Juliette, Baba, Marie, Ariane, Mme Guérin, Eric Fortorino

Voici les prénoms et noms d’un mouvement contestataire balbutiant contre les expulsions de sans-papiers. Parmi eux des victimes et des artistes et les seconds sensibles à la cause des premiers.

Dans son récital à l’Olympia, Juliette a dédié une de ses chansons à Brice Hortefeux. Elle y  capte l’instant, saturé d’émotion, du départ vers l’exil, quand on quitte un connu, des amis, la famille, une vie tout simplement, vers un inconnu, « quel enfer ou quel paradis ? ». 

Baba Traoré, 29 ans, était venu en France pour donner un rein à sa sœur. Il est mort vendredi 4 avril en fuyant un contrôle d’identité. La réalisatrice Marie Vermillard se trouvait ce jour-là sur les lieux où Baba est mort en se jetant dans la Marne. Témoin accidentelle de la scène, elle l’a racontée dans un très bel article au Monde dans lequel elle dit « J’ai envie de vomir. La mort d’un homme pour ça ? Cette poursuite démente pour un homme qui court et n’a rien fait ? ». L’article se termine par la phrase suivante : « c’est insupportable et nous le supportons » 

Mme Guérin a failli être expulsée parce que son mari français est mort. Entre son arrivée en France et la mort de son conjoint, elle a eu le tort de construire un bout de vie à Paris. Ce bout de vie n’a sans doute présenté aucun intérêt pour le préfet à part qu’il permettait d’incrémenter le chiffre d’expulsions de sans-papiers dans la poursuite de l’objectif de 25000 « reconductions ».  Eric Fortorino du Monde a eu le courage d’écrire un édito sur Mme Guérin et l’a sauvée de l’expulsion. Du courage, car il aurait sans doute mieux vendu son papier avec un article sur les ballerines de Carla Bruni. 

Ariane Mnouchkine a conçu un spectacle dans lequel des acteurs ont lu les lettres de sans-papiers envoyés à l’administration, pleines d’un plaintif humour.

Toutes ces personnes sont dignes d’admiration car peu de gens défendent aujourd’hui les sans-papiers.

Les intellectuels sont blasés par les grandes causes sociales car le potentiel d’héroïsme personnel qu’ils peuvent en tirer est érodé et parce que leur indignation, partagée avec des artistes, n’aurait rien d’exclusif. Ils sont plus portés – et je les comprends dans un sens – par la défense de causes lointaines (Darfour, Tibet) qui leur confèrent un ascendant intellectuel sur le commun des mortels. Pour un intellectuel qui doit se mesurer à Zola et Sartre, entre défendre des causes complexes et structurées autour de la dichotomie brûlante religion-démocratie comme le Tibet, ou défendre le cuisiner sans papier qui prépare les noix de Saint-Jacques du resto où on discute justement du Tibet, le choix est vite fait. Une autre catégorie d’intellectuels préférera aux sans-papiers des causes plus provocs et notamment réactionnaires. Le progrès étant banalisé et son souci l’apanage de beaucoup, la réaction, plus originale, revient à la mode. 

Les politiques de droite doivent continuer de séduire l’électorat d’extrême-droite et ils ne prendraient pas le risque de s’aliéner celui-ci pour quelques milliers de pauvres âmes qui ont bravé les mers dans des chaloupes, guidés par des escrocs, pour une vie meilleure. 

Les politiques de gauche craignent d’être taxés de laxisme et d’incapacité à prendre des décisions difficiles, antihumaines mais nécessaires, et ont donc tendance à ne pas trop en faire. 

Finalement, ceux qui défendent les sans-papiers sont des hommes et des femmes de bonne volonté, les héros ordinaires, anonymes, sans agenda personnel, ou alors un agenda moral. Mais ceux-là n’ont pas accès au pouvoir et aux médias pour défendre leur cause dans la grande concurrence victimaire mise en spectacle. Autres défenseurs des sans-papiers, des hommes et femmes politiques d’extrême-gauche ou écolos, hélas souvent assimilés à des zigotos. Et enfin des artistes. Combat inégal donc contre les intellectuels, les politiques « modérés », les gens biens sur eux quoi. Contre aussi une « rationalité » communément admise, à savoir la fameuse théorie de l’appel d’air : si on régularise quelques milliers de sans-papiers, trois cent millions d’Africains débarqueront à Paris intra-muros, des milliers de minarets transperceront les étendues de toits gris et la monogamie sera interdite.

Sans vouloir verser dans l’émotionnel, quelques convictions personnelles simples sur un sujet dit compliqué. Dit compliqué car pollué par des considérations électoralistes, des instincts racistes et la peur. 

La plus grande injustice est celle de la naissance. Par une distribution totalement aléatoire, on peut naître à Paris ou en Afrique noire (injustice dans le sens social et des ressources bien sûr). 

Cette injustice, des gardiens zélés (ministres, préfets, etc.), la perpétuent, parfois sans s’en rendre compte en soutenant que « la France ne peut accueillir toute la misère du monde ». Philosophiquement, pourquoi pas ? Pourquoi la misère devrait inéluctablement être confinée dans une région donnée. La seule réponse est égoïste, pour que les peuples de l’autre région continuent de vivre tranquilles, tout en pillant les ressources de la première. Pragmatiquement, il faut ajouter comme Rocard, « mais il faut qu’elle en prenne sa part ». C’est la phrase la plus intelligente et la plus limpide sur le sujet. 

Les immigrants irréguliers, illégaux, le sont aux noms de lois contingentes dont la moralité est contestable, surtout qu’elles ont souvent servi à des fins électoralistes. Ils quittent au risque de leur vie leur pays où ils risquent leur vie, non pas pour emmerder la France ou entacher son identité, mais pour mieux vivre, même exploités sur les chantiers, dans les cuisines des restos, ou aux aurores dans les halls glauques des tours de la Défense qu’ils astiquent. De plus même s’ils l’auraient voulu, ils n’entachent pas l’identité de la France, ils l’enrichissent, la colorent, de leur culture, de leur différence, de leur souffrance et tout simplement de leur travail.  

