Voyage à Moscou

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La Porsche Cayenne de notre guide russe nous conduit de Moscou vers un village à 200 Km du centre, avec une alternance de lancées à 160 Km/h et de bouchons interminables, par ce vendredi après-midi d’exode vers la campagne. A 19 heures, dîner dans la datcha du propriétaire, une maison en bois au milieu de petites collines verdoyantes qui descendent doucement vers un lac paisible. Nous dînons dans un petit pavillon en bord de lac. Toute la famille et des amis sont là, et avec eux des personnages de roman russe du dix-neuvième. Les aliments ont des goûts premiers d’aliment. C’est presque émouvant de retrouver dans le jus sanguin d’une tomate voluptueuse, le goût de la tomate, l’idée platonicienne de tomate. Idem pour les concombres, les radis, les oignons verts et la viande. Alors que la discussion s’enflamme avec les vapeurs de la Vodka, le paysage qui nous encercle subit des transformations radicales avec désinvolture : grand soleil, une pluie fine commence à tomber, invisible gaze certes, sauf que des milliers de petits ronds clignotent sur l’étendue du lac. La pluie s’arrête et un vent violent d’orage souffle dans les arbres, ride le plan d’eau, fait envoler les cheveux. Les changements de notre conscience sous l’effet de l’alcool s’extériorisent dans le paysage vert et liquide, tantôt dostoïevskien et tantôt tchékhovien.  

Après le dîner, la Cayenne fonce vers Moscou. Le sol des étendues rurales emmagasine la chaleur du soleil qui s’éternise alors que l’air a refroidi, si bien que des enfilades éthérées de brume volent au ras de l’herbe. On arrive finalement à l’orée de la ville et les tours se profilent à l’horizon, comme des morceaux transplantés de Dubaï. Enormes avenues qui s’étendent sans fin, prévues sans doute pour les parades militaires. J’aime celle qui n’a aucun feu car elle reliait la maison de Brejnev au Kremlin. 

Notre guide est devenu millionnaire, il représente des marques européennes en Russie, c’est un des agents de la modernisation de son pays, modernisation voulant dire infiltration dans le paysage mental et urbain des marques, porteuses de nos valeurs occidentales, d’hédonisme, de beauté, de superficialité revendiquée, d’esthétique qui se donne à admirer sans effort, d’argent transfiguré en objets à contempler qui en gardent toutefois les traces vaguement sublimées. Plus besoin de l’effort intellectuel exigé par une page de Tolstoï pour accéder au beau dans son deux-pièces lugubre, le beau vous assaille de partout, vous fait rêver, rêves lovés dans les courbes des stars ou celles des BMW.  

Pourtant, notre guide ne garde pas de l’époque soviétique, celle à laquelle il vivait avec sa femme et son enfant dans un 28 m2 (mais fonctionnel), le souvenir d’affreux malheurs. Il semble même envahi par une douce nostalgie, lui qui adore le rugissement sensuel du moteur de sa Porsche. En réalité les mouvements incessants de cette ville qui se mue en temps réel, font naître en creux ce sentiment de douceur et d’insouciance passé. 

Ce soir-là, on va dans un bar à la mode très chic. Devant, une écurie de Bentley et de Maserati. Aux deux bouts de la piste des gogo dancers se déhanchent au son d’une musique techno. Des dizaines de femmes  à tomber par terre sont accoudées seules au bar, flamme tatouée sur l’épaule, démarche de la beauté sûre d’elle-même à l’affût des regards pris en flagrant délit d’admiration. Ames seules à la recherche, nous dira notre guide, d’hommes riches avec lesquels elles pourront passer le reste de la nuit, dans une fête flamboyante, et pourquoi pas ensuite, le reste de leur vie. Mais même la puissance de l’argent n’est pas capable de totalement corrompre cette civilisation dont l’élégance, altière, résiste au milieu d’une flamboyance « nouveau riche ». 

Le lendemain, nous circulons pendant des heures dans le centre de Moscou. Les symboles familiers du capitalisme ont envahi la ville et colonisent, comme des vers un cadavre en décomposition, les barres d’habitation soviétiques avec leurs fenêtres infinies, ou les grands œuvres du stalinisme triomphant des années quarante. Le premier McDonalds se trouve place Pouchkine. Les immeubles des bureaucrates sont envahis par des milliardaires, après une reconversion au luxe. Des pubs géantes de L’Oréal habillent des bâtiments sur lesquels les lèvres de gigantesques Penelope Cruz esquissent un début de baiser. Frénésie consumériste au milieu de laquelle rôdent les fantômes de l’indigence passée. Richesses revendiquées hantées par la recherche des pouvoirs d’antan, ces exacerbations de paranoïa et de flicage. Je vois parfois passer le spectre des voitures noires dans lesquelles des silhouettes s’engouffraient par des matins blêmes à l’époque du petit père des peuples. On ne fait plus la queue devant l’étal du boucher et la viande nimbée de mouches, mais devant des poulets rôtis ruisselants, des entrecôtes persillées, des steaks carmin, des colliers de saucisses. Signe de progrès, parmi les allées des supermarchés, déjà quelques obèses. 

L’un de nous est déjà venu plusieurs fois à Moscou, dont une fois il y a trente-cinq ans pour un séjour linguistique. Il a des frissons au Goum, les Galeries Lafayette locales, où il avait passé une heure dans plusieurs queues successives, dédiées chacune à une des étapes du processus d’achat d’un boulier. Il se remet à l’endroit même où il était il y a trente-cinq ans. Tout autour de lui, Louisse Vayton, Cartière, Chaumette, Piagette et la marque des marques, le McDonalds du luxe dont le nom fait voyager le prestige français à la suite de l’argent : Diiiyor. 

Témoins de la disparition inéluctable des dernières traces du soviétisme pris d’assaut par l’armée invincible des marques, des produits, des concepts, les monuments tsaristes, et les dizaines d’églises aux dômes boursouflées et dorées, dont certaines ont été reconstruites après avoir été détruites, comme l’église du Saint-Sauveur, qui avait été transformée en piscine municipale. Témoins aussi une statue de Karl Marx dans l’abondante chevelure de laquelle un pigeon fait caca, une affiche de Pouchkine pour une pub des montres Breguet, un Engels has been « utopiste avec lequel on nous bassinait »… 

Retour à l’aéroport dans une « limousine noire », une Ford Mondéo, sur laquelle il est écrit « Important Person ». Les Ikéa et les Auchan se suivent assiégés par des étendues de voitures parmi lesquelles de rares Lada végètent, témoins sursitaires d’un passé récent mais déjà lointain, vaincu par le progrès, la civilisation, la liberté et les enfilades de caddies.

