La frontière de l’aube de Philippe Garrel

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Magnifique film de Garrel ! Parmi tous les films récents dont j’ai parlé (et si bien !) dans ce blog, c’est clairement le plus beau. Il faut aller le voir. Pour vous mettre l’eau à la bouche : un noir et blanc splendide, des personnages désœuvrés et rêveurs, l’amour fou au centre des vies, des échanges épistolaires, des amants qui se cachent dans des rêves, un Paris sublimé et métonymique dont les pierres de taille et les intérieurs haussmanniens sont filmés avec la même sensualité que les seins de Laura Smet et de Clémentine Poidatz (excellente en réincarnation de Claude Jade), une poésie surréaliste et fantasque presque auto-parodique… 

La fiction est minimale, pure – amour, folie, mort, paternité, voilà j’ai résumé – contrairement à Conte de Noël dont je n’avais pas apprécié le débordement fictionnel avec des histoires qui jaillissaient d’un peu partout, prolifération de petits bouts d’idées vite expédiés. J’exagère, mais je pense que je m’étais emporté avec Conte de Noël et je le regrette amèrement. Quand on voit ce que font Garrel et Honoré, Desplechin avec son côté Danielle Thompson nietzschéen est surévalué. Au moins, avec Danielle Thompson, on peut dire sans scrupules que c’est nul. 

La frontière de l’aube est un terrain référentiel d’une richesse inouïe. Je sais qu’il y a des gens qui n’aiment pas ça, les citations. Moi j’adore. Les citations de Truffaut, de Franju, de Cocteau, de Dreyer, de Murnau, et bien sûr et surtout du grand Jean, Eustache de son nom. La frontière de l’aube est presque un remake (en moins bien, n’exagérons rien) d’un des plus beaux films de l’histoire du cinématographe : La Maman et la Putain. Pour info : Maman = Clémentine Poidatz, Putain : Laura Smet. 

Garrel, c’est tout le contraire du réalisme, de l’engagement, du cinéma Envoyé Spécial, du trio immigré-drogué-terroriste, de l’ouverture au monde genre je vais résoudre quelques menus problèmes de l’humanité avec la bénédiction de Sean Penn. Le film ne sert absolument à rien. En plus il est super élitiste. On sort du cinéma Saint-Germain des près, où les spectateurs étaient même assis par terre à l’avant-première, et on prend un verre au Bonaparte, les filles sont belles, Paris est beau, guère plus, les problèmes du monde subsistent. Mais bon franchement – c’est ma période nihilisto-parnassienne – c’est quand même ça le cinéma non ? Marre des questions sociales, des immigrés qui font des fautes grammaticales et « oh la la comme ils sont impolis » et on fait un film sur ça. Vive le rêve, la fantaisie, l’irréalisme, les personnages universels et non connotés socialement. En fait les personnages de Garrel ont une nationalité, viennent d’une géographie, d’un pays, d’une société : ceux du roman tout simplement. J’ai lu des critiques comme quoi « on n’y croit pas, c’est simple on n’y croit pas ». Quelle est cette obsession de crédibilité ? Pourquoi faut-il que les personnages soient plus vrais que nature ? Notre imaginaire, gavé d’ersatz de réalité (flot nauséeux de news, de téléréalité, de témoignages, d’interviews-vérités, etc.), est-il incapable de s’élever au niveau du faux ? 

Récapitulons Cannes 2008 (les films que j’ai vus) :1 et de loin : La frontière de l’aube – 10 : Le silence de Lorna – 25 : Entre les murs – 26 : Gommora 

(Entre le 1 et le 10, il n’y a rien, c’est juste pour donner une idée de la distance). 

Pourquoi cet écart avec Entre les murs et Gommora ? Car ce sont des films prévisibles. Avant même d’aller le voir, je savais qu’Entre les murs allait être une variation pialatienne autour de la salle de classe avec la France colorée et les jeunes archétypaux (le Noir, la beurette, la gothique, etc.). Aucune surprise. Mais à la différence de Pialat, le film est social et pas humain. 

Même chose pour Gommora. D’abord, on n’en peut plus des films choraux avec des histoires qui s’entrecroisent, il faudrait un jour les interdire par la loi, ce n’est plus possible. Ensuite, l’archétype du mafieux italien mélange soi-disant terrorisant entre bonhomie, gloutonnerie de pâtes et diabolisme sanguinaire est usé. Enfin, l’esthétique de la violence qu’elle soit lyrique (De Palma, Coppola), psychédélique (Scorsese) ou vériste (ce film), n’a rien de novateur. 

Si j’ai mis Lorna en deux, enfin en dix, ce n’est pas pour le côté souffrances des immigrés, mais parce que certaines scènes extrêmement fugitives (c’est ça qui est beau, aucune espèce d’emphase) sont des éclats de lumière, aveuglants je dirais, dans le gris glauque de l’ensemble. 

Pour finir sur une note positive, tous ces films restent très beaux et font aimer le cinéma. Pour s’en convaincre, rien de tel qu’une daube sidérale comme La doublure dont j’ai surpris la fin à la télé. C’est onirique comme Garrel dans le sens où on se demande si tant de nullité appartient bien à la réalité. Mais je suis sûr que c’est un effort délibéré car humainement ce n’est pas possible d’avoir réussi d’aussi mauvais dialogues, un jeu aussi rudimentaire (Gad Elmaleh est d’une fausseté bluffante, même quand il ferme la porte d’une voiture, on n’y croit pas) et un humour aussi basique (du style je me moque des collectionneurs d’ouvre-bouteilles car ce sont des cons – véridique). Mais j’ai énormément apprécié ce film car l’effet de contraste que sa nullité crée me fait tendrement (c’est vraiment ça, une tendresse amicale, comme ce personnage de Kundera qui voyant des livres y voyait des amis), aimer l’autre cinéma.

Contre Sean Penn

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L’idée m’avait d’abord séduit et les trois films sont beaux il faut dire, Gomorra, Entre les murs, Le silence de Lorna. Le palmarès affichait une ligne éditoriale, en prise avec notre temps, drogue, éducation, immigration, questions structurantes de l’Occident postmoderne. Je me disais donc que le choix de Sean Penn de ne primer que des films ouverts sur le monde, avait quelque chose d’attirant. Exit Conte de Noël du palmarès, mais bon, ça va, ce n’est pas non plus le film du siècle. 

Et puis j’ai vu La Belle personne de Christophe Honoré. Et là je me suis dit non mais attends, n’est-ce pas cela finalement le vrai cinéma ? Adaptation libre de La princesse de Clèves, dont il a été décidé en haut lieu que c’était un truc totalement anachronique et inutile, c’est un film hyper-gratuit, qui se passe dans un lycée imaginaire, où des adolescents qui ne parlent pas vrai, s’extasient sur la Callas, se tuent et s’entretuent par amour. Un film dans lequel une simple lettre met l’héroïne dans un état pas possible. Une vraie grâce pasolinienne dans les plans sur les visages. Paris grise, hivernale et délavée superbement filmée, rarement filmée comme ça, dépouillée de sa joliesse non photogénique.  

Chaque plan est beau et le tout est inutile. Et je me dis je préfère ça aux films sociaux, je m’en fous que ça ne traite pas des misères du monde, le cinéma n’est pas devenu un substitut à Envoyé spécial que je sache. Ce n’est quand même pas normal que dans ma note sur Entre les murs, je me surprenne à disserter le plus sérieusement du monde sur l’éducation nationale française ! Et puis finalement j’en ai ma claque du vrai, du comme du vrai, etc. Vive l’artifice. L’œuvre. Et puis vous savez quoi, je me demande si La belle personne, avec ses intrigues du 16ème arrondissement de Paris, n’est pas plus universelle finalement, comme le laisse suggérer les passages du film d’Idrissa Ouedraogo, que la classe saturée de thèses sociales et pédagogiques d’Entre les murs.  

Entre les murs de Laurent Cantet

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Film marquant de Laurent Cantet. Cinématographiquement, il est très réussi, sans doute le plus beau de son auteur avec Ressources Humaines, son premier opus. Mais je ne pense pas qu’il soit esthétiquement révolutionnaire ou même original, il reste dans la lignée de Pialat, déclinaison de la mythique Enfance nue, dans cette veine du cinéma français qui réussit à capturer la vérité, ou a minima pour apporter un bémol bressonien, à l’imiter, à la recréer à défaut de la faire naître. Cela dit, c’est du cinéma, avec une fiction, une dramaturgie, une sélection arbitraire de scènes, une exacerbation irréaliste des sentiments qui le démarquent totalement à la fois de la téléréalité, par le niveau de scénarisation, et d’un documentaire par l’absence de ligne éditoriale, de commentaire journalistique, de thèse explicite – le film peut donner lieu à de nombreuses interprétations.  

C’est, pour une fois, sur le fond que le film m’a le plus intéressé car il pose, sans jugement de valeurs, sans distance critique, un certain nombre de questions clés. 

Condescendance 

Tout est dit dans les premières minutes du film. La classe lit un texte et les élèves recensent les mots qu’ils n’ont pas compris. L’un d’eux est « condescendance ». Le professeur de français reconnaît qu’il s’agit là d’un mot clé et précise qu’on en comprendra le sens « plus tard ». En réalité il ne l’expliquera jamais, c’est le film qui s’en chargera. 

Le professeur et tout le personnel enseignant sont en permanent rapport de condescendance avec les élèves, dénigrant le moindre de leurs propos, ironisant leurs interventions et leurs « personnalités ». C’est une posture qui n’est ni expliquée, ni jugée : elle est simplement donnée à voir. Un dialogue parmi d’autres la résume. Une des élèves, une beurette, dit avoir lu la République de Platon. Le professeur incrédule : « Toi, la république de Platon ? ». Sa sœur lui a passé le livre. Le professeur toujours incrédule : « Parce que toi tu as une sœur qui fait philo ? ». Toute la condescendance est dans le « toi », désignation de l’autre, catégorisation définitive avec son arrière-plan implicite de clivages socioculturels. L’idée force est le placement de la culture au niveau social et non humain. Par défaut, une beurette ne peut avoir accès à, encore moins comprendre Platon. Ce qui est saisissant c’est qu’elle dit des choses très vraies sur le livre, profondes même, mais en langage de banlieue, en mêlant verlan et français courant. Cela change-t-il sa sensibilité à Platon ? 

