Vacances au Canada

Nous avons visité plusieurs villes sur trois fuseaux horaires. Vancouver, l’océan, le parc Stanley, ses third et second beach, son lost lagoon, le pont suspendu de Capilano,  la montagne Grouse, l’observation des oiseaux de proie sur son sommet, le marché Granville ; les villes de Jasper, Banff, Lake Louise, le parc naturel national, les lacs et les randonnées, l’immensité accidentée et rocheuse des espaces, la vie sauvage (wilderness) ; Montréal, la vieille ville, la rue Saint Paul, les apéros sur les toits des hôtels, notamment l’hôtel de la place des armes et le William Grey, le plateau Saint-Laurent, l’art mural, le Mont Royal, le jogging sur le chemin Olmsted jusqu’à la croix Mont Royal, le chalet du même nom, sa vue sur la ville, le lac aux castors en contre-bas, le port et l’acrobranche urbain ; Québec, son île Orléans ; Toronto et son quadrillage d’avenues interminables, son front de lac, la vue sur le C-Tower, Yorkville et ses commerces de luxe, Forest Hill et ses maisons de riche ; Ottawa, minuscule ville dominée par son parlement, traversée par le fleuve du même nom ; Montebello, village perdu entre les deux, offrant un vague charme de Nord Est américain à contempler sur des chaises Muskoka. L’arrivée à Montréal après dix jours dans l’Ouest anglo-saxon fut un choc : inefficacité généralisée, syndicats, taxes les plus élevées du pays, travaux à tous les coins de rue, cacas nerveux identitaires, bref, un charme indicible bien de chez nous. Dans toutes ces villes, errant au pied des gratte-ciels clinquants et des passants pressés, têtes hirsutes, corps abîmé, titubant comme des ours des trottoirs entourés d’une meute fidèle de chiens-loups faméliques, les même SDF qu’à Paris, New York ou San Francisco rappellent, comme dans toutes ces villes, la dureté du système et ce qu’il advient à ceux qui ne s’y soumettent pas.

Nous avons visité des lacs. Lac Beauvert au bord duquel nous dînions à Jasper ; Lac Annette dans lequel nous avons pu nager ; Lac Peyto en forme de renard parfaitement dessiné dans le creux des montagnes ; Mud Lake que nous avons parcouru en bateau et sur les rives duquel nous avons surpris deux ours noirs se faisant la cour avant l’hibernation ; Lac Moraine que nous avons visité à l’aube dans des replis de brume et le soir entre chien et loup ; Lac Louise sur l’eau verte et glacée duquel nous avons fait du canoë ; lac Miroir surplombé par un obélisque rocheux à la forme d’un ours pétrifié ; lac Agnès et son tea house ; tous les lacs en bord d’autoroute dont la course de la voiture a surpris le scintillement véloce.

Nous avons fait des randonnées en montagne. A Jasper sur le Old Fort Point loop ; à Banff le long du fleuve Bow, sur le Tunnel montagne et le long du Johnston canyon ; à Lake Louise pour rejoindre les lacs Miroir et Agnès. Cette dernière randonnée était magnifique. A mesure que l’on gravissait la montagne, la vue sur le lac vert s’élargissait en contre-bas dans une sérénité immobile ; une chute d’eau soudain apparaissait ; puis le lac Miroir et son obélisque, autour duquel de petites silhouettes faisaient des ronds dans l’eau ; puis le lac Agnès, magnifique, et la vue à l’infini.

Nous avons vu des chutes d’eau. Les chutes de Mud Lake où nous nous sommes approvisionnés en eau fraîche ; celles de Bow où nous avons tenu une réunion de famille ; de Johnston où nous avons fait la queue pour quelques photos ; de Montmorency au Québec qu’on a traversées de part en part en tyrolienne ; du Niagara que nous avons immortalisées en contre-jour, tôt le matin, pour semer la foule.

Nous avons parcouru des milliers de kilomètres en voiture. Le long de routes serpentines séparées en deux par des lignes jaunes ; entre des montagnes offrant le spectacle rocheux, hallucinant et sans cesse renouvelé des chevauchements et sédimentations millénaires ; sur les trois cents kilomètres de décors de western de la promenade des glaciers de la route 93 entre Jasper et Lake Louise ; sur les mille kilomètres de vide accidenté et inquiétant séparant Vancouver de Jasper ; sur la 401 d’une verte et apaisante monotonie sur laquelle veillaient des nuages placides, entre Toronto et Ottowa.

Nous avons mangé. Goûté aux cuisines japonaise, indienne, mexicaine, libanaise, portugaise, italienne, thaïe, hawaïenne, anglaise, grecque ; avons établi le classement des meilleurs grilled cheese sandwich du pays, avec en numéro un Tony’s Grill, seul diner ouvert de Blue River, au milieu de nulle part entre Kamloops et Jasper, tenu par une femme acariâtre, dans un décor de David Lynch, et qui, avec son pain complet parfaitement beurré, son cheddar orange saumon parfaitement élastique et adhérant aux deux toasts, coiffait au poteau le Four Seasons de Toronto et son sandwich qui fait du chichi ; avons même échoué dans un McDonalds tenu par une famille locale, dans la ville de Merritt, oubliée de tous au milieu de la highway 5, après avoir tenté notre chance au 7 Eleven où languissait une Bovary du cru, déjantée et probablement ivre, tournant des saucisses d’un air dégoûté en nous parlant de son week-end dans ce coin pourri, puis au Subway où marinait depuis un temps lointain des ingrédients fatigués proposés par une junkie provinciale et désespérée ; avons réussi à déguster jusqu’à cinq frites de la centaine que compte une Poutine de modèle courant ; à finir la moitié d’une queue de castor dans le Beaver Tails du front de lac à Toronto, nappée d’Oréo fondu, de cannelle, de compote de poire ; à survivre à un chocolat favori, crème glacée au sirop d’érable trempée dans un chocolat fondant.

Nous avons assisté à un concert de Taylor Swift au Rogers Center de Toronto. Taylor a couru en long et en large sur l’énorme scène, distribué une centaine de high five à la foule en délire, s’est envolé dans un drone au-dessus de celle-ci, a joué au piano, a changé une vingtaine de fois de tenue en cinq secondes à chaque fois, fait un duo avec Bryan Adams, dansé au centre de jeux de lumières épileptiques, mené des chorégraphies survoltées. Nous étions crevés.

Nous avons visité deux musées. Le ROM de Toronto où par souci d’éclectisme nous avons à la fois parcouru une exposition sur les araignées et une autre consacrée à la styliste néerlandaise Iris Van Herpen ; le MAC de Montréal avec la très belle exposition interactive de Rafael Lozano-Hemmer.

Nous avons vu Mission Impossible, the fall-out, une après-midi de pluie, dans une énorme salle, sur des sièges vibrants, au Cinéplex de la rue Sainte-Catherine à Montréal. Tom Cruise a couru comme un malade sur les toits de Londres, fait de la moto dans un concentré de Paris où tous les monuments étaient interconnectés et reliés par la Seine souterraine, de l’hélico au-dessus des montagnes et lacs de Norvège, situés au Cachemire et, pour finir, sauvé l’humanité in extrémis, au prix de quelques côtes cassées, en désactivant au bord d’une falaise vertigineuse, en équilibre instable, le compte à rebours fatidique.

Nous avons surpris des épiphanies urbaines. Un grand mur « Palestine Libre » à Montréal ; Belle de jour à l’affiche du cinéma du parc à Park Avenue ; une centaine de femmes sur la pelouse de East Island à Toronto dans une cérémonie religieuse de yoga en Lulu Lemon multicolores ; des gay pride dans toutes les villes ; une fresque représentant Leonard Cohen sur le mur d’un immeuble surpris à partir du Mont Royal.

Nous avons couru. Fait le tour du parc Stanley ; gravi et descendu le Mont-Royal ; pénétré le Marsh Loop à Banff par une matinée pluvieuse, la peur au ventre de croiser un des ours dont les nombreuses pancartes d’avertissement et les bruits suspects des feuillages annonçaient la présence en plein saison des baies ; arpenté le front du lac Ontario ; les rives du lac Ottawa ; et les sentiers de la rivière des Outaouais.

Nous avons rencontré plein de Canadiens. Tous ceux que nous connaissions dans les quatre coins du pays, lointains cousins, camarades d’universités perdus de vue, amis d’enfance retrouvés après des décennies de séparation, amis proches convergeant à Montréal pour un long week-end, connaissances parisiennes que nous voyons rarement à Paris, Québécois croisés au hasard des excursions et attirés par la langue française, des personnes d’origines diverses, des vies hétéroclites et dépareillées, surprises dans un court instant de leur trajectoire. Une chose m’a semblé commune à toutes ces rencontres. Ces Canadiens sont centrés sur eux-mêmes, leur famille, leurs enfants, l’université, le travail, la réussite. Très peu nous ont parlé de la société en général, de politique, de gouvernement. Je formule l’hypothèse selon laquelle les sociétés anglo-saxonnes sont centrées sur l’individu, alors que la France est centrée sur la société, l’Etat, l’individu n’étant qu’un rouage de ces systèmes centralement architecturés, rouage devant obéir à un mode d’emploi systémique décidé par la centralité et l’idéologie qui la sous-tend.

Bref, c’étaient des vacances actives.

Le Vol

C’est troublant, ce frisson que j’ai éprouvé, cette jouissance coupable…

J’y repense en admirant mon livre sur la coffee table…

Retour sur les faits. A mon arrivée à l’hôtel, je suis surclassé à la faveur d’une salve de salamalecs sirupeux. J’hérite d’une chambre de cent cinquante mètres carrés à la gloire du marbre : sol en marbre, plafond en marbre, murs en marbre, chiottes en marbre, lit en marbre, verre où tu déposes ta brosse à dents en marbre. Le propriétaire doit posséder une carrière, ça ou il blanchit de l’argent comme dans Ozark.

Vue imprenable sur le Bosphore et le pont rouge au milieu d’un océan pointilliste de lumières transfigurant la laideur diurne. Je me verse un Jack, me vautre dans le canapé en marbre et mate machinalement la télé. Il s’fait pas chier Erdogan, dans un pays taillé dans le marbre de la piété, l’hôtel, qui par définition doit plus ou moins être lié à lui, propose toute la palette Marc Dorcel, genre sa vie son œuvre. Je ne me laisse pourtant pas tenter par les jaquettes digitales pixellisées d’infirmières lubriques, certes par vertu mais aussi pour ne pas être fliqué par la Stasi locale, inquisitrice de mes modes de consommation libidinaux. La gigantesque bibliothèque en marbre est vide, le livre c’est un objet plutôt rare ici. Pas tout à fait vide à y regarder de plus près. J’aperçois ce qui ressemble à un livre, un beau livre même.

Il s’agit d’une monographie de Sevan Biçakçi, un orfèvre turc d’origine arménienne, un génie. Il peut faire tenir dans une bague la basilique Sainte-Sophie dans ces moindres détails. L’ouvrage, aux éditions Assouline, est une pure merveille.

Une idée germe alors en moi. Pernicieuse mais déterminée. Coupable mais tentatrice. Le subtiliser.

Je suis en proie à un soudain dilemme moral. Je ne peux justifier mon acte comme vengeance contre un hôtel qui me ruinerait, la chambre coûte trois fois rien ; contre un service en-deçà de mes attentes de client exigent « qui passe cent nuits par an dans des hôtels », le personnel est aux petits soins, à l’affût du moindre de mes souhaits. Non, c’est un acte gratuit. Ma vraie crainte c’est qu’on accuse le personnel. Etre responsable d’un licenciement, d’une vie en ruines, d’un suicide, à cause d’un acte gratuit.

Je dors dessus.

Le lendemain, jour de départ, je me réveille très tôt pour courir et faire mes longueurs dans la piscine en marbre. Les couloirs sont arpentés par les prostituées qui rentrent chez elles après leur nuit avec les Saoudiens de service. Mon esprit est occupé par la préparation du forfait. Comment ne pas me faire chopper ? Le dilemme moral passe soudain au second plan des considérations pratiques et exécutoires. Implicitement, la décision semble être prise puisque je délibère dans mon esprit au sujet de sa mise en œuvre. Après une longue hésitation, je range le gros livre dans mon bagage cabine, bien au fond, et le couvre de couches de linge sale. Je mise sur le fait qu’un contrôleur éventuel hésitera à se saisir de mon tee-shirt trempé d’une transpiration consécutive à quarante minutes de course à treize à l’heure dans une salle de gym surchauffée. Et puis, dans un éclair de génie, j’ai une idée. J’actionne le bouton électronique « ne pas déranger » pour éviter toute intrusion dans la chambre pendant que je prends mon petit déjeuner, le livre dans la valise.

Everthing goes according to plan, haha, hahaha, hahahaha… Je déguste mon plat exquis de labné crémeux nappé d’une huile d’olive onctueuse et ponctuée de joyaux verts luminescents, des olives. En sortant de l’hôtel, je suis salué par les membres émérites de son management qui, en rang d’oignons, me remercient de la visite. Mais comme dans une énorme farce ironique, le parvis devant le bâtiment en marbre est totalement bloqué. Une longue file de 4×4 américains patiente. Des snipers ultra-équipés genre soldatesque israélienne est sur le qui-vive. Et je suis là, penaud, vaguement paniqué, à l’épicentre d’une démonstration de force policière, seul avec mon forfait. Comme si ma culpabilité avait spontanément engendré cette scène de guerre. Le « valet » s’approche de moi et me confie solennellement qu’on attend une délégation, laquelle explique rétrospectivement la mobilisation du management en rang d’oignons. Je décide de revenir à l’hôtel pour emprunter une autre sortie et prendre le métro.