L’immigration est bénéfique. Pour la France d’abord, car les immigrés fondent des familles, travaillent, dépensent, consomment, créent, paient des cotisations, car les enfants français dans les écoles apprennent la différence, les noms poétiques de pays lointains et rêvent. Le meilleur film français des dix dernières années est réalisé par un fils d’immigré (La graine et le mulet), le plus populaire des cinquante dernières années aussi (les chtis). Pour les pays d’origine ensuite car les immigrés y transfèrent de l’argent, y aident leur famille sur place, et un jour y retournent avec un projet. Les projets de co-développement décrétés à coup de subventions sont inefficaces, trop visibles pour échapper à la corruption, trop théoriques pour survivre aux difficultés d’exécution.

Les immigrants sont des héros. Comme le dit si joliment Juliette, « il faut du courage pour tout oublier ». Il faut du courage pour regarder cet ailleurs menaçant, avec ses constructions administratives monstrueuses, son amoncellement de lois sibyllines et l’ubiquité de ses policiers, et se dire, « putain, j’y vais ».  

Alors pourquoi ne pas avoir une vision d’artiste de la chose, c’est-à-dire une vision empathique. Il ne s’agit ni d’accueillir toute l’Afrique dans Paris intramuros, ni à l’autre extrême d’assimiler une personne humaine, qui a eu le tort de naître du mauvais côté de la Méditerranée, à un « +1 » dans le décompte des expulsions obligatoires. Ecouter ces personnes, leur histoire, au cas par cas, avec respect, le respect de l’être humain en général et du courage individuel en particulier, les régulariser quand il le faut, les aider à retourner quand il vaut mieux pour eux. En amont combattre les filières clandestines policièrement (on sait faire) mais surtout en organisant une immigration respectueuse et volontariste (« prendre sa part de la misère »). Quelle est la place des 25000 expulsions dans ce dispositif ? Aucune. A-t-on le droit de prendre le risque que des personnes se jettent par la fenêtre ou dans la Marne pour fuir le retour ? Non.

La famille Tenenbaum

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Les films de Wes Anderson sont des moments de plaisir gratuit, libéré de toute intention psychologisante, moralisante ou philosophique.

En vrac, un inventaire des idées qui flottent dans cet opus, comme les créatures marines colorées virevoltaient dans les hublots de La vie aquatique.  

Des idées visuelles comme cette scène où Richie, transi d’amour pour Margot, se coupe les cheveux, se taille la barbe puis les veines, suivie d’un plan en plongée où filets de sang noirâtre et mèches de cheveux éparpillées s’entremêlent sur le carrelage blanc.

Des idées de narration comme le rapport circonstancié que dresse le détective privé de la vie amoureuse de Margot (excellente Gwyneth Paltrow, planante et désabusée, les yeux cernés de noir et amputée d’un demi-doigt) sous forme de clip avec les dates de ses différentes expériences et leur délicat mélange de préférences ethniques (contrées proches et lointaines), générationnelles (vieux et jeunes) et sexuelles (filles et garçons). 

Les icônes vintage : les vieux postes de télévision, les téléphones rouges à cadran, les survêts Adidas (avec l’ancien logo), les veilles boîtes de Risk et Monopoly, les icônes marines, paquebots transatlantiques, marins à la Jacques Demy et bien sûr les voitures américaines des années 70 et 80 avec leur ligne carrée sur-allongée et le vrombissement de leur 8 litres 8 cylindres. 

Les personnages : caricatures certes mais de personnages qui n’existent pas dans la vie réelle. Les acteurs, tous excellents, interprètent avec une sincérité décalée des caractères ni totalement irréels ni, loin s’en faut, réalistes, planant dans un entre-deux loufoque. L’absurdité n’est ni exhibée ni surlignée comme chez certains cinéastes, elle est filmée avec détachement, sans insistance, avec un semblant de dilettantisme. 

Le semblant de dilettantisme est d’autant plus rafraîchissant qu’il résulte de mouvements de caméra sophistiqués et faussement désuets qui explorent tous les possibles filmiques d’un plan : zooms, mouvements inventifs de passage d’un personnage à un autre, profondeurs de champ animés d’actions secondaires. 

Anachronismes, burlesque, artificialité, maîtrise masquée en amateurisme, tout cela crée un univers fantasque délicieusement vain et enfantin. Ma fille a fait un dessin qui selon elle représente papa, maman et un escargot à l’envers. C’est ce genre de combinaisons incongrues qui font le charme du film. On pense aux surréalistes avec la fameuse formule de Lautréamont : « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » mais la démarche surréaliste était dogmatisée et intellectualisée alors que l’irréalisme de Wes Anderson (sans vouloir comparer deux phénomènes d’une envergure intellectuelle totalement différente) est du coup véritablement fortuit. Dans la citation de Lautréamont, la rencontre, censée être fortuite, est le résultat d’une recherche intellectuelle visible d’un potentiel d’incongruité. Chez Wes Anderson, la recherche existe sans doute mais son effort ne transparaît pas à l’écran et donne à la fortuité des bizarreries des accents d’authenticité et de légèreté.

Longue note sur l’absurde

J’ai retrouvé par hasard une lettre que j’avais écrite à un éditorialiste libanais au cours de l’été 2007. J’ai pensé qu’il serait pas mal de la publier (avec quelques modifications mineures) même s’il ne s’agit ni de film, ni de livre, ni d’exposition. Pour saisir toutes les nuances de la lettre, il me faut au préalable expliquer le contexte de son écriture et pour comprendre ce qui me pousse à la publier, il faut rappeler le contexte actuel au Liban. C’est par cela que je commencerai.

Que se passe-t-il aujourd’hui au Liban ? Je n’entrerai pas dans les détails, que du reste je ne connais pas, et qui seraient totalement incompréhensibles pour un cerveau standard. Le précédent président  a quitté le pouvoir en septembre 2007, geste de renoncement tout à fait étonnant pour lequel j’aurais tendance à lui rendre hommage. Personne ne l’a remplacé depuis. Pour des raisons techniques (dites « constitutionnelles » mais « constitution » me semble être un bien grand mot) le parlement n’arrive pas actuellement à se réunir pour élire le nouveau président. Je dis « le » et pas « un » nouveau président car celui qui va être élu est déjà connu, c’est le chef de l’armée actuel, un personnage modéré, en bons termes avec les Syriens et qu’aucune communauté ne déteste. Voilà vous en conviendrez des critères assez stricts de présidentiabilité.  