Permis à points 

Les premières minutes sont là aussi éloquentes. L’année commence, se poursuit, se termine, dans une permanente tension disciplinaire. Une scène comique en traduit l’esprit : les profs veulent instaurer un permis à points, qui seraient perdus à chaque bêtise, impolitesse, etc. La relation entre le prof et ses élèves se résume dans la majorité des cas à un rapport de force policier, jusqu’ à la bouleversante scène paroxystique du conseil de discipline. 

Comme on peut s’en douter, ce rapport de force crée un cercle vicieux, une gradation immaitrisable de la violence, la plupart du temps verbale, mais qui explose parfois, rarement, dans les gestes. La sanction avive la violence qui appelle à de plus fortes sanctions, etc. L’équation est insoluble : la sanction est inévitable (que faire d’autre ?) et la violence incontrôlable. 

Narcisse 

Très belles scènes dans lesquelles les élèves écrivent leur autoportrait. Ils mettent en doute, avec une rare sagesse, une simplicité confondante, le sens de la démarche. Quel est, se demandent-ils, l’intérêt de l’exercice,  en quoi leur vie de treize ans, leurs journées passées à « aller à l’école, bouffer et dormir », sont captivantes. Le prof se justifie gauchement à l’aune de l’emballement narcissique de nos sociétés du moi exacerbé. Et tout au long du film, les élèves parlent principalement d’eux-mêmes, de leurs passions on ne peut plus communes (le foot, les jeux vidéo, la glande dans le tierquar, etc.), de leur milieu social. Alors que l’école devrait être l’endroit où l’on s’échappe de soi, où l’on va à la rencontre de l’autre. 

Dans L’esquive, Kéchiche exprimait l’idée dans une scène culte. La prof à Krimo jouant Arlequin : « Et puis d’aller vers quelque chose d’autre… je ne sais pas… de sortir de toi pour aller vers un autre langage. Il imite quelqu’un d’autre ! » 

L’autre effacé 

J’ai personnellement payé quarante-deux mille euros pour participer à un MBA dont l’un des claims fondamentaux est : « baignez dans un environnement international ». Ces élèves ont la chance inouïe d’être dans une classe où sont assis côte à côte un chinois, un malien, un marocain, un français, un antillais. C’est tout simplement exceptionnel. Certes, c’est compliqué en termes pratiques, comme il est compliqué en termes pratiques d’entreprendre un tour du monde, comme il est plus simple en termes pratiques de pantoufler chez soi. Mais le potentiel de découverte, de pays, de traditions, de cultures, de textes, de coutumes, de géographies, est incommensurable. Or rien. Tout est effacé sur l’autel d’un projet perdu d’avance d’assimilation, de gommage des particularismes « communautaristes », dans le culte arbitraire d’un idéal républicain abstrait souvent réduit à son arsenal coercitif, dont la seule perspective est une vague promesse méritocratique, très ségrégationniste, réservée à une poignée d’élus (génétiquement, au niveau de l’intelligence et du talent, et surtout socialement). 

La transmission du savoir et l’idée du beau 

Je ne suis pas du tout sensible aux thèses réactionnaires de certains profs qui préconisent un retour aux sources d’une éducation descendante stricte. Voire.  

Le film commence par le constat que fait le prof d’une perte systématique de temps. Or entre le maintien de l’ordre et le temps passé à parler de soi, celui imparti à la transmission du savoir semble infime. Deux vers de Rimbaud et une page du journal d’Anne Frank, voici en deux heures de film ce que les élèves auront appris. Deux hypothèses : soit Cantet a volontairement choisi des scènes de crise pour présenter une thèse sociologique (difficulté d’insertion des étrangers, etc.), soit (je pencherai plus pour cette deuxième option), il a voulu mettre l’accent sur cette sous-représentativité temporelle du savoir. 

Ces élèves sont-ils capables, ont-ils le bagage nécessaire pour apprendre ? La réponse apparente est non et elle est liée à la langue qui crée une énorme barrière. Comme dans l’exemple de la République de Platon, la langue discrédite tout le reste. Si un élève a une idée géniale mais commet une faute d’accord en l’exprimant, c’est la faute d’accord qui est retenue. C’est différent dans les environnements cosmopolites comme Londres où chacun vient avec son anglais, son accent, ses éventuelles fautes, sans que cela ne le discrédite en tant que locuteur. Le Français est resté extrêmement monolithique, et tout écart est sévèrement jugé, à juste titre ou pas d’ailleurs, je n’en sais rien. La langue est préservée, muséifiée, mais elle manque de versatilité, de dynamisme, d’adaptabilité. Pour un étranger l’insertion la plus difficile est celle dans la langue. Je prends un exemple différent mais éloquent le temps d’une digression.  

Dans ses « mémoires », Un vrai roman, Philippe Sollers parle de Kundera et dit plus ou moins : « Depuis, il écrit en Français, pas de commentaires ». Les romans français de Kundera ne sont peut-être pas au niveau de ses romans tchèques, mais ils restent très au-dessus de la production locale, voire, à mon sens, des romans de Sollers lui-même, même s’il leur manque l’arrière-plan pseudo-culturel (corpus de citations) et mondain (« name dropping » du microcosme éditorial parisien). Entre les deux, c’est Kundera le plus XVIIIème, au-delà des clichés libertins, orgiaques, vénitiens et casanovesques, dans le vrai sens d’une limpidité stylistique, d’une belle et légère désinvolture philosophique. Sollers reproche à Kundera ses trois essais sur le roman  et notamment de privilégier Gombrowicz à Céline et Proust. Outre le fait que la critique est de mauvaise foi – car Kundera parle aussi et entre autres de Rabelais, Cervantès, Kafka, Faulkner… – que Céline et Proust soient les plus grands romanciers de tous les temps, on le conçoit, mais le commentaire de leurs œuvres est toujours dérisoire par rapport à elles. Commenter des écrivains « mineurs » peut se révéler plus riche de la même manière que l’adaptation par Buñuel d’un roman mineur de Kessel, Belle du jour, dépasse de loin les adaptations de Proust par Schlöndorff et Ruiz. On refuse en haut lieu l’accès à la langue française à Kundera. C’est certain que Sollers lui-même aurait mieux écrit en Tchèque que Kundera ne le fait en Français et en ce sens on comprend son exigence. Mais fermons la parenthèse. 

Quand l’un de ses collègues, une sorte d’idéaliste, propose d’étudier Zadig en classe, François, le prof de français, l’envoie gentiment balader. Il choisit un livre un peu quelconque du point de vue littéraire et esthétique (Le journal d’Anne Frank). En réalité, les élèves sont capables de comprendre Voltaire et voici pourquoi. 

On peut ou pas aimer, mais le festival de Cannes est exigeant. Mis à part quelques ratés dont chacun aura une petite liste, ce sont souvent de très bons films qui obtiennent la palme d’or. Certains sont même d’une suprême flamboyance (et chacun aura sa liste aussi). La palme d’Entre les murs est à mon sens amplement méritée. Et les acteurs, les élèves, y sont pour beaucoup. Certes le travail de Cantet est clé. Mais ce qu’on voit à l’écran est le résultat, de la part de ces élèves, d’un effort, d’une passion, d’un talent, d’une persévérance, d’une créativité, tout simplement renversants. Ceux qui sont capables de faire ce qu’ils font dans le film sont capables de comprendre Voltaire, au-delà des difficultés de vocabulaire. 

L’élément clé de la transmission est la notion du beau et la passion qu’elle porte en elle. Je donne pour cela un parallèle qui exprime toute l’idée. 

Souleymane est l’un des cas les plus difficiles de la classe. Il a, tatoué sur son épaule, une sourate du Coran, qui dit, mais de manière poétique et belle, « ferme ta gueule si tu n’as rien à dire ». Le propos est basique, le conseil évident, mais Souleymane apprécie la sourate parce que « c’est beau ». 

A un moment le prof veut expliquer l’imparfait du subjonctif. En exemple, il prend la phrase suivante : « Il fallait que je fusse en forme ». Elle est d’une banalité abyssale et ne transmet pas l’idée de la nécessité de l’imparfait du subjonctif. D’ailleurs, même en langage écrit, on dit communément « Il fallait que je sois en forme ». Les élèves se moquent. Parce que ce temps inusité est expliqué au prisme de la règle et non du beau. L’hypothèse, que le parallèle avec la sourate corrobore, est que l’imparfait du subjonctif en tant que véhicule du beau, aurait pu convaincre. Une phrase de Proust par exemple (au hasard, en gras l’imparfait, en italique, les mots compliqués que des élèves de quatrième ne peuvent comprendre, le reste est commun) : 

« de ce parterre céleste aussi : car il donnait aux fleurs un sol d’une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux – avec ce qu’il y a  d’infini – dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel. » 

J’ai l’intime conviction qu’il ne faut pas être « jambon beurre » comme le dit un des élèves pour apprécier cette phrase, pour apprécier la superbe chute : « il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel », pour apprécier les subjonctifs avec les effets d’allitération, pour pressentir la beauté de l’adjectivation « un bonheur attentif, silencieux et mobile ». Les élèves du film sont capables de comprendre cela. Et s’ils sont sensibilisés à l’adjectivation, ils apprécieront un jour Borges, etc. 

Au lieu de cela, le prof donne des exemples dénigrants, sous-estimant l’intelligence de ses élèves – et ils s’en rendent compte – comme : « Bill trouve les cheeseburgers succulents ». Et je pense que c’est le point le plus fort du film. S’il y a une chose que toute cette population hétéroclite peut avoir en commun, c’est un sens esthétique transcendant les particularismes socioéconomiques et communautaires. La fin est très belle de ce point de vue. Le prof demande aux élèves ce qu’ils ont appris au cours de l’année, et les exemples donnés sont, combustion en chimie, proportionnalité en mathématiques, mouvement des plaques terrestres, la République de Platon, d’une rare poésie. 

