fille quelconque, ma propre Gilberte, à vivre l’expérience gilbertienne. Quand on en eut fini avec ces histoires de messes et ces mascarades macabres dans lesquelles elle m’avait entraîné, après un dîner dégueulasse dans un restaurant lugubre, nous prîmes la route pour Dublin, de nuit, histoire de ne même pas apercevoir ces fameuses falaises des pubs. Le mystérieux copain du fin fond de l’Irlande conduisait très vite, une petite voiture, française je crois, et à l’époque, les voitures françaises, ce n’était pas ça. J’avais insisté pour me mettre à l’avant, la place du mort. Je ne sais même plus si les voitures françaises étaient équipées de ceintures de sécurité à l’époque, s’ils savaient faire cela les Français, des ceintures. Mon amie m’avait alors regardé, j’ai sauvegardé son regard, intact, dans ma mémoire, toute la scène est intacte, sur une route perdue dans un coin paumé d’un bled fourvoyé, qui cumulait le statut de « bout » et de « trou du cul » du monde, elle m’avait regardé et elle avait dit, étonnée, interloquée, presque stupéfaite, abasourdie peut-être pas, mais stupéfaite oui, largement, pas presque, largement, elle avait dit : mais… tu pourrais mourir pour moi ? A cet instant, dans le vide qui nous cernait, traversé de part en part par un vent déchaîné, dans cette désolation absolue du monde nu, elle faisait face à l’immensité de mon amour pour elle. Au ridicule de cette immensité, car au fond d’elle, elle savait qu’elle ne méritait pas mon amour, elle se rendait compte confusément, je veux dire, elle n’était pas con cette fille, elle était bien consciente qu’elle était au mieux ordinaire et plus probablement casse-peids. Moi, je trouvais cette idée immensément romantique : mourir par amour sur les autoroutes reliant le trou du cul du bout du monde à Dublin. J’étais un peu Mathilde la Mole sur ce coup. A l’époque, j’étais aussi amoureux de Mathilde. J’avais écrit en première une dissertation, que dis-je dissertation, une thèse de trente pages sur elle et Julien dont la ligne directrice était qu’elle n’était pas amoureuse de Julien mais de son amour de Julien. Mon amie – nous fréquentions le même lycée, dix ans avant notre voyage en Irlande – avait cosigné le pavé sans même l’avoir lu. Mon obsession pour Mathilde la dépassait et elle le prenait à la légère, affirmant préférer la réalité, son idiot réel, fait de chair et d’os – elle était déjà en couple avec lui. Je n’avais pas répondu à la question (« tu pourrais mourir pour moi ? »), mais je n’avais pas rétorqué, choqué, « non mais ça va pas la tête », je n’avais rien dit, et en ne disant rien, j’avais l’impression de commettre un acte héroïque, un sacrifice gigantesque par amour pour un fantasme. Parfois, j’en voulais à cette fille de ne pas m’aimer, son père lui demandait mais pourquoi tu restes avec l’idiot, pourquoi tu ne vas pas avec le premier de classe qui t’idolâtre ; mais au fond, et peut-être le pressentait-elle, peut-être cherchait-elle à se faire aimer ainsi, à jamais, je suis certain qu’eût-elle éprouvé le moindre amour à mon égard, le mien pour elle aurait immédiatement cessé. Elle le savait, ça. Alors elle devait se dire, tout compte fait, je préfère préserver un amour éternel. Je lui avais dit une fois, c’est très embarrassant, j’ai honte de mon romantisme sentimental de l’époque, ah mon Dieu, c’est affreux, « un jour ou plutôt une nuit, tu seras victime d’une insomnie et, auprès de toi, l’idiot multi-sphérique emplira de ses ronflements le silence angoissant de la ville endormie, tu te poseras alors des questions sur le sens de la vie. Où que tu sois cette nuit-là, tu pourras te dire que quelqu’un, quelque part, continue de t’aimer, d’un amour éternel et inaltéré, et peut-être sentiras-tu dans ton corps la chaleur de cet amour. » Elle avait esquissé un sourire. Quand je pense à ce concept de chaleur corporelle de l’amour, beurk.
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Mais revenons au Magne. Après la visite du phare, nous avons entrepris la même marche en sens inverse. Nous étions épuisés, il faisait chaud, le soleil tapait fort comme dans L’étranger et, pour éviter de tuer quelqu’un, nous nous sommes accordé une pause dans une crique où pique-niquait, nageait, se prélassait une petite assemblée de vacanciers.
Sur la route du retour, nous nous arrêtons à Vathia et déambulons dans ses ruelles abandonnées, puis sur la plage de Gerolimenas et sa falaise métaphysique, avant de remonter sur Areopoli et rejoindre l’hôtel sublime géré par les bras cassés hyper gentils du sud de Gythio. Nous y arrivons avec la hâte de savourer ce moment si délicieux des vacances, le meilleur moment des vacances, quand, après une journée à marcher, à transpirer, à conduire, intense est le plaisir que chacun éprouve à se placer pile sous une douche abondante, à ressentir la fraîcheur de l’eau sur son corps, à sortir de là propre et sec, et frais, à s’habiller, bien, et, insouciant, heureux de sa journée, heureux de sa présence au monde, du contact de son corps avec le monde, à se diriger d’un pas léger vers la salle à manger du restaurant, pour un dîner aux putains de chandelles, inauguré par des coupes de champagne luisant dans la pénombre délicatement éclairée par la pleine lune, avec, au loin, des putains de chacals qui hurlent.
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Quelques mois plus tôt, en plein cœur de l’hiver, à Paris, j’avais écrit à un ami pour lui dire que nous allions en Grèce pour les vacances de l’été 2022. C’est lui, alors, qui m’avait parlé du Magne, dont j’ignorais l’existence et le nom même. Cet ami avait un autre ami qui parcourait la Grèce depuis des années, en connaissait toutes les richesses et les recoins les plus reculés. Nous avions organisé un dîner chez nous pour que cet ami spécialiste du Péloponnèse nous en parle. J’avais imprimé une carte de la péninsule, je n’y connaissais absolument rien et tous les noms que nous venions de visiter ce 16 août 2022 étaient alors abstraits, empreints de l’irréalité que leur confère le statut de noms sur une carte. Je me rappelle parfaitement, nous étions en février, nos amis portaient de grosses doudounes. Je me rappelle d’autant plus que nous avions longuement discuté des risques d’une guerre en Ukraine. En plus d’être une référence sur la Grèce, cet ami de mon ami, ancien de Sciences Po, était calé sur l’Ukraine, son histoire et ses relations avec la Russie. Allant à l’encontre de la presse et des analyses de ce mois de février, et notamment celles d’Hélène Carrère d’Encausse, il avait soutenu que la guerre était très probable et qu’il allait s’ensuivre un long conflit entre l’armée russe et une guérilla ukrainienne. Cela lui valut par la suite un prestige de prophète et de Cassandre.
En ces jours d’août 2022, lorsque nous faisons le tour du Magne en voiture ou que je cours les matins dans les collines environnant l’hôtel, pénétrant dans des maquis et émergeant sur des plages dissimulées dans le repli des rochers, je vis intensément, viscéralement presque, ce passage, cette transition spinozienne entre la carte et le territoire. Je matérialise ce que nous avions préparé, rêvé, conçu dans le moindre détail et la plus grande abstraction. Tel est l’attrait des lieux inconnus. En cela, je suis en désaccord avec mon ami Charles, un voisin à Paris qui a toujours préféré approfondir les lieux plutôt que d’en découvrir de nouveaux. J’aime l’approfondissement, je partage la joie d’une minuscule découverte dans un territoire connu, mais le vertige du passage de la carte au territoire est unique. Comme si soudain les choses prenaient vie. Comme si en les rêvant, nous avions donné naissance aux choses. C’est d’autant plus jouissif dans un pays comme le Magne dont on trouvera peu de photos sur internet. Je m’aperçois en écrivant que ce vertige de la matérialisation est en contradiction avec mon goût de l’amour non réciproque pour cette fille qui n’était pas mon genre. En fait, si je reste convaincu que mon amour pour elle aurait cessé m’eût-elle aimé, je crois tout de même que la première réalisation du fantasme abstrait qu’était cet amour (l’équivalent d’une carte donc), le premier baiser disons, le premier frôlement des lèvres (bien qu’elle fût quelconque, je dois avouer qu’elle avait une belle bouche), aurait étévertigineux.