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14 mars     8 mars

Derrière les raisons techniques qui empêchent le président d’être élu, il y a bien sûr des raisons politiques, une partie de la population (appelons-la la partie A) étant en désaccord profond avec une autre partie (la partie B). Les deux camps sont d’une part les pro-syriens (partie A), regroupant une majorité des chiites et, sous la houlette du général Aoun, une partie des chrétiens (disons la moitié pour simplifier), et d’autre part (partie B) les anti-syriens avec la majorité des sunnites et la deuxième partie des chrétiens sous le leadership composite de diverses personnalités. C’est leur position par rapport à la Syrie qui de prime abord divise ces deux camps en plus, d’après mon analyse, de divergences de vision et d’antagonismes socio-économiques (A : pauvres ; B : riches). Cela dit, ne sur-interprétons pas les lignes de clivage. Au Liban, les alliances et les blocs qui en résultent sont très précaires et le temps de les expliquer ils auront déjà changé. En tout cas, rien de religieux dans ces luttes, toutes les combinatoires de haine et d’alliance inter- et intra-religieuse ayant été testées par le passé, prouvant qu’aucune haine n’est fondamentalement pérenne entre deux confessions données. Le religieux est juste un moyen pratique d’exciter les foules en facilitant la désignation et l’étiquetage de l’autre.

Côté gouvernement, curieusement il en existe un qui doit gérer les affaires courantes mais qui depuis plusieurs mois n’est formé que de ministres de la partie B, alors que « constitutionnellement » les gouvernements libanais doivent inclure toutes les parties. Il y a débat je crois sur la constitutionnalité de cet impératif consensuel mais bon peu importe il y a débat sur tout de toute façon. Le gouvernement actuel ne semble pas très préoccupé de l’absence en son sein de ministres de la partie A, faisant semblant de ne pas s’en rendre compte. La partie A n’est pas plus gênée d’ailleurs car cela donne un bon prétexte à ses gueulantes qui, comme d’habitude au Liban, sont aussi vides de sens que pleines de colère et d’invectives ad hominien pour la partie adverse.  

Pour compléter le tableau, tout cela évolue sur fond d’assassinats ponctuels de personnalités de la partie B, assassinats imputés par celle-ci à la Syrie, accusation faisant bien entendu économie de tout procès et que la partie B ne manque pas d’assortir des insultes de circonstance. De plus, la partie A est armée (le Hezbollah) et totalement autonome (enfin du Liban, les décisions se prennent entre Téhéran et Damas et parviennent au Liban au même rythme que les armes) dans ses décisions de lancer des menues guerres contre Israël dans le but de libérer le peuple palestinien. Pour la petite histoire, la partie A s’appelle « 8 mars » (date d’une manifestation populaire en leur faveur) et la partie B « 14 mars » (date de la manifestation donnée en réponse, mais à laquelle il y avait plus de gens et toc !). Car j’oublie un détail, il y a toujours des habitants au Liban (une population) dans un profond état de désespoir mais de cela tout le monde se moque.

Voilà, je pense que c’est clair (je plaisante bien sûr). Le pays est plongé dans un angoissant inconnu quant à : sa définition (qu’est-ce que le Liban), sa vision (en quoi ce pays croit-il ?), son message au monde (à quoi sert-il ?), sa gouvernance (comment le gouverne-t-on ?) et son gouvernement (qui le gouverne ?).

Après cette description générale, je reviens au cas précis qui avait suscité l’écriture de la lettre dont je fais part juste après. Suite à l’assassinat au cours de l’été 2007 de Pierre Gemayel, un député de la partie B, il a fallu organiser des élections législatives partielles dans une région qui s’appelle le Metn. Cette région, très belle, s’étend du littoral au nord de Beyrouth jusqu’aux montagnes avec leurs arbres de pin, leur vue imprenable sur la ville et la mer. Elle est peuplée de chrétiens, principalement maronites. En son sein, une commune répondant au nom de Bourj Hammoud est peuplée d’Arméniens (pour rappel les Arméniens ont fui vers le « Liban » en 1915 et ont été naturalisés au moment de la création du Liban sans guillemets en 1943), une sorte de petite Arménie avec ses bijoutiers, ses magasins d’électronique made in China et de vêtements bon marché. Malgré son côté pittoresque, cette commune est souvent décriée pour son côté ghetto communautaire et surtout (le pays étant de toute façon un collage de ghettos communautaires) linguistique (la première langue y est l’Arménien et pas l’Arabe). Au moment de ces élections, le Général Aoun (de la partie A donc) a décidé de transformer celles-ci en primaires de la présidentielle à venir (le précédent président n’était pas encore parti) : « si je gagne, avait-il dit, cela veut dire que je représente les chrétiens et je dois devenir président ». Les personnalités chrétiennes de la partie B (je ne dis pas lesquelles, je pense que le lecteur a eu sa dose d’absurde pour aujourd’hui) l’ont pris au mot : « chiche ont-ils répondu mais si tu perds, tu fous le camp » (ils n’ont pas été aussi polis, je modère). Les élections ont eu lieu et Aoun a gagné de très peu contre Amine Gemayel, père du député assassiné et fils de Pierre Gemayel le fondateur des Kataëb, parti, milice puis de nouveau parti chrétien. Problème : Aoun a gagné grâce aux Arméniens de la commune de Bourj Hammoud qui, d’une solidarité électorale légendaire, ont voté en bloc pour lui. Alors que Aoun exultait et fanfaronnait dans son style très particulier à forte teneur en tics et éclats de rire intempestifs, Amine Gemayel manifestait sa déception et, avec la finesse qui le caractérise, interpelait les Arméniens en les accusant d’être des citoyens de seconde catégorie, usurpateurs (en 1943) d’une nationalité libanaise dont tout le monde rêve et arbitres illégitimes d’une élection dont ils auraient dû en toute logique être exclus (il n’a pas été aussi policé, je modère). Les Arméniens, anéantis par ces attaques, ont rappelé à Gemayel que le diagnostic de sa profonde nullité était largement partagé. Après un échange d’amabilités de cette nature, Gemayel a fini par serrer la main du chef religieux arménien.