Le pont des arts

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L’itinéraire de mon footing du dimanche matin est toujours le même. Les quais étant fermés à la circulation, je m’y engage au niveau du pont de l’Alma, franchis la Seine en empruntant la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, poursuis ma course jusqu’au pont des arts que je traverse pour repasser rive gauche et rentrer chez moi.

 

Tous les dimanches, le pont des arts offre le même spectacle. Senteurs de pisse des fêtards du samedi soir ; bouteilles d’alcool cassées, restes de rixes enivrées ; peintre matinal qui a toujours presque terminé sa toile très figurative de l’Institut de France ou ses vues de Seine avec mouettes imaginaires ; touristes américains en extase devant tant de « charm », la vue sur la tour Eiffel, la proximité du Louvre et un point de vue plongeant sur des bateaux mouche exhalant le gazole ; touristes japonais à l’admiration moins expressive et nécessairement photographique – photographies sophistiquées du fait de leur exhaustivité aussi arbitraire qu’essentielle, photographies de tout, de l’ensemble et du moindre détail, déconstruction derridienne d’une carte postale.

 

Ce dimanche matin brumeux, le pont des arts est différent. De loin, on aperçoit des sortes de caisse de bouquinistes accrochées aux deux côtés de la passerelle. « Palestine, la vie tout simplement ». Titre d’une exposition de photos organisée par la Mairie de Paris jusqu’au 30 juin, traduit en arabe et en anglais.

 

Les photographes, Taysir Batniji et Rula Halawani, sont des gens de là-bas. L’un d’eux a photographié son intérieur, avec tendresse et modestie. Beaucoup des photos représentent la laideur du sous-développement qui ne se résout pas à avoir du charme. Intérieurs insalubres, inspirant un dégoût culpabilisant, villes informes, collages de bâtisses inachevées, s’enchevêtrant les unes dans les autres, se dévorant les unes les autres, formant un corps vorace qui se nourrit de lui-même, un amoncellement en parpaing sur lequel se dressent, en guise de vautours, des antennes paraboliques rouillées pointées vers les rêves des ailleurs prospères. Et soudain la photo d’un splendide olivier propageant son ombre millénaire constellée de points de lumière, dans une plaine à la beauté rare, dans tous les sens du terme. Ou la photo surréaliste d’un autre olivier que les colonisateurs ont arraché et que les Arabes replantent par la nuit tombante, comme une plante d’appartement, au milieu de rien, en signe de « contestation ».

 

Dans ce pays abstrait, politique, idéologique, religieux, synonyme de haine, de mort, de fanatisme, on surprend des gens et une ville réelle, avec des bouchons, des publicités, une jeune fille qui achète des cacahuètes à un vendeur ambulant, des murs ocres centenaires, tapissés de couches superposées de photos effritées de candidats aux législatives. Des vieux édentés dont la bouche happe les lèvres et les rides creusent des sillons profonds se tiennent au milieu de la terre qu’on vient de leur confisquer. Des jeunes étalés sur des canapés en similicuir parachutés du ciel et comme maintenus dans leur position de chute.

 

Chaque pays a une thématique. Au Liban par exemple, c’est la mort. Je l’ai vue partout quand je suis allé en mai, la mort passée, massacreuse, faucheuse, sacralisée ; la mort présente, qui a les noms des fils et filles de qu’on a égorgés pour venger quelque chose, peu importe quoi, une vengeance autoalimentée ; la mort future qui fait rôder ses anges, des hommes politiques aux allures de morts-vivants. Dans ces photos de Palestine, ce sont les frontières.

 

C’est le pays des frontières infinies (pas en distance, en nombre). Avec l’Egypte sur des étendues désertiques. Avec les colons. Les fameux check-points et la micro-vie locale qui s’y organise. L’attente y est telle qu’elle se transforme en mouvements de vie, qu’elle enfante la vie. Le transitoire se mue en permanent. Le mur bien sûr, cette bave grisâtre dans une plaie boueuse, dans le sillon de laquelle est apparue une vie fantomatique. Et puis les barbelés dans toute la profondeur de champ, qui strient le ciel, zigzaguent entre les gens. Ceux-ci essaient de conférer à leur existence une normalité ridicule. L’un d’eux, muni d’in attaché-case, se prend pour un homme d’affaire pressé. Autour de lui, il y a des murs, des barbelés, des miradors, et il fait comme si de rien n’était, tels ces dingues qui se prennent pour Napoléon III, et préparent fébrilement la bataille de Solferino dans un asile de fous.

 

Les frontières ne délimitent pas des entités géographiques faisant sens, elles délimitent et créent des lieux microscopiques, des morceaux de terre arbitraires, pour séparer les Israéliens de leur menace, et les Palestiniens de leurs parents, amis, souvenirs – d’une part d’eux-mêmes. J’imagine ces frontières poursuivre leur entreprise séparatiste au cœur même des hommes et des femmes, ériger dans leur cerveau des murs, des barbelés. Ce matin de dimanche brumeux, j’imagine des rêves devant traverser des checkpoints pour émerger, transis par l’attente, des inconscients quadrillés. Une géographie labyrinthique et inextricable de la détestation, où le lieu est le résultat de la frontière et non le contraire.

 

Et pourtant la vie s’infiltre. Elle s’infiltre : « pénètre comme par un filtre à travers les interstices ou les pores d’un corps solide ». La vie comiquement normale. Une salle de sport avec des jeunes garçons en tenue de judo qui sourient à la caméra. Un barbier hilare et son client couvert de mousse à raser. Des jeunes dans une piscine municipale rigolant avec un parent en djellaba. Des célébrations d’on ne sait quoi, noces, ramadan, Eid. Des déjeuners renoiriens sur fond de Jéricho par une journée ensoleillée d’hiver. Et la mer qui, elle, est la même ici qu’en Sardaigne ou en Corse. La même mer que regardent concomitamment des jeunes au torse nu et noir de soleil, essayant de pêcher un poisson fatalement pourri, et des jeunes femmes seins nus, qui se les dorent au Club 55. Il faudrait un grand mur tout au long de la plage, pour fermer la mer. Ce serait l’aboutissement logique, inexplicablement retardé, du processus d’encerclement, de morcellement, de partition minutieuse, d’émiettement. Quel plus beau symbole des horizons bouchés qu’un mur dressé en front de mer sur lequel viendront battre, vaincues, des vagues frustrées de ne pas trouver sous elles ce mélange de sable, de graviers et d’ordures qui fait le charme des plages de Gaza.