En entrant, un officier de sécurité m’interpelle et m’ordonne de faire passer la valise dans la machine à rayons X. « Putain, il va me demander de l’ouvrir », me dis-je, « je suis grillé ». Je marmonne que j’étais à l’hôtel, je ne fais que revenir. Il me fait signe d’obéir. La valise avance lentement sur le tapis roulant sous le regard scrutateur du contrôleur mauvais. In extrémis, j’échappe à la fouille. Un autre préposé aux valises – il y en a une armée dans cet hôtel – se précipite vers moi et me propose de traîner la mienne pour ménager mes petits muscles. Je le remercie expéditivement et me dirige au pas de course vers la sortie.

Quelques minutes plus tard, j’atteins le métro. C’est là que le phénomène étrange se produit. Que j’éprouve cette étonnante jouissance. Du plan machiavélique qui a fonctionné. Du forfait impuni que je viens de commettre. D’une sorte d’accomplissement créatif.

Dans le train, je consulte mes messages. Notre assistante nous apprend qu’un individu se faisant passer pour un intervenant de la société de nettoyage s’est introduit dans nos bureaux et a subtilisé un Mac. Tout le monde s’acharne contre le « voyou ».

The Run

It was a difficult start. We went to bed late after a dinner in a new, bourgeois bohemian style restaurant (Baron in bustling Mar Mikhael) and drinks at the Fabrik roof top bar, in an electric atmosphere, by a warm November night. On Sunday morning, my head was heavy after several “old fashions Japanese style”.

fabrik

It was a gorgeous day. The Corniche was closed to traffic because of some race; in the absence of the rumor of cars, all other sounds were magnified… The sea was scintillating under the sun, already high in a perfect blue sky.

Whenever I visit Beirut, I look forward to my running ritual from the Phenicia hotel to the Coral beach resort. I love this place. I love the diversity of people, not that of a uniform globalized crowd, the real diversity of people: elegant women strolling, old men fishing, cheesy guys blasting music in their car, sexy girls running, veiled ladies walking and talking… Memories come back, memories of my runs over the last fifteen years; memories of walks with my wife and kids; older and vague memories of my parents in black and white 8mm videos…

A pleasant wind made my run smoother than expected. The random flow of consciousness started passing through my mind. I was thinking of our dinner, of all these people around the table drinking Bekaa wine, coming from so many different places, of Beirut as their meeting point, of the political discussion about Michel Aoun being elected president after two and a half years of power vacancy.

I remember when he was kicked out of the ghostly presidential palace in ruins, in 1990, twenty-six years ago, after two terrible years of war against Syria and another Christian militia. These were bad times. Times of darkness and crime and war. And the guy is back, at age of 80. Like a spectrum, like a returned leading the country from an undefined territory where the boundaries between past and present, life and death, reality and fiction are blurred. The political class in Lebanon reminds me of Proust’s “bal des têtes”: same people as when I was a kid, transformed by the subterranean work of time and conveying forever images of war.

During my childhood, the Lebanese bourgeoisie and golden youth spoke French. Today, in bars and restaurants, everyone speaks English with an American accent. With social media, movie franchises, Netflix TV series, the appeal of American universities, the emergence of Asia, French is really passé, the sign of belonging to an extinguishing cast. This is why I’m writing this text in English. Yet, on the Corniche, you come across elegant women from old Achrafieh that continue to speak this delightful, singing French with an inimitable mix of Parisian accent, Arabic colorfulness and outmoded, literary expressions.

After the beautiful and green AUB campus and the so-called Manara (lighthouse), cars started circulating again and I had to painfully go uphill next to the old Luna Park and popular Al Rawda Café. Once on top, this is what I saw:

 

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I then ran along the Raouché corniche in exhaust and deep fried food odors. I observed the buildings on my left and thought again of Aquarius, the beautiful Brazilian movie I recently saw. The old Carlton hotel where people spent months to escape Aoun wars in the eastern part of the city has been destroyed and replaced by a gigantic tower; but the vintage seventies multicolored building with its shiny pastry shops and tens of AC units is still there as archeologic remains of prewar Beirut.

The end of the Raouché stretch overlooks Ramlet el Baida beach, blurred in the golden light and water dust, similar to an old photography.

After forty minutes: this is when you start appreciating the run. The rhythm becomes regular, the muscles are warm, the respiration synchronized, the hypophysis produces endorphins and a feeling of euphoria, the effects of “old fashions Japanese style” fade, while more and more images and ideas come to the clarified mind.

On the beach, a beach football field reminded me of days at high school when we played football between 12pm and 1pm. The souvenir of these games, intact in my memory, provided a feeling of happiness, associated with effort, camaraderie, sun, airiness of youth and the kind of utopia in the heart of a bruised city that the Lycée Franco-Libanais was.

After the crowed Manara and Raouché, there were fewer and fewer people on Ramlet Al Baida. Buildings were all residential, very luxurious, but somewhat worn down and uninhabited. I came across a couple contemplating the sea; a fish seller presenting his daily stinky catch in the trunk of an old seventies Mercedes in ruins. At the end of Ramlet El Baida, there is another hill to climb before going down to the Coral beach. There was no one anymore. The faded ten year old posters of a luxury chalet resort by the sea continued to promise the illusionary Eden of a construction that never started.

When I was a kid, the Coral beach and Summerland were the places to be for Lebanese jet setters. I remember lunches with my parents’ friends, young, rich and affluent. I remember the beauty of the resort. Today, the place is ran down, ghostly, at the frontier between two territories, the one of the rich I’m coming from and the one of the very poor, after the resort, that I won’t go to. I’m always saddened by how sad is the Coral beach today but I realize that the sheer fact that it continues to exist is a sign of resilience.

I ran back to the Phenicia. It was now very hot and almost uncomfortable. I arrived to the Manara again, the Riveria hotel by the sea, one of the other prewar landmarks with its yellow cabins and salted water pool in the middle of the sea around which men were sun bathing. I stared at all this and at the sea, at the deep blueness of the sea; I wanted these images printed in my mind, I wanted them to impregnate me, become part of an internal landscape.

It might be the hyperbolic effects of the endorphins, I nevertheless had a thought. I thought that this place, this 6 Km stretch was unique, unique in the world, not only because of its beautifulness by a sunny day, but because it’s one of these rare places where different people, Christians and Muslims, rich and poor, genuinely coexist, peacefully, respectfully of each other. Is it the beauty of the sea and the mountains that distract them from their differences and past hatreds? Is it the concentration on the exercise, the walk, the run or the cycling? Is it the presence of children playing, unconscious of the past and future differences? Whatever the reason, as I speeded up in the last 500 meters before my goal, before the fresh bottle of water waiting for me, I told myself that this sea promenade should be a place of celebration of the utopian concept of “living together”.

American impressions

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No Teslas

When they visit Europe, people “from the Valley” will tell you that everyone there has a Tesla; they then describe theirs, they love it, it’s “so awesome”. More often than not, they’ll show you the car app on their iPhone which actually won’t work, but you know it’s because of the crappy French network. I spent a week in the Valley and barely saw 2 or 3 Teslas. People either drive huge gasoline Yukons or crappy Hondas and Camrys and they spend their time in traffic jams. I’ve seen more Teslas in good old Paris than in San Francisco. Power of marketing and advocacy.

The University

I was staying at The Clement in Palo Alto and I ran in the Stanford University campus, just across El Camino Real. The grey darkness of the early morning and the lack of greenness created a strange atmosphere, one I wouldn’t associate with California, more with a deserted land. When I reached the University, the sun was just rising and everything became golden: the light, the yellow lawns after years of draught, the old buildings. The campus is not that beautiful; it’s just mythical. I was impressed because I knew I was in Stanford and not in just any other campus. It was 7am when buses unloaded armies of Chinese tourists dreaming of the University for their kids and admiring its buildings, some named after Chinese donators. What I kind of witnessed is the power of the University, as an institution, a community of multidisciplinary faculty and scholars from around the world studying chemistry, math, physics, psychology, engineering… Coming from France where universities don’t exist, where in typical discriminatory French approach, the most talented students – in reality the most favored ones socially – go to specialized “great schools” and others go to the “fac”, sitting in worn down sixties and seventies buildings, I’m sure that this absence partly explains the lack of cohesiveness of today’s French society. American universities contributed to the formation of a globalized elite. If France had the American universities with the proper minority quotas, creating places where students from different origins coexist in places of knowledge, science and culture, I’m sure we wouldn’t see the same level of inter-community hatred and despise as the ones witnessed today.

Trump show

I woke up early every morning because of the jet lag and the incessant car flow on El Camino Real. I watched CNN while checking emails or doing exercise and every day was a different Trump show. During that week, he got caught in a series of sexual scandals; “woman after woman after woman” accused him of sexual harassment. In the course of four days, you felt like his entire life was an endless succession of sexual assaults on every woman he met. He countered the accusations with misogynistic remarks (such as “she’s ugly, no not her”).  His supporter base did not care, they were like “who cares?”. But I was surprised by how ferocious the media was against him. In France, Marine Le Pen is largely respected by the media, sometimes even admired although her theses are as fascist as Trump’s and her respectability even scarier. The US media are uncompromising when it comes to racism, bigotry, and sexism. Trump as the US candidate is simply ludicrous but it’s somewhat reassuring to see the level of outright criticism he inspires, as in the article below.

http://www.nytimes.com/2016/10/17/opinion/donald-trump-the-worst-of-america.html?smid=tw-nytopinion&smtyp=cur

By the end of the week, commentators all agreed that Trump had no chance whatsoever to be elected.

Obamas

Barak and Michele made two speeches to support Hilary. I’ve ever seen such level of eloquence and the contrast with Trump and Hilary was striking.

Opiate epidemic

Through discussions with locals and CNN, I learnt that the country suffers from an opiate epidemic, with tens of thousands of people dying from OD every year. A friend recently went back to his home town, somewhere in the Northeastern rust belt, and discovered the state of disarray of the local population and the depredation caused by drugs among the white male population of his home town.

Eating in the Valley

Years ago, eating in the Valley and Palo Alto in particular was challenging. We often ended up in a diner with 60 inch TV screens transmitting sport games with cryptic rules. This time, we ate in three great places. Two were as sophisticated as in Europe (you always had high end Michelin star restaurants in the US, the restaurants we ate in were informal and affordable, yet experiential): Bird Dog in Palo Alto and Mourad in San Francisco. Bird Dog Japanese Californian, Mourad Moroccan fusion. The third place was a fast casual restaurant in San Francisco called Lemonade with great salads and “mains”. I guess it’s another of the “how to spend it” dilemmas, edgy food is one of the most universal options.   

Getting high Saturday morning in San Francisco

After days of rain, Saturday was gorgeous. I ran from Saint Regis to the Golden Gate Bridge back and forth, 20 Km along the piers, Fisherman’s Warf, Fort Mansion, the Marina and Crissy Fields. When I finally stopped at the Ferry building market to eat an organic apple and an Asian pear, I was totally high. I sat at the Starbucks terrace observing locals deliberating about the origins of fruits and vegetables sold by farmers who looked like liberal intellectuals. I visited the new Apple store in Union Square, magnificent with its high, inclined ceiling, wide window panes overlooking the square and modern cathedral look. I was disappointed by the over-promised experiential retail though; the café was empty, almost too beautiful to be welcoming, and visitors spent time looking at electronic devices like in good old Apple stores. I saw this on a very large screen on the first floor and realized how much I like San Francisco, how much all what it says resonates in me, smartness, innovation, beauty, tolerance, cosmopolitanism, with a climate, sea, bridges, architecture.

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I walked to the hotel and met a homeless man, a man of no age. He was defecating on the street next to a CVC. He finished, stood up, showing his emaciated and bruised ass, a white spot in the middle of the covers he had on him. Smart, sporty, well dressed people crossed him energetically without a look.

I took a great hotel shower, went to the Stanley Kubrick exhibition in the Jewish Museum and ate a kale salad in some other fancy place.

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2 days in New York

In different places of this blog, you’ll find posts on New York. Every time I visit, I have a new inspiration, as if the city creates a writing necessity, as if it’s the predefined décor for a novel or movie in the making. This time, the facts I’ll relate will lead to an aesthetic discovery.

I arrived on Friday night, late. The avenues and streets were empty by New York standards. Along the sidewalks, there were mountains of garbage bags. By 1 am, I reached The Edition hotel on the first block of Madison avenue – Madison starts on the 23rd, out of nowhere –, facing the Madison Park.

We didn’t sleep well that night, the hotel is brand new, rooms are hidden in a 1909 clock tower, and the air conditioning made a terrible noise, as if a plane was taking off every ten minutes within the building entrails. We kept wondering what the noise was: The huge clock mechanism? The subway? A monster hidden within the walls in a parallel dimension (we are watching Stranger Things)?

When we woke up and opened the windows, we discovered a stunning blue September sky. The Empire State Building was facing us. I went running in Central Park, did the tour of the reservoir couple of times. When I run there, not only do I feel the pleasure of running, I enjoy the sheer idea of “running in Central Park”. It’s not that the park is nicer than others, it’s beautiful of course, especially by a gorgeous day, but there’s something more about it, there is the myth, the impression of being in a territory that belongs as much to reality as to fiction, the impression to be in the imagination of some timeless author. After an hour and a half of running, I bought a banana and a latte tall skinny from Starbucks, sat in Madison Park and, absorbed in a contemplative happiness, observed with utmost concentration a gathering of hectic squirrels.