Dans ce contexte, le quotidien L’Orient a relayé avec une certaine sympathie la position de Gemayel accusant les Arméniens de former au sein d’une société libanaise viscéralement laïque (antiphrase destinée à vérifier si vous suivez) un ghetto communautaire polluant le vote des « vrais » chrétiens pour les « vrais » chrétiens censés les représenter.  

J’envoyai donc une lettre à l’éditorialiste de l’Orient (ci-après) dont le ton est moins ironique et plus grandiloquent que ce qui précède. Mais j’aime bien cette lettre. Je trouve sa naïveté très touchante. Entre parenthèses et en italique, des commentaires que j’ai rajoutés.

Cher Monsieur, 

Merci de cet éditorial dans lequel, fidèle lecteur, je reconnais la justesse habituelle de vos analyses.  Je me permets toutefois de vous écrire, et longuement, car les articles publiés au lendemain des élections législatives dans vos colonnes m’ont choqué. Je pense que L’Orient, par son histoire, son caractère exceptionnel au Liban et dans la région (relative indépendance, liberté d’expression), doit être une référence et fournir dans un contexte dramatique des éléments de rationalité, les derniers éléments de rationalité. Or en lisant vos articles du lundi, je me rends compte que L’Orient s’adonne aux passions dont on sait pertinemment qu’elles ont conduit et conduiront encore le pays à sa perte : les passions confessionnelles. 

Votre journal a un devoir, donquichottesque certes, mais un devoir quand même, de sensibilisation au fonctionnement d’une démocratie. Je vous accorde qu’il existe entre ce terme et la réalité électorale à laquelle nous assistons un immense hiatus. Seulement, pour construire une idée de la démocratie, progressivement, patiemment, il faut que les éléments constitutifs de celle-ci soient défendus. La défense de ces éléments doit servir de ligne directrice éditoriale à un quotidien de référence, au-delà des conjonctures politiques, des émotions personnelles, des prises de position partisanes. Je me permets de rappeler quelques-uns de ces éléments constitutifs. (Admirez le ton didactique de ce qui suit).

Une démocratie répond à des règles consenties par tous. Dans une démocratie, les élections se gagnent et se perdent en fonction de règles préétablies. Ni les perdants ayant joué le jeu ni les observateurs politiques indépendants et avisés, ne doivent contester les résultats d’une élection une fois ceux-ci validés, et ce quelque soit l’écart (Aoun a gagné de quelques centaines de voix). Cela est un principe fondamental pour la simple raison que la garantie pour un perdant de l’emporter à une prochaine élection est de reconnaître son échec à la présente. Un écart aussi faible entre gagnant et perdant, loin d’être un scandale (un des arguments de l’Orient était que l’écart de quelques centaines de voix était trop injuste), est au contraire le signe d’un frémissement démocratique. Les plébiscites sont le fait des dictatures. Le perdant peut contester preuves à l’appui des fraudes éventuelles, recourir à la justice, mais il est inadmissible, en guise de contestation, de remettre en cause le vote d’une catégorie de la population, les Arméniens en l’occurrence, sous le prétexte à peine implicite qu’il s’agit d’un vote de seconde catégorie, de moindre qualité.  

La démocratie transcende les familles. Vous dites dans votre article que M. Gemayel est issue d’une grande lignée politique alors que son adversaire est un illustre inconnu (en fait, ce n’est pas Aoun lui-même qui s’est présenté mais un de ses lieutenants). Et alors ? Etre issu d’une grande lignée et même, au risque de vous choquer, avoir un fils martyr, ne donne aucun droit (un des arguments du journal était l’indécence de la perte aux élections d’un père de martyr). En France, Alain Juppé a perdu à Lyon face à une illustre inconnue (aux élections législatives de juin 2007), avec là encore des centaines de voix d’écart. A aucun moment, il n’a invoqué son histoire politique pour contester ce résultat serré. Charles de Gaulle lui-même qui, avec tout le respect que je dois à M. Gemayel, n’a rien à envier à ce dernier en termes de parcours politique, a quitté le pouvoir désavoué par les urnes, à l’issue d’un référendum dont on a aujourd’hui oublié l’insignifiant objet. (l’argument Charles de Gaulle est un peu faible mais j’aimais bien la phrase : « n’a rien à envier à ce dernier en termes de parcours politique »).

La démocratie transcende les confessions. Qui d’autre que vous peut le faire comprendre ? Même à contre-courant de l’attachement irrationnel des Libanais à leur confession ? A contre-courant de leurs passions si facilement excitables, à la merci du premier démagogue ? Or pour L’Orient, M. Gemayel gagne en légitimité car en excluant les Arméniens, il aurait recueilli 57% des voix. Ainsi M. Gemayel ne se présentait pas à la députation d’une région, mais à celle des Maronites de cette région. La présidentielle ne consisterait pas à désigner un président pour le pays mais celui que les Maronites préfèrent, car finalement le poste ne serait qu’un dû à cette communauté et pas un devoir envers la nation. Pire encore, comment peut-on cautionner, en la tournant contre lui, l’idée fallacieuse de M. Aoun selon laquelle un président de la république libanaise doit être élu à travers une partielle législative dans une région strictement chrétienne, enfin chrétienno-arménienne pour reprendre une nouvelle catégorisation de vos journalistes. 

La démocratie se fonde sur des projets. Dans aucun des articles, vous n’analysez les projets des candidats. Selon vous, M. Gemayel doit être élu, car cela est naturel, son fils ayant été assassiné, sa famille faisant partie du paysage politique depuis des décennies. C’est en quelque sorte la moindre des choses. Mais quel est son projet ? Au-delà des invectives de rigueur lancées à son adversaire (que celui-ci lui retourne du reste sans plus de projet), au-delà de la haine de la Syrie en guise d’idéologie et de représentativité maronite en guise de compétence. Quel est son projet de construction, pas de détestation ? Quelles sont ses compétences laïques, pas confessionnelles ? Je sais que les Libanais se moquent de cette question. A vous de les guider et de la poser pour qu’ils se rendent compte qu’on élit des personnes non parce qu’ils sont (fils de, père de, femme de, maronite, chiite, etc.) mais qu’ils ont un projet et des compétences pour les réaliser. Ni les projets ni les compétences ne sont héréditaires, réservés à des familles particulières, exclusives à des religions.

(Dans la suite, je passe de la pédagogie au lyrisme – j’aime beaucoup ce paragraphe).