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La journée du 18 août fut une autre de ces journées dans lesquelles j’aime glisser, sans résistance, sans frottement. Un cercle parfait. L’itinéraire qui mène de notre hôtel à l’extrême sud de la Grèce et de l’Europe, à l’aéroport d’Athènes, est une suite d’autoroutes flambant neuves, désertes, offrant des vues panoramique sur les montagnes et la mer en guise d’un spectacle de trois heures trente. Tout le monde dort dans la BMW X1 blanche, et les paysages défilent lentement au rythme du ronronnement doux du diesel. Le vol est à l’heure, le pilote Air France une sorte de sommité du pilotage qui parle parfaitement français et anglais, et ne nous inflige pas les blagues pourries dont ses collègues sont coutumiers. Pendant tout l’été 2022, les aéroports de Paris ont connu des problèmes « opérationnels » de livraison de bagages. Après la fin du Covid, ils sont restés longtemps sous-staffés si bien qu’il arrivait souvent qu’il n’y eût personne pour déposer les bagages sur les carrousels. Pourtant, ce 18 août, faisant fi de ces défis logistiques d’un monde qui avait du mal à s’extirper de la torpeur de son arrêt comme nous autres d’une longue sieste, notre bagage fut livré.
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Vers 19 heures de ce même 18 août, nous nous sommes rendus avec ma femme au Domaine de Primard, à une heure quinze de Paris, pour fêter notre anniversaire de mariage. Le Domaine de Primard est l’ancienne maison de campagne de Catherine Deneuve, transformée en Relais et Châteaux par deux entrepreneurs parisiens. Nous dînons dans la « serre » de Mademoiselle Deneuve, tout près de la roseraie dont elle s’occupait elle-même. Posée là, au milieu de nulle part, le domaine est une merveille. Un château sur l’Eure, des maisons, des ponts, un étang, des statues, des allées majestueuses, des chemins romantiques qui longent la rivière alanguie. J’imagine Deneuve déambuler dans tous ces endroits, les jours d’hiver. J’ignore quand elle l’a achetée cette baraque, avec le cachet de quel film, mais je l’imagine ici un jour d’hiver, pendant le tournage du Choix des armes par exemple. Pourquoi ce film en particulier ? Peut-être parce que j’étais enfant quand il était sorti, que j’adorais ses acteurs, qu’il ne m’en reste rien, sinon quelques images de Deneuve, de la campagne, de chevaux. Peut-être a-t-il été tourné ici même dans le gris hivernal de l’Eure. De la même manière que la carte s’était muée en territoire dans le Magne, par le procédé inverse, ce film que j’avais vu s’était mué en carte, en quelque chose d’abstrait, en sensations estompées. Notre dîner dans la serre fut magique. Après la chaleur de la Grèce, la fraîcheur de la campagne française nous fait un bien fou. Avant les grands bouleversements familiaux, quelques heures de calme.
Nous ne voulions pas nous l’avouer, mais nous savions que notre fille partait dans deux jours pour poursuivre des études aux Etats-Unis. Ce serait officiellement la fin d’une famille à cinq. Les adieux à l’enfance. Nous qui venions de fêter nos cinquante ans. Pendant quelques heures, dans le domaine de Primard, en compagnie du spectre de Deneuve glissant dans les couloirs monastiques et les allées des jardins à la française, tout cela n’était pas à l’ordre du jour. On faisait comme si tout cela n’arriverait jamais.
Le lendemain, je passe toute l’après-midi avec les enfants pour trouver un cadeau pour les cinquante ans de leur mère. Dans un Paris désert que nous sillonnons dans une Mercedes classe A de location qui a servi à aller à Primard et qui nous véhiculera ensuite en Normandie, nous voulons absolument lui acheter une montre Cartier spécifique, que nous ne trouvons dans aucune boutique, chez aucun revendeur. Nous menons pendant trois heures une enquête policière entre la Place Vendôme, la rue de la Paix, le Bon Marché, les Champs-Elysées, pour enfin trouver, grâce à une vendeuse de la boutique Royal Quartz de Haussmann qui élucide le mystère de la disparition de la montre – une histoire de référence erronée – un exemplaire de celle-ci à la boutique du Faubourg Saint Honoré à laquelle nous nous rendons aussitôt. Il fait gris ce jour-là à Paris. La rue est déserte, presque sinistre. Un énorme portrait de la reine Elisabeth souriante veille sur nous sur la façade de l’ambassade britannique. Pourtant, au milieu de cette désolation, une file d’attente s’est formée devant Cartier, des Arabes du Golfe patientent pour pénétrer dans la boutique. Une heure plus tard, nous sommes en possession de notre cadeau dans un emballage parfait, scellé à la cire, et éprouvons une immense satisfaction de mari, d’enfant, de policier. Tout au long de notre enquête à Paris, nous visitons également des librairies américaines pour acheter des livres en anglais à notre fille qui nous quitte. Un livre en français aussi.
Elle m’a demandé Un amour de Swann. Elle m’a tellement entendu parler de Proust qu’elle veut tenter l’aventure, et commencer par l’œuvre la plus accessible, la plus courte, porte d’entrée dérobée à la Recherche. Je lui écris une longue dédicace, hésitant entre la joie de la transmission et la crainte que cette lecture, souvent fatale, ne lui transmette, comme à moi, au même âge qu’elle, à dix-huit ans, le sentiment de destalgie avec lequel je vis depuis, comme on vit avec une maladie chronique, elle-même si proustienne, dormante mais qu’un rien peut réveiller, révélant que ce qu’on a pris pour une mort n’était en réalité qu’un long sommeil. Si je devais rédiger la page Wikipédia décrivant cette maladie de Proust et définir l’âge auquel ses premiers symptômes apparaissent le plus souvent et dans leurs formes les plus sévères, je dirais qu’il s’agit de l’adolescence tardive. C’est une période entre dix-sept et dix-neuf ans où l’on n’est plus un enfant, où les derniers vestiges de l’enfance s’estompent, tombant dans le désert de la mémoire de Vice versa, mais où l’on n’est pas encore adulte, où l’âge adulte conserve quelque chose d’abstrait. C’est dans cet entre-deux que Proust s’engouffre avec opportunisme et répand en nous les délices et les souffrances du Temps.
Ce soir-là, le dernier soir, nous dînons au Lilly Wang, le même restaurant où nous allions discuter longuement des études de notre fille, où nous sommes allées avant l’été avec mes cuisses gonflées. Je prends des photos pour sauver le moment. Je sème sur mon chemin de futures madeleines, en pariant que, retrouvant dans quelques mois ou années ces photos, de la table, du ciel, des arbres, certains de ces éléments pourront opérer comme des madeleines, en auront le pouvoir, pour ressusciter ou faire remonter à la surface, les sensations de ce soir, de ce dîner. Photo de nous cinq devant les Invalides. De nous cinq dans les rues désertes et luisantes de pluie de Paris. Nous payons l’addition.
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Le lendemain, à l’aube, dans la rue déserte de notre appartement, j’étreins ma fille qui quitte la maison dans tous les sens du terme. Il y aura, officiellement, un moment des adieux : ce sera celui-ci. Une rue parisienne déserte, une aube d’août.