We wandered in SoHo; visited fashion stores; bought photographs from street artists; ate a typical New York lunch (hummus, meze, avocado toasts). We then visited the new Whitney museum. There were several exhibitions, including one of beautiful old photographs of the downtown before it was destroyed to construct the Twin Towers. The general theme was pop art with Warhol and Stuart Davis paintings, golden Adidas superstars, and a wax giant melting in real time. But the spectacular terraces and views of the Hudson River are the main attraction of the new museum’s labyrinthine architecture. Just after Whitney, we hopped to the Standard hotel rooftop next door, for a drink under the sun among trendy New Yorkers, before taking the high line to come back to the hotel. I still believe that the French “coulée verte” that takes you from Bastille to Vincennes is more ravishing than the narrow and overcrowded high-line. Yet I’m conscious it doesn’t benefit from the “New York” trademark and aura and attracts few tourists considering how beautiful it is.

We walked and talked. Our conversation was structured by the matrix of avenues and streets. It was a long walk, with no distraction; stores were not engaging, these neighborhoods (from 10th to 6th, along the 22nd and 23rd) looked unchanged since the seventies, since Sidney Lumet’s movies. We opened our minds to a wide range of topics, from the meaning of life to the architecture of New York. We contemplated magnificent old buildings, probably from the nineteenth century, and imagined what living behind their tiny, obscure windows would resemble to.

I cherish the moments before drinks and dinner, the hour at the hotel when a couple gets prepared, in the late afternoon, while the city is somewhat quiet, floating between the bustling hours of the day and those of the night.

We met our friends for drinks in the darkness of the Nomad hotel and later on a roof terrace with a view on the Empire State Building; it was lighting up progressively, window by window, like a live art installation or the fake background of a theater scene. We walked on Broadway; it was a lovely late summer evening, people were out, drinking, eating and laughing in an insouciant atmosphere.

The Indian restaurant we had dinner at was an oasis at the heart of the city. We ate great food with a wine from South Africa. Around the table, they were people from India, the US, the Netherlands, Switzerland, France and Lebanon.

At some point, one of us went out and came back somewhat disturbed. “Yes, no problem” he said when we asked him if everything was OK. The iPhone of another one of us started receiving insistent notifications. She read the news and was shocked: there was an explosion literally one block away, a terrorist attack as we’ll soon learn and immediately suspect. The effects of the South African wine vanished instantaneously, we decided to pay the check and go home.

The streets were full of police cars, satellite trucks and journalists but they were calm, muted. We walked to the hotel and slept deeply after several short nights, unmindful of the fact that we were 500 meters away from a war scene. We made New York dreams of cars, sirens, squirrels and acidulous cocktails.

On Sunday morning, I ran in Central Park again, and then we had a brunch with friends at the Ace hotel. No one seemed to care about the blast, as if it never happened. There’s something even more mythical than New York as a concept, something cooler, trendier, and more sophisticated: that’s the New Yorker.

The 23rd street was closed; TVs were still there; CNN reporters were on stage for breaking news; and there was a Mexican parade on Madison.

We headed north, far from the war scene. We shopped at Bergdorf, the New York Bon Marché, although the Bon Marché certainly remains the most beautiful department store in the world, then walked alongside Central Park and entered the Frick collection. We were impressed by the guy, this Frick, whoever he was, and his masterpieces: El Greco, Rembrandt, Van Dyck, Frans Hal, Velasquez, Ingres… WTF! In the basement we discovered military scenes from Watteau. Small drawings, imprecise, that transport you to French countryside in wartime in the seventeenth century. Eternity: the process by which the instant is forever captured in a 20×20 cm Watteau study.

To come back to the hotel, the Uber driver took us through the FDR drive and its views of ever changing Queens and Brooklyn, and shared city fun facts. He explained that there was actually a wall on Wall Street, because new comers felt threatened by the populations of North Manhattan.

There was a long line in front of the Shake Shack; journalists and policemen were still around; we stayed at the hotel lobby before going to JFK; drank a green tea; observed the movements of travelers, those arriving, those leaving. We were in a sort of no man’s land, between downtown and uptown, a small stretch of Madison with no cars. We were out of time in a clock tower.

Sleeping in a plane provides a strange feeling. You don’t exactly know where you are. You feel protected in a cocoon in spite of the infinite black ocean below you. I dreamt of the fascinating small, 50.5×46 cm Vermeer painting we saw in the Frick collection, and its light. Not a sunset light. Not a morning light. A magical light, of an undefined hour of the day, coming from the open window on the left and caressing a quiet conversation. Vermeer is probably one the greatest painters of all times. I suddenly felt that the whole purpose of the trip was to discover his Officer and Laughing Girl from 1657. We headed north because of the blast. We were late and hesitated before going to Frick, but ended up going, guided by a mysterious force. We saw the painting by accident, in a dark corridor, in passing, attracted by its fragile light. The fragile light of beauty in a world of darkness.

Notes d’été 2016

Un homme d’affaires d’une soixante d’années, entrepreneur à succès, m’avait dit une fois : « Je déteste les meetings, je ne sais pas moi, au seuil de la mort, quand on se rappelle les meilleurs moments de sa vie, jamais on va se dire : putain il était bien ce meeting de sept heures il y a trente-quatre ans… ». En revanche, les vacances, les étés, si, on s’en souvient au seuil de la mort (après, évidemment, pour s’offrir des étés et des vacances, il faut s’en taper des meetings…).

Je vais donc parler des vacances. J’écris ces lignes dans le vol Emirates Dubaï-Paris. Le vol dure sept heures, je suis sevré de films pourris, autour de moi tout le monde dort : la note sera longue.

Un mois d’août actif, de vacances, mais pas de vacance (éternel jeu de mot), avec quelques jours en Normandie, quelques jours à Beyrouth, quelques jours à Dubaï, et une dizaine aux Seychelles.

Etretat

Nous avions réuni des amis de différents pays chez nous en Normandie et en guise d’excursion sommes allés à Etretat. Pour peu que l’on quitte la hideuse plage envahie de touristes et qu’on gravisse les falaises, c’est un lieu magique, à la fois du côté du golf que de celui de la chapelle. Nous avons longuement marché en jetant des grands yeux sur les falaises à pic et les plages qu’elles dissimulent, dans l’eau cristalline desquelles des corps minuscules dansent. Nos amis étrangers étaient émerveillés par tant de beauté, ayant presque du mal à y croire (« incredible » est un mot qui revenait souvent), dans un endroit presque quelconque en France – ce n’est pas le Mont Saint-Michel ou quelque chose de ce calibre. Comme souvent, ce sont des étrangers qui nous font découvrir la beauté de notre propre pays, à deux heures de Paris, et c’est en les accompagnant que nous sommes amenés à regarder le paysage avec leur regard, la distance que ce regard permet et la beauté que cette distance révèle.

Mika

Le jour même de notre arrivée à Beyrouth, nous sommes allés à Baalbek pour un concert de Mika.

Rien n’y fait, j’ai toujours du mal à complètement appréhender la concentration dans une seule ville d’autant de contrastes. Baalbek c’est à deux (éprouvantes) heures de route de Beyrouth, pour quelques 60 kilomètres à travers des montagnes jalonnées de checkpoints divers et variés, sur des routes désertes bordées de champs agricoles et de campements de Bédouins et de réfugiés syriens, dans des villes qui se suivent et rivalisent de laideur. Nous sommes par ailleurs à quelques dizaines de kilomètres de la guerre qui fait rage en Syrie. Baalbek c’est : une sorte de capitale de la vallée de la Békaa ; un territoire agricole, nid de trafiquants et de terroristes potentiels, bastion du Hezbollah ; le grenier de l’empire romain dont les ruines sont probablement parmi les plus impressionnantes et les mieux conservées au monde, notamment les temples de Bacchus et de Jupiter ; une ville multiconfessionnelle où chiites, sunnites et chrétiens coexistent dans un mouchoir de poche ; et le lieu d’un festival éponyme qui a accueilli des stars internationales de la musique et de la danse. Ce soir, par une nuit fraîche et étoilée, sous un ciel bleu foncé, c’est Mika qui saute devant les temples romains. A notre sortie, notre chauffeur nous apprend que tandis que les filles prenaient des selfies survoltés avec Mika en arrière-plan, des affrontements ont eu lieu entre l’armée et les trafiquants de Britel, plaque-tournante des mafias, tribus et trafiquants locaux (drogue, voitures volées, armes, entre autres). Par hasard, je lirai dans les jours qui suivent un long reportage dans Le Monde sur cette ville.

Deux jours à Dubaï

La dernière fois que j’y suis allé, c’était il y a quinze ans et les choses ont moins changé que ce à quoi je m’attendais. Car il y a une caste internationale de fervents prosélytes de Dubaï qui vous cassent les pieds en donnant des louanges à cette ville censée être à l’avant-garde du progrès humain. Je vais passer outre les remarques aujourd’hui éculées sur l’artificialité de Dubaï. En réalité, je l’ai moins ressentie car à force d’être elle-même, dans sa revendication d’un gigantisme mi-kitsch, mi-futuriste, la ville a gagné en authenticité et a acquis une identité, elle est elle-même, elle est Dubaï. La comparaison avec Las Vegas n’est pas pertinente non plus car Dubaï n’est pas seulement un parc d’attraction, pas seulement un lieu de transit, c’est une ville où des gens se sédentarisent. Je vais également dépasser ma première impression, celle de nous retrouver en août dans une représentation assez fidèle de ce que doit être l’enfer : océan de poussière jaune sous un ciel beige brûlant à une température de cinquante degrés. Un enfer beige où l’on aurait construit des gratte-ciel. Malgré tout, presque à mon corps défendant, ayant hérité de mes origines beyrouthines une jalousie envers une ville qui a usurpé le statut de leader régional à la mienne, j’ai été impressionné par le « concept Dubaï » et trois choses en particulier.

La première, c’est la foi constructiviste. Bâtir est un concept qui n’existe plus en Europe. Même les grands travaux présidentiels en France ont été interrompus avec Sarkozy et Hollande. La Défense, c’est les années 1970 – on se rappelle la scène inaugurale de Buffet froid (1979). En France, en Europe, on gère. Les finances, le budget, la crise, le chômage, la terreur, les ghettos, le voile, l’islam. Personne ne parle de « bâtir ». Pour construire une tour à Paris, il faut cinquante ans de débat législatif, médiatique, philosophique, sociologique. Le projet architectural le plus fou des dernières années, la fondation Louis Vuitton, pour esthétiquement réussi qu’il soit, est un non-événement en comparaison aux projets émiratis : gratte-ciels, musées, opéras, parcs d’attraction, métro aériens, villes dans la ville créées ex-nihilo… A Dubaï, le gigantisme des projets a des accents prométhéens qui doivent ressembler à ceux de la construction de New York ou du Paris de Napoléon III. Ce constructivisme quasi mystique est rendu possible grâce à des milliers d’esclaves, minuscules silhouettes noires lévitant sur les chantiers, en plein mois d’août, des heures d’affilée, dans une chaleur infernale à laquelle aucune personne normalement constituée ne peut résister.

Deuxième motif d’étonnement, la nature nativement et foncièrement globale de la société. A part les contrôleurs de passeport à l’aéroport qui examinent le vôtre d’un air détaché, nous n’avons rencontré aucun local. Les cultures se côtoient dans une coexistence pacifique et une indifférence à la différence – j’avais éprouvé ce même sentiment de banalité de la différence au Canada. Dans un contexte international d’islamophobie exacerbée, on cite rarement l’exemple de cet émirat islamique, certes privilégié, mais qui a réussi à attirer dans son mode de vie voué exclusivement au consumérisme des dizaines de milliers de personnes de tous pays, authentiquement conquis par les vertus de son modèle, qui en font la publicité à longueur de Facebook. Nous avons passé deux jours à Atlantis, un parc aquatique géant, paradis des enfants, et j’ai vu se côtoyer dans les dizaines de piscines, de rapides, de toboggans, des Européens roses, des Indiens élégants, des Arabes monstrueusement obèses, des Africains statuaires. J’ai vu côte à côté des filles en string, pataugeant fesses à l’air dans la piscine à remous, et des femmes en burkini. Cela n’avait l’air de gêner ni les unes ni les autres. Tout le monde semblait s’en foutre en fait, tout le monde semblait obnubilé par un seul objectif, une seule aspiration : faire le tour des rapides d’Atlantis. Le hasard fait que chaque fois que j’allais sur lemonde.fr, je tombais sur « la polémique du burkini ». Je ne lisais pas et remerciais mon Dieu de ne pas être musulman. T’imagines, être né Mohammed en 2016 en France ? Putain ! Les mecs (quatre millions en France, des centaines dans le monde), non seulement sont les premières victimes des guerres et du terrorisme – des centaines de milliers de morts depuis 2001 pour quelques milliers de victimes occidentales – ils sont en plus collectivement désignés comme terroristes potentiels, leur religion est vilipendée à longueur de journée avec une violence inouïe et ils n’ont même pas le droit de s’habiller comme ils veulent, de manger ce qu’ils veulent. Pour un pays de la rationalité – Descartes –, de l’égalité, et – mort de rire – de la « fraternité », je ne sais pas comment on fait pour être aussi raciste. Bref, revenons aux choses sérieuses. Le buffet.