 

La vie comiquement normale s’infiltre, mais aussi la vie spirituelle et religieuse. Dans les « vues générales », se dressent des minarets, des clochers d’église, des synagogues. Et on voit des foules prostrées devant Allah, des étendues de dos courbés multicolores, ou de bougies de Noël devant l’église de la nativité. Car dans ces villes, le rapport au ciel se noue apparemment plus facilement, la laideur se languit de la grâce du haut, les Dieux rôdent depuis la nuit des temps, plus vengeurs que miséricordieux, jamais repus de la dévotion prodigue en sang des fidèles.

 

Naplouse, Gaza, Hébron, Jéricho, Jérusalem, des noms de villes associées à deux images d’un antagonisme profond et surréaliste, celle de la bible, des évangiles, du Coran, et celle des journalistes du vingt heures débitant de manière impavide et ennuyée le nombre de morts du jour. Villes qui prennent vie sur le pont des arts, entre le Louvre et l’Académie Française Choc esthétique. Ces intérieurs crasseux, ces femmes voilées, ces oliviers à la beauté intrusive dans l’empire de la désolation,  intemporelle dans le règne du provisoire, ces hommes et ces femmes dont les frêles tremblements de beauté font vibrer un sourire, une ride, une expression involontaire, dialoguent avec la beauté majestueuse, confiante, harmonieuse, légèrement irisée de la pisse jaunâtre du samedi soir, du plus beau pont, de la plus belle ville, du plus beau pays au monde.

Un conte de Noël*

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Très beau film de Desplechin avec des comédiens fabuleux, sauf peut-être Catherine Deneuve, pas super crédible, avec ses airs de reine mère sur-liftée sortant d’un défilé de Saint-Laurent, en femme au foyer roubaisienne. Même Almaric, qui d’habitude m’insupporte avec ses yeux exorbités et sa schizophrénie sur-jouée, est excellent ; sa folie est pour une fois burlesque et poétique. Tous les autres acteurs sont parfaits, mention spéciale à Anne Consigny très émouvante dans sa recherche désespérée des raisons d’une tristesse perpétuelle. Desplechin la filme en gros plans et capte les histoires de son visage, les ridules au-dessus de ses lèvres, son nez qui coule, ses yeux qui larmoient et son sourire triste noyé dans un paysage de mélancolie.

Le film est inspiré de Sarabande, dernier de Bergman et un des plus beaux films qui soient. Pour le bergmanophile que je suis, les citations directes du maître suédois sont touchantes : Deneuve qui raconte l’histoire de sa maison face à la caméra, le pouvoir évocateur des photographies, morceaux figés de passé dont ressurgissent des souvenirs enfouis, le personnage de Paul (très beau par ailleurs), sosie d’Alexandre de Fanny et Alexandre, le théâtre des marionnettes, les fondus enchaînés dans une même séquence comme dans Sarabande…  

Cela étant, Desplechin ne prétend pas atteindre les profondeurs de l’œuvre de Bergman. Celui-ci a pour seul sujet l’exploration de l’âme humaine, une exploration laborieuse, douloureuse. Les diversions fictionnelles en sont exclues. A cet égard, le trop-plein d’histoires du Conte de Noël (les histoires de greffe de moelle, le souvenir de l’enfant mort, la révélation des amours déçues) ne sont pas bergmaniennes car surchargées de fiction. Bergman n’a pas besoin d’histoires sensationnelles pour exacerber les tensions entre les personnages – ces tensions existent en soi, aussi profondes qu’insondables (de ce fait, la citation de Nietzsche à la fin d’Un conte de Noël, dans une superbe scène, est une belle description des rapports des personnages bergmaniens avec eux-mêmes et les  autres).

Chez Desplechin, on a du mal à croire à la souffrance de ces petit-bourgeois de Roubaix car celle-ci est issue non de la vie mais de fantasmes romanesques. Mais alors que Rois et Reines filtrait avec du Lelouch en se prenant au sérieux, les personnages du Conte de Noël sont attachants par leur légèreté, leur drôlerie, leur ironie. C’est comme s’ils s’étaient échappés d’un roman du XIXème siècle et leur irréalité, presque assumée, dont ils s’amusent eux-mêmes, est plus chargée de poésie que d’artificialité, de burlesque que de ridicule, d’émotion que de mièvrerie… Le côté onirique participe du reste de cette poésie. Paul, le « dingue », voit un loup se promener élégamment dans la douce pénombre du salon des grands-parents, ou son reflet dans le miroir qui le regarde fixement et lui sourit. C’est très beau.

Le film est également très américain dans sa mise en scène. Ce qui est un pari osé et séduisant. Le contraste entre l’écriture romanesque et la mise en scène enlevée, s’appropriant sans complexes et avec virtuosité le langage filmique des séries et films d’action américains est très élégant : brièveté des plans, souvent de coupe, effets spéciaux dans leur enchaînement, mouvements de caméra et cadrages sophistiqués, abondance de musique, originale, morceaux de jazz, cornemuse, mélopées orientales. La ville est filmée comme dans un polar avec les rues désertes au petit matin, luisantes d’une pluie nocture. Rarement ville française n’a été si bien filmée ; on dirait une banlieue de Chicago dans un film de mafia. Du Bergman filmé comme du Michael Mann : ça a de la gueule. 

La trame aussi d’ailleurs s’apparente au film de Thanksgiving, véritable sous-genre américain : réunion de la famille dans la grande maison des parents en compagnie des fantômes de l’enfance, règlements de compte sentimentaux, résurgence inopinée et violente, favorisée par l’alcool, de ressentiments refoulés au fil des ans.  