Hélas, ce goût profond est méthodiquement frustré par le rapport de force policier, les préjugés sociologiques, l’érection de la langue (en tant que corpus de règles) comme barrière, mur entre les êtres. 

Dernier exemple que j’aime beaucoup. Carl, un nouveau venu chassé d’un autre collège, récite son autoportrait, liste énumérative de « j’aime » et « j’aime pas », d’une accidentelle poésie célino-prévertienne, avec différents niveaux de concret et d’abstrait, de noblesse et de prosaïsme, de réalité et de rêverie, d’intemporalité et d’actualité, qui s’entre-expriment dans une sorte de laconisme très pur. Ce simple autoportrait aurait peu être une matrice explicative de la naissance du beau, une plateforme certes bancale mais une plateforme quand même pour parler de style, pour déchiffrer des intuitions et des sensations.  

Pompeusement je dirais que c’est cela la mission de l’école : se placer au niveau humain et non social, et transmettre un sens transcendant du beau dans son acception hégélienne la plus large, qui sert aussi comme cheval de Troie aux règles. Le prof du film défend la thèse contraire. Apprenez les règles et vous aurez accès à un univers fabuleux du beau. Entre-temps, vous en serez exclus. Hélas, nul ne peut avoir la préscience de cet univers. Il faut commencer par le montrer. Je me répète, je suis concret, pour expliquer l’imparfait du subjonctif, il faut prendre une phrase de Proust et la faire aimer. Il faut que les élèves se sentent une appartenance au beau. En même temps, il ne faut pas que ce beau soit excluant, il faut étudier les poètes arabes, iraniens, chinois, africains, en classe, non comme compromis à la république, comme remise en question du patrimoine national, comme lâche concession au communautarisme mais tout simplement, pour faire comprendre que le beau dépasse tout ça, qu’il est le vrai élan vers l’autre.

Vacances 2008

Les vacances sont terminées et c’est non sans impatience que je reprends la plume afin de les graver pour l’éternité dans le blog paternel. Mon billet de l’année dernière a fait sensation, on m’en parle encore aujourd’hui. Ce sera mieux cette année car j’ai grandi et envisage les choses avec plus de recul.

Les vacances ce sont d’abord des maisons. J’ai passé trois semaines au Liban dans la maison de téta (ma grand-mère) sur des collines surplombant le sud de Beyrouth, avec une vue panoramique sur la mer, les toits à tuiles rouges, un paisible monastère et, hélas, des immeubles laids ou inachevés. Quel plaisir après une journée de plage d’assister au coucher du soleil en mangeant des triangles La Vache qui Rit et sirotant un jus !

La plage au Liban est belle, comme toute plage, mais les coutumes locales ont ceci de bizarre que l’après-midi les filles commencent à danser au son d’une musique extrêmement élevée. « On se croirait en boîte de nuit ! » s’est plainte maman, sans que je ne comprenne à quelle boîte elle faisait référence.

Le Liban est un paradis car j’y passe mon temps avec mes grands-parents et, je ne sais pas s’ils s’en aperçoivent, tout ce qui est interdit à Paris devient miraculeusement permis. C’est un pays permissif le Liban : la télé plusieurs heures par jour, le chocolat, les caprices, etc. Paris est insupportable avec ses règles arbitraires, le processus permanent d’éducation dans lequel je suis embarquée et mes parents qui se disputent pour décider des sanctions quand je tire les cheveux de ma sœur, l’un étant pro-Naouri (laissez les enfants se disputer sans intervenir) et l’autre interventionniste car elle « s’en fout de Naouri. »

Après le Liban, j’ai passé un week-end en Provence à dix minutes d’Arles, un village au nom mystérieux de Baux de Provence, dans un « relais et château ». C’était un hôtel, ne me demandez pas pourquoi ils l’appellent « relais et châteaux », il n’avait rien d’un château, c’était peut-être juste un relais. Une belle piscine au milieu de champs d’oliviers, un potager et surtout une animalerie avec des chèvres. L’hôtel s’appelait La Cabro d’or, qui veut dire chèvre d’or en provençal. C’est une vraie légende, un mythe, comme me l’a expliqué Bérénice (joli prénom !), la baby sitter qui m’a gardée quand mes parents sont sortis dîner. La Cabro d’or erre à la pleine lune dans les palais abandonnés et le long des abîmes. La légende dit qu’on trouve de fins fils d’or dans la colline accrochés aux herbes et certains soirs, la Cabro d’or saute de rocher en rocher. Il ne faut pas la suivre…

C’est l’histoire d’un roi maure, Abd al-Rahman, qui avait tenté en vain de s’emparer des Baux et qui emporta avec lui un butin. L’histoire est un peu longue, il y a des fioles et tout et tout mais résumons. Il s’est caché dans une grotte profonde accompagnée de sa chèvre. Le pauvre Abd s’y est retrouvé nez à nez avec un monstre et a engagé un combat mortel qui a transformé, de par sa violence, tout son or en poussière, si bien que la chèvre fut couverte de poudre d’or et erra ainsi dans le village. Le lendemain, ma sœur et moi avons longuement joué avec les chèvres de l’hôtel.

Nous avons aussi visité une exposition (je mets en italiques les mots sur lesquels, en lisant, il faut appuyer) à Arles. L’endroit, le musée Réattu installé en bord de Rhône dans l’Ancien Grand Prieuré de l’Ordre de Malte (je cite, je n’y comprends rien) est tout simplement magique, avec ses petites cours, ses fenêtres qui tantôt donnent sur le fleuve, tantôt sur le dédale des ruelles arlésiennes. L’exposition en elle-même était, disons, bizarre, avec des photos, des peintures, dont certaines superbes, et… des robes, oui des robes exposées sur des mannequins sans tête comme dans un magasin de vêtements. « Regardez-moi ça, c’est de l’art ! », semble dire tout le monde. Admettons. Le monsieur qui a cousu toutes ces robes colorées, belles il est vrai, avec lesquelles j’aurais tellement aimé me déguiser (mais elles ne sont pas à vendre), s’appelle Christian Lacroix. Plus ludique, dans une des cours carrées fermées, rafraîchie par une petite fontaine au murmure continu, un immense collier de perles bleues est accroché à un arbre. On se croirait dans un film de Rivette ! (sic, comme pour toutes les références cinématographiques qui vont suivre, mon père est cinéphile).

La particularité de la Provence – chaque contrée a ses petites traditions – c’est qu’au restaurant les autres clients vous parlent, discutent avec mes parents, disent que ma sœur et moi sommes « trop belles » avec un accent charmant. A Paris, je n’ai droit qu’à des remontrances.

Le week-end suivant, celui du 15 août, nous sommes allés en Bretagne, encore une fois dans un relais et château, mais cette fois un vrai, le château de Bretesche, avec un pont-levis et une princesse cachée qui ne se montre jamais. Mais moi, j’ai surpris sa beauté à sa fenêtre avant qu’elle ne se réfugie derrière d’épais rideaux. Devant le château, trône un magnifique arbre aux troncs ailés et à l’ombre imposante, un cèdre me dira papa, le symbole du Liban. « C’est quoi symbole ? », lui ai-je, avouez-le opportunément, demandé. « C’est quelque chose qu’on peut voir qui évoque quelque chose d’autre qu’on ne peut pas voir » m’a-t-il répondu, didactique. « Je vois », ai-je répondu non sans ironie…

La Bretagne c’est quelque chose ! En Provence les choses étaient claires, le soleil se lève le matin, se couche le soir, et entre les deux brille. Ici, le ciel est le théâtre de bouleversements permanents passant du bleu, au gris au noir profond strié d’éclairs incandescents. C’est à la fois beau et terrifiant ! Nous avons par exemple visité le parc zoologique de Branféré, isolé du monde, au milieu de rien, dans une sorte de paradis originel. Eh bien nous avons dû nous réfugier plusieurs fois dans des abris de fortune et sous des arbres, dont un chêne millénaire dont jamais je n’oublierai les troncs infinis et tentaculaires, dessinant des entrelacs dans la nuit tempétueuse. Onirique, mystérieux, profond ! On se croirait dans un film de Woody Allen qui aime beaucoup les scènes pluvieuses de parc.

Nous avons déjeuné à côté du zoo dans un village de « huit cents âmes » (je ne sais pas pourquoi ils disent « âmes », c’est comme cela qu’ils doivent appeler les habitants de la Bretagne). Ma mère n’arrivait pas à concevoir qu’un village soit aussi petit. « Huit cents âmes, disait-elle, c’est un théâtre à moitié rempli ! C’est deux fois quatre cents, c’est huit fois cent, c’est comme un mariage au Liban, c’est une file d’attente à la préfecture (elle a multiplié ainsi les références comparatives) ». L’âme qui nous servait à manger (une crêpe bien sûr) était très gentille !

La plage en Bretagne n’est pas conçue pour la baignade. Malin ! Voici donc une chose qui se refuse à la chose pour laquelle elle est conçue ! Elle est belle à voir, tumultueuse, battue par le fracas des vagues, cernée de rochers menaçants et, par marée basse, constellée de taches minuscules qui s’étendent à l’horizon, celles d’âmes qui pêchent.

Sur le chemin du retour, nous sommes passés par Nantes, une jolie ville avec son opéra, son fort des ducs de Bretagne (avec un pont-levis mais pas de princesse cette fois), et son jardin des plantes. Mon papa était impressionné tellement j’étais calée en noms d’arbres même si j’ai compris qu’il trichait. Il sait que je connais un seul nom d’arbre (à part le cèdre que j’ai appris la veille mais il n’y en avait pas dans ce jardin) : le séquoia. Alors il a attendu de passer devant l’un deux – à Nantes, une étiquette indique le nom de chaque arbre – pour me demander : « Quel est le nom de cet arbre Anna ? ». Je répondis fièrement « le séquoia ». Les âmes qui pique-niquaient à l’ombre du séquoia étaient épatées. Elles sont venues vérifier le nom sur l’étiquette.