C’est un truc de fou. Une salle immense et d’innombrables « stations » avec le meilleur de la cuisine mondiale. Une sorte de cérémonie à la Marco Ferreri, de grande bouffe transcendant les frontières, où des peuples du monde entier, des Etats-Unis à l’Australie en passant par l’Europe et l’Afrique étaient réunis, une assiette remplie à ras-le-bord de tempuras, dim-sum, nans, samousek, houmous, macarons et bonbons Haribo, dans une célébration unanimiste de l’acte existentiel fondamental, de l’acte qui nous définit tous : l’acte de se goinfrer. Dans ce concert des nations et des monothéismes, même les Français ne réussissaient pas à faire entendre leur voix par définition discordante, si tant est qu’elle le fût, parce que les dim-sum à la pâte délicate, fourrés d’épinards, l’emportent sur toutes les résistances et restent compatible avec la laïcité.

Enfin, j’ai observé à Dubaï l’existence d’une classe elle aussi globale de travailleurs talentueux auxquels les Emirats ont délégué la gestion de leurs pays : des Indiens, des Ethiopiens, des Bangladeshis, des Sri-Lankais, des Kenyans, des Chinois, tous parlant un anglais parfait – alors qu’un étudiant de grande école française est généralement incapable d’avoir une conversation en anglais sans passer pour un attardé –, ayant une vraie intelligence de la relation client, un sens aigu du processus optimisé. C’était juste parfait. Ce prolétariat intellectuel, attiré par l’argent mais aussi par ce que ce pays-concept offre de projets objectivement stimulants, gèrent ainsi, dans une parfaite coordination, un bled entier.

Dubaï m’est ainsi apparu comme un laboratoire où l’on expérimente la suppression des frontières.

Voyage en Indochine

Une de mes lectures de l’été, les mémoires d’Hélie de Saint Marc, Les champs de braise, recommandé par un commensal de dîner parisien, m’a emmené en Indochine.

La vie de Saint Marc est divisée en cinq parties : résistance et déportation à Buchenwald ; guerre d’Indochine ; guerre d’Algérie ; cinq ans en prison à la suite du putsch des généraux de 1961 auquel il a participé ; vie civile aux ressources humaines d’une société de métallurgie à la sortie de prison. L’auteur décrit chacune de ces parties avec un talent littéraire indéniable. Après l’expérience horrifique de la déportation, après la mine et le côtoiement de la mort, la sienne et celle des autres, c’est en légionnaire qu’il souhaite vivre intensément et tombe amoureux de pays lointains, de leur nature, de leurs saisons, de leur peuple. Saint Marc réserve au lecteur de belles pages hédonistes sur la pluie, la terre, la boue, le calcaire, la faune et la flore d’Indochine ; sur le désert, les plages, les villes brûlées par le soleil d’Algérie. Les odeurs, les lumières, le vent jouent un rôle essentiel dans une poétique panthéiste d’autant plus surprenante que l’on a affaire à un guerrier taiseux qui a défendu les intérêts coloniaux d’un empire français en déclin. C’est aussi, à travers une expérience personnelle et romantique, tout un pan – pas très glorieux, quelle que soit la perspective, colonialiste comme la sienne ou anticolonialiste conformément au « sens de l’Histoire » – de l’histoire de France qui est décrit. Il y a aujourd’hui, en 2016, dans l’imaginaire collectif français et dans le logiciel des intellectuels et des politiques, un vrai culte des « Trente Glorieuses », trente années de croissance ininterrompue où les ménages s’équipaient en machines à laver et voitures, dans un pays qui se construisait au sortir de la guerre. Cette époque est aujourd’hui perçue avec nostalgie comme celle prodiguant le bonheur du consumérisme naissant. Saint Marc évoque l’envers ou le hors-champ lointain de ce décor idyllique. Ces années étaient celles de guerres qui firent des dizaines de milliers de morts, provoquèrent des déplacements de population, et laissèrent, notamment celle d’Algérie, une empreinte indélébile bien que largement refoulée dans la société française divisée.

Je lisais en parallèle un livre passionnant de Kissinger sur la Chine – On China – et j’y ai appris que Hô Chi-Min et Giap appliquaient l’art de la guerre de Sun Tzu, or ce qu’Hélie de Saint Marc décrit, en l’ignorant naïvement je dirais, ce sont les effets de cette guerre essentiellement psychologique qui vise à saper le moral de l’ennemi, à lui faire perdre confiance en soi, une guerre où, l’exemple algérien l’illustre à merveille, gagner une bataille ne donne pas d’avantage. Légionnaire, Saint Marc a tout au long du livre un moral de merde : lâché par les politiques de la métropole et leurs compromissions, encerclé comme dans un jeu de go par l’ennemi, terrifié par son omniprésence étouffante, possédé par l’étrangeté des terres colonisées, torturé par le remords de lâcher ses alliés et les promettre à une mort assurée. On ne peut s’empêcher en lisant les descriptions de cet état d’esprit défaitiste joint à la rage frustrée de vaincre, de penser à la guerre que la France mène actuellement contre l’Etat Islamique. Elle est avant tout psychologique. Car aussi insupportable que cela puisse paraître, que représentent des centaines de morts dans une civilisation occidentale par nature guerrière, une civilisation de conquêtes, jalonnée de dizaines, voire de centaines de millions de morts innocentes dans une suite presque interrompue de guerres ? Et pourtant, l’ennemi réussit avec ses moyens artisanaux à terrifier un pays. Le FLN avait fait usage de la terreur en Algérie et Saint Marc décrit comment « grâce à » la torture et aux « interrogatoires sous contrainte », cette terreur avait été efficacement combattue, or la torture elle-même avait achevé de fragiliser la psychologie française.

Première « île paradisiaque »

Après ce voyage éprouvant dans la jungle indochinoise et le désert algérien, en compagnie d’hommes en quête d’intensité de l’expérience, nous avons atterri dans un lieu que j’appréhendais, auquel je me rendais pour la première fois, une île officiellement paradisiaque : les Seychelles.

J’ai été conquis par la nature luxuriante, la flore, les couchers de soleil magnifiques, le spectacle continu du ciel en transformation, les pluies soudaines, torrentielles et éphémères qui transforment les paysages en brume susurrante et, une fois arrêtées, laissent derrière elles une végétation étincelante au soleil. Il y a une sorte de concordance étrange entre toute la littérature des hôtels et resorts, leur vocabulaire – « paradis perdu », « jardin d’Eden »… – et la réalité. Parmi de nombreux « moments », j’aimerais garder deux en mémoire.

Le premier commence sur une plage célèbre de la Digue, fréquemment citée parmi les plus belles au monde, l’Anse Source d’Argent. De là, nous décidons avec ma fille d’aller à vélo à la Grande Anse, autre plage célèbre bien que moins touristique, car dangereuse et plus difficile d’accès. Nous laissons derrière nous la source d’argent qui scintille et nous engouffrons dans la jungle tropicale. Très vite, nous nous retrouvons seuls ; entourés d’arbres ; de silence et d’étranges cris d’oiseaux. Nous discutons en pédalant, de livres, de films, de l’île. Nous croisons un groupe de jeunes Seychellois à vélo avec un ghettoblaster dans le panier de l’un d’eux ; ils pédalent tranquillement au son de la musique créole en dansant imperceptiblement, comme en apesanteur sur leur selle. Ils prennent leur temps. Nous les dépassons et leur musique nous quitte progressivement, continue de nous parvenir de loin, comme un souvenir qui lentement s’éteint. Au bout d’une vingtaine de minutes, après une longue montée suivie de sa récompense, la descente, la forêt s’ouvre sur la Grande Anse dans un happening majestueux. Le vacarme du spectacle sidérant après la quiétude de la forêt. La lumière éclatante après la pénombre. Une armée de crêtes mousseuses se brisent sur la plage laiteuse, bordée de rochers jurassiques, nettoyée à intervalles réguliers par l’écume.

Le deuxième moment est une cérémonie. Pas une cérémonie hindoue ou animiste comme celles de Bali, ni religieuse, non, un anniversaire de mariage. Tout commence par un rituel des plus kitsch: j’ai réservé une table sur la plage, commandé le « sunset menu », et pour cause, nous allons contempler le coucher du soleil sur la Petite Anse à Mahé. Je voulais faire une surprise à ma femme, genre un groupe de danseurs, ou des lanternes célestes, mais j’ai trouvé mieux. J’ai demandé à Dieu de nous concocter un petit show et Il s’est exécuté, genre : « ok mec, laisse-moi faire ». Nous avons assisté à son opéra chromatique dans le ciel d’une île perdue au milieu de l’Océan Indien et du cosmos. En quelques minutes, Il l’a peint en rose, puis en orange, puis en gris, puis en bleu ; Il a tracé des traînées de poudre solaire d’une beauté absolue ; à chaque instant, le paysage semblait éternel, à chaque instant il se révélait éphémère, s’évaporant aussi vite qu’il n’apparaissait. Malgré l’état d’extase contemplative dans lequel nous étions, nous avons demandé à la serveuse italienne, manifestement complice de Dieu, sa correspondante sur place – parce que franchement une fille des Pouilles qui te sert un dîner sur une plage sauvage à Mahé, ce n’est pas crédible – de nous prendre en photo. Erreur. Faute de goût. Elle a tout simplement refusé. Elle a montré le ciel, et « après, après », a-t-elle fait. Il y a des moments de communion totale avec la nature. C’était l’un d’eux.

Les clichés

Je me livre pour finir à un exercice de mauvaise foi résultant de l’observation de touristes de différents pays, avec les clichés réducteurs qui leur sont associés. Cela fait des années que nous louons des maisons propices à la misanthropie, loin de tout, sur une plage noire au bord de la mer à Bali, dans le désert des collines pisanes, à flanc de montagne en Grèce, au milieu de champs agricoles en Sicile. Dans les hôtels haut de gamme aux Seychelles, nous nous sommes retrouvés en présence d’une humanité en vacances. Je sais que ce type d’exercice me vaut quelques insultes, mais dans la confidentialité de ces pages, c’est un péché que je revendique.

Rencontrer un Français sur une île comme ça, très loin de nos bases, une île en contradiction flagrante avec la désormais célèbre sinistrose hexagonale, ça fout un peu la honte. Car les méthodes pédagogiques non orthodoxes passent mal sous les Tropiques. Les Français doivent être un des rares peuples qui croient encore aux vertus des châtiments corporels et n’hésitent pas à battre leur enfant en public. Dans la salle d’arrivée d’un hôtel de rêve, une fille pleure, son père lui dit arrête, puis il dit qu’elle lui « casse les couilles » et lui fout une baffe en pleine figure, très naturellement. Et c’est une famille qui a l’air très bien selon les standards sociologiques courants (catholiques, friqués, polo Lacoste…). Dans ces cas, on se regarde un peu gênés, l’air de dire, oui c’est un concitoyen… Ce père n’est peut-être pas foncièrement méchant, il est convaincu que foutre une claque au milieu de la figure de sa fille fait partie d’un arsenal didactique éprouvé – bien entendu la fille a redoublé de pleurs, et ça a duré deux heures. Il ne sait pas qu’à force sa fille va devenir un personnage de Virginie Despentes, frustrée sur les principaux chapitres de l’existence. Une fois, à New York, ça, c’était le plus drôle, une mère de famille bourgeoise a foutu une raclée à son adolescent de seize ans – il l’avait éclaboussée en plongeant dans la piscine. Le gamin courait en criant « arrête de me taper » et elle le suivait en lui foutant des baffes et provoquant l’hilarité des autres touristes. Une autre fois, dans les rues d’Honfleur, la mère d’une petite fille de trois ans qui avait couru dans la rue l’avait rouée de coups en hurlant : tu veux mourir c’est ça ? C’est ça que tu veux, mourir écrasée par une voiture et ne pas avoir de cadeaux de noël ? (c’était juste avant noël). Les frustrations, les colères rentrées se transmettent ainsi, de génération en génération, en public.

Autre caractéristique du touriste français, quel que soit le décor, même dans le plus bel endroit au monde, même par un temps magnifique, à une température idéale, devant un coucher de soleil à tomber, c’est sa constante, imperturbable et profonde mauvaise humeur. La mauvaise humeur est une sorte de devoir moral. C’est cocasse parce que paradoxal. Les Français passent énormément de temps en vacances, ils aiment je cite « prôfiter », mais ils font en sorte de s’assurer de ne jamais se départir de leur mauvaise humeur. Pas un vague coup de barre, un spleen passager, une douce mélancolie de fin d’été, non, non, ils tirent la tronche big time. Car il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Pour changer d’air, la seule solution que j’aie trouvée, quitte à me ruiner ou réduire considérablement la durée des vacances, c’est d’aller dans les hôtels luxueux car on y rencontre moins de Français. C’est trop cher – tu ne peux pas aller dans des endroits comme ça quand t’as onze semaines de vacances par an.

Les Allemands sont impassibles : zéro expression, rectitude, statues mutiques au bord de la plage. Beaucoup les redoutent et ne vont pas à Majorque par exemple, mais ils ont tort, les Allemands sont juste immobiles.

Les Italiens sont les rares touristes qui font encore un effort vestimentaire, comme aux temps d’une dolce vita imaginaire, avec de la recherche dans le choix des couleurs, jamais rien de hideux sous prétexte qu’on est en vacances et qu’on s’en fout. Ils créent dans le resort, autour de la piscine ou à la plage, une vie de village, se regroupant pour de longues conversations à bâtons rompus, autour d’un verre, tandis que le soleil se couche, que les Allemands regagnent leurs chambres dans un silence parfait, que les Français regagnent les leurs en tapant leurs enfants et tirant la tronche.

Signe des temps, nous croisons de plus en plus de Chinois. On reconnaît en eux une naïveté des premiers temps, un air admiratif et complètement conquis par la beauté des lieux. Il leur arrive d’être hilares de bonheur. J’imagine que le simple fait de découvrir que le ciel peut être bleu doit les émerveiller.