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(Je ne savais pas, ce jour-là, que cette cérémonie d’adieux serait la première d’une longue série, concluant chaque retrouvaille avec notre fille. Par exemple, le 11 novembre 2022, je la rejoindrai à New York pour un week-end avant de me rendre au Texas pour le travail. Nous passerons toute la journée du samedi ensemble, une magnifique journée d’été égarée en novembre. Nous parcourrons Manhattan dans tous les sens, de la dixième à la première avenue sur la 35ème rue, prendrons le ferry pour Brooklyn, marcherons et discuterons le long des rues paisibles de Greenpoint et des rues animées de Williamsburg, avant de traverser le pont du même nom pour revenir au Lower East Side. Nous marcherons une vingtaine de minutes sur ce pont, entourés par la ville gigantesque, avec son mélange lumineux de gratte-ciel, de fleuves, de mers, de ponts, de grues, de ports, d’entrepôts, de couchers de soleil et de bateaux. Nous dînerons dans un restaurant niché dans l’East Village – encore un de ces dîners, comme celui à Milan, que j’aimerais figer dans le temps – et en rentrant, nous nous dirons que c’était une belle journée. Je redouterai les adieux du lendemain, une journée froide, plongée abrupte dans l’hiver. Je ferai tout – y compris cela, écrire ces lignes le 14 novembre 2022 lors de mon vol de La Guardia à Dallas Fort Worth, mais aussi publier des photos sur Instagram – pour conserver une trace de cette journée, afin qu’elle ne s’efface pas.
Je me dirai que, un jour, je perdrai moi aussi la mémoire. Et face au légume que je serai devenu, ma fille devra me traîner péniblement d’une pièce à l’autre d’un appartement de vieux. Peut-être alors se rappellera-t-elle cette journée où j’étais alerte, où j’étais en pleine forme, où j’avais couru 15 km tôt le matin à Central Park, où je l’ai guidée dans les rues de Brooklyn, vers des points de vue stratégiques pour admirer le coucher de soleil derrière un pont, où je montais les escaliers de Wholefoods ou de l’hôtel quatre à quatre, alors que ça l’agaçait. Ce jour de novembre 2022, je vivrai dans trois plans temporels distincts : celui de l’espoir et des possibilités, incarné par ma fille ; celui du passé, des regrets et des effacements, incarné par mes parents ; et le mien, mon propre plan temporel, planté au milieu d’un pont reliant les deux autres, comme le pont de Williamsburg. Je venais du plan qu’occupait aujourd’hui ma fille, je le distinguais encore derrière moi, telles les lumières de Brooklyn qui s’estompent, et j’allais inéluctablement vers le temps de mes parents, avec appréhension, peur, avec terreur.)
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Immédiatement après le départ de ma fille, ce samedi d’août, je me sens bien. Il fait très beau ce matin-là à Paris, idyllique même. Je vais courir au bois de Boulogne, me sens léger, heureux. Oui, heureux. J’éprouve une sensation de liberté euphorique. Comme si j’étais débarrassé d’une appréhension de la séparation qui durait depuis des semaines. Vers onze heures, nous embarquons à nouveau dans la Mercedes classe A noire pour aller, avec mes deux autres enfants, en Normandie. Nous déjeunons au bar de l’hôtel Normandie, faisons nos courses à l’hypermarché Carrefour de Touques pour la semaine que nous allons passer sur place. Tout va bien. Tout va très bien.
C’est une fois à la maison que les choses se gâtent.
Déjà, quand nous découvrons le jardin jaune, cramé, grillé par la sécheresse en l’espace d’un mois, j’ai envie de pleurer. Putain de réchauffement climatique de merde, je vitupère en direction du ciel qui s’en bat les couilles.
Et puis, pendant tout le week-end, desservi par l’oisiveté, je plonge dans un état de destalgie profond. Depuis la création de ce néologisme par mon fils, concaténation de dépression et de nostalgie, il est rentré dans le vocabulaire familial et le champ lexical médical plus large. En comparaison à la nostalgie classique, le regret passager du passé dans sa forme plus ou plus idéalisée, la destalgie est un état permanent de regret, empruntant en cela à la dépression sa chronicité, à la nostalgie son intensité. Je commence à regretter le choix de la maison de campagne comme lieu de ralliement après le départ de ma fille. Elle y est partout. Contrairement à un appartement parisien, ouvert au monde, envahi par le monde, avec les bruits des voisins, de la rue, des fêtes dans le quartier, etc., la maison normande, au milieu de nulle part et des champs de vaches, est l’enclos protégé d’un cocon familial. Chaque truc dans la maison me rappelle un souvenir de l’enfance, des week-ends de pâques, des noëls. Dans un tiroir, je tombe sur son programme de la semaine de pâques quand elle était en première, une liste de textes à lire, des exos de maths à résoudre. Elle a stabiloté des passages importants. Lundi. Mardi, etc. Je contemple la fiche Bristol, pendant de longues minutes. Tu fais quoi ? me demande mon autre fille, celle qui reste et observe mon état pitoyable du coin de l’œil en me rôdant autour. Rien, rien.
Contre cette destalgie, je décide, comme d’habitude, de courir dans le bocage normand par un dimanche resplendissant. Si l’effort me fait oublier par moments le spleen de la séparation, certains éléments malencontreux du décor m’y ramènent aussitôt, comme ce père qui promène ses deux enfants de six ou sept ans dans lequel je me reconnais avec mes filles, quelques années auparavant.
L’état est indéfinissable. Une envie de pleurer. Un sentiment de très grande misère morale.
Ma fille me demande pourquoi je suis si triste. Me manque-t-elle ? Ou est-ce à cause du passage du temps, à cause que je deviens vieux ?
(Sur le moment, je ne saisis pas la portée de sa question. Je la prends pour une question factuelle, une référence aux pleurnicheries proustiennes auxquelles je les ai habituées. Plus tard, en y repensant, je me dirais que la question était plus subtile. Sans doute dissimulait-elle une inquiétude de sa part. Pourquoi tenais-je tellement à la présence de sa sœur ? Elle était bien là, elle. Cela ne comptait-il pas ? Pourquoi faisait-on du départ de sa sœur une fin du monde ?)
Notre femme de ménage et son mari viennent prendre un verre. Je leur explique ma situation. Le mari ne me plaint pas, m’adresse même des reproches. C’est parce qu’on vivait dans un cocon, voilà ce qui se passe quand on vit dans un cocon, eux ne sont jamais allés en vacances en famille par exemple. C’est vrai ? Oui, c’est vrai, des vacances comme ça tous ensemble ? Jamais ! Son fils, il ne l’a pas vu depuis quoi, trois ans ? Dix-sept mois corrige sa femme. Oui, il était passé en coup de vent en Normandie, mais quoi, deux heures à tout casser. Mais où est-il je demande ? A Paris… Bah… c’est à deux heures, ma fille est à l’autre bout du monde. Oui mais bon… on ne vit pas dans un cocon, il martèle, fier de l’éclatement de sa famille, n’aimant vraiment pas ça, les cocons. Je vais chercher à boire et quand je reviens, je les surprends en train de comploter avec ma fille, essayant de la convaincre de ne pas partir elle aussi, sinon, ton papa va être sous Lexomil.
Le lendemain, un plombier passe réparer la fuite du début de l’été, celle qui avait causé les piqûres de guêpe. Sans crier gare, de but en blanc, je lui demande où sont ses enfants. Ah ils sont grands maintenant, qu’il me dit, nous sommes libres, enfin. Il part en vacances en septembre avec sa femme en Espagne. Libres ! Oui, mais où sont-ils exactement, vos enfants ? je m’enquiers. L’un est à Dives-sur-mer (c’est à cinq kilomètres), l’autre vit encore chez nous. La mienne est au bout du monde, je fais, ah oui, c’est dur ça, il compatit, en s’arrêtant quelques instants de bidouiller des canalisations. Mais il replonge aussitôt, non, Dives-sur-mer, ce n’est pas bien loin, il reconnaît, eh ben voilà, il conclut, en finissant de serrer un joint, c’est comme neuf là, vous ne devriez plus avoir de problèmes.