On ne sort pas de ce film bouleversé comme après un Bresson ou un Bergman, mais, ayant pris énormément de plaisir, amoureux comme un adolescent de cinéma, de littérature, avec l’envie pressante de voir de beaux films, de retrouver d’autres personnages de fiction et comme le dit Almaric de « transmuer sa propre vie en roman ».

* Vu aux 7 parnassiens le 31 mai

L’art et les papiers

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Je ne reviens pas sur le côté moralement arbitraire des papiers. Les avoir, c’est juste être né au bon endroit. L’immigré, initialement légal ou pas, qui a acquis une nationalité à force de travail, de persévérance, de stoïcisme par rapport aux arcanes administratifs, est plus méritant que celui qui l’a eu du fait de sa naissance. L’illégalité est-elle choquante ? Pas plus que l’injustice des naissances. Même d’un point de vue économique et pragmatique, je ne pense pas qu’il soit pérenne de confiner toute la misère du monde dans des endroits spécifiques, si ce n’est pour préparer consciencieusement une explosion future. L’abolition de la notion de papiers viendra un jour ou l’autre de la même manière que les frontières européennes se sont ouvertes alors que cela aurait paru totalement irréaliste il y a cinquante ans. Les opposants à une telle ouverture ont été progressivement relégués aux extrêmes du spectre politique, à droite et à gauche, là où se retrouveront dans quelques dizaines d’années ceux qui pourfendent aujourd’hui l’immigration, même celle qui est clandestine. 

Le gouvernement actuel ne va hélas pas dans le sens de l’histoire avec sa politique d’expulsions obligatoires, la théorie spécieuse de l’appel d’air (même en admettant que les régularisations de masse créent un appel d’air, les expulsions obligatoires ne freinent pas le flux entrant d’immigrés clandestins, qui s’accrochent au moindre espoir, même infime, d’une vie meilleure et qu’une probable expulsion ne rebute pas du moment qu’elle est un tant soit peu incertaine), l’opposition entre immigration et identité nationale comme si la première menaçait la deuxième alors qu’en réalité elle l’enrichit, je dirais même plus, la construit. Cette politique qui répond peut-être en partie à des convictions idéologiques d’inspiration nationaliste, est surtout issue de considérations électoralistes et compromet la compétitivité du pays. Le pays qui réussira à long terme est celui qui saura attirer et intégrer de manière mutuellement enrichissante des ressources globalisées. Le rapport Attali a souligné ce point, mais personne ne l’a pris au sérieux. 

Par rapport à cette politique du gouvernement, les oppositions restent timides, mais il y a un type d’opposition qui me plaît, et c’est le sujet de cette note, celle de l’art. 

Il y a entre art et papiers une opposition philosophique. L’art symbolise l’intelligence, la prééminence de l’être humain fondamental par rapport à toutes les contingences sociales, administratives, économiques, linguistiques, religieuses. L’art traverse, dans une splendeur inaltérée, toutes ces contingences, au-delà de l’espace et du temps, de la grotte de Lascaux à l’art africain. Les papiers sont l’antithèse de l’intelligence et ils noient l’individu dans une masse informe de chiffres et de procédures. C’est Kundera je pense qui parlant de Kafka, disait que les processus et procédures administratifs naissaient des limitations de l’intelligence humaine. C’est quand on n’a plus confiance en celle-ci qu’on la transforme en machine procédurale. Nier la légalité d’une personne car elle n’a pas de papiers, c’est nier son existence en tant qu’homme ou femme et la réduire à un aléa administratif. L’art est l’exacerbation de l’existence humaine, de son unicité et de sa variabilité. La procédure est la célébration de l’uniformisation.  

L’art est universel alors que les papiers ne cessent de nous ramener à nos particularismes locaux. Malgré son côté paillettes superficiel, le festival de Cannes (qui inspire cette note, on verra pourquoi dans un instant), symbolise cette universalisme. C’est sans doute l’endroit au monde où on respecte le plus des pays africains, l’Iran ou des pays du Moyen-Orient. Pour leur art. Une œuvre de ces pays n’a pas besoin de papiers pour voyager, se retrouver sur nos écrans, pénétrer nos consciences, bouleverser nos êtres profonds, ceux enfouis sous les strates de contingences. 

J’en viens à l’exemple qui m’a ému et inspiré cette note. Entre les murs de Laurent Cantet a reçu la palme d’or à Cannes. Un des élèves du film est sans papiers. La mère d’un autre aussi, depuis des années (de galère). Ils seront tous deux, probablement, espérons-le, régularisés d’après Le Monde. Régularisés grâce à l’art.

La nuit nous appartient de James Gray*

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Comment peut-on faire un si grand film avec autant de clichés empruntés à l’académisme des thrillers de gangsters ? Boîtes de nuit peuplées de mafieux flanqués de pétasses, malfrats russes à l’accent à couper au couteau, très impulsifs c’est-à-dire capables de vous trancher la gorge pour un oui ou un non, ville filmée la nuit, une nuit jaune avec des ombres disproportionnées qui dansent sur des murs de graffitis, derrières lesquels des trains lancent leur complainte évanescente, scènes d’entrepôts où des mafieux s’échangent la marchandise tout en la sniffant et dissertant avec poésie sur ses vertus gustatives, alors que des voitures au pot d’échappement fumant attendent dehors dans le froid brumeux d’un hiver glacé, le tout transcendé par une trame de pseudo-tragédie grecque : trahisons et vengeances, relations filiales et fraternelles empreintes d’amour et de haine, de jalousie et d’admiration.

La réponse : l’élégance et la mesure de la mise en scène. Pas d’effet de redondance – action et mise en scène violentes – comme chez les cinéastes de l’école italienne, Scorsese, De Palma, Coppola (dont l’équilibre esthétique est différent avec des histoires plus complexes que la trame du film de Gray et une mise en scène plus sophistiquée et plus emphatique). Dans le Gray, si l’action est violente, son traitement est très calme, presque doux, sensuel. Illustration du fameux précepte Hitchcockien : filmer les scènes de meurtre comme des scènes d’amour et  vice-versa. Les effets de mise en scène sont rares, quelques brefs ralentis, en général pour capter des expressions et des regards, des corps en mouvement les uns par rapport aux autres.