Les Américains hurlent. Leur conversation intimiste à deux : toute la salle, toute la piscine doit l’entendre. Ils éclatent d’un rire très haut qui ne peut être raisonnablement vrai – je veux dire, rien ne peut faire autant rire dans la vie, ce n’est pas possible… Plus ils sont riches, plus ils parlent fort, c’est corrélé, hurler est un signe de succès, le signe de la possession des lieux.

Chez toutes ces nations, à part l’allemande dont les ressortissants sont immobiles, la grande nouveauté depuis quelques années, ce sont les photos. C’est simple, prendre en photo chaque putain d’instant est devenue en 2016 une exigence absolue. Si vous ne prenez pas en photo l’instant, c’est simple, l’instant n’existe pas. La seule preuve de l’existence de ce que vous vivez, c’est la photo. Donc, dès la sortie de l’avion, jusqu’à l’atterrissage à Roissy, il faut collecter des preuves et les publier. A tel point que deux réalités finissent par coexister : il y a les « vraies » vacances, vrai n’est pas le bon terme, je ne sais pas ce qui est vrai, disons les vacances que l’on vit physiquement, dans le monde sensible, et les vacances telles qu’elles se déroulent dans les photos qui sont prises des « vraies » vacances. Ces deux réalités sont différentes, voire opposées. Exemple. Un couple d’Italiens débarque sur une plage. Ils descendent du bateau, inspectent vaguement le décor paradisiaque, sans trop réagir, il n’a pas l’air de les emballer plus que ça le décor paradisiaque. Il sort de son sac à dos tout un attirail pour prendre des photos dont une perche de selfies et une sorte d’appendice pour son iPhone. Il choisit un endroit et commence à prendre des selfies. Il fait tout cela sinon en tirant la tronche du moins d’un air absorbé. Puis soudain, dans le court instant du selfie, il fait une tête de mec radieux. Ils passent une demi-heure sur la plage et ne font que prendre des selfies. Dans la « vraie » vie : deux personnes qui font un reportage photo d’un air inquiet. Dans les photos : deux amoureux qui s’éclatent grave aux Seychelles. Il faut se rappeler ce que Dieu nous a soufflé dans la bouche de sa correspondante : « les photos, après, après ».

Walk and Talk

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J’appréhendais le voyage. On n’est pas préparé à ce genre de missions, cela ne relève pas du logiciel standard des relations humaines.

La journée s’est bien passée. Elle fut même agréable. Mon ami habite à Highgate, c’est à quelques stations de Saint Pancras, mais déjà à la campagne. Une immersion inattendue dans un paysage vert, luisant de pluies récentes. Un paysage de paix. Il habite une belle maison, de ces maisons dont on dit qu’elles ont une âme, comme un prolongement des personnes qui les habitent.

Avec les amis que l’on connaît depuis longtemps, il n’y a pas de formalisme, pas de protocole. Je discute avec sa fille pendant qu’il lit son courrier ; je bois un thé ; joue à cache-cache et visite la maison ; découvre les chambres que je ne connaissais pas ; la terrasse avec vue sur la forêt, un observatoire, le centre-ville de Londres au loin dans la brume. Je ressens sa présence bien qu’elle soit imperceptible. Deux chats sculpturaux me surprennent dans mon exploration de l’absence, comme d’énigmatiques réincarnations.

Il me dit qu’on va aller faire des photocopies à Crouch End, une petite ville à côté. Ce sera le premier de nos walk and talk de la journée. Les photocopies, c’est un prétexte, un objectif ténu de promenade sans lequel celle-ci n’aurait pas de finalité, serait comme vaine.

Bien que sillonnées de voitures, les rues sont paisibles. L’architecture est moins pesante qu’ailleurs à Londres. D’une rue à l’autre, le thème d’ensemble varie. Construites au début du siècle dernier, aux premiers temps du tube, les maisons ont chacune leur personnalité, des détails leur conférant une unicité. Il nous arrive de croiser des riverains ; des familles « normales » se préparent à prendre la route mais sans la panique caractéristique des départs, avec un flegme britannique dont tous leurs mouvements semblent empreints. Nous buvons un café à Crouch End. Discussions à bâtons rompus. Réflexions décousues à voix haute.

De retour à la maison, je fais du coloriage avec sa fille qui parle un français parfait. Elle me dit que sa mère parle français, c’est pour ça. Un français parfait et sophistiqué.

Les heures passent dans une série de bâillements de moins en moins espacés.

Nous sortons déjeuner. Dans la direction inverse de ce matin. Comme si nous nous étions fixés comme objectif implicite d’explorer les environs. Nous marchons et parlons. La discussion devient de plus en plus structurée, les bribes de ce matin semblent s’organiser. Nous évoquons le Brexit ; la situation en France ; les vacances d’été qu’ils vont passer aux Pouilles dans une ferme dont il me montre des photos ;  un projet d’achat d’une maison à Grasse qui a toujours appartenu à la famille de sa femme ; il faut absolument qu’elle y reste. Il ne connaît pas très bien Paris ; on se promet d’y marcher comme ici pour découvrir les beaux endroits ; il trouve qu’il y a trop de voitures, trop de pollution, peu d’espaces verts ; la discussion est à un niveau conceptuel d’organisation urbaine, de développement durable, de la manière pour une ville de se réinventer. J’écris ces lignes dans le taxi sur l’A1, immobilisé dans un bouchon monstre.

Il y a des sujets que nous n’abordons pas. Avant, quand je les voyais, nous passions des heures à discuter cinéma, à se rappeler des scènes préférées de films, à en décrire la lumière, à en répéter le dialogue. Le cœur n’y est plus. Le cinéma, c’est le passé. Leur passé.

Nous rentrons à pied. Il me parle du changement d’école des enfants. Après une longue masturbation intellectuelle, il a opté pour une école francophone onéreuse et loin de chez lui – au lieu de l’école publique gratuite où les enfants auraient pu aller à pied. Il faut préserver l’héritage francophone, c’est essentiel.

Il y a un jardin en contrebas de la maison, un lieu dont le bruit des voitures a du mal à troubler la paix. Mon ami pourrait y rester des heures, à lire, à méditer. Il ne l’a jamais fait. Un voisin nous salue avec une courtoisie dont les accents de sincérité retiennent mon attention, habitué que je suis à l’agressivité d’« Italiens de mauvaise humeur » des Parisiens. Mais cette courtoisie manque de chaleur. Ce sont nos voisins et ils n’étaient jamais là, même aux pires moments. Je me note mentalement que moi non plus, je n’étais pas là. Certes, j’habite à Paris, mais je suis un ami.

Ça va. Il n’a plus en lui cette colère sourde quand il croise des familles normales dans la rue. La quantité de tâches administratives le distrait de sa douleur, bien qu’il ne cherche pas à en être distrait, bien qu’il préfère sans doute vivre avec sa douleur, comme une sorte de compagne. Il a rejoint un groupe de personnes comme lui. Ils se retrouvent deux fois par semaine. Relativiser le malheur, savoir qu’il existe ailleurs, à différents degrés, fait du bien. Il y a comme un sens d’appartenance à une communauté tragique.

Je me fais le constat que c’est cela l’amitié : converser sans arrière-pensée. C’est quelque chose de rare. Que l’on voit rarement décrit dans des films ou des livres. Dans l’Eurostar du retour, je continuerai de lire le livre de Karl Jaspers, L’introduction à la philosophie de Nietzsche. J’en suis au début, à la vie de Nietzsche et au chapitre sur les amitiés avec Erwin Rohde et Wagner. Le dialogue épistolaire, les ruptures, mais la persistance d’une relation qui traverse la vie.

Mon train est à 18h31. Je dois bientôt partir. Sa fille me demande de passer la nuit chez eux. Mais j’ai des enfants moi aussi, je dois les retrouver. Ils sont avec leur maman non ? Je ne sais pas quoi répondre, les enfants savent vous tendre des pièges.

En partant, elle me dit tu sais, maman est au ciel.

Dans les rues vertes de Highgate, en direction de la station de métro, je me rappelle le rêve. Quelques jours avant la mort de sa maman emportée par un cancer fulgurant, ma femme avait fait un rêve étrange. Elle nous parlait – face caméra – disant vouloir voir ses enfants grandir. J’avais envoyé un SMS. Il avait répondu dans la minute : « elle s’est envolée il y a quelques jours de ça ».

De la vulgarité en art

Je rentre d’un week-end à Zurich. Beau pays. Propre, cher, peuplé de vieux au volant de voitures de luxe. On peut y apprécier le silence. La nature y est d’une beauté spectaculaire : les Alpes, le lac de Zurich, les forêts. Je peux très bien imaginer à deux heures de là Nietzsche dans son chalet ou la communauté paresseuse de la Montage magique à Davos.

C’est en me rendant au travail à pied, à mon retour lundi à Paris, que je suis saisi, voire choqué, par le contraste. Après quatre jours de propreté, toute cette saleté à laquelle je ne faisais pas attention m’agresse. Le chaos – là-bas tout était fluide, prévisible, réglé ou immobile – me paraît vain. Le Champ de Mars est toujours le dépotoir en plein air de la Mairie de Paris que les vaillants éboueurs n’ont pas eu le temps de nettoyer ; sur le pont d’Iéna, une congrégation de corbeaux agressifs encerclent un gros rat pris de panique à la perspective de son déchiquètement imminent ; les traces serpentines d’urine et les crottes généreuses et luisantes agrémentent les trottoirs ; les murs sont noirs ; les voitures essaient à tout prix d’écraser les piétons en klaxonnant comme des tarés et saturant l’air de particules fines ; tout cela me paraissait bien normal avant mon voyage à Zurich, tout cela avait même un certain charme champêtre en comparaison à New York ou au Caire, mais ce matin j’y décèle je ne sais quoi d’infernal, une impression de ville à l’abandon. Une hypothèse que j’avance : peut-être Paris voit-il dans la saleté, un certain degré de saleté, une nécessité.

J’ouvre une parenthèse à ce sujet. Je suis récemment allé à une assemblée générale de copropriétaires. C’est un collège qui nous apprend énormément sur la nature humaine. Durant deux heures, toute civilité est mise en suspens et des personnes tout à fait bien, qui restent courtoises, choisissant leurs mots avec soin, s’armant de rhétorique et de dialectique, s’écharpent avec une méchanceté crasse sur des sujets aussi insignifiants que la rampe d’escalier ou la couleur de la boîte à lettres (taupe ? ou gris souris ?). On attend ce rendez-vous annuel pour extérioriser toute la haine refoulée, non sans jouissance. Des clans se forment, certains sont ouvertement attaqués et harcelés, d’autres se lancent dans des plaidoyers (préparés à l’avance ? c’est vachement bien structuré) qui n’ont de fin qu’eux-mêmes. Il y a autant de passion sinon plus dans cette loge de gardienne délabrée où il faut décider du changement de tableau électrique de la cave qu’à l’assemblée générale de l’ONU quand on délibère de l’avenir de la planète. Dans ce contexte donc, l’un des copropriétaires a expressément demandé de mettre à l’ordre du jour un « sujet grave » : la salubrité ou plutôt l’in – un temps – salubrité du local poubelles. N’habitant pas l’immeuble, je n’étais pas au fait de l’équilibre des forces en présence, mais ce monsieur me semblait haï de tous. Il était nouveau dans l’immeuble, encore nourri de rêves et d’illusions. On l’écoutait donc d’un air vaguement dédaigneux, sans prêter attention à ce qu’il racontait, comme s’il n’existait pas. Il s’était lancé dans un exposé de niveau international, distribuant tout un ensemble de pièces : extraits du règlement de copropriété de 1947, lois municipales, jurisprudences (je n’exagère pas) et, temps fort de son exposé : des photos dudit local. C’est vraiment dégueulasse, les poubelles sont jetées par terre, à côté et non dans le bac. Malgré l’emphase ridicule de son plaidoyer, je me dis qu’il avait raison, que tout le monde allait se mettre d’accord, qu’une décision historique allait pouvoir être consignée dans le compte-rendu de l’AG. A ma surprise, les autres copropriétaires étaient révoltés. Non par les accusations implicites de saleté, mais par le fait que le « nouveau » tentât je cite « de rendre cet immeuble plus propre que propre, à tout prix » et que « c’est aussi ridicule qu’injustifié ». Nécessité de la saleté comme hygiène de vie.

Revenons à Zurich.

J’ai séjourné dans un hôtel luxueux, le Dolder Grand, du nom d’une colline qui surplombe la ville et offre des vues imprenables du lac, des Alpes, des golfs, des clochers d’église. On aurait dit des écrans de télé en mode « pause ». Le soir, à la terrasse du Sorell, un autre hôtel non loin de là, moins clinquant, les Alpes virent doucement au rose, un rose pâle et éphémère qui s’estompe ensuite dans un bleu glacial. Paysages métaphysiques. On n’éprouve pas un simple sentiment de beau, il y a plus que cela, « par-delà l’homme et le temps ». Je repense à Nietzsche : « Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Sylvaplana ; près d’un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C’est là que cette idée m’est venue. » L’idée en question, c’est l’éternel retour.

Le Dolder Grand, propriété d’un milliardaire véreux poursuivi par la justice, est collé à une forêt vallonnée où j’ai pu courir. Hélas, un couloir aérien m’a rappelé par intermittence l’existence du genre humain. Le spa de 4000 m2 propose tous types de saunas, douches, piscines, et de choses comme ça. Après le jogging dans les bois immaculés – concept assez étonnant mais qui existe, comme si les bois s’auto-entretenaient – je me suis abandonné à un cérémonial qui devint immuable : piscine, jacuzzi en plein air avec vue sur le lac et un village en contre-bas, sauna, douche glacée, thé chaud et bain de soleil. De temps en temps un vague septuagénaire venait patauger avec moi mais à part cela personne n’osait perturber mon rituel ou empiéter sur mon territoire.