Au même moment, après le départ de ma fille de notre putain de cocon, après mon anniversaire de cinquante ans, une amie proche m’envoie un message pour me dire que son mari, cinquante et un ans, a été diagnostiqué FTD, Frontotemporal Dementia. Des messages sibyllins suivent. Elle semble les écrire à l’arrachée entre deux rendez-vous chez des médecins, des avocats – elle vit aux US –, des travailleurs sociaux. Elle dit que leur vie ne sera plus pareille. Que son mari est dans cette condition depuis « deux ans + ». Elle ne comprenait pas très bien ce qu’il avait. Des changements de comportement, au début subtils, puis de plus en plus « évidents ». Cela me fout un autre coup au moral. Je connais le gars depuis quinze ans, un mec brillant, surdiplômé, patron d’entreprise. FTD. Je cherche sur Google : ça pue. Sa fille a le même âge que la mienne et vient, elle aussi, d’intégrer une fac américaine. Y a rien à faire, inéluctablement, les unes après les autres, avec méthode, toutes les cellules de sa mémoire seront détruites.
J’imagine ce scénario de film d’horreur sur la pandémie qui causerait sur le long terme une vague de démence, dont mon copain serait l’une des premières victimes. Nous basculerions dans un monde de détraqués, gouverné par les rares personnes qui n’auraient jamais eu le Covid et qui constitueraient une aristocratie de citoyens supérieurs en possession de leurs moyens, réduisant les autres, les déments, à l’esclavage. D’ailleurs, plus tard, dans la vraie vie, je lirais que des « détraqués du Covid » tuaient des passants, sans raison, dans les rues de New York.
J’ai depuis un certain temps ces idées d’histoires de Covid, comme rites de passage, de transformation. J’ai collectionné des histoires autour de moi. Celle d’un ado grassouillet, très gentil mais assez vilain, qui se transforme pendant la pandémie, maigrit, grandit, fait de la muscu, apprend à être DJ, et décide de tracer une raie au milieu de ses cheveux. De retour à l’école, c’est un mec, un BG, un bourreau des cœurs, avec raie au milieu, mais il a perdu à jamais son innocence, sa gentillesse. Celle de Charles (mon ami adepte d’approfondissement des lieux) qui passe le confinement en Normandie, en rase campagne, et ne se résout plus à revenir en ville, il s’éloigne de sa femme et de sa fille, finit par s’éloigner du monde. Sa femme forge différentes interprétions de sa misanthropie : le traumatisme de la perte, à cause du Covid, de sa belle-sœur ; une dépression latente et de longue durée, jamais soignée ; une enfance à la ferme, en Afrique du Sud, isolée du monde, que la propulsion dans une ville n’a jamais pu faire oublier. La transformation enfin de la femme d’un ami qui, avant le Covid, avait déjà des idées bizarres, comme accoucher dans une baignoire chez soi – et finir aux urgences – ou terroriser tout le monde avec la fin du monde climatique, et que le confinement transforme en complotiste. Passant son temps sur YouTube à écouter tous les représentants français de la fachosphère développer des théories à dormir debout sur le Covid, les vaccins, les puissants, etc. La manière dont cette maladie s’insinue dans la famille, l’empoisonne, au point de mener au divorce. La meuf est par ailleurs manipulée par un mec de leur ville, complotiste chevronné, qui cherche à lui soutirer du fric, et la convainc d’acheter, avec l’argent du mari, une barraque en Touraine pour vivre en autonomie et coupée d’un monde en perdition. Toutes ces histoires d’horreur qui mijotaient dans la marmite des confinements, et des solitudes soudaines.
En pensant à mon copain victime de FTD, je me fais la remarque aussi éculée qu’inopérante, comme quoi « la santé avant tout ». Une petite égratignure pourrit la journée de la chochotte que je suis. Mais, à part dans des cas plus graves où j’éprouve, au moment de la guérison, un sentiment exaltant et nietzschéen, bien qu’éphémère, de grande santé, autant je suis chafouin quand mon corps va mal, autant je n’éprouve pas la joie profonde, fucking profonde, qu’un corps et qu’un esprit sains devraient nous faire éprouver.
C’est sans doute là que je m’aperçois que ces histoires de « vivre le moment », « profiter de l’instant », c’est du bullshit. Ce copain continuera de vivre le moment. De fait, il ne vivra que ça, le pauvre, le moment, l’instant présent. Telle sera la condition de sa misère. Non, franchement, le vrai sens de la vie réside dans le passé. Y a que ça qui compte : le passé. Les regrets. La disparition. Notre reconstruction de tous les présents passés. Le moment présent, en l’absence du travail de la mémoire, de l’écriture, de la reconstruction, c’est nul. Même quand on l’apprécie, ce n’est pas lui qu’on apprécie, mais la matière qu’il va offrir à la remémoration future. C’est le futur souvenir que l’on apprécie dans le moment présent qui, comme pour mon copain victime de FTD, n’a en soi aucune saveur, aucune texture, aucune consistance. Si, comme le dit sa femme, « toute humanité a quitté mon copain », c’est parce qu’il est amputé de mémoire, amputé de cette capacité à apposer, les années passant, des petits cristaux scintillants sur les bouts de bois inertes des instants qui surnagent sur le fleuve du Temps.
J’ouvre Instagram par réflexe et j’ai un message d’une amie qui me demande, pourquoi t’as posté ça ? T’es au fond du trou ? J’ai posté quoi moi ? Je vérifie, pris de panique. Ah oui putain, une vidéo des canalisations de la fosse septique que le plombier est venu réparer la veille. Je les avais filmées pour lui permettre d’acheter le bon matériel, ça partait d’une bonne intention, ça a dû finir sur Insta au lieu de WhatsApp. Haha, hahaha, je fais à ma copine, trop jovial tout à coup pour compenser ma bêtise, la honte, je fais, je me suis trompé, non tout de même pas au fond du trou, je réponds du fond du trou. Elle te manque ? qu’elle me rétorque du tac-o-tac. Je lève les yeux du téléphone, le temps de surprendre le vol plané d’un oiseau, jamais su donner des noms aux oiseaux, toujours envié les écrivains qui bourrent leurs livres de noms sophistiqués d’oiseaux et de fleurs, tu sais ces phrases sur le printemps avec dix-huit noms de fleurs et d’oiseaux, le signe de reconnaissance des grands écrivains, je suis juste capable de reconnaître un pigeon, et ce jour-là, ce n’était pas un pigeon, plutôt un truc rapide, fuselé, qui trace une ligne droite et décidée dans le ciel, puis wow ! plane de joie, pour savourer, avant paf ! de retracer une ligne, le genre de piaf dans lequel t’as envie de te réincarner quand tu meurs. Je réponds quoi moi ? J’hésite. Je forme des phrases dans ma tête. Faut pas non plus s’éterniser, elle va penser qu’elle m’a eu, qu’elle m’a enfoncé au fond du trou. Je pense avoir opté pour l’anglais pour paraître relax. Après le y, je me suis arrêté, hésitant, puis j’ai écris le reste et j’ai vite appuyé sur la petite flèche tout de suite pour m’en débarrasser.
J’ai fini par répondre : yes.