Libéré de la tutelle syrienne, qui créait un élément de cohésion (négatif certes, mais un élément de cohésion) dans l’éclatement libanais, le pays est livré à lui-même et emprunte la voie de la tribalisation. Il faut créer un nouvel élément de cohésion, et pour une fois positif, non pas une haine partagée, mais un projet partagé, non pas un projet maronite, ou chrétien, ou sunnite, allez j’ose : un projet libanais. Par essence, ce projet partagé ne peut être confessionnel, ne peut être de nature vengeresse, ne peut-être de nature haineuse. Une ambition démocratique peut être ce projet partagé. Nous en sommes très loin dans le tumulte actuel. Je vous écris cette lettre et je sais qu’avec vos quelques milliers de lecteurs vous n’avez aucun pouvoir. Cela étant, ajouter votre voix à la cacophonie ambiante n’apportera de toute façon rien, au mieux un défoulement délétère pour des lecteurs blasés, de quoi caser leur colère. La faire entendre pour pousser des idées qui transcendent les familles et les confessions, qui modestement ouvrent une voie vers l’utopie démocratique, peut servir. Peut- être à semer de timides graines dans un champ d’une terrible virginité. Mais ce serait déjà cela.

No country for old men

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Je n’aime pas trop (ou devrais-je dire « plus trop », depuis Fargo) les films des frères Coen. Ils font toujours le même film avec la même boîte à outil stylistique, les mêmes personnages paumés, le même univers. L’argument selon lequel tous les grands cinéastes font toujours le même film est faux. Quel rapport en effet entre Sonate d’automne, La vie des marionnettes, Fanny et Alexandre, Après la répétition et Sarabande ? L’effet de surprise est total quand on voit Pas sur la bouche après On connaît la chanson malgré la présence des mêmes acteurs et la comédie musicale. Aucun rapport non plus entre Va savoir et Ne touchez pas à la hache. Même Fellini qu’on cite souvent pour illustrer la répétitivité des grands infirme la règle dont il est censé être la preuve. Prova d’orchestra n’a rien à voir avec Casanova et ce dernier est radicalement nouveau par rapport à Fellini Roma. 

A partir du moment où un cinéaste fait le même film, où l’étonnement esthétique s’estompe, c’est tout son art, antérieur et postérieur à la répétition, qui est en question. C’est le cas de Kusturica dont les derniers films n’ont aucun intérêt, simples ersatz des films précédents et qui remettent en cause, en l’imitant voire la singeant, la beauté de ces derniers. C’est le cas aussi de certains films de Woody Allen, ceux entre la période dramatique (Une autre femme, Crime et Délits, ses meilleurs films) et la période londonienne. Je parle bien de surprise esthétique et non narrative. Ce n’est pas tant l’originalité des histoires qui différencie, entrechoque même les différents films, mais le renouvellement esthétique. Chaque film doit être un objet esthétique nouveau. Renouvellement esthétique ne veut pas dire renoncement stylistique. Kubrick est par exemple reconnu pour son souci de créer à chaque film un nouvel univers, n’employant pas les mêmes acteurs, changeant radicalement de genre. Et pourtant trois de ses films ont le même sujet, le couple, vu sous différents angles, celui de l’horreur (Shining), du romanesque (Barry Lyndon) et du sexe (Eyes Wide Shut). Trois autres ont pour sujet la guerre, l’un est une comédie surréaliste (Dr Folamour), l’autre une thèse politique (les Sentiers de la Gloire) et le troisième, sans doute le meilleur film sur le Vietnam, une plongée dans l’ordinaire de la guerre, sa banalité meurtrière (Full Metal Jacket). Entre ces films très différents sur des thèmes proches, on retrouve aussi la signature stylistique de l’auteur, ses mouvements de caméra en steadycam par exemple, son utilisation de la lumière ou des motifs géométriques en représentation de l’intériorité des êtres.

Tout l’art consiste donc à créer avec les mêmes thèmes, le même style, voire les mêmes acteurs, des objets esthétiques différents. Je ne saurais théoriser l’alchimie créatrice de cette émotion esthétique neuve. C’est ce que j’appelais pompeusement dans une précédente note à propos de Resnais la sublimation de la banalité fictionnelle, c’est-à-dire la création avec des éléments éculés, un matériau commun, d’une esthétique qui les transcende, comme ces recettes de cuisine qui produisent une harmonie nouvelle de goûts à partir de banals ingrédients.  Pour revenir aux frères Coen, c’est toujours le même style, les mêmes thèmes pseudo-faulknériens, les mêmes personnages traversant mollement la même absurdité ambiante, et j’ignore pourquoi, cet ensemble répétitif échoue à susciter une émotion esthétique inédite, non encore éprouvée à la vision de leurs meilleurs films comme Sang pour Sang ou Barton Fink.

Une note géographique pour finir : la photogénie des paysages américains, des grands espaces désertiques du Texas, des interminables routes avec leurs yellow lanes, des motels en bord de ces routes, la photogénie des voitures américaines (No country for old men est un road movie) qui s’intègrent si bien dans le décor. Imaginez la même intrigue à Paris, avec des Peugeot 206 et une musique d’accordéon, vous obtenez un mauvais épisode de PJ.

La lutte des classes du rire

J’ai vu dernièrement Bienvenue chez les Chtis et la pièce de Yasmina Reza le Dieu du Carnage.  