Pour finir, et couronner le tout, nous sommes allés en Corse. Quelle merveilleuse île ! Comment autant de beauté, largement préservée, peut-elle exister à une heure trente de Paris ? Je vous le demande ! On se croirait à l’époque de l’antiquité, dans la Méditerranée d’Ulysse (sic). Le soleil, la mer, le maquis, les femmes dénudées…

La maison que nous avons louée était spéciale, une sorte de bastide en plein maquis avec une tourelle enfouie dans les arbres et au fond la ligne irrégulière des montagnes qui transpercent des traînées de brume, comme dans les montagnes sacrées du Japon (sic). Les propriétaires avaient rapporté de leurs voyages, comme des dons de la mer, des objets que les vagues ont fait échouer sur la plage, une kyrielle de souvenirs d’Afrique du Nord, de Damas, et d’autres contrées encore : jarres, miroirs, narguilés, consoles, fioles, en plus, pour couronner le tout de deux maracas que nous avions toujours en main, ma sœur et moi.

Un soir, nous sommes allés à un restaurant « étoilé Michelin ». Je vous explique : Michelin est un constructeur de pneus qui attribue des étoiles (ou des macarons c’est selon) à des restaurants. Rien de plus normal n’est-ce pas, comment aurait-il pu en être autrement venant d’un fabricant de pneus ? Inversement, pour évaluer les constructeurs de pneus, on fait appel à des restaurateurs. Je plaisante bien sûr. On m’a expliqué l’idée : qui dit pneu dit roue, qui dit roue dit route, qui dit route dit carte, qui dit carte dit guide, donc guide des restaurants, tanaaaaa ! En tout cas, étoilé Michelin veut dire que c’est bon, et ça l’était effectivement ! Le restaurant avait une vue magique sur le golfe de Porto Vecchio qu’éclairait un croissant de lune couleur abricot sur fond de nuit bleue. Comme dans un film de Bertolucci. 

Nous avons beaucoup discuté à ce dîner, c’était l’occasion de faire le point. Mes parents m’ont expliqué les concepts de village, de ville, ceux-ci formant, par leur groupement, des pays, et ces derniers, par leur groupement, des continents : l’Amérique des Indiens, l’Asie des éléphants et des steppes, l’Afrique des plages, des palmiers et des fauves, l’Océanie des kangourous et l’Europe des règles strictes. Depuis, j’appelle ce restaurant le « restaurant des pays ». Nous avons trinqué, mes parents avec des coupes de champagne, moi avec mon Pago, à la santé de ces géographies qui s’emboîtent comme des poupées russes.

Un autre soir, mon père a voulu préparer un « barbecue ». Il était très fier de son coup. L’opération consista à allumer des flammes, des flammes par-ci, des flammes par-là, des allumettes qui brûlent les doigts, et ensuite à nous présenter des knakis chauffés aux microondes. Je n’ai pas très bien compris à quoi avaient servi toutes les flammes. Encore un de ces cérémoniaux culinaires insondables. J’étais très contente cela dit. Ma mère moins car je ne sais pourquoi, elle a dit à mon père : « ça marchera une autre fois » et a ajouté, en langage codé : « c’est le charbon qui devait être humide ».

En journée nous allions à la plage ou dans des villages. C’est en Corse que les plages sont les plus belles, avec des pins comme parasole, et veillant sur nous, les montagnes protectrices. Papa sait si bien nager qu’il va paraît-il jusqu’au bout de la mer, à la grande cascade qui la termine et, posant ses mains sur la bordure, en contemple le spectacle grandiose.

Un jour, nous nous sommes promenés dans des sentiers secrets et avons découvert des trésors : une pinède avec des pins dont les racines affleurent comme une eau qui fuit doucement ; un champ de blé vert lové entre deux dunes de sable blanc ; un sentier secret qui longe une plage secrète avec personne, mais personne ; un caca de loup qui sort la nuit du maquis ; et une vue sublime sur une enfilade de plages rocailleuses pressées de rejoindre le soleil.

Une autre fois, nous sommes allés en bateau, conduits par Adrien, un plagiste, à une plage inconnue de Bonifacio, déserte, entièrement à nous. On se serait cru dans Le Mépris de Godard. Soit dit en passant, Adrien était beau comme un Dieu, mais j’avais beau lui faire les doux yeux, louer son sens de l’orientation, complimenter son île, tout ce qu’il trouvait à dire c’est : « elle est trop polie » !

Nous sommes ensuite montés à la haute ville, « mais c’est Paris ! » ai-je crié hâtivement : c’est parce que je revoyais des immeubles après des jours de plage et de collines touffues. Le problème des collines, c’est que chaque fois que mes parents y apercevaient une construction, ils criaient : « non mais ce n’est pas possible, ils vont la détruire cette île ! ». Encore un de ces paradoxes que le temps m’apprendra à élucider : comment peut-on détruire en construisant ?

Même l’aéroport, la nuit du retour, est onirique. On marche vers l’avion. Il est posé là, au centre du cosmos et clignote. Au loin, des montagnes d’un noir plus profond que celui du ciel dessinent une ligne accidentée derrière laquelle la mer engloutit nos souvenirs de vacances.

Voici quelques images de cet été confiées à la postérité… L’année prochaine, parmi les cinq continents, j’ai choisi l’Afrique et demandé à mes parents de m’y emmener, car les palmiers montent jusqu’ au ciel, que les plages de sable sont infinies, que les Africains sont accueillants et drôles. Il va falloir que j’apprenne la langue, l’Africain. Et là, on se croira dans Le Livre de la Jungle (pas sic !).

Lagom

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Tout est parfait à Stockholm, début août. Nous avons aligné dix rendez-vous professionnels, pas une minute de retard. Si, pour être honnête, une seule fois, lorsque « Sorry, I am two minutes late » s’est excusé le retardataire, sincèrement confus. Je compare à la France, aux attentes dans les couloirs et les antichambres, aux cadres moyens aussi occupés que des premiers ministres qui débarquent avec trente minutes de retard, à bout de souffle, des flaques de sueur luisant sur leur chemise froissée. Toutes les personnes que vous rencontrez à Stockholm sur le chemin de la réunion, la réceptionniste, l’assistante, sont au courant de votre rendez-vous, reconnaissent votre nom, ne vous demandent pas de l’épeler. Quand vous arrivez dans la salle, tout est prêt, des verres d’eau en nombre exact, des bouteilles d’eau plate et gazeuse, des rondelles de citron fermes, des thermos de café et de thé, des gâteaux. Je rappelle qu’en France, la réunion (qui a commencé une demi-heure en retard), commence par un quart d’heure de tractations autour du café.

 

Chose étrange, quand les Suédois interviennent dans les réunions, ils le font calmement, posément. Ils présentent leurs idées dans un Anglais parfait, avec un mélange de persuasion et de détachement. En France, la réunion est un terrain de conflits d’idées, d’égos, de diplômes. Tout argumentaire y a un double objectif : présenter l’argument lui-même mais aussi et surtout, faire valoir l’intelligence dont elle est issue que les diplômes confirment (« je connais untel de l’X » ou mieux « je le connais des Mines, en école d’appli, enfin lui non il n’a pas fait l’X, mais bon, il est bien hein, il est gentil »).

 

La civilisation suédoise touche l’ensemble de la société. Au restaurant, l’hôtesse d’accueil connaît votre nom, le nombre de personnes à votre table, vos contraintes alimentaires. Elle vous attendait. En sortant dans la rue, vous faites un signe magique de la main, inconnu en France, et un taxi s’arrête net. De surcroît, il n’est pas raciste. Il n’insulte pas les cyclistes qui du reste conduisent parfaitement leur vélo sur les pistes cyclables, ni le maire de Stockholm, ce pédé qui a construit le tramway (en même temps, le maire de Stockholm n’est peut-être pas pédé). Même si le tarif de la course est de cinq euros (car il ne vous insulte pas non plus si votre course est courte), vous pouvez régler par Amex. Le chauffeur ne se plaint pas en ces mots : « Non mais avec tout ce qu’ils me prennent (« ils » étant un concept globalisant représentant une sphère administrative, politique et mercantile très hostile, aux contours aussi larges qu’imprécis), je prends pô l’Amex » !

 

Lorsque vous interagissez avec des serveurs de restaurant, des réceptionnistes d’hôtel, des vendeurs, un service client, non seulement votre interlocuteur ne vous agresse pas, ne vous blâme pas, ne vous donne pas de leçon de civisme, comme cela serait la norme en France, mais en plus, il est aimable. Il ne s’agit pas de l’obséquiosité artificielle américaine dont les fins commerciales sont flagrantes mais d’une amabilité naturelle et sincère. Vous demandez un renseignement ? On vous répond ! Un service ? On vous le rend ! Vous rencontrez un problème, retard d’avion, bagage perdu ? Ce n’est pas de votre ressort comme en France, mais de celui du fournisseur du service.

 

Les papiers sont moins surestimés qu’en France où persiste ce besoin systématique et impérieux de demander les trois dernières fiches de paie, la carte d’identité, une carte de crédit, une facture EDF, GDF ou France Telecom. En Scandinavie, on vous croit sur parole, on vous fait confiance a priori, considère que vous êtes forcément de bonne foi.

 

La ville a un rapport particulier au beau. Tout y est élégant, clair et sobre. Les matières sont nobles. Les choses inutiles et non pratiques sont bannies. Quand elles sont utiles et pratiques, il faut aussi qu’elles soient belles. Le corolaire de cette double exigence esthétique et utilitaire, est un rapport apaisé aux choses. En France, tout est conçu dans le souci de vous compliquer la vie, portes qui s’ouvrent à l’envers, bus avec des escaliers pour les mamans avec poussette, interfaces hommes machines conçues par des X-Mines pour des X-Mines, messageries fonctionnant à la reconnaissance vocale afin de vous ridiculiser dans le métro quand vous hurlez « Message suivant » ou « – Sauvegardez – Désolée, je n’ai pas compris votre commande – Sauvegardez ! Merde ! » . Le rapport aux choses est aussi tendu que celui aux êtres. A Stockholm, dès la sortie de l’avion, les choses sont ordonnancées pour vous faciliter la vie, une petite marche vous permet de faire rouler le bagage, jusqu’au taxi, les portes s’ouvrent automatiquement, les unes après les autres, rythmées sur vos pas. Tout ce que les gens font, ils le font calmement, avec facilité et sans effort.