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Malgré ces débuts difficiles, la semaine à la campagne avec mes deux autres enfants se révèlera idyllique. Il fait beau – très sec, la France souffre en 2022 d’une sécheresse inédite, la plus grave depuis une certaine date, loin dans le temps –, nous passons notre temps à la maison. C’est une semaine apaisante et studieuse. Je travaille, retrouve mes dossiers, traite les courriels en retard ; j’entraîne ma fille aux maths pour sa classe de première, cruciale pour son avenir ; j’apprends des recettes de cuisine pour les nourrir ; et les soirs, nous faisons des tours à vélo dans les environs. Les maths me rappellent mon enfance et la joie de la gymnastique de l’esprit. Je m’y adonne avec une fougue exagérée comme pour me prouver que je ne suis pas encore victime de FTD. Alain Finkielkraut m’avait ému en confessant dessiner de temps en temps des cubes ; être capable de le faire prouvait qu’on n’était pas atteint d’Alzheimer. Comme quoi, même les fascistes peuvent être émouvants. Mon fils s’est amusé à créer un menu de restaurant ou de salon de thé et il nous propose, tout au long de la journée, des fruits, des boissons et une « madeleine de Prouste ». Confusément, je m’en veux d’ainsi les contaminer de destalgie, et de Proust.
Un soir, nous effectuons une marche d’une heure autour de la maison. Mon fils me pose plein de questions et on s’aperçoit qu’en y répondant je lui ai raconté ma vie. En gros, une vie, ça tient en une heure, constate-t-il.
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Ma mère adorait regarder Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot. Les lundis, tard dans la nuit. Je les regardais avec elle, c’était très réconfortant. C’est ce qui était intéressant à Beyrouth, malgré la guerre à l’extérieur, à l’intérieur on retrouvait Bernard-Henri Levy en chemise décolletée, racontant des choses sans queue ni tête avec des mots grandioses (barbarie, totalitarisme, génocides, etc.). « Qu’est-ce qu’il est beau ! » répétait ma mère sans cesse. Chaque fois que je le vois dans Paris March aujourd’hui, en train de vaillamment combattre sur le dernier théâtre de guerre à la mode, vêtu de la même chemise, je pense à elle. Un soir, dans une de ses tenues colorées de notable de province (il a quand même de la classe, disait ma mère), Pivot brandissait un livre qu’il avait visiblement dévoré, un petit opuscule intitulé La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Il était enthousiaste, il trouvait ça génial, génial, répétait-il avec lyrisme. Je n’ai jamais lu le livre, peut-être que je l’ai parcouru rapidement en librairie, je ne me reconnaissais pas dans les plaisirs énumérés par l’auteur, des trucs bretons si je me souviens bien, je n’ai jamais été sensible à l’hédonisme breton. Mais la première gorgée de bière, ça oui. La mousse parfaite, les lèvres plongeant dans ce nuage qui crépite, et la fraîcheur soudaine et légèrement amère qui vous envahit : c’était vraiment bien pensé comme concept. Ça saisissait l’idée d’éphémère, car après la première gorgée, la bière n’est plus bonne. Les années passant, ce petit bouquin suivi de plusieurs autres avec des quantités de plaisirs du même auteur, créa un mini-courant littéraire qui fut très critiqué pour ce qu’il était, un hédonisme paresseux à la petite semaine de petit-bourgeois (souvent breton for some reason). Le plaisir n’était plus de plonger dans la Critique de la raison pure de Kant, de vivre une passion amoureuse brûlante, de sombrer dans l’alcool ou la drogue, mais de boire un demi quoi. Pas glorieux. Depuis, j’ai donc la hantise de sombrer dans cette torpeur intellectuelle en quête de satisfactions minuscules, d’autant plus, peut-être avec l’âge, que j’y suis de plus en plus sensible. Je constate avec terreur que les meilleurs moments d’une vie sont les plus simples. La semaine en Normandie par exemple.
Préparer le dîner pour les enfants avec une musique chill à fond dans la cuisine et un verre de rouge sur le plan de travail. Tu vois le niveau quoi. Les lumières. Surtout de septembre, je ne sais pas ce qu’elle a de spéciale cette saloperie de lumière qui irradie la campagne, en révèle l’âme toute dorée, toute luminescente. La chaleur du soleil. Manger sous ses rayons, le visage tourné vers lui, les yeux clos. Sentir la chaleur du soleil caresser les paupières fermées. Prendre un café au soleil, le visage tourné vers lui, les yeux clos. Courir dans le bois de Boulogne, autour des lacs, puis savourer un sandwich en rentrant par l’avenue des Portugais, sous les arbres de l’allée, le long de l’hôtel Raphaël. La même lumière d’automne dépose ses reflets dorés sur la pierre de taille, entre les jeux d’ombre des feuilles d’arbres. Je dois revoir Conte d’automne, c’est ma saison préférée manifestement. Fin septembre. Vivre une journée ensoleillée à vingt degrés. Des plaisirs météorologiques minables.
Je peux être honnête ? Vivre une journée ensoleillée à vingt degrés fin septembre à Paris, ou l’extase littéraire la plus intense (mettons Voyage au bout de la nuit) ? Eh bien, ça se vaut. C’est la vérité. Et chaque fois que je réalise cela avec effroi, je me rappelle la tête de Pivot en train de parler avec appétit de La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, et ça me fait flipper. Serais-je en train de devenir sénile ? Un jour, un banquier était venu nous présenter un dossier de maisons de retraite à racheter avec un effet de levier (une montagne de dettes), un sale type vraiment, et il décrivait le « concept », vous voyez, il y a toujours un parc dans les maisons de retraite, parce que « les vieux ils aiment ça, les parcs », avait-il expliqué. Je m’imagine les vieux, assis sur un banc, dans un parc, au soleil. Deviendrais-je comme eux ? Est-ce une perte de goût pour la vraie vie, je ne sais pas moi, les grands livres, les histoires d’amour tragiques, les amitiés tumultueuses, les fêtes, les orgies, les overdoses ? Pour en arriver à ériger le simple sandwich mangé au soleil au rang d’objet de quête suprême du bonheur ? Devant moi, pendant que je cuisine, à travers la fenêtre, une haie d’arbres très élevée se balance gracieusement au gré du vent, dans un mouvement synchronisé. Putain que c’est beau, je ne peux m’empêcher de penser. Merde, qu’est-ce qui m’arrive ? Ça va mal. Suis-je en train de mourir ou quoi ? ça ne peut être que ça, pour en arriver à apprécier le balancement des arbres au vent ? Pendant ce temps, Emma Becker, cette autrice que je lirai plus tard en octobre et que je considérerai comme une sorte d’âme sœur antithétique, aussi attentive que moi aux sensations mais nettement moins léthargique, dotée d’un talent qui suscitera ma jalousie, doit s’envoyer en l’air, sucer de multiples queues, se faire entreprendre en position de levrette, en tirant sur un joint ou des lignes de coke, dans un parc de Berlin qui craint. Au bas mot ! Oh là là, quelle déprime.
Et pourtant, à ce même instant, dans la même fenêtre, un peu plus à droite, je surprends ma fille de seize ans debout, immobile, comme une statue. Ses paupières sont closes, son visage est offert au soleil qui, par une autre fenêtre à ma gauche, se couche derrière une haie d’arbres dansants, en barbouillant le ciel d’éclats rosâtres et délébiles. Je reporte mon regard sur ma fille. Elle ne me voit pas. Elle baisse la tête, ouvre les yeux, et la teinte de son visage change en temps réel, au gré des facéties coloristes du soleil qui joue en arrière-plan, puis soudain, sans explication, pour rien, pour je ne sais quoi, par le mystère de sa propre nature, dans un enchaînement de mouvements musculaires et faciaux, de pulsations électrochimiques au sein des milliards de cellules nerveuses de son cerveau, quelque chose se produit, des signaux se propagent dans le réseau de connexions synaptiques et donnent forme, dans un orchestre de signes, à la matière d’une joie. Elle sourit.