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Dans le premier, il s’agit d’un rire populaire qui a relevé le moral d’une France plongée dans la crise (des subprimes, de l’euro fort, de Trichet qui ne baisse pas les taux d’intérêt, de Sarkozy qui ne met plus de Rolex). Une des caractéristiques fondamentales de ce rire fédérateur est sa gentillesse, une valeur pourtant décriée en France (« trop bon, trop con ») où l’intelligence est souvent méchante car concurrentielle, être intelligent signifiant être « plus intelligent que » (c’est ce qu’on appelle communément la méritocratie). L’absence totale de cynisme a plu, a rassuré les foules en quête de repères de solidarité, de valeurs fraternelles, dans une société structurée en blocs haineux ou dénigrants les uns envers les autres. Le film s’accorde même un message humaniste, dans le genre « aller à la rencontre de l’autre aussi différent soit-il peut réserver des surprises anthropologiques et révéler des réservoirs de tendresse transcendant les antagonismes (régionaux, linguistiques, etc.) ». Bien entendu, pour pouvoir réunir des millions de spectateurs dans cette communion de sympathie et de bonhomie, les blagues doivent être basiques, des jeux de mots fondés sur des quiproquos sémantiques primaires (en général remplacement d’une syllabe par une autre, guère plus) exploitant  à fond l’accent chti (« les chiens ? Ah les siens », « coco colo ? Ah ! Coca Cola »). Chaque jeu de mot est surligné et expliqué afin de s’assurer que le dix-millionième spectateur l’a bien compris avant de passer à autre chose. Les personnages eux-mêmes en rient pour bien signifier qu’il s’agissait d’une blague, un peu comme les rires enregistrés des sitcoms. Cette insistante pédagogie humoristique fait qu’on ne tire pas de satisfaction intellectuelle particulière du film. Mais on s’en fout ! On passe un bon moment dans une salle archipleine, partageant un rire bon enfant qui semble resurgir de notre enfance bercée par La Grande Vadrouille. On ne peut pas critiquer ce film puisqu’il se situe volontairement et sympathiquement sur le terrain de la bêtise, ou pour ne pas paraître péjoritf de la non intelligence concurrentielle. Le critiquer serait passer la bêtise au crible sinon de l’intelligence du moins d’un minimum d’intellect. Exemple. J’aurais préféré que Kad Merad soit laissé un peu plus en roue libre pour introduire une dose de folie dans le dialogue sur-écrit, récité comme en lecture d’un prompteur, et dont chaque réplique est un hommage appuyé au maître du genre Francis Veber, mais ce n’est pas possible car le moindre écart par rapport au dialogue consensuel aurait exclu une partie des spectateurs et donc remis en cause le principe unanimiste du film. 

Avec le Dieu du Carnage, c’est de rire bourgeois qu’il s’agit. Le sujet est toujours le même, de Buñuel à Chabrol, pour citer les meilleurs : portrait d’une bourgeoisie bien-pensante qui, sous des dehors policés, et les apparences de la culture et d’une empathie planétaire, cache des névroses égotistes, des frustrations conjugales, un racisme primaire et des instincts belliqueux que le commerce de Kokoschka et de Bacon ne suffit pas à refouler. Le contraste entre le début de la pièce avec les échanges de politesse, la cérémonie de dégustation du clafoutis et la fin où les personnages s’invectivent en s’envoyant des flacons de vaporisateur au visage, pour narrativement convenu qu’il soit, n’en est pas moins drôle. Je suis allé voir la pièce à reculons vu la médiocrité du livre de Reza sur Sarkozy. Médiocrité ? Voire. C’est quand même elle qui, très tôt, a identifié chez le personnage du président les signes qui allaient des mois plus tard précipiter sa chute dans les sondages. La presse (sauf Marianne, Libération et dans une moindre mesure Le Nouvel Observateur) d’abord béate d’admiration et alignant les couvertures admiratives, a attendu plusieurs mois et justement la chute dans les sondages pour lâchement passer de la complaisance à l’acharnement, et feindre de découvrir le déficit de présidence et les penchants ostentatoires du monarque.  Mais revenons à la pièce. Surprise donc par rapport à mes réticences. C’est une pièce où l’on rit et d’un rire bourgeois, c’est-à-dire intelligent, caustique, méchant, dont on a plaisir à être saisi car il donne la double satisfaction, du rire lui-même et de la découverte en soi de l’intelligence qui a permis de comprendre le trait d’esprit. Les jeux de mots chtis (« les chiens ? Quoi les chiens ? Ah ! Les siens ») qui nous avaient ramené au degré zéro de l’humour, laissent la place à des bons mots élitistes, constellés de références culturelles (« l’apprentissage du droit passe par la violence – Mais arrête avec tes formules à la mord-moi-le-nœud »  rires dans la salle). Certes Reza confirme son goût que j’avais noté pour les aphorismes philosophiques évadés du Larousse des citations, mais contrairement au livre sur Sarkozy où elle distillait ces pensées avec une invraisemblable auto-admiration, elle les fait suivre ici de répliques dévalorisantes (genre : « arrête tes conneries ») et les fait dire à des personnages intellectuellement fragiles, si bien que cela vaut comme remise en cause de son ingénierie littéraire même.

Un mot sur les comédiens, bien sûr excellents. Là encore par rapport à la classe de comédiens populaires de Chtis, avec ses caractères univoques ne nécessitant pas plus d’une phrase de description et donc pas plus d’une gamme de jeu, (« femme dépressive », « postier ivrogne mais au cœur gros comme ça », etc.), Reza nous fait retrouver la notion de nuance. Isabelle Huppert est excellente, « comme d’habitude ». Mais ce « comme d’habitude » me gêne. Huppert fait de l’Huppert. Le personnage est parasité par ses astuces de comédienne. Tel geste de la main, tel mouvement du corps, vus tant de fois dans tant de films, nous ramènent vers elle, vers Huppert alors que le personnage est relégué en arrière-plan, se débattant pitoyablement pour accéder à une existence propre face au talent castrateur de la comédienne qui le campe. Huppert fait écran entre le spectateur et le personnage. C’est le fameux débat bressonnien (voir note correspondante). Dans les chtis, il ne s’agit même pas d’écran car le personnage ne prétend pas à une quelconque existence le pauvre, c’est Dany Boon, point.  

Donc lequel préférer ? L’humour au ras des frites des chtis avec ses personnages de benêts sympathiques ou le raffinement bourgeois de Reza avec sa méchanceté et ses bobos perdus entre leur conscience hypocrite des malheurs humains et celle frustrée de l’étroitesse de leurs médiocres tracas ? J’aurais une faiblesse pour les chtis car il faut du courage pour oser cet humour digne du CP et du génie pour se rendre compte que aussi inavoué soit-il, le penchant pour ce rire est partagé par tous, et sans complexe du moment que l’emballement grégaire et la caution d’une partie de la critique soucieuse de ne pas être ostracisée, le rendent légitime. J’ai pris objectivement plus de plaisir au Reza mais in fine ce n’est que du sous-Buñuel.

Notes sur de mauvais films

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Trois mauvais films qui n’ont rien à voir les uns avec les autres.