 

La femme suédoise n’est pas nécessairement belle. Mais elle peut l’être surnaturellement. Au point de se demander ce qui a rendu possible la combinaison génétique sous-jacente à sa beauté, de combien d’itérations coïtales elle est le résultat ravissant. Le rapport entre la personne belle et sa beauté est empreint d’un grand détachement. Une belle fille au Liban, même pas belle, vaguement séduisante, le fait comprendre avec insistance et pédagogie, mettant en valeur ses seins, serrant ses fesses ou exhibant ses lèvres pulpeuses à l’aide de violentes couches de rouge à lèvre écarlate. Elle a un double objectif dans tout ce qu’elle entreprend, l’entreprise elle-même et la provocation d’érections autour d’elle. La Française est plus subtile. Elle suggère mais ne dévoile pas, conformément à la théorie de la naissance. On montre la naissance des choses (seins, fesses, cuisses) et on laisse l’admirateur en imaginer le prolongement invisible. A Stockholm, la femme belle ne semble pas en être consciente, comme si elle ne possédait pas de glace, comme si personne ne le lui avait jamais dit, comme si cela allait de soi. Cela donne l’impression à l’admirateur de découvrir un trésor ignoré, passé sous silence, qu’il est seul à pouvoir contempler.

 

Je revenais serein de cette belle ville mais fus saisi d’un étrange malaise à l’instant où une jeune femme, mi-hôtesse mi-quintessence de la beauté humaine, vérifia ma carte d’embarquement. Les Suédois sont-ils heureux ou cachent-ils un désespoir profond  sous l’ordre et l’harmonie ? Leur bonheur est-il un sentiment fugace comme leur été, l’été de Monika ? Et finalement, ne serions-nous pas, nous autres peuples primitifs, plus heureux de nos faiblesses, nos maladresses, nos égos, qu’eux de leur perfection tranquille, noircie çà et là de fulgurances barbares (groupes néo-nazis, etc.), comme des reflux nauséabonds d’un çà superbement refoulé ?

 

Les Suédois ont rationalisé leur conception de la vie sous le terme de Lagom, vocable qui n’existe dans aucune autre langue et veut dire : « just the right amount ». Ni trop, ni trop peu, juste ce qu’il faut. La question qui depuis me hante : le Lagom est-il paix et sérénité, bonheur, ou gouffre d’ennui ?

Depardieu

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J’écris cette note après avoir vu deux films, témoins par leur éloignement, du passage du temps : Disco dans l’avion et Loulou en DVD.  

En voyant Camping, j’avais failli vomir, mais physiquement je veux dire. Rien de plus ringard et humoristiquement facile que de se foutre de la gueule des « ringards ». Disco est moins mauvais pour deux raisons : Le Havre, son port, ses grues, assez bien filmés avec même une ou deux scènes de prolétariat chantant à la Demy et Emmanuelle Béart, transfuge surréaliste de Rivette dans ce nanar. Depardieu qui y tient un second rôle est lamentable, juste lamentable. 

Et puis j’ai vu Loulou, film génialissime que, honte à moi, je n’avais jamais vu jusqu’au bout. Je n’ai hélas pas suffisamment de talent pour commenter tant d’instinct, de génie, de force artistique. Ce serait dérisoire. Mais je ne peux m’empêcher d’admirer le fait qu’avec une simple histoire de triangle amoureux, une incroyable économie de moyens, des ellipses, des débuts de dialogues qui s’éteignent quand les acteurs s’éloignent de la caméra, Pialat dépasse tout ce qui a pu être fait à ce sujet en France, voire dans l’Amérique de Cassavetes. Un exemple : la très émouvante fin en quatre ou cinq plans. On parle souvent de l’hystérie chez Pialat et hystériques les scènes de ménage de Loulou le sont. On parle moins de sa capacité à charger des silences et des instants fugitifs d’une émotion qui vous touche au plus profond de vous. Je ne peux m’empêcher non plus d’évoquer sa peinture de la nuit, ou plutôt des nuits, bleue, jaune, noire, de l’amour, bestial, triste, tendre, et de son emprise sur les corps qui tantôt explosent et tantôt se relâchent vidés d’une fougue aussi intense qu’éphémère. Enfin comment oublier la longue séquence du déjeuner qui ne peut inspirer qu’un seul commentaire : mais comment fait-il ? Ce n’est pas une caméra cachée qui capte une tranche de vie, au contraire, c’est une caméra omniprésente qui crée la vie. On est aspiré à la source de celle-ci. On est au cœur de la genèse vitale.  

Et puis il y a Depardieu. En fait le film est un événement. On voit d’ailleurs dans les bonus le bonheur inhabituel de Pialat qui surprend cet événement. L’acteur est en total état de grâce. Il a trente-et-un ans. Il baise, renifle, boit, titube, se gratte, se bat, rigole, ramène ses cheveux en arrière. Quoi qu’il fasse, c’est ahurissant de présence, de drôlerie, de beauté. Ses tics d’aujourd’hui transformés en fonds de commerce par les Disco et autres Olé ? On les reconnaît ici ou là, mais alors très vaguement, comme les signes prémonitoires d’une transformation radicale future. Il parle très peu dans le film. C’est de l’énergie sexuelle pure. C’est animal et de cette animalité émane la beauté artistique. C’est, comme Pialat, l’art à l’état premier, c’est-à-dire celui de l’instinct et non de l’intellect, du matériau brut de réflexion et de technique et non de l’œuvre. 

Dans les années 70 et 80, Depardieu  jouait dans les films de Truffaut, de Resnais, de Duras, de Ferreri, de Bertolucci, de Téchiné. Que s’est-il ensuite passé ? Est-il la victime et en même temps le messager de la dégradation du cinéma qui, en France et en Italie, s’est télévisualisé comme le soutiennent Pascale Ferran et le club des treize dans leur rapport sur le « cinéma du milieu » dont il était l’acteur de prédilection ? Ce pessimisme n’est-il pas un peu exagéré ? Il y a bien des Kéchiche, des Desplechin, des Honoré, qui même si pas autant que Disco remplissent des salles. Est-ce l’effet Delon qui a tourné avec Visconti, Antonioni, Melville, Losey, Zurlini, puis a enchaîné les navets pour échouer enfin dans Fabio Montale, sous le double effet d’une gâtification mégalomaniaque et de l’argent ? Cet attrait du navet rémunérateur et flatteur par sa vedettisation à outrance de l’acteur principal est-il une fatalité ? Je ne sais pas. 

Pour moi, la perte de la grâce de Depardieu est une métaphore du temps. Le temps passant, l’art de Depardieu, ce don dont Loulou est l’instant magique d’épanouissement total, s’est flétri. L’énergie vitale s’est épuisée laissant place à des tics, du cabotinage ou alors une sobriété contre-nature. C’est un processus proustien d’érosion par le temps de notre éclat de vie, dont on se rend compte de l’amplitude quand on juxtapose deux images appartenant l’une à la jeunesse et l’autre au déclin. Je pense qu’il y a pour chacun d’entre nous un instant de la vie où sa jeunesse est resplendissante, à tous égards, et que cet instant est suivi d’une lente mais sûre déchéance. Comme un solstice d’été. La journée la plus longue et la plus belle, mais la plus triste aussi car après elle, les journées vont inéluctablement se raccourcir même si indistinctement d’un jour à l’autre. Loulou est une métaphore de cet instant imaginaire, avant lequel nos êtres s’épanouissent et après lequel ils vieillissent. 

En parlant de temps, la vision des deux films si contraires, l’un dégénérescence de l’autre, comme les visages du Temps Retrouvé sont des dégénérescences de ceux de Guermantes, a fait naître en moi une nostalgie de l’enfance. Mes parents louaient une maison à la montagne au Liban et ils invitaient des amis à regarder des films en VHS sur la terrasse. Les bandes-sons du film se mélangeaient alors au chant des cigales, au murmure du vent dans les arbres et aux plaintes stridentes des motos qui sillonnaient le village et s’évanouissaient dans la nuit. Des images me restent de cette période. Je me rappelle la fille de la vidéothèque qui chuchotait des choses interdites à ma mère quand celle-ci voulait louer La Dernière femme de Ferreri. Je me souviens de ma mère disant « Non ?! », d’un air scandalisé (Depardieu se coupe le sexe avec un couteau à fromage à la fin du film). Et puis il y a des émois dont on est moins coutumiers aujourd’hui, peut-être à cause de la surabondance fictionnelle. Je me rappelle mes parents profondément touchés par La femme d’à côté, comme on peut l’être par un événement de la vie réelle, la nouvelle d’un couple d’amis qui s’est donné la mort. Mon père est féru d’histoire et Danton l’avait enthousiasmé. Je me rappelle la solennité scientifique avec laquelle nous essayions de comprendre Mon oncle d’Amérique.  

Finies l’enfance, la terrasse de la montagne avec le téléviseur et le gros magnétoscope Mitsubishi, autour desquelles les amis se regroupent pour voir un Truffaut. Là je vois les films de Depardieu, que dis-je films, quelques séquences alternées avec des assoupissements inconfortables,  dans l’avion, sur un écran de cinq centimètres carrés, et les films s’appellent par exemple Disco.