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Le vendredi, à la fin de la journée, à la fin de la semaine, à la fin de l’été, nous sortons dîner sur la plage et assister au coucher du soleil. Je me suis toujours demandé pourquoi le coucher du soleil plaisait tant. Je ne sais pas. Le spectacle m’hypnotise. Quand la boule tombe derrière la mer, toute une bande au ras de l’horizon se colore d’orange, un orange dont le contraste avec les bleus nuit aux teintes différenciées de la mer et du ciel, est saisissant de beauté tranchée, de beauté parallèle. Je pense aux derniers rayons, à l’été qui est passé, à l’enfance qui est passée, à la vie qui est passée. Je regarde ma montre, il est 20 heures 40. Le 8 juillet, quand le soleil se couchait à 22h20, est bien loin. Tout compte fait, je me demande si je ne préfère pas les deux mois de l’année détestés de tous, janvier et février, pendant lesquels, chaque jour, pas à pas, patiemment, le jour avance sur la nuit, comme une armée sourde sur le front de l’ennemi.
Le samedi 27 août, dans la nuit, ma femme a envoyé un message nous apprenant qu’elle a atterri à Paris, en provenance de Montréal où, après avoir déposé notre fille, elle s’est rendue pour visiter son frère après huit heures d’un road trip américain. Huit heures pendant lesquelles elle a pleuré.
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Quand j’avais eu quarante ans, un copain m’avait annoncé que c’était bien la quarantaine. C’est la cinquantaine, le pire, il avait ajouté. C’est à ce moment, en général, que nos parents sont de plus en plus malades, qu’on les perd, ou qu’ils peuvent perdre la tête, ne plus se souvenir de nous, c’est là que les enfants quittent la maison, les uns après les autres, au gré d’autant de séparations déchirantes, que les amis divorcent, atteignent le sommet de leur carrière pour entamer une lente et inéluctable chute. J’étais bien content ce jour d’août 2012 de ne pas avoir cinquante ans. Elle avait l’air gratinée cette décennie de séparations, de pertes, de désillusions. Après c’est mieux, avait poursuivi ce copain, qui avait tout étudié à l’avance – il devait avoir trente-cinq ans au moment de cette conversation – la soixantaine, c’est en fait pas mal, avait-il conjecturé contre toute attente, nos parents sont alors sans doute morts, on n’a plus à gérer leurs maladies terminales, les enfants ont grandi, ils sont financièrement indépendants, si ça se trouve ils ont des enfants eux-mêmes, et puis la retraite approche, on prend de la distance avec le travail, on n’a plus rien à prouver, les jeux sont faits depuis longtemps. Non franchement, la soixantaine, surtout de nos jours où l’on y pète la forme, l’on y est encore jeune, surtout si on a traversé la cinquantaine indemne, aucun problème, aucun souci. C’est la cinquantaine, la décennie de merde.
Plus tard, en octobre 2022 (je fais souvent référence à octobre 2022 car c’est à ce moment que j’ai écris une grande partie de ce récit), je me réveillerais au milieu de la nuit pour aller pisser. Dans le noir, ayant perdu tout sens de l’orientation dans le temps et l’espace, je tituberais. Pendant quelques instants, je serais absent à moi-même. J’aurais alors cette pensée terrifiante : voilà à quoi ressemblait une vie sans mémoire, une désorientation permanente. Je penserais à mon copain victime de FTD. La médecine a fait des progrès spectaculaires permettant d’allonger indéfiniment la vie du corps mais elle reste totalement impuissante, totalement archaïque, dès qu’il s’agit du cerveau. Aucun traitement n’existe, ou n’est prévu, pour lutter contre les maladies du cerveau. D’où la prolifération de corps sains qui ont perdu la tête. Je penserais au même Jean-Louis Trintignant du Conformiste. Des années plus tard, dans Amour de Haneke, son visage serait ravagé par les rides, littéralement labouré et mangé par elles. Dans les années 1970, Trintignant adorait courir dans ses films, il avait cette façon assez spéciale, assez marrante de courir. Là, il arrivait à peine à marcher. Je penserais à la scène où il étouffe sa femme avec un oreiller. J’avais cette idée de nouvelle où un fils fait ça à son père, atteint de démence, en pensant au film de Haneke. Je ne l’avais pas poursuivie, ça me paraissait cliché depuis qu’il n’y a plus un roman, un film, sans une histoire de parent atteint d’Alzheimer.
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Le samedi 27 août, nous sommes allés à nouveau à l’accrobranche et j’ai contemplé mon fils de dix ans sautiller dans les cimes des arbres, flirtant avec les nuages. Nous avons déjeuné à Honfleur puis avons pris l’autoroute A13 en direction de Paris.
Sur la longue autoroute monotone, que je n’arrive toujours pas à mémoriser dans mon esprit, incapable d’évaluer ma position avant Rambouillet, j’ai appelé ma mère comme j’ai l’habitude de le faire tous les jours. Je lui ai demandé comment s’était passée sa journée, et comme d’habitude, elle m’a répondu que c’était dur, très dur. Je lui ai demandé comment il allait, et elle a répondu avec des soupirs dans la voix : mal, très mal. Je l’entendais derrière elle répéter : « C’est qui ? C’est qui ? » Elle l’a ignoré puis a lâché : « C’est ton fils, ton fils. » Il semblait très surpris, avec un charme enfantin étonnant. J’imaginais ses yeux larmoyants et grands ouverts. « Ah bon ? J’ai un fils, moi ? » a-t-il dit. « Oui, deux fils. – Deux fils ? Tu es sûre ? J’ai deux fils ? » C’était toujours des conversations à trois avec eux. Il n’arrêtait pas de répéter : « Mais dis-moi, vraiment, tu es sûre ? J’ai deux fils ? » Ma mère se torturait sans cesse : pourquoi lui ? Qui aurait pensé qu’il connaîtrait cela ? Et je ressortais toujours les mêmes arguments qui ne la convainquaient guère. « Tu sais, Chirac aussi, Reagan, même Biden, le président actuel » (elle pouvait concéder au mieux un « Ah bon ? C’est vrai ? » pour Biden), « mon ami de cinquante ans victime de FTD, la femme de Trintignant dans Amour, une charmante pianiste et professeure elle aussi, Emmanuelle Riva en personne (ma mère est cinéphile), Julianne Moore dans Still Alice, une éminente linguiste à Columbia. »
Des mois plus tard, lors d’un dimanche cauchemardesque sur lequel je reviendrai peut-être un jour, si jamais je m’en remets ou pour tenter de m’en remettre, nous sommes montés à la montagne, celle où nous passions nos vacances quand j’étais enfant, celle où je lisais L’Idiot. Sur cette magnifique route, l’une de mes préférées au Liban, voire dans le monde entier, de temps à autre, surgissaient des madeleines de Proust, intactes du passé, m’envoyant des décharges insoutenables de destalgie. Ce jour-là, ma mère a été cambriolée et elle a perdu jusqu’au dernier centime de toutes les économies de sa vie qu’elle avait retirées de la banque lorsque le pays a fait faillite en 2020, et qu’elle avait cachées dans son placard. À la fin de cette journée splendide, nous avons découvert la porte arrachée et l’appartement dévasté. Ma mère hurlait de douleur en voyant l’emplacement vide du coffre-fort et les quatre trous où il avait été vissé. Nous avons finalement abouti dans un commissariat lugubre du même quartier charmant où nous avions déjeuné la veille et où mon père insistait pour retourner déjeuner.
La route de la montage est sinueuse, et mon fils a commencé à avoir la nausée. L’un des virages a fait apparaître l’image de mes parents à l’avant de la voiture, mon frère et moi à l’arrière, les observant de dos, ils chuchotaient des choses pas drôles, des choses de parents, des choses sur la vie qui peut être vraiment merdique quand elle le décide.