1/ Le scaphandre et le papillon est le genre de film dont on sait tout dès la bande annonce, ces films-idées, qui exploitent à fond une « bonne » histoire, une histoire vraie en l’occurrence, celle de Jean-Dominique Bauby, qui a perdu ses capacités motrices et la parole, se retrouvant enfermé à l’intérieur de lui-même (locked-in syndrome) suite à un accident cardio-vasculaire. On connaît tout du film dès la bande annonce non seulement parce que l’histoire est prévisible, mais aussi parce que le parti-pris stylistique est monolithique (utilisation de la caméra subjective, de flash-backs oniriques…). Le film délaisse l’ironie de sa première partie, pour plonger dans un sentimentalisme larmoyant. Cela dit, deux éléments méritent qu’on s’y attarde.

D’abord la création de ce langage dont les lettres se forment au rythme des clignements d’œil de Bauby. L’orthophoniste et ensuite la secrétaire littéraire passent en revue les lettres de l’alphabet classées par ordre d’occurrence et lorsqu’elles arrivent sur la bonne lettre, Jean-Dominique Bauby cligne de l’œil. Chaque mot se construit ainsi patiemment, laborieusement. Ce procédé remet en cause l’immédiateté des mots. Quand on dit merci, je t’aime ou je te déteste dans la vie courante, le mot est immédiatement là, son sens, en tout cas littéral, est entier dans l’instant. L’émotion que le mot suscite est en revanche progressive, comme s’il y avait un temps de transformation du sémantique à l’émotionnel. Avec Bauby, le rapport est inversé. Chaque mot est une révélation progressive de sens, synchrone à une montée en puissance émotionnelle. Le champ des possibles du mot en gestation, d’abord infini, se réduit peu à peu, au fur et à mesure que le mot prend forme, créant un suspense sémantique assez poétique et opérant aussi la transformation émotionnelle. L’instant de reconnaissance du mot est très beau car il s’accompagne d’un sourire, d’une larme, d’une émotion, instantanés.

Le film tansmet également avec force le sentiment d’enfermement. On en sort terrifié à l’idée de pouvoir être coupé de soi, intellectuellement autonome, mais emprisonné dans un corps soustrait à toute autorité. Cette paralysie totale est d’autant plus terrible qu’elle est perçue à travers l’imagination, débridée elle, de Bauby. Le contraste entre emprisonnement corporel et liberté imaginative accentue la force de l’une et de l’autre et la claustrophobie du corps enfermé.

2/ La saison 6 de 24 heures chrono est le deuxième mauvais film. Fan de cette série, je ne suis pas vraiment persuadé que ce soit un mauvais film. Mais il faut reconnaître que les épisodes sont inégaux, les dialogues souvent ridicules et le manichéisme de base remplacé par un non manichéisme simpliste où les personnages oscillent de manière un peu trop ostentatoire entre le bien et le mal, l’hésitation et le courage. Pourtant, la série se révèle sous un jour (et une nuit) différents à partir du moment où l’on se rend compte que le sujet n’est pas tant de sauver le monde d’un cataclysme nucléaire, même pas d’empêcher en dernière seconde des terroristes qui personnalisent les fantasmes de peur des Américains (l’islam, la Chine, les Russes), de s’attaquer à leurs fantasmes de bonheur (des villes de la Californie), mais que le sujet est tout banalement celui de couples qui s’aiment, se séparent et se retrouvent : Bauer et Audrey, le vice-président et sa maîtresse, Karen et Buchanan, etc. L’intensité de l’action est ainsi transférée dans les relations de couples. Une crise de couple est gérée avec la même urgence, les mêmes tensions qu’une guerre planétaire nucléaire. En gros, c’est du Bergman mais où les longues masturbations intellectuelles, les épiques combats des mots et des affects, sont remplacés, sans perte d’intensité, par des guerres, des morts par milliers, des menaces sur l’espèce humaine. Dans la veine bergmanienne, 24 heures est aussi une plongée dans les affres des relations filiales entre père et fils : comment être fils, frère de salauds. Seulement voilà, alors que chez Bergman, la saloperie est principalement verbale pour ne pas dire psychologique, faite de minuscules mais profonds traumatismes, sentiments de jalousie, de haine, d’humiliation, dans 24 heures, la saloperie consiste à faire sauter la planète.  

3/ Ken Park est le troisième mauvais film. Il montre avec une complaisance insupportable les pulsions suicidaires, incestueuses, morbides, onanistes, etc. d’adolescents perdus entre d’une part la découverte mi-amusée mi-effrayée de leurs propres fantasmes, et d’autre part des parents givrés, caricatures de bêtise, de lubricité, d’autoritarisme. La caricature est justement poussée trop loin. A trop vouloir charger leurs personnages, leur refuser tout côté positif ou simplement humain, les auteurs les rendent irréalistes et c’est profondément énervant. Sur des sujets similaires, l’univers tourmenté de l’adolescence, le combat inégal entre des êtres fragilisés par leur transformation et les affects bouillonnants qui les prennent d’assaut, Gus Van Sant a réalisé des chefs-d’œuvre comme Elephant et Paranoid Park, où le trait est beaucoup moins forcé et le résultat infiniment plus troublant et Sam Raimi a réalisé Spiderman où le trait est beaucoup plus amusant et le résultat flamboyant.

Election 1 et 2 de Johnny To

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Election 1 et 2 sont des films d’action avec un arrière-plan politique sophistiqué : luttes de pouvoir au sein des triades de Hong-Kong, relations avec la Chine après la cession de l’île par le Royaume-Uni, rôle ambigu des autorités par rapport au système mafieux en place… Le film d’action a la particularité d’exclure les armes à feu. Les nombreux meurtres sont ainsi commis en utilisant des  moyens à la fois ingénieux, saugrenus et terrifiants. L’absence d’armes à feu peut paraître un peu vaine, mais il s’agit en réalité d’un parti-pris stylistique qui enveloppe le film dans une ambiance de sérénité contrastant avec la violence des personnages et de leurs actes. La scène de meurtre à la fin du premier épisode est révélatrice de cette violence sourde, Lok assassinant à coups de pierre son rival dont justement les vociférations faisaient fausse note dans l’ambiance générale feutrée. Les scènes sont filmées tôt le matin ou tard la nuit alors que la ville qu’on imagine grouillante en journée est plongée dans un état abstrait de léthargie. L’esthétique des images fait écho à cette esthétique d’atmosphère. La beauté des plans résulte de la disposition des personnages : par rapport aux paysages majestueux, les uns par rapport aux autres (alignement, présence à des profondeurs différentes de champ, formation de géométries corporelles inédites…), et par rapport à la caméra qui se met à des distances différentes filmant une même scène de près, de loin et suivant différents angles. Les scènes de violence sont extrêmement fortes, des jaillissements qui pourtant ne rompent avec pas la sérénité du film. La caméra ne s’emballe pas, poursuivant ses amples et langoureux mouvements. La violence est tout entière condensée dans les mouvements eux-mêmes, leur extrême et tranchante rapidité.