Impressions LUMINEUSES du Liban : le goût de la vie, la beauté (même si précaire), la plage

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Le Torino Express, un des lieux de résistance vitale 

Elle est légendaire. La soif de vie des Libanais que le commerce de la mort non seulement n’entame pas mais nourrit. La mort protéiforme : martyrs, victimes d’assassinats, de bombardements, de voitures piégées, de vengeances, de célébrations à la kalachnikov, d’accidents de la route (aucune limite de vitesse ou d’alcoolémie respectée, sauf lors de la soirée de la Saint-Sylvestre). Même dans les périodes de fulgurances mortelles (guerres civiles, assassinats en série, invasions diverses, massacres), la vie trouve des endroits où se réfugier, où trembler, où unir les gens dans la peur et l’espoir mêlés. Des solidarités s’improvisent alors, des amitiés passagères naissent. Et l’inéluctable exode ou concentration s’organise vers ces lieux centripètes, abris d’immeubles, montagnes épargnées, cafés et restaurants résistants (sur son blog mon frère évoquait un café où la jeunesse se retrouvait pendant l’invasion israélienne de 2006, le Torino si je ne m’abuse). Jamais, même aux pires moments, la vie ne se retire complètement, n’abdique. Toujours, elle continue de balbutier.  

Alors quand la paix revient, c’est l’explosion vitale. La durée moyenne de l’adaptation post-traumatique est de l’ordre de la nanoseconde. Cette explosion est d’abord festive. Elle est partout, dans les rues où les voitures s’entassent dans des bouchons stridents de klaxons et d’insultes, sur le visage des femmes sur-fardées, sur les plages noires, dans les restos des montagnes où des tables parallèles entre elles et perpendiculaires aux vallées et montagnes bruissent d’orgies alimentaires, dans les concerts où les chanteurs locaux s’égosillent alors que les danseuses suent, dans les boîtes de nuits à l’occidental où des cérémonies sacrificielles accompagnent le débouchage des magnums de champagne… La vie déborde de partout. Pourtant elle continue de côtoyer la mort qui elle aussi est partout (voir ma note noire). Cette cohabitation est à la fois curieuse et émouvante. Comme si on faisait la fête parmi des cadavres exposés, glorifiés, sans s’en rendre compte. Mais j’admire cette exubérance de vie. Elle est unique. 

La dualité mort-vie a un corollaire, la confrontation du beau et du laid. Je suis persuadé qu’on peut écrire une histoire du Liban comme processus de conquête du laid sur un beau originel. Le pays est à la base paradisiaque. Ce n’est même pas une image. 500 km de côte, des montagnes verdoyantes qui plongent dans la mer avec une folle précipitation, qui se succèdent pour rejoindre le soleil et fusionner en lui, des ruines romaines sidérantes de présence, des vestiges phéniciens et des noms à la poésie biblique ou antique ou proustienne comme Sidon, Tyr, Cana, Byblos, Baalbek. Une sorte de Corse mais avec en plus les murmures ancestraux des monothéismes et des civilisations méditerranéennes.  

Compagnon de la mort, le laid a méthodiquement érodé ce patrimoine esthétique.  

Comme la mort, le laid est d’une vertigineuse versatilité. Il est commerce avec des affichages hideux, des centres commerciaux nauséabonds, il est architecture avec un urbanisme massacreur, des parallélépipèdes montés sur pilotis suintant la rouille (communément appelés immeubles), posés ici et là, n’importe comment, en front de mer, sur la pente des montagnes, il est pollution avec des déchets déversés dans les eaux, accumulés dans des monticules marins, des tours fumantes d’usines interlopes érigées sur la côte, il est guerre avec des ruines non muséifiées, s’incrustant entre des immeubles « modernes », liés par des enchevêtrements infinis de câbles inextricables qui strient le ciel. 

Le laid est tout cela. 

Et pourtant le beau résiste. Il se niche dans des recoins insoupçonnés, naît à l’improviste à la moindre occasion, comble des vacances providentielles de projets humains. Les anciennes maisons, les ombres, les arbres, les haies fleuries. La recherche minutieuse de ces traces précaires et timides, disséminées dans les à-plats de laideur, suscite des émotions rares – comme leur objet.  

Si la vie est inexpugnable au Liban, le processus de phagocytage du beau par le laid peut être irréversible. Un ministère du beau serait à créer. A cet égard, un hommage appuyé devrait être rendu à Walid Joumblatt un seigneur féodal de la montagne druze, personnage inénarrable par ailleurs, mais qui par un acte de résistance invraisemblable aux tentatives de corruption et de contournement de la loi, et un esthétisme salutaire a presque préservé la beauté originelle de son fief au Chouf. 

Finissons par une note d’eau et de vent : la plage. Concentré du Liban. La mer, quintessence de tout, matrice de tout. La mer qui est en chaque libanais, qui à elle seule donne des frissons quand l’avion atterrit près d’elle, presque sur elle, et que les passagers applaudissent le pilote, non par ringardise comme on le croit, mais pour saluer sous eux la survivance de leur terre ballotée entre la vie et la mort. Et puis des vieilles maisons de plage qui survivent. Et les gens qui foncent dans les vagues empestant l’iode. Dansent la techno sous le soleil bas et violent de l’après-midi, simulant des coïts théâtraux, transgressant des interdits sexuels délicieusement désuets, dont l’Europe, où le sexe est médicalisé, statistique (au même titre que le PIB ou l’inflation, un indicateur annuel ne suit-il pas en France le pourcentage de femmes qui font des fellations et acceptent la sodomie), a la nostalgie. Et bien sûr la femme libanaise qui déploie toute sa séduction, fusion admirable de formes généreuses et dansantes, d’énergie, de volonté et d’une vulgarité multicolore.

Impressions NOIRES du Liban : une géographie mentale projetée en affiches 4×3

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Le paysage urbain et mental de Beyrouth est colonisé par les billboards (affiches 4×3). Moscou était la ville L’Oréal, totalement rendue aux marques, Penelope Cruz et Denise Richard ayant remplacé Marx et Lénine. C’est différent à Beyrouth. Bien sûr, il y a surabondance de campagnes publicitaires, en majorité pour des marques et commerces locaux, et en général pas très inventives, soit totalement paraphrasantes, simple photographie du produit, soit « sexy ». Enormément de pubs pour des maillots et de la lingerie avec systématiquement – cela semble être la règle éditoriale pour ce genre de produit – une jeune femme étendue – toujours étendue – regardant lascivement l’objectif. Je ne sais plus quel chercheur sérieux avait défini la pornographie photographique comme étant, non pas la nudité, mais la mise en scène de trois béances, des lèvres, des cuisses et j’ai oublié la troisième. Passons. 

Les campagnes d’affichage sont aussi politiques. Nous avons visité des villages en bord de mer et un hommage y est presque toujours rendu au nouveau président de la république, un général plutôt austère, qui en guise d’hilarité est juste capable d’esquisser le début d’un éventuel sourire. L’hommage est le même pour chaque nouveau président : les notables du village, le maire, l’association des commerçants comptant sur lui pour sauver le pays et ainsi faire prospérer la commune. A chaque fois, l’espoir est sincère ; à chaque fois, il est déçu.  

Nous sommes allés à des plages au sud de Beyrouth. Sur l’autoroute, les 4×3 politiques sont exclusivement à la gloire du Hezbollah. Les slogans idolâtres sont relativement peu nuancés. L’une des affiches représente la silhouette noire d’un combattant qui plante un drapeau du Hezb (diminutif de Hezbollah, parti en arabe) au sommet d’une colline libérée métaphorique, sur fond de soleil couchant ocre, à la fin d’une longue journée de lutte. Commentaire sous forme de chiasme : « Ils (les ennemis potentiels j’imagine, americano-sionisto-impérialisto-athées – ndlr) peuvent venir de l’univers entier » et la chute : « Nous venons de Dieu ». Le rappel de cette descendance divine est récurrente : « Nous avons tenu nos promesses (de libérer les prisonniers libanais des geôles israéliennes – ndlr) – Nous venons de Dieu » ou encore « Nous vous avons libéré (s’adressant aux prisonniers – ndlr) sans aide de quiconque – Nous venons de Dieu ». La campagne est graphiquement soignée, rien à voir avec les banderoles rustiques des politiciens de seconde zone ; le Hezb confirme sa réputation de professionnalisme organisationnel et de communication.   

Ce jour là, en revenant de la plage, j’ai raté une sortie et nous nous sommes retrouvés dans la banlieue sud, bastion du Hezb, presque entièrement détruit en 2006 par Israël et presque entièrement reconstruit l’année suivante par l’Iran. Contre-intuitivement, on y retrouve les mêmes affiches de jeunes femmes en maillot ou tenue légère, étendues et regardant la caméra pour signifier sans ambiguïté les torrides pensées que le déshabillage exhibitionniste leur inspire. La propagande du Hezb est idéologique et pas particulièrement répressive des mœurs. Nombre de leurs ferventes supportrices ont des tenues très sexe. Rien à voir avec le statut de la femme en Arabie Saoudite par exemple, où elle est continuellement fliquée par son entourage masculin et, lorsqu’elle sort, par une police religieuse très zélée, à l’affût des dévoilements millimétriques (une mèche de cheveux, un bout d’avant-bras), uniques armes de séduction des damoiselles. Outre les filles étendues donc, pas loin d’elles, les grandes artères de la banlieue sud exposent, sans fin, des photos accrochées aux réverbères de martyrs de la Résistance, avec le nom de chacun précédé de la mention « Martyr combattant ». Les photos semblent être prises outre-tombe. Les martyrs sont livides, une pâleur renforcée par la noirceur de leur barbe post-mortem de post-adolescent et le fond jaunâtre. Leur tête est détachée du corps et flotte, légèrement inclinée pour signifier la désarticulation et l’absence de vie, dans une sorte de purgatoire lugubre. Rares et un peu penauds, quelques affiches du cousin pauvre du Hezb, le parti Amal (espoir en arabe), et de son leader Nabih Berri, président de la chambre, dont l’un des slogans loue (à peu près) « la perspicacité, l’acuité intellectuelle, la vision », bref le talent quoi. 