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Vers Saint-Cloud, sur l’A13, un tunnel possède des pouvoirs magiques, comme dans un film de Miyazaki. Avant d’entrer dans ce tunnel, l’autoroute est bordée d’arbres, de paysages champêtres, de pancartes représentant des chevreuils et des sangliers ; juste après, se déploient des ponts, des avenues, les tours de la Défense, la Tour Eiffel. C’est un rite de passage entre la campagne et la ville, entre l’été et la fin de l’été, entre l’enfance et l’âge adulte. Une transition obscure de quelques centaines de mètres durant laquelle les parenthèses éphémères se referment.
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Quelques semaines plus tard
Les vacances sont désormais un lointain souvenir. Tout au long du trajet en voiture de la maison à son école, mon fils guette en vain le lever du soleil, qu’il observait il y a encore deux jours avec les yeux écarquillés d’un émerveillement panthéiste. Il est tellement déçu, voulant à tout prix me montrer ce spectacle, pour une fois que je l’accompagne. Je le dépose devant l’École Alsacienne, le regarde courir vers la porte d’entrée, puis je me dirige vers la Porte d’Orléans, en direction du périphérique où les voitures font docilement des tours depuis la nuit des temps, dans une grisaille matinale qui semble appartenir à la fin du monde.
Je reprends l’A13 et, après deux cents kilomètres, je glisse dans la sortie 29A. Vers dix heures, j’arrive à la maison. Je saisis le moindre prétexte pour m’y échapper. Aujourd’hui, c’est la panne d’internet. Orange a prévu de passer entre 13 heures et 18 heures. Parfait, n’auriez-vous pas une plage encore plus longue qui me permettrait de rester davantage ? Par exemple, sur plusieurs jours ? La téléconseillère est surprise. Un paysagiste local signe ses courriels par « Mon refuge. Mon havre de paix. Mon jardin. » C’est exactement ça. Mon refuge. Au bout de l’allée, le jardin s’offre à moi, recouvert d’une herbe à nouveau verte, brillante de rosée matinale. Un vert profond, éclatant, presque éblouissant, comme un pied-de-nez à l’été, une vengeance, et une victoire.
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Commencement
Quand j’ai commencé à écrire ce texte, c’était dans le but de consigner tous les détails de mon été 2022. Comme le dit l’autre, c’était pour sauver quelque chose du temps. C’est pourquoi j’ai inclus des détails sans intérêt, suivant ainsi ma stratégie de semer des futures madeleines sur mon chemin. Par exemple, en décrivant mon trajet en taxi d’Istanbul à l’aéroport d’Erdogan, je mise sur le pouvoir que ces détails auront un jour de me permettre d’accéder aux souvenirs, ces petites gouttelettes sur lesquelles reposera l’immense édifice du souvenir, comme le dit l’autre autre. Fragile l’édifice. En relisant certains passages, j’ai eu l’horrible constat que j’avais oublié tout ce qu’ils décrivent. Les images ont été effacées de ma mémoire. Et plus le temps passe, plus je reviens sur le texte, plus les images s’effacent et leurs traces ont définitivement disparu.
Je me suis pris au jeu. Un jour, j’ai ajouté novella au début du texte (je l’ai ensuite enlevé), genre, oui, ça commence à ressembler à un court récit, ton truc. Un autre jour, je courais autour des lacs du bois de Boulogne, et une idée m’est venue, une idée « géniale ».
J’aurais aimé la poursuivre, mais j’ai la flemme. Je m’en méfiais. Mes idées géniales ne le sont pas vraiment, elles ne le sont que pendant cinq minutes, boostées par les endorphines du jogging. Elle avait l’air originale, mais comme le dirait le critique littéraire de modèle courant : « On l’a vue mille fois. » Elle risquait facilement de devenir artificielle. Par exemple, en écoutant La part la plus secrète des hommes, le lauréat du prix Goncourt 2021, lors de mes longs trajets vers la Normandie, j’ai constaté que l’auteur en abusait tellement que le livre devenait très faux, très artificiel. En réalité, je ne crois qu’en la première personne, c’est la seule forme de littérature qui m’intéresse. Le reste est faux. Quand tu as la chance de pouvoir visiter des cathédrales littéraires de la première personne, Proust et Céline, les autres livres semblent être de simples bicoques mal foutues.
L’idée géniale est la suivante.
Non attends, avant que je ne la dise, il faut savoir qu’un des films qui m’a le plus bouleversé est Boyhood. Dans ce film de Richard Linklater, on suit le parcours d’un garçon sur une dizaine d’années. Et tout est vrai. Linklater a filmé les mêmes acteurs pendant dix ans, quelques jours par an, en fonction de leurs disponibilités. Ce qui est génial, c’est qu’il a choisi des acteurs, ce n’est pas un documentaire. On voit Ethan Hawke vieillir, Patricia Arquette vieillir, comme si leur statut de comédien (leur artificialité) ne pouvait résister à la réalité du temps (sa vérité). Si Patricia Arquette prend du poids, c’est à la fois son personnage et elle-même qui prennent du poids, puisque le cinéaste l’a capturée telle qu’elle était à un moment précis de sa vie, une fois par an pendant dix ans. Ainsi, tu as une pure fiction doublée, en arrière-plan, d’un documentaire sur le vieillissement et les transformations du corps humain. La transformation du garçon est encore plus poignante. Cette sorte de disgrâce étrange du corps adolescent qui succède à la grâce de l’enfance. Des scènes habituellement clichées m’ont bouleversé et me bouleversent encore quand je les revois. La chambre vide après le départ à l’université. Le monospace du père qui a remplacé sa Ford Mustang de l’enfance, revendue. Tous ces tours que le temps prend plaisir à nous jouer.
Par ailleurs, si Le temps retrouvé est mon volume préféré de La Recherche, il y a, dans ce volume, un passage particulier qui m’a fait pleurer quand je l’ai écouté, lu par Podalydès, pendant le confinement de 2020.
C’est vers la fin.
« Je vis Gilberte s’avancer. Moi, pour qui le mariage de Saint-Loup – les pensées qui m’occupaient alors et qui étaient les mêmes ce matin – était d’hier, je fus étonné de voir à côté d’elle une jeune fille d’environ seize ans, dont la taille élevée mesurait cette distance que je n’avais pas voulu voir. »
Ne me demandez pas pourquoi mais cette manière qu’a le temps de se manifester dans des phénomènes physiologiques (« sa taille élevée ») me bouleverse. Suit cette phrase magnifique et limite horrifique sur la matérialité du temps :
« Le temps incolore et insaisissable s’était, afin que, pour ainsi dire, je puisse le voir et le toucher, matérialisé en elle et l’avait pétrie comme un chef-d’œuvre, tandis que parallèlement sur moi, hélas ! il n’avait fait que son œuvre. Cependant Mlle de Saint-Loup était devant moi. »
La dernière phrase du paragraphe, très simple, m’a complètement terrassé : « Riante, formée des années mêmes que j’avais perdues, elle ressemblait à ma jeunesse. »
Bon voilà quoi, l’idée romanesque que j’affectionne est celle de l’ellipse temporelle. Vingt ans se sont écoulés lorsque l’on retrouve le narrateur au cours de cette matinée à Guermantes, face à Mlle de Saint-Loup, une sorte de métamorphose organique du temps. Entre chaque chapitre de Boyhood, une année s’est écoulée dont on ne saura rien, et le travail du temps sur les corps, les visages serait insaisissable sans ces intervalles.
L’idée qui me vient en courant au bois de Boulogne découle de ma propre mythologie du temps, de ma sensibilité, voire de cette sensiblerie que mes lectures et mes films ont nourrie. Je fais partie d’une communauté secrète de malades du temps, décrivant dans leurs écrits les symptômes d’un mal dont il est si plaisant de se reconnaître.
Le titre de cette partie, « Commencement », doit être lu en anglais. C’est ainsi qu’on appelle, à Yale, la cérémonie de remise des diplômes.