Deux trois scènes sont carrément sublimes, à vous couper le souffle et pourtant, jugez de leur minimalisme. Scène du meurtre du  père. Deux voitures se suivent et une troisième les intercepte et commence à leur tirer dessus. On sent tout de suite, dès le premier plan sur les roues qui éclaboussent des flaques d’eau, par un jour gris-noir de pluie, qu’il s’agit d’une scène tragique. Pas de musique pour le signifier. Juste le bruit sourd de la pluie qui s’abat sur le pare-brise, et celui régulier des essuie-glaces. Et puis le plan du meurtre : point de vue de la voiture du fils qui suit celle du père, on distingue des ombres à travers l’écran fluide de la pluie, lorsqu’à un moment un corps surgit de la voiture des Russes, tendu vers sa cible, sur laquelle il tire (sans qu’on entende la détonation). Le corps du père est secoué et tout à coup flasque. La scène est muette, les effets minimaux, et pourtant d’une force incroyable. L’autre scène est celle symétrique de la vengeance, meurtre du Russe par le fils. Elle est encore plus belle. Un champ de blé jaune dans une atmosphère crépusculaire. Le Russe est pris au piège dans ce champ. Les policiers y lancent des projectiles fumants et progressivement le blé prend feu, le jaune vire au rouge, que bientôt la fumée noire enveloppe. Le fils vengeur pénètre la fumée à la recherche du meurtrier, dont on distingue la vague silhouette par intermittence, comme celle d’un animal traqué. Le fils tire, détonation brève, étouffée par la rumeur montante de l’incendie, une ombre tombe, dont la caméra ne s’approche pas, gardant la distance du héros.  

Le film doit aussi beaucoup à l’interprétation de Joaquim Phoenix, sa présence animale, ses titubations, ses regards où se lisent détermination et doute, force et vulnérabilité, ses tourments dostoïevskiens exprimés avec beaucoup de retenue et de densité.

* Vu dans l’avion, Beyrouth-Paris, le 20 Mai

Le procès de Jeanne d’Arc de Bresson

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Derniers jours de la vie de Jeanne, récit de sa passion inspiré du procès de Condamnation et de Réhabilitation, le film de Bresson est confiné à deux lieux : la cellule de Jeanne et la salle du tribunal. La cellule est le lieu du recueillement, des doutes, de l’intériorité. Jeanne y est entravée, attachée à une poutre pour éviter qu’elle ne s’envole. Elle y est épiée à travers des trous aux contours irréguliers, sous la menace d’un viol imminent et d’une torture physique. La salle du procès est le lieu de l’affrontement verbal et intellectuel et du miracle de l’intelligence. Jeanne a dix-neuf ans et elle est illettrée. Elle fait face aux juges de l’Université de Paris, intelligentsia ecclésiastique de l’époque. A leurs questions fondées sur un dispositif théorique et théologique sophistiqué, où chaque mot a des ramifications sémantiques profondes, elle oppose des réponses simples, limpides et tranchantes. Son intelligence est clairement miraculeuse, elle émane des voix, des visions, de la vérité. Celle des juges est laborieuse, elle émane d’efforts intellectuels pour approcher, en vain, de la vérité. Leurs points de vue sont de ce fait irréconciliables, elle voit la vérité, eux croient la voir alors qu’elle leur échappe. Ce hiatus, entre une vérité vraie et une autre fausse mais se croyant vraie crée un gouffre.  

Comme toujours chez Bresson les personnages sont sous l’emprise de forces (en général maléfiques, ici bénéfiques), qui les dépassent. Mais leur être, insoumis, se débat avec ces forces et ce faisant se révèle. Jeanne vénère ses voix mais a du mal à les comprendre, à anticiper leur influence sur son destin.    

Comme la scène du meurtre dans l’Argent, le tragique de la scène du bûcher est l’œuvre de quelques plans : les pas pressés de Jeanne, pressés de rejoindre le ciel, puis par un mouvement ascensionnel, la naissance des flammes, le crépitement du bûcher, la croix enveloppée des volutes de fumée, l’ombre de deux colombes et leur bruit d’aile et enfin le plan sur le poteau calciné et fumant, où le corps de Jeanne a disparu. Pour bien saisir la force de ce cinéma, il faut le comparer par exemple au Jesus of Nazareth de Zeffirelli où la passion de Jésus dure des dizaines de minutes et est (sur)représentée à l’écran. L’émotion est toute entière montrée. Le spectateur peut l’éprouver (ou pas) par empathie (ou indifférence). Chez Bresson une (et pas l’) émotion n’est pas montrée, elle naît des plans, de leur rapport entre eux et au contact du spectateur. C’est notre propre émotion qui nous bouleverse, pas celle d’un autre à laquelle on serait (ou pas) sensible.

La Gueule ouverte de Maurice Pialat*

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Dans La Gueule ouverte, le beau et le laid, la vie et la mort s’entremêlent et se contaminent.  A un plan d’une chambre exiguë au papier peint oppressant de hideur, succède un autre, superbe, d’une campagne auvergnate qui s’étend, par vallons successifs, dans une gradation de verts, jusqu’aux montagnes.  

Aux plans d’agonie de la mère, son râle sourd, sa bouche béante maculée de salive déshydratée, ses lèvres cernées du yaourt qu’elle bave, succèdent des plans de Philippe, son fils, avide de vie, faisant l’amour à sa femme et à des putes occasionnelles, dans sa Simca, des chambres d’hôtel pourpres, des buissons en bord de route. Sa femme est interprétée par Nathalie Baye jeune, avant les transformations du temps, de la chirurgie esthétique et des crèmes antirides, curieux sosie anticipé de Laura Smet.

Le corps flasque et sans vie de la mère, mais beau pourtant, porté comme un sac par des dames du village dans une piéta du pauvre, annonce le sort promis à celui de sa belle-fille, dont les petites fesses fermes et bronzées donnent du relief aux draps blancs, qui enveloppent les amants avant un jour de leur servir de linceul.

Un air d’opéra insuffle du lyrisme dans une scène quotidienne, un long plan séquence, faussement interminable car il se termine justement, abandonné par la vie. Un plan où le fils et sa mère guettée par une mort imminente (qui s’empare d’elle sans merci, sans espoir, dès le plan suivant), échangent des souvenirs, des mots tendres, en croquant des raisins. 