Néanmoins, tout cela est matériel, et rien de tel pour transcender la matérialité que l’art. L’hôtel expose des œuvres d’art moderne dans le l’aile historique et le nouveau bâtiment, conçu par Sir Norman Foster. Ce sont des œuvres d’art de riche. On en a pour son argent. Des sculptures, quelques immenses tableaux, ou collages drolatiques (comme un carton de clochard encadré « 1 € pour manger s’il vous plaît », ou un clochard en bronze grandeur nature affalé derrière la réception). Tout l’imaginaire de l’art de riche est là : du Fernand Léger, du Niki de Saint-Phalle avec des sculptures obèses et bariolées, du Joan Miro grossier, du Botero, beaucoup de Botero, des sculptures en métal rouillé. C’est d’une grande laideur. D’une grande vulgarité.

Mais ça a de la gueule. Nous avons ensuite visité le Kunsthaus, musée d’art moderne collé au musée d’art classique exposant, lui, des tableaux champêtres représentant sous-bois et bœufs (au point de faire regretter l’absence de la moindre guerre dans l’histoire de ce pays). En comparaison aux sculptures obèses et clinquantes de l’hôtel, les Picasso et autres Paul Klee du Kunsthaus font pâle figure. Une armée de Giacometti malingres tentent de nous impressionner, mais putain ils sont anorexiques. Et puis un Picasso ici ou là, ça n’a pas grand intérêt ; coupés de leurs séries, de l’évolution artistique du peintre, ils sont orphelins. Les sculptures sont terriblement vieux jeu, y compris la construction en spirale avec des dés à jouer, star du musée. En somme, l’art vulgaire de riche jouit d’une plus grande présence. Comme celle, dans le parking de l’hôtel, derrière une rangée de Porsche, de Bentley, d’Aston Martin et ma Skoda Yeti de chez Europcar, d’une gigantesque femme boursoufflée, botérienne, en marbre rouge. Elle m’agresse certes, mais ce faisant affirme son existence. Elle me parle. Elle me dit que tout ça, toute cette propreté, tout cet argent, ces milliers de mètres carrés de parkings et de spa, ce n’est pas normal, ça a quelque chose de paisiblement monstrueux.

Groundhog Day (départ en vacances)

Dimanche 2 août. Après un mois de juillet dans un Paris qui se désertifie (je le signale car rien de plus beau que Paris sans les Parisiens), départ en vacances.

Notre vol pour Boston est prévu à 16:45. Nous déjeunons sur une terrasse ensoleillée. C’est drôle, on cherche le bonheur par des chemins tortueux, dans la méditation transcendantale, la quête de son moi profond, des rituels ésotériques, des analyses interminables, l’achat de voitures luxueuses et pourtant, il est là, sur la terrasse d’un café place de l’école militaire. Et coûte trois euros.

Le taxi G7 maxi cab 7 places noir vient nous chercher à 14:00.

Nous sommes assis face à face dans la Mercedes. La conversation est gaie, les souvenirs des vacances passées se mêlent aux promesses de celles à venir en Nouvelle Angleterre.

Après un passage au salon Air France, nous nous dirigeons vers la porte d’embarquement K35. Un embarquement à l’heure. Difficile à croire s’agissant d’Air France, mais quelques instants plus tard, nous sommes indéniablement installés dans nos sièges. Pourtant, un premier signe avant-coureur, bien qu’anodin, signale le début d’un craquellement de ce voyage dont la perfection est suspecte : une annonce nous apprend que le système vidéo est en panne. Autre signe, notre fille fait les mots croisés dans son cahier de jeux et tombe sur ces deux mots : « parachute » et « arrêt ». Nous n’avons pas le temps de télécharger des films sur les iPad, tant pis, les filles liront ; ce n’est pas plus mal ; nous songeons aux effets néfastes des films, aux vertus comparées de la littérature.

L’embarquement est maintenant terminé.

Trente minutes plus tard, l’avion est toujours immobile au milieu du tarmac sous un soleil de plomb.

C’est un ancien appareil, la climatisation ne fonctionne qu’en vol. Ce n’est pas tout à fait une fournaise. Mais presque.

Ma femme s’inquiète du retard. Voyageur fréquent, je lui dis qu’il est habituel, nous sommes sur un vol Air France, il ne faut pas l’oublier. Je lui demande si elle connaît la mission marketing d’Air France par exemple. Non ? « Air France : nous allons faire de chacun de vos voyages une véritable galère. » Elle hoche la tête, genre « c’est pas drôle ».

Le commandant de bord nous annonce que le problème technique de l’avion (un temps) devant nous (ouf !) a été résolu, nous allons décoller dans quelques minutes. Je regarde ma femme, tu vois ?

Un jeune couple est assis devant nous, elle est grande avec un visage d’enfant, il est tout petit avec un visage poupin. Ils se lèvent pour effectuer des mouvements d’étirement. Leur côté zen et leur sourire béat sont très antipathiques. Derrière moi, un géant égyptien me met des coups de pied dans le dos qui vont, me dis-je, durer sept heures. De l’autre côté, une famille des Pays-Bas attend dans une totale perfection (tous blonds, père bouquinant, enfants dessinant, mère les regardant en souriant, pas un souffle).

Quinze minutes passent. La température avoisine les quarante degrés. Je n’étouffe pas tout à fait. Mais presque.

Des enfants crient maintenant, à droite, à gauche. Les parents les raisonnent, d’abord calmement, rationnellement (en expliquant les raisons du retard, comme s’ils croyaient vraiment qu’un enfant de deux ans pouvait, au fond de lui, comprendre les notions de « priorité au décollage »), ensuite en leur gueulant dessus et extériorisant un stock refoulé d’exaspérations et d’énervements. Ils ne les égorgent pas encore tout à fait. Mais presque.

Le commandant fait une annonce. Une mauvaise nouvelle. Notre appareil a un « léger » problème technique qui va nécessiter l’intervention de la maintenance. Nous aurons du retard, il nous en dira « plus » dès qu’il aura des informations.

Nous nous rendons à un autre endroit de l’aéroport, près des hangars, au milieu d’une plaine bétonnée frappée par un soleil de plomb comme dans un western post-apocalyptique.

Les passagers se lèvent, circulent. Nous discutons avec une hôtesse abattue. A en juger du désespoir imprimé sur son visage, je me dis qu’Air France doit être l’un des pires endroits où travailler. Elle nous explique que ces avions (747) sont très vieux, ils partent à la retraite en décembre. Donc voilà. De toute façon, ils ne font plus que Paris-Boston et Paris-Mexico. Elle dit cela comme si ces destinations ne comptaient pas vraiment, que tous les passagers s’y rendant pouvaient crever sans que cela n’émeuve personne. Genre : « 450 morts dans le crash d’un avion. Mais où allait-il ? A New York ? Rio ? Non, non, Boston. Ah mais on s’en fout. » J’examine l’appareil qui me donne en effet une impression d’épuisement.

Une heure plus tard, le commandant reprend la parole. Il nous explique que l’intervention technique nécessitera deux heures et vu la chaleur (elle est devenue insoutenable), qu’il a pris la décision de nous débarquer dans une « salle de transit ». Cette « décision » semble le résultat d’un débat cornélien et de longues tergiversations avec des instances occultes.

Une heure plus tard, les bus arrivent cahin-caha pour nous conduire à la « salle de transit ». Elle se situe particulièrement loin. Nous tournons pendant vingt minutes dans les paysages champêtres et désolés de Roissy.

C’est avec un soulagement intense que nous découvrons que la « salle de transit », imaginée comme des limbes du voyage, un lieu tampon, n’est autre que la salle K de laquelle nous avions embarqué, inchangée depuis tout à l’heure, plongée dans son atmosphère affairée, arpentée par des voyageurs pressés.

Les agents Air France nous demandent de faire la queue pour récupérer des bons alimentaires de 8 euros. La file d’attente est longue. Nous allons au salon. Nous sommes heureux d’y avoir accès grâce à notre statut Platinum Elite Plus.

Il est vingt heures. Nous dînons. Cernés de toutes parts par des Chinois. La nourriture est correcte, dans le style d’Orange is a new black, la série se déroulant dans des prisons féminines. Il y a de bons vins, un Saint-Julien 2009, grande année. Ce dîner improvisé en famille est joyeux. Le premier dîner des vacances.

Un passager chinois transfère les macarons du plateau vers son assiette, méthodiquement. Il repart avec une trentaine de macarons multicolores. Nous nous rabattons sur une salade de fruit translucide, relativement ancienne, comme recrachée par un tuberculeux mort depuis.

Vers vingt et une heures, une annonce « importante » nous signale que « pour notre information », la Compagnie ne dispose d’aucune information au sujet du vol pour Boston. Nous éprouvons du réconfort à ainsi vivre dans une ignorance vraiment totale.

A vingt-deux heures, une annonce sibylline nous notifie que notre vol est annulé. Nous devons nous rendre à la porte d’enregistrement No 10 où nous seront données « plus d’informations ».

Le trajet du salon à la porte d’enregistrement No 10 est dédaléen. C’est un parcours à contre-courant des passagers qui embarquent. Un parcours inédit. Ce n’est pas sans un certain plaisir intellectuel d’élucidation des mystères que nous trouvons la pancarte « No 10 » dans la structure kafkaïenne d’un aéroport maintenant désert, étrangement désert pour un lieu qui, quelques heures auparavant, était témoin d’une affluence record de passagers en départ de vacances.

Une file d’attente monstrueuse s’est formée à la porte « No 10 » au milieu de l’aérogare déserte. Nous avons dû perdre du temps en route, ils ont l’air d’être là depuis des heures. Seuls quatre agents traitent les demandes des 450 passagers du vol AF338. Ils passent une trentaine de minutes avec chacun. Que se disent-ils ? La posture de l’agent est celle de la bienveillance et de l’écoute. Les passagers se livrent. Racontent leur vie, leurs souvenirs d’enfance, leurs aspirations, leur quête du bonheur. J’aperçois le couple zen auquel l’agent consacre un temps très long, de qualité, comme s’il sondait leur âme.

Une rumeur se répand dans la salle d’enregistrement. Le vol du lendemain serait lui aussi annulé. Une autre rumeur prétend qu’Air France n’est plus une compagnie aérienne, que tous les vols sont annulés. A jamais. Que la France est coupée du reste du monde, du reste de l’humanité. A jamais.

Le couple zen se confie toujours à la psychanalyste d’Air France. Leur cas semble compliqué.

Nous décidons de rentrer chez nous. Attendre trois heures pour une chambre d’hôtel à l’aéroport de Paris ne nous tente guère. Un jeune garçon de Boston dit nous envier, il va devoir les attendre, lui, ces trois heures. Ma femme lui propose de nous accompagner, notre chambre de service est vide, la fille au pair est partie. Le jeune homme dit : « I’d love it ».

Nous sommes tous dans le taxi G7 maxi cab 7 places, assis face à face. Le taxi s’étonne à plusieurs reprises de notre bonne humeur.

Sam nous apprend qu’il a fait le voyage vers l’Europe avec son père sur un voilier italien en bois. Une course de vingt jours qui relie Boston à l’Irlande. Les deux îles où nous allons passer nos vacances sont celles qu’ils ont vues en dernier, Martha’s Vineyard et Nantuket. Ils ont été frappés par une tempête au milieu de l’océan. Leur bateau s’est retourné ; a pris l’eau ; je ne sais plus quelle pièce s’est cassée (taxinomie marine en anglais, je ne saisis qu’un mot sur deux) ; ils se sont laissés emporter par le courant jusqu’aux Açores ; où un providentiel technicien américain a réparé le voilier ; puis ils ont rejoint l’Irlande. Il nous montre des photos de la tempête sur son iPhone, de la vague impressionnante avant son déferlement sur le voilier. Un  film. Que valent nos petits ennuis de vacanciers en regard de ceux de navigateurs de cette trempe ? Je me rappelle le Journal himalayen, un merveilleux livre de Mircea Eliade que j’ai lu en juillet. Au début du siècle dernier, le mythologue roumain a effectué des voyages en Inde et en Afghanistan dans de terribles conditions climatiques et un dénuement total. Avons-nous le droit de nous plaindre, nous autres qui patientons dans les salons d’Air France en nous goinfrant de nourriture de prison et de cake aux noisettes avant de partir en vacances dans des hôtels de luxe ?

Ces dernières semaines, on parle beaucoup des « migrants », de la « menace migratoire », de l’Europe assiégée par un afflux sans précédent. On décrit le calvaire de ces migrants qui traversent la mer sur des bateaux de fortune aux mains de passeurs qui leur promettent le rêve européen et, s’ils survivent, leur calvaire dans des camps et des centres de rétention. Refusés partout, pourchassés partout, nés pour être refusés, pourchassés, pour être indésirables. Des experts divers et variés analysent le danger en des termes sociologisants et chiffrés. Des politiques annoncent une catastrophe d’une grande ampleur dont serait victime le fameux contribuable européen, jaloux de son petit confort, de ses petites vacances pourries. Le Figaro prédit la fin de la France. Pour quelques milliers de personnes ; que j’imagine avec leurs enfants, ballotés au milieu de la mer, la nuit, dans le froid. Et nous, dans notre taxi G7 7 places option « confort », on se plaindrait de l’annulation d’un vol. De devoir passer une nuit à Paris dans notre appartement. La notion de « voyage » recouvre des réalités si différentes et contrastées. Parce que pendant ce temps, l’iPhone n’arrête pas de vibrer de notifications Facebook, chacun s’empressant de poster des photos rigolardes du lieu de rêve – en tout cas dans cet angle de la photo et après rognage, zooms et filtres appropriés – où il est.