A quelques centaines de mètres, on se retrouve en région chrétienne, tant les géographies communautaires sont imbriquées et le passage d’un extrême à l’autre des monothéismes brusque. A un carrefour appelé Chevrolet du nom d’une concession de voitures de cette marque, aujourd’hui en ruines, je remarque une très belle composition artistique en hommage au leader chrétien Samir Geagea. Il s’agit d’un mélange de photomontages et de statues. Au milieu, une croix avec un Christ sanguinolent sous un écriteau « Roi des Juifs » et une statue de la vierge. A droite et à gauche, des affiches représentant face à face Geagea et Mar Charbel, grand saint de l’église maronite. Le slogan : « Le Saint du Liban… La montagne du Liban ». La montagne est une métaphore de Geagea, symbolisant l’orgueil et la force majestueuse. Entre le saint (Mar Charbel) et la montagne humaine (Geagea), est représentée une carte du Liban Nord (le sud étant majoritairement peuplé de musulmans, il ne présente pas un grand intérêt – je rappelle que c’est au Sud que le Hezb vantait sans fausse modestie sa nature divine), avec en surimpression un portait de la vierge Marie. Très bel équilibre donc entre la mansuétude de celle-ci, la sainteté de Mar Charbel et la juste dureté de Geagea. Le tout est constellé de logos des Forces libanaises, d’ecce homo, de croix, de cèdres et différents slogans chrétienno-nationalistes plus, un peu hors contexte, un message prônant le retrait des armes du Hezbollah. Comme un certain nombre d’hommes politiques, Geagea est issu de la guerre pendant laquelle il s’est illustré par son idéologie séparatiste (il ambitionnait de transformer le Liban en une fédération de cantons religieusement homogènes), son background de médecin pseudo-diplômé et son côté un peu sanguinaire, avec la particularité je crois que lui-même exécutait certains des assassinats par déficit sans doute d’esprit de délégation. A sa décharge, ses partisans rappellent que c’est le seul des acteurs de la guerre à avoir fait de la prison, dix ans d’un total isolement propice à la mysticité, laquelle justifie qu’il rejoigne aujourd’hui Jésus, Marie et Mar Charbel dans la sphère de la sainteté.  

La région chrétienne a elle aussi ses martyrs omniprésents en 4×3. Ce sont les journalistes et hommes politiques assassinés depuis trois ans, assassinats commandités par la Syrie selon la majorité gouvernementale. Rafic Hariri en premier lieu auquel un mémorial est consacré mais aussi Gibran Tuéni, rédacteur en chef du Nahar ou Pierre Gemayel, député chrétien. « Nous ne mettrons pas le genou à terre » ; « Tu es mort pour le Liban » ; « Pour que vive le Liban »… peut-on lire sur les affiches représentant ce dernier souriant, jeune (il avait trente cinq ans quand il a été assassiné), scandant des foules en contrechamp. Une des affiches le représente riant avec en arrière-plan la photo de sa voiture criblée de balles. En face d’elle, une pub pour Homeline, le Darty local. On y a voit une femme qui a des papillons multicolores sur la tête et une coiffure phosphorescente : « Il y a d’autres moyens de l’impressionner (to impress him, en anglais dans le texte, him faisant référence au mari – ndlr). Une pub de sèche-linge je crois.   

A l’entrée d’un village, une affiche du cardinal Nasrallah, patriarche des maronites avec le slogan: « la Gloire du Liban vient de toi ». Sur la route de l’aéroport, les affiches dithyrambiques d’un autre Nasrallah commandant en chef du Hezb et idole mi-religieuse, mi-rock des foules chiites voire d’une partie des chrétiens. Cette trans-confessionnalité de l’idolâtrie me semble être une première au Liban, sauf erreur. Initialement je pensais qu’elle était théorique. Or j’ai discuté avec des amis chrétiens et ils semblaient sincères dans leur déférence au sayed (maître) comme on l’appelle.  

Religion et politique sont intimement liées au Liban si je peux me permettre ce poncif, à une subtilité près toutefois. Les observateurs non avisés ont tendance à penser que les hommes politiques libanais défendent leur religion et pour ce font la guerre dans la perspective de tuer un maximum de personnes des autres religions. Une guerre de religions en somme, fondée sur la foi alliée à un prosélytisme ultraviolent. Il n’en est rien. Tous les conflits libanais sont des conflits de pouvoir ou de territoires entre des seigneurs locaux, soit féodaux, soit intronisés par la guerre. La religion est là pour remplacer le vide programmatique, à bon compte qui plus est. Les Libanais étant assaillis de catéchèse, de Coran, de Ramadan, de première communion, depuis leur plus tendre enfance, le sentiment religieux est indissociable de leur être même et la capacité du religieux à surexciter leurs instincts les plus profonds, à s’entremêler à leur bestialité au sens pascalien du terme, est sans commune mesure avec le pouvoir d’embrigadement d’une démagogie vulgairement politique ou idéologique. En gros, il est plus facile d’exciter les foules pour ou contre le Chiite, le Sunnite ou le Maronite que pour ou contre un projet par trop libéral, indûment keynésien ou trotskyste. 

Même les corps sont devenus des supports d’affichage, sous formes de tatouages. Garçons et filles à la plage arborent fièrement sur leur épaule, leur dos, leur bras, qui un cœur, qui une croix, qui un cœur et une croix entremêlés. Dans ces compositions cardio-religieuses, à la ligne souvent hésitante – j’imagine les commerçants qui s’improvisent tatoueurs pour bénéficier de cette vague de représentation corporelle – vient s’immiscer parfois un bestiaire de scarabées et de scorpions pour les durs, des papillons pour les tendres. Les tatouages font écho à des pendentifs là encore le plus souvent religieux, des croix, des Allah en écriture calligraphique arabe, qui tremblotent soit à la lisière du vallon qui sépare les seins des croyantes, soit sur le lit douillet de l’abondante pilosité du croyant.     

Pour mettre un peu de profane dans tout cela, des affiches, tout aussi pléthoriques, et du coup totalement trans-confessionnelles, de chanteurs et chanteuses locaux. C’est l’été, sur les plages, dans les restaurants, sur les terrasses, au bord des rivières, dans les vallées vertes, à l’ombre des pins, des galas et des concerts rivalisent de décibels. Les chanteuses y minaudent à mort, les chanteurs pleurent leur dulcinée qui est partie (et souvent on la comprend). Encore une fois, la composition des affiches est invariable, photo de l’artiste en gros plan avec des lettres en or annonçant le concert. A part une chanteuse qui est assez nature, Haïfa Wehbé, sorte de Sophia Loren orientale, très sexuelle (pourtant, c’est une Chiite du Sud, de quoi, j’insiste, bouleverser les idées reçues et complexifier les catégorisations hâtives et globalisantes), avec des traits proéminents, grande bouche pulpeuse simulant en permanence un râle orgasmique, yeux cernés d’un noir profond, poitrine plantureuse, les autres artistes féminines sont le produit exclusif de la chirurgie esthétique. Leur physique est de ce fait surnaturel, ni beau, ni laid : singulier. Elles sont les clones d’un modèle originel, extra-terrestre ou plutôt virtuel, sorte de star érotique mais asexuée de synthèse 3D, que les différents chirurgiens et manipulateurs de Photoshop semblent décliner à l’envi. 

La ville, les plages, les villages se succèdent ainsi, entièrement assaillis par ces 4×3 d’artistes, de produits électroménagers, de martyrs, de leaders politico-religieux, de glorifications diverses et variées, de la patrie, de Dieu/Allah, de saints. Diversité célébrationnelle très païenne finalement. Toutes ces images s’entre-expriment et entretiennent un dialogue surréaliste, souvent écœurant. En effet, le cerveau humain n’est pas adapté à mon sens au recueil aussi concomitant voire fusionnel de signaux de mort, de sexe, de religion, d’argent, de politique et de fête. Propagande multiforme, allant puiser dans les instincts primaires le ferment de rêves de pacotille et d’appartenances exclusives à une famille, une région, une secte** et parfois, hélas rarement, un pays. 

** C’est ainsi que l’on appelle les différentes déclinaisons du christianisme et de l’islam au Liban. Etre orthodoxe, maronite, grec catholique, latin, arménien, syriaque quand on est chrétien ; sunnite, druze, chiite, alaouite, quand on est musulman, n’est pas la même chose. Il y a ainsi dix-sept variantes locales, chiffre magique, des monothéismes.

Valse avec Bachir d’Ari Foldman

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I

Intangibilité des victimes

 

 

 

La première partie du film (qui prend sens au vu de la deuxième, celle qui relate les massacres de Sabra et Chatila) est à la fois déroutante et, pour quelqu’un comme moi qui ai vécu cette guerre, familière.

 

 

 

L’invasion israélienne du Liban en 1982 a fait des centaines voire des milliers de victimes civiles, notamment suite aux bombardements aériens de Beyrouth et le rasage de nombreux immeubles. Pourtant, les soldats israéliens du film ne semblent exprimer aucun remords, aucune empathie, pour ces victimes-là (ce sera différent dans la deuxième partie, celle des massacres). Leur aventure libanaise a des allures pastorales, un côté ludique, curieuse escapade à la plage avec des irruptions absurdes de mort, des giclées impromptues de sang et la peur qui noue et dénoue l’estomac au fil des journées. La seule empathie exprimée par les protagonistes du film est envers des victimes animales, des chiens tués pour éviter qu’ils ne réveillent par leurs aboiements le village qu’on va envahir et les purs sangs arabes de l’hippodrome de Beyrouth. L’absence d’empathie ne signifie pas haine de l’autre, mais simplement ignorance, indifférence, car contrairement au chien dont le soldat assiste au trépas à travers sa lunette de tir, et dont il retient pour toujours la moindre des expressions agonisantes, et au pur-sang qui crève sous une nuée de mouches attirées par la puanteur de la décomposition, la victime civile est totalement abstraite, aussi abstraite que la soucoupe que l’on fait exploser dans un jeu vidéo. La victime est intangible.