La Petite Catherine de Heilbronn d’Heinrich von Kleist mise en scène d’André Engel

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Magnifique mise en scène d’André Engel à l’Odéon – Ateliers Berthier. Plus qu’une pièce de théâtre, un long poème, un conte romantique et fantastique où les répliques imagées et métaphoriques, parfois drôles, accompagnent les rebondissements d’une invraisemblable histoire. C’est la scénographie qui m’a le plus enthousiasmé : atmosphère brumeuse percée de raies de lumière, illuminée par de violents feux, silhouettes imprécises, action se déroulant sur plusieurs niveaux dans un décor fragmenté, fait de bouts de ruines qui tournent sur elles-mêmes. Le personnage de Catherine est d’une rare poésie, frêle dans sa robe blanche vaporeuse, à la fois soumise et impériale. Elle représente la grâce dans un univers sombre et dérisoire, où hommes et femmes sont mus par l’ambition, l’aigreur, la jalousie, l’envie, la peur.

Les promesses de l’ombre de David Cronenberg : film de corps

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Si le film de Kéchiche est un film de langages, Les promesses de l’ombre est, comme tous les films de Cronenberg, un film de corps. La conscience aiguë de ce dernier dans sa stricte matérialité, son côté mécanique (organes, boyaux, fluides…), se manifeste chez Cronenberg par l’horreur des mutations (Vidéodrome, La Mouche, Spider), des amputations (Crash, History of Violence), des manipulations biologiques et génétiques (Faux semblants, Existenz), des greffes (Existenz). Une phrase d’Existenz résume bien l’œuvre de Cronenberg : “je suis inquiet pour mon corps”. Jude Law, projeté dans un monde virtuel, en perdait le contrôle, le souvenir même, et assistait à son autonomisation, dans un tourbillon de transformations non maîtrisées. 

Derrière son intrigue de thriller conventionnelle, Les promesses de l’ombre est encore une fois exploration des corps, en l’occurrence d’un corps, celui de Vigo Mortenssen. Cronenberg le filme en train de découper un cadavre, de monter une prostituée russe, d’égorger deux tueurs dans un hammam (scène d’une force incroyable, rappelant l’explosion de violence de History of Violence). Il scrute ses muscles en tension, le sublime en une toile sur laquelle des tatouages racontent l’histoire d’une vie et, dans une célébration paroxystique, contemple sa blancheur marmoréenne livrée, alanguie sur un canapé pourpre, à l’aiguille d’un tatoueur qui perpétue l’histoire.

La Graine et le Mulet de Abdellatif Kéchiche : film de langages

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Les filiations cinématographiques de La Graine et le Mulet sont nombreuses : Ken Loach, Pialat, Pasolini. L’hommage le plus appuyé à Pialat est la scène d’explosion de colère de la femme trompée qui, lèvres tremblantes et baveuses, se lamente sur sa condition de femme humiliée. Le visage émacié et le mutisme de Mr. Beiji, le personnage central, rappellent Pasolini. Pialat lui-même laissait consciemment ou inconsciemment des traces de ce dernier dans ses films, notamment dans ce plan de Satan où trois choristes fixent la caméra avec le regard et le sourire figés typiques de l’auteur de l’Evangile selon Saint Mathieu. Même après sa période néo-réaliste, Pasolini a gardé un attachement marxiste au peuple que l’on retrouve dans le film de Kéchiche.

La beauté de La Graine et le Mulet ne se limite pas à ses références cinéphiles. C’est d’abord un film sur le langage : celui coloré et hyperbolique des immigrés, technique des ouvriers en chantiers navals, culinaire de la mère de famille préparant le couscous au poisson, bancaire de la conseillère financière, administratif du maire, etc. Comme dans l’Esquive, Kéchiche montre que l’affrontement entre les personnages de cultures, professions, âges, classes sociales différentes, est avant tout un affrontement entre langages, pris comme corpus de mots avec leurs colorations ethnologiques, leur inventivité sémantique, leur poésie accidentelle. L’Esquive était le choc entre une langue de cité et celle de Marivaux. La Graine et le Mulet met en scène des langues terrains des conflits, exutoires d’affects. Dans les deux films, l’énergie salvatrice des héroïnes se transmet grâce aux mots avec lesquels elles entretiennent un rapport érotique de dégustation, similaire à la dégustation goulue du couscous familial filmé en très gros plan. La scène où la belle-fille de Mr Beiji essaie de convaincre sa mère d’aller à la soirée est caractéristique. La fille déploie dans un flot intarissable de mots et un emballement de figures stylistiques sa verve persuasive.

Pour un film sur le langage, la dernière scène, très belle, notamment visuellement, est paradoxalement totalement muette. Les corps prennent le relais d’une parole à bout de souffle, avec la même dépense d’énergie : corps de la jeune fille s’adonnant à une interminable danse du ventre et corps du père dans une course pitoyable avec un vélomoteur volé par des garçons de la cité. Le caractère interminable des scènes est la signature stylistique du film, construit autour de blocs narratifs exagérément longs, dont la dilatation temporelle accompagne un approfondissement des sentiments, comme si ceux-ci avaient besoin d’une temporalité qui leur est propre pour s’exprimer. Alors que le ventre rebondi de la jeune fille luit d’une sueur de plus en plus abondante, le père entreprend un énième tour. Ces tentatives désespérées sont une métaphore de la vie de ces personnages, Sisyphes à la foi ridicule en leur capacité à donner à leur vie un sens meilleur.