A l’heure où j’écris ces lignes, sur une terrasse à Cape Cod, avec vue mer, par une journée splendide, en sirotant mon expresso tiède (aghhh…), j’ai lu dans le New York Times l’histoire de Abdul Rahman Haroun. Etrange… Dans le New York Times, il s’agit de Mr. Haroun, tandis que la presse française évoque « un individu » ou « un Soudanais ». Représentatif de l’état d’esprit européen : les migrants ne sont pas des personnes à part entière, méritant un nom, ce sont des « individus », un « essaim » d’individus, pour utiliser la terminologie entomologiste de Mr. Cameron. Mr. Haroun est un héros des temps modernes ; un homme seul qui a réussi à escalader quatre murs barbelés, à échapper à la surveillance d’équipes de recherche internationales et de 400 caméras de sécurité et à parcourir à pied 50 Km dans l’obscurité du tunnel sous la Manche, pour quitter Calais et rejoindre le Royaume-Uni. Il a esquivé des trains allant de Paris à Londres à la vitesse de 160 Km/h. A la sortie du tunnel, il a été appréhendé par la police et sera probablement incarcéré car il est illégal d’entrer dans le tunnel à pied comme l’a justement souligné Romain Dufour, un porte-parole d’Eurotunnel. Mr. Haroun est en effet accusé au Royaume-Unis d’obstruction de trains, selon le « Malicious Damage Act » de 1861. Une autre représentation de la notion de « voyage ». Tout cela « à la recherche d’une vie meilleure »… Tout cela pour combattre l’injustice de la naissance qui fait que l’on peut soit naître dans un pays privilégié et être, par le plus pur des hasards, un protégé ou plus précisément un protégé qui se plaint (les riches de payer trop d’impôts, les pauvres parce qu’ils sont jaloux des riches et appellent cette jalousie « montée des inégalités »), soit voir le jour dans un pays pourri.

Mais revenons à notre retour à Paris en taxi. Nous montrons l’Arc de Triomphe à Sam. Sur le pont de l’Alma, la Tour Eiffel nous apparaît et scintille.

Comme dans Groundhog Day, le film avec Bill Murray, ou l’éternel retour de Nietzsche, le lendemain ressemble à la veille. Nous accomplissons exactement les mêmes gestes mais mieux. Par exemple, nous gérons mieux notre temps. Nous imprimons les cartes d’embarquement en couleurs et non plus en noir et blanc. Nous déjeunons sur la même terrasse ensoleillée mais sur une meilleure table avec un meilleur angle d’incidence du soleil.

La présence de Sam est salutaire, elle nous permet de distinguer les deux jours. Sans elle, la ressemblance eût été trop troublante.

Le taxi G7 maxi cab 7 places noir vient nous chercher à 14:00.

Nous empruntons le même itinéraire. Les enseignes lumineuses de l’autoroute donnent les mêmes messages, le même nombre de minutes pour la porte de la Chapelle, pour le stade.

Nous passons la sécurité et retrouvons dans le même salon les mêmes personnes dans les mêmes vêtements. Le même couple zen affiche le même sourire serein. La même famille avec les mêmes enfants parfaits. Jouant aux mêmes jeux vidéo sur les Play station au fond de la salle. Le même couple franco-japonais. Aux toilettes, la même odeur d’urine non (ou jamais) lavée. La même femme de ménage arrive à la même heure, pose le même panneau « Attention sol glissant », nettoie le même sol, du même air désespéré. Même l’iPhone qui a sonné la veille à 15:36, sonne à nouveau à 15:36. Sam n’est pas au salon. Rien ne nous permet de distinguer les deux jours.

Nous recevons un SMS d’Air France nous informant que notre vol prévu à 17 heures est retardé et désormais prévu à 20 heures. Nous posons des questions aux agents d’Air France qui « ne savent absolument rien ». Ils ont l’air vexé que l’on puisse même suspecter qu’ils aient la moindre information. Que cette idée saugrenue nous frôle l’esprit. Ils se moquent de nos retards avec une ironie mordante, ce pour quoi ils semblent être payés. Ils sont quatre, assis derrière leur comptoir dans le salon Air France, les bras croisés, à ne rien faire de la journée à part imaginer des réparties ironiques. Comme les comédiens chargés de lancer des vannes dans les talk-shows. Je reconnais leur talent, leur passion pour ce métier. Je me promets d’être à la hauteur de leurs réparties, je me promets d’être aussi méchant qu’eux, aussi cruel, mais c’est peine perdue, le niveau d’entraînement n’est pas le même. Je me console en songeant qu’ils auraient du mal à exceller dans mon métier comme j’ai du mal à exceller dans le leur.

Je lis les quotidiens. Les vacances sont propices à des évidences comme celle-ci : les titres sont extrêmement anxiogènes. La moindre nouvelle (genre : François Rebsamen ne sera plus ministre s’il est élu maire de Dijon) est présentée comme une calamité. Who fucking cares about François fucking Rebsamen? Il faut passer ces nouvelles au filtre de l’éternité : si dans cinquante ans on tombait sur ce titre, qu’en penserions-nous ? Nous dirions-nous : Merde ! C’est ce jour-là, cet événement-là qui ont à jamais changé le cours de l’histoire de l’humanité ?

J’ai des palpitations. Du mal à respirer. J’ai mangé un truc pas net ? La salade de fruits antique ? Non, je comprends, ce sont les journaux. Le pire, c’est le Figaro. Ecrit en grand, leur titre est toujours très négatif. Même une nouvelle positive, un triomphe, une gloire, un feu d’artifice, sont transformés en malheur « pour la France ». Il y a un étrange goût éditorial systématique, fataliste et masochiste. Une idéologie doloriste selon laquelle « la France » serait la proie de tous les malheurs, que « la France » serait destinée à une interminable et quotidienne litanie de désastres et d’adversités tragiques, que « la France » aurait emprunté une voie unique, interminable, la voie de sa perte inéluctable. Aussi cocasse que cela puisse paraître, ils sont sincèrement convaincus que celui qui va tirer « la France » de cet engrenage infernal de malheurs et de souffrances n’est pas, comme la gravité de la situation aurait pu le faire accroire, genre Dieu, le Christ, un héros providentiel (un nouveau De Gaulle par exemple), mais tout simplement Nicolas Sarkozy.

L’agent d’Air France a une « très bonne nouvelle » : début d’embarquement pour le vol Paris-Boston. Nous restons prudents. Il ne faut pas célébrer la victoire trop tôt.

L’embarquement produit une sensation étrange. Tout le monde est assis exactement à la même place qu’hier. L’avion est identique, même s’il s’agit, selon plusieurs sources concordantes, d’un autre appareil (le GZKXG au lieu du GZKXI). On se lance des sourires de connivence. On partage cette impression de vivre la même chose, comme dans un film, comme dans une réalité déréglée, comme dans un roman, comme dans une dissertation de Nietzsche. Le couple zen affiche le sourire pour lequel ils semblent génétiquement programmés. Ou plutôt fictionnellement programmés. Car j’ai le sentiment que nous sommes les personnages d’un roman. La famille avec les deux adorables enfants blonds est là, dans la même pose qu’hier, telle que le romancier l’a imaginée. La jeune fille un peu sexy, au regard un peu perdu, dépose les mêmes bagages dans le compartiment 21H en faisant la même plaisanterie. La jeune femme qui accompagne son père ou grand-père mourant lui parle de la même voix stridente. Quelques détails infimes sont discordants dans la répétitivité parfaite, dans le déroulement prévisible des événements pré-écrits, dans le répertoire limité de gestes, d’actions, de comportements des personnages. Par exemple, la grande tache de café du siège 20H a disparu. Si les sièges sont tout aussi sales, les taches ont imperceptiblement changé de place. Cette tache de vomi séché par exemple ne se trouvait pas en 20K. Le commandant de bord et le pilote sont les mêmes. Dépositaires de l’histoire. Mais le personnel navigant a changé. Nous découvrons avec un certain effroi leurs nouveaux visages, probables transmutations génétiques, probables transfigurations chirurgicales ou tout simplement probables avatars des robots qui s’occupent de nous. Où sont passés les autres membres du PNC ? Pourquoi ont-ils été sacrifiés ? Oubliés ? Mis au ban de la Compagnie ?

L’avion est immobile.

Le retard de la veille se répétera-t-il ? Sommes-nous prisonniers d’une boucle temporelle ? Y-a-t-il le moindre espoir de s’affranchir de l’éternel retour ? Le personnel navigant semble inquiet.

L’avion reste immobile.

Puis, soudain, les lumières « Attachez vos ceintures » s’allument. Soudain, l’avion est saisi d’un imperceptible mouvement vibratoire.

« PNC aux portes, désarmement des toboggans ».

Nous décollons.

Nous cassons le carcan de la répétition.

Nous sommes libres du temps. Enfin.

San Francisco

J’écris sous l’influence du Champagne Henriot. Servi dans le vol de retour de San Francisco, il est excellent. La griserie est teintée d’une vague nostalgie, celle d’un passé pourtant immédiat, dont le souvenir est encore précis, mais qui va rapidement s’estomper. Une nostalgie anticipée en somme.

J’étais d’abord dans l’étrange ville de San Diego, cité du bout du monde, plutôt laide, dont la grisaille accentuait la tristesse, avant de retrouver ma femme à San Francisco. Tout ça était irréel, sans doute à cause du décalage horaire, sans doute parce que nous vivions pendant le sommeil européen, dans la nuit française, et de ce fait, littéralement, dans nos propres rêves.

Le premier soir, nous dînons avec un charmant californien, d’une intelligence, d’une culture et d’une gentillesse étonnantes. Je suis désarçonné par son éloquence, cette capacité à aligner sans effort, sans hésitation, sans « heu », sans « voilà », sans « ben voilà quoi tu vois ch’ais pas », sans tics, simagrées ni imitation de bruits, des phrases construites, comme s’il lisait un prompteur invisible. Deux jours plus tard, nos amis de Tiburon nous diront la même chose. A New York, il y a des gens très intelligents, peu sont gentils. Au Texas, on trouve des gens gentils, peu sont intelligents. A San Francisco, on peut être entouré de gens intelligents et charmants.

Le lendemain, comme les péquenauds et fans de Hitchcock que nous sommes, la première chose que nous avons faite, c’est aller au Golden Gate Bridge. C’était pour nous une évidence, il fallait cocher cette case, prendre la photo, preuve de notre passage ici, aussi irréfutable que le pont est intangible dans la lumière vaporeuse de l’après-midi, après la dissipation du brouillard dont les dernières traces flottent dans l’air comme des embruns marins légèrement dorés. Je ne me lasserai jamais de ce paysage, je ne sais plus très bien où le situer. Dans une ville ? Dans Vertigo ? Dans un décor rêvé de cinéma ?

Nous marchons le long de Crissy Field, dans une lumière d’automne à tomber. L’air de l’océan pénètre en nous, précieux. Nous croisons la société locale, des marcheurs qui discutent, promènent leur chien, font du vélo. San Francisco est la ville des pulls (comme Paris ou Londres celle des imperméables ou des hideuses doudounes). Il ne pleut presque jamais ici, il fait toujours un peu froid, il faut être prêt à enfiler un pull, à tout moment. Il y a quelque chose de particulier dans un pull, un côté très automne, doux et réconfortant. Sans doute la matière. Elle peut être noble, cachemire, mérinos. Ça ne se lave pas souvent, la laine. Le temps fait son effet, la décolore, la matière vieillit bien.

Le temps d’arriver au Palace of Fine Arts, l’automne a laissé place au printemps. Le brouillard s’est complètement levé, le pont, au loin, s’est précisé, le soleil est apparu et illumine la promenade. Le silence règne dans les allées. Peu de touristes. Nous nous asseyons sur un banc. Dissertons. Hélas, notre conversation philosophique – sur la dernière saison, très belle, de Mad men, sur Qui est Charlie d’Emmanuel Todd, sur les start-ups à la mode – est interrompue par un groupe de Chinois qui ont réussi à trouver cet endroit, sont venus de très loin juste pour en troubler la paix en parlant fort et promenant leurs vêtements d’une insigne laideur siglée parmi les sentiers manucurées. Ils gagnent. Nous partons.