 

 

 

On avait beaucoup parlé pendant la guerre de Yougoslavie de l’expression « victime collatérale », dont le côté bureaucratique et technique relevait certes d’une maladresse de communication mais aussi d’une réalité, celle de la conceptualisation de la victime. C’est uniquement quand on voit celle-ci, qu’on la personnalise, qu’on lui attribue un nom, une vie, que peut naître l’empathie voire le remords. C’est à mon sens une des raisons fondamentales pour laquelle il y a tous les mois des milliers de morts à Bagdad et ailleurs devant l’insensibilité des observateurs, ceux-là mêmes qui pourtant s’émouvront de sorts les touchant de plus près. C’est dans ce sens (et pas parce que leur vie vaut moins qu’une vie occidentale) que cent mille morts civils irakiens, voire plus selon les estimations, génèrent moins d’empathie que les trois mille morts des tours du 11 septembre. Ces derniers ont été personnalisés au possible. Nous avons vu leurs photos, entendu leurs histoires de famille, le programme de leur journée de la veille, ils se sont retrouvés dans des romans, des films, des témoignages, alors que leurs alter égos irakiens rejoignent une nuit noire de l’oubli, anonymes, sans visage, sans vie, sans histoire, sans épaisseur humaine. Autre exemple, la mort de Mohammad Al-Durah, enfant palestinien tué en direct devant les caméras, a fait plus parler d’elle que les dizaines voire centaines d’enfants anonymes morts chaque année non loin du lieu où il fut assassiné. On parle souvent dans les guerres, et les films et romans qui s’en inspirent, de l’ennemi invisible, moins, bien que ce soit tout aussi vrai, de la victime invisible.

 

 

 

La guerre est une farce

 

 

 

Le film le traduit très bien. On rit pendant une guerre, de désespoir en partie mais aussi de désarroi face au spectacle de l’absurde. La guerre ébranle les fondements de notre normalité (et quoiqu’on en dise, cette normalité est largement partagée et n’est pas exclusivement occidentale) : sacralité de la vie, goût du travail, souci de laisser une trace, émotions fondamentales positives comme l’amour et l’amitié, ou négatives comme la jalousie, la haine, la colère. Tout à coup, tout cela n’a plus aucun sens, la vie devient précaire, elle peut être interrompue à tout instant sans cause, souvent par erreur (quelques scènes fortes du film le montrent), les pulsions de destruction deviennent incontrôlables, jubilatoires même, et les sentiments éclatent dans un état de surexcitation permanente (on dit par exemple que les soldats libanais sifflaient des bouteilles de sirop de toux à la taurine pour maintenir cet état de surexcitation). La pulvérisation de la normalité crée un vide abyssal, cause une perte aussi brutale que radicale de sens, et révèle crûment l’absurdité de nos existences. Face à cette soudaine révélation, la réaction première est la farce.

 

 

 

La poésie des lieux de guerre

 

 

 

C’est celle des ruines, des ruines en devenir. Le lieu, d’habitude figé, qui évolue lentement (construire prend structurellement infiniment plus de temps que détruire, triste loi de la nature bien connue au Liban), subit une mutation accélérée de l’état de lieu de vie à celui de ruine. Et on est au cœur de la mutation, comme au cœur d’un tourbillon, si bien que la vie est encore là quand la mort s’installe. La superbe scène de l’aéroport de Beyrouth, avec ses tableaux figés sur des départs « Cancelled », ses magasins dévalisés et ses avions s’apprêtant au départ, au détail près que ce sont des carcasses encore fumantes. Ce passé fossilisé est le creuset de l’imaginaire libéré de la tangibilité des choses. Un magasin qui vend des montres Seiko n’a rien de poétique. Le même dont on a retiré la finalité commerciale, la justification existentielle, devient un endroit gratuit, dénué de sens, terrain de création de sens donc, et de sens poétique. Poésie noire. Le lieu anodin est converti en lieu de guerre. La chambre de mes parents avec vue imprenable avait été convertie par des miliciens en blockhaus à partir duquel ils tiraient sur ladite vue. Les hôtels du front de mer fourmillaient eux aussi de snipers.

 

 

 

La transe

 

 

 

Le titre du film fait référence à une scène de transe temporellement dilatée d’un soldat entouré des portraits de Bachir. La description de ce dernier – je l’ai connu enfant – est d’une extrême justesse. Sous des airs de jeune premier jovial, une vraie rock star de la guerre et de la mort, au nationalisme exacerbé, au racisme surexcité et revendiqué à travers une éloquence oratoire impressionnante et un mysticisme chrétien. Il était au cœur même de la mort, presque par genèse. C’était l’enfant, l’œuvre parfaite de la guerre. La guerre faite homme. Cette rock star avait mis ses partisans dans un état de transe morale, là où les frontières entre le mal et le bien s’estompent. Quand il a été assassiné, ces partisans, les phalangistes, ont été pris de pulsions de vengeance paroxystiques, exacerbées par un cocktail explosif et pornographique, depuis longtemps entretenu, de religiosité, de nationalisme, d’idolâtrie et de racisme.

 

 

 

Les massacres

 

 

 

La dernière partie du film décrit les massacres de Sabra et Chatila dont l’horreur est totale. Non pas tant par le nombre de victimes (vous trouverez des ex-phalangistes, aujourd’hui simples commerçants, chauffeurs de taxis à Montréal, employés de bureau, se révolter contre l’importance accordée à ces massacres au détriment des dizaines de milliers de morts chrétiens de la guerre, concurrence victimaire et comptable à laquelle aucune guerre n’échappe), mais par la personnification de celles-ci. L’acte était gratuit, un acte de haine pure. Les victimes étaient réelles. Là, et le film distille ce sentiment de manière profondément poignante, les liens d’identification se tissent entre les Israéliens et les victimes, l’humanité refait surface, incarne l’abstrait. On voit des camions partir pleins vers le stade de football converti en scène d’égorgement, et revenir vides.

 

 

 

L’état-major (dont le film semble suggérer qu’il était au courant) et trois cercles de soldats israéliens (dont le film soutient qu’ils ignoraient a priori tout) entouraient les camps. Le premier cercle, à des dizaines de mètres des massacres, est celui qui recevait le plus de signaux de ceux-ci, des fulgurances de violence – une famille entière mise contre un mur et assassinée, un vieux et un phalangiste qui s’engouffrent dans un taudis, dont le milicien sort seul, après plusieurs coups de feu, des camions remplis de familles avec des croix de sang dessinées sur le torse. Les deuxième et troisième cercles éclairaient les camps à l’aide de fusées phosphorescentes, pour faciliter sans le savoir la chasse à la victime et recevaient les signaux du premier cercle. Tous ces signaux remontaient à l’état-major et à Sharon, qui en prenaient simplement note. Tous ces signaux interféraient avec la psyché des soldats, leur rapport à la guerre, à leur mémoire, à l’horreur. Ils allaient les pénétrer et les hanter à jamais.

 

Une bagarre rue Cler !

 

Le lieu ne s’y prête pas. D’habitude, rue Cler, les dimanches, on croise des mères de familles fringantes, à la séduction toute bourgeoise, des papas propres sur eux et des représentants d’une très vieille France catholique et romaine. Des pompiers vendent des tickets de tombola pour le bal du 14 juillet.  

La scène se passe au Franprix. Je croise entre les linéaires un pervers en train d’examiner consciencieusement une boîte de tampons féminins. Deux minutes plus tard, la gérante du magasin, également caissière, l’interpelle :« J’en ai assez de vous, je dois être derrière vous tous les dimanches, ce n’est plus possible. S’il vous plaît, sortez ! Il y a du monde je dois m’occuper de ma caisse » 

Très vite, ça dégénère. 

« C’est à moi que vous (puis très vite tu) parles ?! ». Il est tellement incrédule, avec les Always dans les mains, qu’il pose la question plusieurs fois : « C’est à moi que tu parles ?! ». Pourtant, vu qu’il est seul dans ce coin, il n’y a pas vraiment d’équivoque. Puis crescendo d’insultes. « Mais pour qui tu te prends ? Poufiasse ! Fils de pute va (c’est bien une femme, la masculinisation est peut être une forme plus violente de l’invective) ! »  

Il commence à lever le bras sur elle. Je tente d’intervenir : « Laissez-la tranquille ! ». « Mais de quoi je me mêle ? ». Un autre client intervient aussitôt, un peu gringalet.  Il lui envoie un coup de poing dont une bourgeoise écope.  

Très vite l’altercation devient idéologique. 

Lui : « Vous êtes raciste ». Puis des insultes en arabe que je n’ai pas bien comprises. Elle (elle est arabe) : « Moi raciste ! » et elle l’engueule. « Mais sortez de ce magasin ou j’appelle la police. » Lui : « La police ?! Grosse poufiasse. Je ne faisais rien de mal, de quel droit tu me dis ce que je dois faire ? La France est une démocratie, un pays libre ! On est libre de faire ce qu’on veut ! Poufiasse va !» 

Ils sortent du magasin, sont dans la rue. Elle l’engueule avec une incroyable force comme une mère son gamin de cinq ans. Il continue de lui donner de la « Poufiasse » et de faire valoir ses droits de citoyen d’un pays démocratique.  Il commence à lui taper dessus. Les autres caissières, de jeunes beurettes, engueulent les pompiers qui continuent comme si de rien n’était à vendre leurs tickets de bal. « Mais ils foutent quoi les pompiers. Appelle la police ! » 

Le clochard posté juste en face du magasin (il est là tous les dimanches) décide tout d’un coup d’agir, s’avance de la scène, d’un pas pressé mais dégingandé sous l’effet de la bière matinale. Il prend le pervers par l’épaule et crie de toutes ses forces (mais l’effet de colère est un peu en dessous de ce que l’effort laissait prévoir) : « Tu ne touches pas aux femmes, t’entends ». Lui « Mais de quoi je me mêle ?! ». Le clochard : « Mais arrête de l’emmerder, t’es bourré ou quoi ? ». Lui : « Moi bourré, mais tu t’es vu oui ? ». Quelques insultes.  

Sur ce, les deux vont vers les pompiers qui vendent toujours les tickets de tombola (3€). Le clochard féministe explique : « Il lève la main sur la femme, il n’a pas le droit ». Le pervers légaliste : « Mais de quel droit elle me sort du magasin, nous sommes en démocratie ». Le clochard : « Elle a le droit, c’est la gérante ». Ils commencent à se battre. Les pompiers non-interventionnistes : « Tout doux ! ». Le clochard conclut avec une réplique géniale : « Ah et puis merde, j’ai pas que ça à foutre moi ! » 

Un dimanche matin bien agité dont on se souviendra longtemps au quartier !