Le campus de Yale est paisible. L’architecture à la manière d’Oxford y côtoie de nouvelles bâtisses modernes, mêlant harmonieusement le verre et l’acier aux pierres anciennes. On y ressent à la fois le culte du savoir et de l’argent. Elle avait surpris son père, adossé à un mur, le visage tourné vers le soleil, les yeux clos. Comme toujours, il volait quelques instants de plaisir au cours monotone de l’ennui, échappant à la vigilance de l’ennui. Elle l’aurait observé sans qu’il s’en rende compte. Des souvenirs remonteraient des profondeurs de sa mémoire, dans une séquence aléatoire et inexpliquée, l’envahissant, se bousculant et se disputant pour émerger dans sa conscience. Cette scène du mur se répéterait inlassablement à travers toutes les variations du récit.
Car ensuite, j’ai réfléchi à d’autres alternatives. Des choses plus audacieuses. Je me suis dit que la réalité a plus de couilles que la fiction. Par exemple, elle n’hésite pas à créer une pandémie dévastatrice qui met le monde en pause pendant des mois. Lorsque les romanciers explorent de tels scénarios, cela donne des romans dystopiques, comme La route, l’un des rares non-autofictionnels qui m’ait profondément marqué. Mais dans l’horreur, la réalité a le chic d’être banale, dépourvue de meurtres et de cannibalisme, d’éléments spectaculaires que la fiction affectionne. J’ai donc envisagé un autre scénario où la remise de diplôme aurait lieu six ans plus tard, au lieu de quatre, à cause d’une autre pandémie beaucoup plus mortelle. Seuls les survivants recevraient leur diplôme lors d’une cérémonie funèbre en hommage aux victimes. Au début, on ne comprendrait pas, à la manière de la série The Leftovers, ce qui s’est réellement passé. L’horreur se révélerait progressivement tout au long du récit, et les détails étranges prendraient rétrospectivement du sens. Dans l’une des branches de l’arbre décisionnel de cette fiction, je périrais en tant que victime de cette pandémie, et la cérémonie de remise de diplômes aurait lieu sans moi. Tout cela serait d’une tristesse infinie.
Cette issue macabre en ouvrait une autre, tout aussi envisageable. J’ai toujours rêvé de la pilule. Voici l’idée : chaque individu sur terre serait pourvu d’une seule et unique pilule (irremplaçable en cas de perte) qui, une fois ingérée, entraînerait une mort immédiate et sans formalités. Un instantané. Dans tous les moments de détresse aiguë, lorsque la douleur serre mon estomac, que l’envie de pleurer m’envahit au milieu de la nuit, seul dans le désert obscur et infini de la nuit, je rêve de cette pilule. Depuis ma lecture du Lambeau de Philippe Lançon, bouleversé par ce personnage qui hante l’étage des défigurés de l’hôpital après une tentative de suicide manquée, je suis convaincu que toute autre méthode serait une pure folie. Car cela engendrerait non seulement le risque de survivre, mais aussi celui d’échanger une misère morale en bonne santé contre une misère morale assortie d’un visage défiguré, de membres amputés, ou que sais-je encore. Bref, j’arrête avec la pilule. Dans mon troisième scénario, ma fille (qui, rappelons-le, s’exprime à la première personne, cela reste constant) révèle que je me suis suicidé sans raison durant sa deuxième année. Mon spectre hanterait la cérémonie de remise des diplômes. Elle me verrait réapparaître à différents endroits du campus où nous avons passé du temps ensemble lorsqu’elle a rejoint l’université, en particulier le long de ce mur ensoleillé, en face du café-librairie Atticus, sous le musée de Yale, où nous passions du temps à savourer notre Matcha latte.
Quel que soit le scénario, après la cérémonie, elle ferait la fête. L’alcool dissiperait la mélancolie. Je voulais, on l’aura compris, que ce chapitre fût mélancolique.
Quelques jours après cette sortie au bois de Boulogne et l’idée du « quatre ans après », je me suis demandé s’il n’était pas plus audacieux, paradoxalement, de partir sur quelque chose de banal. Est-ce que le divorce, la pandémie, le suicide ne seraient pas des échappatoires ? Le véritable talent ne consiste-t-il pas à oser l’insignifiant ? Finalement, quand on y réfléchit, il n’y a rien de vraiment spectaculaire dans la matinée des Guermantes. Rien ne s’y passe. La force du réel réside dans sa banalité. Dans ma quatrième version imaginaire de ce chapitre « Commencement », la famille était toujours aussi unie qu’en 2022, vivant toujours dans ce fichu cocon douillet que le mari de notre femme de ménage détestait tant. La journée était belle – dans la version funèbre, celle de la pandémie survoltée qui décime la moitié de l’humanité, elle est grise et tempétueuse – tout le monde était heureux et ému. Mais bon, cela ne fait pas un chapitre. Dans ce cas, il aurait fallu, avec subtilité, délicatesse, déceler les fissures dans ce bonheur. Peut-être des détails, de minuscules détails, comme le changement de coiffure du personnage des Scènes de la vie conjugale, annonciateur de la séparation du couple. Une image m’est venue à l’esprit, celle du père (c’est-à-dire moi) voûté. L’idée que la fille remarque soudain, de loin – j’aime bien l’idée de surprendre les gens de loin, dans une nouvelle vérité – que son père est désormais voûté.
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Un autre été, une autre année
Quel que soit le scénario du chapitre précédent, celui-ci commence dans un taxi-bateau. Un plan général d’une île qui s’agrandit. Cela se déroule des années plus tard. Bien des années plus tard. Enfin, cela n’est pas révélé explicitement tout de suite. Comme dans le chapitre « Commencement », celui-ci est écrit à la première personne. On suit le parcours d’une femme d’une quarantaine d’années, dont nous ne savons rien. C’est un récit de vacances, avec des allées et venues sur l’île, en bus, à vélo. Les mouvements lents des vacances. Aucune mention des dates, des noms. Ce sera comme une nouvelle indépendante, séparée du reste. Une île dans le récit. Quelques détails utopiques, comme les mobylettes pétaradantes remplacées par des modèles électriques silencieux. La femme semble être une habituée de l’hôtel où elle séjourne, dont le propriétaire, un jeune homme fringuant « à l’époque », comme elle dit sans préciser de quelle époque il s’agit, a vieilli. La protagoniste a deux enfants, de jeunes ados, qui sortent tous les soirs, dans la même boîte qu’elle fréquentait quand elle était adolescente. Elle est seule, probablement séparée de son mari, mais cela non plus, elle ne le précise pas. Elle travaille une partie de la journée, je ne sais pas exactement quel est son métier, pas écrivain, trop cliché, mais elle doit écrire quelque chose, un rapport peut-être, universitaire, sociologue, journaliste, ou même quelque chose de plus prosaïque, un rapport ennuyeux pour un emploi « normal » en entreprise.
Elle observe ses filles mater des beaux garçons sur la plage.
Ce serait un chapitre doux et patient, dénué d’événements, similaire à une promenade sur les collines de Spetses à l’aube. La raison d’être de ce chapitre résiderait dans sa dernière phrase, une phrase que j’ai entendue à l’été 2022. Je pense l’avoir captée dans un restaurant, prononcée par une Française à la table voisine. Je reproduirai la scène.
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La narratrice rencontre une autre Française dans un café au bord de l’eau, un endroit où elles ont leurs habitudes. L’autre femme est plus jeune, semblant débordée par la poussette, les biberons, et ainsi de suite. Elles engagent une conversation légère, sans conséquences, typique des vacances. La jeune maman débordée demande alors : « Et vous alors ? Comment connaissez-vous Spetses ? »
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La narratrice répond : « Je venais ici avec mes parents quand j’étais enfant. »