Nous commandons un Uber – il n’y a plus de taxis dans cette ville, et toutes les voitures sont, en fait, des Uber, car elles débarquent systématiquement en deux minutes. D’ailleurs, ici, les verbes sont des sociétés internet. On ne dit pas « commander un taxi », on dit « uber a car », on ne dit pas « réserver un restaurant », on dit « open table a restaurant », on ne dit pas « réserver une chambre d’hôtel », on dit « I’m Airbnbing an appartment », on ne dit pas « acheter un livre de Kant », on dit « amazon an awesome Kant book », etc. A ce propos, j’en profite, l’occasion se présentant, de dire combien j’aime Amazon, combien je suis indifférent au sort des libraires indépendants qui disparaissent. Car il faut le dire, rien de pire qu’un libraire indépendant. C’est un commerçant comme un autre, mais il se la joue espèce rare en voie de disparation que l’intellectuel de service défend d’un air révolté, tout simplement parce qu’il écoule les stocks d’Amélie Nothomb, Houellebecq, Marc Lévy, Guillaume Musso et Michel Onfray, je pense n’avoir rien oublié en matière de littérature française. Par définition, il n’a jamais le livre que vous cherchez. Il y a le mythe : le libraire indépendant vous conseille. What? Il n’a pas lu un seul des livres qu’il refourgue. Jamais quiconque ne m’a conseillé quoi que ce soit, à part réciter le résumé du dossier de presse de la maison d’édition qui l’a invité à déguster des canapés et du mousseux dans des salons sentant le vieux à Saint-Germain-des-Prés ou mettre quatre étoiles sur n’importe quelle daube. Normal, il faut les vendre ! Je suis injuste. Il conseille. La dame âgée du quartier qui cherche « un livre prenant », « un livre qui détend ». J’ai lu un article dans les Cahiers qui évoquait des livres de Deleuze, l’image-temps, l’image-mouvement, j’ai eu envie de les lire, je les ai commandés sur Amazon et le lendemain je les recevais. Aller demander Deleuze au libraire du coin. De… comment vous dites ? Je peux vous le commander, il arrivera dans une semaine, mais pas sûr, je vous appellerai, etc. Mieux, j’ai demandé une fois à la libraire si elle avait le livre Que faire de Badiou et Gauchet. Elle m’a proposé de le commander… sur Amazon.

Merveilleux moments passés à l’hôtel avant d’aller dîner en ville. Je mets une musique d’ambiance – thème « début de soirée » sur Spotify – et sirote un thé vert japonais. Parenthèse assumée, programmée, d’inactivité. Suivie de la préparation pour sortir. Une femme qui se maquille, son reflet dans le miroir et au fond son propre reflet. Une composition à la Vélasquez. Le parallèle est inattendu : je suis récemment allé à l’exposition éponyme au Grand Palais (une merveille, Vélasquez est le Facebook de son époque, portraiturant à longueur de journée ses commanditaires, assouvissant le besoin millénaire de selfie, de partage de sa propre image avec la terre entière pour en justifier ou même entériner l’existence, pour quémander le like), les Ménines du Prado ne sont pas présentées au Grand Palais mais je m’en suis souvenu à Barcelone, où j’écris actuellement, car l’écriture de la note a commencé dans l’avion San Francisco-Paris, a été interrompue par le petit-déjeuner avant la descente à Paris, s’est poursuivie dans un hôtel de Barceloneta après la visite du Museu Picasso et des salles des Ménines que je kiffe grave, elles sont organisées ainsi : d’abord une reprise des Ménines, dans son ensemble, en noir et blanc, dislocation barrée de la toile du maître, avec une infante Marguerite de film d’horreur au centre, genre la fille qui hante une maison et en trucide les propriétaires puis, dans les autres salles, l’image de la même infante possédée – il faut dire qu’elle une gueule pas possible cette fille, celle de son père en fait, ce dépressif de Philippe IV avec sa bouche en cœur et son regard larmoyant – démultipliée à l’infini, dans des expressions de plus en plus démentes, de plus en plus violentes, ou drôles, puis dans une autre salle encore, celle d’une exposition mettant en parallèle Picasso et Dali, une nouvelle composition d’ensemble complètement folle, déflagration de couleurs, d’où la couleur gicle, dont la couleur déborde, et dans laquelle on reconnaît le miroir dans lequel se reflètent Philippe IV et Marie-Anne d’Autriche, comme moi, sur mon canapé, dans le fond du miroir où une femme se maquille.

Dîner Lombard Street avec un vieil ami serial entrepreneur, à la tête d’une « well funded start-up ». Il décrit son addiction à deux choses d’ici : l’air de l’océan et la stimulation intellectuelle de l’innovation. Le besoin irrépressible de créer. Tout autant que celui de respirer l’air marin. Il est à la tête d’une société d’une vingtaine de personnes à Menlo Park. Vingt nationalités différentes. Du Sri-Lanka à l’Argentine en passant par l’Inde et la Chine. Toute l’intelligence du monde réunie dans un seul endroit. C’est l’identité internationale de ce coin du monde. La supériorité intellectuelle du cosmopolitisme, de l’hétérogénéité. La supériorité intellectuelle de la non-identité. La manière dont la non-identité botte allègrement le cul à la vieille, rance et raciste Europe. Selon les critères sociologiques et statistiques du passionnant Todd, j’appartiendrais à l’« élite multi-culturaliste », élite éducative mais non capitaliste, qui serait en réalité, dans son subconscient, ségrégationniste, soucieuse de maintenir les différences, de les perpétuer. Peut-être. Et il est vrai que cette élite mondiale multiculturelle a fait de San Francisco et la Vallée en particulier, l’une des zones les plus inégalitaires au monde, en a exclu les pauvres ou, cela revient au même ici, les non éduqués.

Je m’engage dans Market Street, atteins le ferry building, oblique à gauche et me lance dans la succession des Pier : le jet lag m’a envoyé courir tôt le matin. C’est un de mes parcours préférés. J’aime les Pier, leur côté « infini tunnel vers la mer », je haie le Fishermans wharf – l’odeur de friture refroidie, pas le côté touristique, tôt le matin, les cars n’ont pas encore déversé les hordes de péquenauds venus admirer je ne sais quoi – mais en apprécie d’autant plus la fin, cette petite plage au pied de la grande pancarte Ghirardelli, sa nappe d’eau paisible dans lequel le crawl d’un nageur matinal trace un silencieux sillon. Il y a ensuite la colline de Fort Mansion, un jardin – typique des collines de San Francisco – et la Marina. J’ai deux relations extra-conjugales : le jardin du Luxembourg, tous les dimanches de l’année, par tout temps, et le stretch entre la Marina et le Golden Gate. Courir le long du Crissy Field, c’est le pied total. L’océan, le sable, les roseaux, le sentier, la verdure. A gauche il y a quand même l’autoroute, mais j’essaie de l’exclure de mes champs visuel, olfactif, auditif et émotif.

Je lis le San Francisco Chronicle en petit-déjeunant. Que lit-on d’habitude dans une gazette locale ? Le compte-rendu des crimes du coin, les inaugurations du maire, le problème d’une rivière polluée et, en page 7, des dépêches internationales. Que lit-on dans celui-ci ? Nouvelles start-ups créées. Les levées de fonds. Des portraits d’entrepreneur. Ma femme me dit à juste titre que par effet de mimétisme, de peer pressure, on ne peut être qu’entrepreneur ici. Quand tout le monde lance sa société pour, a minima, changer le monde, on ne peut pas rêver d’un emploi à EDF pour profiter du CE et de la cantine Sodexo, ou de la fonction publique pour « servir l’état ». Hollywood, c’est désormais San Francisco. Un chaos incessant d’idées, de scénarios pour un monde meilleur. OK, je ne suis pas sûr qu’Uber, dernier en date des enfants chéris du coin et archétype de l’économie du partage, ait vraiment changé le monde, mais j’aime bien le cinéma, et j’aime bien le scénario d’Uber. OK, je sais que l’iPad a fait du monde un endroit bien pire en rendant les enfants débiles, mais il y a une justice, ses ventes ont baissé de 20% l’année dernière. Fine, j’admets que Facebook et ses différents ersatz ont glorifié le narcissisme, mais il sert à certaines causes et a rendu populaire des gens brillants et créatifs. Je ne suis pas sûr d’aimer le résultat, toujours, mais apprécie le bouillonnement intellectuel communautaire de la création, dans une ville dont tous les habitants sont comme des écrivains qui se croisent et recroisent, et parlent de leur dernier livre.

Nous allons à Nappa Valley. Pourquoi cette sentence provoquera-t-elle un sourire chez tous nos interlocuteurs locaux ? Trop touriste ? Trop : « Nappa Valley quand on vient d’Europe ? » Trop « have you heard about Tuscany » ? Il y a quand même un vague air de Toscane. OK, une Toscane transpercée par une autoroute douze voies, par de grandes avenues proprettes, mais quand même une certaine Toscane. On visite une ou deux wineries, aux airs de ranch. Si l’on s’abstrait un instant de la perfection touristique et l’efficacité américaine, il y a là des airs de ranch borgésien, dans le lieu tel qu’il aurait pu être au dix-neuvième siècle. J’accole « Borges » à mon expérience de touriste de base pour le transcender ? Euh… Oui. Plates excuses à la mémoire du maître.

En rentrant, on passe par Berkeley. Nous ne sommes pas impressionnés, ni par la ville – il fallait paraît-il aller sur les hauteurs, chez les riches –, ni par le campus, un campus de ville où des étudiants passent leur temps à marcher entourés d’affiches sur le marxisme au XXIème siècle, à traîner leurs pieds dans des tongs. Qu’as-tu fait quatre ans durant à Berkeley ? J’ai traîné mes tongs. On ne se doute pas, comme des amis nous le diront le lendemain, que c’est là que ça se passe. A San Francisco, c’est fini, l’argent, donc la vulgarité, la bêtise, la colonisation de l’esprit par des considérations telles que « impôts », « yatch », « grande baraque », « énorme baraque », « énormissime baraque », ont tout conquis. Pour des impécunieux intelligents, plus possible d’y vivre. Et puis il y a des milliardaires qui aiment côtoyer une certaine intelligence et viennent ici. Du coup, c’est cher. Il faut pousser jusqu’à Oakland, top 5 des villes américaines en termes de taux de criminalité, vers laquelle les foules bourgeoises se dirigent d’un pas déterminé.

Trois heures dans les bouchons pour rentrer à San Francisco car le pont San Matteo est fermé.

Dînons avec des amis indiens et discutons éducation des enfants. Le mot clé : grit. Comment traduire ? Il faudrait plusieurs mots : persévérance, résilience, adaptabilité… Ici, à l’école, il n’y a pas de notes, tout le monde reçoit des trophées, pour nourrir la confiance en soi, les gamins créent leur première start-up à huit ans, s’inscrivent à des coding clubs pour apprendre à programmer, mais implicitement, c’est hyperconcurrentiel. Pas des masses de places à Stanford. Et beaucoup sont réservées à tout ce que la planète compte de gamins intelligents. Pas question de faire des siens des syndicalistes gauchistes à Berkeley. Grit, donc.    

Matin automnal. Brouillard. Sausalito a des airs de Bretagne, de vague Dinard. Dans un diner du coin, des gens du coin matent la télé du coin.

Muir Woods. La randonnée de 6 kilomètres libère les idées. Cernée par la vallée verdoyante, nous dissertons sur l’éducation, la notion de maison, de propriété, d’appartenance, d’héritage, de racines, de frais d’entretien d’un jardin à Deauville si on y achetait une « moyenne baraque » pour en confier le gardiennage à un chômeur du coin payé au black.

Nous allons boire un verre chez des amis à Tiburon, avec ses airs de plus bel endroit sur terre. Au loin, San Francisco et le Golden Gate, la mer, les voiliers blancs, plus près les rues d’une propreté immaculée, les Audis noires rutilantes garées devant les maisons de rêve. Réalisation soignée du concept « lieu idéal pour riches ». Silence. Propreté. Pelouses. Océan. Blancheur des peaux. Proximité avec une grande ville profilée à l’horizon. Des écoles de riches. Les habitants : des vieux et des banquiers. Pas nos amis, qui s’y sont installés récemment, dans une belle maison pied dans l’eau avec vue sur la prison haute sécurité d’un côté et le Bay Bridge de l’autre, et travaillent dans la philanthropie auprès de milliardaires accidentels – genre ayant investi au tout début dans Google car ils étaient camarade de classe de Larry Page. Ils ont décidé de changer le monde, éradiquer les famines en Afrique, combattre l’esclavagisme dans le monde – fléau très, très répandu.

Dimanche matin, même parcours de jogging que vendredi, mais dans la brume cette fois, au cœur d’un automne intermittent de mai. Je garde en tête cette image. Le Golden Gate dans le brouillard en arrière-plan, la mer, la plage, deux silhouettes noires, des chiens qui tournent autour, les roseaux. Chromatiquement, c’est très réussi. Tout est délavé, le vert, le sable crémeux, la mer grise, le pont rouge.

On m’a récemment parlé d’une étrange maladie. Le contraire d’une dépression nerveuse, on l’appelle parfois « pression nerveuse » ou « euphorite aiguë ». Le patient souffre de bonheur, de bonne humeur, de gentillesse exagérée. C’est insupportable, pour lui, pour l’entourage, pour tout le monde. La médecine s’est penchée sur le sujet. Comme c’est une maladie de riches qui peuvent se la payer, les labos pharmaceutiques ont mis leurs meilleurs chercheurs dessus. Aucun traitement n’a prouvé son efficacité. C’est – comme souvent – par erreur qu’un chercheur a trouvé le remède lors d’un séjour à Paris – il a reçu le prix Nobel de médecine dans la foulée – : prescrire au sujet un séjour en France. Dès la sortie du terminal 2E, quand il fait face au chauffeur de taxi raciste qui n’a pas pris de douche depuis trois mois, le patient est guéri. Non seulement il est guéri, il sombre dans une maladie bien plus intéressante et rentable, la pression nerveuse. Il devient immédiatement, aussi sombre, ténébreux, grincheux, que la population locale et peut aller, au bout de l’autoroute A1, se noyer dans un océan de déprime.

Dans le salon Air France de l’aéroport de San Francisco, les quotidiens français de haute volée sont fièrement disposés sur une table. Je parcours les titres d’un coup d’œil rapide. Redoutable efficacité. Je n’ai pas besoin de les lire tous, même pas Valeurs Actuelles, un seul ou deux, au hasard, suffisent (« comment Sarkozy entend récupérer l’électorat du front national » ou « l’islam, danger pour la république, pourquoi ne pas le reconnaître, une autocensure qui nous mine »). Instantanément, je déprime.