Comme dans la Maison des Bois, où la douceur renoirienne de la vie de campagne accentuait l’horreur imaginée d’une guerre absente, hors champ, la mort dans La gueule ouverte se nourrit de la vie qui l’entoure. La perte soudaine de tout, de l’étincelle dans les yeux de la mère, de son sourire un peu timide, fait écho à l’air d’opéra, au bruit sec des raisins gorgés de jus lorsqu’ils craquent sous les dents et à l’incandescence rouge et éphémère d’une cigarette qu’on allume en fin de repas.

* C’est le décès de mon beau-père qui m’a donné envie de revoir ce film de 1974

L’argent Bresson

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Ce film est d’une telle beauté que j’ai du mal à en parler (à la fois incommunicabilité et hébétude). Il m’a véritablement bouleversé. Un ami me disait l’autre jour qu’étant très sensible à la profonde injustice de notre monde, il était surtout touché au cinéma par les films qui la traduisaient. L’argent est le récit d’une injustice résumée par la fable de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Yvon, un pauvre livreur, est pris dans l’engrenage du mal à cause d’un faux billet. Mais ce n’est pas cette histoire de contamination du mal qui m’a le plus bouleversé. Non que l’injustice de notre monde m’indiffère mais j’ai été saisi par une émotion plus forte, une émotion esthétique. 

Je ne reviens pas sur le style bressonien, dépouillé et radical, ni sur le choix merveilleux de ses « modèles ». Comme ceux de Balthazar, Mouchette ou le Procès de Jeanne d’Arc, Yvon a lui aussi ce visage à la fois innocent et inquiétant, croisement entre un jeune premier de la nouvelle vague et le Malcom McDowell d’Orange Mécanique. La conception bressonienne du plan mérite qu’on s’y arrête. Ce n’est pas la caméra chez Bresson qui suit l’action mais l’inverse. Le cadre est d’emblée dans sa position finale et il est fixe. L’action s’organise à l’intérieur du champ et hors champ et finit par se recentrer sur lui. Un angle de vision initialement étrange prend alors  rétrospectivement sens. Un exemple : les plans sur la porte de la prison. Axe de caméra oblique, le battant de la porte est presque hors champ. Yvon entre dans l’enceinte de la prison, la porte se referme et tout d’un coup, sans que l’angle de vue ne change, les barreaux pénètrent frontalement notre champ de vision. Le sentiment d’enfermement est très fort, intensifié par notre soudaine compréhension du cadre initial, annonciateur de la frontalité. Autre exemple : la scène finale de meurtre s’achève par un plan fixe sur un lavoir verdâtre et crépusculaire dont le calme, qu’on devine précaire, est rompu par l’irruption d’une hache lancée par une main invisible, qui tournoie dans l’air puis s’enfonce dans l’eau. 

L’argent est le dernier film de Bresson réalisé en 1983 à l’âge de 82 ans. Sa fin qui est aussi la fin d’une carrière est bouleversante. Comme dans Elephant (et L’argent montre à quel point Gus Van Sant s’est inspiré de Bresson pour Elephant, Gerry, Last Day et surtout Paranoïd Park, correspondance artistique entre un classique et un postmoderne qui me plaît beaucoup), le film converge vers sa fin. Tout ce qui précède et qui était fragmenté, cette circulation du mal et de l’argent, prend sens et s’unifie. La fin se structure en trois temps.  

Premier temps : une scène de vie baignée de soleil, dans un jardin vert, avec des taches éclatantes de linge blanc, légèrement gonflées par le vent. Yvon et la dame aux cheveux gris croquent des noisettes dans un instant de répit, rare et sursitaire chez Bresson et d’autant plus émouvant (cf. la scène des auto-tamponneuses dans Mouchette). 

Deuxième temps : une scène antinomique de mort éclairée par des lampes-tempête. Yvon assassine toute la famille des hôteliers qui l’ont accueilli. Son crime n’est jamais représenté, seuls ses effets le sont*. La séquence est un ensemble épars de plans métonymiques (une hache, un mur éclaboussé de sang, une lampe qui tombe puis s’éteint, des enfants qui crient, puis leurs corps ensanglantés sur l’escalier). L’imaginaire du spectateur crée le liant entre ces fragments de réalité, comble les absences ou les présences suggérées, qu’elles soient hors champ ou dans les interstices temporels entre les plans. L’émotion esthétique et la force dramatique naissent précisément de l’alchimie fictionnelle entre nos imaginaires individuels et les quelques traces d’une réalité insaisissable, regorgeant de possibles, que Bresson dissémine. Comme si on visitait une maison en ruines et essayait d’imaginer la vie des gens qui y habitaient et les causes d’un désastre, à partir de quelques indices ayant échappé à ce dernier. D’où d’ailleurs cet aspect fantomatique des modèles et des objets bressoniens.  

Une question qu’Yvon pose à la dame aux cheveux gris suffit à doter son meurtre en apparence gratuit d’une justification existentielle (pourquoi il a eu lieu) : « Où est l’argent ? » On se rend alors compte que tout ce qui précédait était une juxtaposition de causes présentées sans préfiguration de leur effet ultime : le meurtre. La conséquence de cette révélation est double : le meurtre prend sens au regard de ses causes, et les causes prennent rétrospectivement sens au regard de leur effet. Il y a là un déterminisme que je notais déjà avec Mouchette : personnages dessaisis de leur libre-arbitre face à la circulation du mal (la métaphore de l’argent est de ce fait très forte car elle matérialise cette circulation, c’est le cas de le dire) et à l’assujettissement des êtres et des événements à son inéluctable diffusion. Mais ce déterminisme n’est pas total. Il y a toujours un espoir de salut comme dans Le procès de Jeanne d’Arc où cet espoir est métaphorisé par l’absence de corps sur le bûcher calciné.  

Troisième temps : le salut ? Yvon se livre à la police. Point d’interrogation car l’expérience passée (qui continue ainsi de se charger d’un sens rétrospectif) montre que la prison n’est pas forcément un lieu de salut. L’émotion naît de cette incertitude, qu’on peut appeler espoir ou doute. 

Dans une interview du cinéaste donnée en bonus, on lui demande s’il n’aurait pas voulu être peintre. Et Bresson dit n’avoir aucun regret. Qu’il n’aime pas les œuvres immortelles et leur préfère celles qui sont périssables, qui sont là pour quelques années puis disparaissent dans la nuit de l’oubli. Quelle erreur de jugement ! Cette œuvre restera par elle-même et à travers celle des autres qu’elle inspire. 

*Dans Notes sur le cinématographe, Bresson décrit cette substitution des causes par l’effet avec l’exemple du jardin de Notre-Dame où Bresson croise un homme dont le visage tout d’un coup s’éclaire parce qu’il a vu dans le dos de Bresson sa femme et ses enfants. L’effet de bonheur est d’autant plus fort que Bresson n’a pas vu sa cause, la femme et les enfants.

La règle du jeu de Jean Renoir

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Le plan de la lunette d’approche : métaphore du cinéma et du cinéaste

Retour aux grands classiques. Il suffit de consulter la liste des films actuellement en salles pour comprendre. Rien à se mettre sous la dent ! Les films qui me tentaient et que j’avais ratés à leur sortie (Les amants réguliers, Le voyage du ballon rouge) sont programmés genre le troisième dimanche du mois, à 9 heures du matin dans une salle d’art et d’essai de Compiègne. Dans ces situations de pénurie, rien de tel que de parcourir curieusement sa petite collection de DVD, constituée au fil des promos 5 DVD à 1€ et de ressortir de vieux opus. J’ai ainsi retrouvé par hasard La règle du jeu, bien cachée dans une pochette en carton très spartiate offerte en supplément d’un vieux numéro du Monde.

J’ai vu La règle du jeu une première fois adolescent. A l’époque, elle m’avait gravement barbé. D’abord je n’avais rien compris au dialogue avec cette voix nasillarde caractéristique des films d’avant guerre, à une époque semble-t-il où les acteurs, non informés des vertus d’élocution de la bouche, parlaient du nez, sans compter l’accent autrichien de Christine. Ensuite, c’était en VHS donc je ne discernais que des ombres blanchâtres se mouvant comme des spectres parmi des à-plats diffus de noirs et de blancs. En arrière-plan, on percevait les bruits de bagarres, de poursuites, des éclats de rire. Une expérience très frustrante.

Le petit DVD du Monde a résolu ces problèmes et a effacé une honte inavouée de cinéphile, qui me taraudait depuis des années, assombrissait mon regard chaque fois que le nom de Renoir était évoqué : amoureux du cinéma en général et du cinéma français en particulier, je n’avais pas aimé La règle du jeu. Et bien c’est fait : je l’aime désormais. Les éditeurs du DVD ont eu l’idée géniale de proposer des sous-titres en français et cela change tout. L’écart entre ce que l’on perçoit de ce que dit Christine et ce qui est écrit en sous-titres est tel qu’il aurait fallu pour le combler sans ces derniers soit une ascendance autrichienne soit une imagination sémantique abondante. D’autre part, la qualité des images est bonne sans être artificiellement exceptionnelle, préservant ainsi un certain charme désuet, accentué par le côté nasillard, intact lui.

Sérieusement, ce film est in-cro-yable. Il n’a pas pris une ride ! J’insiste. On dirait que c’est une avant-première du dernier Resnais. Alors pourquoi ? Chez Bresson, c’est l’épure qui éternise l’œuvre en la concentrant sur l’essence du langage cinématographique, en éliminant, par l’austérité, l’accessoire, le superflu. C’est bouleversant, mais pas folichon. Renoir réussit à atteindre l’essentiel allègrement, avec légèreté et d’autant plus d’élégance. Le film est très XVIIIème : la trame est vaguement empruntée aux Caprices de Marianne de Musset, avec huit personnages plus ou moins importants, dont un Octave incarné par Renoir lui-même (Musset est XIXème mais disons que l’esprit est XVIIIème), la musique est de Mozart et Monsigny, les intrigues des maîtres et des valets s’enchevêtrent, l’amitié et l’amour se confondent tout en s’affrontant dans des hésitations, des baisers impromptus, et puis il y a cet aller-retour incessant entre comédie et tragédie.

Renoir lui-même qualifie le film de fantaisie dramatique ou encore de drame gai. Certaines scènes sont boulevardières, avec des portes qui s’ouvrent sur des amants surpris dans des étreintes interdites, d’autres qui claquent pour dissimuler des couples adultères, des poursuites endiablées, le fameux couloir du film irrigué par le flux incessant des personnages qui le traversent dans tous les sens. Toutefois, malgré ces scènes très enlevées, joyeusement hystériques, la tragédie plane et la mort rôde. Comme si la légèreté était provisoire, en sursis, teintée de désespoir. Un même plan peut basculer de la comédie à la tragédie. La scène de chasse, morceau de bravoure cinématographique, est par exemple très violente et morbide. Les animaux, futures victimes, sont d’abord présentés un à un, puis, un à un, abattus avec cruauté. Cette violence est rétrospectivement accentuée par un effet de rime lorsqu’un des personnages sera soumis au même sort. La mort rôde aussi sur la fête, autre morceau de bravoure, renversant de maîtrise, sous la forme d’un pantomime déguisé en squelette et de spectres qui circulent parmi les spectateurs d’une pièce de théâtre amateur.

Dans une introduction au film, Renoir donne les clés de sa modernité. Ses inspirations ? Musset, Marivaux, Molière. Des classiques. Il utilise le terme de « classique ». Je ne veux pas donner l’impression d’être tout à coup féru de classicisme. Mais ce qui m’insupporte au cinéma ces temps-ci ce sont les manières, tous ces dispositifs esthétisants, auto-contemplatifs, dont l’effet de nouveauté est inversement proportionnel à la pérennité artistique. Qu’est-ce qui démode un film ? Les effets spéciaux bien sûr en vertu du syndrome du dinosaure, à savoir que la fluidité des mouvements d’un dinosaure est appelée à inéluctablement s’améliorer au fil des années. Duel de Spielberg réalisé au début des années 70 est à cet égard plus moderne que Jurassic Park. Les gesticulations de caméra ensuite, les mouvements alambiqués, tournoyants ou alors pseudo-naturalistes, d’une laideur télévisuelle ou YouTubienne assumée. Les modes idéologiques enfin. Qui se rappelle aujourd’hui en littérature du structuralisme voire de l’existentialisme alors que ces courants étaient d’une prodigieuse fécondité théorique dans les années 60 et 70. Il en reste un fatras de termes barbares vidés de leur sens (j’exagère et je continue d’exagérer dans la suite). Essayez de lire Les chemins de la liberté de Sartre par exemple. Même chose pour le nouveau roman. Théoriser, idéologiser l’art, peut-être mais rétrospectivement à l’œuvre, pas dans sa genèse. Il en est de même des modes idéologiques cinématographiques : le néo-réalisme, la nouvelle vague, ou plus récemment avec une moindre ambition le Dogme. Ces courants ont certes donné des chefs-d’œuvre, transformé le cinéma et stimuler la création, mais leur danger est l’incitation au mimétisme. En se prévalant d’un courant, les cinéastes les moins doués n’en gardent que les manières et réalisent des daubes alors que les plus doués risquent d’alourdir leur art d’un substrat théorique superflu. Les films néo-réalistes de Pasolini ne sont pas beaux parce que néo-réalistes mais à mon sens malgré cela. La règle du jeu n’appartient à aucun courant pas plus que Mouchette ou le Procès de Jeanne d’Arc.

Il faut également dire que l’écriture cinématographique de Renoir est proprement sidérante. On pourrait en parler pendant des heures, les richesses stylistiques étant inépuisables. Il y a là une maîtrise totale, picturale du plan. Le plan est l’unité élémentaire de l’œuvre, et non la séquence, en ce sens que chaque plan porte en lui une vérité artistique qui lui est propre et une esthétique qui soutient cette vérité. Exemple. Une scène banale, où le marquis de La Cheneist discute avec André. Ils s’avancent vers la caméra suivis par la camériste Lisette en milieu de champ. Au moment où ils s’apprêtent à sortir du champ, elle change de pièce. Quand elle éteint la lumière de celle dont elle sort, sa silhouette se précise sur le fond noir, comme une lumière aux formes complexes qui se serait allumée. Puis, à l’instant précis où le marquis et André sortent du plan, Octave/Renoir y pénètre en profondeur de champ. Animation des différents niveaux de champ, synchronisation millimétrique des actions, jeu des ombres et des lumières : le plan devient un vaste champ de dramaturgie.

La règle du jeu est la matrice originelle du cinéma français, la source dont jaillissent les chefs-d’oeuvre futurs. Pas que français d’ailleurs. En regardant le film, et sans le chercher, dans un état de passivité mentale avancée, des images me sont venues d’autres films récents, que La règle du jeu semble anticiper, prophétiser, comme s’il avait concentré en lui la quintessence de l’art dont les œuvres ultérieures sont les infinies déclinaisons. Ainsi le gros plan sur l’écureuil (autre plan célèbre) m’a rappelé La ligne rouge de Mallick (rappelé est d’ailleurs le mauvais terme, c’était presque une association automatique, une juxtaposition inter-temporelle de deux images issues d’une même source). Dans la scène de chasse, le plan latéral sur les rabatteurs disposés géométriquement évoque Melville et Johnny Toe. Sans compter les références habituelles de ses héritiers naturels comme Pialat ou, je l’avais moins en tête, Resnais, dans ses portraits de groupes en représentation et en agitation.

Mouchette de Bresson

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Comme Au hasard Balthazar, Mouchette est une représentation du mal ou peut-être devrais-je dire du mauvais car j’ai l’impression que ce terme a une connotation chrétienne, alors que « mal » est plus galvaudé, plus œcuménique. Or l’œuvre de Bresson est profondément chrétienne.

La représentation du mauvais donc chez l’auteur du Procès de Jeanne D’Arc est celle de personnages surpris sous son emprise, presque malgré eux, comme dépossédés de leur libre arbitre. La captation par une caméra scrutatrice et agile d’un regard incandescent, d’un geste subreptice, souvent intercepté au niveau de la taille, suffit à saisir les apparitions du mauvais, comme en flagrant délit. De ce point de vue, Pickpocket est une métaphore de l’œuvre de Bresson.

La chair est la quintessence du mal. Elle fascine, tente, en même temps qu’elle révulse. Banal certes. Voire. Cette attraction-répulsion est ici exacerbée car elle est d’une part abstraite, chargée tout à la fois d’érotisme, de religieux, de métaphysique et d’autre part corporelle, triviale, fangeuse. Bresson, toujours avec les instruments purement cinématographiques, et très peu de dialogues, montre sur des visages, des mains, des bouts de corps, dans des regards ou des objets regardés (début d’un sein, naissance des cuisses) ce mélange d’attraction et de répulsion, ce plaisir intensifié par la culpabilité.

Comme Balthazar, Mouchette est le combat perdu d’avance entre une adolescente et le mal. L’adolescence est une période de vie fondamentale pour Bresson (comme pour d’autres cinéastes bressoniens comme Gus Van Sant) parce que s’y opèrent des transformations corporelles et psychiques telles qu’elles vulnérabilisent les êtres face aux tentations, notamment de la chair. L’émotion de l’adolescence naît de la coexistence d’un sentiment de perdition avec les dernières traces d’innocence. Sur le visage, dans les expressions, les moindres gestes de Mouchette, quatorze ans, le mal a pris le dessus mais les derniers signes d’innocence continuent d’apparaître comme des rayons de soleil furtifs dans un ciel noir.

Cinématographiquement, le film est d’une sidérante modernité car Bresson expurge de sa réalisation toutes les manières pouvant passer de mode. Cela me rappelle un commentaire de Jean-Claude Carrière sur Belle de Jour de Buñuel. Ce dernier avait souhaité des costumes classiques signés Yves Saint-Laurent afin que le film traverse le temps. Et les costumes sont essentiels : noirs et blancs, pureté des coupes, presque invisibles.

Tout est essentiel dans le langage cinématographique de Bresson, fondé sur un vocabulaire filmique fondamental qui ne peut disparaître des manières de filmer même quand elles évoluent dans le temps. Tout est d’une pureté stylistique intemporelle qui est celle de l’art. De la même manière que les chefs-d’œuvre picturaux, musicaux et littéraires traversent les âges et les aléas du goût, créant un univers insoumis au temps, un peu comme les prunelles des yeux dont on dit qu’elles restent telles quelles de l’enfance à la mort, inaltérables, au milieu du visage transformé lui par les ans, les films des vrais grands cinéastes comme Bresson sont des morceaux d’éternité dans la masse tristement informe des œuvres éphémères.